LE MKTÏF.H DE ROT
Là commença la faite des salles tearergées;
entrevues dans la lueur grise d'un malin de décembre. Des chambres s'ouvraient, à droite, sur une cour intérieure. A gauche, des fenêtres à vitraux plombés laissaient apercevoir l'Hôtel des Sciences. Clara regrettait d'être venue. Elle se rappelait ^on bon maître, ce qu'il avait enduré du pouvoir,, ce qu'il lui avait rendu de haine. Toute son éducation libartaire se retrouvait intacte. Comment, docile aux suggestions d'Ismaël, avaitelle accepté ce parti? Elle aurait voulu reculer, mais il était trop tard, le palais l'aspirait, la buvait!
— Si madame veut s'asseoir, dit le laquais.
Elle était dans le cabinet du comte Thaven. Bientôt le chef de la maison civile entra. La paupière lourde et fripée, la moustache blanche tombante, le torse bombé dans le veston matinal, il s'inclina, maussade et courtois à la fois, devant la jeune femme. La silhouette puissante s'enlevait entre la mappemonde bleuâtre posée sur son . bureau, et la bibliothèque composée d'antiques manuscrits à dos de parchemin qu'il collectionnait activement. Clara, si simple et modeste lors de ses triomphes, trouva aujourd'hui cette introduction humiliante. On aurait dit l'embauchage d'une subalterne. Le vieux courtisan lui demanda tout net si elle voulait être conduite su^ le champ à son appartement. Il s'informa même de ses bagages. Mais elle, raidie d'orgueil devant l'hostilité du milieu, déclara :
— J'aimerais voir mon élève auparavant, monsieur.
Il sourit.
— Son Altesse vous fera demander, mademoiselle.
Il dut percevoir le soubresaut que Clara ne put réprimer, car il ajouta :
— Soyez sûre que Son Altesse a grande hâte de vous connaître et que vous lui serez présentée au plus tôt.
Le cœur de Clara battait très fort. Elle faisait appel à tout son calme pour rester sereine; elle dit encore :
— Et le roi, pourrais-je causer avec le roi? Une transformation indéfinissable changea les
traits du vieil homme à cette question; quelque chose de farouche, de sacré et d'hermétique lui donna la physionomie d'un prêtre à qui l'on vient de parler trop légèrement de son dieu. Il n'était plus ironique, ni indulgent, ni hostile, il était de marbre, et prononça :
— Non, mademoiselle, non. Sa Majesté ne reçoit personne actuellement. Inutile de demander une audience. Plus tard, peut-être...
C'étaient des mots très ordinaires, et cependant plus que la magnificence de cette cité royale, plus que la gloire ambiante, ils impressionnèrent la savante. Treize cents, ils étaient treize cents à graviter autour de cette figure mystérieuse, à briller de ce soleil, et tous marqués de cette reli-
gion qui inspirait à ce vieillard comme une épouvante à parler du jeune souverain dont il eût pu être le père! Était-ce ridicule, était-ce grandiose? A coup sûr c'était en disproportion avec le pauvre homme, mortel, caduc et secrètement débile, qui commandait à la Lithuanie.
— Mademoiselle, je suis à vos ordres, fit le vieux courtisan, impérieux et impatient.
Elle se laissa conduire encore.
Elle revit les vestibules à colonnettes et les salons, puis on passa dans une autre aile où logeaient les dames d'honneur. C'étaient, dans les corridors étroits, un va-et-vient de chambrières emportant sur des plateaux les porcelaines souillées des reliefs du premier déjeuner pris au lit, l'agitation du ménage matinal : tout le va-et-vient qui précède dans un grand hôtel cosmopolite le décorum du plein jour. Une jeune femme, tout en frisons blonds, sortit d'une chambre, en chemisette de soie brodée couverte de diamants. Elle serra la main du comte au passage.
— Bonjour, comte, ça va?
Si affairée qu'elle fût, le vieillard la retint, et présenta :
— Madame Czerbich, lectrice de Sa Majesté; mademoiselle Hersberg, de l'Académie d'Oldsburg, professeur de chimie de Son Altesse.
Les deux femmes se dévisagèrent; l'une plus curieuse encore que l'autre : c'était la petite
Autrichienne. Elle grillait de demeurer, mais il était évident que son service l'appelait. Elle dit gentiment, en reprenant sa course :
— On se reverra au déjeuner.
— Nous voici arrivés, prononça le comte, en frappant à une porte qu'ouvrit aussitôt une jeune servante. Votre appartement sera petit, mademoiselle, mais il communiquera directement avec le laboratoire sis dans la tourelle, et c'est pourquoi nous en avons déplacé madame Czerbich pour vous l'offrir. Cette fille vous servira en compagnie d'une autre camériste et d'un valet de chambre. Voici votre cabinet, et voici le téléphone; si vous avez la moindre réclamation à présenter, appelezmoi ou l'un de mes secrétaires, et il y sera fait droit immédiatement. Vous êtes désormais ici chez vous, et Son Altesse désire que vous y soyez le mieux possible. J'ai tenu à vous introduire moi-même en gage de. L'estime où Leurs Majestés vous tiennent. Bonjour, mademoiselle.
Enfin, elle se retrouvait seule, et il lui sembla être en prison. D'instinct elle marcha vers la fenêtre qui s'ouvrait entre une table de travail et un canapé gothique tout de bois sculpté, dont le siège était un coffre. La fenêtre — l'une de ces lucarnes gothiques dont le toit était hérissé — donnait vue sur la cour d'honneur et on dominait de là toute la place d'Armes, ainsi que la pente de la fuyante allée de la Reine, qui continuait le pont. Cette longue perspective plut à Clara; elle
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rentra dans l'appartement, visita sa chambra, toute tendue d'un vieux damas ver! pomme usagé, flétri et charmai» 1. Mata elle n'aima ni le baldaquin, ni les courtines, ni le tapis épais, ni la mollesse des sièges, ni le flottant, l'indécision des murailles en tapisserie, ni ie gracieux du meuble, ni cette tendre nuance, éteinte et voluptueuse. Elle aurait voulu la nudité de la pierre sculptée, la gravité de chaises en bois blanc rangées autour d'une table brute. Austère, rude à elle-même, elle méprisait le luxe et jusqu'à l'élégance de la vie usuelle comme une offense aux misérables. Elle laissait la nuit, en plein hiver, sa fenêtre ouverte au vent du nord, et se plaisait. par macération, à recevoir jusque sur son lit Les flocons de cette neige lithuanienne si fine et si glaciale. Et quand elle entra dans le cabinet de toilette, meublé de tous les appareils d'une hydrothérapie raffinée, elle se rappela sa petite maison blanche des hauts quartiers où elle devait casser la glace dans les brocs, chaque matin des jours de grand froid, pour l'ablution du réveil.
Le petit salon la séduisit encore moins avec ses meubles français du xyiuf siècle, ses tentures de- perse à fond blanc, les médaillons dorés des fauteuils, le tapis gris-perle, la pendule ornée d'amours en Saxe. Là-bas, elle s'en était toujours tenue au parloir du vieux Kosor : la grande salle du rez-de-chaussée carrelée, sans feu, meublée d'une énorme table et de douze
chaises d'acajou. Des congrès s'y étaient tenus pour bouleverser la face du monde, tout enfant, elle y avait vu siéger, terribles et passionnés, les amis de l'éternel révolutionnaire. Il lui semblait que c'était encore le sanctuaire de la grande Idée. Mais ici quelle frivolité! Et elle soupira en ouvrant encore une porte.
Cette fois elle se rasséréna Une muraille à six pans, dont chacun se creusait d'une fenêtre en ogive, enclosait une grande pièce vide, dallée et froide, mais immense et lumineuse. C'était l'ancien atelier de Wolfran qui, enfant, y avait appris la menuiserie. Clara comprit que son laboratoire serait là et qu'elle y exercerait un empire que le souverain ne connaissait pas, certes, quand il régissait, souvent illusoirement, la nation. Sa vraie demeure serait ici. Un banc de bois y était resté : sans avoir même ôté son , chapeau ni ses gants, elle s'y assit et pensa...
Son âme était triste. Elle se sentait changer de vie. Un peu d'elle-même venait de mourir. Et ce sombre palais dont la mystérieuse lumière humaine, le roi, restait secrète, invisible, ne ressemblait plus qu'à une énorme administration, une vaste communauté. Ah! le naïf Ismaël, qui avait cru que son influence de savante métamorphoserait ici l'engrenage social dès qu'elle aurait posé le doigt sur la cheville du mouvement initial : le souverain. Le souverain? Il paraissait n'exister que virtuellement ici. C'était un prin-
cipo ! on pouvait le haïr; il se dérobait, se faisait intangible. Que serait-elle ici? une institutrice, rien de plus. Et quel dépaysement! Où était la brûlante atmosphère humanitaire respirée trente années?
On frappa, la porte s'entr'ouvrit; la jeune chambrière venait jusqu'ici la chercher.
— Madame de Bénouville demande mademoiselle.
— Qui est-ce? interrogea Clara, lassée.
— La gouvernante de l'archiduchesse, expliqua tout bas cette jeune Oldsburgeoise futée. Apparemment elle vient chercher mademoiselle pour la conduire à Son Altesse. Mademoiselle peut avoir confiance; c'est un bon cœur, une Française. Mademoiselle désire-t-elle changer de costume pour aller là-bas?
— Non, merci, dit Clara. Je garde cette robe. Elle était en noir, comme toujours. Sa jaquette
de drap, unie mais bien taillée, moulait son beau corps. Ce fut avec une hostilité sourde qu'elle se rendit au salon.
Une petite vieille dame, à large figure de cire sous une mantille noire à bavolet, fit trois révérences dans une jupe de soie raide. Ses beaux yeux bruns d'une jeunesse excessive luisaient sous d'épais bandeaux démodés et demeurés blonds. Ils n'étaient que bonté, douceur et indulgence. Elle dit :
— Ah ! mademoiselle Hersberg, chère made-
moiselle Hersberg, soyez la bienvenue. Son Altesse veut vous voir. Elle vous demande depuis ce matin. Elle n'y tient plus. Daignez me suivre bien vite, bien vite, mademoiselle Hersberg.
Clara prononça âprement :
— Je suis aux ordres de... Son Altesse.
Et elle songeait tout en allant. :
« C'est pour satisfaire aux caprices de cette enfant gâtée que je suis ici. Certes Ismaël n'avait point envisagé ainsi la chose. Cette poupée de parade, inutile et désœuvrée, pourrie par la flatterie, fantaisiste et vaniteuse, s'est voulu donner le genre de devenir intellectuelle et scientifique. Mon rôle ici tiendra de la domesticité. L'ignorance des princes est proverbiale. Cette petite me commandera de manipuler devant elle pour s'amuser de mes expériences. Et ce sera tout. Ah! j'avais mieux à faire dans la vie! »
Elle s'étonnait maintenant d'avoir pu fuir Ismaël. Une tendresse gonflait son cœur. Quel mauvais calcul de s'être refusée à ce pauvre ami pour tomber dans ce monde abhorré!
Elle allait sans rien voir. La petite vieille dame trottinait devant elle. On descendit un étage; la soie de la robe raide criait sur les marches. On parcourut la galerie de tableaux, on traversa le vestibule de la chapelle et l'on parvint aux appartements royaux. Une porte laissée entrebâillée par une camériste : et un petit salon
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apparut, tondu do damas jaune, ploin d'une lumière jauuo que répandait la fenêtre drapée de
mousseline orange. Dos jonquilles garnissaient une jardinière. La petite vieille dame mit un doigt sur sa bouche, avec respect, et prononça en se retournant :
— Le boudoir de la reine.
Ce fut ensuite la salle dite des Rois, où se trouvaient toutes les statues de la dynastie rangées comme en une basilique le long des murailles peintes à fresque. Le parquet ciré les reflétait :
— C'est ici, dit madame de Bénouville en soulevant une portière.
Une antichambre toute fleurie de roses thé, et l'on fut tout de suite dans ce que l'Altesse appelait son atelier. Elle y crayonnait quelquefois; on n'y aurait pu peindre, tant les vitraux coloriés des deux larges fenêtres ménageaient, transformaient la lumière. On aurait dit plutôt l'ombre mystique d'une chapelle. La pièce, très spacieuse, était encombrée de meubles d'art; des bouts d'étoffes antiques couvraient les sièges; il y avait des statues, des bustes dont le blanc cru faisait tache, de vieux bahuts allemands, l'or d'une harpe, et ce fut seulement au bout d'une minute qu'au fond de la salle Clara vit une forme blanche s'agiter doucement entre les bras d'osier d'une chaise longue. Une main, sortant des flots de dentelle d'un peignoir, lui faisait des signes.
La savante* reconnut la main d'enfant maladive aux trop longues phalanges. Elle s'avança.
Son Altesse Royale Wanda, archiduchesse d'Oldsburg, héritière du trône de Lithuanie, était allongée, pâlie, émaciée et souffreteuse, au fond de ce lit de repos où Ton immobilisait son genou malade. Seul son buste délicat se mouvait un peu. Elle se redressa en disant :
— Oh! que je vous remercie d'être venue! Que je suis heureuse! Si vous saviez, si vous saviez...
Clara, raidie, impassible et défiante, repartit :
— C'est moi qui vous ai beaucoup de reconnaissance, mademoiselle.
Et derrière elle, la vieille gouvernante soufflait : ■
— Altesse... On dit : Altesse.
Mais l'archiduchesse ayant surpris ces suppliantes admonestations, sourit :
— Non, ma bonne Bénouville, je vous en prie, pas d'étiquette. Il n'y a ici qu'une Altesse, et ce n'est pas moi, qui me sens tellement ignorante près d'une femme comme mademoiselle Hersberg.
Mais Clara ne désarmait pas : elle demeurait grave et reprit :
— Il faudra que Votre Altesse me soit très indulgente. Je ne suis qu'une roturière; je n'ai aucune idée des usages de la cour. Je ne connais que les formules de ma chimie et point celles du cérémonial. J'ai vécu toujours librement...
Ses yeux de feu, quand elle parla de sa liberté, prirent une poignante expression : elle revoyait en pensée le vieux prophète indomptable, la radicale indépendance de la vie menée jusqu'alors, et Kosor qui disait que c'est un crime d'obéir. La délicate princesse comprit-elle son sentiment? Elle riposta, secouant la tête gaiement :
— Je ne vous donnerai pas de leçon, mademoiselle, j'en prendrai, je suis déjà fière d'être votre disciple. Vous me procurez la première grande joie complète de ma vie; je vous la conterai ma vie, — si cela ne vous ennuie pas; — elle ne fut pas bien gaie. N'est-ce pas, ma bonne Bénouville?
La vieille Française eut un profond soupir, elle ajouta :
— Son Altesse n'est pas d'une forte santé. Elle a connu plus la chaise longue que les carrosses de fête. Une simple jeune fille est plus heureuse souvent que l'enfant d'un grand souverain. Que de joies défendues! Son Altesse n'en a guère goûté d'autres que celles de l'étude. Elle en a souvent abusé. C'est une femme moderne. Elle sait tout.
— Bénouville, vous devenez flatteuse. Qu'estce que mademoiselle Hersberg va penser de moi et de la cour?...
Clara ne daigna pas répondre.
— J'ai eu de grands maîtres, reprit l'Altesse,
étendue de nouveau, mais point des plus grands, puisque je ne vous avais pas encore eue.
— C'est Voire Altesse qui flatte maintenant, fît Clara avec un sourire forcé. Quand nos leçons commenceront-elles ?
La vieille Bénouville déclara :
— Voilà. Son Altesse, qui souffre d'une arthrite au genou, vient de subir une petite rechute de son mal; oh! ce ne sera rien : une légère tumeur sans gravité, mais les médecins exigent un repos absolu de tout le corps. D'ici une ou deux semaines, elle pourra se rendre au laboratoire de la tourelle; en attendant, Son Altesse désirerait que les leçons aient lieu ici.
Clara répéta glaciale :
— Je suis aux ordres de Son Altesse.
Cette fois, l'archiduchesse ne protesta pas. Elle avait fermé les yeux. Ses paupières closes étaient deux globes délicats et transparents, frangés de cils pâles, sous ce front extraordinaire, bombé, renflé, d'un blanc de lait, au veinage violâtre. La cheyelure de lin s'écrasait sur un coussin de soie rose. Le corps allongé dans ce peignoir blanc semblait svelte et démesuré, comme celui des vierges grecques. Une angoisse passa sur le visage de la vieille dame. Elle se pçncha, ne put retenir une exclamation :
— Vous souffrez, mon enfant chérie?
Wanda secoua la tête.
— Presque pas, mais si vous étiez gentille,
chère amie Bénouville, .vous iriez me chercher mon éther.
De son pas de souris, la vieille dame traversa l'atelier, sempressant sur un simple mot de son idole; Clara était demeurée seule près de la chaise longue. Il y eut un silence. Les yeux fermés toujours, l'archiduchesse prononça sourdement :
— Il ne'faut pas me traiter en ennemie, mademoiselle Hersberg.
— Mais, Altesse...
Le profil sur le coussin ne bougea pas, mais le long de la joue frêle, Clara vit glisser une larme, et la jeune fille continuait.
— ... On ne me trompe pas. J'ai beau être prisonnière depuis dix-sept ans derrière les murs de ce palais et souvent dans les rideaux de mon lit, j'ai beau mener une vie plus cloîtrée et plus recluse que la plus austère religieuse, je sens, je devine et je sais bien des choses. Je sais qui vous êtes, mademoiselle Hersberg : vous êtes contre nous. J'ai beaucoup étudié l'histoire du règne de mon grand-père et l'histoire du grand révolutionnaire que fut le docteur Kosor. Il voulait le bien du peuple, lui aussi. Il s'est sacrifié pour le peuple. Combien de manières il y a de s'immoler à cette cause-là... Si vous saviez... Mais vous nous croyez les ennemis des pauvres gens. Le roi s'opposait à ce que tous veniez. Il me disait toujours : « Il y t> a une barrière infranchissable entre cette femme
» et nous. » Cependant, c'était votre grand admirateur et je le suppliais. Je ne suis pas une enfant gâtée. Mon père n'écoute pas tous mes caprices. Seulement, lorsqu'il a de grandes choses à me refuser, il m'en concède de moins graves : un jour, c'était le cas. Nous sommes allés vous entendre au cours de chimie, oui, le roi et moi, incognito, nous étions à l'amphithéâtre, le soir de la leçon sur le thermium, et vous ne nous avez pas reconnus. Mais c'était si beau, vous avez été si naturelle, si émouvante, que le roi, lui aussi, s'est mis à partager ma sympathie. A vous voir, il semblait que la sérénité de la science vous baignât tout entière, qu'il n'y eût pas de place en vous pour la haine, et il vous a appelée. Un instinct secret m'avertissait que vous .viendriez. En effet, vous êtes venue, mais de grâce ne voyez en moi qu'une élève docile, dévouée, admirative. Moi, je ne hais personne, oh! personne.
Clara frémit et répondit, plus touchée qu'elle n'eût voulu l'avouer :
— Je suis ici une simple femme de science. La science est le terrain sacré où tous peuvent s'entendre.
— Donnez-moi votre main, dit Wanda.
Clara tendit sa main gantée qui fut pressée longuement, silencieusement, et elle entendit l'ardente adolescente murmurer :
— Moi aussi j'aime mon peuple, mademoiselle Hersberg,
Mais Clara ne devait comprendre que plus lard le sens caché de celte phrase. L'amie IJénouville arrivait avec le flacon cTélher. La petite princesse de légende s'efforça de se redresser. D'un geste vif d'instinct, Clara remonta les coussins pour qu'elle pût se tenir assise. Les yeux tristes eurent un tendre sourire. La savante comprit qu'elle pouvait se retirer. De peur qu'elle ne s'égarât, on la fît escorter jusqu'à son appartement par la première camériste de Wanda.
Cette sensibilité d'enfant charmante devait contribuer encore au trouble qu'éprouva Clara pendant ces premières journées. Son dépaysement et son ennui se fussent soulagés dans une franche amertume : mais la jeune fille l'attendrissait, la désarmait. Alors elle essayait de séparer de l'idée royale cette frêle adolescente: c'était impossible. Wanda régnerait un jour, s': l'on parvenait à prolonger sa vie débile. Comment aimer cette future souveraine? Mais comment ne pas subir son charme? Ce furent des heures affreuses.
A part l'accueil si touchant de l'Altesse tout blessait Clara. La réserve de Wolfran V qui ne l'avait pas même mandée près de lui, celle de la reine qu'elle n'avait pas même aperçue, la retenue
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des dames d'honneur au repas pris an commun, et qui lit que la jeune femme demanda d'être servie le soir chez. elle. L'hostilité dont l'accablait le palais était écrasante; elle s'y complaisait, elle la savourait, rachetant ainsi l'espèce de compromission où Ismaël l'avait entraînée mais son îme n'était point faite pour l'animosité qui agitait à ce moment sa belle vie intérieure.
La première nuit, en s'endormant sous les falbalas décolorés des courtines princières, elle crut voir devant son lit la haute figure du vieux Kosor, son grand front d'ivoire, sa barbe d'argent, ses yeux bleus flétris et chargés de rêve. Il était triste, plein de reproche. Avait-elle oublié, semblait-il dire, les longues proscriptions dont il avait souffert, la guerre impitoyable que la royauté et lui s'étaient faite, les terribles représailles de Wenœslas, et la déportation finale arec la mort au pénitencier da Pacifique? Elle, sa fille, dormait aujourd'hui magnifiquement sous le toit du souverain, elle mangeait le pain de sa table, elle pactisait avec la petite-fille du tyran — et à quel moment? A l'heure même où le roi sevrait douloureusement le peuple de pain et de charbon. Les lois de protection allaient commencer de faire sentir leurs effets : la misère s'installait au faubourg. Et, dans la tiédeur des calorifères, Clara pouvait-elle &e désintéresser de ceux; qui souffraient du froid, dans les logis sans feu, de l'autre côté de l'eau?...
« Cher ami, écrivait-elle le lendemain à Ismaël, je connais ici toutes les angoisses de l'exil. Que suis -je venue faire dans ce palais? Évangéliser Wolfran ? Quelle ironie ! A peine s'il paraît exister dans cette architecture féerique où tout un monde s'agite autour de lui, vit de sa majesté sans même voir son visage. Mon élève, néanmoins, est une jeune fille agréable, dépourvue de toute morgue, et dont la maladie — car elle est plus atteinte encore qu'il ne Test dit officiellement — a sans doute vaincu l'orgueil. Je déteste le peuple des dames d'honneur parmi qui je vis, non pas à cause du dédain dont elles m'ont foudroyée dès le premier repas, mais pour leur risible importance et leur nullité. Je crois que je les effraye. L'une d'elles a essayé de m'apprivoiser, c'est madame Czerbich, la lectrice de la reine. Je n'ai point compris grand'chose à ses allusions sur l'égalité. Je pencherais à croire qu'elle professe des idées avancées. Ce serait fort amusant. Elle est Autrichienne et paraît très évaporée. Il y a à table un grand luxe de toilettes. On achèterait des vaisseaux de charbon avec le prix des bijoux qu'elles portent sur leurs épaules, et nos pauvres tisseurs auraient de quoi réchauffer leurs petits. Où en est la grève, mon ami? tu sais que je m'exonère un peu du remords en pensant que, si je jouis ici des prodigalités princières, j'y suis en somme une simple institutrice à gages, et que ces gages seront un petit appoint à la caisse de
l'Union. Courage, Ismaë!! Je te conjure «le n'être pas violent, mais actif. Je crois à la grève. .! espère beaucoup. Ce sera la première tentative d'organisation prolétarienne en Lithuanie. Je le comprends aujourd'hui mieux que jamais : ce n'est qu'au prix d'une évolution politique que nous aurons l'évolution sociale. Mais je crois que cette métamorphose bienfaisante de l'Etat peut s'accomplir sans convulsion. Organise des conférences, écris des brochures. Il nous faut augmenter dans l'Union le contingent intellectuel, nous faire des adeptes parmi les professeurs, les instituteurs ; tous ceux qui ont un moyen d'action morale. Il nous faut aussi posséder l'Armée si nous voulons éviter l'effusion du sang. Mon ami, certes, je souffre ici, mais il se peut que ce séjour me soit profitable. Mon point de vue s'élargit étrangement, ma foi libertaire s'échauffe et je n'ai jamais si bien compris combien tu m'es nécessaire, cher appui de mon cœur, sans qui je ne puis vivre. Je n'ai que toi au monde, mon ami, souviens-toi de cela. »
Ce fut comme Clara signait cette lettre qu'un billet de la reine lui fut remis, l'invitant au thé du soir.
— Mademoiselle a de la chance, lui dit sa petite camériste qui, très au courant des choses de la cour, devina l'invitation. Il y a des personnes à Oldsburg qui donneraient dix ans de leur vie pour être priées au thé de la reine et qui ne le seront
jamais. Mademoiselle arrive et elle y va. C'est que la reine a une fière envie de plaire à mademoiselle. Et pour mademoiselle qui n'aime pas l'étiquette, ce sera bien agréable, car la réception se fait sans aucune cérémonie; on est à peine quinze ou dix-huit; souvent des personnes de la ville, des professeurs comme mademoiselle ou des artistes, quelquefois les dames des hauts dignitaires, celles qui trouvent Sa Majesté trop sans-gêne...
Clara se surprit à éprouver de cette invitation un plaisir extrême. Sa curiosité mal satisfaite depuis qu'elle était au palais allait donc se contenter; elle verrait Wolfran, elle le jaugerait, elle le pénétrerait. N'était-ce point, pour la libertaire qu'elle était, une faveur exceptionnelle que de pouvoir asseoir ses opinions sur un examen aussi minutieux? Quelle supériorité cette connaissance intime du souverain lui donnerait sur ses frères et quelle conception lucide elle prendrait de la révolution au sein même du principe politique à détruire!
A la nuit, l'archiduchesse la manda pour un choix de livres de science. Madame Bénouville lui ait:
— Vous allez connaître Sa Majesté, vous verrez comme elle est charmante. Chère mademoiselle Hersberg, vous serez subjuguée, subjuguée...
Clara sourit sans répondre. Et comme la vieille dame trottinait à la recherche des livres, la petite Altesse dit à la savante :
li; M ; il i:u DI ROI 83
— Il faudra beaucoup aimer cette Hi Bénouville. Elle est venue de Frawee autrefois
pour élever papa, elle l'a entouré de soins comme elle le fait pour moi-même aujourd'hui. Il dit cfi c'est le [dus grand cœur de femme qu'il connais
— Je L'ai déjà jugée, dit Clara, elle est bonne. ' Mais la vieille dame revenait, chargée de
volumes classiques.
— Nous commencerons par le plus élémentaire, dit Clara, celui-ci.
— Je l'ai lu, dit Wanda.
— Bon, c'est une excellente assise pour nos leçons : nous passerons au second.
— Je l'ai lu aussi.
— Parlait, dit Clara, surprise. Voici une chimie anglaise un peu abstraite. Lisez-vous l'anglais, Altesse?
— Mais oui, et j'ai aussi beaucoup étudié ce livre-là.
— Que suis-je venue faire ici? dit alors gaiement l'académicienne. Madame de Bénouville a raison, Votre Altesse sait tout.
— Hé! A quoi voulez-vous que j'aie passé ma jeunesse, murée comme je l'étais par les maladies et par... les circonstances? Quand j'étais petite, je sortais souvent avec Bénouville, j'allais dans les magasins d'Oldsburg, dans les bazars : quelquefois, dans la rue, les gens me regardaient drôlement. Un jour, on m'a reconnue : je traversais un jardin public, plein d'enfants de mon âge,
jl y a eu un petit mouvement... de curiosité..., de sympathie...
— Je me rappelle 1 incident, continua Clara charmée à son insu, on vous acclama, les fleurs du jardin furent arrachées, votre gentille Altesse en fut couverte. C'était joli comme une légende...
— C'est un beau souvenir pour moi, Gît l'adolescente en fermant les yeux.
Clara la considéra une minute. La Lithuanie adorait poétiquement cette petite princesse de rêve qui figurait ses destinées. Qu'y avait-il donc de mystérieux dans cette jeune fille maladive pour qu'un peuple se troublât à son seul nom... Elle était débile, misérable, incapable de se tenir debout, elle ignorait sans doute le premier mot de la politique, mais se fût-elle couchée en travers du seuil royal, que la révolution justicière «t frénétique, accourant hérissée de fusils et de piques pour anéantir le pouvoir du roi, se fût arrêtée hésitante, à sa vue. « Pourquoi se demandait Clara? Qu'est-ce donc qu'une jeune reine?... »
Wanda poursuivait :
— Depuis cette aventure, mes libres promenades ont pris fin. Ce qui est permis à la plus simple fille d'Oldsburg ne me l'est pas. Mon père est intervenu. Il a bien fait. D'abord, je pouvais rencontrer tout autre chose que la sympathie..., et puis, il y a une seconde raison...
— Laquelle? interrogea Clara, sans songer. L'archiduchesse sourit :
— Cette raison-là, vous ne la comprendriez pas, mademoiselle Hersberg... Elle relève de conceptions absolument... royalistes.
— Son Altesse s'est consolée dans l'étude, expliqua la vieille liénouville avec de petits soupirs. L'étude est un bon dérivatif quand le cœur souffre; mais il faudrait de la santé...
— Quelle erreur! reprit l'Altesse. Je n'ai point le cerveau malade.
Elle avait dit cela avec une sorte d'orgueil. Et, une fois encore, Clara contempla ce front singulier de penseuse, ces yeux bleus étranges d'enfant précoce dont toute la vie intellectuelle avait été vécue au lit, entre les murs fermés d'un palais-prison, mais toutes fenêtres ouvertes sur l'univers de la pensée humaine.
il était neuf heures, ce même soir, quand madame de Bénouville vint chercher Clara pour la conduire au thé de la Reine. Après avoir examiné la toilette de la savante, dont l'extrême simplicité lui suggéra encore quelques légers soupirs, elle lui demanda la permission de lui piquer, dans les cheveux, une toute petite aigrette de diamant, qu'elle ne portait jamais, expliquât-elle, et qui eût rehaussé sa tenue. Mais Clara refusa.
— Pardonnez-moi, dit-elle affectueusement, en serrant les vieilles mains ridées, je ne veux pas de bijoux, jamais, en aucune circonstance. Ma conscience souffrirait Je veux protester... Il y a trop de misérables, voyez-vous, trop d'affamés.
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— Je croyais que vous aviez un deuil <le cœur, fit la Française romanesque et sentimentale.
— Je porte un deuil de cœur, en effet, dit Clara, celui de l'affreuse misère lithuanienne.
— Ah! reprit la bonne Bénouville, les yeux mouillées, votre idée est bien émouvante, chère mademoiselle Hersberg, mais si le luxe était détruit, la misère ne s'accroîtrait-elle pas encore?
Clara la jugea simple d'esprit et négligea de répondre. Elle était d'ailleurs un peu nerveuse à la pensée de se trouver en face de Wolfran et la préoccupation de tenir dignement son singulier rôle de commensale-ennemie, l'inquiétait. Ce qui était facile près de la charmante Altesse cessait de l'être près du souverain haï. Elle demeura silencieuse pendant le long trajet, évitant même de demander à sa vieille compagne si le roi serait là. Elle s'attendait à un éblouissement de dorures, de lumières, de chamarrures, de diamants, pensant que la réception aurait lieu dans le boudoir jaune. Elle fut bien étonnée quand madame de Bônouville l'introduisit dans une petite bibliothèque bourgeoise que meublait simplement une grande table ronde à tapis vert portant une mappemonde. Trois lampes à pétrole, deux sur la cheminée, où flambaient des bûches, et une sur la table, illuminaient agréablement les boiseries blanches. Il y avait là une dizaine de personnes, assises ou debout,
causant par groupes, les femmes en petit décolleté, les hommes en smoking; une femme, penchée vers l'âtre, tisonnait et, le dos tourné à la porte, prononçait, quand Clara entra, la phrase suivante :
— Le roi les enverra joliment promener... Mademoiselle Hersberg, les yeux vacillants,
cherchait la barbe rousse de Wolfran. Elle ne reconnut que les frisons blonds de madame Czerbich et l'air de vieux général du comte Thaven. Il y eut, parmi les personnes présentes et averties, une légère agitation de curiosité; Clara était très belle, plus pâle que de coutume, les yeux dilatés, ses bandeaux noirs gonflés au-dessus des tempes, et austère, dans sa robe noire, comme l'idée même qu'elle incarnait. Un profond silence se fit. Trois femmes imposantes et guindées étaient assises devant l'embrasure d'une fenêtre. Une seconde, Clara hésita à discerner la reine; mais madame de Bénouville la prévint et, la guidant vers celle qui tisonnait, prononça* en tortillant les barbes de sa coiffure :
— J'amène à Votre Majesté notre grande chimiste nationale.
— Ah! mademoiselle Hersberg, fit l'exubérante souveraine, en tendant les deux mains, je suis enchantée, ravie. Depuis hier, je n'ai pas trouvé une minute pour vous voir; vous êtes tout à fait aimable d'être venue ce soir. Dans la
journée, vraiment, c'est impossible de causer, on n'a pas le temps.
Et avec une ostentation de laisser-aller qui visait évidemment les trois personnes cérémonieuses rigidement assises devant la croisée, elle ajouta en riant :
— La maison est lourde, vous savez!
— Sa Majesté n'ajoute pas qu'elle est la première maîtresse de maison du royaume, lança étourdiment madame Czerbich.
Clara répondit, très déroutée :
— Moi, je suis heureuse de dire à la mère de mon élève la véritable admiration que j'ai conçue pour ce jeune esprit.
— N'est-ce pas que Wanda est exquise? Ma foi, une archiduchesse n'est pas nécessairement une sotte!
— Oh! qui pense cela? protesta Clara.
La prime-sautière Gemma fît un geste vague et malicieux.
— Que sais-je..., nos adversaires, je suppose. Nous pouvons bien l'avouer, ici, entre nous...
Gemma n'avait pas quarante ans. Princesse italienne, elle avait apporté à cette cour du Nord son soleil, sa gaieté, sa joie de vivre. Wolfran l'avait épousée par amour, et ils composaient, après dix-huit années de mariage, le ménage le plus bourgeoisement uni. Ne se tutoyaient-ils pas dans l'intimité, au grand scandale des hauts dignitaires de la cour, nourris des vieux prin-
cipes protocolaires du roi Wenceslas? La simplicité de la reine lui avait créé d'irréconciliables adversaires au sein même du palais; on la disait d'esprit médiocre, peu instruite et de bon sens vulgaire. C'était une forte brune, d'un embonpoint accusé, au teint de citron, aux yeux voluptueux et bistrés. Elle avait ce qu'on nomme le regard de velours : elle voulait ciiarmer les gens malgré eux et caressait Clara, dont elle n'ignorait rien, de ce regard coquet et enjôleur.
Clara n'avait pas répondu. La reine dit encore :
— Surtout, pas d'expériences dangereuses au laboratoire, n'est-ce pas, mademoiselle Hersberg? La chimie me fait une peur horrible .., toutes ces choses qui explosent!..,
— Que Votre Majesté se rassure! Nous ne confectionnerons pas d'explosifs, dit Clara gaiement
Plusieurs des hommes se mirent à rire, et trouvèrent fine et franche l'attitude que prenait crânement et spirituellement l'unioniste. Cet enjouement à rappeler qu'elle appartenait au parti révolutionnaire plut à quelques-uns. Mais le comte Thaven se mit à mâchonner ses joues; son col épais tressauta dans ses plis. Une des trois dames, raide comme un marbre, déclara solennellement :
— La chimie est une science qui a fait de grands progrès.
— Grâce à des esprits puissants comme celui d'une Hersberg.
LE mktif:ii DE EV61 01
Cotte phrase dite très haut, celui qui l'avait prononcée manœuvra pour se rapprocher <ie Clara. C'était un grand jeune homme fluet et ondulant, dont les yeux gris s'étaient attachés à la chimiste dès qu'elle avait parlé de Wanda. Dans cette pièce étroite et modeste, ces yeux-là semblaient voir des choses invisibles et immenses, plonger en des lointains merveilleux, suivre des apparitions de beauté. Au hasard, Clara le prit pour un de ces artistes qu'on disait familiers de ces réunions intimes. Il s'adressait à elle maintenant :
— C'est une joie pour moi de pouvoir féliciter la créatrice du thermium.
— Oh! Monsieur, se récria Clara avec sa belle simplicité, je n'ai rien créé. Les inventions sont la résultante d'un long enchaînement d'expériences successives. Nous faisons tous notre métier, chacun noue et rive son chaînon au chaînon précédent, — je me suis trouvée au dernier, à l'aboutissement.
— C'est-à-dire que vous avez apporté le chaînon du génie.
Alentour, la conversation générale était tombée depuis l'arrivée de mademoiselle Hersberg, n'étant pas vraisemblablement de celles qu'on eût pu poursuivre en sa présence. Un personnage assez singulier, petit, membre délicatement, serré dans une redingote, les cheveux grisonnants, les yeux bleus acérés, causait en anglais avec un
jeune lord contre le rayonnage empli de livres, et il ne quittait pas du regard Clara ni l'interlocuteur de celle-ci
— Ma petite Czerbich, dit la reine, vous seriez gentille de m'apporter ma tapisserie.
Et comme elle souffrait de cette gêne subtile que la venue de l'intruse avait amenée dans la réunion, elle s'écria, dans sa jovialité irrésistible
— Voyons, messieurs, je vais avoir un écheveau de laine à dévider, lequel de vous va me tendre ses bras?
Un vieillard colossal, en petite tenue de général, le col et les parements brodés d'or, la moustache en brosse, le front magnifique, les cheveux blancs tout plats sur la nuque, déclara :
— Celui à qui Votre Majesté fera l'honneur d'un signe.
— Eh bien, duc, vous croyez que c'est facile! Si je choisis le plus jeune, ce sera trop sansfaçon, mais si j'e désigne le plus âgé, je serai très impolie. Voyons, vous, un homme de gouvernement, donnez-moi un conseil.
Clara, qui se sentait en confiance près de son jeune voisin, lui demanda :
— Qui est ce monsieur officiel?
— Un gros morceau, fit le jeune homme à mivoix; un de ceux avec qui l'on ne badine pas : le duc de Zoffern, grand maréchal d'Etat, et c'est la duchesse que vous voyez en satin écarlate, assise devant la fenêtre, entre la comtesse Thaven et la
comtesse Hermann Ringer, grande maîtresse de Sa Majesté.
— On croirait une impératrice, lança Clara enfantinement.
— Vous ne saviez pas si bien dire, mademoiselle.
Clara suivait d'assez près la politique pour connaître que le grand maréchal d'État, premier ministre du royaume et fougueux autoritaire, était en opposition avec Wolfran, que ces deux hommes se disputaient et s'arrachaient sans cesse le pouvoir sous les dehors d'une rigide courtoisie. On disait que toutes les concessions accordées aux libéraux par le jeune souverain, il les avait enlevées de haute lutte sur l'ancien conseiller de Wenceslas et, les yeux pleins d'une curiosité presque naïve, elle scrutait le potentat secret de la Lithuanie.
— Je dois paraître bien dépaysée ici, expliquait-elle; j'ignore tout de la cour et je suis plus à ma place dans un laboratoire, parmi mes fioles, mes piles et mes éprouvettes, que dans un salon.
— Moi non plus, je ne suis guère homme de salon, dit l'inconnu.
Cependant, la petite comédie de la reine se poursuivait à propos de l'écheveau de laine. Elle y paraissait prendre un plaisir extrême. Madame Czerbich avait apporté le métier, les pelotes et une brassée de laine vieil or que Gemma prit et souleva en l'air. Sa physionomie si chaude, si
expressive, devint extrêmement malicieuse. Elle disait en soliloque :
— Je n'ai jamais trouvé que le métier de dévidoir ait rien de noble. C'est pourquoi je suis très embarrassée. Pourtant, si je savais faire honneur à quelqu'un de ces messieurs...
Le grand maréchal déplaça son herculéenne stature, parcourut des yeux toute la pièce, et son regard vint s'attacher avec persistance sur le compagnon de Clara; tout le monde observait le jeune homme, machinalement; il paraissait tout désigné et se divertissait lui-même à ce jeu. Mais à la fin, la reine, avec la mine d'une femme qui prépare un bon tour :
— Puisque vous voulez bien trouver honorable de me rendre ce léger service, duc, je ne puis que jeter mon dévolu sur vous. Voici le tabouret, veuillez le prendre et me faire l'amitié de me tendre vos deux poignets.
Il y eut un petit sifflement rauque, à peine perceptible : c'était la grande maréchale, duchesse de Zoffern, dressée dans sa robe rouge, qui, voyant son mari dans cette posture, respirait un peu fortement. Ses membres géants gênaient le maréchal qui était à demi accroupi devant la souveraine, levant ses gros poings velus. L'écheveau se tendait, rigide; parfois le brin de laine s'accrochait à son poiL Gemma dévidait imperturbablement :
— Voyez, mademoiselle Hersberg, disait-elle,