LE RETOUR. AGGÉE. ZACHARIE. MALACHIE
§1. Babylone fut prise en 539 par Gyrus, qui se garda bien de détruire la ville splendide dont il voulait faire la capitale de son vaste empire. Il commença ainsi à tromper l'attente des prophètes, qui croyaient que le premier acte de l'intervention divine serait l'anéantissement de l'orgueilleuse cité. Trois ans plus tard, sans doute sur leurs pressantes instances, Cyrus accorda aux Juifs la permission de rentrer dans leur patrie (536). Le moment tant désiré était donc enfin venu ! L'âge messianique allait donc commencer! Des foules d'exilés, portés sur les bras des peuples, allaient entrer en triomphe à Jérusalem ! Toutes les magnificences promises allaient se réaliser ! — Non. La grande majorité des enfants dTsraël refusa de quitter une possession certaine pour des biens douteux. Un petit nombre seulement profita de la permission accordée par Cyrus. Un des leurs, Zorobabel, que l'on disait appartenir à la famille royale, fut nommé gouverneur de la Judée au nom du roi des Perses. Jérusalem ne releva ses ruines qu'à grand'peine. La construction du temple, qui d'ailleurs paraît avoir été mesquin , n'avançait qu'avec lenteur. Elle fut me-^ne entièrement interrompue par l'hostilité des colons qui avaient été envoyés en Palestine lors de la déportation des Israélites. Un ordre formel, qu'ils obtinrent de la cour des Perses, suspendit les travaux. Après la mort du faux Smerdis, de qui provenait cette défense , et sous le gouvernement moins tyrannique de Darius, fils d'Hystaspe, les
travaux furent repris à l'instigation des prophètes Aggée et Zacharie.
§ 2- Aggée, dans le dessein d'encourager Zorobabel, fils de Salathiel , gouverneur de Judée, et Josué, fils de Jossadak, grand-prêtre, à activer les travaux, et tous les Juifs à y contribuer de leurs dons et de leurs bras, déclare que la disette dont on souffre est un châtiment de la nonchalance du peuple à l'égard de la maison de Jéhovah, et qu'avec l'achèvement du temple coïncidera l'âge messianique, dont le temps présent offre si peu l'image : II, 6. «Encore un peu de temps, et j'ébranlerai le ciel et la terre, la mer et le désert, et j'ébranlerai tous les peuples, et leurs plus précieux trésors afflueront ici \ et je remplirai de gloire cette Maison , dit Jéhovah des armées : à moi l'argent, à moi l'or, dit Jéhovah des armées ! La gloire de cette dernière Maison dépassera celle de la première, dit Jéhovah des armées! C'est dans ce lieu que je mettrai la paix , dit Jéhovah des armées! » C'est-à-dire, la paix définitive, l'accomplissement {Schâlôm) sont attachés à la construction du temple. Dès qu'il sera achevé, la grande catastrophe aura lieu ; les peuples se détruiront eux-mêmes dans des guerres fratricides, leurs richesses afflueront au temple, et la Terre sainte jouira enfin des biens promis, sous le commandement de Zorobabel, qui est le chef prédit, élu, choisi, le Messie annoncé: «Dis à Zorobabel, le gouverneur de Juda : Je vais ébranler le ciel et la terre; je vais renverser le trône des royaumes, j'anéantirai la force des royaumes des païens; je renverserai les chariots avec leurs conducteurs, les çhe-
* Ou peut-être : «les meilleurs d'enire-eux viendront...»
vaux avec leurs cavaliers; chacun périra par l'épée de son frère. En ce jonr-là , dit Jéhovah des armées , je te prendrai, toi Zorobabel, fils de Salathiel, mon serviteur, dit Jéhovah, et je te garderai comme un cachet ' : CAR c'est toi que j'ai CHOISI, dit Jéhovah des armées ! )) —
C'est par ces paroles significatives que se. terminent les prophéties d'Aggée.
§ 3. Zacharie, fils de Béréchie, prophétisa dans ie même temps, dans le môme esprit et dans le même dessein qu'Aggée. Son livre (I à YIIÏ) se divise en trois parties inégales, dont la seconde (I, 7 à VI, 15) est la plus étendue et la plus importante ; elle se compose de sept visions. L'exil n'a pas été sans influence sur cette forme nouvelle de la prophétie, que nous avons déjà rencontrée chez Ézéchiel. La doctrine des anges a acquis de nouveaux développements, dont nous trouvons la preuve chez Zacharie, et qui dans le livre de Daniel s'appliqueront même aux idées messianiques. Nous allons relever rapidement dans les prophéties de Zacharie tous les passages qui se rapportent à notre sujet.
La première vision , celle des cavaliers , se termine par des promesses qui ne diffèrent en rien de celles des anciens p^^ophètes: Jéhovah fera éclater sa colère sur les peuples qui vivent maintenant en paix après avoir fait tant de mal aux enfants d'Israël. Il aura pitié de Jérusalem ; son temple y sera enfin construit, et toutes les villes de la terre sainte regorgeront de biens.
La deuxième vision, celle des quatre cornes et des
1 C'est-à-dire : Je te garderai comme celui qui doit mettre le sceau à toutes mes promesses.
quatre forgerons , annonce le grand jugement des peuples qui ont été hostiles à Juda.
La troisième vision, celle de l'homme avec un cordeau, précise davantage ce que les deux premières n'ont fait qu'indiquer. Jérusalem sera si vaste et si peuplée qu'il ne faudra pas songer à l'enfermer dans des murailles. Jéhovah lui-même sera une muraille de feu autour d'elle. Les Israélites demeurés dans la Babylonie n'ont qu'à se hâter de revenir, parce que les jugements de Dieu vont éclater sur les nations. Il, 14 : ((Réjouistoi et tressaille, fille de Sion, car voici, je viens, et j'habiterai au milieu de toi , dit Jéhovah , et dans ce temps-là un grand nombre de peuples s'attacheront à Jéhovah, et ils seront mon peuple... Jéhovah aura Juda en héritage pour sa portion sur la Terre sainte; il se choisira encore Jérusalem. Que toute chair se taise devant Jéhovah : car il s'élance de sa sainte demeure ! »
Le chap. III raconte le jugement fictif du grandprêtre Josué ; cet épisode rappelle le prologue de Job. Zacharie suppose que le grand-prêtre Josué est accusé par Satan devant Dieu, qui l'acquitte ^ L'ange qui lui annonce cet acquittement, lui promet en même temps de la part de Jéhovah, que s'il reste fidèle, il aura le privilège d'achever la construction du temple et de voir l'avènement du Messie. «Écoute donc, Josué, grandprêtre, toi et tes amis qui sont assis avec toi... Voici, je fais venir mon serviteur Germe^ !... En ce jour-là , dit Jéhovah, vous vous inviterez l'un l'autre sous la vigne et le figuier. »
' Ewald suppose que c'est une allusion aux accusations dont Josué aura été l'objet à la cour du grand roi. S'il est acquiUé au ciel . qui le condamnera sur la terre?
Le chap. IV renferme ia vision du chandelier et des deux branches d'olivier. Jéhovah fera reposer son esprit sur Zorobabel, en sorte que tout lui soil facile, que tous les obstacles s'aplanissent devant lui, et qu'il pose la dernière pierre de l'édifice sacré, comme il en a posé les fondements. fcLes mains de Zorobabel ont fondé cette maison; ce sont aussi ses mains qui l'achèveront!» Les deux branches d'olivier sont «les deux fils de llmile^ qui se tiennent devant le Seigneur de toute la terre,)) c'est-à-dire Zorobabel et Josué, Oints tous deux, tous deux Messies. Cette pensée, surprenante au premier abord, trouve sa confirmation dans le chap. VI, aux vers. 12 à 15. Trois juifs, Heldaï, Tobia et Jedaia, étaient venus de la Babylonie, envoyés sans doute par ceux de leurs compatriotes qui étaient restés volontairement dans l'exil , et ils apportaient de riches présents pour le temple. Le prophète y voit un signe des temps. Cette ambassade le transporte de joie. Dans son enthousiasme il propose de faire avec l'or et l'argent des trois juifs des couronnes destinées à représenter la gloire prochaine de l'âge messianique. Tel est l'ordre qu'il reçoit de Jéhovah : ((Prends l'argent et l'or, et en fais des couronnes, et les mets sur la tête de Josué, fils de Jéhossadak , grand-prêtre^, et dis-lui: Ainsi dit Jéhovah des armées : Voici venir l'homme dont le nom est Germe; sous lui tout germe {i. e. prospère). Il bâtira le temple de Jéhovah, oui, il bâtira le temple de Jéhovah î II sera couronné de majesté; il siégera, il
1 Tsêmach^ germe, rejeton, c'est le nom du Messie, d'après la métaphore d'Ésaïe.
- Comme il semble, d'après les noms propres du vers. 14, que ce texte a subi quelques altérations, on serait tenté d'ajouter ici le nom d? Zorobahel à celui de .losué, puisqu'il s'agit de plus d'une couronne.
régnera sur son trône. Et il y aura un prêtre sur son trône, et un conseil de paix sera entre les deux ! ... » La seule explication plausible de ce passage est celle qu'a donnée l'école rabbinique: l'homme dont le nom est Germe , c'est-à-dire qui est le Messie annoncé par Ésaïe et les autres prophètes, n'est autre que Zorobabel , le gouverneur de la Judée, le descendant de David, celui qui achèvera le temple, comme Zacharie le lui a formellement prédit , qui réparera toutes les brèches du passé , et qui régnera avec gloire ; il associera à sa majesté et à sa puissance le grand -prêtre Josué, qui aura comme lui bien mérité de la patrie et du culte , et auquel il sera uni par les liens de l'affection et d'une gloire commune. Ces deux personnages, agissant de concert, formeront, pour ainsi parler, un Messie à double caractère et à double fonction, tout ensemble prêtre et roi.
Au chap. VIII , Zacharie prophétise que Jéhovah habitera Jérusalem, qu'elle sera appelée ville de fidélité, que les vieillards y demeureront paisiblement , que les enfants joueront gaîment dans les rues, et qu'il ne restera plus sur la terre étrangère un seul des enfants d'Israël , dont l'exil volontaire était un scandale pour le prophète. En prévision de cette ère de bonheur qui s'approche, il veut qu'on change en fêtes de joie les jours de jeûne consacrés au souvenir de la prise de Jérusalem. Il montre enfin tous les peuples de la terre tournés vers Israël, lui enviant sa religion et sa prospérité. «Ainsi dit Jéhovah des armées: Il arrivera que des peuples viendront, et les habitants de beaucoup de villes ; les habitants de l'une iront vers l'autre en disant : a Allons implorer Jéhovah !» — « al-
Ions chercher Jéhovah des armées ! » — « Moi aussi j'y veux aller !» — a Et beaucoup de peuples viendront, et des nations nombreuses, pour chercher Jéhovah des armées h Jérusalem , pour implorer Jéhovah. Ainsi dit Jéhovah des armées : Dans ces jourslà, dix hommes de toutes les langues des païens saisiront le bout du manteau d'un Juif, en lui disant: Nous voulons aller avec vous, car nous savons que Jéhovah est avec vous ! » — Quel orgueil dans ces paroles, mais qu'il est légitime ! Quel sentiment profond de la supériorité de la religion juive sur les polythéismes antiques, et quelle énergique confiance en l'avenir !
§4. Cette confiance ne devait pas, pendant longtemps encore, être justifiée par les événements. Les efforts d'Esdras, puis de Néhémie, préfets ou satrapes chargés par le roi des Perses du gouvernement de la Judée, ne réussirent qu'avec la plus grande peine à donner quelque cohésion et quelque ordre à l'État renaissant. Néhémie cependant, un juif qui occupait un rang élevé à la cour deBabylone, parvint, grâce à une fermeté un peu rude, à réduire l'opposition et la mauvaise volonté de ses compatriotes. Jérusalem, malgré tant de brillantes promesses, regorgeait si peu d'habitants qu'il dut employer, pour la peupler, le procédé un peu brutal de décimer les campagnes, c'est-à-dire de tirer au sort (i sur 10) ceux qui seraient contraints de venir habiter la ville. Cette perspective était si peu agréable qu'on acclamait, qu'on bénissait ceux qui se dévouaient volontairement au séjour de la capitale. On comprend qu'avec de telles dispositions et une telle répugnance, le temple, les fêtes, les cérémonies du
culte, dont le siège était à Jérusalem, fussent singulièrement négligés. Les prêtres eux-mêmes observaient avec peu de fidélité et de conscience les pratiques de la religion. C'est le sujet des plaintes de Malaghie, prophète qui secondait de sa parole les efforts de Néhémie. On présume qu'il est de près d'un demi-siècle postérieur à Aggée et à Zacharie. Il blâme sévèrement les prêtres d'être si peu attentifs au culte de Jéhovah et si peu scrupuleux dans le choix des victimes qu'ils ofïrent sur son autel. Il se plaint que Jéhovah soit si mal honoré à Jérusalem, tandis que les Israélites dispersés parmi les païens savent faire respecter son nom. Il paraît qu'on commençait à s'étonner que l'accomplissement des prophéties tardât tant, que le fameux jugement des peuples n'arrivât point. Malachie déclare aux impatients qu'ils ont tort d'oublier que le jugement de Dieu s'exercera d'abord sur eux, pour les punir de leurs infidélités. Toutefois avant que le terrible jour se lève, Jéhovah fera encore une tentative auprès des pécheurs; il enverra son messager, dont la prédication réveillera les consciences, et préparera la venue vengeresse du Seigneur, de Jéhovah lui-même. «(Voici, j'envoie mon messager pour préparer le chemin devant moi, et tout à coup le Seigneur, que vous désirez, viendra dans son sanctuaire; le messager de l'alliance*, voici, il vient! dit Jéhovah des armées. Qui supportera le jour de sa venue, et pourra subsister lorsqu'il npparaitrs? Car il est comme le feu du fondeur et le savon
^ Ou bien c'est le prophète précurseur du grand jugement, qui cherchera à réiablir l'alliance entre Jéiiovah et son peuple; ou bien c'est Jéhovah lui-même qui vient en personne rétablir son alliance et purifier les fils de Lévi.
des blanchisseurs. Il se tiendra comme celui qui fond et purifie l'argent; il purifiera les fils de Lévi, et les affinera comme on affine l'or et l'argent, afin qu'ils ofi"rent à Jéhovah des sacrifices justes, et que les sacrifices de Juda et de Jérusalem soient agréables à Jéhovah comme aux jours de jadis, comme aux années d'autrefois. — Je m'approcherai de vous pour vous juger, et je serai un témoin actif contre les devins, les adultères, les parjures, contre ceux qui frustrent l'ouvrier de son salaire, qui oppriment la veuve et l'orphelin, qui écrasent l'étranger, et qui ne me craignent pas, dit Jéhovah des armées. — Voici, le jour vient, brûlant comme un four. Alors tous les orgueilleux et tous ceux qui font le mal seront comme de la paille, et le jour qui vient les embrasera, dit Jéhovah des armées, et il ne leur laissera ni racine ni branche. Mais pour vous qui craignez son nom, le soleil de justice se lèvera, portant la guérison sur ses ailes. Et vous sortirez et vous bondirez comme des veaux gras. Vous écraserez les méchants, car ils seront comme de la cendre sous la plante de vos pieds, dans le jour que je prépare, dit Jéhovah des armées. — Pensez à la loi de Moïse, mon serviteur, à qui j'ai donné mes lois et mes ordonnances sur le mont Horeb pour tout Israël ! — Voici, je vous enverrai Élie le prophète, avant que vienne le jour de Jéhovah, le grand et redoutable jour! Il ramènera le cœur des pères vers les fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne et que je ne frappe le pays d'anathème! »
Les grands traits du messianisme classique se sont elfacés. Il est bien question dans Malachie d'un âge d'or, où la Judée sera une tei're de délices, où Tabon-
ciaiice remplira les greniers, où les fidèles observateurs de la loi de Moïse écrasei'ont sous leurs pieds les infidèles comme de la cendre. Mais où est l'espoir de la conversion du monde, de la domination universelle d'Israël, d'une nouvelle et plus intime alliance entre Dieu et son peuple? Où est l'attente du glorieux chef national? où est même la croyance en un jugement solennel de tous les peuples? Ce que Malachie prédit, ce ne sont plus les grandes Assises de l'univers, mais seulement une épuration du peuple juif et surtout de la tribu de Lévi. C'est elle qui occupe la plus grande place dans les préoccupations du prophète. Malgré les sanglants reproches adressés aux prêtres, et dans ces reproches mêmes, se trahit une tendance sacerdotale. Que l'on cesse de négliger les prescriptions du culte lévi tique, et l'on échappera aux jugements de Dieu. Ce n'est pas à dire que l'élément moral soit absent : pour Malachie, légalité et sainteté étaient synonymes.