QUATRIÈME PARTIE
— Eh bien, mademoiselle Hersberg, est-ce l'engin qui m'est destiné que vous fabriquez là?
En blouse blanche, penchée sur un verre où elle agitait une poudre noire, devant la baie centrale du laboratoire, Clara sursauta. En entendant frapper à la porte, elle avait cru reconnaître la main de son élève. A cette voix, elle se retourna, vit le roi et le duc Bertie. Ils arrivaient à l'improviste, tous deux en veston d'intérieur, Wolfran qui gardait une inconsciente majesté jusqu'en ce déshabillé matinal; le duc, frileux et serré dans l'étroit vêtement de laine,
— Ah! si Votre Majesté vient pour m'arrèter, dit en riant la chimiste, elle a bien d'autres motifs...
On était au lendemain de cette séance fameuse du parlement lithuanien, où le gouvernement, interpellé par un délégué républicain « sur les massacres de la place d'Armes », s'était défendu par l'organe du grand maréchal d'Etat. Le duc de Zoffern avait, en effet, répondu par un discours mémorable de politique générale où Ton avait cru entendre les échos du règne précédent. Sans ménagement, sans réticence, le vieux géant avait laissé parler son intransigeance en dénonçant le péril unioniste et les complaisances coupables dont les intellectuels favorisaient ce mouvement. C'était un coup de tonnerre dans le ciel bleu du gouvernement libéral. Certes, il avait totalement oublié de présenter la monarchie sous cet appareil discret, réservé, moderne dont aujourd'hui doivent user les rois. Sous sa moustache farouche, ses lèvres n'avaient laissé passer que des mots de puissance et de répression. Après ce discours, la situation était celle-ci : il avait de beaucoup dépassé les intentions de Wolfran V, poétiquement épris de liberté et de dignité -nationales ; il avait même mal interprété les désirs politiques du duc Bertie, dont l'idée avait été d'inventer un complot unioniste qui eût permis de rechercher jusqu'aux intellectuels, inspirateurs inavoués du parti, et d'arrêter leur zèle. Le soir, au palais, un conseil secret et tumultueux avait été tenu entre les trois personnages qui dirigeaient le destin lithuanien. Wolfran, fougueux comme un jeune
homme, et le vieil homme d'État s'étaient pris de querelle, mais d'une querelle tragique où l'un, écumant de colère et étouffant de réserve, de contrainte religieuse, clamait magnifiquement sa théorie du pouvoir absolu, pendant que l'autre, dilettante et sentant ce joug du vieux serviteur, en arrivait aijx mots cruels. Il était une heure du matin quand le duc de Zoffern jeta au roi sa démission. Wolfran l'eût acceptée, excédé qu'il était de la doctrine et de l'autoritarisme du grand maréchal. Mais un troisième acteur silencieux avait assisté au drame. Il y avait jusque-là joué le rôle de secrétaire modeste et curieux. C'était monseigneur Bertie, duc d'Oldany. A ce moment, il intervint. Il affecta de voir une boutade dans la menace du vieillard. Au fond, il était très effrayé. Il avait senti mieux que Wolfran ce qu'un roi pouvait faire d'un instrument si' puissant et l'éclat qu'une monarchie modernisée tirerait longtemps encore de cette vieille et superbe colonne qui soutenait le trône depuis un quart de siècle. Le maréchal était, dans le monument constitutionnel tout neuf, le morceau de l'architecture antique, somptueuse et noble, qui stylise l'édifice. Bertie le lui dit carrément :
— On ne peut pas se passer de vous, duc, vous êtes la Tradition.
Wolfran comprit et repoussa le défi de l'insupportable censeur. Tout s'arrangea. L'idée de complot subsistait claire et nette; on irait jusqu'à
invoquer le délit d'opinion à propos des fonctionnaires du corps enseignant suspects de sympathies unionistes; et les perquisitions allaient commencer.
C'était au matin de cette nuit historique au cours de laquelle devait s'orienter la politique d'action de Wolfran, qu'il arrivait souriant et léger au laboratoire de Clara, ayant aux lèvres un mot de cette blague française dont une madame de Bénouville jeune, pimpante et lointaine lui avait jadis donné la clef.
— Voyons, mademoiselle Hersberg, demanda le duc Bertie, pour quelle raison seriez-vous arrêtée? Mettons les choses au point...
Et, faisant tomber son lorgnon, il fixait sur "Clara son regard aigu qu'adoucissait un peu le voile des cils pâles.
Elle le détestait, mais en subissant le curieux prestige de son intelligence. Il était d'une surhumaine lucidité. Puis c'était une âme profonde et machiavélique de dictateur. Au surplus, il ne lui avait jamais témoigné que de la sympathie et il semblait aujourd'hui lui en montrer d'une qualité plus intime.
— Mais le complot? interrogea- t-elle en essuyant au torchon ses belles mains noircies ; il me semble, monseigneur, qu'on y trouverait bien
, matière à m'inculper...
— Oldany, disait le roi qui s'était approché de la table d'expériences et revenait à sa plai-
santorio, dites-moi si cette poudre n'est pas suspecte!
— Les bombes? cela n'existe pas, lança le duc.
— Et puis, après tout!... lit Wolfran.
Et il eut un geste d'élégante insouciance. Clara prit la parole :
— Votre Majesté peut avoir des ennemis politiques; mais ce sont des philosophes et point des assassins.
— Laissez donc, dit Wolfran, vous verrez que j'y passerai comme les confrères...
— Il ne faut pas cultiver cette idée; elle est déprimante, observa le duc.
— Mais non, elle est piquante, je vous assure; elle vous crée un état d'âme singulier. D'abord cela devient une habitude et toute habitude est agréable à l'homme. On sort, il fait beau, on goûte un instant le charme de vivre et l'on dit : « Peut-être sera-ce au détour de cette rue, au coin de cette place, au bout de cette avenue. » Et l'on attend. C'est, en expectative, l'inconnu de la mort, l'éclat de la foudre, la gloire d'être anéanti au plein de sa vitalité : le coup de théâtre ne va pas sans beauté. Je ne saurais dire quelle sérénité un peu passive vous donne une telle espérance.
A la vérité, depuis l'attentat du faubourg, la menace latente semblait s'être précisée. Les imaginations en étaient obsédées, le conseil des ministres avait émis le vœu que le roi fit doubler
son escorte, et de nouveau l'idée de l'automobile blindée avait hanté les esprits. Mais Wolfran s'égayait de tant de précautions et de zèle. Il avait coutume de dire que la minute où, d'aventure, la vigilance s'endort, est précisément celle que choisit le destin opiniâtre, et que cette minute-là est inévitable. Et il laissait aller, sincèrement dégagé de toute inquiétude. Son seul souci était la peine où vivaient les deux tendres femmes qui l'adoraient : la reine et l'archiduchesse.
— Ah ! si ma femme et ma fille n'étaient point si anxieuses, je vous assure que moi!...
Et il riait d'un beau rire de santé, de paix et de vie qui défiait la mort. Mais une lame froide avait touché Clara au cœur. L'image de l'attentat se dessinait à ses yeux avec la couleur de boucherie, de carnage, qu'elle était trop avertie pour ne point concevoir. Un jour, un garçon de laboratoire, qui travaillait sous ses ordres à l'amphithéâtre, s'était fait, par imprudence, sauter le bras en manipulant un explosif. Elle revit l'horrible aspect des chairs déchiquetées. Elle considéra un instant Wolfran plein de force, dans l'attrait de sa jeune maturité. Les répressions qu'on préparait allaient réveiller tant de haines... Et elle ne proféra pas un mot. La blancheur de son vêtement de travail dissimula celle de son visage. Le duc Bertie, avec un évident désir de plaire, s'écria :
— Tout cela no nous dit pas s'il faut arrêter mademoiselle Hersberg.
— Estimez-vous, monseigneur, que je sois dangereuse pour l'ordre établi?
— Quand une personne de votre valeur professe une opinion, elle est toujours dangereuse pour ses adversaires, mademoiselle.
— Je suis unioniste, dit-elle, se reprenant à sourire.
— Evidemment, dit le duc, dont la bouche exprimait toute l'ironie et tout le scepticisme où il excellait.
— Je suis la fille de cœur du docteur Kosor.
— Nous le savons,
— Je suis engagée au meneur qur est en exil sous la menace d'une arrestation.
— C'est encore acquis.
— J'ai alimenté la grève de mon argent.
Elle le déclara fièrement, poussée par un étrange besoin de franchise et d'abandon.
— Nous ne doutions pas que la femme généreuse et sensible que vous êtes en eût agi ainsi.
Elle passa lentement la main sur son front.
— Et je sais tout de l'Union... les noms, les règles, les projets.
— Aussi nous garderons-nous de vous inter-
roger.
Elle dit encore, et ses beaux yeux s'emplirent de larmes :
— La maison que j'ai héritée de mon père
adoptif est pleine de ses lettres, des lettres de Yhomme qui m'aime et de celles de nos amis. Le duc Bertie répondit :
— Nulle perquisition ne l'offensera.
Et le roi songeait :
« Pourquoi se confesse-t-elle de la sorte... pourquoi? »
Cependant, ce simple colloque avait bouleversé Clara au delà de toute expression. Et, dans son extrême émotion, cette fille de trente ans, à l'âme harmonieuse, qui avait scruté les énigmes les plus ardues de la vie physique et de la vie sociale, qui avait donné au monde une substance nouvelle, dont le cerveau en gestation allait créer demain peut-être une branche d'industrie formidable, se sentit le désarroi d'un enfant. Elle ne pouvait plus rien celer de ce que cachait son cœur ; elle le mit à nu, en des phrases qui révélaient ses angoisses présentes r
— Vous me parlez ainsi par bonté, vous désirez voir en moi une amie. Ah! je voudrais, je voudrais que ce fût possible. Tout m'attire ici : la noblesse morale des personnes, l'estime qu'on me montre, le charme de mon élève, la sympathie de Votre Majesté, tout, tout. Je souhaiterais n'être pas une ennemie. Mais jamais ces tendances si douces ne prévaudront contre ma foi, jamais, jamais...
Elle était toute crispée. Les deux hommes l'admiraient en silence, belle et tragique, ses
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lourds cheveux couvrant ses tempes, la courbe opulente de son bandeau noir touchant l'arc léger du sourcil. Kilo était assise sur m ise
basse. Derrière elle, les cornues de verre; les
alambics et les éprouvettes faisaient à sa silhouette un fond de mystère. Nulle part ne pouvaient mieux éclater sa grandeur de savante et sa débilité de femme. Elle était accablée, éperdue. Mais elle se redressa pour chanter le credo qui impérieusement lui montait aux lèvres.
— Je crois au règne du bonheur humain, je crois à 1* avènement de l'égalité parmi les hommes, je crois à l'abolition de la misère; j'ai vu la cité de justice et d'amour, la cité dont chacun des nôtres porte au-dedans de soi, comme en un globe de crUtal, la lumineuse maquette. Les plans en sont dressés, les chiffres prêts, la conception parachevée. L'exécution seule attend. Comment pourrais-je, alors que mes yeux s'emplissent encore dune telle vision, nier un avenir si beau, si cher, revenir à ceux qui maintiennent le passé avec ses douleurs, ses iniquités, ses haines? Je ne puis pas, je ne puis pas.
Un sentiment de pitié les prit devant cette glorieuse jeune femme, coutumière des scienc précises, en proie aujourd'hui à une crise cruelle de doute qui n'était que trop visible. Des deux hommes, le moins susceptible de s'émouvoir qui était l'Irlandais, dit avec une nuance de compassion dans le ton :
— Personne ne vous demande le sacrifice Je vos convictions, mademoiselle Hersberg, vou êtes trop loyale pour qu'on ne vous fasse pas crédit. Essayez seulement de nous comprendre. Au surplus, vous demeurerez toujours *une ennemie très respectée.
Mais Wolfran reprit, d'une voix singulière :
— Avoir vu la cité future et la nier, on le peut. Avoir fait un rêve et se réveiller, est-ce impossible?
— Le réveil est affreux alors, dit Clara.
— Le réveil, c'est la vie, dit Wolfran.
Cette visite dont Clara ne devait s'expliquer l'objet secret que plus tard, allait briser définitivement la glace entre l'unioniste et le prince étranger. Il était venu, lui dit-il, poussé par la curiosité de la contempler à l'œuvre, maniant le feu et l'air, faisant et défaisant les corps. Tout l'intéressait, la chimie autant que le reste, affirmait-il encore ; il aurait voulu tout savoir. Les sciences exactes le reposaient de la politique, science incertaine. Il déclara qu'il n'était pas artiste. Cette phrase s'accompagne toujours chez ceux qui la prononcent d'une intention de mépris pour l'art.
Clara pensa au charmant prince de Hansen, si >ubtil et spirituel, qui effleurait par manière de eu les pensées les plus ardues, toutes les philosor)hies, toutes les opinions, tous les arts, toutes les chimères. Jeune, poète, esprit gracieux, amateur de talent, héros du plus tendre et du plus triste
roman, il demeurait écrasé sous la supériorité mystérieuse Je ce petit homme frôle, fluet, que la nature avait dessiné en grisaille et qui, partout, en paraissant, émettait de la puissance. Le rapprochement entre ces deux êtres dissemblables, elle l'avait déjà fait plusieurs fois avec une arrièrepensée qui la troublait extrêmement. Aussi le duc la fit-il tressaillir quand il lui demanda en examinant du thermium :
— Et que tirez-vous de votre élève? Son Altesse mord-elle à la chimie?
Elle répondit que l'archiduchesse possédait un esprit d'une extraordinaire rapidité, qui précédait souvent les lenteurs de la démonstration.
— Son Altesse est douée des facultés les plus diverses, dit le duc, et cette forte mentalité qui la rend apte à de sévères études n'enlève rien à sa délicate féminité. Il n'est pas possible qu'il existe en Lithuanie d'adolescente plus parfaite, j'entends au point de vue des qualités de l'esprit et du cœur.
L'homme qui persiflait toujours avait dit ces mots gravement, et ses paroles semblaient répondre à une secrète émotion.
— Je l'aime tendrement, fit Clara.
Le duc Bertie, sans rien ajouter, roula entre ses doigts une perle verte de thermium, comme pour en éprouver la mystérieuse température. Clara éteignit un fourneau à gaz sur lequel de l'eau bouillait en chantonnant dans un ballon de verre.
Le silence se prolongea longtemps. Ce fut Wolfran qui, se rapprochant de la jeune femme, reprit la causerie au point où elle avait dévié :
— Quand vous penserez encore à ces choses, mademoiselle Hersberg, venez me voir. Oui, c'est cela, venez un matin après l'heure des rapports. Souvent, le lundi, le cabinet de la Marine n'est pas trop chargé, et j'ai moins de signatures à donner; il me reste parfois un petit quart d'heure libre. Venez le lundi, à I occasion, nous échangerons des idées intéressantes. Inutile de demander d'audience; je préviendrai le colonel Rodolphe., Seulement, je vous prie, n'en parlez pas aux Zoffern,..
Elle remercia. Le prince irlandais déclarait :
— Je suis heureux, très heureux d'avoir visité le laboratoire de mademoiselle Hersberg et vu du thermium. C'est extrêmement curieux.
« Il n'est pçis sincère, pensait Clara, là n'était pas le but de sa démarche. Pourquoi est-il venu ? »
Cependant elle était trop peu femme pour déchiffrer jusqu'au bout les desseins de ce politique.
Après le départ des deux princiers personnages, sans goût au travail, elle éteignit les feux, se dévêtit de sa blouse et revint à sa chambre. On lui remit une lettre. Elle était de Kosor. Elle débutait ainsi :
c< Exilé parla grâce de cette magnanime canaille „ de Wolfran... »
A la fin d'avril, le prince Géo qui, après l'achèvement du buste de l'archiduchesse, s'était retiré à Hansen, revint brusquement à Oldsburg. Clara le sut par sa femme de chambre, qui le tenait d'une camériste de la comtesse Thaven. Elle en eût été vite avertie d'ailleurs par les yeux rougis de son élève chez qui l'arrivée du prince ouvrait toujours une source de larmes. Ce matin-là, Wanda entra tout en pleurs et se jeta dans les bras de son amie.
— C'est fini, s'écria-t-elle, c'est fini.
Et, comme Clara l'interrogeait, elle expliqua en sanglotant que le duc de Hansen avait été mandé au palais par le roi et qu'il allait partir chargé d'une mission dans le Pacifique. Le gouvernement le mettait à la tête d'une commission d'officiers de marine désignés pour inspecter les
colonies lithuaniennes en Océanie et accomplir un voyage d'études au Japon. Sans doute s'agissait-il de préparer un traité de* commerce, peutêtre aussi d'établir une ligne de navigation régulière entre le Japon et les îles lithuaniennes ; mais il s'agissait surtout de briser le dernier lien entre deux cœurs si pleins l'un de l'autre.
— C'est fini, répétait-elle, je ne le reverrai plus.,.
— Vous le reverrez, au contraire, pauvre petite Altesse, disait Clara, cette croisière ne sera pas éternelle.
— Elle ne sera pas éternelle et Géo reviendra, mais alors moi je n'aurai plus le droit de h revoir.
Clara comprit qu'une archiduchesse n'est point libre de sa personne, que cette jeune fille supérieure, malgré l'originalité de son esprit, sa forte vie morale et les tendresses passionnées de son cœur, serait offerte comme une prime d'Etat et au gré des intérêts publics à tel ou tel prince indifférent. Elle n'était qu'une captive. On l'arrachait à l'homme qu'elle aimait pour la donner ailleurs, mais à qui ?
— Ah ! Clara, disait-elle, et c'était pitié de l'entendre expliquer ainsi sa misère, ce ne serait rien que de perdre Géo si j'avais au moins le droit de garder son souvenir.
— Je comprends, fit l'unioniste indignop, on fera trafic de votre amour et le don de vous-même
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sera le nœud d'une combinaison politique. On vous mariera malgré vous, à quelqu'un que voua méprisez. Voilà où mènent les gouvernements individuels.
— Je ne méprise pas celui auquel on me destine, dit Wanda, seulement je n'aimerai jamais que Géo...
— Si celui qu'on vous a choisi est un honnête homme et s'il sait vous connaître, Altesse, il ne se prêtera pas au marché, à moins qu'il ne vous aime.
— Je ne sais pas s'il m'aime, je ne sais s'il aime autre chose que gouverner» C'est une âme de sphinx que je n'ai pas pénétrée. Nul ne l'a connu. Cependant je l'estime, sans même concevoir pour lui l'ombre d'une sympathie.
— Qui est-ce? demanda enfin Clara.
L'archiduchesse, avec une gêne de pudeur que
ce nom, en lui rappelant l'offrande forcée de sa personne, éveillait toujours, prononça :
— Monseigneur Bertie...
Le lundi qui suivit, après l'heure des rapports, Clara ayant abrégé ses travaux sç^ rendit chez le roi. L'aide de camp favori, le colonel Rodolphe, sourit en la voyant ses yeux de myosotis flétris dans son grand visage glabre lui firent un signe d'intelligence, et il ouvrit la porte du cabinet royal.
Wolfran, en petite tenue de général, Aine ciga-
rette à la bouche, une boîte d'allumettes en or ciselé entre les doigts, s'apprêtait à fumer. En apercevant la visiteuse, il rejeta sur son bureau la boîte et la cigarette et vint à elle.
— C'est bien de n'avoir pas oublié le rendezvous, mademoiselle Hersberg, lui dit-il.
— Sire, il y a des rendez-vous trop honorables pour qu'on les oublie, reprit l'unioniste.
— Oh ! oh ! fît le roi en riant d'un bon rire, vous vous pliez tout à fait au cérémonial
' Us s'égayèrent ensemble une seconde. Clara, malgré la familiarité de cet accueil, avait toujours cette oppression légère qui l'avait gênée à la première audience, alors que Wolfran était encore pour elle le monarque inconnu. Sa voix en était même un peu altérée. C'était une incompréhensible nervosité.
*— Ah ! sire, dit-elle enfin, je ne suis pas venue pourtant réciter des formules; je devine que vous les abhorrez d'ailleurs, que votre âme moderne cherche la simplicité, la vérité, que tout cet appareil suranné dont la monarchie s'embarrasse encore, vous pèse; à peine le mot de Majesté peutil monter jusqu'à mes lèvres, en dépit de toute l'autorité morale que je sens en vous, lorsque vous voulez bien cafter avec moi.
Plein d'une indulgence extrême, Wolfran s'amusait visiblement d'entendre cette révolutionnaire s'exprimer avec tant de liberté. L'idée de s'offusquer ne lui vint pas. Mais il dit :
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— Mademoiselle Hersberg, j'estime trop vôtre
esprit et vous m'inspirez trop de confiance pour que jo ne sois pas absolument sincère avec vous. Je mentirais si je professais pour les formes Heures du respect nécessaire au pouvoir royal, un culte absurde. Je mentirais si je me prétendais partisan de l'étiquette rigoureuse. Je ne suis qu'un homme, et parfois un homme plein de misères; je ne singe aucune divinité. Mais- si l'individu est peu de chose, la fonction est grande, assez grande pour n'apparaître que dans une gloire. Croyez que mes goûts sont modestes et que j'administrerais volontiers le royaume du sein d'une de ces maisons paisibles et de petite apparence que beaucoup d'intellectuels habitent dans le vieux quartier du couvent Sainte-Marie. Mais si le roi vivait aujourd'hui de la sorte, la royauté, sachez-le bien, toucherait à ses derniers moments.
Il se sentait écouté avec cette attention docile qui engage tant un homme à parler. Il continua dans un complet abandon •
— Entre nous, je puis énoncer hardiment cette vérité : moins vaut l'individu, plus la fonction doit s'envelopper de faste. Du temps où les empereurs se couvraient d'éclat à la tête des armées, ils auraient pu, à la rigueur, régner dans une de leurs métairies. Mais nous ne sommes plus guère que des hommes de bureau. Nous compterions à peine aux yeux de nos sujets si nous n'avions pas
autour de nous la somptuosité architecturale d'un palais, le luxe d'une cour, la richesse des costumes, les représentations d'une garde brillante, et jusqu'à ce langage spécial qui fait que, nous parlant, on s'adresse à quelque chose de plus grand que nous, qui nous recouvre comme un vêtement étincelant et qu'on nomme d'un mot auguste : notre majesté...
— Mais, objecta Clara, -que cette explication avait frappée, n'est-ce pas tromper le peuple que de faire usage, pour le gouverner mieux, d'un système d'illusion?
— L'illusion n'est qu'apparente. La réalité du pouvoir royal est une force redoutable qui mérite ce culte. Les hommages dépassent le roi, montent jusqu'à la monarchie elle-même.
Clara dit pensivement :
— Il me semble..., je croyais plus conforme au principe royal que l'honneur allât à la valeur même de l'homme. Je veux dire... tant d'idées se présentent à mon esprit depuis quelque temps, et avec une si forte autorité, que j'exprime là un sentiment obscur plutôt qu'une opinion .., bref, je voyais très bien l'étiquette et le cérémonial comme une reconnaissance du pouvoir individuel; un acte de foi en la valeur personnelle de Votre Majesté.
— Un roi imbécile eût subi les mêmes hommages, dit Wolfran.
— Voilà bien ce qui me révolte, conclut la libertaire.
Le roi sourit et laissa échapper trois mots :
— Moi aussi, autrefois ..
Il se tut. Le silence se prolongea quelques minutes. Quel était donc, pensait Clara, ce pa singulier, couvert d'un voile que nul ne soulevait ici, cette lacune dans les souvenirs de madame 'de Bénouville, cette époque de la vie du prince que, si prolixe par ailleurs, la vieille gouvernante narrait d'un soupir? L'étape comprise entre la vingtième et la vingt-cinquième année de Wolfran demeurait mystérieuse. Des discussions politiques avec le vieux roi Wenceslas suffisaient-elles à expliquer tant de réticences? Et Clara interrogeait du regard cet homme subtil, frémissant et ardent, dont la mentalité correspondait parfois si étrangement à la sienne. Elle l'évoquait jeune, à vingt ans... Aujourd'hui, ses yeux lumineux et rêveurs semblaient posséder toujours cette jeunesse passée...
— Parfois encore, reprit-il, je me surprends à oublier la stricte observance de ces pratiques. Mais j'ai un cerbère attentif dans la personne du vieux Zoffern; il me rappelle à l'ordre, Cela vous fait rire? Il a raison cependant.
— Ma"is la dignité humaine .....
— Mademoiselle Hersberg, dit Wolfran, je vous supplie, pour la vérité, pour l'honneur de votre cerveau féminin au bel équilibre, de renoncer à cette phraséologie unioniste, qui est véritablement néfaste. Les rois s'imposent à
^'imagination du peuple par la splendeur des vêtements, les chamarrures des uniformes, les broderies, les diamants des dames de la cour, et toute ce,tte pompe d'apothéose où ils se réservent d'apparaître. Vous autres, vous vous montrez à lui dans la magnificence des mots, la sonorité des idées creuses, la duperie des formules Vous vous en grisez vous-même. C'est pire. Comment, vous, une femme de science et de mentalité si précise, pouvez-vous donner dans une éloquence si peu substantielle?
Clara ne répondit pas. Ses yeux baissés erraient sur des choses au hasard : un tapis de Perse au pied d'un divan, un vieil escabeau sculpté, une goutte de cire rouge tombée comme une goutte de sang sur une, peau d'ours, près du bureau royal.
— Car, poursuivit Wolfran, quand vous entreprenez au laboratoire une manipulation, vous obéissez à des lois que l'expérience a lentement élaborées, vous prenez une substance et la traitez par les réactifs convenables : vous travaillez dans la vérité, dans la sûreté qu'un long exercice de votre science a donnée aux chimistes. Là pas de théories chimériques et infécondes. Mais quand vous aurez boursouflé la masse populaire avec le levain des mots, Taurez-vous métamorphosée? Qu'en ferez-vous? Justice, Dignité, Égalité, Liberté, autant de belles abstractions dont l'essence doit imprégner discrètement Faction de
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tous les meneurs d'hommes. Mais quand il s'agit de conduire un troupeau humain, troupeau noble, troupeau supérieur, je vous raccorde, mais troupeau, les abstractions perdent leur sens, — des inscriptions sur des bandtemles res qui volent au vent et voilà tout. Une seule théorie s'impose : tenir la main impitoyablement à l'accomplissement de tous les devoirs. Tout est là. Quand chaque citoyen fait son devoir, les droits de la cité sont saufs. Il n'y a qu'un seul mot qui ne dupe pas, qui ne monte pas les têtes, qui soit véritablement puissant, c'est le Devoir. C'est avec ce mot-là qu'un gouvernement est fort. Clara l'écoutait avec fièvre. Il lui semblait qu'elle aimait de telles paroles, si nouvelles. Pourtant, un ressaut de sa foi unioniste la fit s'écrier avec l'accent des vieux sociologues :
— Mais le bonheur, le bonheur humain que nous voulons, que noi*s préparons, pour lequel nous sommes prêts à mourir,..?
— Mademoiselle Hersberg, dit le roi, il est une loi merveilleuse qui veut que le bonheur soit précisément le fruit naturel du Devoir accompli. Voilà un mot qui ne griserait pas le peuple et que vous devriez lui dire, vous qui souhaitez le rendre heureux. Vous avez prétendu le conduire à la félicité par un autre chemin, celui de ses droits..., je le crois long...
— Le Devoir souvent n'est que douloureux, objecta Clara.
— Écoutez, reprit Wolfran, je vais vous dire une légende, presque un évangile : Il y avait une fois une archiduchesse belle comme le jour...
Il s'efforçait à sourire, mais des larmes montaient à ses yeux et démentaient l'enjouement qu'il eût voulu garder. Il continua :
— Elle était aimée d'un jeune prince comblé des dons les plus charmants de l'esprit et du cœur, et elle le chérissait peut-être plus encore qu'il ne l'aimait lui-même. Leur tendresse avait la douceur, l'héroïsme et la pureté de celle qui a rendu immortelles les plus poétiques amours du passé. Ils ne vivaient que l'un de l'autre. Mais l'archiduchesse portait en elle en grande partie les destinées de son pays. Il n'était pas bon qu'elle s'unît à son prince. Les raisons les plus hautes, les plus redoutables le défendaient... •
— Ah! quelles raisons? s'écria Clara qui devenait anxieuse et qui se refusait, comprît-elle tout le système royaliste, à admettre cette clause des mariages politiques.
Et le père, dont la voix tremblante n'était plus qu'un chuchotement, continua, torturé :
— Ici, la légende devient secrète, et seuls la connurent ceux que leur rang, leur naissance ou simplement leur mérite faisaient les naturels, confidents des princes. L'archiduchesse était la fille d'un roi auquel des devins avaient annoncé qu'il mourrait prématurément; elle-même jouissait de la vie comme d'un bien précaire; ce
n'était qu'une adolescente et Ton doutait qu'elle atteignît même tout l'éclat de la jeunesse...
Il dut s'arrêter un moment, fit un effort et' poursuivit :
— Et l'héritier du trône était le jeune amoureux de la princesse, né de la souche royale. Mais la grâce, les talents et tout l'esprit qu'il possédait et qui le rendaient le plus aimable des princes, eussent fait de lui un roi détestable. Ses conceptions légères et nuageuses étaient celles d'un imagier plein de rêves, et la tendres#e excessive de son cœur le rendait incapable d'appliquer la justice. Le royaume eût périclité entre ses mains. Ainsi, au bonheur de ces deux enfants était lié le malheur d'un peuple. Le roi le savait, mais sa fille lui était si chère qu'il hésita bien des jours avant de la briser.
L'homme qui se jouait ainsi de sa peine dans un artifice de paroles, Clara le voyait souffrir si cruellement qu'elle ne retenait qu'avec effort des mots de pitié féminine. Combien elle eût voulu lui dire... Ah! savait-elle même ce qu'elle eût dit?... Cependant il continuait :
— Le bonheur du peuple a d'étranges exigences. Il voulait que ce prince charmant fût écarté du trône. Il fallait pour cela que, dans sa courte vie, l'archiduchesse eût le temps de donner naissance à l'enfant d'un autre époux. On l'unit donc à l'homme le plus sage du royaume, le mieux fait pour exercer une régence féconde, le
plus capable de pacifier les Etats agités; et, bien qu'elle ne l'aimât pas, la princesse mit à le prendre pour époux toute la douceur et la docilité de son âme vaillante. Elle ne fut point malheureuse.
— Eh! qu'en sait Votre Majesté? s'écria Clara frémissante.
— Je sais, répliqua le roi, que tout sacrifice comporte sa couronne. On peut souffrir et être heureux. La jeune reine à qui nous pensons en ce moment n'aura peut-être pas, en sa vie délicate, le bonheur qu'elle convoitait. Elle en possédera un autre, plus âpre, assis sur la félicité générale, et son âme en sera inondée.
A ce moment, le grand maréchal d'Etat fut introduit dans le cabinet du roi. Il était prêt pour la séance du Parlement, qui allait s'ouvrir tout à l'heure, botté jusqu'aux cuisses, ses rems puissants serrés dans le drap fin de la tunique blanche, la lourde épée de parade au côté, étincelant de décorations.
— Je suis à vous, Zoffern, lui lança amicalement le roi.
Le maréchal ne souffla mot. Dressant contre la boiserie sa taille d'hercule, le chapeau à panache au bout du bras droit, la main gauche à la garde de l'épée, orgueilleux, imposant, vénérable, il se tenait, sous ses cheveux d'argent, dans l'attitude d'un jeune soldat devant son chef
— Vous m'excusez, mademoiselle Hersberg, dit Wolfran,vIe maréchal me réclame...
Il se leva : Clara prit congfé. De si fortes émotions l'avaient agitée qu'elle en demeurait cor en léthargie. Cependant, en passant devanl te vieux colosse couvert de diamants, d'argent, d'or
et, de soie, et qui signifiait si bien, avec ce lange de hauteur et de respect religieux, le rôle théâtral et nécessaire de l'aristocratie, elle eut une révélation. D'être l'idole d'un tel serviteur, Wolfran se trouvait soudain magnifié.
Sans façon, il lui tendit la main.
— Pensez un peu à ce que nous avons dit aujourd'hui, n'est-ce pas?
Clara leva vers lui son beau visage angoissé. Dès lors, il sentit qu'il possédait l'esprit de cette femme.
Une intimité singulière commença entre le prince et la libertaire. Le cerveau de Clara ne se livrait pas sans lutte. Chose curieuse, des deux Kosor, celui dont la mémoire s'érigeait devant elle plus redoutable, c'était le mort. Ismaël apparaissait comme le philosophe maladroit, le sociologue haineux, l'amant importun. Mais l'immortelle figure du vieux prophète, si pure, si douce, planait constamment au-dessus de la jeune femme, et elle trouvait odieux de le trahir. Elle l'entourait d'un culte. On pouvait voir maintenant sur le bureau de son cabinet, en plein palais royal, la dernière photographie du vieillard au beau front, au sourire inspiré, à la barbe neigeuse, qui avait été le père de l'Union en Lithuanie. A l'heure actuelle, il n'y avait pas dans le
royaume une haine qu'il n'eût allumée, un trouble dont il n'eût été la source, un principe révolutionnaire qu'il n'eût lancé; mais toute la bonté humaine régnait dans ces nobles traits. Et les yeux de cette image ne se posaient pas sur Clara qu'elle n'en sentît jusqu'aux moelles le tendre et triste reproche.
Alors, se sentant glisser irrémédiablement sur la pente royaliste, elle tenta de se reprendre, affamée de paix mentale. Elle retourna à la littérature enfiévrée de l'Union comme un anémique va aux viandes substantielles. Sa bibliothèque contenait les placets, les brochures, les satires, les pamphlets, dont le docteur Kosor avait, pendant cinquante ans, inondé la Lithuanie : elle se contraignit à tout relire
A la. même époque, le complot si fortement conçu par le duc Bertie alimentait copieusement les activités policières. Partout on perquisitionnait chez les unionistes avérés, chez les ex-grévistes qui avaient depuis longtemps repris le travail aux filatures, chez les étudiants, chez des professeurs et jusque chez des femmes du monde.
Si, dans la population marchande, calme et épaisse, de telles mesures de sûreté causaient une satisfaction un peu grossière, les intellectuels libéraux et même loyalistes coftcevaient parfois quelque indignation. On commençait à oublier l'émeute de mars; on estimait que le gouvernement allait trop loin. Une centaine de personnes
avaient été arrêtées. L'Union, privée de ses chefs, était profondément atteinte. Un formidable procès s'apprêtait. Des correspondances étaient saisies partout. Mais Clara avait beau boire à haute dose la liqueur révolutionnaire, elle n'en recevait plus l'excitation et restait froide devant les mesures policières! Elle ne lisait pas un mot qui ne sonnât trop fort ou qu'elle ne vit immédiatement réfuté par l'esprit clair, légèrement sceptique et froidement raisonneur de Wolfran. Quand elle n'allait pas le voir, c'était lui qui, par le souvenir, venait à elle, lui imposant invisiblement sa pensée, discutant la sienne, l'asservissant chaque jour davantage.
Elle recourut alors à un volume d'une viruence toute particulière, écrit contre le pouvoir royal, et où elle pensait trouver des armes contre l'assujétissement intellectuel qu'elle subissait. Publié une vingtaine d'années auparavant, il avait été interdit lors de l'avènement de Wolfran V au trône, retiré du commerce et impitoyablement arraché à ses propriétaires lors de toute inquisition policière dans les demeures privées. C'était le Servage, ou Traité de la condition des peuples régis, petit volume où les initiés prenaient plus de délices depuis qu'il encourait une si sévère prohibition. Clara, grâce à de pieux subterfuges, avait pu conserver l'exemplaire du docteur Kosor, malgré les fréquentes visites que rendait le chef de la Sûreté à la maison
des hauts quartiers. La houle d'obéir au prince
y était présentée avec fougue à tous les chapitres, et la monarchie ne pouvait être décriée, honnie, condamnée en termes plus vifs qu'elle ne l'était là. Clara n'ouvrit pas froidement ce livre. C'était le catéchisme préféré de son père adoptif, pour qui la publication de ce pamphlet avait été uAe joie profonde. On le lui avait attribué; mais luimême en ignorait l'auteur anonyme, qu'il aimait d'instinct, comme le fils de son esprit. Que de souvenirs en ces pages jaunies! Clara croyait y voir errer encore les doigts ivoirins du vieillard. Tel passage, à force d'être feuilleté, avait pris un Ion de parchemin vétusté, et une odeur ancienne de la pipe de bois que fumait le meneur s'en dégageait finement.
Clara relut le petit livre en y relevant mille exagérations qu'elle n'avait point senties jusquelà. Mais elle était femme, et les impressions violentes qui l'assaillirent, rien qu'au contact matériel de ces feuillets, agirent plus en elle qu'un argument. Elle aurait beau faire, c'est à l'Union qu'elle appartenait. On n'échappe jamais à la religion qui vous a pétri l'âme, elle se sentait toujours de la religion humanitaire dont le vieux Kosor avait été le patriarche.
A ce moment, toute cabrée contre l'emprise royale, elle aurait eu des chances d'échapper par un éclat à la domination de Wolfran, si celui-ci eût continué la guerre intellectuelle insinuante et
douce qu'il lui faisait. Mais les circonstances, en les arrachant à des conversations purement spéculatives, allaient donner à l'étrange amitié de ces deux êtres un caractère tout nouveau.
Un matin, madame de Bénouville vint surprendre Clara au laboratoire. Son air était plus secret que jamais; dans son grand visage pâle, ses paupières flétries se baissaient confidentieKement, et elle tendit un billet à Clara en lui disant qu'il venait du roi.
Ce n'était point une lettre cachetée; ces quelques mots seulement, griffonnés à la hâte, sur un carton * « Chère mademoiselle Hersberg, si Wanda vous demande la possibilité de revoir une dernière fois chez vous le duc de Hansen, n'ayez point de scrupule à faciliter, en dehors de moi, des adieux si cruels, si peu protocolaires. Je les ignorerai. Je voudrais les adoucir. Vous le saurez peut-être faire. — Wolfran. »
— Voici ce qui arrive, expliqua la vieille dame en grand mystère. Monseigneur Géo doit rejoindre l'escadre demain matin. Il a dîné hier soir à la table de Leurs Majestés avec le ministre de la marine et divers officiers supérieurs. Les adieux officiels ont été échangés. Il paraît que la pauvre chérie a été plus forte qu'on n'aurait cru et n'a laissé rien voir de son âme. Mais cette nuit toute sa peine s'est ravivée. Elle ne peut pas croire qu'on les sépare à jamais sur cette entrevue d'étiquette. Elle est dans un état d'angoisse indi-
cible. En vérité, je ne retrouve plus en elïe l'enfant d'hier; sou cœur a changé; on croirait qu'une fièvre l'a prise. Elle répète : « Je veux le revoir^ y> j'en ai le droit. Je ne lui ai pas tout dit. Puis, je » veux avoir été tenue dans ses bras, oui, je veux » cela, être dans ses bras une minute, comme sa » femme. » Et je ne reconnais plus ses yeux, si sombres, si tristes... Enfin, tout à l'heure, elle a médité un arrangement, qui était de rencontrer dans votre appartement le prince, qu'elle eût fait appeler là. Elle s'en est ouverte à moi, qui suis, Dieu le sait bien, plus déchirée qu'elle-même. Mais je vous connaissais assez pour douter si vous vous prêteriez à ce jeu délicat et clandestin. Je connais aussi Sa Majesté, dont le cœur s'est formé, je dirai, sous mes yeux... je suis allée le trouver; je savais ce qu'il déciderait; je savais aussi, grâce à son assentiment, délivrer votre conscience d'une alternative douloureuse.
— Tout ce que je puis faire pour Son Altesse, je \e ferai, dit Clara très remuée. Elle sera ici chez elle. Comment dois-je agir?
La vieille dame expliqua que le prince Géo, logeant au petit palais que la famille de Hansen possédait près d'Oldsburg, accourrait en automobile au premier coup de téléphone. Il viendrait comme pour saluer Clara. Ce serait précisément l'heure de la leçon pour l'archiduchesse, les deux pauvres enfants se retrouveraient quelques instants encore.
Clara, en secret, admirait ce sens français des choses de l'amour qui permettait à cette vieille femme rigoureuse, toujours hésitante par ailleurs et actuellement recrue de peine sentimentale, un programme si précis et un tel esprit de décision. Favoriser une dernière scène d'amour, n'était-ce pas de quoi exalter cette vieille imagination de Parisienne romanesque?
Le laboratoire de la tourelle fut choisi pour le lieu du rendez-vous. Les trois femmes l'élurent d'instinct, comme le théâtre le plus noble, le plus pur, et qui corrigeait par son aspect même, dépourvu d'intimité, le côté mystérieux et suspect de leur innocente manigance.
Clara commença d'y attendre le prince. Il devait venir comme à l'improviste. Elle resta donc revêtue de sa blouse d'expérience. La pensée des deux douleurs dont elle allait être le témoin l'oppressait un peu. Elle, si peu nerveuse d'ordinaire, brisa une éprouvette pleine d'un acide qui se répandit sur sa blouse, et le peu d'intérêt que lui offrait une électrolyse commencée la détermina à cesser tout travail. D'ailleurs la porte s'ouvrit brusquement, on entrait sans même frapper : c'était le prince, ardent, haletant et blême, n'ayant qu'à demi compris l'appel qu'on lui lançait, et qui arrivait éperdu, presque fou. Il avait mené sa machine à une allure scandaleuse. Des gouttes de sueur perlaient à son joli front blanc. Il saisit les mains de Clara, et tout suffoqué demanda :
LE METIER Dl<: ItOf
— Eh! bien, ehi bien, qu'jra-t-il?
Une lueur d'espoir brillait dans ses y assombris par la crainte. Clara expliqua tout d'un mot :
— EUé a voulu vous revoir.
L'amour qui gonflait le cœur de ce jeune homme était plus émouvant que rien au monde. Il dit à Clara :
— Ah! mademoiselle Hersberg, faut-il avoir connu une telle jeune fille pour la perdre!
Elle répondit, bouleversée :
— Je vous plains, monseigneur, oh! je vous plains...
Il s'affaissa sur un escabeau proche et se cacha le visage un moment; un souffle profond le secouait. Clara en eut vraiment une grande pitié, mais elle était sans habileté pour panser de certaines blessures, qu'une femme plus simple eût calmées par quelque baume.
— Soyez fort, dit-elle, avec toute la sympathie qu'il y avait en son cœur pour le jeune prince. La vie vous offre encore de beaux horizons; vous avez une œuvre à accomplir, monseigneur.
— Je n'ai plus de force, répondit -il en soupirant, je n'ai plus de vie. C'est Wanda qui était ma force et ma vie.
Elle le considéra, prostré ainsi, sans nerfs, sans vigueur, abattu, vaincu par cet orage amoureux de sa vingt-cinquième année. Et dans un de ces éclairs de lucidité dont on est par-
fois favorisé soudainement, elle envisagea l'état actuel de la Lithuanie, divisée en partis politiques, éprise de nouveautés sociologiques, inquiète, troublée de désirs, incertaine de sa voie, partagée entre son attachement au passé et sa soif d'un renouvellement, enfin dans cette situation morbide qui est proprement, pour les nations, l'heure des révolutions. L'idée que, tout d'un, coup, ce jeune rêveur indulgent et sentimental, dilettante et impressionnable, devenu homme d'État, aurait à fixer le sort de cette masse mouvante, à la conduire, à la refréner peut-être, l'épouvanta. La sévérité de Wolfran s'illumina pour elle. Que monseigneur Géo fît donc de jolies statues...
— L'avoir aimée dix ans..., s'obstinait-il à répéter, l'avoir attendue, appelée, chérie...
Et, s'adressant plus directement à Clara :
— Mademoiselle Hersberg, vous ne pouvez pas savoir combien nous nous aimions !
Elle sentit ses yeux se mouiller de larmes. Mais, à cette minute, ils entendirent un pas qui s'approchait, et ils se turent. Un ballon de verre plein d'eau se mit à chantonner sur le gaz : une flèche du soleil d'avril, traversant les baies de la tourelle, vint frapper des sels d'émeraude et des sels de rubis en deux flacons oubliés parmi les cornues. Six éléments de piles, rangés sur la table, répandaient leurs vapeurs acres.
Enfin l'archiduchesse d'Oldsburg parut. Et
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Clara, étonnée, la vit s'avancer lentement* vêtue de sa robe la plus magnifique, qui chargeait de lourdes guipures ses hanches délicates, ses membres longs et fins de vierge antique. Ses cheveux mousseux: et pales ressemblaient à de la lumière. On ne pouvait lire qu'une suprême joie dans son visage. Ses yeux se fixèrent sur son prince. Elle venait à lui joyeusement, comme pour des noces, et, sans doute, voulait-elle se donner à ellemême l'illusion de cette bienheureuse comédie. Ses prunelles exprimaient une gravité singulière, presque solennelle, mais ses lèvres sourirent et prononcèrent tendrement :
— Géo!
Ils vinrent l'un à l'autre; leurs mains s'étreignirent et ils s'entre-regardaient sans rien dire.
— Oui, regardez-moi, murmura enfin Wanda d'une voix singulière, emportez mon image, emportez-la en vous, qu'elle fasse partie de vousmême. Pour moi, je sais bien...
Mais son effort stoïque avait été trop grand; sa nuque d'un blanc de lait ploya, son front s'abattit sur la poitrine du jeune homme, elle soupira dans un sanglot :
— Prends-moi dans tes bras, prends-moi et serre-moi très fort; jusqu'à me faire mourir.
Mais, dès qu'elle sentit les jeunes bras de Géo ployer et briser sa taille, elle se redressa, le repoussa, et s'apercevant que Clara les avait laissés seuls, elle la rappela.
— Venez, lui disait-elle en pleurant, venez, Clara, vous avez toujours été l'amie de notre amour, vous.
Et ce frisson de tourterelle effrayée dégrisa le prince qui, repris d'accablement, retomba sur le siège bas, le front dans les mains. Et il disait :
— Non, je ne peux pas. je ne peux pas partir, je ne le veux plus; je le voulais bien hier, car je ne savais pas que tu m'aimais tant; mais aujourd'hui que je sais comment tu m'aimes, je reste pour toi.
Soudain, une flamme nouvelle passa sur le front de la jeune fille. Elle appela d'une voix brève :
— Clara!
Et comme la chimiste revenait près d'eux, si étrange dans ce fourreau de toile blanche souillée d'acide, Wanda lui dit impérieusement :
— Géo va rester. Nous nous aimons trop. N'est-ce pas' que nous avons raison de nous donner l'un à l'autre, malgré tout ce qu'on peut me dire? Un être, quel qu'il soit, n'est-il pas maître de lui-même?... Ya-t-ildes considérations politiques auprès d'un sentiment tel que le nôtre? N'est-ce pas, Clara, il n'y a qu'un devoir pour moi, c'est de suivre Géo? 0 mon amie, aidez-nous, cacheznous, emmenez-nous, je ne veux pas être reine! je ne veux pas être reine!
Elle retomba en sanglotant dans les bras du
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priaaee. Il était pâle et défait et subissait une, tbi> tune.. Il murmurait :
— Je ne peux [>as m'en aller, j'aime mieux mourir.
C'était pitié de les voir si douloureusement enlacés dans le désespoir, animés d'une énergie mensongère, feignant la lutte, mais vaincus d'avance. Un instinct les avait poussés à demander l'appui de la libertaire, celle qui défendait si hautement naguère les droits individuels. Mais Clara, déchirée d'incertitude et que ce spectacle navrait, n'osait plus aujourd'hui chanter l'hymne des libertés. La scène affreuse qui se jouait devant elle lui semblait se passer dans une région supérieure où elle n'avait pas le droit d'accéder. Deux enfants s% aimaient sous ses yeux : mais leur amour avait une portée si lointaine, tant d'événements dépendaient de leur union, qu'une épouvante sacrée lui venait de les donner l'un à l'autre. D'ailleurs, qu'eût-elle pu faire? Est-ce que la volonté sereine qui les désunissait n'était point là? Pouvait-elle en contrarier les mystérieux conseils?
Elle s'approcha d'eux, mais ne sut que leur dire; et, quand ils la virent là, ils la supplièrent de nouveau.
— Le sacrifice qu'on nous demande excède nos forces; de toute notre âme, nous sommes mariés; on ne peut nous séparer. Voyons, c'est trop cruel; oui, c'est trop cruel.
Alors, elle fut obsédée par une idée qui la posséda bientôt entièrement. Les deux jeunes gens la virent se retirer dans la pièce contiguë qui était son cabinet de travail. Ils ne prirent point garde à son absence, Très exaltés l'un et l'autre, ils échangeaient les propos de leur folie. Wanda, dure et passionnée tout à coup, avait saisi la tête fine et légère de son prince dont elle baisait les cheveux en disant :
— Et pourquoi ne serais-tu pas roi? Je ne connais pas d'esprit plus subtil et plus vaste que le tien ; n'est-ce point une intelligence comme la tienne qui sauvera le pays en le devinant, en le satisfaisant?
Lui, répondait :
— Non, je ne veux pas du trône, malgré ton père. Mais nous ne sommes plus que deux êtres qui s'aiment. Qu'on nous laisse en paix, quand nous devrions vivre de mon travail.
Wanda l'admirait en silence; puis tout à coup extasiée, ses yeux changeants reprenant leur douceur excessive :
— Je te trouve grand, mon Géo... Je voudrais que tu fusses le maître du monde...
Et ils souriaient puérilement, oubliant une seconde, à se considérer ainsi, la tristesse de l'heure. Ils ne se souciaient plus de Clara, ni du roi, ni de la Lithuanie. Ils en étaient arrivés à cette phase béatifique de l'amour, où tout s'évanouit, où deux êtres qui s'aiment sont seuls, têteà-tête, dans le paradis de l'univers.
Soudain, sans qu'ils comprissent rien, ils virent le roi, là, devant eux, et Clara plus blanche que la toile de son sarrau.
Wolfran arrivait un peu essoufflé de la course rapide à travers le palais; l'heure des audiences allait sonner et il portait le dolman des hussards qu'il revêtait pour certaines réceptions solennelles. Il n'était ni courroucé, ni affaibli par l'attendrissement. Quand le coup de téléphone de Clara l'avait fait tressaillir à son bureau, il n'en avait reçu que la surprise physique, car il avait bien présumé qu'elle l'appellerait si les adieux des deux jeunes gens prolongeaient trop leur martyre. Et il venait, sans étonnement, sans colère, avec une autorité un peu froide et comme automatique.
Cependant, à sa vue, Wanda farouchement s'était jetée sur son prince, elle le tenait aux épaules et dit dans ses pleurs •
— Nous nous sommes promis l'un à l'autre. On ne peut nous séparer. C'est trop cruel...
Un peu à l'écart, Clara se tenait debout, impassible, sans un mouvement, sans un soupir
Lentement Wolfran promena son regard de l'un à l'autre de ces pauvres enfants, et finalement ses yeux s'attachèrent au duc de Hansen, silencieux et frémissant.
— Géo, lui dit-il d'une voix affectueuse, je vous estime et je vous aime bien; je vois en vous un jeune artiste supérieurement intelligent et je vous
accorde une si grande confiance que je vais vous ouvrir mon cœur. J'ai entrepris une œuvre en Lithuanie, cette œuvre, commencée avec le concours d'un collaborateur, les médecins, mon peuple et vous, savez que je ne la terminerai point. Je désire que mon collaborateur l'achève. Pour l'achever il faudra qu'il règne. Vous me comprenez, Géo...
Le jeune prince, blême et les dents serrées, ne répondit pas.
— Entre le rêve et l'action il y a un abîme que nul n'a jamais franchi, Géo. C'est un homme d'action qui obtiendra la main de Wanda.
Les mains de l'archiduchesse s'étaient détachées des épaules du prince. Il ne demeurait rien en elle de l'amoureus€ combattive et hardie de tout à l'heure. Une autorité lourde, puissante, invincible était tombée sur eux, s'était abattue sur leur amour, les avait stupéfiés. Et Clara, gagnée elle aussi par le magnétisme royal, toute prostrée, les considérait, constatait, observait...
— Mon cousin, reprit le roi, je fais appel à votre loyalisme pour dénouer au plus tôt cette situation intolérable. Wanda souffre, ne le voyezvous pas? Donnez-lui, communiquez-lui, par l'exemple, votre force
Puis à l'archiduchesse ;
— Je ne te répéterai pas tout ce que je t'ai déjà dit, Wanda; tu sais comment tu as à m'aider dans mon œuvre.
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Un long instant se passa sans qu'aucune de ces quatre personnes parlât, ne fit un mouvement. Ce temps parut à Clara démesuré. Ce In' Warula qui rompit le silence. Son long et frôle corps se redressa. Elle tendit la main au prince de Hansen en lui disant :
— Adieu, Géo.
Lui, prit cette main, la pressa contre ses lèvres contractées, quelque chose de brutal et de féroce passa sur son visage, de grosses larmes roulaient sur ses joues. Quand il traversa lentement le laboratoire et qu'il eut gagné la porte, on vit une goutte de sang sur la main veinée de bleu de l'archiduchesse. Mais, les jreux clos, elle ne s'aperçut de rien... Elle écoutait; on entendait le pas du jeune homme résonner encore dans le vestibule, elle tendait l'oreille en fermant les yeux. Enfin tout bruit s'éteignit. L'eau, sur le gaz, avait cessé de bouillir. Sur la place d'Armes, un gamin sifflait la tendre chanson lithuanienne :
L'ami de mon cœur est parti sur la mer...
Wanda, le lendemain, s'alita.. Privée de son élève, Clara eut des loisirs. Elle lisait les journaux et y suivait, chaque matin, dans la fièvre, la ruine de l'Union. Les perquisitions faites au domicile d'Ismaël, où Ton avait saisi sa correspondance, avaient mis au jour tous les secrets de la société. La charpente du complot imaginaire s'édifiait distinctement. A la vérité, depuis l'entrée de Clara au palais, Kosor était devenu violent, et il avait entraîné les affidés sur une pente révolutionnaire. Des lettres compromettantes avaient été échangées. On y parlait de l'action nécessaire et brutale. Un professeur de l'Académie d'Oldsburg fut incarcéré avec Heinsius, Conrad, Johannès Karl et Gœthlied. On arrêta aussi plusieurs contremaîtres tisseurs, des artistes, deux étudiants
et jusqu'à des lycéens. Toutefois ceux ci furent relâchés au cours de l'instruction. 11 demeura
une quarantaine d'inculpés. La Chambre Haute, constituée en Haute Cour, devait être présidée par le grand maréchal d'Etat. L'habileté du duc d'Oldany avait été de trouver dans les aspirations éparses, diverses, incertaines mais ardentes des Unionistes, un faisceau d'idées dirigées contre la sûreté de l'Etat. Autrement ces rêveurs passaient en police correctionnelle pour simple délit politique, la Lithuanie ne connaissait pas ie frisson que donne aux honnêtes gens l'éventualité, heureusement conjurée, d'une révolution, et les intellectuels conservaient leur sympathie à ces utopistes aimables.
Parfois, d'apprendre ces arrestations, Clara frémissait comme une lionne apprivoisée qui dans sa cage se souvient du désert. Alors elle allait droit à celui qui tranchait maintenant ses cas de conscience, celui qui avait déclaré un jour, sûr de sa clairvoyance, de sa voie et de sa force : Je sais où je vais.
— Mais, mademoiselle Hersberg, lui disait-il patiemment, pourquoi vous acharner à juger un gouvernement comme un particulier? Considérez que, comme roi, je pratique une morale dont, comme homme, je ne voudrais pas. C'est pourquoi la formation royale est si laborieuse. On est un jeune homme formé selon la nature, l'éducation aristocratique et les idées géné-
reuses, et il faut devenir un être d'exception, sentir comme si l'on n'était pas le fils d'une femme, agir comme on n'a jamais pensé jusqu'à vingt ans. Ah! quelle crise curieuse et comme un psychologue trouverait là matière à étude... Je vous conterai cela un jour.... Pour moi, je dois beaucoup à monseigneur d'Oldany. Il fut un grand médecin moral. Celui là est né homme d'État... Il y a de ces anomalies. Je veux vous apprendre à vous montrer moins sévère à l'endroit de l'action gouvernementale...
Alors Clara prenait cette pose docile et recueillie de la femme qui écoute en admirant. Son grave et noble visage s'imprégnait de contentement; ses mains paisibles se nouaient à son genou, sa robe noire l'enserrait de plis immobiles. Et le roi poursuivait :
— L'humanité n'est point ce que les humanitaires disent; vous êtes des poètes qui en faites une floraison de beauté. Au demeurant, les vices rampent dans sa masse, les passions y fermentent, le désordre semble son état naturel. Convenez que les hommes, en général, sont menteurs, haineux, sanguinaires, férocement ambitieux, envieux, voleurs, meurtriers. Les âmes supérieures comme vous peuvent difficilement concevoir ce que la conscience humaine vulgaire peut élaborer de conseils injustes, perfides, criminels, et ce que la nation a de forces mauvaises pour assouvir ses' convoitises. Et quand on envisage la malice des désirs
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humains, leur violi L la m ause puis-
sance qui est à leur service, à t'était de ressort dans l'individu, on reste confondu qu'un ordre relatif règne en somme parmi les sociétés humaines. Cet ordre est très remarquable. H indique le sens social de notre animal, sens qui contre-balance heureusement la férocité de l'égoïsme. Alors que toutes les ardeurs de l'âme humaine tendraient au désarroi général, et qu'en bonne logique on devrait voir les hommes, suivant leurs instincts, s'égorger, se piller, s'incendier, se détruire, exercer des vengeances innombrables, s'approprier tout ce qu'ils convoitent chez autrui, c'est le contraire qu'on observe et, sans se beaucoup entr'aimer, les hommes vivent en assez bonne intelligence dans les cités, dans la nation. Les forces mauvaises sont assoupies dans la foule, les mouvements destructeurs sont suspendus dans cet océan; tout est au calme. Et la cause de ce bien-être est une toute petite et fragile faculté qui compte peu en apparence dans l'individu, qu'on ne peut apprécier que dans les collectivités, c'est la sociabilité naturelle défendue et nourrie par les lois. Mais que ce lien délicat qui attache les hommes vienne à se relâcher, que le charme soit rompu, vous les verrez se ruer les uns sur les autres. C'est l'histoire des révolutions. Un chef d'État qui a la responsabilité de cet ordre. nécessaire, ne réfléchit pas sans épouvante, même en temps de paix, à
tout* ce qui gronde et menace, sous une apparence tranquille, dans la portion d'humanité qu'il gouverne. Il sait aussi qu'au moindre déclanchement, ce fil de soie de la sociabilité peut se casser net et les forces néfastes se déchaîner; aussi prévoit-il la moindre secousse, la prévient-il, s'eïïorce-t-il de l'arrêter par tous les moyens. Oui, je déclare que tous les moyens sont bons pour faire avorter un trouble social. Entre deux maux il faut choisir le moindre. Tout déni de justice est préférable à la cessation de cette paix un peu fallacieuse mais féconde où l'humanité peut seulement s'épanouir et évoluer. Vous parlez d'arrestations arbitraires, de délit d'opinion. Maïs, les doctrines de l'Union étaient en passe de rompre l'instable équilibre social; si, à un tel moment, la bête humaine avait cessé de sentir la main, tout était perdu. C'était la débauche de La haine. Il fallait agir comme nous l'avons fait, mademoiselle Hersberg.
Parfois les objections ne lui venaient que longtemps après, quand elle se retrouvait chez elle; se ressaisissant alors, elle lui écrivait d'austères lettres philosophiques, et il se plaisait à les recevoir, à les réfuter même au cours de cette correspondance qu'ils entretenaient, ne pouvant se voir tous les jours. Il se plaisait surtout à diriger vers ce qu'il croyait la vérité, cette femme singulière, et à gouverner son esprit. Il goûtait le triomphe inexprimable d'avoir vaincu .
cette intelligence. Au long de sa journée royale, qu'il entendit les rapports des secrétaires d'Etat et donnât les signatures, qu'il discutât avec Le vieux Zoffern, ou passât une revue de troupes, ou se promenât en auto, près de la reine, sa pensée était pleine de Clara. Elle vivait en lui, sans le troubler, à la manière de ces sévères images gothiques, de ces saintes des cathédrales, à la féminité spiritualisée, qui endorment les sens en les charmant.
La complicité de Clara, l'aide qu'elle lui avait accordée pour arracher définitivement le prince de Hansen à Wanda, avait introduit plus de douceur dans leurs entretiens. Ils avaient été témoins ensemble de ce drame familial, elle y avait joué le rôle d'une amie. Géo parti, toute pudeur royale écartée, Wolfran, prenant sa fille dans ses bras, avait pleuré devant l'unioniste. Depuis ce jour-là, elle n'était plus seulement l'adversaire intelligente qu'on aime à persuader. Toute la vie morale de Wolfran, elle l'avait pénétrée.
Comme on approchait du jour où le procès des quarante unionistes viendrait devant les magistrats, il y eut un peu d'effervescence dans le faubourg. Privée de ses principaux rédacteurs et de son chef, Y Alliance, organe de l'Union, avait cessé de paraître, mais, chaque matin, des affiches anonymes étaient placardées sur les murs, menaçant, dans un style grossier, les juges, les
ministres, le grand maréchal d'Etat et jusqu'au roi lui-même. Un jour, une bombe éclata place Royale, devant le palais de la Délégation. Personne ne fut atteint. Il n'y eut que quelques vitres brisées. Un engin fut également trouvé un soir, dans la grande rue du faubourg, humecté par l'eau du ruisseau. On supposa qu'il avait été placé maladroitement sur le parcours de l'automobile royale, durant l'après-midi, et que le chasse-pierre d'un tramway l'avait repoussé Ces incidents ravivèrent dans l'entourage de Wolfran le sentiment du danger qu'il courait. L'idée de l'attentat possible obsédait les imaginations. Chaque fois que le moteur du coupé royal ronflait sous le porche, emportant le souverain dans un grondement de menace, l'anxiété oppressait les cœurs. N'allait-il pas à la mort?... Et Clara guettait son retour.
Elle lui dit un jour :
— Votre Majesté devrait s'abstenir de ces promenades, pendant quelques semaines au moins.
— Pourquoi? demanda-t-il, sincèrement étonné. Elle lui parla du péril que de misérables fous
suspendaient au-dessus de sa vie.
— J'ai peur pour Votre Majesté, murmurat-elle.
Il sourît, la remercia, la regarda. Elle était vraiment angoissée, ses beaux )reux agrandis par l'inquiétude. Et la sollicitude de cette roturière lui fut douce.
LE MÉTIEB DE KOI 2i>9
Une autre fois, elle alla jusqu'à, lui <I;,
— Je le comprends maintenant, il y a des
OÙ des mesures de police s'imposent.
— Ali! s'écria Wollïau qui triomphait, vous en (Mes donc venue là, à la foi en l'ordre...
Et le duc Bertie, qui était présent .
— Nous ne vous le faisons pas dire, mademoiselle Ilersberg!
Il applaudissait secrètement au retour de l'égarée, sans étonnement, sans éclat, sans hâte, comme à une chose attendue en sécurité. Il savait n'y être pour rien. Il s'occupait seulement, avec son sens pratique inlassable, de se rendre tout à fait favorable la meilleure amie de l'archiduchesse; et il y parvenait grâce à sa discrétion.
Les vœux de tous ceux qui, en Lithuanie, possédaient quelque raison pour se contenter du régime actuel, obtinrent satisfaction, car la rigueur des juges fut extrême, Le procès des quarante unionistes dura treize jours. Le pays frémissant, de l'extrémité des plus lointaines provinces, en suivait le cours : Les discours du duc de Zoiïern, la façon dont il dirigeait les débats, le ton superbe de ses interrogatoires, devaient rendre le procès inoubliable Véritablement il vengeait le régime menacé et en écrasait moralement les ennemis. Le jeune Conrad, pour ses libelles poétiques et subversifs, eut deux ans de réclusion. Hemsius fut acquitté pour sa modération. Mais les deux épais comptables du parti, Gœthlied et Johannès
Karl, dont la vie s'était écoulée dans les calculs et les statistiques, et qui, coupables seulement d'avoir transcrit leur rêve arithmétique, semblaient innocentés d'avance par la sérénité même du Chiffre, furent les plus rudement frappés. Leur correspondance avait été saisie chez Kosar, rue aux Juifs, af ec un devis original des dépenses du train royal, devis imprimé et lancé chez les grévistes sous forme d'excitation au pillage quelques jours avant la manifestation dirigée par Ismaël. Cette circonstance valut aux deux calculateurs les honneurs du principal rôle dans le complot, et, payant pour Kosor, ils furent condamnés à dix ans de forteresse. Les intellectuels incriminés ne devaient subir, pour la plupart, qu'une année d'emprisonnement.
Clara fut la première à connaître le jugement. Elle en apprit la teneur de la bouche même du roi. Il savait dans quelle anxiété elle attendait ce verdict. Neuf heures sonnaient, et elle revenait de l'amphithéâtre où elle avait fait son cours, quand le colonel Rodolphe vint lui dire que Sa ^Majesté désirait s'entretenir un instant avec elle. Elle s'apprêtait, sur ces mots, à se rendre chez le roi, mais l'aide de camp la retint L'intention de Sa Majesté n'était point de la déranger à cette heure tardive ; elle priait mademoiselle Hersberg de la recevoir ici même.
Quelques minutes plus tard, en effet, le roi frappait chez Clara. Elle avait à peine eu le temps
de se déganter et d'oter son chapeau. Elle lui dit :
— Que vous êtes bon, Sire!
— Chère mademoiselle Hersberg, répliqua-t-il, je ne suis pas bon pour m'ètre permis une heure d'heureuse liberté et d'agréable conversation. J'ai craint que vous ne fussiez péniblement impressionnée par les résolutions du tribunal national. J'ai voulu vous en avertir personnellement avec tout le respect que je professe pour vos sentiments d'amitié, pour vos atta-chements philosophiques. Puis, ajouta-t-il, repris par un de ces élans de gaieté légère qui ressuscitaient en lui sa jeunesse, j'ai le cerveau très fatigué par une telle journée. Et, en venant causer avec vous, j'ai échappé au conciliabule qui se tient depuis le dîner entre le duc d'Oldany et le duc de Zoffern. Voilà tout. Vous ne m'en voulez pas?
Elle ouvrit ses beaux yeux limpides, des yeux de la seizième année que l'âge avait un peu cernés de noir sans rien ôter à leur fraîcheur comme si, en cette femme faite, le cerveau avait mûri, mais point l'âme.
Et le roi, aussitôt :
— Vos amis ont été cruellement punis.
— Ah! fit-elle anxieuse, et qu'ont-ils eu?
Il lui énumérales peines qui frappaient Conrad, mais surtout Gœthlied et Johannès Karl.
Elle fut d'abord atterrée. Ces dix ans de forteresse lui semblaient horrifiants. Elle retenait à grand'peine ses larmes. Elle dit enfin :
— C'étaient deux hommes du peuple d'une extrême douceur, la bonté même. L'un était d'Oldsburg, l'autre était venu des provinces maritimes. Ils avaient le génie de l'arithmétique, ils l'employèrent à servir les théories collectivistes. Ils ne pensaient qu'à assurer à chaque être humain ce qui, selon leurs calculs, était nécessaire à l'entretien et au charme de la vie. Si Votre Majesté les avait connus!...
— Je les ai connus, répondit Wolfran.
— Quand cela?
Il fît un geste vague ;
— Autrefois...
Elle n'osa pas insister et interrogea :
— Et le vieil Heinsius?
— J'ai demandé qu'il fût épargné, dit le roi. Son âge le rendait à la fois trop inoffensif et trop vénérable; je me suis souvenu du docteur Kosor et de sa triste mort dans l'exil. Et puis..., je me suis souvenu de quelqu'un qui avait fréquenté d'assez près ces deux vieillards. C'était un jeune prince fougueux, idéaliste et chimérique. Les théories unionistes l'avaient enivré. Votre père adoptif lui a parlé un jour sans soupçonner sa condition et ne voyant en lui qu'un disciple plus vibrant qu'un autre.
Une lampe à pétrole, en porcelaine, que coiffait un abat-jour de carton vert, éclairait d'une lueur douce et simple l'intérieur de la savante, et dans cette lumière, sur le bureau, apparaissait et
triomphait le portrait plein de pensée Au ir-
che de l'Union. \h\ rayonnage avait été édifie en bois de sapin qui fleurait encore la résine, ert la bibliothèque multicolore des révolutionnai; anus des reliures voyantes y était établie avec la méthode des scientifiques.
Et Wolfran, étendant le bras, saisit, sur le bureau de Clara, la photographie du vieillard. Il la garda dans le creux de sa main, la considéra en silence. Les yeux du vieil apôtre semblaient scruter, à leur tour, ce visage de roi penché sur lui. A la fin, Wolfran prononça tristement ;
— Pauvre docteur Kosor!
Clara, toute contractée par l'émotion, n'osait comprendre. Elle était tremblante et pâle; ses belles mains se joignirent et elle murmura tout bas et ardemment :
— Oh! l'Union était belle! il était impossible de ne pas l'aimer ! elle était la pure religion de l'amour humain, tous les frères étaient prêts au sacrifice pour l'humanité. Leur désir était unique et admirable : ils convoitaient le bonheur pour les hommes.
Mais Wolfran, rejetant la photographie, se redressa.
— Non, l'Union n'était pas belle, il n'y a que la vérité qui soit belle, et c'était une doctrine d'erreur. Le bonheur n'est pas dans l'égalité matérielle où l'Union le plaçait et ce n'était qu'une religion d'envie, de haine et de combat...
— Je l'aime encore cependant, avoua Clara,
— Il faut l'oublier, dit Wolfran.
Elle n'essayait 'pas de se révolter, elle tâchait d'obéir servilement. Wolfran ne l'avait jamais tant dominée que ce soir en venant ainsi chez elle, bien moins en ami qu'en maître. Elle éprouvait à le recevoir une douceur qu'elle discernait mal, mais qui la poussait constamment à craindre qu'il n'abrégeât sa visite. Elle s'efforçait inconsciemment à le retenir, à prolonger indéfiniment une suite de propos qui lui broyaient le cœur et en même temps la comblaient de délice.
— Il ne faut aimer que l'ordre, mademoiselle Hersberg, reprit le roi.
Alors elle jeta un regard désespéré au père de son âme dont il lui semblait que le portrait, à cette heure tragique, la rappelait et la suppliait, et sa main s'agrippa d'instinct au petit livre du Servage qui demeurait toujours là, près de l'écritoire, comme le monument toujours cher de la foi ancienne. Mais Wolfran, l'attention brusquement attirée par ce geste, demanda d'un ton vif :
— Quel est ce livre!
Elle avait trop de fierté pour ne pas se glorifier, même actuellement, d'une chose de tant de prix moral, et, se rappelant les prohibitions impitoyables dont le volume avait été l'objet, elle dit néanmoins :
— Sire, c'est pour moi le plus vif souvenir de mon maître. Il admirait cette œuvre qu'il appelait son bréviaire. Il l'a tant lu... Voyez...
Elle ouvrit le livre, le feuilleta en montrant les traces jaunies et respectées des doigts. Puis le respirant en fermant les yeux :
— Je crois le revoir, assis dans son fauteuil de paille, sa pipe fumante entre deux doigts de sa main si éloquente, si spirituelle. L'autre main tenait le livre qu'il commentait. Le parfum intellectuel de ces soirées est resté dans ces feuillets...
Les traits de Wolfran s'étaient durcis, ses yeux se rivaient à la méchante reliure de toile noire portant le titre en rouge : Le Servage, ou Traité de la condition des peuples régis,
Clara poursuivit :
— Moi-même j'y ai trouvé d'âpres joies et de la force.
Le roi tendit la main, Clara sans défiance lui passa le petit volume. A son tour, du bout de l'ongle, nerveusement, il fit s'épanouir les pages usées dans un feuillètement brusque.
Puis soudain :
— Il ne faut pas lire ce livre, mademoiselle Hersberg.
Elle tressaillit, poussa un soupir d'accablement, mais ne répondit rien.
— Il ne faut pas le lire, car vous n'y trouverez ni la sérénité, ni l'impassibilité, ni le sang-froid qu'exigent les œuvres de philosophie. Il fut écrit dans la fièvre et l'égarement. C'est le fruit d'un transport.
Et d'une de ses mains à l'autre le livre allait
ballotté, maltraité, honni Une hésitation lui venait par moments, et il écrasait la couverture de ses deux pouces.
— Et qui vous dit si celui-là qui l'a écrit autrefois n'en voudrait pas abolir toutes les lign \ capter toute la pensée mauvaise, afin qu'elle n'aille pas se semer dans les esprits. Il le voudrait, il le voudrait .
Clara le vit haletant, angoissé, terrible. Puis, plus calme soudain, et presque affectueusement :
— Tenez, mademoiselle Hersberg, permettezvous qu'ensemble, amicalement, nous accomplissions l'acte nécessaire? La possession de ce livre n'est pas licite je ne puis le tolérer chez vous, mieux vaut que, ce soir...
Et, tout crispé, d'un mouvement sec, ayant empaumé le livre ouvert qu'il tordit, il en fit deux parts. Clara étouffa un cri. Puis elle vit un homme hors de lui, qui déchiquetait les feuillets, les lacérait, les écrasait, les jetait à la flamme en petits paquets informes.
Elle ne dit pas un mot, un souffle pressé soulevait sa poitrine. Ses yeux agrandis considéraient le feu qui, dédaignant d'abord cet amas de papier, ne le lécha, ne le mordit, et ne le dévora que lentement, comme un monstre repu. Après quoi, quand ce vestige d'une grande vie disparue fut anéanti, elle ne put retenir deux larmes silencieuses qui perlèrent de ses paupières, coulèrent sur sa joue, A ce moment, le roi la
regarda. Ce témoignage d'une peine contenue, cruelle, mais si douce, cette soumission d'une telle femme le touchèrent au dernier point. Il dit, cherchant à s'excuser :
— J'avais le droit d'agir ainsi.
Il dut lui apparaître alors plus lumineux que la vérité même, phare de clarté spirituelle, toutpuissant, âme certaine, plus assurée encore du fait d'avoir cheminé dans l'erreur, car elle acquiesça sans murmure. Sa tête s'inclina, et la grande Hersberg, définitivement conquise, le cœur gonflé de sanglots étouffés, dépassant la pensée de Wolfran, répondit
— Oui, sire, Votre Majesté avait le droit...