‹ Le métier de ministre [microforme]Chapitre 7 sur 16 · BRUN 7. PR · texte numérisé non relu

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commencé. Mais M. Langevin avait passé le plus dur moment ; et il ne demandait pas autre chose. A chaque temps suffit sa peine. Il est de l'école des gens qui vivent au jour le jour et qui bouchent un trou avec un autre.

L'été survint et M. Langevin réussit, à force d'intrigues, à se faire envoyer en Angleterre, sous prétexte d’y contracter un emprunt, destiné à “ l'achèvement ” des travaux du chemin de fer, déjà si brillamment commencés par le quai de l'hôpital de la marine. Ses études au barreau ne l'avaient point préparé aux questions financières : et il n'avait pas encore eu le temps de se faire, à coup de statistiques, une érudition à l'usage des badauds. Il étonna le monde financier anglais par son incapacité et le fatigua par son obstination. Quand il eut usé, tout à son loisir, les banquettes des principales maisons de crédit, en démandant “ des conditions à tout prix”, on se décida à .éconduire cet importun personnage, en lui remettant le papier qu'il réclamait. Un papier quelconque qui contînt des conditions quelconques et qui lui permît de duper une seconde fois son monde, c'était tout ce que M. Langevin demandait, avant de rentrer chez lui.

Il eut le papier, un peu par lassitude, beaucoup par dérision. Ce document n’offrait rien de eompromettant pour les banquiers qui le Jui avaient remis. On y consentait hypothétiquement à prêter, sous la condition d’un ensemble de garanties, qui

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équivalaient à peu près à demander que M. Langévin se fit d’abord cautionner paï la banque d’Angleterre. Cela ne l’empêcha pas de rapporter triomphalement son papier, de déclarer que l’emprunt était, pour ainsi dire, fait, qu'on tenait l'argent et le chemin de fer, et qu'il ne fallait plus désormais qu’un peu de patience. ‘“ Les travaux allaient commencer sans délai...”

Ceci se passait en 1860, et on sait le reste. Les travaux ne commencèrent pas du tout. Ils commencèrent si peu que, quatorze ans plus tard, les études et les arpentages n'étaient pas terminés. Mais M. Lungevin avait obtenu ce qu'il voulait ; il avait amusé le tapis, pris le temps de faire oublier ses promesses et passé à d'autres exercices de haute et basse voltige. |

Cependant il se présenta, vers 1860, une occasion qui eut permis au maire de Québec, de détourner de sa ville les maux dont son commerce a, depuis lors, cruellement souffert, MM. Morton, Peto, Prassey et Betts venaient de terminer la construction du pont Victoria, et se trouvaient en possession d’un outillage considérable qu'ils auraient eu intérêt à utiliser dans une nouvelle entreprise. Ils firent offrir à la ville de Québec, par l'entremise de M. H. Patton, d'exécuter un embranchement partant du Grand-Tronc, de construire un pont sur le Saint-Laurent, et d'amener le chemin de fer jusque sur les quais à eau profonde du havre de Québec. Ils ne demandaient, en échange, que l’a-

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bandon de la somme de £300,000, précédemment votée par le conseil de ville pour aider à la construction du chemin de fer de la rive Nord et d'un pont au Cap-rouge.

A cette époque, Québec était encore le premier marché du Canada, pour le commerce d’importation et d'exportation, Le lac Saint-Pierre n'avait pas été creusé ; les gros bâtiments ne pouvaient pas remonter jusqu'à Montréal; et si la ville eut accepté la proposition qui lui était faite, elle aurait évité, au moins en partie, le déplacement de |

commerce qui à été la conséquence de son isole- * ment, .

Mais M. Langevin était en même temps que maire de Québec, secrétaire puis vice-président du chemin de fer de la rive Nord. Il avait à défendre son intérêt et sa situation ; eb il réussit à force d’intrigues à faire échouer cette proposition avantageuse. M. Langevin s'est inontré, dès le premier jour, ce qu'il n'a jamuis cessé d’être depuis, le mauvais génie de Québec,

La mairie de Québec avait jamais été à ses yeux qu'un marchepied C’est vers la grande politique que le portait son ambition; et à la, chambre, où il se répétait intéricurement, comme Démosthènes et Disraéli: Vous m'écouterez un jour”, personne ne se faisait d'illusion sur ce qu'il valait ni sur ce qu'il voulait. Mais les hommes assemblés ont parfois d’étranges complaisance pour l'incapacité ambitieuse et souple. L'incapacité

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échappe à la jalousie ; la souplesse sert aux emplois subalternes ; et l'ambition d’une utilité remuante inspire, un jour ou l’autre, aux chefs de cabinet en formation, l'idée de caser l'utilité et de ne pas laisser le député remuant au parti adverse.

Toujours obséquieux, fourré partout, prêt à tout, M. Langevin avait, en 1858, contribué par son vote au renversement du ministère Macdonald- Cartier, sur la question du fameux arbitrage de la reine, qui destituait Québec de son droit et trans portait la capitale à Ottawa, . A vrai dire, on ne pouvait guère attendre du maire dé Québec un autre vote. Mais il s'empressa de le racheter, Sir John A. Macdonald, qui s'était mis préalablement d'accord avec le gouverneur, Sir Edmund Head, entendait bien ne faire qu’une fausse sortie, Lorsque le miniscre Brown-Dorion fut constitué, sir John s'étut assuré que le gouverneur ne lui ecorderait pas la dissolution; et c'est alors qu'il conçut son fameux plan de double shuffle, qui consistait à présenter une motion de non-confiance contre une ndministration assermentée le jour même, et dont les membres étaient par conséquent bsents de la Chambre,

Il ne sufhisait pas de concevoir le plan ; il fallait encore trouver un député assez vil pour prêter son nom à cette isnominie sans précédents dans

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Langevin ne recula pas; et lorsqu'on annonça dans l'assemblée législative les noms des nouveaux ministres, en proposant d'émettre un bref pour leur réélection, M. Langevin proposa d’ajouter à la motion, à titre d’amendement, que “ tout “en ordonnant l'émission du writ, ceite chambre “reconnait qu'il est de son devoir de déclarer “que l'administration qui a été formée daus le “ cours de cette vacance ne possède pas la con- “ fiance de cette assemblée ni du pays.” L'amendement fut voté. Le ministère Brown- Dorion eut beau faire valoir auprès de sir Edmund Head l’indignité commise, ce dernier sobstina à Jui refuser le droit de dissolution ; et l’adininistration Macdonald-Cartier rentra au pouvoir, sous le nom de ministère Cartier-Macdonald, If y eut même cela de piquant que, grâce à un texte de loi voté tout exprès, peu de temps auparavant, les ministres rentrant en charge depuis moins d'un mois, ne furent pas soumis à la réélection, et que ce furent M. Dorion et ses collègues, les ministres pour rire, qui furent oblirés de comparaître devant les électeurs, comme ayant accepté

un poste quils n'avaient pas eu le temps d’occuper,

L'intervention de M. Langevin dans ce tour de Robert Macaire eut pour conséquence de le classer dans l’ordre des commissionnaires commodes et réservés pour une récompense, L'une des faiblesses les plus communes aux hommes d'Etat, est

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d'aimer à avoir auprès d'eux quelqu'agent qu'ils n.éprisent, mais dont ils se servent et auxquels ils confient les besownes dont ils ne veulent pas se mêler eux-mêmes, de peur de se salir les doigts. Sir Georges Cartier n'était pas exempt de cette faiblesse. Il se prit de goût pour Langevin, en tant que Langévin était bon à tout et prêt à faire

les commissions que d’autres n’eussent pas ac-

ceptées, Sir Georges avait aussi en vue de faire pièce à l'honorable M. Joseph Cauchon, en lui opposant un homme de Québec. Ce premier pas valut à M. Langevin, dans le ministère Taché-Macdonald-Cartier, en 1864, le poste de solliciteurgénéral. *

Dans ce poste il n'était, à vrai dire, que le secrétaire de sir Georges, qui occupait lui-même les fonctions de procureur-général. Il continuait sur un nouveau théâtre son rôle d'utilité. Sir Georges, qui en avait fait sa bête de somme, l’occupait à copier ses documents, à classer et étiqueter les pièces trop confidentielles ou trop compromettantes pour être mises entre les mains des employés. Maïs l'heureux Langevin ne reculait devant aucun déboire, et partageait tranquillement avec le fameux John, le vieux domestique de sir Georges, le rôle de souffre-douleur du maître. Il était'convaincu qu'il y a une étoile qui brille

tout exprès au firmament pour les ambitieux

qui ne sont pas fiers ; et il se dédommageait de sa servilité vis-à-vis de son chef par son arrogance

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