‹ Le métal-argent à la fin du 19e siècle. TraduitChapitre 6 sur 115 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COUP d'œil rétrospectif sur les tentatives faites pour

RENDRE AU MÉTAL ARGENT SA SITUATION d'aUTREFOIS.

La transformation qui s'opère dans la vie économique des peuples civilisés de l'Occident par le passage au régime de l'étalon d'or marquera, aux yeux des générations futures, le début d'une ère nouvelle : ceux-là même qui croient devoir se mettre en travers de ce mouvement et pouvoir le faire rétrograder eussent-ils raison, que le déchaînement de la guerre théorique et pratique à propos du problème marquerait encore une époque d'un puissant intérêt.

Depuis qu'en 1871 l'Allemagne posa la base de son

nouveau système monétaire, nous avons assisté, d'année

en année, à des évolutions extraordinaires sur ce terrain :

le moment décisif que dès 1876 je qualifiais de détrônement d'un roi du monde s'est, depuis lors, rapidement rapproché. La violence et l'étendue de la résistance qui s'est développée contre cette idée et sa réalisation est une preuve de plus de sa puissance ; car cette résistance a de plus en plus été dominée par le cours des événements. Si la volonté humaine pouvait ici quelque chose, il y a longtemps que les défenseurs du soi-disant double étalon auraient donné à leurs opinions une sanction pratique, au lieu de subir chaque année de nouvelles défaites. Dans le monde entier, sauf en Angleterre, les circonstances politiques ont été favor-ables à ceux qui croyaient pouvoir rétablir l'état de choses antérieur, c'est-à-dire la circulation sur le même pied des deux métaux. La France tout d'abord, qui exerce une si grande action sur ses voisins, les pays latins, et dont la richesse étend au loin son influence prépondérante, a conservé en pleine vigueur, jusqu'en 1874, sonrégime monétaire, qui a servi de modèle aux autres ; et, même après que la force des circonstances eût restreint les effets de l'Union latine et amené en 1878 la suppression de la frappe de l'argent, elle n'a cessé d'exprimer sa confiance dans le principe de cette libre frappe et l'espoir de la voir reprise; ses alliés, la Suisse, la Belgique, l'Italie, ont fini bon gré mal gré par la suivre dans cette voie.

De même que dans l'Union, les partisans de l'argent ont conservé la prépondérance au dehors ; tout d'abord le grand pays producteur, la République des Etats-Unis, continue, sous l'influence de ceux qui sont directement ou indirectement intéressés à la frappe de l'argent, à créer ces « bland dollars » que les commerçants et les

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particuliers rejettent également. La Hollande qui, après 1870, avait préparé toutes les mesures législatives nécessaires pour passer à l'étalon d or, de la justesse duquel elle était convaincue, s'est laissée de nouveau induire en erreur; après avoir fait franchir au projet presque toutes les étapes législatives, elle s'est contentée de suspendre la frappe de l'argent, de laisser la frappe de l'or libre et d'admettre ainsi l'état intermédiaire de l'étalon boiteux, à l'exemple de tous les autres pays, sauf l'Angleterre et la Scandinavie (1).

Seule cette dernière vit clair et eut le courage de suivre l'exemple de l'Allemagne ; mais, mieux conseillée que celle-ci, elle mena sa réforme à bonne fm : l'entreprise lui fut, il est vrai, facilitée par le fait qu'une grande partie de ses échanges s'opèrent en bons de banque, valeur représentative qui jouit de la pleine confiance du public. Même en Angleterre, une agitation en faveur de l'argent fut provoquée par nombre de financiers intluents et occupant des situations élevées, à la direction de la Banque d'Angleterre, aussi bien que dans les principaux centres du commerce avec l'Inde et la Chine : ceux qui étaient trop sages pour vouloir égarer leur patrie, comme le célèbre économiste et homme d'Etat Georges Goschen, firent tout leur possible pour engager les pays du continent à essayer de rétablir l'ancien prix de l'argent, dans l'intérêt bien entendu de l'Angleterre.

On sait quels puissants efforts se font en Allemagne depuis longtemps pour arriver au même but. Un des

(1) La première Chambre hollandaise n'a rejeté qu'à une niajoriié de cinq voix la loi adoptée par la seconde Chambre, qui établissait l'étalon d'or unique.

partisans américains de Targent, William D. Kelley, n'avait-il pas réussi à se faire écouter du chancelier de l'Empire? Des économistes considérables, les uns indépendants, les autres dont les voiles ne prennent jamais assez vite à leur gré le vent qui souffle en haut lieu, déclarèrent la guerre à notre réforme monétaire ; le ban et l'arrière-ban des agrariens se précipitèrent à leur suite; des flots d'encre coulèrent, une agitation intense fut provoquée, toutes les ressources de la dialectique, renforcées de l'apparat d'une véritable érudition scientifique, furent mises en œuvre ; on déploya une énergie singulière, tout en entretenant des rapports suivis avec les bimétallistes français, américains et anglais.

Une première victoire fut remportée au printemps de 1879, lorsque le Gouvernement Impérial, à la surprise universelle, déclara qu'il allait arrêter les ventes d'argent. Cela répandit au dehors la croyance que l'Allemagne eût volontiers mené à bonne fin sa réforme monétaire, mais que l'inéluctable force des choses l'en avait empêchée. En Angleterre, en F'rance, en Italie, en Hollande, il existe encore aujourd'hui des gens qui croient que ce sont les partisans de l'étalon d'or qui ont eux-mêmes donné à l'Allemagne ce certificat d'impuissance, alors que, seules, les obscures menées de leurs adversaires, en dépit de leurs énergiques protestations, ont provoqué cette fausse manœuvre. L'argument principal était que la suspension des ventes d'argent ramènerait ce métal à peu près à son ancien niveau (1).

(1) Daus uu ouvrage précédent : Comment la réforme monétaire allemande s'est L'rjarde, j'ai montré combien le président de la Banque de l'Empire était peu fondé à dire que l'argent était devenu invendable et

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Après que l'Allemagne parut ainsi avoir prouvé qu'un grand pays, même à lui seul, ne saurait passer à l'étalon d'or, on pouvait supposer que le monde entier serait unanime à cet égard. Aussi les partisans de l'argent se préparèrent-ils à réaliser leurs projets d'une façon à la fois effective et grandiose : rien ne pouvait à cet égard mieux les servir que la grande conférence convoquée à Paris au printemps de 1881, pour mener à une fin glorieuse, avec le concours de tous les Etats d'Europe et du Nord de l'Amérique, l'établissement d'un traité bimétalliste entre toutes ces puissances et la salutaire réhabilitation du métal blanc, si souvent invoquée.

Si l'on jette un coup d'oeil en arrière sur les dispositions et les tendances de l'ensemble du monde civilisé, on doit convenir que tous les symptômes promettaient une réussite certaine. La majorité était considérable dans les cabinets aussi bien que dans les Parlements ; même les Etats qui, comme l'Angleterre et l'Allemagne, ne voulaient pas de prime abord se joindre à l'union, avaient l'ardent désir et un intérêt bien explicable à la faire aboutir entre les autres Etats : ils firent tout d'ailleurs pour leur faciliter la tâche. L'Empire allemand, qui s'était encore tenu à l'écart du Congrès de 1878 convoqué à la demande de l'Amérique, se décida à se rendre aux suivants ; l'Angleterre ne vint pas seulement en son

commeut les événemeuts ont prouvé la fausseté de cette assertion ; avec un sacrifice plus apparent que réel, qui n'eût pas dépassé celui qu'a coûté la réalisation de l'union douanière avec les villes hiinséaliques, l'Allemagne aurait pu vendre, depuis 1879 jusqu'à ce jour, tout sou argent, à une bagatelle près.

D'ailleurs, M. de Dechend ne saurait se vanter d'avoir commis cette faute de sa propre initiative ; il ne fit que prêter son concours à ceux qui avaient préparé le coup en silence.

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nom propre, mais se fit encore représenter par une délégation spéciale de son empire indien, si sérieusement intéressé à l'affaire ; seize puissances en tout étaient représentées le 10 avril 1881 à l'ouverture solennelle du Congrès à Paris : l'inventeur du mot Bimétallisme, l'apôtre enthousiaste du quinze et demi universel, c'està-dire de l'extension à l'univers civilisé du système monétaire français, prit la parole au nom de la République Française, assisté de Dana Horton, le plus actif et le plus énergique des « hommes d'argent » [silverites) de l'Amérique du Nord. On ne manqua pas d'annoncer de grandes choses; les grands mots firent encore moins défaut.

L'issue fut néanmoins aussi piteuse que celle de toutes les tentatives précédentes et postérieures. Ce n'est pas le moment de retracer l'histoire de la conférence, qui a été écrite dans une série de publications. Déjà la susdite conférence de 1878, à laquelle l'Angleterre aussi prit part, n'avait abouti, après de longs débats embrouillés, qu'à une déclaration creuse d'amour platonique pour l'argent, sans amener la moindre mesure pratique. La conférence encore plus nombreuse de 1881, à laquelle tant d'espérances s'attachaient, se traîna durant cinq mois de difficulté en difficulté, de prorogation en proro- • gation, jusqu'à ce qu'elle s'ensablùt dans un ajournement indéfini. Ces retards éternels sont le symptôme caractéristique des situations désespérées. On ne cesse d'affirmer qu'il faut faire quelque chose; et, lorsqu'on se réunit de nouveau, on est aussi avancé qu'auparavant. En 1885, il en a été exactement de même. On avait d'abord décidé que la réunion des délégués au sujet du renouvellement

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du traité expirant le 31 décembre 1885 aurait lieu le 21 octobre 1884. Mais elle fut prorogée au 2o novembre, puis au 15 janvier, puis au 14 avril, puis au 4 mai, puis au 1" et finalement au 20 juillet 1885. Les débats commencèrent alors par durer jusqu'au 7 aolit, sans qu'on réussit à se mettre d'accord. Ons'ajournaau commencement d'octobre, mais on ne se réunit que le 20 de ce mois.

On avait encore une fois, dans les dernières années, cherché à activer le feu avec l'aide du dehors. En Allemagne, même en Angleterre, des associations se formèrent dans ce but spécial : à Cologne, en 1882, se tint un concile auquel avaient été convoqués des partisans venus des principaux pays, et qui manda à l'univers sa doctrine formulée en canons solennels. Au Reichstag allemand les adeptes, dans leur entraînement effréné, se jetèrent au cou des agrariens et des socialistes chrétiens, partis avec lesquels ils n'avaient aucune communauté d'origine, mais de qui ils se promettaient de recevoir le concours le plus efficace, grâce à leur puissante situation en haut lieu : en cela ils ne s'étaient pas trompés. Mais ces efforts furent aussi vains que le reste !

Même aux Etats-Unis, la croyance à la possibilité de rétablir la monnaie d'argent sur le pied d'égalité finit par être ébranlée au point que, de l'aveu général, on n'y a plus foi dans la durée de l'abus qui a nom Bland Bill; la ligue bimétalliste anglaise s'est dissoute en déclarant qu'en présence de la répugnance insurmontable du pays, elle est obligée de considérer ses efforts comme n'ayant aucune chance d'aboutir.

Ainsi s'affirme aux yeux de tous ceux qui ne refusent pas de voir, cette vérité que lés faits sont plus forts que

o LES DESTINEES DE L UNION LATINE.

les hommes : car ni la volonté humaine ni l'esprit humain n'ont rien négligé. Les habitudes des échanges, de la vie, se déclarent contre l'usage de l'argent comme monnaie principale à pleine valeur, et plus nettement encore contre la possibilité d'établir législativement et de maintenir un rapport fixe invariable entre les deux métaux. Cette simple manifestation qui se fait jour, en dépit de tous les efforts en sens contraire tentés depuis dix ans dans la moitié du monde, parle plus haut et plus clair que la plus savante dialectique ; on a beau nous dire, tantôt que la monnaie ne tire sa valeur que de la loi, laquelle aurait alors le pouvoir, pourvu que son domaine fût assez étendu, de forcer le monde entier à reconnaître la proportion établie par elle ; tantôt qu'il n'y a ou n'aura pas assez d'or; tantôt que tous les maux dont se plaignent l'agriculture, l'industrie et le commerce, viennent de la suprématie de l'or : ces trois assertions sont erronées. Mais fussent-elles exactes, qu'elles ne feraient pas rebrousser chemin au cours naturel des événements. Il ne s'agit pas ici de renouveler cette discussion, mais de montrer, d'après les derniers événements, en particulier la conférence de l'Union latine de la présente année 1885, comment la force irrésistible des choses s'est imposée de nouveau. Et cette force n'est pas une puissance mystique qui ne se laisse deviner qu'à travers d'obscurs pressentiments et travaille dans l'ombre au moyen de forces surnaturelles ; c'est l'œuvre universelle, qui naît de l'enchaînement imprévu des événements, du consensus général qui fait sortir les usages des infiniment diverses conditions des formes de l'existence et de la pensée. A cet égard, les lois monétaires sont aussi

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impuissantes que le furent jadis les prescriptions relatives au vêtement (1). Ce à quoi les hommes se laissent le moins aisément décider par des ordres ou (comme le proposait un jour le président de la Banque de l'Empire) par des invitations gracieuses, c'est à accepter une monnaie qui ne leur convient pas. Ce qui augmenterait aujourd'hui la difficulté, c'est qu'il s'agirait de forcer la circulation à accepter, pour une valeur nominale supérieure de plus du quart à leur valeur vénale, des pièces d'argent, à qui dès maintenant on ne réussit pas à faire franchir les bornes étroites des petits échanges. Elles constituent cependant une monnaie convertible en or : mais ce n'est pas par méfiance, c'est parce qu'on les trouve incommodes, qu'on n'en veut pas. Que n'ont pas essayé, par violence ou par ruse, les gouvernements et les Banques d'émission pour mettre en circulation, en France, en Amérique et en Allemagne, la grosse monnaie d'argent, écus, dollars, thalers : mais en vain! Que serait-ce si à cette résistance en quelque sorte mécanique venait s'ajouter le manque de confiance dans la valeur? Il est dommage, au point de vue théorique, qu'un essai pratique du 13 1/2 universel ne puisse être fait sur la base d'un traité monétaire. Les économistes qui croient à la toute-puissance de la loi, pourraient faire l'épreuve de leur credo. Mais cette tentative serait assurée d'un tel échec et amènerait un tel

(1) La, plupart des bimétallistes ne tiennent pas compte dans leur polémique de cet argument, le seul important et décisif: c'est ce que fait récemment encore Henry Gibbs dans son article de V Économiste anglais du 17 septembre, lorqu'il abandonne le rapport de 15 1/2 pour admettre celui de 18 1/2, comme s'il ne s'agissait que de découvrir la proportion exacte.

désordre qu'il vaut mieux après tout qu'elle ne soit pas faite. Il est donc heureux que la forte dépréciation de l'argent la rende a priori impossible. Aussi les plus clairvoyants parmi les bimétallistes ont-ils renoncé à l'idée de surélever, aux yeux du public, de vingt pour cent, par une disposition légale, la valeur de l'argent ; ils se bornent à proposer l'introduction du double étalon sur la base du rapport actuel, 1 à 20 et non à lo 1/2, en d'autres termes ils veulent seulement lutter législativement contre la résistance à employer l'argent et non la méfiance. Ils ne pourraient y réussir, déjà par ce motif que la reprise de la frappe de l'argent ne suffit nullement aux principaux bimétallistes américains et allemands : il leur faut la fixation de la valeur libératoire de l'argent au-dessus de sa valeur intrinsèque, « soft monei/ », de façon ta favoriser les faiseurs de dettes et la spéculation.

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