TROISIÈME PARTIE
Les journées du roi étaient toujours fort chargées. Il se levait à sept heures, et déjeunait avec la reine et l'archiduchesse C'était le moment des causeries familiales : on s'attardait un peu devant les rôties et la théière dans la petite salie à manger de Gemma. Dès huit heures et demie, il était à son courrier, parcourant les lettres qui s'amoncelaient sur son bureau. Ensuite, au salon des Rapports, il s'enfermait avec le comte Thaven pour les questions budgétaires de la maison civile ; après quoi, il recevait les chefs de cabinet des divers départements pour les signatures. Et il expédiait cette colossale besogne avec une si prestigieuse rapidité qu'à onze heures il était prêt pour les audiences. Sa patience était légendaire
parmi les royalistes. L'heure du déjeuner restait subordonnée au nombre des visiteurs, à la durée de leur visite, car jamais le roi ne s'était permis de renvoyer sans la recevoir une personne, si modeste fût-elle, conviée à ces réceptions matinales. C'est pourquoi ce repas, la plupart du temps si tardif, il le prenait seul pour ne pas imposer à la reine une longue attente. Souvent, la promenade en automobile en compagnie de Gemma devait être supprimée, l'après-midi, avant le second travail des signatures, à cause de cette longueur des audiences matinales,
Mais, ce matin-là, il' avait dit à l'aide de camp •
— Mademoiselle Hersberg doit venir aujourd'hui, elle est de la maison de l'archiduchesse, je la recevrai la première et dans mon cabinet : veuillez donner des ordres en ce sens.
Aussi, à peine arrivée dans l'antichambre où patientait depuis une heure une nombreuse assistance, Clara fut conduite aux appartements privés de Sa Majesté. L'aide de camp la reçut, souleva une portière, et au fond d'une pièce sombre, tendue de tapisseries anciennes, elle vit Wolfran, en petite tenue de général lithuanien, qui écrivait à un bureau de chêne. Le visage du prince s'éclaira de sympathie. Il la fît asseoir près de lui, disant en lui serrant la main :
— C'est un très vif plaisir pour moi de causer avec vous, mademoiselle Hersberg.
Malgré cette ignorance de toute timidité qu'elle devait à l'extrême simplicité de son esprit, Clara était oppressée, le cœur pesant, les paupières battantes.
— Sire, reprit-elle d'une voix altérée, depuis que j'ai vu Votre Majesté au Château-Conrad, il y a dix jours, et que votre personne m'est apparue si différente de la figure amèrement dépeinte par les ennemis de Votre Majesté, une idée m'accompagne sans cesse, m'obsède au point que j'ai comme malgré moi demandé cette audience.
Wolfran, sanglé dans le dolman noir brodé d'étoiles, se tenait des deux mains à l'accoudoir du fauteuil de bureau. Un rayon de soleil vint jouer dans sa chevelure rousse, abondante et rebelle. Il voulait plaire, il souriait :
— Encore une fois, vous êtes la très bienvenue, redit-il; s'il m'était permis de vous être agréable, je m'estimerais très satisfait.
— Voici, dit Clara, les yeux baissés : je suis unioniste; je suis la fille adoptive du révolutionnaire Kosor; tous ses sentiments humanitaires revivent en moi; je ne puis renier ni lui, ni ses idées, je me dois trop à lui et à elles; que Votre Majesté excuse ma franchise...
— Mais elle vous honore, mademoiselle Hersberg.
Clara poursuivit plus Bas :
— J'ai toujours combattu l'idée royale. Je ne crois pas..., il ne me paraissait pas bon que
l'homme fût entièrement soumis à un autre homme, comme le sujet l'est au souverain. Peutêtre me trompais-je. Là n'est point l'essentiel de ma foi; une conviction bien autrement assurée et irréfutanle la constitue, où je ne redoute pas l'erreur : je crois au droit qu'a le peuple d'être heureux, je crois au devoir qui nous incombe d'améliorer son sort, à l'obligation de l'aimer, de l'aider. Je me suis donnée toute à cette idée, et là je sais que je ne me trompe pas. Or, à cette heure, Sire, le peuple souffre plus que jamais. Les nouveaux décrets concernant les tarifs douaniers pour le charbon et le blé ont rendu sa misère intolérable. Trente mille êtres humains endurent la faim et le froid. Cependant, Votre Majesté est toute-puissante, elle l'a prouvé. Que ces droits, au lieu d'être augmentés, soient supprimés, c'est aussitôt le régime d'un relatif bien-être, le prix du pain réduit de moitié, le chauffage permis aux pauvres et surtout le relèvement des salaires dans l'industrie où le budget de la houille sera sensiblement allégé.
Wolfran la considérait sans répondre. La beauté de cette femme si ardente dans sa revendication humanitaire l'impressionnait peut-être peut-être était-il seulement ému par la limpidité de cette âme supérieure qui conservait la naïveté de concept des révolutionnaires simplistes.
— Mademoiselle Hersberg, dit-il enfin, croyezvous parler ici à un ennemi du peuple ?
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— Non, Sire, mais je parle à un grand d<i la terre dont le peuple est bien loin.
Il secoua la tête :
— Le peuple, dit-il, si vous saviez!
Ses yeux brillaient. Il ajouta :
— Je ne suis pas indifférent à ses souffrances.
Clara le sentait vibrer secrètement; elle s'enhardit :
— Alors, Sire, ne soyez pas sourd à l'immense clameur qui monte vers vous; laissez toute politique, écoutez votre cœur.
Il sursauta, et les deux poings sur son bureau î
— Que j'écoute mon cœur? Que j'écarte la politique? Ma politique est donc un jeu de cruauté? un plaisir de tyran? un amusement néronien? Alors je suis le bourreau, l'instrument du malheur national? Vous, la plus franche, la plus sincère de l'opposition démocratique, vous me le criez en pleine face ; toute la haine révolutionnaire vient de passer par votre bouche !
Elle pâlit, le vit se lever. Sa haute taille bouchait le jour de la fenêtre dont il était proche. Il roulait et froissait sa barbe dans sa main, puis, après quelques pas fiévreux :
— L'ami du peuple! l'ami du peuple!., pas même son ami, entendez-vous, son serviteur, son forçat, voilà ce que je suis. Le pouvoir ! Qu'estque le pouvoir? Est-ce mon ambition qui me l'a fait briguer ou bien l'ai-je trouvé dans mou
berceau, comme une tâche écrasante qu'on ne peut repousser !
L'emportement enflait sa voix, il ne regardait plus Clara, mais loin au-delà, plus loin qu'Oldsburg, jusqu'aux confins extrêmes de la Lithuame. Ses yeux devaient voir des villes, des fleuves, des montagnes, des prairies, des champs, des forêts et des mines, et jusqu'à la mer rose qui baigne la côte lithuanienne dans l'embrasement boréal des soirs d'hiver.
— Et ce n'est pas trente mille tisseurs amers et envieux qui me tiennent à la chair, c'est, à proprement parler, mon peuple, ma nation, ma race, c'est douze millions de Lithuaniens dont la vie sociale reflue vers moi comme le sang va au cœur. Je suis le fonctionnaire esclave de ce pouvoir, de ce devoir formidable; je ne puis pas m'évader. Tous mes instants, toutes mes pensées, toutes mes activités appartiennent à mon peuple. Je n'ai pas le droit d'exister en dehors de lui. Le fonctionnaire ordinaire remplit sa fonction et ensuite il est libre; il a sa vie publique et sa vie privée. Moi, je n'ai même pas de vie privée; mes affections intimes, l'idée de mon peuple les domine, les régente. Je suis sa chose. Et quand, après des méditations, des recherches, un effort surhumain, j'ai donné une loi économique qui est une contribution à l'impulsion méthodiquement imprimée au pays depuis que je suis sur le trône, pour sa grandeur, pour sa prospérité, des
cœurs sensibles veulent anéantir mon œuvre et disent : Retirez cette loi, n'écoutez que votre
cœur !
Son regard peu à peu revint à Clara qui l'écoutait très pâle. Ce beau visage anxieux levé sur lui apaisa ce coup d'exaltation, reste d'une ferveur juvénile que la maturité n'avait pas éteinte. Il se rassit et, d'une voix plus douce :
— Mademoiselle Hersberg, je vous jure que je désire être compris de vous; vous êtes une loyale ennemie. Je sais que l'Union me déchire; mais il me déplairait qu'une femme comme vous me méconnût. La grande Hersberg ne peut être le disciple aveugle d'un parti. Voulez-vous essayer de me comprendre?
, — Oui, Sire; je souhaite même1 d'être convaincue.
— Eh ! bien, mademoiselle Hersberg, la Lithuanie, dont les destinées me sont confiées, ne se compose pas des trente mille tisseurs d'Oldsburg chers à l'Union. La Lithuanie est, à mes yeux, une personnalité morale que je dois faire toujours plus puissante, plus florissante, plus glorieuse. A côté des trente mille tisseurs dont les souffrances me navrent autant que vous, il y a sept millions d'agriculteurs que l'invasion des blés étrangers ruine. J'aime aussi les agriculteurs; ils sont courageux, nécessaires et mènent une vie normale, saine, digne; ils sont les meilleurs agents de la richesse nationale. Oh ! je sais ! les
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doctrines collectivistes de l'Union élèvent un mur entre votre société et des gens pour qui la petite propriété c'est la vie. Vous n'aurez jamais de pires ennemis que les agriculteurs. Mais ignorezvous qu'en rétrécissant le champ d'activité terrienne, vous provoquez un afflux de bras à l'industrie, augmentant ainsi la misère citadine, car les salaires s'abaissent quand l'offre est supérieure à la demande.
— Dans l'Etat-idéal, interrompit Clara, comme il y aura du pain pour tous, la multiplicité des travailleurs ne fera qu'alléger le travail de chaque unité.
Wolfran négligea volontairement l'interruption et poursuivit :
— Quant au charbon, la crise sera passagère : Tan prochain, les Oldsburgeois se chaufferont à la flambée des houilles lithuaniennes. Déjà on creuse les puits dans le Sud. Nos ingénieurs déploient une énergie fébrile; les conèessions s'arrachent là-bas ! Ne fallait-il pas protéger l'industrie naissante contre l'arrivée en masse des charbons étrangers? Vous dites que les tisseurs meurent de froid. La municipalité a mis du charbon à la disposition des pauvres. Pourquoi le comité de l'Union est-il intervenu, interdisant aux grévistes toute participation à cette libéralité ?
Clara rougit.
— Il semblait à nos frères, dit-elle, que cette aumône insultait à la dignité des travailleurs.
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— Non, reprit Wolfran, il semblait à l'Union que l'âme du peuple sentirait là le bon vouloir de l'autorité et c'était ébranler son enseignement de haine. On m'oppose l'héroïque résistance des ouvriers, mais, c'est moi qui ai donné au prolétariat le droit de grève. J'ai protégé la grève; qu'on me nomme arbitre, on verra vers qui vont mes sympathies. L'Union s'en garderait encore! Ce que veut l'Union, je le sais, moi, c'est cultiver la misère, l'amertume, l'envie, dans l'âme du peuple, comme on cultive des ferments dans une cuve, en vue de l'effervescence finale. Vous êtes une poignée de meneurs qui combinez la dislocation sociale, et pour qui la masse prolétarienne n'est qu'une armée de soldats qu'on discipline. Mais de quel droit détruire un ordre qui satisfait le pays?
Clara resta songeuse, une longue minute, puis, de cette voix suave et lente d'une femme inspirée qui laisse échapper un peu de son rêve intérieur, très bas, sur un timbre timide, tremblant, elle dit :
— Chacun de nous porte en soi l'image de la cité bienheureuse, de la cité d'amour que nous voulons bâtir pour les hommes. C'est une vision lumineuse, un ineffable tableau vers lequel notre regard s'oriente toujours. Quand la société actuelle nous a bien désespérés par la vue de ses abominations, nous retournons à notre spectacle intérieur et nous voyons la concorde, la paix, la beauté dans la justice, Et nous ne sommes pas
des fous, pas des illuminés; la poésie de nos conceptions est étayée sur une science; nous sommes des calculateurs et des statisticiens; tout fut envisagé par le côté pratique. Le travail, la production, la consommation, nous avons tout divisé, équitablement, entre les hommes. Nous ne sommes pas odieux, Sire, nous nous sommes donnés à l'humanité pour l'aider à franchir plus vite l'étape, nous la pressons vers le bonheur, vers l'égalité, vers l'amour. Le temps est proche où le révoltant partage des riches et des pauvres ne sera plus; où une parité fraternelle dissipera toute haine. Nous ne possédons qu'un principe social : De chacun selon ses forces; à chacun selon ses besoins.
Elle se tut : son émoi était visible ; elle attendait la colère du prince; mais il ne réfuta rien. Il souriait imperceptiblement, sans ironie. Plusieurs fois sa longue main glissa sur son front, et Clara, depuis plusieurs minutes, était silencieuse, qu'il semblait l'écouter encore, les yeux clos. Puis, soudain, pareil à quelqu'un qui revient de très loin, il repartit avec un grand calme :
— La société n'est pas un organisme artificiel dû au génie de quelque philosophe : elle est la résultante fatale de millions de relativités. C'est un corps vivant; vous voulez faire un automate. Vous êtes des chimériques.
— Des chimériques prêts à donner leur vie pour leur chimère.
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■ — Un particulier peut vous juger sur votre générosité; celui dont vous méditez de saper l'œuvre et qui est le gardien de Tordre organique de TÉtat doit aller droit à vos illusions. Eh bien, je le déclare : Heinsius est un faux prophète; le petit Conrad, un poète détraqué; Kosor, un illuminé.
Clara eut un sursaut.
— Kosor est un esprit nourri fortement, Sire; c'est, d'ailleurs, un grand chimiste.
— Non, mademoiselle Hersberg, non; dites un grand alchimiste. L'esprit réglé, pondéré, vraiment scientifique, c'est le vôtre. Kosor cherche encore la pierre philosophale!
Clara dit fièrement, mais très bas :
— Je lui suis engagée... Je serai sa femme un jour.
Le roi fit seulement :
— Ah!
Si renseigné qu'il fût, il devait ignorer ce détail, car sa surprise était visible. Il demanda quand s'accomplirait leur union; mais elle formula le vague même qui était dans son esprit à ce sujet. Plus tard.. : elle ne savait pas encore...
Alors Wolfran se leva et, revenant au but de l'audience avec une certaine acrimonie, très fermement, il pria la jeune femme de ne plus revenir sur cet objet
— Le peuple des provinces, par des élections récentes, dit-il, a manifesté sa confiance dans
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mon gouvernement. Je n'écoute pas seulement Oldsburg et le faubourg de la ville, mais la profondeur, la masse de la population. Celle-ci s'appuie sur son roi. Il ne lui fera pas défaut.
A la porte, il tendit la main à Clara, qui paraissait affligée.
— D'ailleurs, dit-il, dans mon refus, sachez bien qu'il n'entre aucune malveillance personnelle à votre endroit.
Elle fit un geste de tri; -(esse et disparut.
Les jours passèrent, l'audience du roi avait laissé Clara sur une impression trouble et pénible. Elle s'humiliait de n'avoir pas su convaincre Wolfran, de lui avoir abandonné les arguments les plus forts et, dans d'autres instants, se reprochait de l'avoir mécontenté par un parler trop libre. Le jugement qu'il portait sur elle l'intriguait, l'inquiétait. Elle était certaine de n'avoir pas répondu, dans cette entrevue rapide, au bien qu'il avait conçu d'elle auparavant. L'archiduchesse fut même adroitement questionnée à ce propos. Mais le roi n'avait rien laissé transpirer de cet entretien. D'ailleurs, l'Altesse, à ce moment, semblait être en délicatesse avec son père. Le prince Géo devait avoir fait des ouvertures que le roi aurait repoussées.
Quoi qu'il en fût, la mère, qui caressait secrètement l'idée de ce mariage d'amour et le favorisait de toutes ses forces, avait autorisé le prince, qui était bon sculpteur, à commencer le buste de Wanda. Le côté clandestin de l'aventure se parait de la pieuse intention d'une surprise à faire au roi. Madame de Bénouville était d'abord seule dans la confidence. Clara y fut mise, à son tour, en sa qualité de « meilleure amie ». Même, quand la ressemblance commença d'apparaître, elle fut conviée à se rendre à la salle de musique de Wanda, que l'artiste avait choisie comme atelier pour sa lumière douce et mystérieuse.
C'était en février, une fin d'après-midi. Madame de Bénouville, qui écrivait dans le petit salon de son élève, indiqua discrètement à Clara le couloir intime qu'elle pourrait prendre pour ne rencontrer personne.
— Ils sont là, les pauvres enfants, dit-elle avec sa mélancolie de vieille femme indulgente.
Clara entendit les sons filés et lointains de l'orgue ils la guidèrent. Elle ouvrit une porte étroite. La salle de musique apparut semblable à une chapelle avec ses trois baies Renaissance, aux vitraux plombés. Aux murailles tendues de drap rouge sombre, était accrochée une collection d'instruments de musique anciens ; violes ventrues de la vieille Lithuanie, psaltérions d'Allemagne, somptueuses guitares andalouses, luths gracieux du Moyen âge français, violons
signés do maîtres florentins. Deux pianos longs et un clavecin s'alignaient à droite. Au fond, luisaient de leur morne éclat les tuyaux du grand orgue dont le buffet gothique fermait la salle. Et, assise aux claviers, toute blanche, sa carnation nacrée lumineuse même dans la pénombre, Wanda jouait amoureusement, pour son prince, d'anciens lieds lithuaniens. Il était debout près d'elle, très pâle, les bras croisés. Tous deux paraissaient avoir pleuré. Ils reconnurent Clara et s'écrièrent ensemble •
— Enfin, voici mademoiselle Hersberg!
— Il ne faut pas vous interrompre, Altesse, s'écria Clara, jetant au passage un regard au petit bloc de terre grise où quelques traits cornmençaient de naître, je veux vous entendre, moi aussi.
— Les gens de science détestent la musique, fît en riant la jeune fille.
— Que sais-je, moi! je n'ai jamais entendu de musique, avoua la savante en montant les degrés de l'orgue, mais j'aimerai la vôtre, chère Altesse.
Le prince lui serra la main longuement T comme à un complice de son triste amour. Wanda considérait avec complaisance cet accord sympathique de deux êtres qu'elle chérissait, et pendant que ses yeux leur souriaient, ses mains harmonisaient d'instinct, sur l'orgue, la tendre 6t puérile chanson de terroir ;
L'ami de mon cœur est parti sur la mer. Étoile scintillante qui le regardes, Pourquoi Sembles-tu pleurer ce soir?
Elle n'avait tiré que trois jeux : le cor lointain, le hautbois et la voix humaine. Mais les forces de l'instrument, quoique retenues, donnaient à cet air simple et touchant une ampleur héroïque. Il se déroulait avec une émotion majestueuse. Il contenait toutes les larmes des fiancées et des veuves qu'il avait hantées en leurs attentes tragiques. Et celle qui symbolisait la nation y mettait à son tour sa propre peine. Clara éprouvait des sensations neuves et étranges; le monde féerique de l'imagination lui était entrouvert tout d'un coup. Son cœur se hâtait; ses mains frémissaient, ses paupières se mouillaient.
— Oh! dit-elle avec cette ferveur naïve, cette sincérité enfantine des esprits scientifiques, je crois que j'aime la musique!
Le prince fut flatté de la voir à ce point vibrante.
— Celle de Wanda est si impressionnante, murmura-t-il.
L'archiduchesse soupira :
— Je joue comme je souffre.
Elle portait, pour poser le costume national : les cheveux tressés, la calotte brodée d'or, la guimpe de mousseline plissée, le corselet de velours noir. Ses longues mains osseuses se croisèrent sur ses genoux : elle les regardait en
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silence. Un peu de rose monta auxjoues du prince. Une atmosphère surchargée d'amour flottait dans cette pièce singulière, comme l'encens dans une église. Clara en était tout oppressée. L'archiduchesse leva vers le prince ses yeux magnétiques et rêveurs, qui exprimaient une si grande tendresse. Clara dit tout bas, avec un geste d'impuissance :
— Ah! je voudrais vous donner le bonheur.
— Le bonheur, dit le prince — et sa voix trahissait une colère contenue, — il serait loin d'ici, dans le secret, dans la médiocrité, dans la liberté.
— Il ne faut plus parler de cela, Géo, fit vivement Wanda.
Sans doute avaient-ils eu tous deux la pensée de renoncer à leur rang pour obtenir le droit de s'aimer. Clara eut encore l'idée que monseigneur de Ilansen, en gage de désintéressement, avait revendiqué cette déchéance dont l'archiduchesse repoussait l'idée. Un profond mystère enveloppait cette idylle. Pourquoi le roi s'opposait-il à cette belle union si riante? Que méditait-il/
— Vous devez être heureux, en dépit de tout! se laissa-t-elle aller à dire.
— Nous ne le serons pas, murmura Wanda. Maman nous a permis ce buste,... et puis je crois que cela sera fini.
■ — Wanda, dit le prince, encore cinq minutes de pose avant que la nuit tombe!
Elle reprit la pose avec sa docilité gracieuse de jeune fille qui aime, et, du bout de son pouce, le prince, saisi d'une idée, creusa d'un coup l'attache du nez. Aussitôt, la physionomie extraordinaire du front éclata complète. Clara jeta une exclamation. L'archiduchesse se leva pour venir voir. Le prince était debout, devant la sellette qui supportait cette petite tête fragile et sombre. Ses doigts ne pétrissaient plus la terre molle, ils la caressaient, l'effleuraient, dessinaient idéalement sous l'arcade sourcilière l'amande des yeux. Il soupira :
— Ah ! ces yeux, ces yeux, je les clorai pour ne pas trop mentir à leur vie, à leur pensée...
Puis ses doigts, ses mains longues d'artiste, s'élevèrent un peu, ils épousèrent étroitement le creux des tempes, le doux renflement du front. Il était comme seul vis-à-vis de son ouvrage. Il balbutiait des mots qu'on n'entendait pas. Soudain, on le vit se pencher, appuyer ses lèvres sur cette petite tête brune, l'étreindre, donner à l'image, comme s'il venait de l'apercevoir vivante, un à-coup de cette passion dont ii n'avait jamais témoigné l'ardeur à son enfantine amante.
Wanda étouffa un sanglot; elle s'appuya sur Clara :
— Oh! ma pauvre Hersberg, quoi qu'il arrive, jamais, jamais je n'oublierai Géo!
Le chagrin de ces deux êtres charmants parut
trop cruel à Clara; sa nature énergique lui souffla un mot ;
— Il faut lutter!
Le prince, blanc comme une cire, se retourna en l'entendant :
— Non, mademoiselle Hersberg, on ne lutte pas contre le roi, surtout quand ce roi s'appelle Wolfran V.
Et plus amicalement, sur un ton qui rappelait leur premier entretien, mais empreint cette fois d'une poignante mélancolie :
— Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir, vous, libertaire, ce qu'est le loyalisme. Mais, tenez, vous allez l'apprendre : le suprême bonheur est là, devant moi. Vous connaissez assez ma chère Wanda pour apprécier ce que représente son amour; nous nous appelons, nous nous souhaitons l'un l'autre de toutes nos âmes, et nous nous séparerons cependant; elle ira vers d'autre destinées plus hautes, et je ne murmurerai pas. Le roi l'aura voulu.
Il attendait que l'unioniste se récriât. Mais elle resta silencieuse. Est-ce que' le mot de roi dont elle s'était ri si longtemps possédait vraiment un sens impénétrable pour impressionner des milliers d'êtres, pour commencer à la troubler elle-même?
— Voilà ce qu'est le loyalisme, mademoiselle Hersberg, finit le prince.
Clara fnurmura indécise :
— Yotre foi me semble belle..., je ne puis l'avoir...
La petite porte s'ouvrit timidement. Madame de Bénouville revenait prendre sa place de duègne près des jeunes gens auxquels, dans sa judicieuse bonté, elle avait ménagé ce long têteà-tête. L'archiduchesse fit un effort de courage pour ne pas affliger la chère vieille dame •
— Amie Bénouville, montrez donc à mademoiselle Hersberg la collection de la reine Bertha.
C'étaient des instruments de musique qu'elle voulait parler. Ils avaient appartenu à cette charmante et lointaine souveraine, l'aïeule de Wolfran, si éprise d'art, de musique surtout, et de bibelots. Lorsque le Château-Conrad avait été bâti, vers la fin du xvme siècle, elle y avait réuni cette collection Et madame de Bénouville expliqua comment le roi, qui reproduisait mille traits de cette grand'mère dont il possédait tous les goûts, avait fait transporter au Palais d'Oldsburg les instruments de musique auxquels l'humidité du Château-Conrad était funeste. Il avait vingt ans alors, et il aimait tant jusqu'au toucher de ces belles choses, qu'il s'était enfermé ici, dans cette salle, avec les tapissiers, pour les disposer lui-même
— Alors, dit Clara, Sa Majesté attachait tant de prix à ces souvenirs du vieux temps?
La vieille dame souriait de plaisir rien qu'à parler de lui.
'• — Il avait des goûts si élevés et si vifs, i apportait tant de fougue à les satisfaire! Je l'ai vu, à quatorze ans, passer une nuit dans le la] ratoire de la tourelle, qui était alors son atelier de menuiserie, pour achever une table dont los pieds i 5 fendaient à mesure qu'il les arrondissait au tour. A l'aube, il était frémissant et épuisé au milieu des éclats du bois. Tout pâle, il retenait ses larmes et repétait : « Je ne suis même pas un bon ouvrier ! »
Clara, les lèvres mi-ouvertes, écoutait. Elle savait ainsi tous les traits de l'enfance royale, évoquée jour à jour par l'ancienne gouvernante. Un enfant délicieux et rêveur, un adolescent généreux, un jeune homme poète et exalté, tel était le personnage du passé que l'unioniste avait appris à connaître. Elle concevait, pour cet être ardent de jadis, un intérêt dont l'impérieux souverain d'aujourd'hui n'obtenait pas tout le bénéfice. Comment l'enthousiaste de quinze ans, dont on lui avait montré la photographie aux yeux no}^és d'idéal, comment le prince d'une bonté passionnée, était-il devenu le dur monarque autocrate et implacable? Bien que madame de Bénouville se montrât fort réservée sur ce passage délicat, Clara savait qu'à vingt ans', prince héritier ayant déjà parcouru l'Europe, il avait eu avec le roi Wenceslas et le grand maréchal d'État, — le terrible duc de Zoffern, qui, à cinquante ans, arrivait alors au pouvoir, — des scènes tragiques
où, futur maître de la Lithuanie, il plaidait pour la liberté. A quelques années de là, il était parti pour les Indes anglaises. Dans l'intervalle, des choses s'étaient accomplies que madame de Bénouville passait invariablement sous silence.
— Il avait tous les enthousiasmes de la reine Bertha, répétait toujours la vieille Française.
Ce soir-là, mise en verve, elle se ressouvint d'une autre histoire. Et elle raconta le coup de folie intrépide : l'enfant avait une quinzaine d'années ; il vit sur le toit du palais, d'une pente si périlleuse, des couvreurs en l'exercice de leur métier de mort et, bouleversé tout d'un coup devant ce fait que des hommes aux gages de son père risquaient leur vie pour son bien-être, il échappa à son précepteur, ôta sa petite veste, enfila l'échelle derrière un manœuvre et alla parader là-haut, sur les ardoises, avec ce mot qui avait fait pâmer les braves gens : c< Je suis l'archiduc Wolfran! »
— Eh bien, mademoiselle Hersberg, que ditesvous de cela? demanda le prince Géo.
Curieux, les deux jeunes gens et la vieille dame de cour l'interrogeaient du regard, mais ils la virent si émue qu'ils n'insistèrent pas.
Wanda, pour faire diversion, tourna le bouton de l'électricité, et monseigneur de Hansen, dénichant un orgue de Barbarie, qui tenait là sa place comme curiosité, en chercha la manivelle. C'était un instrument neuf manufacturé à Paris. Le prince
fît à Wanda un signe malicieux. Ils avaient l'un et l'autre, en dépit de leur gros souci amoureux, un fond d'extrême gaietés On les entendit chuchoter joyeusement, penchés sur la petite boîte musicale. Soudain il y eut quelques grincements de mécanique et les premières mesures claironnantes de l'hymne français s'envolèrent dans un roulement monotone.
— Amie Bénouville, amie Bénouville! criait l'Altesse, les yeux brillants, c'est pour vous que Géo joue cela!
La vieille dame s'arrêta, interdite et ravie. Le prince, s'amusant comme un gamin, activait la manivelle. L'air prenait un entrain fou. Madame de Bénouville, un peu énervée par la bouffée d'air natal qui lui montait au cerveau avec cette Marseillaise, soupirait :
— Oh! les chers enfants! Oh! les pauvres enfants !
Clara se sentait le cœur dans un bien-être inconnu...
La nature douce et facile de Clara s'accommodait de cette vie de recueillement qu'elle menait au palais. Ses méditations devenaient exclusivement scientifiques. Les chimistes sont des poètes. Leur esprit vague dans un monde plus vaste que notre univers visible : leur incessante recherche de la molécule et de l'atome ressemble à une épopée, et ils édifient sans cesse, dans l'hypothèse et le rêve, des systèmes sur lesquels ils équilibrent et assoient tous les phénomènes tangibles, comme une cité sur un nuage. Au surplus, à ce moment, la grande Hersberg imaginait un appareil simplifié pour l'électrolyse; elle en dessinait les plans qu'elle dictait au fabricant d'instruments de précision. Elle n'avait pas non plus résolu complètement le problème d'isoler le thermium; elle y
travaillait patiemment, sans hâte, avec cette belle certitude que, si elle n'y parvenait pas, un autre finirait l'œuvre. Et quand son cerveau de femme, lassé du labeur abstrait, revenait aux contingences, elle trouvait la tendre amitié de l'Altesse, cette sérénité conventuelle régnant en cette partie du palais qu'elle habitait, l'impression d'un ordre immense dans l'Etat. Elle s'abandonnait à une sorte de tiédeur.
Quatre journaux lui arrivaient, chaque matin, les plus importants da la presse lithuanienne. C'étaient le Nouvel Oldsburg, organe officiel du gouvernement; la Presse libre libéral, qui après avoir représenté l'opposition sans cesse étouffée sous Wenceslas, allait aujourd'hui un peu plus avant que Wolfran; l 'Avenir, républicain; et enfin la feuille de l'Union : /' Alliance, où écrivaient beaucoup d'étudiants et dont Ismaël était lame. Bien que la situation se tendît de plus en plus à Oldsburg — car on commençait à sentir s'éveiller trop fortement l'intérêt des intellectuels à l'égard des grévistes, alimentés de subsides inépuisables, — Clara parcourait tout au plus la première page de ces journaux. On aurait dit qu'à peine échappée à l'emprise des deux Kosor, elle retournait naturellement à l'unique appât qui dût tenter son esprit, cette souveraine chimie dont elle aurait vécu.
Cependant, ce matin-là, en manchette, dans 1* Alliance, un titre la fit sursauter . Un attentat
contre le Roi au faubourg. Elle dévora la première colonne. L'incident y était raconté sans commentaires, avec la joie secrète de révolutionnaires qu'un reste de censure muselle encore. C'était la veille au soir, dans la grande rue du faubourg : l'automobile du roi, revenant du Château-Conrad, suivait la chaussée à petite allure. Quatre agents cyclistes la précédaient, quatre autres la suivaient. Son escorte ordinaire de dix gardes blancs environnaient la voiture, un coupé fermé où le souverain, qui conduisait lui-même, était assis auprès de son aide de camp, le colonel Rodolphe. La rue était passablement houleuse et les bandes d'enfants, échappés de l'école, apportaient un appoint aux bandes de tisseurs qui déambulaient le long du trottoir. Soudain, à la hauteur de l'église, une pierre partit, creva la vitre du coupé et s'y engouffra, L'automobile fît halte; agents et gardes se massèrent autour de la voiture. Cependant, sur le trottoir, les grévistes, dont pas un navait bronché, continuaient leur processionnement lent de .désœuvrés. Deux des cyclistes allaient se précipiter pour rechercher l'auteur de l'agression, quand le colonel Rodophe, baissant la glace brisée, les rappela et leur communiqua l'ordre royal qui était de ne tenir aucun compte de l'accident. Puis, ronflante et trépidante, l'automobile avait repris sa route. Le journal, sans apprécier l'acte, concluait à l'état d'esprit hostile qu'il révélait
chez le prolétariat. Pour la seconde fois, Wolfran V était attaqué et blessé dans ce même faubourg que ses décrets avaient affamé...
L'unioniste sentit une rougeur lui monter au visage. La légende du gamin jetant le caillou ne la trompait point. Seul un tisseur pouvait avoir fait cela, et toute une foule solidaire avait couvert le geste sous son impassibilité pour ne pas démasquer le coupable. Clara était très agitée et ne démêlait pas ses sentiments divers. Avant tout, elle était indignée. Blesser, faire couler le sang; mais où était le principe d'amour qui la charmait dans l'Union? Elle pensa que Wolfran eût pu être tué, elle imagina l'homme jeune et puissant qu'elle avait vu si exubérant de vitalité, ramené gisant au fond du coupé noir, et elle frissonna.
Au même instant, comme elle éprouvait en pensant à l'Union cette gêne, cette honte que nous inspire la mauvaise action de qui nous tient de près, la sonnerie du téléphone l'appela dans son cabinet de travail. A l'appareil, elle reconnut la voix de la comtesse Hermann Ringer, grande maîtresse de Sa Majesté, qui l'invitait au thé du soir, de la part de la reine.
Elle avait eu moins d'émotion à s'y rendre une première fois qu'elle n'en éprouva ce soir-là en se dirigeant vers la bibliothèque de la reine. Mais aujourd'hui c'était une douce émotion de son cœur; ah! que cette invite des souverains l'avait touchée dans de telles circonstances où on lui
montrait de la sympathie pour la séparer nettement du souvenir même de l'attentat! Vraiment, ne plus haïr lui semblait très bon; elle n'était point faite pour la haine. Ne pouvait-on, sans mentir à sa religion sociale, détacher les individualités de l'idée qu'on détestait?
Elle pénétra dans le petit salon-bibliothèque où la lampe à pétrole dorait le tapis vert de la table ronde. On ne vit point entrer la nouvelle venue : toutes les personnes présentes étaient massées près de la cheminée, penchées, examinant attentivement un objet dont l'aspect leur arrachait de sourdes exclamations. Celui qui, se redressant, aperçut le premier Clara, fut le roi. Il était en colonel de hussards ; le relief des brandebourgs semblait élargir sa poitrine; la tête légèrement renversée projetait en avant la barbe rousse ; un pansement blanc lui enserrait le front. Il sourit silencieusement et tendit la main à mademoiselle Hersberg.
— Oh! Sire, s'écria-t-elle avec tout l'élan de sa nature spontanée, ce qui est arrivé est odieux; je suis indignée, indignée.
— Baste ! fît-il légèrement, vous en verrez peutêtre bien d'autres !
La reine intervint, elle tenait à la main un caillou de la grosseur d'une petite pomme.
— Tenez, mademoiselle Hersberg, voyez, voici la pierre.
Apres tout le monde, Clara prit le morceau de
silex; elle le roulait dans sa grande main Gne, elle était haletante; ses yeux se relevèrent,
rcnt au front blessé do Wolfran : ils étaient pleins d'une alarme indicible. Elle murmura :
— Ce ne peut être qu'un fou...
Oh! un fou!... prononça une voix ironique.
Et elle aperçut monseigneur Bertie, duc d'Oîdany, qui la dévisageait curieusement à travers le cristal du lorgnon. Le grand maréchal d'Etat, dont la silhouette herculéenne écrasait le prince hollandais, ajouta sous sa terrible moustache en brosse :
— Ils sont trente mille atteints de la même folie!
Froningue, le grand peintre officiel d'Oldsburg, qui avait été invité à l'intime soirée, déclara solennellement :
— Voire Majesté, en défendant la recherche des coupables, a donné un grand exemple de clémence et de magnanimité...
Précisément, d'une voix très altérée et que nul autre que le roi n'avait entendue, Clara venait de dire la même chose en des termes plus simples. Wolfran répartit :
— Qu'ils me fassent sauter s'ils veulent, je sais ce qui attend aujourd'hui les chefs d'Etat, et je ne tiens pas à la vie, mais pas d'histoire pour si peu! C'était de quoi tuer un moineau. Le pays a d'autres questions plus sérieuses à trancher.
Il avait parlé avec enjouement; pourtant une autorité calme, mystérieuse, une puissance émanait de lui. D'ailleurs il semblait n'avoir prononcé que pour Clara ces phrases d'indifférence.
— Est-ce que Votre Altesse souffre? lui demanda-t-elle.
A ces mots, où toute la sensibilité féminine se faisait jour, il parut triompher. S'il avait fait inviter Clara au thé de ce soir, en effet, c'était dans un geste de coquetterie politique, parce qu'il avait mesuré la sentimentalité de cette libertaire, et qu'il voulait se présenter à elle dans cet appareil de victime. Pour un peu, il eût arraché le bandeau et montré le trou sanglant de la plaie afin de faire jaillir du cœur même qu'il devinait impressionnable et tendre, la réprobation contre l'Union coupable. Sans savoir pourquoi, il tenait à conquérir cette ennemie. Il avait expliqué un jour au duc Bertie :
— Il nous faut Hersberg; son esprit collectiviste est d'un mauvais exemple pour la jeunesse intellectuelle des écoles.
— Mais nous l'aurons quand il vous plaira, avait répondu le confident énigmatique.
Aussi, ce soir-là monseigneur d'Oldany observait-il la chimiste jusqu'au fond de l'âme, eût-on pu dire. Même il se rapprocha d'elle, et sans que son œil d'acier cessât de la déchiffrer, plus incisif et plus déterminé que Wolfran, il entreprit de discuter avec elle. Après tout, l'acte de la veille,
comme le notait triomphalement l'Alliance, indiquait un état d'esprit général. Cette agression était une victoire pour l'Union. Et il ajoutait :
— Qu'en dites-vous, mademoiselle Hersberg? Elle répliqua, torturée :
— Si la doctrine de l'Union a inspiré cet attentat, c'est qu'elle a été mal interprétée, car elle n'est que fraternité, amour mutuel.
— Oh! oh! dit le duc, c'était donc l'amour du souverain que vous inculquiez aux tisseurs?
Clara se souvint des pamphlets, des caricatures injurieuses qui tapissaient les murailles au local du comité. Elle insista cependant :
— Nous n'avons jamais prêché la violence. Sans perdre absolument le fil d'un entretien
qui le passionnait, le roi, par urbanité, dut se rapprocher de son peintre. Froningue menait grand tapage avec le duc de Zoffern; tous deux tonnaient contre les grévistes : le maréchal, en parlant, abattait régulièrement sur le marbre de la cheminée son poing velu et cordé; sa mâchoire proéminait; tout son vieux corps vibrait du désir de la répression. Le roi écoutait Zoffern sans le contredire. Il écoutait aussi le duc Bertie, qui disait à Clara :
— L'humanité est aisément haineuse. Elle l'est d'autant plus qu'on en descend l'échelle sociale. Vous croyiez répandre les semences de l'égalité : vous avez développé l'envie, et l'envie féroce. Quand on veut être le bienfaiteur du prolétariat,
améliorer son sort, il faut agir en silence et ne pas tenir de discours. On ne discute pas avec le peuple; on le conduit.
Il ajouta froidement :
— Et on peut l'aimer ainsi d'une excellente manière.
Clara éprouvait une antipathie contre lui et le désir de le combattre.
— Mais, monseigneur, s'écria-t-elle, il est de la dignité du peuple de se diriger lui-même. Nous l'éclairons sur ses intérêts, mais la fraternité qui nous anime nous défend de nous dire ses maîtres. Où est la justice dans une nation où ne règne pas l'égalité?
Le duc Bertie fit tomber son lorgnon. Il souriait. Un discret persiflage se cachait dans son sourire. Il reprit :
— L'égalité? Pourquoi l'égalité? l'égalité, cela n'existe pas. En tout cas l'inégalité n'est pas une injustice.
— Monseigneur, vous faites du paradoxe , dit Clara, frémissante.
— Mais pas du tout, dit le duc.
A ce moment la porte glissa sans bruit, l'Irlandais se retourna au frôlement d'une jupe; quelques cordes tressaillirent dans son impassible visage. L'archiduchesse était là. Elle venait pour offrir le thé. Elle portait sur sa robe de guipure un tablier de dentelle bise. L'arrivée de cette impénétrable jeune fille changea l'atmosphère du
petit salon. Il n'y eut plus d'yeux que pour elle.
On apporta le thé. Les femmes se groupèrent aiftour de la reine. L'archiduchesse serv/it 1(3 roi, puis le grand maréchal qui ébranla toute la pièce en se précipitant pour prévenir cette attention; sa confusion n'était pas jouée : il semblait vraiment souiïrir, lui qui eut voulu mener le père comme un enfant, de recevoir des mains de la fille une tasse de thé. A la veille de prononcer au Parlement un discours d'orientation générale, il avait, avec Wolfran, des discussions tragiques dont il sortait écumant. Mais, en public, il se serait couché sur le passage du prince, en exemple de soumission fanatique.
Lorsque Wanda vint au duc Bertie, soutenant la soucoupe d'une main et le sucrier de l'autre, Clara remarqua une ride légère, une courte ride verticale, qui donnait au grand front de la jeune fille une singulière expression de souffrance et de dureté. Il leva les yeux vers elle en la remerciant, et Clara ne reconnut pas le duc persifleur, dur, métallique. Il était grave et comme confus. Il s'attardèrent l'un près de l'autre, parlant à mivoix d'un livre prêté par l'Irlandais à l'Altesse. Celle-ci disait :
— Cette réfutation des doctrines de l'Union m'a beaucoup plu; je n'avais jamais si bien compris l'esprit collectiviste. Je sais pourquoi vous me l'avez fait lire, duc; c'est que vous redoutiez
pour moi l'influence de quelqu'un. Mais, soyez tranquille, cette personne n'a jamais profité de mon amitié pour m'imposer des idées que je ne dois pas avoir. Même, si vous me l'aviez permis, j'aurais aimé lui communiquer ce livre. Cette pauvre Hersberg, j'aimerais tant la guérir...
— 11 est trop tôt, fit le duc Bertïe. Attendez. Plus tard.
Comme si elle devinait que l'on s'occupait d'elle, Clara considérait furtivement ce groupe singulier de la plus charmante des jeunes filles et du plus froid des hommes. Le duc, sans vider sa tasse de thé, revint à l'ennemie.
— Comprenez bien, mademoiselle Hersberg, que les unionistes ont été de faux pasteurs Je sais que vous nous préparez une société idéale et béatifique dont quelques amateurs se pourléchent d'avance. Mais pour une poignée d'êtres détachés de tout qui l'acceptent de confiance, il y a la majorité humaine qui aime de toutes ses forces l'ordre où elle est bercée depuis des siècles. C'est une patrie spirituelle, le cadre de vie sanctifié par les ancêtres * c'est la douceur des habitudes séculaires, les souvenirs, la sécurité, c'est le passé, enfin, le passé si cher à l'homme ! On le défendra, si vous l'attaquez1 L'acte d'hier. ,
— Allons, duc, laissez un peu ds paix à mademoiselle Hersberg, interrompit le roi qui s'était insensiblement rapproché; nous sommes ici dans un petit cénacle intime d'où est exclue l'âpreté
des discussions; nous sommes entre amis, n'est-ce pas, mademoiselle?
— Sire, si Ton considère non les idées mais les personnes, et si l'amitié dont vous parlez signifie, en ce qui me concerne, respect, estime, dévouement, Votre Majesté ne saurait mieux dire...
— Mais certainement, fit Wolfran gaiement ; il n'y a pas d'idées ce soir ici, il n'y a que des individus tous capables de sympathiser, t
Le duc sourit à la dérobée : il but une gorgée de thé et considéra le roi avec une certaine admiration amusée; visiblement, il le trouvait habile à séduire, charmeur, capable de réduire, par une certaine grâce dominatrice, son pire ennemi. L'uniforme de hussard, si brillant, contribuait, avec la haute taille, à l'empire du prince. En parlant, il portait d'instinct la main à son front comme pour en assujettir le pansement. Quelle femme, pensait l'Irlandais, ne se serait pas intéressée à lui!
Et Clara, mise d'accord avec sa conscience par le subtil prétexte qu'on n'était là que des intellectuels dignes les uns des autres, et qu'on ne représentait plus nulle opinion, se laissait aller doucement à la confiance. Son élève s'assit à ses côtés. La reine lui fît un compliment sur sa robe ; l'aide de camp la contemplait avec une curiosité marquée et complaisante; le peintre Froningue dessinait imasrinairement ses beaux traits. Une
atmosphère délicieuse la baignait; et comme pour accentuer encore l'agrément de cette heure, Wolfran, rapprochant un siège, lui demanda familièrement, pendant que tout le monde, ravi, prêtait l'oreille :
— Voyons, mademoiselle Hersberg, parlez- &OUS du thermium...
L'archiduchesse, le front barré de ce pli vertical qui la rendait si grave, qui révélait presque une âme tourmentée, bouleversée de tempêtes sous le masque impassible, frappa chez mademoiselle Hersberg; il était huit heures du matin, elle pensait surprendre son amie au lit. Mais personne ne lui répondit. La jeune femme de chambre qui survint lui dit avec une révérence :
— Son Altesse trouvera mademoiselle au laboratoire. Mademoiselle, depuis quelques jours, y travaille dès six heures.
Wanda se rendit au laboratoire en passant par le vestibule extérieur. Elle était angoissée. A sa vue, Clara, qui nettoyait une fiole , sa blouse blanche toute éclaboussée de taches lie de vin, s'écria :
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— Oh! quelle bonne visite.
— Je viens voir, fît la jeune fille, si vous avez bien dormi.
— Mais oui, chère Altesse, j'étais fatiguée, j'avais un peu veillé...
— Vous étiez demeurée à lire les journaux? dit Wanda.
— Je n'ai plus le temps de lire les journaux; depuis quelques jours, en dehors de nos leçons, je suis une idée qui aboutira, je pense, à la solution définitive de la question du thermium.
— Ah! dit l'archiduchesse.
— Oui, continua la chimiste — et tout son rêve intérieur transparaissait dans ses yeux de dormeuse éveillée; — le roi, l'autre semaine, m'a montré mon devoir. Nous autres, nous mettons une sorte de fantaisie dans nos recherches. L'inconnu se laisse entrevoir au hasard d'une expérience, nous nous acharnons à le dévoiler, à le posséder, et quand, d'aventure, nous réussissons à le saisir, à le déterminer, la besogne semble finie, nous nous en désintéressons, nous cherchons autre chose. Cependant, le roi m'a dit une grande parole : « Vous avez produit un corps « nouveau dont l'industrie, la médecine, des « milliers d'êtres souffrants peuvent bénéficier; « c'est une paternité glorieuse mais pleine d'obli- « gâtions. On attend de vous le thermium utili- « sable, vulgarisable, vous n'avez pas le droit de c< vous arrêter en chemin » Le roi disait vrai, J'ai
LE tyETl BR DE . ROI ISi
compris que les paresses de mon esprit étaient coupables. J'ai recommence a travailler avec une sorte de fièvre.
L'archiduchesse s'efforça de sourire.
— Vous créez la houille verte, celle que vous prophétisiez à l'amphithéâtre la première fois que je vous ai vue... Grâce à vous il n'y aura plus de grèves, plus d'émeutes, plus de misère méchante et jalouse .. Il serait temps que vous nous la donniez, Clara, la houille verte, la houille inextinguible!
La savante, sans remarquer l'émotion extrême de la jeune fille, continua :
— Ce n'est pas moi qui la donnerai, d'autres viendront après moi finir l'œuvre; mais, en attendant, je dois lui apporter ma contribution tout entière ; il faut isoler le thermium ; je tâtonne, j'essaye; tous les réactifs y passent. Ce matin, un ballon d'acide m'a éclaté dans les doigts..., voyez ma blouse. .
— Clara, demanda l'Altesse, vous ne croyez pas qu'il y ait dans le peuple des forces plus terribles que dans la matière inerte?...
— Tenez, répliqua la chimiste, qui n'entendait point, regardez ces résidus dans le creuset : c'est du thermium cristallisé. Rien ne l'attaque...
— Clara, interrogea encore la jeune fille, n'avez-vous point vu Ismaël Kosor ces jours-ci?
A la vérité, Clara Hersberg, la veille, avait reçu du meneur un billet passionné et incohérent où
il parlait de mort possible, de mission inéluctable, et de l'amour qui le tuait. Elle l'avait lu comme la prière obsédante d'un enfant impérieux, sans s'attacher à comprendre les allusions qu'il faisait à des événements proches. Le thermium seul la préoccupait et le désir de contenter les vœux de Wolfram Elle expliqua distraitement à l'Altesse que depuis de longues semaines elle n'avait point revu Kosor : à peine avait-elle fini son cours à l'Hôtel des Sciences qu'elle passait à son laboratoire de l'École, où ses élèves cherchaient aussi sous sa direction. Ah! quand le nouvel appareil pour l'électrolyse serait construit...
— Mais alors, interrompit l'archiduchesse avec une sorte d'impatience contenue, vous ne savez rien?
— Quoi? dit la savante.
— Voyez, dit l'Altesse en écartant un peu la mousseline des rideaux qui flottaient aux baies de la tourelle.
C'était un matin de mars pur et léger succédant aux jours boueux du dégel. L'atmosphère était si claire, les objets si nets et si précis, que par delà la place d'Armes, blanche et poudreuse, par delà le vaste vestibule en pente douce que formait l'avenue de la Reine, on apercevait le pont, la chaussée du faubourg, ses maisons, ses échoppes, ses voitures, ses tramways, ses camions, ses autos, ses bicyclettes. Et plus loin encore, là oii l'œil, se brouillant, ne distinguait
plus rien, un fourmillement noir, une vagua sombre semblait avancer.
— Qu'y a-t il? demanda Clara distraitement. L'archiduchesse, les pupilles dilatées, ses yeux
dévorateurs fixés sur ce lointain, tenait toujours le rideau levé et ne répondît pas.
Clara filtrait un résidu. Elle ne connaissait ni impatience, ni anxiété, ni secrètes transes Elle cherchait simplement, et toutes ses forces passaient dans son labeur. Vibrante et nerveuse, après un long silence, l'archiduchesse reprit :
— Mon amie, je suis venue dans l'intention de passer la journée près de vous.
Clara se redressa surprise.
— J'ai donné des ordres pour qu'on me serve dans votre appartement, continua Wanda; je ne voulais pas vous quitter aujourd'hui, ma pauvre Hersberg.
— Aujourd'hui? interrogea la savaMe.
L'archiduchesse souleva encore une fois le
rideau, qu'elle laissa retomber en disant seulement ;
— Les voilà...
Les singularités qu'elle n'avait pas remarquées jusqu'ici chez son élève frappèrent soudain Clara. Elle vit l'archiduchesse oppressée, raidie. D'instinct, à son tour, elle dégagea les carreaux.
Une cohorte pressée* tassée emplissait le pont là-bas; nulle voiture ne roulait plus; l'avenue de la Reine avait été désertée tout à coup ; et vers
cette solitude, comme un tourbillon lentement pompé par le vide, la masse noire de la foule innombrable et enrégimentée s'avançait d'une allure régulière, presque majestueuse, Le front atteignit le quai de la rive droite, la colonne comblait de sa largeur la largeur même du pont; quant à sa base, on la cherchait en vain : l'océan noir couvrait la chaussée du faubourg, se confondait au loin avec les confins imprécis du quartier suburbain. Clara, d'une voix étranglée, ne prononça qu'un mot : c< Les tisseurs! »
Au même instant, un coup de tonnerre qui grondait au sud de la ville se rapprocha, s'enfla, fit trembler les vitres du palais, et l'on vît déboucher sur la place d'Armes, par une rue adjacente, un premier escadron de cavalerie arrivant au grand trot, dans un nuage de poussière que dorait le soleil et que tordait le vent. La troupe se rangea sur les parties latérales de la place. Au même instant, la foule noire commençait de s'engouffrer dans l'avenue de la Reine. On distinguait les vestons décolorés des ouvriers, le long sarrau des artisanes. Plusieurs tenaient leur enfant accroché à leur cou Un homme marchait à leur tête, petit et frêle. Clara se crispa des deux mains à la table d'expérience Elle avait reconnu Kosor, L'archiduchesse comprit le coup d'émotion qui la frappait là, tout endormie en sa sécurité de savante. Murée dans ses laboratoires, reprise par cette léthargie mystérieuse de l'inventeur qui travaille
en somnambule, elle avait laissé naître et croître, sans y prendre garde, le mouvement qui aboutissait à la manifestation d'aujourd'hui. L'Union n'avait pu la tenir secrète. Les journaux l'avaient annoncée, la police en avait suivi la préparation, le cabinet royal l'avait réglementée, fixant l'heure où elle aurait lieu, la limite où elle s'arrêterait, le temps qui lui serait accordé. Mais Clara, l'âme de l'Union, l'amie passionnée de la foule, la femme qui ne possédait au monde que sa robe, après avoir tout donné pour le peuple, les yeux fixés sur son éternelle électrolyse, n'avait rien su. Quel réveil après la douceur du songe scientifique!
Silencieusement, l'archiduchesse passa dans une des pièces voisines, qui était le cabinet de son amie. Elle vit une liasse de journaux intacts, sous leur bande encore close. Elle les apporta au laboratoire où Clara demeurait béante devant la vitre. Mademoiselle Hersberg lui dît :
— Je comprends, maintenant, je comprends tout : il les amène au roi dans leur misère.
— Mon amie, dit Wanda, quoi qu'il arrive, je reste près de vous.
Clara dit merci d'un air distrait, puis ouvrit le journal de l'Union. L'article de tête y était signé du jeune Conrad. Le poète y célébrait, dans une langue passionnée, la magnificence de l'acte d'aujourd'hui. Le peuple oubliant ses rancunes et l'iniquité de sa condition, confiant, épris
de paix, puissant comme un cataclysme et doux comme un jour de printemps, venait en masse au chef de la nation. Il ne demandait pas la guerre, mais du pain, du charbon, une parcelle du patrimoine de sa race. Il ne faisait pas une prière ; il exposait ses volontés, impérieuses mais calmes. Ses volontés, c'étaient le retrait des décrets homicides, la suppression des tarifs douaniers. « On verra, s'écriait l'adolescent, trente mille hommes silencieux, désarmés, défiler en ordre sous les fenêtres royales. L'humanité en appelle à un homme. Cet homme est Wolfran V. L'humanité attend son verdict. »
— Rien! murmura Clara d'une voix sourde, je ne savais rien.
Elle se redressa, revint aux fenêtres. La procession s'avançait avec une lenteur calculée, sans un cri ; le piétinement seul de tant d'êtres marchant en cadence composait un grondement formidable. Au moment où Kosor mettait le pied sur la place, l'innombrable armée répandue sur le faubourg le couvrait toujours, se perdrait làbas à l'horizon. Ismaël allait tête nue. On le vit lever les yeux vers le palais, et il s'avança, nerveux, le visage creusé, ses boucles noires dansantes sur son front blême.
Clara, droite comme une statue, le regardait, impassible derrière la vitre.
Alors les tisseurs apparurent dans leur dénuement. Ils portaient leurs vêtements de travail,
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usés, troués. Leurs visages étalent malin: terreux et féroces. Ils montraient dans leur pauvreté l'arrogance du nombre, l'orgueil du troupeau qui se sait invincible. Le palais merveilleux leur inspirait du dédain; ils le criblaient de regards ironiques. Les femmes étaient hantées par l'idée de voir surgir le roi à quelque balcon.
Jamais pareil étalage delamisère prolétarienne ne s'était offert à Clara.
La plèbe, l'idole oubliée, revenait la tenter, la reprendre, L'ivresse sociologique lui montait au cerveau. Ceux qui souffraient, ceux qu'on ignorait dans leur taudis, tous étaient là dans un pêlemêle angoissant, tous réclamaient la justice, l'égalité, le droit au bonheur. Et Clara se sentait envahie d'une tendresse ardente. Elle aurait voulu donner tout, se donner elle-même, combler le véhément désir populaire. Elle était ressaisie. Des larmes roulaient dans ses yeux.
Les premiers rangs des tisseurs touchaient maintenant aux grilles du palais. Au lieu de dessiner le mouvement tournant qui eût fait écouler la foule par la rue du Beffroi et permis au défilé tout entier de passer en vue du palais, Kosor demeurait là, stationnait devant la grille. Adroite de la tourelle centrale, le corps de garde était hermétiquement clos; pas un garde blanc n'apparaissait. Les troupes qui encadraient la place demeuraient immobiles. Parfois un cheval hennissait dans le silence. Le flot des tisseurs arrivait
toujours. C'était l'affluent régulier qui grossit le lac. Bientôt les corps commencèrent à se tasser, mais comme les manifestants avaient adopté une marche d'une grande lenteur, c'était imperceptiblement que la masse s'élargissait. Peu à peu elle s'étendait, paisiblement, comme une nappe d'eau venue d'un fleuve débordé qui s'étale; elle prit les formes de la place. Mais Kosor refusait de mener la première vague vers le déversoir qui s'offrait : la rue du Beffroi. On stagnait là, on se pressait, on s'étouffait.
Et soudain, devant ce palais obstinément muet, qui offrait à la formidable visite populaire un visage fermé, Ismaël Kosor fut saisi d'une colère orgueilleuse. Trente mille âmes lui obéissaient, évoluaient à son seul geste, se résumaient en lui; frêle et chétif, il personnifiait les forces d'une cité; une armée terrible faisait corps avec lui, et on lui répondait par un méprisant silence? Et sa voix creuse, mais vibrante, s'éleva tout à coup. Il criait :
— Le roi, nous voulons voir le roi! Nous vqu- Ions parler au roi.
Et du sein de la masse profonde, une colossale rumeur s'éleva, une clameur à contre-temps qui se propageait, s'enflait, issue bientôt de la foule tout entière, lasse de s'être tue :
— Le roi! Le roi!
Brusquement Clara quitta la fenêtre de la tourelle ; sa main fiévreuse cherchait en tremblant le
bouton de la blouse, l'arracha, enleva la manche. L'archiduchesse, très calme, un peu plus pâle encore que de coutume, lui demanda ce qu'elle faisait. Clara répondit :
— Je descends.
— Non, mon amie, ne descendez pas.
— Je descendrai, fit l'unioniste haletante,
La fragile Altesse la saisit aux poignets fortement.
— Votre devoir est de demeurer près de moi.
— Mon devoir, dit Clara, il est en bas, là, près de cet homme à qui j'appartiens par ma promesse plus que vous n'appartenez à monseigneur de Hansen... Mon devoir est près du peuple à qui je * suis vouée depuis mon enfance; je suis consacrée au peuple,- moi; j'ai vécu par l'idée de le conduire au bonheur, et aujourd'hui qu'il se réveille, où suis-je?
Elle frissonna et continua de se dévêtir farouchement.
Wanda, sereine, la dominait et dit avec froideur :
— Vous flairez l'émeute, et vos appétits de révolutionnaire se ravivent; vous croyez le grand iour venu et vous regrettez de n'être point mêlée au tourbillon de la populace; vous voulez prendre rang dans la bataille, et si tout à l'heure le palais est envahi, si le moment est venu du massacre, c'est vous qui conduirez les insurgés dans nos chambres que vous connaissez bien...
Le visage de Clara se décomposa, sa blouse tombait à ses pieds; elle demeura immobile, incertaine et tragique.
— Il faut prendre parti, ma chère Hersberg, disait l'archiduchesse d'une voix étrange; il faut prendre parti... Dans quel clan vous rangezvous? Voici le peuple, le peuple idolâtré, et voilà les souverains exécrés.
A ce moment, des cris de femmes retentirent aigus et stridents; la chimiste et l'Altesse se précipitèrent au carreau. Elles virent une bande d'artisanes, plus véhémentes, plus impétueuses que les hommes, filtrer dans la masse, se ruer aux grilles qu'elles secouaient en lançant éperdument l'appel au roi.
Le roi ne répondit pas, mais la porte du corps de garde s'ouvrit, dans la cour d'honneur, et un homme en sortit, serré dans un pardessus au col de fourrure. C'était le ministre de la police. Il vint et harangua brièvement la multitude. Sa Majesté avait toléré la manifestation, à condition qu'elle fût calme et silencieuse, respectueuse de l'ordre et des pouvoirs publics. Sa Majesté n'entendait nullement parlementer sur une sommation de la foule. Elle recevrait en audience, sur demande préalable, telle ou telle délégation des tisseurs qui voudraient exposer les revendications du prolétariat, c'était tout.
Mais il était trop tard. Le désir de commander au maître avait été exacerbé chez la bête
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humaine; elle n'en démordrait plus. Kospr même eût été impuissant désormais à endiguer la marée. Tous se précipitaient aux grilles. C'était le roi qu'on voulait. On voulait qu'il apparût là, au balcon de la tourelle où l'on avait vu la reine le soir des noces royales. On n'était pas venu parler à des pierres. On exigeait que Wolfran fût le témoin ostensible de la muette représentation théâtrale. Et les admirables ferronneries, aux dorures éteintes, commençaient de s'ébranler sous la poussée.
— Mais que Sa Majesté se montre! Qu'elle apaise le peuple ! murmurait Clara.
— Et après? dit l'Altesse.
Il y eut une sonnerie de trompette qui déchira l'air. L'officier, commandant des troupes, poussa son cheval et dut faire une sommation, mais elle se perdit dans le murmure de tempête que soufflait l'émeute. Longeant les bâtiments latéraux du palais, des gardes blancs apparurent; aussitôt, une détonation, que ne parvint pas à étouffer l'épouvantable clameur populaire, retentit, on vit une fumée légère, comme celle d'une cigarette. C'était un revolver qui venait de partir, « tout seul », fut-il expliqué plus tard, par les intéressés.
Ce fut la charge. Elle fut meurtrière. On devait évaluer plus tard à seize ou dix-sept mille le nombre des tisseurs entassés ce matin-là sur la place. Ce fut dans ce flot de chair humaine
qu'entra le poitrail des chevaux. Derrière les vitres on entendait l'immense gémissement d'angoisse monter de la foule. Elle se défendait. De toutes parts les bras se levaient, l'acier des revolvers luisait, les coups crépitaient. Le pistolet des cavaliers riposta. On vit un enfant, frappé dans un arbre, tomber le front sanglant. Aux fenêtres des ministères, des fantassins apparurent, le fusil à l'épaule.
— Mais que le roi se montre! gémissait Clara en se tordant les mains.
L'archiduchesse se rapprocha, autant pour fuir le spectacle que pour consoler son amie.
— Ma pauvre Hersberg! murmurait-elle, ma pauvre Hersberg t
Et elle la tenait prisonnière dans ses bras.
Si maîtresse d'elle toujours, la chimiste avait dû s'asseoir : elle n'avait plus une larme. Elle disait sourdement :
— Laissez-moi, Altesse, laissez-moi. Je vous ai aimée, oh! oui, aimée tendrement, mais je ne suis pas de votre parti, je ne puis pas en être; je n'en serai jamais. Je suis avec ceux qu'on tue en ha*; je sens mon sang couler, mes membres se rompr ; oh! pauvres gens! pauvres gens! tant de misère et une telle mort! Oui, je suis contre le roi; le roi responsable de tant de crimes...
— Ma pauvre Hersberg répétait tendrement l'Altesse,
— Il n'avait qu'un geste à faire, continuait Clara, un geste d'amour, de fraternité humaine; on l'eût acclamé. Le peuple est bon. Lui n'a pas voulu. Oh! pourquoi? pourquoi?
Pourtant, il leur sembla que la fusillade s'éteignait; elles firent un effort et se traînèrent à la vitre. La place se dégageait en effe ; les manifestants fuyaient par la rue du Beffroi. Ils défilaient en silence devant le palais : stupides, effrayés, ils considéraient une quinzaine de cadavres, autant d'agonisants à leur dernier soubresaut, qui demeuraient là, les membres étalés sur le sol, On voyait deux ou trois gamins morts et une jeune femme blonde dont le sarrau de tisseuse portait au flanc une énorme étoile sanglante. Et ils passaient entraînés dans le mouvement tournant, harassés, et ne comprenant pas. Clara reconnut le vieil Heinsius dont la haute taille et les bras levés dominaient la foule. Le vent éparpillait les flammes blanches de sa barbe légère. A la manière des vieillards, il devait rappeler que tout ce qui était accompli, il l'avait prévu. Sur le pont, d'autres tisseurs cheminaient encore, en route pour le palais, ignorant tout. Mais ils ne devaient pas même franchir le fleuve. Un second escadron de cavalerie survint par le quai, coupa la colonne en deux tronçons, repoussa les nouveaux venus, dispersa ceux qui demeuraient sur l'avenue. Le soleil était déjà haut dans le ciel. On apercevait là-bas le scintillement des baïonnettes.
Clara se penchait, les yeux rivés aux corps rigides que le flot, en passant, avait abandonnés là : c'était pitié de voir son anxiété à dévisager les cadavres. Elle cherchait Ismaël. Elle disait :
— Je crois l'entendre qui m'appelle.
De nouveau elle voulut descendre. Mais l'archiduchesse lui fît observer que les soldats rangés l'arme au clair sur les quatre faces du palais ne la laisseraient point passer. Elle retomba dans un silence désespéré que Wanda ne voulut plus troubler. Il était midi quand la place fut définitivement nettoyée. Les cadavres et les blessés furent enlevés. Il ne demeura plus que des flaques de sang. L'Altesse s'approcha de Clara, la baisa au front, et disparut.
Un quart d'heure plus tard elle revenait triomphante.
— Mon amiel mon amie! criait-elle, j'ai fait téléphoner par monseigneur d'Oldany lui-même au ministère de la police. Kosor n'est point parmi les victimes ni parmi les personnes arrêtées.
Clara prit sa tête dans ses mains et se mit à pleurer, enfin, comme si tout le cauchemar passé eût été aboli et qu'elle en conservât seulement en elle l'ébranlement.
A deux heures, la sonnerie du téléphone l'appela dans la pièce voisine. Elle prit le récepteur qui lui chuchota à l'oreille :
li: mi::tii;k de hoi
— Mademoiselle, veuille/ vous trouver à la nuit tombante dans la salle de musique de l'archiduchesse. Veuillez vous y rendre dans le plus grand secret.
— Qui me demande? interrogea Clara.
— Le roi, répondit plus discrètement encore l'appareil.
« Tant mieux, pensa-t-elle avec un éclair de haine dans le regard, je vais le voir et comme je ne puis plus demeurer ici, que déjà de cœur et d'esprit je suis loin, qu'il ne peut plus y avoir rien de commun entre ce massacreur et moi, je parlerai hardiment. Ah! plus de compromissions, je suis la sœur du peuple, la sœur des tués, et lui un homme qui pouvait d'un geste aujourd'hui répandre la paix, le bonheur, et qui n'a semé que la mort. »
Et elle chercha dans ses tiroirs la photographie du vieux docteur Kosor qu'elle n'avait pas regardée depuis fort longtemps. Ce noble visage au front haut, dont les yeux bleus souriaient d'un beau sourire triste, dont la barbe de neige accentuait l'expression majestueuse, l'impressionna plus que jamais. Il semblait lui dire : « Hé bien, tu as voulu connaître les grands, tu t'es laissé prendre à leur prestige menteur tu vois maintenant ce qu'ils sont : les ennemis du pauvre! »
Elle conservait le carton dans le creux de sa main. Qu'elle se sentait bien à ce grand vieillard,
l'héritière de sa pensée, de son âme généreuse et révoltée ! Et il lui venait une honte de n'avoir pas toujours montré, devant le roi, la fierté farouche des libertaires.
« Que me veut Wolfran? se demandait-elle aussi en songeant à ce singulier rendez-vous du soir. »
Elle y alla d'un pas ferme, résolue à laisser éclater son indignation. Tant mieux si l'explication devait être orageuse. Au cas où le roi essayerait de se disculper, elle plaiderait la cause populaire. L'Union qu'elle symbolisait tiendrait tète au pouvoir. Elle dirait : « Ils étaient venus paisibles et confiants, ils s'adressaient à vous comme à leur père, ils espéraient tout de votre bonté. Et vous les avez fait chasser à coups de fusil ou à la pointe des baïonnettes! »
Comme elle traversait le vestibule de Wanda, elle rencontra madame de Bénouville, qui lui demanda ce qu'elle faisait chez Son Altesse., Obéissant à (un scrupule irréfléchi, Clara répondit pour se conformer à l'ordre donné au téléphone :
— Son Altesse m'a engagée à voir son buste éclairé aux lumières.
— Je vous accompagne, chère mademoiselle Hersberg.
Clara expliqua :
— Madame, vous savez si je vous aime bien! Mais, un soir 'comme celui-ci, c'est un peu de
LE METÎEB DE itoi 197
solitude que je vais chercher là-bas... du recueillement, de la nuit et du silence.
— Pauvre cœur sensible! soupira la vieille Française, pauvre cœur impressionnable et si troublé!
Et l'unioniste continua son chemin par le corridor secret. Lorsqu'elle entra par la porte dissimulée, la salle de musique était dans l'obscurité. Elle poussa au hasard le premier bouton d'électricité. Une lampe isolée s'alluma au fond, près de l'orgue, dont les tuyaux ternes eurent un pâle éclat. Les murailles, vêtues de drap rouge, s'empourpraient au voisinage de la lumière, puis elles passaient à la couleur tragique du sang répandu; près de la grande porte, elles devenaient noires; les violes et les cithares y ressemblaient à de sombres escargots géants grimpant vers la corniche en régulières théories. Muets et massifs, les pianos, les harmoniums, obstruaient le passage. Clara demeura debout près d'une harpe dorée dont la volute reflétait la lumière lointaine. Elle s'efforçait à déchiffrer l'intention royale. Peut-être était-ce un congé qu'avec tant de mystère on allait venir lui signifier ici. L'humiliation qu'elle ressentit à cette pensée stimula encore son orgueil de libertaire.
Une stalle de chêne était adossée au mur. Après un long quart d'heure d'attente, Clara, lassée, vint s'y asseoir. Elle rêvait dans la demi-
somnolence de l'extrême fatigue. Là-bas, au fond de l'immense pièce, la petite ampoule électrique, ressemblait à une étoile dans la nuit. Un peigne d'écaillé tomba des lourds cheveux de la jeune femme; à ce choc, des cordes semblèrent frissonner, il y eut un concert singulier, presque imperceptible, de plus de cent instruments vibrant ensemble. Le frémissement s'en éteignit lentement. Tout se tut. Le silence absolu régna dans cette chambre d'harmonies, comme dans une basilique. Le pâle visage penché de Clara endormie paraissait un visage de cire.
Soudain elle eut un sursaut, ses yeux s'ouvrirent, elle fut debout : la porte à deux battants s'était entre-bâillée, et une forme blanche hésitait sur le seuil. Wolfran V était là, en colonel des gardes blancs, tel qu'il lui était apparu la première fois, lors des fêtes de la Glace. Quand il l'aperçut, dressée devant sa stalle, la main sur l'accoudoir, dans la posture d'une femme qui accorde une audience, il se dirigea vers, elle de son allure nonchalante et légèrement hautaine.
— Ah! mademoiselle Hersberg, murmura-t-il quand il l'aborda.
Elle vit ses traits si douloureusement contractés, ses yeux, qui la pénétraient jusqu'à l'âme, si pleins de désolation, que les mots qu'elle avait préparés, elle les oublia soudain. Elle demeurait muette, illisible; elle prit en tremblant la main que le souverain lui tendait. Il dit :
— Voilà une affreuse journée!
Clara se contenta de demander :
— Combien de morts?
— Dix-sept.
— Ali! soupira-t-elle en détournant la tête. Wolfran leva les bras, ses lèvres allaient
commencer une phrase; mais il se tut, ses bras retombèrent dans un geste d'accablement et d'impuissance. Alors Clara, d'une voix mal assurée, se mit à réciter l'objurgation préparée :
— Us étaient venus paisibles et confiants..., ils s'adressaient à Votre Majesté comme à leur...
Mais elle comprit soudain qu'elle mentait, car ils étaient venus en vérité haineux et pleins de défiance, comme un troupeau qui s'insurge contre son maître, et elle n'osa pas achever. D'ailleurs, Wolfran lui fit signe de s'asseoir dans la stalle de chêne, et avec ce mélange d'autorité et d'affablité dont il était coutumier :
— Il y aura des répressions sévères ; désirezvous beaucoup que Kosor soit épargné? Je sais qu'il vous est cher, et j'aurais du chagrin à vous contrister. C'est pourquoi je suis venu ce soir. Avant une heure, il doit être arrêté dans une maison meublée du faubourg où il s'est* caché et dont voici l'adresse. Johannès Karl et Conrad étaient déjà pris tout à l'heure. Le vieil Heinsius l'est, sans doute, au moment où je vous parle. Je veux un exemple sérieux et que mon peuple perde l'habitude de ces mouvements d'ensemble
qui sont des à-coups de révolution et finiront toujours dans le sang. Kosor était le chef de celui-ci. Il sera poursuivi avec la dernière rigueur. Je ne vous le cache pas; ce sera la longue détention. Cependant, de vous à moi... Voici un laissez-passer du ministre de la police qui vous permet un dernier entretien avec votre ami. Je m'engage à ce que d'ici une heure sa liberté soit respectée. Voyez ce que vous pouvez faire dans ce délai*; vous avez à choisir entre diverses ressources, telles que la voiture close et le train de Berlin à cinq heures cinquante-huit... Vous serez seule responsable, s'il y a évasion,.. Il eut un vague sourire et reprit :
— Néanmoins, tant qu'il sera en territoire lithuanien, les poursuites pourront être exercées contre lui» Actuellement, un cordon d'agents cerne son refuge, mais je vous le répète, pendant une heure encore il sera libre.
Clara écoutait haletante. Elle dit enfin :
— Votre Majesté lui accorde l'exil...
— Je ne lui accorde rien du tout, mademoiselle Hersberg, dit le roi se redressant brusquement. C'est à vous que je veux donner toute licence de le voir une dernière fois, connaissant l'ingéniosité des femmes et à quoi je m'expose... Ismaël Kosor est un illusionniste dangereux. Il y a entre cet ami du peuple et moi cette différence qu'il se réjouit du sang versé et que moi j'en ai subi une torture. Il recommencerait volontiers
la tentative d'aujourd'hui. S'il reste dans l'inca pacité de nuire à la nation et que vous ayez une grande joie à le sauver..., pendant une heure mes yeux seront fermés.
— Ah! Sire, dit-elle le cœur gros, comme un enfant qui va pleurer, je n'ai pas compris de tout ce jour la conduite de Votre Majesté; j'aurais voulu comprendre pour me soumettre, mais non, je ne puis pas, je ne m'explique rien.
— Vous m'avez maudit?...
La tête de Clara fléchit dans un mouvement d'aveu.
— Il ne faut pas me maudire, mademoiselle Hersberg, jamais; il ne le fallait pas aujourd'hui surtout où j'ai tant souffert. Quand on gouverne un peuple, voyez-vous, on ressemble à l'homme qui tiendrait dans sa main la clef d'une écluse formidable. Est-ce qu'on doit être sévère pour lui, même lorsqu'on ne s'explique pas tout le jeu de ses mouvements mystérieux? Ah! il est dur d'être responsable à ce point... Je sens la Lithuanie entière frémir... Mille désirs divers et contradictoires montent vers moi... Tous les partis se réclament de la vérité et de la justice. Mais moi je sais qu'il n'y a qu'une vérité, et je conduis mon peuple à sa lumière. Je sais où je vais, je sais où je vais, par le tonnerre du cieli
Il était blême, tout contracté, un spasme le secoua et tout seul dans cette pénombre où il se dressait, blanc comme un marbre, il parut à
Clara plus grand qu'un homme. L'essence de la monarchie lui fut révélée dans un éclair. Elle avait vu le roi.
Et il restait là, perdu dans ses pensées. Ses yeux fixés dans le vague y contemplaient sans doute encore la foule et non point la fourmilière humaine qui avait un moment, le matin, envahi la ville, mais la multitude même de son peuple avec ses passions, ses besoins, ses misères, sa véhémente soif de bonheur.
— Ah' soupira Clara, brisée, peut-on savoir où est la vérité?
Wolfran, revenu aux contingences, tira sa montre
— Mademoiselle Hersberg, vous n'avez plus que cinquante-deux minutes.
Elle tressaillit, le regarda, il lui souriait affectueusement et elle s'en trouva toute réconfortée,
— Je remercie Votre Majesté, balbutia-t-elle. Cette fois, il lui prit les deux mains qu'il garda
dans les siennes une seconde
— J'ai voulu vous donner une marque d'estime, dit-il.
L'image d'Ismaël était encore lointaine et confuse dans l'esprit de Clara, au moment où sa voiture, dont elle se servait pour la première fois, arrivait à la ruelle avoismant le port marchand où se cachait le fugitif. La scène de la salle de musique avait laissé en elle un souvenir trop vif.
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Elle revoyait sans cesse Wolfran dans sa tunique blanche, surchargée de passementeries, de décoration», si divinement impérieux, si troublant de certitude et de sécurité devant l'angoisse populaire : « Je suis où je vais! » Véritablement il s'érigeait devant le regard de son âme pareil à une lumière vigoureuse et stable, un phare puissant au milieu de la mer, la nuit. Mais elle allait à Ismaël, il fallait penser à Ismaël, il fallait sauver Ismaël. Et elle se disait : « Quelle sensibilité cache le cœur de ce prétendu tyran, quelle délicatesse pour épargner, en dépit de tout son entourage, l'homme que j'aime. »
La voiture s'arrêta devant une maison haute et noire où, d'étage en étage, apparaissaient des fenêtres éclairées.
Au même instant, bien qu'une minute auparavant la ruelle eût paru déserte, quatre agents en civil entourèrent la jeune femme et, brutalement, lui interdirent l'accès de la maison meublée. Mais elle fit voir le laissez-passer du ministre de la police, qui fut examiné avec curiosité et pendant un long moment. Enfin, on lui permit d'entrer. A l'entresol, une grosse femme lui demanda ce qu'elle voulait et la conduisit à la chambre où se cachait l'homme traqué. Elle ouvrit. Ismaël Kosor, les bras croisés sur son torse maigre, attendait l'arrestation. Il vit Clara, poussa un cri :
— Toi! c'est toi!
— Pauvre ami! dit-elle, saisie de pitié, pauvre
ami!
Le compagnon de son enfance, le frère qui avait embelli d'une si forte tendresse ses premières années, l'homme silencieux et passionné dont l'amour dorait aujourd'hui sa glorieuse jeunesse comme un astre lointain dont on ressent la bienfaisante chaleur, était là devant ses yeux, pauvre, banni, traqué comme une bête. Les cités le repoussaient, les lois l'accablaient, la société le vomissait, il n'était plus qu'un vaincu; ses hardiesses du matin avaient abouti à un massacre, et l'on voyait encore du sang couleur d'encre sur ses vêtements en désordre. Il subissait la honte de l'échec et celle de la réprobation. Clara le serra contre son cœur en pleurant.
— Tu ne seras pas pris, murmura-t-elle, je viens te sauver.
— Comment le pourrais-tu : la maison est cernée, la fuite est impossible.
— Viens, lui dit-elle, viens avec moi, j'ai obtenu...
— Quoi, interrompit-il, les yeux caves, béants, et un tremblement aux membres, nous fuyons tous deux? Tu veux? Tu es venue me prendre?
Et comme devenu fou soudain, avec un rire de bonheur suprême qui transfigurait le farouche meneur en une apparition de la béatitude humaine :
— Nous partons tous les deux? Tu vas être ma
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femme enfin, tu m'aimes assez pour cela? Où m'emmènes-tu? Non, je ne veux pas le savoir, que ce soit au bout du monde ou dans le désert que m'importe... Je ne suis qu'un homme à la lin. Ah! comme nous nous aimerons!
Clara sentit une telle force dans cet appel, que prise de peur, elle se rejeta en arrière comme à l'aspect d'un abîme. Non, non, elle ne voulait pas! L'illusion du malheureux l'irrita au lieu de la toucher; elle le détrompa vite avec une sorte de plaisir qui démentait sa bonté coutumière.
— A quoi songes-tu? Puis-je quitter Oldsburg? Je te dis que j'ai obtenu la faveur d'une dernière entrevue avec toi, et que ton arrestation soit retardée d'une heure. Pendant ce délai, je t'emmène dans ma voiture jusqu'à la gare, tu prends le train de Berlin, demain tu seras loin de la Lithuanie, en sûreté.
Il la regardait, hébété. Il dit :
— Tout seul?... A quoi bon?
— Si tu demeurais ici une demi-heure encore, demain ce serait le cachot, les fers et la longue captivité. Le gouvernement paraît disposé aux pires représailles, mon ami, mon pauvre ami!
— Le gouvernement, dit-il, je le méprise; le roi n'est qu'un assassin. Ah! si tu avais vu comme moi nos frères tomber sous les balles de sa garde! Des femmes foudroyées, un projectile dans la gorge, et qui ne pouvaient pas mourir...
J'ai vu cela, moi! Qu'avaient-ils fait, cependant? Appelé Wolfran, éperdument, dans leur détresse! Ah! le beau monarque à la gloire facile! Mais son heure viendra, je le jure!
Clara devint toute blanche.
— Des nécessités s'imposent, déclara-t-elle doucement, de dures nécessités, à ceux dont c'est la fonction de maintenir l'ordre.
— L'ordre? ricana Kosor, iln'y a d'ordre véritable que dans la justice et l'égalité, tu le sais bien.
Elle reprit avec plus de vivacité :
— Viens, il est temps de partir. Je sais que les décisions sont formelles et qu'on ne te touchera pas avant l'heure.
Il demanda de qui Clara tenait cette grâce. Elle dit qu'elle la tenait du roi même. Alors il s'obstinait à n'en vouloir plus profiter.
— D'ailleurs, je ne me soucie plus de rien. Quand je t'ai vue, j'ai eu un coup de folie. Il m'a semblé que le soir bienheureux que j'attends était arrivé après l'épouvantable journée que j'ai vécue. Je ne savais ce que je disais. A présent, tout m'est égal.
— Viens, supplia Clara. Les minutes fuient. Encore un peu, et ce serait trop tard.
- — Que ferai-je là-bas?
— Tu travailleras, tu étudieras, tu chercheras encore la vérité.
— La vérité, je l'ai trouvée.
« Hélas! pensa Clara, tout le monde la posdonc! »
Et elle détourna la tête. La chambre meublée lui apparut dans la laideur de ses tentures de serge rouge. Le luxe du palais avait lentement instruit ses yeux. Elle souffrait d'entendre les paroles passionnées d'Ismaël dans ce décor trivial. Elle se pencha encore vers lui.
— Je suis presque riche, maintenant; tu ne manqueras de rien, tu laisseras la cordonnerie, tu retourneras aux nobles travaux de notre bon maître.
— Le travail des mains est le plus noble de tous, dit orgueilleusement le révolutionnaire.
Clara expliquait à présent :
— Il m'eût été doux de te suivre, mais alors, quelles ressources aurions-nous eues? L'humble place que je tiens au palais suffît à nos doubles besoins. Je reste pour te donner le signal du retour.
Alors il se résigna et franchit la porte derrière elle. Ils tâtonnèrent ensemble dans l'escalier obscur. Clara redoutait la rue et l'éventualité d'une scène que Wolfran n'eût point suffisamment prévue. Mais les ordres avaient été donnés minutieusement. Pas un officier de police ne fut aperçu. Haletante, elle poussa Ismaël dans le coupé en jetant au cocher le nom de la gare d'Allemagne. La voiture fila. Toi^s deux se taisaient. L'un était un automate inerte, l'autre
brûlait d'une fièvre étrange. Quand les feux qui, chaque soir, illuminaient la façade de la gare, apparurent, Ismaël saisit Clara, l'étreignit désespérément dans l'ombre de la voiture. Il ne dit qu'un mot :
— Te reverrai-je?
— Mais oui ! fit-elle en se dégageant.
Elle courut prendre son billet. Des sifflets retentirent. Ils se serrèrent la main en silence. Un flot de voyageurs passait, Kosor s'y mêla. Un moment encore, Clara put suivre des yeux la tête aux boucles noires, trop grosse pour les épaules grêles; puis elle cessa de voir le fugitif : il avait gagné la voie.
Une impression d'allégement, de délivrance envahit Clara. Elle voulut se l'expliquer en murmurant : « Enfin, il est sauvé! »
Comme elle franchissait le portique de la gare, un sourd grondement l'avertit que le train partait. Son allégresse redoubla, une allégresse obscure qu'elle attribuait, par illusion, au service qu'elle venait de rendre à son frère d'adoption. Cependant, elle renvoya sa voiture et voulut regagner le palais à pied.
La ville se ressentait encore de la convulsion du matin. Toutes les boutiques étaient closes comme au soir d'une fête, mais par endroits des arbres avaient été saccagés, et les chaussées demeuraient désertes. De temps à autre une patrouille de gardes à cheval dont les manteaux
blancs flottaient au vent de la nuit apparaissait Ils arrivaient au galop, à grand fracas, arrachant au pavé de la poussière et des étincelles; ils allaient droit devant eux. Quand ils avaient disparu, le crépitement des fers retentissait encore au loin dans le silence.
(llara éprouvait de grands troubles d'esprit. Elle se voyait impuissante à juger l'acte royal. Ni l'approuver, ni le condamner. Pourtant, que serait-il arrivé si l'on eût lâché la bride à cette multitude surexcitée autant par l'alcool que par la passion révolutionnaire? Sans nul doute, l'envahissement du palais, l'insurrection, la faillite du pouvoir, et ensuite?... Étaient-ils prêts, eux, les unionistes, à improviser incontinent un Etat organisé? Mais, en cheminant, elle atteignit la rue du Beffroi. La fusillade avait éclaté jusque-là; elle aperçut à terre une flaque de sang, un peigne de femme, et des débris blancs sanguinolents pareils aux déchets de quelque abattoir. Et son cœur, gonflé de pitié, lui fit concevoir de plus profondes incertitudes. N'avait-on pas fait bon marché dévies humaines?...
Enfin, au bout de la rue, le palais royal dressa ses clochetons, ses ogives, ses pinacles, ses lucarnes, ses ferronneries. Cette souveraine beauté dominait les horreurs de la vie. Un apaisement se fit en la jeune femme. Wolfran était là. Elle allait savoir...
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