ORIGINES
La croyance en un seul Dieu s'était établie dans la race d'Abraham. C'est là un fait que l'histoire constate sans parvenir à l'expliquer : comme tout ce qui est primitif, il échappe à notre investigation , et ses origines sont cachées dans la volonté du Créateur. Il est probable que les adorateurs de ce Dieu unique ne reconnaissaient pas d'abord en lui le Dieu de toute la terre, mais seulement celui de leur tribu. Une partie de cette tribu, ceux que la tradition désigne comme les descendants de Jacob, parmi les longues et obscures pérégrinations qui aboutirent à la conquête du pays de Canaan, vit se lever au milieu d'elle un puissant réformateur, que l'on compte parmi les plus illustres génies de l'humanité , Moïse. Autant que nous pouvons en juger par les effets, il régularisa le culte, formula des lois, donna au Dieu de la tribu son nom distinctif, philosophique pour ainsi dire, le révéla à ses adorateurs comme le Dieu suprême, le Créateur du ciel et de la terre, en même temps que le Dieu spécial d'Israël, le
Dieu jaloux qui ne souffre point de rivaux , et ainsi , soit qu'il n'ait fait que mettre en lumière la foi inconsciente des aïeux, soit qu'il y ait introduit des éléments nouveaux, jeta les fondements de cette nationalité si vivace, dont le rêve devait être un jour de conquérir le monde.
On peut faire remonter jusque-là les espérances messianiques du peuple hébreu, en ayant soin toutefois de se les représenter sous les contours les plus indéterminés. C'est du moment où les enfants de Jacob ont eu conscience d'être non-seulement le peuple d'un seul Dieu, mais le peuple privilégié' du plus puissant des dieux, ou plus, le peuple unique du Dieu unique, c'est de ce moment que date leur conviction, plus ou moins obscure encore, qu'ils sont destinés à dominer tous les autres peuples. Cette vocation ne s'est pas présentée d'abord sous une forme précise ; ils n'auront fait que l'entrevoir. Des siècles de luttes, de ténèbres , d'idolâtrie parfois , les séparaient encore du temps des prophètes, où l'idée se dégagea et se revêtit d'une forme toujours plus nette, sous l'action des événements.
Dans les espérances messianiques des Juifs, l'important c'est la foi que le gouvernement des nations est réservé au peuple de Jéhovah dans une période finale de félicité; l'accessoire, c'est l'attente d'un Messie S qui changera cette foi en réalité. L'attente du Messie est née la dernière; mais elle est devenue dans la suite si prépondérante, si fiévreuse, qu'elle a envahi toutes les imaginations, et qu'elle peut à bon droit désigner tout cet ensemble de rêveries, de prétentions, d'ambi-
^ Oint, prince qui a reçu l'onction, le signe de la royauté (i Samuel X,XVI).
lions, de croyances chimériques et de vœux légitimes que le mot de messianisme rappelle à l'esprit.
Si la critique appliquée à l'Ancien Testament n'avait pas jeté la plus grande incertitude sur l'âge des livres historiques, on pourrait chercher dans ces livres les premières traces de l'idée messianique. Mais on sait que ces livres ne sont pas contemporains des faits qu'ils racontent; on croit que les plus anciens documents ont subi des remaniements successifs, qui ne permettent d'y recourir qu'avec la plus grande réserve; on admet unaniment que ces livres ont été ou recueillis , ou complétés, ou rédigés à une époque tardive dont les idées pouvaient facilement s'introduire dans des récits d'un autre âge , et que leur clôture définitive est postérieure aux écrits de tous les prophètes. D'où il résulte qu'une histoire sérieuse des idées messianiques ne peut commencer qu'avec ces derniers, qui sont d'ailleurs les plus fidèles échos des aspirations populaires et les véritables apôtres du messianisme.
Indépendamment de leur origine incertaine et peutêtre assez récente, les traits du Pentateuque, qu'on a regardés comme messaniques, sont loin de l'être tous. La parole de la Genèse ^, qu'on appelle V Évangile primitif, est trop vague pour qu'on en puisse rien conclure; elle ne dit rien de la conversion et du bonheur final de l'humanité. L'oracle de Noé^ n'a d'autre objet que l'asservissement de Canaan à ses deux frères , et doit sans doute s'expliquer par quelque événement de guerre de l'antiquité. Le chant de Jacob ^ n'a en vue
* Genèse m, 15.
2 Genèse IX, 17.
3 Genèse XLIX. Silo, ville d'Éphraïm, dont la position centrale
que les douze tribus et non la domination de Juda sur le reste du monde. La prophétie de Balaam^ vante, il est vrai, la force et la grandeur d'Israël, mais ne lui propose pas de but plus élevé que la ruine de Moab et l'asservissement d'Edom. La promesse du Deutéronome^ ne franchit pas l'horizon de la Judée : elle s'applique uniquement au prophétisme hébreu etn'a pas le moindre pressentiment du Messie, ni des temps messianiques. Ce pressentiment peut se lire avec plus de raison dans les promesses faites à Abraham et à Jacob '^. Ces promesses signifient : toutes les nations porteront envie à Israël, le déclareront bienheureux, se serviront de son nom comme d'une formule de bénédiction , disant : «Puissions-nous, puissiez-vous jouir du même bonheur qu'Israël ! » Ce désir des nations proclame l'incontestable supériorité du peuple qui doit briller d'un si vif éclat. La vocation messianique se trouve ainsi placée comme une promesse et un programme au berceau même d'Israël, qui n'en eut vraiment conscience en la personne de ses prophètes que dans sa lente et laborieuse maturité.
Il est facile de comprendre que dans les temps agités des Juges ou sous le règne belliqueux de David, on ait eu peu de loisir pour les théories. Il ne s'agissait pas alors de gouverner l'univers , mais de s'établir solidement dans un petit pays dont on disputait chaque
convenait à la capitale du nouvel État. L'arche d'alliance y demeura jusqu'au temps de Samuel. «Jusqu'à ce qu'il vienne à Silo, » signifie donc : Jusqu'à ce que le peuple soit installé dans le pays de Canaan.
1 Nombres XXIV.
» Deutér. XVIII, IS et suiv.
^ Genèse XII, 2, 3; XViU, 18; XXII, 18; XXVI, 4; XXVilî, 14,
lambeau les armes à la main. Lorsque la possession de la Palestine fut incontestée, sous un Salomon, si les notions religieuses ne s'étaient pas obscurcies et singulièrement mélangées au contact des religions indigènes, les prétentions théocratiques auraient pu se développer. Mais le pouvaient-elles sous ce voluptueux monarque, adorateur de plusieurs dieux i? Nous ne savons malheureusement rien de certain sur la situation ni sur les idées des Israélites à cette époque. La critique conteste à David la plupart des psaumes inscrits sous son nom; ce qui nous empêche d'en rien déduire avec certitude pour notre sujet. L'Ecclésiaste et les Proverbes, attribués à Salomon, ne renferment aucun trait messianique. C'est alors que fût bâti le temple de Jérusalem, qui devint le centre du culte de Jéhovah et, plus tard, le point de ralliement de toutes les espérances. Cette époque de David et de Salomon apparut dans la suite comme l'âge d'or de l'histoire Israélite : les ennemis vaincus , Sion conquise et embellie, toutes les tribus soumises à une autorité centrale, le roi honoré , son alliance briguée par les princes voisins ou même lointains, une paix profonde et glorieuse succédant à de glorieuses conquêtes, le culte de Jéhovah recevant une magnifique et solennelle consécration, tel fut le fond brillant sur lequel brodèrent ensuite les imaginations, exallées par l'humihation, la crainte ou la souffrance. Le schisme et les guerres civiles ou étrangères qui succédèrent à ce temps si court d'unité et de repos contribuèrent à le faire briller et regretter davantage. David et le fds de David restèrent
1 1 Rois XI.
les héros du peuple; la légende s'empara de leur histoire, et les esprits se consolèrent sans cesse des malheurs présents en reconstruisant pour l'avenir ce beau passé disparu.
Ce sont surtout les prophètes qui excitèrent et entretinrent en Israël ces espérances , si intimement liées à leur foi en Jéhovah et en sa protection spéciale. Ils ont été les représentants et parfois les martyrs du monothéisme au milieu d'un peuple destiné à garder et à répandre dans le monde le monothéisme. Ils ont vécu dans l'attente du bouleversement final , qui devait donner raison à leur foi , et livrer l'univers au peuple élu. Tous ou presque tous ont indiqué les circonstances précises, les conditions exactes, les présages certains du triomphe d'Israël et de la soumission des Gentils. En vain, siècle après siècle, génération après génération , prophète après prophète , voyaient les événements démentir sans pitié toutes les prédictions, le prophète survenant ne se sentait pas ébranlé, espérait contre toute espérance, expliquait les faits au profit de son idée, et attendait pour lui-même ce que ses prédécesseurs avaient inutilement attendu. Émouvant spectacle ! Admirable confiance ! Il y avait sous ce flot mobile d'illusions que chaque jour transformait, un roc éternel que le temps n'a pas déraciné; ils ont vraiment deviné l'avenir ; leur foi ne les a pas trompés !