CHAPITRE VII
l'apocalypse de DANIEL.
Il se présente ici une lacune considérable dans l'histoire des Juifs. De Néhémie jusqu'aux Maccabées, c'est presque une durée de trois siècles dont il ne nous reste aucun monument. La Judée partagea le sortdes autres provinces de l'Asie occidentale : d'abord échue auxPtolémées, elle leur fut ravie par les Séleucides, et devint un champ de bataille aussi bien qu'un objet de convoitise pour les rois d'Egypte et de Syrie. A l'intérieur, les prêtres avaient conquis une influence prépondérante, comme représentants de la religion nationale' on
face delà domination étrangèi-e. L'inspiration avait disparu devant le pouvoir croissant de la hiérarchie. La prophétie s'était éteinte sous la cléricature. On compilait, on rassemblait, on numérotait les écrits des anciens, mais avec plus de zèle que d'intelligence. C'était le temps de la Grande Synagogue. Il fallut de nouveaux malheurs, l'angoisse et la persécution violente pour faire encore une fois jaillir le feu sacré. Antiochus Épiphane, roi de Syrie (175), avait résolu, soit par amour de l'uniformité, soit pour briser les derniers ressorts de la résistance, de détruire les mœurs particulières et le culte national des Juifs. Il ravagea le temple, y fit élever un autel à Jupiter Olympien, et offrir des sacrifices en l'honneur de ce dieu (168). Il exigea que tout le peuple y prît part; une sanglante persécution fut organisée contre les réfractaires.
C'est alors qu'eut lieu la généreuse insurrection des Maccabées. C'est alors aussi que fut écrit le livre de Daniel. Ce livre a pour but d'encourager la révolte et de soutenir les courages par la perspective d'un succès prochain et définitif. Il essaie en même temps de concilier les événements de l'histoire avec les prédictions des anciens prophètes, le fait de la domination du monde livrée jusqu'à présent aux païens, avec les promesses toutes contraires faites au peuple du vrai Dieu. Il se divise en deux parties, de six chapitres chacune, dont la première est historique et la seconde prophétique. L'histoire de Nabuchodonosor et de Balthasar, toute pleine d'allusions au temps présent, est destinée à montrer que même au sein de ses malheurs et de son humiliation, le peuple d'Israël avait vu se manifester avec éclat la puissance de Jéhovah , qui seul a droit aux s. 7
hommages, et qui châtie sévèrement les princes païens qui insultent à sa majesté. Cette première partie est une sorte d'allégorie relative à l'insolence d'Antiochus Épiphane, qui est figuré tour à tour par les deux rois de Babylone. La deuxième partie explique l'histoire du monde au point de vue juif. Les quatre grands empires qui se sont succédé depuis la décadence d'Israël sont décrits avec des détails d'autant plus abondants que l'auteur se rapproche davantage du moment où il écrit: l'empire chaldéen, celui des Mèdes, celui des Perses, et enfin celui des Grecs et ses démembrements jusqu'au règne abominable d'Antiochus Épiphane, le persécuteur des Saints. La pressante et capitale question est celle ci : combien dureront encore les souffrances du peuple de Dieu? L'auteur en attend prochainement la fin. Re[)renant, avec l'exégèse d'alors, la prophétie non accomplie de Jérémie sur les soixante-dix années que devait durer l'épreuve, il en fait soixante-dix semaines d'années, qui le conduisent, moyennant un étrange partage, jusqu'au temps d'Antiochus. IX, 24 : «Soixante- dix semaines sont déterminées sur ton peuple et sur la ville sainte, jusqu'à ce que l'iniquité soit au comble, que le péché soit scellé, que la faute soit expiée, jusqu'à ce que la justice des siècles soit accomplie, que le sceau soit mis sur la vision et le prophète, et que le saint des saints soit consacré. » C'est-à-dire , il faut que soixante-dix semaines d'années s'écoulent avant que le péché des ennemis de Dieu ait atteint son apogée et qu'ils reçoivent leur châtiment, avant que les fautes d'Israël soient suffisamment expiées par la souffrance, avant que la prophétie de Jérémie et la vision de Daniel soient justifiées, et que le temple, le sanc-
tuaire prolané par Antiochus, soit purifié et consacre de nouveau au service de Jéhovah. Puis vient le détail de ces soixante-dix semaines: « Depuis le moment où a été faite la promesse que Jérusalem serait rebâtie jusqu'à un prince-oint, il y a sept semaines; soixantedeux semaines pour qu'elle soit rebâtie avec rue et fossé, mais dans l'angoisse des temps, » C'est-à-dire, depuis le moment où Jérémie a prophétisé jus^ju'à l'apparition de Gyrus, le prince qui a reçu l'onction de Dieu, que le second Ésaïe appelait le Messie, et dont les Juifs ont gardé avec vénération la mémoire, il s'est écoulé sept semaines d'années, 49 ans, ce qui est à peu près exact. En outre, depuis ce même moment où Jérémie a prophétisé, soixante-deux semaines doivent s'écouler pendant lesquelles la ville sera rebâtie sans doute, avec ses rues et ses fossés, mais au milieu d'épreuves, d'angoisses; c'est le temps de la domination des Perses, puis des Égyptiens, puis des Syriens. Ces soixante-deux semaines, qui font 434 ans, conduisent en effet en remontant en arrière, du temps d'Antiochus Épiphane au temps de Jérémie. Outre qu'on ne peut pas demander à notre auteur une chronologie rigoureuse, qui n'était pas dans les habitudes de l'antiquité, nous ne savons pas au juste à quelle date il plaçait la prophétie qu'il explique. Reste encore une semaine d'années, la dernière. C'est évidemment celle pendant laquelle le livre a été écrit.
C'est pendant cette semaine-là (dont l'auteur dit expressément qu'elle vient après les soixante-deux) que le crime déborde, qu'il atteint le comble de l'horreur, que des sacrifices odieux sont établis, ceux de Jupiter, tandis que le sacrifice perpétue!, celui qui était offert
à Jéhovah , est aboli. C'est l'abomination dans le sanctuaire. C'est le commencement de la fin. A partir de ce moment-là les Juifs seront encore livrés à la fureur d'Antiochus pendant trois ans et demi (VII, 25). « Qu'ils prennent seulement patience pendant 1335 jours ! . . .ï» XII, 12 : Telle est la durée précise que l'auteur assigne désormais au règne et à la vie d'Antiochus, aux souffrances des Juifs, aux courageux efïorts des Maccabées. Ensuite « le Dieu du ciel fondera un royaume qui ne périra jamais et dont la puissance ne passera à aucun autre peuple ; ce royaume-là brisera et détruira tous les autres royaumes et il subsistera éternellement.)) C'est le royaume d'Israël dans l'âge messianique.
Après que les quatre grands empires sous la figure de bêtes fauves ont passé successivement devant les regards du Voyant, l'Ancien des jours apparaît dans la majesté des cieux; les crimes d'Antiochus lui sont dénoncés par l'insolence du criminel lui-même ; l'empire est enlevé à la quatrième bête... La vision continue : «Je regardais dans les visions nocturnes, et voici que sur les nuées du ciel vint comme un fils d'homme; il s'approcha du Vieillard, on l'amena devant lui. Et la domination, la gloire et le règne lui furent donnés, en sorte que tous les peuples et toutes les nations et toutes les langues le servaient. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera jamais, et son règne ne périra pas... — Le règne, la puissance et la force de tous les empires qui sont sous le ciel seront donnés au peuple des Saints du Très-Haut. Son règne est un règne éternel et toutes les puissances le serviront et lui obéiront! )) (VII).
Rien ne paraît plus naturel que de voir dans ce fils d'homme le symbole du peuple des saints, c'est-à-dire du peuple juif, comme le lion, l'ours, le léopard et la monstrueuse licorne sont les symboles des empires successifs de l'Asie. Peut-être la véritable explication estelle indiquée dans ce passage, qui sera notre dernière citation : (c Dans ce temps-là se lèvera Michel, le grand prince, qui tient pour les fils de son peuple. Il y aura un temps d'angoisse comme il n'y en a pas eu depuis que le peuple existe jusqu'à ce moment-là. Mais dans ce même temps ton peuple sera .délivré, tous ceux du moins qui sont inscrits dans le livre. Et beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle et les autres pour la honte, pour l'opprobre éternel. Ceux qui auront été intelligents resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui en auront amené plusieurs à la justice brilleront comme des étoiles à toujours et à perpétuité! » (XII).
Le messianisme de Daniel diffère en plus d'un point de celui des anciens prophètes. Il est plus extérieur que chez aucun. C'est la domination matérielle sur le monde. L'empire qui a été tour à tour aux mains des Ghaldéens, des Mèdes, des Perses et des Grecs, passera pour toujours aux Juifs. Mais depuis si longtemps ce dénouement s'est fait attendre en vain par tant de fidèles Israélites, morts sans avoir vu se lever l'aurore de la délivrance, que notre auteur s'est senti ému de pitié pour toutes ces générations déçues dans leur attente : elles ressusciteront pour prendre leur part du triomphe d'Israël. C'est la première fois que l'idée de résurrection des morts apparaît dans la théologie hé-
braïque * ; ce n'est pas encore le dogme de l'immortalité personnelle; mais c'en est comme le vestibule ou le pressentiment. Gomme au temps de l'exil, la famille de David est oubliée. Voilà plus de quatre cents ans qu'elle s'est évanouie dans l'obscurité et la honte. On ne compte plus sur un Messie royal; le Messie, c'est-àdire le chef d'Israël pendant l'ère de la délivrance, c'est le grand prince Michel, un ange sous figure d'homme. C'est lui qui déjà préside aux destinées du peuple de Dieu: car chaque peuple a son ange, son protecteur céleste 2. Un de ces anges, sans doute un des plus élevés dans la hiérarchie divine, Micael, chef des Juifs ^ combattra l'ange protecteur de la Perse et l'ange protecteur de Javan (la Grèce), c'est-à-dire ruinera la puissance des Séleucides, rois d'origine grecque, qui se sont emparés de l'empire des Perses ; après la défaite et la mort d'Antiochus, il viendra sur les nuées du ciel et recevra des mains de Jéhovah le gouvernement du monde, usurpé jusqu'alors par les nations païennes; il transmettra ce don au peuple juif dont il est en somme la personnification, le Génie ou le symbole, et qui connaîtra enfin et savourera , au sein de la théocratie pure, cette vengeance, cette gloire, ce repos que tant de siècles de souffrances ont préparés * !
1 Dans Ézéchiel ce n'était qu'une allégorie. Le peuple dispersé était comparé à des ossements secs.
2 Comme plus tard chaque Église. Voy. Apoc. II et III.