LIS MKTÏKR DU HOÏ
sans interrompre son travail : 1rs mères font de la tapisserie, les filles font des sciences. C'est le progrès.
— 11 faut se méfier du progrès, dit avec peine la maréchale qui étouffait de colère.
Ils n'aimaient pas la reine, ni elle, ni le duc. Gemma les payait de retour; elle n'était pas fâchée de se venger de la contrainte officielle où ces deux solennels courtisans la tenaient en vertu d'une autorité morale héritée du précédent règne. Le maréchal ne bronchait pas.
— Mais non, le progrès a du bon, opina, pour faire sa cour, la comtesse Thaven secrètement enchantée.
C'était pour Clara un coin de rideau levé sur les petites intrigues de cour. Elle ouvrait des yeux curieux sur ce spectacle si neuf. Elle répondit à son tour :
— Son Altesse, qui veut être une femme accomplie, devra savoir aussi faire de la tapisserie, madame, et bien d'autres choses qu'elle n'apprendra que de Votre Majesté.
Plusieurs personnes virent des sous-entendus dans cette phrase où Clara se préoccupait uniquement de mettre une intention aimable. Alors, on parla de l'instruction des femmes, de leurs capacités, de leurs attributs. Le comte Thaven, tout en faisant ses réserves quant aux princesses, personnes d'exception, était d'avis qu'une aiguille ou une écumoire leur sied mieux qu'une plume
ou un livre. La grande maîtresse de Sa Majesté aimait, pour une jeune fille, quelque teinture de lettres, d'histoire et d'astronomie qui, disait-elle, est poétique. Madame Czerbich, à qui la reine en passait beaucoup, avoua qu'elle était féministe, et réclama jusqu'à des droits politiques pour ses sœurs.
— Etes-vous féministe, mademoiselle Hersberg? demandait-elle de sa voix aiguë.
Clara riait, disait qu'elle n'en savait rien, ses revendications portant ailleurs. Le jeune lord, avec un accent prononcé, annonça qu'en Angleterre, ces idées feraient avant peu une révolution. Madame de Bénouville trouvait tout cela très hardi. Elle agitait, sur ses frêles épaules, sa large figure de cire aux beaux yeux tristes; ses dentelles flottaient, et elle assurait que, dans son pays, les femmes avaient un tact charmant pour dissimuler, sous les dehors les plus bourgeois et les plus simples, un développement cérébral quelquefois excessif. Là-dessus, le mystérieux personnage en redingote, qui n'avait encore rien dit, prit la parole :
— Les Françaises sont dans le vrai, déclara-t-il. L'avenir des peuples est lié à l'épanouissement intellectuel des femmes, mais il dépend aussi de leur épanouissement intégral et, si elles se déclassaient comme femmes en devenant savantes et qu'il fallût payer de leur grâce, de leur santé physique, de leur vocation maternelle,
l'élévation de leur esprit, ce serait un progn rebours.
Clara se pencha vers son voisin et demanda :
— Comment s'appelle cet homme de bon sens? La reine, ayant fait de l'écheveau de laine une
belle boule d'or ronde et pelucheuse, délivra le maréchal, qui se redressa pareil à un Hercule engourdi d'avoir filé. Il était furieux, mais il restait assez fort pour sourire sous sa moustache drue.
— Quand toutes les dames seront devenues scientifiques, nous connaîtrons, nous autres, de petites industries du genre de celle-ci.
La vieille maréchale eut un mot superbe :
— Un écheveau de laine est moins lourd que le bâton, monsieur; consolez-vous.
Près de Clara, le jeune homme, qui avait hésité une minute, répondit enfin :
— Monseigneur Bertie, duc d'Oldany, prince d'Irlande.
— Le duc Bertie! répéta Clara surprise. Et elle vit son interlocuteur tout crispé.
Les journaux connaissaient assez mal le rôle que jouait à la cour cet énigmatique personnage de nationalité étrangère, et dont on disait, pourtant, que lui et le roi ne se quittaient pas. Il ne possédait aucun titre officiel, mais il logeait au palais, et, depuis six ans, ne s'était pas éloigné trois fois d'Oldsburg. Il avait en lui quelque chose de secret, de discret et de modeste. Mais à
peine parlait-il, ses yeux bleu d'acier devenaient impérieux, dominateurs, irrésistibles; son geste était court, précis, coupant. On sentait un de ces hommes qu'il faut dix ans pour bien connaître et dont on ne sait jamais le dernier mot. Le bruit courait qu'il était le bras droit de Wolfran. Se sentant regarde par Clara, il l'observa à son tour. Tous deux, une seconde, se considérèrent. Il semblait que, dans ce milieu d'intelligences mondaines, ces deux cerveaux supérieurs, la savante
et l'homme d'Etat, se fussent flairés et reconnus d'instinct comme deux nobles animaux qui se rencontrent parmi d'autres, et, dès lors, ne peuvent plus se négliger.
Maintenant, la reine, penchée sur son métier, piquait l'aiguille dans le canevas. Ses opulents cheveux noirs, tordus en casque, toujours à la mode d'il y a vingt ans, lui donnaient une silhouette encore jeune, malgré son embonpoint. Elle paraissait fort absorbée par sa tapisserie, mais ne l'était pas assez néanmoins pour que ses prunelles, furtivement, n'observassent tout son monde avec le souci et le soin d'une bonne maîtresse de maison. Elle demanda le jeu detric-trac pour madame de Bénouville, qui l'adorait, et elle pria la comtesse Hermann Ringer de servir d'adversaire à la vieille dame. On apporta l'échiquier pour le grand maréchal et le comte Thaven. Les deux vieillards, qui se détestaient, écoulaient un peu de leur bile dans leur bénigne animosité de
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joueurs. Il fallait les voir, tète contiv t<Ho, presque aussi gigantesques Tua que l'autre : le duc, majestueux, le Iront beau, les cheveux d'argent, la moustache hérissée; le comte, farouche, coiffé en brosse, le poil gris, puissant et engoncé, avec un cou de taureau : ils fronçaient le sourcil, calculaient, grognaient sourdement. L'un était le maître familier et terre à terre, l'administrateur du coffre-fort royal, possesseur de tous les secrets intimes de Wolfran. L'autre était le pseudo-imperator de la Lithuanie, qui comptait le premier pour un fétu. On entendait les petits coups secs des dés que la bonne Bénouville jetait avec une sorte de passion. La reine interrogea le jeune Anglais sur une pièce nouvelle qu'on donnait depuis trois jours à l'Opéra d'Oldsburg. A dix heures, on apporta le thé. Clara disait à son compagnon :
— Mais le roi... n'assiste- t-il jamais à ces soirées intimes?
L'inconnu répondit évasivement :
— Quelquefois...
Et la savante, très à l'aise près de ce jeune homme dont elle était visiblement l'aînée et que ses propos dénonçaient clairement pour quelque riche amateur d'art, d'esprit rêveur et distingué, se confia peu à peu, avec l'abandon des personnes de science :
— J'aurais voulu voir le roi ce soir, je ne le cache pas; j'ai vécu dçtns un milieu où il n'était
pas aimé. Je suis, monsieur, la fille adoptive du docteur Kosor. C'est vous dire...
— Je le savais, mademoiselle, fit seulement le jeune homme.
— N'est-ce pas, je ne peux pas être royaliste? Il est loyal à moi de l'affirmer très haut, et devant tous. Au surplus, je ne suis pas ici pour faire de la politique. Mais je ne me défends pas de certaines curiosités.
— Votre cas est très intéressant, pensait tout haut l'inconnu.
— J'ai été nourrie de sociologie, d'amour humain, reprit Clara. J'ai désiré d'un grand désir le bonheur du peuple.
Le jeune homme sourit tristement.
— Je crois, mademoiselle, que, quand vous connaîtrez Sa Majesté, vous constaterez qu'elle n'en a pas moins soif que vous. Ah! le bonheur du peuple, où est-il? où est-il?
— Mais, commença Clara, il me semble que... Elle allait apporter le dogme unioniste si
simple, si sûr de soi, du nivellement des classes et de l'égalité; une pudeur la retint d'être si affirmative au sein d'un monde qui pensait à Topposé. Elle se tut. Le jeune homme reprit :
— Ce désir est une grande et belle religion qui a beaucoup de sectes. Kosor lui-même, le grand perturbateur, a fait son œuvre, car seul, parmi l'ivraie qu'il a semée, le bon grain a levé. Qui peut dire si les sages réformes libérales du nou-
veau règûe n'ont pas été en partie inspirées [>ar le chimérique vieillard?
— Vous croyez? dit ardemment Clara dont les yeux se baignaient de larmes.
L'hommage au vieux Kosor, d'être rendu dans un tel lieu, dans le sanctuaire même de la royauté, prenait à ses yeux une singularité magnifique dont elle était bouleversée. Elle ajouta :
— Ah! monsieur, ^i vous l'aviez connu! Quelle noblesse, quelle âme!...
— C'est ainsi que je l'imagine, fît le jeune inconnu : dominant l'humanité, jamais satisfait, insatiable, et là où le vulgaire hasarderait timidement une loi nouvelle, appelant avec des rugissements de lion la dislocation sociale. Il faut aux sociétés de ces êtres sublimes et fous; ils en sont les ferments nécessaires. Sans eut, elles ressembleraient à des pains sans levain, nulle énergie n'agiterait leur masse. Tout perfectionnement est laborieux, les gouvernements le savent. Pour obtenir d'eux une simple mesure législative il faut la clameur des grands révolutionnaires demandant le bouleversement de tout.
— Vous n'êtes pas royaliste non plus? interrogea Clara.
Le jeune homme sourit; ce sourire, détendant son visage pensif, dévoila sa jeunesse.
— Mais si, dit-il, riant tout à fait, je suis très royaliste.
A cette minute, la reine lui fit de la main un
petit signe familier. Il accourut. La table à thé était toute servie devant Gemma. Elle lui dit :
— Vous laissez votre voisine mourir de soif, offrez donc cette tasse de thé à mademoiselle flersberg.
On entendait par tout le salon le choc des porcelaines. C'étaient de fines coupes lithuaniennes transparentes et chiffrées d'un G d'or. Les petites cuillers étaient marquées du cygne royal. Madame de Bénouville avait perdu la partie et s'en montrait fort contrite. Le grand maréchal et le comte Thaven jouaient toujours : parfois leurs gros doigts, laissant le cavalier ou la tour, saièissaient la soucoupe sur le guéridon proche; silencieux, ils évitaient de se regarder et* la tasse tremblait visiblement quand ils la portaient à leurs lèvres.
Le duc Bertie, rigide dans sa redingote, buvait à petits coups, méthodiquement. Il s'approcha de Clara comme le jeune inconnu tendait à celle-ci le sucre et la crème.
— Eh bien, mademoiselle Hersberg, que ditesvous de cette intimité, de cette simplicité qu'on trouve ici
Qu'il connût son nom surprit la savante. Il le devait connaître, à la vérité, puisque, vraisemblablement, avant qu'elle arrivât, la reine avait averti ses invités qu'on aurait ce soir la roturière, l'ennemie Mais le duc d'Oldany planait si haut, si loin, il semblait si altier, si indifférent, que
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Clara, oubliant su propre valeur, admettait qu'il ne fit d'elle aucun cas,
— J'apprécie cette simplicité comme je le dois, monseigneur, répondit- elle froidement.
— Je pensais qu'elle vous plairait, ajouta-t-il, intentionnellement.
— Elle me plaît, monseigneur.
— A la bonne heure! dit le duc.
Il lui parut ironique et elle conçut contre lui de l'antipathie. Il ne cessait de l'examiner; ses yeux accusaient une forte myopie et il avait, pour lui parler, assujetti sur son nez le lorgnon au cristal épais. Il poursuivit :
— Cet agréable laisser-aller ne peut être toujours de mise dans une cour. Vous connaîtrez 'd'autres aspects- de la vie royale, mademoiselle. Ne vous en offusquez pas, ils sont nécessaires, je crois que vous l#s comprendrez.
— Je ne sais, dit Clara, qui sentait toute son inimitié lui gonfler le cœur devant ce mystérieux personnage qu'on avait dit l'artisan des lois de protection.
L'Irlandais, d'un geste, fît tomber le lorgnon et prononça finement :
— Allons donc! une Hersberg est faite pour tout comprendre.
Et comme elle ne répondait rien, il l'interrogea du regard, une minute. Devant son silence, il demeura flegmatique, puis, lentement, s'éloigna. Clara, rêveuse, buvait en pensant à des choses
angoissantes. Quand le duc d'Oldany se fut écarté, elle dit à son compagnon qui la débarrassait de la tasse :
— On le dit tout-puissant en politique. Est-ce vrai?
Le jeune homme s'était rembruni :
— Il collabore étroitement avec Sa Majesté, dont il se fait appeler le secrétaire particulier. Au fond, ce sont deux amis intimes; dans les actes royaux, il est impossible de démêler la pari du prince. Je pencherais à croire que le roi saurait se passer de ces lisières et gouverner seul; il a pour cela toute l'autorité et la force morale et la divination nécessaires. Mais il ne se cache pas pour déclarer que ce conseiller lui est indispensable. C'est d'une grande modestie.
Gemma, qui travaillait sans relâche, comme une bourgeoise affairée, avait repris la conversation sur le sujet musique. La musique, comme tous les arts, captivait cette chaleureuse Italienne. Le jeune lord et la comtesse Thaven mêlaient aux siens leurs propos. Le duc Bertie, de son air froidement persifleur, les écoutait parler d'opéras, de compositeurs et de concerts. Soudain, on se tut. Les causeries particulières s'arrêtèrent. Le grand maréchal demeura en suspens, l'index sur le fou de l'échiquier. La reine s'était redressée, sa main potelée tenait encore en l'air l'aiguille enfilée d'un long brin de laine rouge, et elle fredonnait à mi-voix, sur un timbre charmant, la
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cavatino de la dernière pièce. Elle balançait imperceptiblement la tête à la cadence des mesures, et sa main levée, avec ce brin de laine, en dessinait le rythme. Cet air gracieux et touchant, modulé par cette femme très simple qui était une reine, impressionna beaucoup Clara, qui passait ce soir par des émotions si étranges. Elle dit à son voisin :
— Mon élève, l'archiduchesse d'Oldsburg, ne ressemble pas à sa mère : c'est donc du roi qu'elle tiendrait son intellectualité, sa gravité, et même, si j'ose -dire, cette majesté involontaire dont on ne peut lui en vouloir, tant on la sent innée et mitigée de grâce.
Le jeune homme frémit; il prononça comme malgré lui :
— N'est-ce pas... vous n'avez pu la voir sans l'aimer?
Clara voulut se reprendre :
— Je l'ai peu vue, mais j'ai fort bien senti son grand charme : au demeurant, je ne possède aucune raison pour résister à la sympathie qu'elle m'inspire; Son Altesse est une enfant.
— C'est une femme, reprit l'inconnu, mystérieusement.
— Je la plains de devoir être reine un jour et d'être, à dix-sept ans, une Altesse royale privée de toutes les joies de l'adolescence. Que ce métier d'Altesse semble rude, monsieur!
— A qui le dites-vous, mademoiselle! reprit-il, amusé.
Clara, intriguée par ce mot, considéra un instant son interlocuteur de toute 1$ soirée, et comme il souriait elle s'enhardit :
— Vous avez été pour moi, monsieur, le plus obligeant des guides dans ce rçonde officiel où je me serais perdue. Vous m'en avez nommé tous les personnages, tous — sauf vous-même, — suis-je indiscrète en vous demandant d'aller jusqu'au bout?
— Auparavant, et avec une liberté réciproque, mademoiselle Jlersberg, permettez-moi de vous interroger : qui pensiez-vous donc que je fusse?
— Un artiste, dit Clara.
— Tant mieux, dit gaiement le jeune homme; les princes du sang adorent qu'on les prenne pour des artistes. Hélas! je ne suis qu'un modeste amateur de sculpture, Géo de Hansen.
— Le prince de Hansen, répéta Clara, le cousin germain de Sa Majesté...?
Ses beaux yeux charmeurs riaient, et elle jouait un embarras qu'elle n'aurait su éprouver. Elle reprit :
— J'ai commis d'épouvantables bévues, monseigneur.
Lui, très diverti, la rassura :
— Au contraire, c'était beaucoup plus gentil, de la sorte, vous m'avez parlé tout à fait libre-
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ment, j'en étais très touche. Le protocole est parfois assommant; vous m'en e délivré une soirée, j'étais ravi. D'ailleurs, moi aussi, je me sentais en confiance, mademoiselle Hcrsberg.
La reine avait repoussé la tapisserie et ramassait les laines éparses. C'était ainsi qu'elle levait la séance et donnait congé. Clara, selon le cérémonial, devait se retirer la première, madame de Bénouville vint la chercher.
— Chère mademoiselle Hersberg, j'espère que vous avez bavardé avec monseigneur de Hansen!
— Trop peut-être, fît Clara.
— Pas assez, dit le prince, mats nous recommencerons.
La vieille dame secouait la tête, la contemplait complaisamment, l'admirait. Mais Clara, toute pâle, avait retrouvé son masque de froideur. Une moiteur couvrait son front. Accoutumée à tout voir, madame de Bénouville demanda :
— Vous n'êtes pas bien?
— Si, mais je me souviens... j'ai lu que le baise-main était de rigueur aux réceptions de la reine; faudra-t-il faire ce geste?
La vieille dame eut une moue amusée.
— Que non que non! Sa Majesté a supprimé tout cela.
En effet, d'un mouvement large et sympathique, Gemma tendait ses mains, et avec plus d'expansion encore elle répéta sa phrase d'accueil.
— Mademoiselle Hersberg, je suis absolument enchantée de vous connaître; quand j'aurai une minute, je tâcherai d'aller, sinon écouter vos leçons, du moins vous serrer la main au laboratoire.
Clara Hersberg possédait une trop belle san' morale pour ne pas rétablir vite l'équilibre dai sa vie spirituelle, malgré tant d'émotions ext< rieures. Elle régla son existence, partagea s< heures entre l'École des sciences et les leçons c l'archiduchesse, et retrouva peu à peu cette pa des gens de science, si ferme, si nécessaire à leu travaux. La chimie fît qu'elle oublia vite l'Altesr en Wanda. Cette fois, le genou de la princes mit à guérir une rapidité dont les médecins : montrèrent surpris. Le grand désir qu'elle ave de se tenir enfin debout sembla vaincre le ma Elle marcha. Un matin, Clara montait ses pil dans le laboratoire de la tourelle, presque enti rement aménagé, quand on frappa à la porte q ouvrait sur le vestibule des dames d'honueu
C'était l'archiduchesse dressée sur ses béquilles et qui venait seule la surprendre. Elle portait une robe grise, un petit col de lingerie et deux tresses flottantes, à la mode des campagnes lithuaniennes. Clara jeta un cri d'étonnement :
— Comment, c'est vous, Altesse, toute seule? Et elle se précipita d'instinct pour soutenir ce
corps si débile, d'un geste féminin et affectueux. L'Altesse en parut avoir une obligation singulière. Elle remerciait avec ferveur pour un si menu service et tomba très lasse sur un escabeau de bois. La chimiste courut chercher un fauteuil et y installa soigneusement la jeune fille. Celle-ci lui serra la main en disant ;
— Vous êtes bonne pour moi
— Mais, Altesse...
— Vous serez mon amie.
— Votre Altesse me gâte; mais elle oublie qu'elle sera reine un jour, tandis que moi...
— Vous êtes reine aussi, mademoiselle Hersberg, et dans un domaine supérieur que je ne connaîtrai jamais.
— Sa Majesté a dit avec raison : « Il y a un » abîme entre cette femme et nous» » C'est Votre Altesse qui me l'a rapporté.
— Oui, mon père a dit cela. Mais je le cherche l'abîme, je ne le trouve pas, ma chère, ma grande Hersberg!
— Ah! fit Clara, que cette amitié tentait délicieusement, que n'êtes-vous une jeune fille ordinaire!
LE MÉ C2EB DE ROI i J i
— l'ai un cœur pourtant connue une jeune lillo ordinaire, dit l'Allés s
Et elle se mit à pleurer doucement. Ses lan troublèrent extrêmement Clara, qui avait toujours vécu dans Féloignement de toute compagne, de toute tendresse de femme, entre les deux Kosor exaltés, passionnés et ténébreux. Elle reprit :
— Qu'arriverait-il si, au jour où Votre Altesse régnera, je suivais ma destinée et que je fusse impliquée dans quelque mouvement dirigée contre le trône? Tout mon passé, toutes mes affections, toute ma foi m'entraînent contre l'idée dont vous êtes le symbole, Altesse. Oui, je crois cette idée mauvaise, je la déteste, et je vous aime bien pourtant.
Elle s'attendrissait elle-même, sans le savoir. Wanda repartit ;
— C'est comme moi, vous.
Elles demeurèrent un instant silencieuses. Machinalement Clara revint à ses piles. Devant chacune des six fenêtres de la pièce hexagonale, il y avait une table large pour les manipulations. Le bois en était tout neuf, satiné, fleurant le sapin. L'acide aurait vite fait d'y mordre. Beaucoup des ustensiles étaient encore dans leurs caisses, sous les tables. Clara fixait les fils aux éléments voltaïques. L'archiduchesse reprit ses béquilles, s'approcha et dit :
— Puisque je suis mieux et que j'ai pu venir jusqu'ici, commencerons-nous aujourd'hui le fluor?
La savante acquiesça. Si Ton n'avait pas tous les appareils nécessaires, on enverrait un domestique les emprunter à l'amphithéâtre, en lace. Wanda disait :
— J'ai tout appris théoriquement. Je ne connais rien des joies de l'expérimentation.
Alors la manipulation commença. Les deux jeunes femmes revêtirent des blouses, et Clara, en mouvements lents, aisés et précis, mena l'opération.
Elles se penchaient toutes deux pour suivre l'expérience. Cet appareil suranné de la vieille alchimie, la forme barbare de la cornue, le dessin cabalistique du tube de verre, cet aspect éternel que garde le mobilier de la science quand la science va toujours se transformant, rendait Wanda songeuse. Il y a dans la chimie une poésie spéciale qui dilue l'imagination et prédispose au rêve. Un corps allait naître sous les yeux de la « grande Hersberg ». On percevait un crépitement léger qui se produisait dans la cornue. Par la baie ogivale, l'œil enfilait, par delà l'immense place d'Armes, l'avenue de la Reine. Au loin, quelques cheminées d'usine pointaient par-delà le fleuve. A gauche, c'était la flèche de Saint-Wolfran qui s'élevait, un peu verdâtre, dans un ciel pâle d'hiver. Wanda disait :
— Serai-je reine, jamais? Quand j'aperçois la cathédrale, ce n'est point les fastueuses eérégao-
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nies du sacre que j'évoque, mais bien plutôt les
funérailles qu'on me fera un jour. Ça doit être très somptueux des funérailles d'archiduchesse. Je vois le grand vaisseau gothique superbement tendu de draperies blanches semées de larmes d'argent; au milieu, le catafalque monumental tout blanc aussi, parmi les innombrables petites flammes jaunes des cierges, prisonnières de la cire, et les grandes flammes bleues des torchères qui sont sinistres; l'orgue pleure, les violons du théâtre, les violoncelles pleurent, une cantatrice de l'Opéra chante un psaume lugubre, et le clergé y mêle ses répons douloureux.
— Mais c'est fou, Altesse, c'est fou, dit Clara. Et elle agitait le tube de verre où le gaz fluorhydrique venait se condenser en gouttelettes.
— Votre Altesse est pleine de vie.
— Vous croyez? les médecins pas. On a bien peur que je n'aille pas jusqu'à mes vingt ans, allez!
— Les médecins se trompent, affirma Clara. Vous vivrez, Altesse! Laissez de telles idées.. Voyez, notre expérience se parachève. Voici l'aide; malheureusement, cette solution n'est pas pure. Il s'y mêle de l'acide fluosilicique, à cause de la silice que contient toujours le spath fluor.
— C'est ennuyeux, s'écria Wanda qui s'abandonnait vite aux mille choses captivantes de l'existence réelle : moi qui croyais que nous pourrions procéder à l'électrolyse ce matin.
Et de nouveau elle se penchait, suivait dans le tube l'arrivée lente des bulles de gaz; mais c'était pour reprendre un peu après :
• — Si je mourais, Géo régnerait... Qu'est-ce que vous pensez de lui, maintenant que vous le connaissez?
— Qui donc? dit Clara.
— Le prince Géo de Hansen. Vous m'avez conté l'autre jour votre aventure. Vous avez beaucoup causé au thé, chez maman.
— Il est charmant, répondit Clara, distraite. L'Altesse, fatiguée, avait repris son fauteuil.
Elle poussa un soupir et murmura :
— Nous nous aimons.
C'est là un propos qu'une femme n'entend jamais avec indifférence. Clara se retourna vers son élève, les traits tout éclairés d'une lumière joyeuse. Elle ne disait encore rien; elle pensait au prince, si jeune, si vibrant, et de si délicate intelligence, et comme il s'était écrié au sujet de l'archiduchesse : « C'est une femme! » avec cet air émerveillé d'un adolescent amoureux. Ah! s'aimaient...? et l'idylle s'évoquait fraîche, d et jolie.
— Vraiment? prononça-t-elle, souriant à cet amour comme on sourit à une musique touchante, vous me paraissez dignes l'un de l'autre, Altesse.
Mais Wanda ne se déridait pas; elle était extrêmement triste; elle posa son menton dans sa main et dit avec mélancolie :
Lï mi:;tm:h DE ROI ilS
— Nous no sommes pad heureux.
6n la sentait encore prête à pleurer. Clara t debout devant elle : on aurait dit la Force devant
la Faiblesse, et leur contraste expliquait leur mutuelle attirance. L'archiduchesse reprit :
— On veut nous séparer.
— Comment, fit Clara déjà hostile à tout ce qui blessait la tendresse de ces beaux enfants, quelle raison aurait-on? Le prince est de sang royal, d'une supérieure intelligence, assorti à Fàge de Votre Altesse.
— Oui, déclara la jeune fille pressée de s'expliquer sur son amour, mais le roi...
A ce moment, la porte s'ouvrit et madame de Bénouville qui, depuis une heure, cherchait sa pupille envolée, arriva? le visage consterné, ses bons yeux pleins de reproche.
— Oh! Altesse! est-il possible de m'inquiéter de la sorte?
Wanda se pencjiait, la prenait aux épaules, l'embrassait.
— Ma vieille amie, ne vous fâchez pas : où vouliez-vous que je fusse, sinon près de mademoiselle Hersberg, et que voulez-vous qu'il m'arrivat près d'elle, hormis d'être séduite par ses théories subversives, et de devenir unioniste à mon tour... D'ailleurs, ne niez pas, vous adorez mademoiselle Hersberg, vous me l'avez dit.
Madame de Bénouville hocha son long visage bénévole et déclara :
— Certes., mademoiselle Hersberg a l'âme :rop droite pour ne pas revenir un jour de ses erreurs...
Clara préparait le carbonate de potasse : elle
ourit affectueusement sans répondre, mais l'Al-
esse dut suivre la vieille dame en emportant
;on secret, et son amour resta, pour la savante,
imprécis, mystérieux et poétique.
Un soir, à l'issue du cours qu'elle donnait
toi 'ours à l'Hôtel des Sciences. Clara monta •j
clic: Kosor à l'improviste et le surprit dans sa mansarde. Il poussa un cri :
— Oh! tu reviens!
Elle s'attendrit à le retrouver si pauvre, quand elle vivait dans le faste. Elle l'étreignit. le baisa au front, vit les fils blancs plus fournis dans ses boucles noires.
— Je ne reviens pas; je viens : je viens en courant, il me tardait de te revoir.
ïl la contemplait ardemment, sans lui rien dire. Ses veux fous étaient angoissés, interrogater -s. Mais la voyant si tranquille, si sereine toujours, il se recula tristement vers le fond de la chambre en murmurant :
— Chaque fois que tu arrives ainsi dans mon lis avec ta beauté, ta jeunesse, ta lumière,
j'imagine que...
— Quoi? Qu'imagines-tu?
— Ah! rien, mais j'ai trop soif de toi, tu ma chimère, ma divine chimère, toujours fuyante. Je t'adore quand même : tout t'est permis, je ne t'importunerai jamais de mon amour.
Il se prit la tète et dit comme malgré lui :
— ... Pourtant je me figure que c'est ainsi que tu viendras. Un soir, tu ouvriras ma porte, tu diras : « Me voici », et ma vie, que tu as toujours dédaignée, tu la ramasseras comme une chose tienne, et tu comprendras peut-être alors quel était le don que je t'avais fait...
— Cher ami, murmura Clara en lui caressanl doucement l'épaule, ce jour viendra en effet. En attendant, tu es aimé.
— Je n'ai pas de compagne! gémit-il.
Et tragiquement :
— Vsb soli!
— Est-ce que déjà je ne te suis pas associée étroitement? Où en est ton œuvre? Tiens, j'ai touché mes premiers appointements; je n'ai besoin de quoi que ce soit; je ie les apporte, pour toi, pour la grève.
Il se ranima, comme éîectrisé à ce mot.
— Merci, l'idée marche; les tisseurs commencent à refuser le travail. Chaque jour on débauche une centaine de tisseurs. Une* filature
a du complètement cesser le travail. Domain une délégation d'industriels «loi t se reiidre au pàh pour obtenir de Wolfran lo retrait des décrets.
disent que les nouveaux tarifs des houilles ne leur permettent aucune concession aux revendications des grévistes. La crise est aiguë. Il serait plaisant que satisfaction fût donnée au prolétariat par l'entremise du capital; pour la cause, il serait préférable que leur démarche échouât. Le prolétaire doit savoir ne compter que sur lui-même c'est la guerre qu'il lui faut.
— La délégation des industriels ne verra point le roi, dit Clara.
— Pourquoi? demanda IsmaëL
Mais elle avait trop parlé, et refusa d'être plus explicite. La vérité, c'est que depuis plusieurs semaines, Wolfran était au lit, souffrant de ce même mal héréditaire et secret de la famille régnante, qu'il avait transmis à sa fille. C'était un mystère farouchement voilé que ces abcès fréquents des membres, de la hanche surtout, qui atteignaient l'harmonie et l'esthétique de ce corps royal fier et sacré Le souverain ne devait être connu que dans sa splendeur physique, sain, fort, puissant. On cachait la tare, on se refusait à l'avouer. Et c'était seulement la veille qu'au laboratoire, dans un moment d'expansion et d'intimité où Clara se plaignait à l'archiduchesse de n'avoir pas encore été mandée près du roi, Wanda, confiante, avait tout dit.
— Pourquoi refusera-t-il de recevoir cette délégation? demandait haineusement Kosor.
Pour la première fois, Clara troublée fit un mensonge, fruit de sa situation équivoque.
— Il ne reçoit personne en ce moment. On - it qu'il travaille beaucoup^ Moi-même, je n'ai
u le voir.
Car il lui eût paru impossible de trahir Wanda.
— Tu ne l'as pas encore vu?
— Non, répondit Clara; il se dérobe.
— Il te dédaigne! fit âprement le révolutionaire.
Alors ce fut un flot de questions. Etait-elle
'eureuse? Rendait-on justice à sa valeur?
''avait-elle pas à souffrir? Que pensait-elle de
famille royale? Y avait-il vraiment dans la
;rnastie une force qu'on ne pût briser? Et Clara
\:p1;quait son existence de travail partagée entre
;s deux laboratoires, son cœur hanté par le
>uvenir d'Ismaël et la pensée de la plèbe du
uhourg. Elle était assurément bien traitée au
liais, mais le palais ne comptait guère pour
le. Murée dans son rêve intérieur, dans son
bée, les décors pouvaient changer autour d'elle
ns que rien bougeât dans le monde qui était
1 elle. Levée tôt, avant le jour, elle écoutait
ir la fenêtre ouverte les sifflets des usines
)pelant au labeur les malheureux tisseurs
ansis C'est là-bas qu'était son âme : et elle
piait la fumée que soufflaient les cheminées de
filatures — comme des houppes aériennes et légères de coton — pou1* savoir si de ci, de là, le Iravail ne cessait point. Ah! qu'elle avait hâte de voir le prolétariat organisé, constitué et armé. Parfois, le soir, les étudiants sortant de l'Hôtel des Sciences entonnaient la chanson du Charbon, la belle chanson du petit Conrad; et elle en jouissait comme si c'eût été à travers la ville le cri de ralliement qui fît battre à l'unisson toutes les poitrines unionistes. Et c'était une âpre joie pour elle de penser que Wolfran l'entendait aussi, du fond de ses appartements magnifiques, et qu'il en devait être déchiré. La force mystérieuse des Rois?.... quelle illusion! Elle ne l'avait nullement sentie. Ces gens-là n'avaient aucune grandeur, sinon cette majesté subjective que leur prêtait le peuple. L'archiduchesse gracieuse et poétique possédait le charme de l'adolescence et de la maladie réunies dans un jeune être très noble. Mais la reine n'était qu'une bourgeoise aimable et épaisse; la morgue des grands courtisans n'était que ridicule. Quant à Wolfran, ce devait être quelque homme de bureau entouré de deux ou trois scribes considérables, qui gérait le pays à la plume comme une grosse administration. Combien, à côté de cette froide politique dépourvue d'envol, de générosité, de sentiments, paraissait admirable la conception unioniste de lEiat démocratique, où tout était amour, sacrifice mutuel, coopération bienfaisante!
Et tous deux ardents, exaltés, ils évoquèrent jusqu'à la nuit le Roi de la cité future idéale et bienheureuse.
La délégation des industriels d'Oidsburg vint, en effet, au palais pour obtenir une modification aux décrets de protection. Sept messieurs corrects montèrent, vers trois heures de l'après-midi, l'escalier monumental des appartements royaux. Mais ils ne virent point Wolfran. Le duc d 01dany, en sa qualité de secrétaire personnel de Sa Majesté, les reçut. L'entrevue fut secrète. Elle se prolongea deux heures,, dans la salle des petites audiences, sorte de parloir monacal aux murs blancs, hérissés de trophées marins. Fragile, menu, en veston court, le duc Bertie écouta d'abord impassiblement les doléances des grands filaieurs, qui venaient, statistiques en main, lui faire toucher du doigt leur ruine imminente. À la fin, tous parlaient à la fois, lançaient des chiffres, déclaraient ne plus vouloir risquer d'énormes capitaux sans espoir de bénéfice, se plaignaient de la grève, des exigences ouvrières, furieux au fond de ne voir qu'un intermédiaire au lieu du maître, et se montrant d'autant plus fermes que, devant leur tapage, le flegmatique étranger se taisait, Quand ils furent las de récriminer, monseigneur Bertie prit la parole de sa voix fluette et singulière qu'accompagnaient le geste tranchant et le regard bleu d'acier, însoute-