‹ Le métier de ministre [microforme]Chapitre 4 sur 16 · CE. DEAN · texte numérisé non relu

CE. DEAN

sance de travail qui est incontestable et qui eût fait de lui, en d’autres temps, un chef de bureau très réussi. Son intelligence limitée à un horizon très étroit et très terre-à-terré ne comporte ni grandes conceptions, ni vues profondes. Mais il apporte dans la politique et dans l'intrigue l’ordre d’un parfait notaire et l’assiduité d'un bon teneur de livres. Il aime à se mirer dans ses statistiques et à étiqueter ses petits papiers. Son érudition ministérielle est une boîte à tiroirs habilement ménagée; et sa connaissance des hommes est une collection d'archives qui le mettent en mesure de procéder à l'appel, avec la précision d’un prêteur à la petite semaine et l'exactitude d’un sergent fourrier. Cet esprit d'ordre et de calcul positif l’a préservé dt la seule grande erreur qui eût pu compromettre sa fortune. TJ lui doit l’'heureuse inconséquence qui à permis à son amour-propre d'être désordonné, et cependant de ne pas l’illusionner sur ses moyens. Il s'est promis d'arriver et il s’est tenu parole; mais il a compris ou senti par instinct qu'il ne pouvait arriver que par de petits moyens et il n'a point essayé de forcer son talent,

Tel qu’il est, il est venu au bon moment. Lorsqu'il est apparu sur la scène, les grandes luttes qui avaient enfanté de grands hommes étaient terminées. L'âge héroïque était en train de se fermer. Uni dans la mauvaise fortune, le peuple canadien français s'était divisé dans Ja bonne. L'union des

deux provinces, établie contre nous en 1840, avait tourné à notre profit. Mais elle avait créé des diffcultés de gouvernement et nécessité des coalitions, qui avaient fait de la politique une question de/tactique et de discipline de parti. L'alliance des anciens libéraux du Bas-Canada avec leurs ennemis d'autrefois, les conservateurs d'Ontario, avait eu pour conséquence forcée, la transformation des libéraux canadiéns en conservateurs ; et leur lutte avec le nouveau parti libéral les avait naturellement entraînés À s'accentuer dans ce nouveau sens, et à se créercomme parti une organisation puissante, L'instinet dominateur et les fortes qualités de

gouvernement de Sir Georges Cartier avaient contribué à aggraver la scission et à donner au parti

conservateur dont ilétait le chef une prépondérance irrésistible. Sir Georges Cartier menait son parti à la bataille comme un général d'armée, et l'avait façonné pour la lutte. Mais en même temps, il était canadien avant tout. Il plaçait son pays avant son parti ; eb il mettait la force de son parti au ser vice de son pays, avec tant d'énergie et de succès qu'il avait presque fini par les confondre de très bonne foi l’un avec l’autre. Ce grand esprit, qui ne se faisait aucune illusion sur la sincérité de Sir John A. Macdonald, n'avait peut-être pas suffisamment pressenti les dangers que pourraient enfanter, le jour où il ne serait plus là pour conduire la barque d'une main vaillante, ces habitudes de politique à outrance et l’exagér.uon des luttes de

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I] arrive parfois qu’un esprit subalterne doublé d'une âme sans scrupules reconnaisse, du premier coup, le mal qu'on peut faire sortir d'un système politique, dans lequel ses fondateurs n'avaient cherché et n'avaient vu que la poursuite du bien public. Ce &enre de perspicacité est tout naturellement à la portée des intrigants qui, étant incapables de concevoir un but élevé et une grande cause à défendre, n aperçoivent dans le mécanisme des partis que ce qu'ils y cherchent, c'est-à-dire une

‘occasion d’intrigue et des facilités de maquignon-

oage lucratif. Sur un champ de bataille, le œénéral victorieux conteruple la fortune de son pays, pendant que les vautours, qui ne songent guère au destin des empires, n’aperçoivent que la proïe sur laquelle ils s'apprètent à s'abattre. Sir Hector Langevin était précisément de la race des vautours.

Il avait entrevu dans l’organisation électorale eb parlementaire du parti conservateur tout un système de corruption à mettre en œuvre ; dans la discipline de parti, un moyen de faire triompher les mauvaises causes en faisant appel aux intérêts et à l'esprit de parti ; dans le patronage de la presse, un instrument de fraude et de mensonge ; dans ies sentiments conservateurs du clergé catholique, une possibilité de spéculation politique et électorale ; et appuyé sur cette découverte, il s'était dit que les petits moyens ont du bon et que les petits hommes

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peuvent se draper sans trop de désavantage dans la défroque des grands ministres.

Nous pouvons maintenant étudier les principales phases de sa vie politique. - Nous tenons le fil indicateur qui nous permettra de les suivre pas à pas et de les comprendre.

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Toute carrière a ses débuts. Celle d'Hector Langevin à eu les siens, qui ont été lents et difficiles. Fils d’un bureaucrate, qui avait servi sous Lord Gosford et Lord Sydenham, élevé per ce vieil employé dans la ferme conviction que la destinée des fils de son père était de vivre aux dépens du trésor public, Hector Langevin avait fait à Québec des études qui n’eurent rien de brillant ; puis il était entré pour faire sa cléricature dans le bureau de l’hon. A. N. Morin et, plus tard, dans celui de Sir Georges Cartier ; et à 24 ans, en 1850, il était dévenu avocat, comme tout le monde, c’està-dire avocat sans causes.

En 1856, il était toujours avocat sans causes ; et il n'était encore venu à l’idée de personne, pas même de ses parents, de lui confier une affaire, Il arpentait gravement et mélancoliquément les rues de Québec, boutonné dans sa redingote et sérieux comme un futur ministre, furetant partout, à l'institut canadien, dans les bureaux de journaux et cherchant une occasion de se faire connaître, Ce

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chevalier de ia triste figure était alors, dans toute la force du terme, ce que les: anglais appellent gentleman at large eb les américains open for job.

Le 50b vint enfin. Tout vient À point à qui sait attendre, Il apparut au jeune et famélique Langevin, sous la forme d’une place de secrétaire de la compagnie du chemin de fer de la rive Nord. C'est là qu'il a commencé à intriguer. C’est là qu'a été

l'aurore de sa fortune.

Un bonheur ne vient jamais seul. En 1857, une indiscrétion de cabaret permit à M. Langevin de se glisser à la députation. La scène se passa chez un restaurateur de Québec, dont l'établissement était divisé, comme le sont encore aujourd’hui beaucoup d'établissements semblables, en petites cellules séparées par des planches d'à peu près six pieds de haut. M. Langevin occupait par hasard un de ces cabinets, u1 jour où le candidat libéral pour Dorchester occupait le cabinet voisin et ravontait à un de ses amis les bons et les mauvais côtés de la situation électorale.

Victor Hugo a intitulé un des chapitres de son fameux roman de Notre-Dame de Paris “ du danger qu'il y & de confier son secret à une chèvre.” La victime de M. Langevin pourra parler dans ses mémoires “ du danger qu'il y a de raconter ses chances électorales, dans un cabinet de restaurant, avec des planches qui n’ont que six pieds de haut.” Il résultaït en effet des explications données par le candidat, que ni lui, ni son concurrent n'étaient

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