CINQUIÈME PARTIE
On remit à Clara une lettre. Elle y reconnut la main d'Ismaël. Cependant le timbre de la poste marquait Oldsburg. Elle l'ouvrit, le visage altéré de soucis : un papier blanc lui apparut. Mais elle se souvint d'un procédé dont leur correspondance de chimistes suspects était coutumière. Elle passa au laboratoire, exposa la lettre à la flamme d'un réchaud. Une pâle écriture indistincte apparut qui s'affirma peu à peu. Et Clara put lire ou deviner la missive clandestine :
« Mon amie, il me faut te revoir. Viens ce soir à la cathédrale, dès le coucher du soleil. Tu me trouveras dans la troisième chapelle latérale à droite. Donne-moi ce bonheur. »
Elle retomba sur un siège proche, accablée.
« Il est revenu! pensait-elle, il est revenu.... » Et cette idée soulevait dans son âme un tel tumulte qu'elle ne pouvait distinguer quel sentiment réel l'agitait. Elle ne voyait clairement qu'une chose : la paix si coûteuse, si péniblement conquise, dont elle jouissait depuis quelques semaines, depuis ce soir où elle avait définitivement abdiqué sa mentalité ancienne entre les mains de celui qui la dirigeait désormais, elle allait la perdre. Jusqu'à ce matin, libre, ne répondant que devant elle-même de ses pensées, elle se pénétrait sereinement de la foi nouvelle. Oui, elle croyait bon maintenant qu'une nation fût gouvernée, et qu'un seul être fût responsable de ses destinées, et que l'amélioration sociale se fît sans convulsion, selon les lois d'une évolution sage, et qu'une aristocratie subsistât, terrain de culture pour la beauté, l'art et l'idée. Le sentiment, qui sert de logique aux femmes et qui avait été la base de sa foi première, devint, par une transition facile, la base de la seconde. Et quand, heureusement parvenue au terme du granfd voyage moral accompli entre les deux croyances contraires, elle se reposait dans une douce quiétude pleine de bien-être, voici que se dressait devant elle le témoin du passé, celui qui prétendait posséder aussi son âme.
Il revenait. Et que lui dirait-elle? Fallait-il le désespérer en lui avouant sa désertion? Mais c'était se séparer de lui totalement, lui ôter l'es-
poir qu'il avaitd'elle, etdont I»1 malheureux vivait.
Peut-être venait-il la revendiquer II en avait le droit puisqu'elle lui était engagée. Elle frissonna en se tenant le visage à deux mains... Pourtant l'idée ne lui vint même pas de ne pas répondre à l'appel. Avec sa méthode habituelle, elle organisa le cours de sa journée en vue de cette sortie du soir. L'après-midi se passa en manipulations faites au laboratoire avec l'archiduchesse.
Au soleil couchant elle quitta le palais. Elle en contourna les grilles pour atteindre la rue du Beffroi, et la cathédrale Saint-Wolfran, au bout de cette ruelle étroite, apparut d'un gris rose, massive dans son ensemble, légère dans son détail qui était, du haut au bas de la façade, au sein de la pierre ajourée, un immense paradis de saints minuscules, rangés en bataille, superposés en cintre dans l'ogive des portails, nichés dans des chapelles, juchés sur des clochetons, surélevés à la cime des pinacles, A gauche une tour gothique et à droite une tour renaissance, toutes deux gigantesques, montaient d'un jet dans le ciel blanc du soir. C'était la fin d'un jour de mai, une vapeur lourde et tiède planait sur les rues d'Oldsburg éclairées encore d'une lumière dorée et poudreuse. Clara franchit le parvis, traversé de voitures et d'automobiles, pénétra sous F arche assombrie d'une des portes latérales, passa le seuil, et aussitôt ce fut un autre monde.
Dans la nef pure du monument, le long du transept aux piliers sveltes et droits, au fond des bas-côtés garnis de chaises, partout régnaient le silence, la fraîcheur, la solitude. Pas un être humain ne bougeait dans cette cité divine où le crépuscule semblait perpétuel. Les vitraux surchargés de pourpres sombres, d'indigos profonds, d'ocrés chauds, de violets noirâtres, versaient sur les dalles une lueur indistincte. Mais au-dessus de l'architecture géante des orgues, la rosace qui regardait en face le soleil mourir derrière les collines lointaines, étincelait.
Dans ce froid qui la glaçait, sous ce vaisseau de pierre où son pas assourdi éveillait des échos, parmi le geste pieux mille fois répété de la ligne ogivale , Clara pensa pour la première fois avec une émotion craintive à ce Dieu dont les deux Kosor lui avaient tu jusqu'au nom. Quelque chose d'auguste passa en elle, et elle aurait eu de la joie à se prosterner, sans même comprendre pourquoi.
De larges dalles, de la dimension de pierres tombales, pavaient la basilique. Clara les observait en marchant la tête infléchie, accablée sous un poids étrange. Elle obliquait à droite. Les chapelles latérales, en creusant les parois de sombres alvéoles que l'obscurité rendait imprécises, dont les vitraux faisaient les limites incertaines, donnaient une ampleur plus mystérieuse à la cathédrale illustre. Clara les compta jusqu'à
la troisième, et pénétra dans cette dernière comme dans une demeure redoutable. La grille en était ouverte. Un tableau ancien, tout noir, entre des chandeliers d'argent, ornait l'autel vide Clara fouilla les coins, le cœur en déroute Mais elle arrivait la première au rendez-vous. Alors elle s'accota aux moellons de pierre que le temps avait grignotés, et ses yeux faits aux ténèbres, scrutant les profondeurs de la nef, elle attendit.
Peu à peu son regard s'éleva, chercha les voûtes en suivant la montée rigide des fûts de colonnes dont la cépée, pareille à celles des forêts, s'élançait à chaque, pilier vers l'autre cité des ogives, là-haut. Et cette coque de navire renversée, vers laquelle tant de prières avaient monté, lui apparut, si noyée d'ombre, si prodigieusement lointaine, qu'elle eut l'impression d'un firmament de pierre inaccessible.
Cependant, des pas résonnèrent et se firent tout proches, et un prêtre passa devant la grille. Après ce fut une vieille femme, puis le silence reprit. Au bout d'un instant encore, un homme s'avança, et comme il s'arrêtait au seuil de la chapelle, Clara, pour n'être point remarquée, prit l'attitude de la prière. Il entra. Elle se voila le visage Tout à coup, elle sentit contre sa joue l'haleine de l'inconnu, et on lui murmurait à l'oreille :
— Me voici, me voici.
Elle regarda; elle ne pouvait reconnaître
Ismaël dans cet homme à longue barbe, défait, vieilli, émacié, pauvrement vêtu; mais quand leurs yeux se furent pénétrés, malgré tous les sentiments contraires qui lui rendaient si importun le retour du meneur, elle n'éprouva plus que de la douceur et de la pitié, tant il lui parut triste.
— Tu vois, lui dit-il, je suis revenu quand même.
Et elle, lui prenant la main :
— Oh! pauvre, pauvre ami!
Elle s'imagina qu'on les observait et l'entraîna, par une porte latérale, vers une ruelle obscure qui serpentait le long de l'abside et de l'archevêché. On n'y voyait pas une âme. D'autres rues perpendiculaires descendaient au fleuve. Kosorse laissa faire. La nuit était venue tous deux cheminaient côte à côte dans le quartier désert.
Chose étrange, cet idéologue à la philosophie dépréciée, ce créateur d'énergie aux mains liées ce meneur vaincu n'était point rapetissé par la défaite. Bien plus, il semblait grandi sur les cendres de son parti. Une flamme, qui n'était point visible lors du grand soleil de l'Union, transparaissait en lui, maintenant que la nuit s'était faite. Quand toutes les autres lumières s'étaient éteintes, ce feu brûlait toujours, montait, dévorait l'être physique du rêveur, répandait une chaleur spirituelle impressionnante.
— Tu me croyais abattu, découragé, disait-il,
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en pressant les doigts gantés <lc Clara, détrompe*
toi L'humanité est-elle soulagée? Non, i) pas? Sa soif de bonheur est-elle étanéhée? Non, n'est-ce pas? L'extrême richesse et Fextrême misère sont-elles détruites? Non, n'est-ce pas? Alors est-ce que j'ai droit au découragement, qui n'est qu'une sorte de repos pour les faibles? Je suis à l'humanité, je sais que je tiens la clef de sa félicité : je lui en ouvrirai la porte.
Ces mots d'extrême richesse et d'extrême misère, qui étaient le leit motiv de la doctrine révolutionnaire, sur lesquels étaient basées les revendications unionistes, et qui depuis l'enfance avaient excité sa foi, fulgurèrent dans l'imagination de Clara; elle revit la sordide pauvreté, puis les. diamants ruisselant sur les épaules des dames d'honneur lors des fêtes sur la glace. Avec tout son culte de l'ordre, qu'avait fait Wolfran en faveur de l'équité sociale?
— Prends garde, dit-elle cependant, si tu étais pris... Vois Gœthlied, Johannès Karl, sois prudent,..
— Prudent? répéta-t-il avec un dédain magnifique.
Et il expliqua que, logé, hébergé, et caché depuis plusieurs jours chez un de leurs amis communs, professeur de mathématiques au collège royal d'Oldsburg, il courait peu de risques, ne sortant que la nuit, ne fréquentant personne. Pour le moment, son travail était tout de médi-
tation et d'étude. Il cherchait à réorganiser une association collectiviste, et il préparait aussi l'acte nécessaire.
— Quel acte? interrogea Clara.
Il ne répondit pas, un sourire découvrit ses dents blanches et cruelles. Et aussitôt :
— Parlons de toi. N'as-tu pas trop souffert, là-bas? Ah! que j'ai plaint ton sort? Pourtant, je me suis applaudi de t' avoir mise en sûreté pour ces heures de troubles que je ne prévoyais pas cependant si malheureuses. Combien j'aurais été torturé de te savoir traqué ainsi que nos frères et moi; mais, dis-moi, n'as-tu point subi de misères, point d'humiliations, de vexations?
Clara répondit froidement :
— On a été parfait pour moi.
Il poursuivit :
— Tant mieux, car il faut que tu demeures encore dans le repaire où tu as consenti à vivre; il le faut, ma Clara, et aussi que tu te donnes tout entière à la science.
Il n'était pas, comme elle lavait présumé, ardent, impérieux et passionné. Il ne la «revendiquait plus. Il était redevenu fraternel et doux; il semblait enveloppé de sérénité Ce langage si mesuré la rapprochait de lui. Elle le préférait dans cette maîtrise de soi qui lui donnait comme une grandeur sacrée. Il continua :
— Aide-moi de tes vœux, de ton sourire, de ta tendresse. Mon œuvre recommence; j'ai des
forces nouvelles. Avant deux années, nous aurons donné au inonde l'exemple de la société d'amour; nous ferons l'expérience pourles autres nations qui limiteront, et la béatitude humaine se propagera ainsi de contrée en contrée. Je t'aime comme je ne t'ai jamais aimée, Clara, mais je suis un homme sorti de la vie, sorti de lui-même; j'appartiens à l'humanité.
Il soupira, puis reprit sur le ton dont il lui parlait quand elle était une toute petite fille, et lui, un adolescent stupéfait devant elle :
— De t'avoir revue je me sens plus fqrt. Il me fallait te revoir, Clara : c'est toi qui es la patrie, c'est de toi que j'étais exilé. Mon œuvre, je pouvais l'élaborer pendant longtemps encore à l'étranger, mais tu n'étais pas là, et c'est pourquoi je suis revenu. Maintenant que je t'ai vue, que mon cerveau s'est baigné dans ta douceur, je travaillerai plus lucidement :
— Quels sont tes projets? demanda-t-elle encore.
Une fraîcheur humide les frappant au visage les avertit qu'ils approchaient du quai. Ils en craignirent les lumières, l'affluence, et rebroussèrent chemin, La ruelle montait. Au sommet apparaissait, de perspective, la métropole de pierre, allégée dans les vapeurs du soir, avec les contreforts géants qui fusaient d'un jet de la base au faîte, et la rosace du transept que les lumières intérieures irisaient.
— J'ai gardé, murmurait Ismaël, les plans de Gœthlied. Ils sont bons : je les maintiens. Mais c'est le système d'action que je changerai. Un homme s'est opposé à l'expansion de notre œuvre d'amour; enhardi par un premier succès, il renforcera sa défense. En lui réside l'obstacle unique, la barrière éternelle qui brisera notre effort. La ligne de conduite est nettement indiquée, cet homme doit disparaître. Comment, je ne sais encore, mais...
— Quel homme? interrogea Clara d'une voix dure.
— Tu ne le connais pas, gronda Ismaël? celui qui a fait fusiller de sang-froid les affamés venus pour réclamer du pain et du feu, celui qui sème la discorde dans le pays, celui qui m'ôte ma liberté, qui jette aux fers les plus nobles humanitaires, qui a piétiné, comme on piétine une fourmilière, la société des esprits les plus élevés, des cœurs les plus tendres, des êtres les plus généreux. Celui qui ploie, sous son autorité grossière de potentat satisfait, douze millions d'hommes libres réduits à la condition d'esclaves...
Il ne la vit point à cette minute, et c'est ce qui la sauva. Il attendait qu'elle répondît, qu'elle eût un cri de surprise, l'émotion de la faiblesse féminine devant l'idée de meurtre, mais elle ne desserra pas les lèvres. Néanmoins il s'efforça de développer son idée pour la rendre acceptable»
— J'ai longtemps professé le respect de la vie
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individuelle. Mais, là bas, en Allemagne, dans la solitude et le recueillement, je me suis recréé des conceptions, une morale nouvelles; j'ai acquis une compréhension simplifiée des choses. La vérité mapparaît aujourd'hui parfaitement limpide. La vie de l'individu n'est rien. Seules, les collectivités comptent. Les abeilles, ces insectes admirables, nous l'enseignent, ainsi que tous les animaux qui pratiquent la communauté. L'histoire humaine nous l'apprend également, et, avec le recul du temps, nous comprenons le peu d'intérêt qui s'attache aux unités dans une race. Détruire une unité qui s'oppose à la collectivité, c'est plus que licite, c'est obligatoire. Tuer n'est pas ce qu'une philosophie...
— Si tu tuais, prononça Clara d'une voix étranglée, il n'y aurait plus rien entre toi et moi. Je te haïrais et ton seul aspect me ferait horreur.
— Ah ! Clara, soupira-t-il, résigné, je savais que ta sensibilité s'offusquerait tout d'abord; mais je te supplie de réfléchir comme j'ai réfléchi moimême, et, tu verras, il faudra bien en venir où j'en suis venu.
Elle fît un violent effort et dit :
— J'ai le cerveau sain et ne changerai pas, moi; j'aime mieux ne jamais te revoir si tu nourris des pensées de crimes... fallût-il en finir tout de suite.
Ils s'arrêtèrent et se dévisageaient l'un l'autre. La lumière d'une échoppe voisine mettait un éclair dans leurs yeux angoissés, mais leurs traits
demeuraient dans l'ombre : Kosor reprit la main de Clara sans voir la colère qui contractait son beau visage.
— Ecoute, mon amie, je t'aime comme un homme n'a jamais aimé une femme, mais j'obéis à une telle puissance, et qui va toujours me poussant si impérieusement, que je ne m'appartiens plus. Non, pour te recevoir enfin dans mes bras, fût-ce dans l'instant même, je ne renoncerais pas au devoir qui m'est dévolu. Tu entends, même si tu te promettais à moi pour cette nuit... même si en ce moment...
Et il exhala un souffle qui ressemblait au soupir du cheval arrêté devant un précipice. Elle sentit le froid de ses mains glacées à travers la peau du gant.
Il murmura en détournant la tête :
— Oh! te perdre, pourtant... et pour notre pire ennemi.
Elle comprit qu'elle n'avait plus prise sur cet homme; que l'amitié, le souvenir, la tendresse, même le désir qu'il avait d'elle, tout était en lui submergé par l'idée fixe. Alors elle eut un instant d'affolement. Wolfran était condamné. D'où lui venait cette frénésie de le sauver, de lui faire un rempart d'elle-même comme une mère qui défend son fils? Oui, son instinct était ceci : qu'on prît la substance même de son être pour environner, préserver, conserver cette vie incomparable ! Et cette obscure tendance à s'immoler, elle s en rendait compte exactement, c'était le plus vif moîi-
vement qui eût agité jusqu'ici son âme sereine. Et sans la moindre pitié pour ce qu'Isrnaël endurait sous ses yeux, elle lui dit :
— Tu déshonores l'Union. Je ne serai jamais à toi. Mieux vaut ne plus nous revoir.
Il était haletant, il joignit les mains comme un enfant, elle l'entendit implorer :
— Oh ! Clara, oh ! Clara.
Elle crut bien deviner qu'il pleurait à petits sanglots, et elle s'en réjouit, car elle l'exécrait à cette minute.
— Ce n'est pas possible..., répétait-il, t'avoir tant chérie et être ainsi rejeté de toi. Ta belle intelligence, si lumineuse, me reviendra. Tu comprendras que cette mort est nécessaire, ou alors on t'aurait changée ..
Elle allait se séparer de lui; elle fit une dernière tentative : se$ mains se posèrent à l'épaule du meneur, elle lui murmura :
— Je ne veux pas que tu deviennes criminel, mon ami..
Il s'écria :
— Tu ne vois donc pas que l'amour qui me possède est grand comme l'humanité même; mon bonheur, mes instincts, n'existent plus, Mais la cité future sera bâtie...
— Ah r dit Clara, en faisant mine de s'éloigner, je suis venue ce soir pour voir un fou.
Il la rejoignit, s'accrocha désespérément à ses vêtements.
— Laisse-moi, lui dît-elle.
— Tu n'aimes donc plus le peuple...
— Je n'aime pas un assassin, répondit la jeune femme.
Et sa main forte détacha un à un les doigts qui déchiraient l'étoffe de sa manche. Puis, les deux ombres tragiques se séparèrent; l'homme resta debout, anéanti, au pied de la cathédrale géante; toute frissonnante, la femme se hâtait vers le portail Et elle touchait du tambour où venaient s'assourdir les bruits du dehors, qu'un soupir arrivait encore jusqu'à elle, Je gémissement d'une douleur surhumaine, le dernier souffle d'une agonie morale :
— Clara ! . . . Clara !
Elle rentra dans l'église pour échapper au malheureux. De vives lumières brillaient à l'occasion d'un exercice du soir dans la chapelle dorée de la Vierge, à l'abside, les ogives du chœur découpaient d'énormes baies sur ce fond de clarté intense La musique tranquille et pure d'un cantique s'éleva sur un harmonium aux sons grêles et lents...
Quand le temps convenable attribué à sa jeune douleur fut révolu, l'archiduchesse dut reparaître aux thés de la reine, où le duc Bertie commença de lui faire sa cour. Aucune scène, d'ailleurs, ne fut renouvelée, à ce propos, entre elle et son père. 11 y avait un accord tacite entre ces trois personnages. Géo parti, le prince d'Irlande entrait d'emblée dans son rôle de prétendant officieux à la main de Wanda-, c'étaient des choses disposées depuis fort longtemps et qui semblaient ne lavoir été que par la fatalité silencieuse.
Clara venait maintenant en familière à ces réunions du soir, où elle était traitée avec autant d'amitié que la petite Czerbich, et plus de déférence Sa conversion amenait au parti royaliste une recrue trop considérable pour qu'on ne la
fêtât point. C'était, il est vrai, une conversion discrète et que, de part et d'autre, on ne clamait pas hautement. La famille royale nuançait d'un ton affectueux ses rapports avec la savante, Clara montrait plus d'abandon, c'était tout, Au surplus, on parlait rarement de politique chez Gemma. A l'occasion, la grande Hersberg eût défendu chaudement les générosités utopiques de l'Union, mais intellectuellement, comme le pauvre prince Géo, dilettante et éclectique, l'eût fait lui-même La forte machine monarchique fonctionnant sous ses yeux avec la régularité, l'intensité, la puissance des bons appareils, recevait son muet acquiescement. La rupture survenu entre elle et Kosor la laissait libre, donnait du champ à ses idées nouvelles. Mais quelle angoisse elle connaissait désormais! Quand Wolfran arrivait à ces soirées intimes avec cet appétit de se divertir au moins un peu, cette légèreté, cette gaieté, qui trompaient sur sa gravité véritable, elle le considérait sans rien dire et pensait à ce danger blotti dans l'ombre, derrière lui. Serait-ce une bombe, une balle, un poignard? Elle brûlait de lui dire : ce Sire, gardez-vous mieux. » Mais ne le lui avait-elle pas dit souvent et ne s'était-il pas ri de ses craintes? Elle songeait. « C'est peut-être la dernière fois que je le vois. » Et son amitié se faisait plus tendre, plus inquiète, plus délicieuse. Elle pensait : « Rien au monde n'est plus beau que l'amitié, »
Et comme sans connaître les projets régicides do Kosor, tous ici entretenaient un tourment pareil à celui de Clara, il se trouvait qu'on parlait souvent d'attentat. Alors ses oreilles bourdonnaient, le cœur lui battait, elle gardait le silence en écoutant avidement des propos qui donnaient à ses imaginations une consistance cruelle. Le roi, lui, s'égayait. Elle dit un jour :
— Il ne faut pas plaisanter, sire, Votre Majesté est très menacée.
— Je suis de l'avis de mademoiselle Hersberg, s'écria la reine, on peut être brave, certes, mais je trouve, Wolfran, que vous envisagez trop légèrement la perspective d'une mort si affreuse et le malheur de ceux qui vous aiment.
Ces paroles provoquèrent en Clara une grande commotion- Le roi répondit qu'il ne se déciderait pas, pour un péril éventuel, à faire toute une vie de prison préventive. Mais Clara, qui le considérait avec le sourire d'une femme endormie, écoutait en elle-même l'écho de ce nom, Wolfran, que lui avait donné la reine. Ce nom qu'écrivaient tous les journaux d'Europe, ce nom inscrit sur les pièces de monnaie, sur les édifices, au bas des édits, ce nom qui remplissait le pays, que tous prononçaient avec haine ou respect, elle l'entendait pour la première fois donné dans l'intimité, par une épouse anxieuse, à l'homme et non au roi. Ce n'était plus « Sa Majesté », la personnalité auguste, le symbole du pouvoir,
presque une allégorie, C'était Wolfran, une âme, experte en toutes les misères humaines, sensible à toutes les fines émotions du cœur, passible de tous les mouvements de violence... Et la reine avait parlé de tous ceux qui l'aimaient... Qui l'aimai ? Le peuple. Maïs la reine n'avait pas pensé au peuple; elle avait voulu dire un petit cercle très étroit, resserré autour de lui, même pas la cour, même pas les familiers, quelques personnes seulement : celles qui s'abîmeraient dans une douleur insondable le jour où l'on ramènerait au palais, blanc comme un marbre et empourpré de sang, ce corps royal si noble et que la pensée spiritualisait ; elle Gemma, l'archiduchesse, Bénouville, si maternelle, et qui encore? Qui aimait Wolfran?
« Moi, songeait Clara, moi qui suis son amie au sens le plus grand, le plus doux et le plus pur. Nul ne l'a jamais compris comme moi. Cette amitié intellectuelle qui s'est nouée entre nous, il s'en est servi pour établir entre lui et moi l'union de pensées, et il se trouve que j'ai évolué comme il a évolué lui-même; nos esprits sont semblables; nul n'est si près de lui que moi. Ah! cette amitié me place bien au nombre de ceux qui revêtiraient à sa perte le plus cruel deuil de l'âme II est mon soleil. S'il disparaissait! S'il disparaissait!.,. »
Et les yeux levés sur lui, avec la candeur d'un enfant et la force passionnée d'une femme, devant
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dix personnes assemblées, elle lui dit, sans Simuler une tendresse mystique ;
— Oui, Votre Majesté ne pense pas assez à ceux qui l'aiment.
Cependant Clara ne pouvait oublier trente années d'une fraternité généreuse où elle et Kosor avaient tout partagé, où ils avaient mis en commun les pensées, les affections, les biens et les rêves, Ils se devaient tout l'un à l'autre. Une femme peut avoir aimé et laisser mourir en elle, totalement, l'image de celui qu'elle n'aime plus. Mais une sœur ne peut déraciner les souvenirs laissés en son âme par l'homme dont l'enfance a été mêlée à la sienne. L'ascendant masculin du frère s'impose là sur une âme trop tendre pour que l'empreinte s'efface jamais. Clara avait trop été la sœur d'Ismaël pour cesser tout à coup d'être occupée de lui. Elle savait que, prisonnier chez le professeur, ne sortant qu'aux ténèbres, peut-être même jamais, il tenait dans ce logis intellectuel une petite cour où des jeunes gens, étudiants, écrivains, journalistes républicains, le fêtaient en secret. Son exil, la condamnation suspendue sur sa tête, le danger qu'il courait de régner ainsi en plein Oldsburg, devaient contribuer à son prestige avec ce nom de Kosor qu'il portait. Sans doute, entouré de cette jeunesse sur laquelle sa maturité commençait à lui donner un avantage, enseignait-il sa
doctrine. Et Clara se demandait sans cesse quels étaient les projets établis, les imaginations caressées dans ces conciliabules révolutionnaires. Une brochure qui parut vers cette époque vint l'éclairer. Clara ne put l'attribuer qu'à celui dont les troubles pensées lui causaient alors tant d'angoisses. Avec cette tendance facile des sociologues à traiter tous les sujets, le créateur de l'or, le réformateur de la société, le philosophe de l'égalité absolue, abordait aujourd'hui l'étude de ce qu'il avait appelé devant Clara les « Insectes sociaux ». Il revenait à l'idée effleurée un soir à l'ombre de la cathédrale. Le collectivisme, convenable aux fourmis lui semblait excellent appliqué à l'homme. Et tant de lyrisme, tant d'ardeur, tant de conviction étaient dépensés dans l'œuvre, que malgré l'état d'esprit spécial qu'elle dénotait, on ne la pouvait lire sans émotion. Elle eut quelque succès. Des mondains se l'arrachèrent. Mais Clara, qui savait de quelle morale meurtrière ce petit livre était la base et quelles conclusions l'auteur imposait à sa négation de l'individu, sentit une sorte de rage à constater cet engouement.
Elle se disait parfois :
« Une imprudence, pourtant, et il se ferait arrêter. Il souffrirait, certes, mais pas plus que Gœthlied et Karl, qui n'étaient que douceur, — et, lui écarté, la vie d'un homme serait sauve... » Mais elle n'osait pas fixer ses réflexions sur cette idée.
Les mois d'été arrivèrent. Un grand calme politique régnait. L'effervescence qu'avait causée dans tous les partis la réforme du tarif douanier s'était apaisée d'elle-même. La vie commerciale avait repris bon activité un instant arrêtée par les grèves. Les récoltes s'annonçaient belles. Le prix du pain diminuerait avant l'hiver. Le duc Bertie faisait alors de fréquentes absences. Nul ne connaissait le but de ses voyages. Mais c'était un personnage discret, silencieux, presque fantomatique. A peine s'apercevait-on qu'il disparaissait. Il reparaissait, et l'on n'avait point de surprise. Oldsburg devenait chaud et bruyant; le roi se mit à désirer la villégiature du Château- Conrad.
On ne s'y rendait qu'en petit nombre, à cause de l'exiguïté charmante du palais. La reine amenait sa grande-maîtresse, madame Czerbich, et la comtesse Thaven; le roi, deux aides de camp et le chef de sa maison civile, le comte Thaven. Les Zoffern demeuraient à Oldsburg, à cause de la dernière session du Parlement, disaient-ils; à la vérité, parce que la vie très simple de la villégiature les offusquait trop cruellement. Madame de Bénouville accompagnait l'archiduchesse et c'était tout. Mais un jour, avec cette bonhomie qu'elle avait adoptée si exclusivement, Gemma palpa le drap dont était faite la robe noire de Clara, et dit :
— C'est bien chaud cela pour la campagne,
mademoiselle Hersberg; il faudra tous commander un costume plus léger pour le Château- Conrad.
Et comme la jeune femme s'étonnait :
— Certainement, nous vous emmenons. Vous êtes anémiée, le roi me le disait encore hier, et vous retirerez du profit de ce déplacement. Vous n'avez pas reçu d'invitation officielle? Ma foi, je trouvais si naturel que vous fussiez là-bas... Wanda ne peut plus se passer de vous, et c'est le bonheur du roi que de disputer un peu avec la farouche libertaire que vous êtes,
Clara partit donc pour le Château-Conrad et une existence d'enchantement commença. Pour la première fois, elle jouissait vraiment, avec égpïsme, delà facilité, de la douceur, de l'ivresse de la vie. Tant d'idées amères, de durs principes, d'images de misère avaient environné son enfance et sa jeunesse, un cadre matériel si froid de laboratoires, de mansardes, de tavernes, de bibliothèques avaient restreint son imagination déjà étouffée de femme de science, que la vision de ce palais blanc au style poétique, édifié dans le plus beau jardin du monde, la transporta. Elle goûta l'été dans sa plénitude, au sein de la fraîcheur, sur les pelouses ombreuses, au bord du lac bleu où se miraient les mélèzes, les sapins et les peupliers argentés. Elle connut la grâce et la légèreté des matins à l'heure de l'éveil dans le parc. À midi, le miroir du lac tout en feu
reflétait mille soleils; Au loin, derrière l'épaisseur des massifs efc'défl dûmes, Oldsbur^ apparaissait
vibrante de lumière : les toits d'ardoises brûlaient, les tours, les clochers, les coupoles, blanchissaient comme une craie éblouissante et la flèche de la cathédrale pointait, oxydée et embrasée dans l'incendie de^la ville. Alors, on souhaitait le voluptueux bien-être des bosquets, l'ombre humide, le velouté de la mousse et des aiguilles de sapin. Mais le soir, on cheminait avec joie sur l'or des allées sablées, bordées de géraniums; les massifs s'allégeaient; une brume bleue les rendait vaporeux et mélancoliques, et le château, avec ses balustres, ses colonnes, son portique grec, se dressait dans une lueur rose à une distance illusoire.
Parfois, une jeune princesse à la robe traînante traversait les gazons de cette allure gracieuse et triste qu'on voit aux nobles demoiselles dans les tapisseries antiques : c'était une reine de demain, au front lourd de pensées, au cœur gonflé de peine. Ou bien, un homme fatigué, militaire en petite tenue, s'asseyait un livre à la main sous l'ombre de grands arbres. Il lisait ou rêvait, l'œil perdu en d'invisibles spectacles", c'était un roi d'aujourd'hui, soucieux, volontaire et poète. Alors Clara, que l'intimité de cette résidence engageait à plus de familiarité, venait le i 'joindre. Il l'invitait à s'installer près de lui, et c'étaient de longues causeries où l'on réglait
les destinées d'un peuple, ou bien de délicieux silences où l'on ressentait toute la béatitude de la paix.
A la maison, la reine s'enfermait avec le comte Thaven. Elle aurait voulu réaliser des économies, elle se faisait expliquer le budget du train royal ; elle exigea qu'on se contentât, pour le soir, des légumes que fournissait le potager. Ce repas du soir, tous le prenaient ensemble, à la table de Leurs Majestés, et, quand il faisait très chaud, Wolfran réclamait en riant qu'on mît le couvert dehors, comme chez les bourgeois de Lithuanie. Sur la terrasse, l'air était étouffant. On allumait de grosses lampes à globes dépolis. Le duc Bertie suivait le vol éperdu des papillons nocturnes qui venaient palpiter sur le verre La bonne Gemma, fîère de sa simplicité, disait avec un grand sérieux :
— Enfin, mademoiselle Hersberg, vous nous voyez, vous nous jugez, vous êtes témoin que pas un tisseur du faubourg n'aura soupe ce soîr à meilleur compte que nous.
Mais une sorte de sensualité gagnait cette grave Hersberg : elle goûtait à peine aux mets servis, elle humait les parfums de la nature; la langueur du soir la pénétrait; elle sommeillait à demi. Si le roi lui adressait la parole, elle tressaillait comme quelqu'un qui s'éveille. On n'échangeait que des propos vagues et frivoles. Bertie et Wanda, placés l'un près de l'autre, se taisaient. On demeurait tard à table.
Un soir, une fine faucille de lune s'éleva dans un ciel d'une pureté cristalline par dessus la cime d'un cèdre noir. L'archiduchesse, secouant sa robe de toile unie, quitta la table et alla s'accouder aux balustres de la terrasse d'où l'on voyait le feuillage obscur s'argenter en frissonnant Clara, sur un signe, vint près d'elle Sous le front autoritaire de la jeune fille, les yeux se creusaient ce soir tragiquement; ils étaient défiants, ombrageux et durs. Elle dit à Clara *
— J'ai un caprice. Je veux faire une promenade au clair de la lune avec vous.
Clara se souvint d'avoir vu ces yeux et d'avoir entendu cette voix. C'était le matin où Wanda s'était arrachée pour toujours au bras du pauvre prince de Hansen. Une exaltation inconnue portait la savante à une tendre pitié ; elle reprit affectueusement :
— Chère Altesse, tout ce que vous voudrez.
— Oui, dit encore Wanda impérieusement; mais nous ne serons pas seules.
Et elle appela :
— Bertie...
On tressaillit, car c'était la première fois qu'elle nommait ainsi familièrement le duc. Celui-ci se leva :
— Bertie, lui dit-elle, venez; je veux que nous fassions tous trois une promenade poétique.
Le ton amer et singulier de cette phrase parut cingler le prince d'Irlande Une crispation passa
sur son visage. Wolfran, qui était demeuré à table et fumait, se détourna longuement pour contempler le groupe étrange qui s'éloignait à peti h pas.
D'abord, aucun des trois ne parla L'archiduchesse, entre l'Irlandais et la savante, allait la tête baissée, et elle avait cette physionomie fermée des mauvais jours qui faisaient douter de sa jeunesse. Autour d'eux, le parc s'étalait sous la clarté lunaire : toutes les bêtes nocturnes le remplissaient de leurs voix mélancoliques. Une seconde, la jeune fille se redressa et dit .*-
— Ecoutez le rossignol ne chante-t-il pas? Je voudrais aller là où chante le rossignol.
— Le rossignol ne chante plus à cette époque, dit le duc Bertie.
•Wanda sourit ironiquement et conclut
— J'aurais dû m'en douter. Alors prenons le sentier de ronde autour du lac.
Ge sentier était fort étroit; il leur fallut y cheminer un à un. L'archiduchesse allait en tête, et dans le silence, Clara, qui la suivait, l'entendait fredonner méchamment, et pour mortifier le duc, la vieille cantilène, si douce et si poignante :
L'ami de mon cœur est parti sur la mer. Étoile scintillante qui le regarde^, Pourquoi sembles-tu pleurer ce soir?
Il était visible qu'en cette enfant nerveuse et vibrante, cette nuit m)Tstérieuse, cette splendeur de la nature tiède et que l'heure tardive n'endor-
LE m i; : i !<:n de uni
mait qu'à demi, agissait en àec*èt. Elle désirait
do vivre pleinement ôoiriflie elle avait rêvé ; elle ie rappelait l'étreinte de Géo; clic souffrait. A
uciie, l'eau du lac assoupie chatoyait sous la mue; à droite, dépais massifs de rhododendrons portaient des fleurs pales en grappes abondantes, et le gazon de la berge, qu'on àVaît fauché le matin, exhalait une odeur agreste de foin.
A cet endroit, le sentier gravissait une petite éminence qui surplombait l'eau, il se faisait plus étroit, et les ténèbres rendaient ce passage presque périlleux. Le duc Bertie prononça de sa voix autoritaire •
— Que Votre Altesse prenne garde !
Wanda se retourna, eut un mauvais sourire, et dit :
— Et puis, après tout?...
Ils étaient parvenus au faîte de la montée. L'éau clapotait au-dessous d'eux dans un fouillis d'henbes aquatiques, l'archiduchesse s'amusait à caresser du bout de -sa. pantoufle le bord du terrain sablonneux qui s'effritait Le duc la dévisageait avec une expression singulière. Elle reprit, en exagérant encore le jeu dangereux :
— Oui, quand même la cho^e insignifiante que je suis disparaîtrait ce soir dans ce trou, pour jamais, où serait le mal?
Clara fortement lui serra le bras, épouvantée par une image qu'elle croyait voir. Le duc, lui, la regardait toujours en silence, Elle était au-
dessus de ces eaux argentées, pâle et svelte comme un elfe. Sa fine tête nue rayonnait, son front, semblable à un marbre délicat et gonflé de pensée, prenait ce soir une ampleur extraordinaire, et ses yeux avaient le frais éclat de deux pierres rares. Sa main longue dessinait au-dessus du lac un geste héraldique. Et l'homme illisible qui se tenait à côté d'elle, les lèvres closes, savait qu'avant peu il pourrait serrer entre ses mains cette tète farouche, et qu'il serait le maître de cette juune vie, Alors que Clara n'avait jusqu'ici respiré que dans les laboratoires de chimie, lui n'avait goûté l'existence qu'au fond du formidable laboratoire de la politique, où s'étaient dépensées toutes ses énergies, et voici que la plus exquise vierge lui était promise, et qu'il la voyait frémir et souffrir dans un rayon de lune, entre la mort et la troublante nature d'une nuit d'été...
— Wanda, dit-il, d'une voix que nul ne luï connaissait, vous n'avez pas d'ennemis ici; pourquoi parlez-vous de la sorte?
— Ah! fit-elle, revenant à sa douceur coutumîère, il faut me pardonner, mais je tiens si peu à la vie...
— Imaginez-vous, ajouta-t-il très bas, que vous soyez sans prix pour quelqu'un qui a droit à un peu de votre âme?
A son tour elle le contemplait étonnée. Elle vit en ses traits une émotion inattendue; est-ce que l'homme qui du fond de son cabinet faisait
froidement la famine ou l'abondance, ordonnait les fusillades, imposait ses jugements aux tribunaux, infligeait la prison ou la mort, pouvait s'émouvoir quelquefois?
Le duc se tourna vers Clara :
— Mademoiselle Hersberg, vous qu'elle aime tant, dites-lui qu'elle n'a pas ici d'ennemi, ce soir.
— Je sais bien que je n'ai pas d'ennemi, soupira Wanda, les mains jointes et comme accablée de lassitude, mais j'ai si peur de vivre!
Clara et le prince étranger échangèrent un regard; ils avaient pitié tous deux de cette pauvre enfant sacrifiée; ils se comprirent. Mais la compassion de Clara, dont le cœur était si tendre et si délicat, allait un peu aussi au personnage insondable à qui le bonheur ne Coffrait que comme un mirage. On ne pouvait demeurer insensible devant une jeune fille comme Wanda; or il savait qu'elle serait un jour à lui et qu'elle eût préféré mourir.
— Chère Altesse, dit cette noble Hersberg avec l'ingéniosité des femmes qu'un sentiment vivifiant a pénétrées, monseigneur d'Oldany veut que je vous dise que vous avez ici un ami, le meilleur ami, le plus loyal, le plus fidèle, et qui mérite le mieux votre confiance.,»
— Vous avez ma confiance, Bertie, répliqua Wanda en souriant tristement au prince. Mais il faut me prendre avec mes faiblesses; vous devez
me trouver enfant, me dédaigner un peu, vous irriter peut-être...
Il secoua la tête et ne répondit rien. Il l'enveloppait d'un regard persistant et douloureux. A la fin, elle lui tendit la main en soupirant :
— Mon pauvre Bertie!
Clara fut le seul témoin de ces fiançailles dépourvues de joie, d'espérance, mais non de grandeur. Les deux êtres d'exception qui se promettaient là de vivre l'un à l'autre en dehors de l'amour, s'unissaient cependant dans un sentiment supérieur : ils communiaient dans le désir froid et pur de la félicité d'un .peuple. C'était une nation que cette frêle jeune fille apporterait au duc dans les plis de sa robe nuptiale ; elle était la Lithuanie qui se vouait, en cette nuit solennelle, au génial homme d'État.
Il était tard quand ils rentrèrent en gardant tin silence absolu; les mots qu'ils se seraient dits eussent trop diminué ce qu'ils sentaient dans le secret de leurs âmes. Mais l'archiduchesse avait retrouvé la douceur et la paix. Son cœur, désormais orienté et maté, était soumis; l'ordre régnait en elle.
Quelques jours après, les journaux d'Oldsburg commencèrent h parler des fiançailles officielles de l'archiduchesse et du duc d'Oldany. Le pays en accueillit diversement la nouvelle. Le choix d'un prince de petite lignée étonnait, son âge désenchantait, sa figure déplaisait aux femmes.
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Cependant son rôle, obscur jusqu'à ptëèëùt, recevait, èe cette élection une consécration oflicielhv fiertés sa puissance occulte de conseiller n'éclatait pas, mais on concevait un peu de sa valeur.
Peu à peu, la date du mariage se précisa; il fut fixé à l'automne. De tous cotés, on se mit. aux apprêts. Les jeunes iiiles des provinces du Sud1 brodèrent des draps de soie, les manufactures confectionnèrent des tapisseries pour la chambre nuptiale, les dames d'Oldsburg firent des coussins ornés de perles et de pierres précieuses, les femmes du bord de la mer filèrent de leurs doigts épais mille mètres d'une dentelle aussi fine que la toile d'araignée ; on ouvra des bijoux de nacre et d'or, on sculpta des œuvres d'art, on tissa des étoffes couleur du temps, on forgea de lourdes pièces d'argenterie. On rassembla les émaux de l'Inde, les bois- du Liban, les fourrures de l'Asie, les tapis de la Perse, les marbres de l'Italie, les parfums de l'Espagne, les soies et les velours de l'Angle terre, les vieux meubles de l'Allemagne, les tableaux de la France. Plus de cent femmes travaillèrent à la robe de noces. Chaque ville envoya une plaque d'or portant sesarmes, et le plus célèbre musicien de Lithu&nie composa une messe. Dans toute l'Europe on publiait les portraits de la jeune princesse du Nord, on la représentait en patineuse, en paysanne lithuanienne coiffée de tresses, en
chimiste photographiée dans son laboratoire, en fillette et à tous les âges depuis le plus tendre ; on reproduisait l'intérieur de son appartement, les lignes de sa main, les broderies de son linge intime et jusqu'à son lit nuptial. Et pendant que tout un monde peinait, s'enthousiasmait, s'agitait, produisait pour elle, la triste jeune fille, que de cruelles émotions avaient ramenée à sa chaise longue, dans sa chambre au Château-Conrad, fixait les yeux sur le calendrier et comptait les jours, résignée.
Quand venait l'heure ^du soir où le roi rencontrait volontiers Clara sur le banc que quatre mélèzes ombrageaient au fond du parc, il lui demandait :
— Eh bien, avez-vous passé la journée près d'elle, comment la trouvez-vous?
Et elle voyait tant de chagrin dans cette âme de père, tendre et sensitive, qu'elle répondait toujours :
— Je la trouve en paix. Il n'y a pas de femme qui aille à sa destinée si sereinement
Wolfran ajouta un jour :
— Après tout, je ne la donne pas à un monstre. Je tiens à vous le dire pour que vous ne me jugiez pas mal, mademoiselle Hersberg; monseigneur d'Oldany est l'homme que j'estime le plus au monde. Sa prodigieuse intelligence fait de lui le premier cerveau pensant de l'époque et sa conscience est organisée aussi puissamment que
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son cerveau. Vous vous demandez sans doute s'il possède ces douces qualités du cœur ncc< saires au bonheur d'une femme? Assurément, cet homme né pour gouverner et que je laisse souvent exercer, fut-ce à rencontre de moi-même, ses merveilleuses facultés d'imperator, ignorera toujours les puérilités de l'amour, mais non pas sa force et ses austères devoirs. Il chérira peutêtre Wanda sans le lui dire, mais il la chérira toujours comme l'unique grâce ayant fleuri dans sa vie effroyablement grave.
Et, reprenant la confidence d'un soir, en confiance absolue désormais près de Clara, il poursuivit plus bas :
— J'aime monseigneur d'Oldany comme un disciple aime son maître. Il a fait de moi un roi : après moi il le sera en quelque manière; c'est justice...
Alors, devant Clara tremblante de surprise, dans l'intimité de ce crépuscule et avec cet abandon qu'a si aisément un homme auprès d'une femme très loyale, il dévoila le secret de sa jeunesse.
C'est à vingt ans qu'il avait été séduit par les émouvantes et généreuses théories de l'Union, et le jeune prince rêveur et chimérique, l'adepte mystérieux qui, sous un nom roturier, était allé écouter le docteur Kosor dans la salle fumeuse du faubourg, c'était lui. Il avait résolu la fin de la monarchie; il l'aurait laissée périr en lui,
dédaigneusement, en refusant de régner à la mort de son père, et sans tapage il aurait fait don à son peuple de la jeune liberté, après avoir employé les fugitifs instants de son pouvoir éphémère à le doter du communisme, par le moyen violent d'une expropriation générale.
— Mais alors, demanda Clara que l'hypothèse d'un Wolfran libertaire avait hantée sans qu'elle ■ pût radicalement l'admettre, mais alors, le livre du Servage^
r— Le Servage*! dit Wolfran en souriant, le jour où dans un geste un peu brutal et que j'ai regretté, parce qu'il a pu blesser votre cœur, je l'ai lacéré devant vous sans que vous murmuriez, chère mademoiselle Hersberg, je vous ai dit que j'avais le droit d'agir ainsi... C'était vrai. J'ai écrit ce livre à vingt ans...
Il s'arrêta une seconde et ajouta :
— Personne au monde ne le sait, que Bertie et vous.
L'extrême douceur de la fin d'un beau jour inondait le parc. L'odeur de baume et de résine prenait à cette heure une suavité; les flèches obliques du soleil rosissaient les fûts de sapin. Cependant les quatre grands mélèzes donnaient à ce lieu une ombre prématurée et presque religieuse. On y était dans un pays étrange, plein de silence, loin des hommes. Clara ferma les' yeux. Elle ne savait quel fluide descendait ' en elle, ni ce qui lui causait ce contentement.
Des larmes brillèrent et soulevèrent ses paupières closes; et avec sa limpidité accoutumée elle essaya de s'expliquer elle-même :
— Je suis émue, Sire, d'entrevoir ainsi votre jeunesse. Ali! vous aussi, vous aussi, vous avez aimé la pauvre humanité, comme moi!
— Je l'aime encore, reprit le roi, gravement. Elle buvait son récit avec docilité, avec délice.
Mais elle était avide maintenant de connaître toute l'évolution de Wolfran. Puisqu'il l'éclairait et qu'elle le suivait comme un astre conducteur, ne lui devait-il pas toute sa lumière? Alors, avec la joie de la dominer si visiblement, il conta la crise redoutable qui avait ébranlé sa jeunesse, depuis le, jour où, déjouant toute surveillance, il s'était rendu à l'un des clubs «communistes qui remplissaient alors Oldsburg, jusqu'à cet autre jour où le plus inattendu des événements lui avait, restitué, définitivement imposé, toutes ses hérédités.
— Le soir où j'allai l'entendre, disait-il à Clara, le docteur, en parlant, abaissait les yeux sur moi. J'aurais voulu qu'il me reconnût au milieu de cette assistance frémissante, pour mieux triom-
.pher en découvrant un fils de roi parmi ses •disciples. Mais il ne se doutait de rien et se con: ttentait de me sourire comme à son élève le plus attentif. Ayant à fendre la foule en quittant l'estrade improvisée, il s'appuya sur mon épaule en ni'adressant un mot amical, et je tressaillis de
bonheur, bien que, l'instant d'avant, il eût fait de mon père le procès le plus cruel et le plus injuste.
Clara l'écoutait, haletante.
Il en arrivait maintenant au dénouement de l'équipée. La police l'avait dépisté. Des rapports avaient été adressés au vieux roi, et les violentes scènes, dont tous les courtisans de l'époque gardaient encore le terrible souvenir, n'avaient pas d'autre origine. Cependant, désespérément, il avait lutté, malgré le poids dont l'écrasait l'omnipotence royale. Et c'était de ses révoltes contre le pouvoir monarchique, de ses soubresauts de jeune libertaire prisonnier dans un palais, qu'était né le livre mystérieux.
— Ma vie, pourtant, devenait insupportable; et, quand mon père parla de m'envoyer aux Indes anglaises, j'acceptai. C'était assez pour occuper mon esprit trop fougueux. Et ce fut là-bas que je rencontrai un prince plus jeune que moi, mais qui me remplit d'assez de confiance pour que je pusse lui dévoiler le trouble où se débattait alors mon esprit. Il y devait porter le remède. Je ne savais pas alors ce qu'est un roi. Il me l'apprit» J'aperçus vite quel appoint ce cerveau positif pouvait fournir au mien. J'avais vingt-quatre ans mais lui en avait cent, il en avait mille; il élSait vieux comme la Sagesse. Il était la vérité; moi, j'apportais la vie. Nous nous sommes associés. Je n'ai pas renoncé à mes rêves, mais lui en a
LE MÉTIEfi DK ROI 305
fait des projets en les transposant dans la réalité. Moi je sens, lui sait. Nous collaborons depuis vingt ans. Il achèvera mon œuvre.
Sous les arceaux d'une allée profonde qui s'ouvrait juste devant eux, ils aperçurent la bonne Bénouville qui venait en trottinant, son pâle et grand visage de petite vieille tout éclairé par 1 1 lumière verte. Wolfran se tournant vers Clara :
— Voyez quelle amie sûre vous êtes, mademoiselle Hersberg. Je vous ai dit ce soir des choses que cette chère vieille femme n'a jamais sues.
Ce premier jour d'octobre, veille des noces de l'archiduchesse, dès six heures du matin, le tonnerre éclata des trente églises d'Oldsburg, carillonnant à la fois. Le bourdon de la cathédrale Saint- Wolfran juché dans la tour majestueuse donna le signal sonore ; aussitôt le concert commença : Saint-Gelburge, à toute volée, jeta.sa note de bronze, unique, scandée à deux temps, impressionnante. Saint-Wenceslas, dont le clocher s'élevait sur trois étages d'arcs-boutants superposés, sonna de mélancoliques matines. Certaines paroisses lointaines rendaient le son agreste et charmant de l'angélus entendu à l'aube dans la campagne. Certaines, plus antiques, n'avaient qu'une voix faible et fêlée qui se aoyait dans la grande vibration générale. Toutes ces cloches
LE M DE R'Ol
aériennes, balancées follement dains eeftte joie nationale, formaient, eu dépit des contretemps, un frémissement magnifique, 1 1 1 ^ < ^ harmonie qui
résonnai^ au fond do l'être. Et toute la population exaltée vibrait nerveusement avec la brise, avec hautes ramures des arbres, avec les pinacles des édifices, les vitraux des églises, les croisées des maisons et le cristal familier au fond des armoires.
D'ailleurs, une lièvre régnait dans la ville où, de toute la Lithuanie, on était accouru pour les fêtes nuptiales. Le drapeau lithuanien, orné du cygne royal, pavoisait toutes les fenêtres, à toutes les maisons, dans toutes les rues. Des draperies pendaient aux balcons; des tapisseries tendaient les murailles; des fleurs symboliques embellissaient les façades ; un sable fin et doré, venu des grèves du Nord, couvrait le pavé; des arbres étaient plantés le long des trottoirs; des arcs de triomphe s'élevaient aux carrefours; des girandoles de lumières était préparées, en cordons multicolores, au-dessus des chaussées.
Peu à peu, l'animation se répandit par les rues; un bourdonnement confus en venait. Les promeneurs avaient cette hâte légère de l'allégresse; les habitants de la province s'approchaient d'instinct du palais qui cachait le mystère de la c< plus belle princesse du monde ». Et le temps était beau, doux et ensoleillé. Une joie surabondante ruisselait par la cité, et Ton imaginait que
les vitres plombées de l'appartement de l'archiduchesse voilaient à la foule une radieuse jeune fille vêtue d'or et d'argent, attendant comme dans une apothéose les splendeurs du lendemain. Mais Wanda, en peignoir de laine blanche, étendue par ordre de ses médecins sur sa chaise longue, pleurait à petits sanglots, en tenant la main de Clara, qui ne la quittait guère.
— Ma pauvre Clara, disait-elle, j'ai peur, j'ai peur de demain, peur de Bertie, peur de la vie.
— Moi, reprenait son amie, je vous prédis l'austère bonheur des âmes supérieures. Monseigneur d'Oldany vous apporte son génie, son admiration, sa noble conscience. Vous êtes trop intelligente pour ne pas contracter avec ce puissant cerveau une union qui sera belle.
— Oui, reprit tristement la jeune fille, en faisant glisser à son doigt d'enfant la lourde plaque d'orfèvrerie qui enrichissait la bague des fiançailles, oui, Bertie est un grand génie...
— Il vous associera à son œuvre; vous serez, au sens le plus vrai du mot, une reine. Qu'estce que les petits travaux scientifiques auxquels je vous ai initiée? C'est la masse vivante d'une société que vous manipulerez désormais. Quand je 'produirai au fond d'un creuset une perle de thermium, vous, c'est du bonheur humain que vous découvrirez dans le travail de votre politique.
— Oui, répéta Wanda, nous contribuerons peut-être à rendre la Lithuanie plus heureuse.
— Être une reine, disait Clara songeuse, c'est détenir la puissance efficace. Moi, j'ai fait tant do rêves, caressé tant de desseins; je me suis tant épuisée à agir dan°» rhypothèse! Mais j'étais impuissante. Une reine peut.
— Ah! soupira l'archiduchesse en retenant ses larmes, j'ai peur de trop penser à Géo...
Elles gardèrent le silence. La porte de ce qu on appelait l'atelier de l'archiduchesse s'ouvrit et un essaim de couturières, que conduisait madame de Bénouville, s'avancèrent en soutenant la robe nuptiale qu'on venait essayer. Elle était en brocart, alourdie de fils d'argent, pareille à une robe de légende. On en revêtit les épaules fragiles de l'Altesse qui se laissait faire, hiératiquement. La reine survint, très affairée. Elle avait un goût sûr de bourgeoise avisée. Elle fit découdre et recoudre, déplacer une écharpe de gaze, moula de sa main les hanches délicates. Wanda lui demanda tout bas :
— Bertie est-il revenu?
Madame de Bénouville 'annonça qu'il arrivait à l'instant de voyage.
— Je veux qu'il vienne, dit l'Altesse.
Le duc d'Oldany était chez le roi, attendant que sa fiancée le mandât.
— xMais, objecta la mère, je crains bien qu'il ne soit indifférent à ta toilette, mon enfant...
— Bertie n'est indifférent à rien. Je n'ai pas là la robe qu'il me plaît d'avoir, mais la robe qu'il
faut. Je ne suis pas une mariée, mais une idée qu'on exhibe. C'est l'idée qu'on pare. Je veux l'approbation de Bertie.
On l'alla chercher. Clara comprit que l'union de ces esprits était déjà faite. Déjà Wanda appartenait au duc, à ses volontés impérieuses et réfléchies. Quand il entra, son regard gris alla droit à l'Ai esse, dressée au milieu de l'appartement, comme ces statues du Moyen âge qu'on habillait aux jours de fête de vêtements scintillants. Elle avait dans toute sa frêle personne une apparence mystique. Son front de cire, semblait maintenant le soubassement de la lourde couronne lithuanienne. Ses yeux bleus paraissaient sans fond. Elle aussi considérait le prince. Ils se sourirent comme de très vieux époux dont les âmes se sont totalement pénétrées. Les femmes de service se retirèrent, madame de Bénouville sortit ensuite» La reine s'absorba dans la contemplation d'une dentelle.
— C'est bien, dit le duc, jugeant froidement la merveilleuse apparition,
— Et là-bas? demanda l'archiduchesse.
« Là-bas », c'étaient les mines du Sud, où l'exploitation du charbon avait été concédée à des sociétés syndicales. C'était une expérience des théories de l'Union. Celui qui la tentait était l'exterminateur de la secte. Alors que l'Union se mourait dans l'ombre, après tant d'agitation stérile, l'ennemi, l'homme d'Etat, l'oppresseur.
m M K TU] Il DM ROI 311
fécondait de son géuie les r&ves morts des révolutionnai!
— Là-bas, la production commence, dit le duc; on a mis à nu un nouveau gisement.
— (juand nous irons là-bas, je descend rai dans les puits, déclara Wanda....
Clara s'éloigna respectueusement, comme s'ils avaient proféré des paroles d'amour..,
Le palais ressemblait à une ruche en délire. Une nuée de couturières, de modistes envahissait le couloir des dames d'honneur; les chambrières dans leur uniforme noir et blanc et leur clair bonnet de dentelle, filaient de droite et de gauche comme des hirondelles égarées. Les hauts dignitaires étaient sur les dents pour organiser la fête du soir à l'Hôtel de Ville et le gala du lendemain. Les secrétaires de la maison civile, ceux de la maison militaire, le comte Albert Saltzen. maître des cérémonies, se suivaient dans les couloirs et les antichambres avec l'administrateur général du palais, le grand écuyer, le grand camérier. Entre le bureau du comte Thaven et celui du grand maréchal, duc de Zoffern, c'étaient de perpétuelles allées et venues : il y avait désaccord entre les deux vieux courtisans sur la sonnerie de trompettes, qui tin à la cathédrale accueillerait le cortège nuptial. Le général gouverneur de la place d'Oldsburg s'emportait contre un aide de camp qui ne parvenait pas à lui procurer une audience immédiate. Les appels téléphoniques
s'entre-croisaient de toutes parts; on était à la recherche de monseigneur d'Oldany, qui audessus des grands officiers, des chefs des deux maisons civile et militaire, des tout-puissants majordomes, et même de ce vieil expert en protocole qu'était le duc de Zoffern, demeurait l'ordonnateur suprême de la représentation royale. Wolfran recevait les membres du corps diplomatique. Une armée de tapissiers clouaient des drapeaux et des draperies dans l'immense salle des Rois où les souverains recevraient la délégation de l'Ordre du Cygne blanc. A chaque porte était posé en sentinelle un garde blanc. Dans un escalier de pierre en colimaçon qui grimpait aux combles, deux petits pages de la reine, habillés de bleu, jouaient aux billes0
Au milieu de ce tumulte, Clara s'en allait à son appartement, recueillie et méditative. Elle pensait à cet étrange mariage où deux êtres s'enlaçaient moralement, dans un désir humanitaire aussi puissant que la plus vive volupté. Elle pensait à d'autres noces qui eussent pu être célébrées, à ce pauvre et charmant prince exilé, à Wolfran, dont le cœur paternel saignait en secret, à cette maternité qu'on exigeait de la débile Wanda pour assurer à l'Irlandais la gérance du royaume, et au formidable devoir qui pesait sans les écraser sur ces êtres royaux si fermement dressés sous la charge.
Une lettre l'attendait sur son bureau, une enve-
loppo dont la suscription était d'une écriture dénaturée. Elle frémit en l'ouvrant et reconnut la lettre-procédé d'Ismaël. Il lui disait : « Si tu te souviens encore, ma Clara, de l'attachement qui nous a liés trente années, viens me voir une dernière fois. C'est la suprême grâce que je te demande, moi qui ne regrette que toi dans la vie.». »
« Quoi ! se dit Clara, toute secouée encore de la commotion qu'elle venait de recevoir, va-t-il donc mourir?.». » Et elle le vit malade, agonisant dans la misérable chambre dont il lui donnait l'adresse, seul, sans secours, sans garde, sans soins, mourant peut-être même du coup qu'elle lui avait porté, en se détachant de lui»
Elle oublia les transes dans lesquelles il l'avait contrainte à vivre depuis cinq mois, cette menace terrifiante qu'il avait suspendue sur le roi, ce péril caché dans l'ombre dont la hantise la poursuivait nuit et jour. La bonté de son cœur seule la conseilla. Elle s'habilla en hâte, commanda sa voiture, se fit conduire à la cathédrale, ressortit par une porte latérale, suivit à pied la rue de l'Archevêché et aboutit au quartier malodorant où se cachait Ismaël Kosor.
Il l'avait accoutumée à ses logis sordides, mais elle en avait perdu l'habitude et elle n'en conçut que plus de pitié pour celui qui lui lançait, de cette abjection, un appel si désespéré. Qu'elle était émue en montant l'escalier inconnu! Et elle
ss répétait : « Ismaël est mourant, Ismaël agonise... » Comment allait-elle le trouver? gisant amaigri, enfiévré, au fond d'un lit sans douceur, défiguré peut-être par la maladie? Vivait-il encore?
Elle frappa. La porte s'ouvrit. Devant Clara, haletant d'une vie intense, ses boucles noires et grises encadrant son front volontaire, Ismaël Kosor jeta un cri étouffé :
— Ah! tu es venue, je savais bien que tu viendrais !
— Tu souffres, lui demanda-t-elle anxieuse, tu es malade?
— Comme tu es bonne, Clara! dit-il en la contemplant passionnément.
— Qu'y a-t-il? Tu te portes bien? Pourquoi m'as-tu fait venir? Tu parlais de me revoir une dernière fois et de quitter la vie.
— Je n'ai pas menti, Clara, prononça-t-il, en détournant la tête.
Il la prit par la main, la fît asseoir sur une chaise de paille; aux côtés du grabat, et s'age nouillant devant elle :
— Ecoute, écoute-moi, Clara, ma lumière; si demain à pareille heure, je n'étais plus, est-ce que tu-n'aurais pas un regret? Celui de m'avoir refusé si longtemps, de m'avoir refusé jusqu'à la fin ce que je te demande depuis que je t'aime, la seule joie que dans nra terrible vie j'aie jamais désirée; ton amour, toi-même. Clara, mourir ne
LE METlvER DE nol -
m'est rien, niais songer qirë ta n'auras ma femme!
Il eut un tressaillement de douleur. Puis une lueur d'espoir illumina ses yeux fous qui se fixèrent sur Clara :
— Mais que dis-je là?... Tu es venue, donc tu m'aimes encore. Dis-moi que je ne m'illusionne pas. Il me faut ce soir cette dernière douceur de ta tendresse, de ton baiser, il me la faut...
Elle demanda d'une voix desséchée :
— Pourquoi parles-tu de mourir demain?
Il hésita longtemps, se mit debout, et dit très bas :
— Demain, je joue mon existence, — et à un tel jeu que je sais la perdre, Clara.
— Que fais-tu donc demain?
Il l'enlaça avec la douceur dont il l'enveloppait quand elle était toute petite : son étreinte était une caresse; et Clara, trop anxieuse pour songer même à se dégager, l'entendit murmurer:
— Sois forte, mon amie; réagis contre ta sensibilité, oublie que tu es une femme, toi que dans tout le pays, on ne nomme que par ton nom unique c< Hersberg », pour signifier la virilité de ton esprit et la vigueur de ton cerveau pensant. Dépouille tout préjugé, résigne-toi à l'acte qui doit annoncer l'aurore de la liberté. Il faut que Wolfran meure.
Elle se redressa comme une lionne, répétant :
— Il faut que Wolfran meure!.,. Il faut que
Wolfran meure! Tu as résolu de l'assassiner demain, et tu m'as appelée ce soir, comme une récompense anticipée...
— Mon amie, tu le sais, je ne suis pas méchant, il ne faut pas me méconnaître. Cet homme est un malfaiteur. De sa mort, naîtra un élan de l'humanité vers le bonheur; c'est un grand devoir que j'accomplis. Je sais que je me condamne avec lui, mais il n'importe. Après moi, mon acte portera ses fruits...
Clara s'était reculée au fond de la pièce, la poitrine soulevée d'un souffle précipité, le visage convulsé, effrayante à voir. Elle ne put que prononcer ce seul mot :
— Misérable!
Lui s'acharnait à la convaincre. Il rappelait leur vieux maître persécuté, sa mort cruelle dans l'exil, il rappelait la misère du faubourg, les répressions qui avaient répondu à la manifestation de mars* et, revenant à sa manie scientifique, il parlait des abeilles et des fourmis et de l'être véritable, seul existant, qui est la collectivité. Mais Clara ne l'écoutait plus. Blême, illisible, elle contemplait dans l'espace un spectacle imaginaire, et elle tremblait, une sueur glacée trempait ses mains et son front. Un long moment se passa. Elle s'approcha d'Ismaël :
— Ismaël, prononça-t-elle d'une voix humble et caressante, à cause de moi que tu aimes, tu ne feras pas ce que tu dis. D'un crime rien de bon
ne peut naître. Tu n'as pas le droit de touck^r à la vie de Wolfran.
Alors il la scruta, les yeux pleins d'une visible défiance :
— On t'a changée, la-bas, gronda-t-il sourdement, tu n'es plus toi; il y a un an tu m'aurais
encourage.
Elle s'écria :
— Jamais! et notre bon maître t'aurait maudit, s'il avait su que tu préparais un meurtre.
Ils se regardaient tous deux et se défiaient. Mais, une fois encore, Clara s'adoucit; elle prit la main d'Ismaël, la pressa dans les siennes.
— Je te supplie... Rappelle-toi le jour où l'on m'amena à ton foyer; j'étais un paftvre petit être perdu, un objet sans maître, la plus misérable chose. Vous avez eu pitié de moi, lui et toi. Ah! que tu m'as entourée de tendresse! je m'en souviens, va! Non, je n'ai jamais été orpheline, j'ai été la plus choyée, la plus caressée, la plus aimée des enfants. Je n'oublie rien, IsmaëL; tout ce que je suis, je le dois à notre père commun et à toi. Mais si tu me refusais ce que je te demande ce soir, ce serait comme si tu écrasais en mon cœur tout le bien que tu m'as fait. Oh! vois comme je te prie, comme je te supplie. Ismaël, ne tue pas!
Il répéta, en la dévisageant farouchement :
— On t'a changée là-bas. Pourquoi tiens-tu tant à la vie de cet homme?
Elle balbutia :
— Peut-être, si tu le connaissais, toi aussi tu changerais...
— Si je le connaissais? reprit-il en ricanant, est-ce que je ne le connais pas? C'est par ses actes qu'on connaît un homme : j'ai pesé tous les actes de Wolfran, c'est par eux que je l'ai jugé; de la sorte on ne se trompe pas; c'est un homme néfaste.
Elle répétait, avec une sorte d'obstination exaltée :
— Il n'est pas ce que tu crois...
Ismaël ne proféra pas une parole : mais, en se
taisant, il observait Clara. Il l'examinait froidement : il détaillait ses traits, scrutait ses prunelles élargies, notait tous les signes de son émotion. C'était une femme nouvelle qui lui apparaissait. Haletante, fiévreuse, transfigurée par une épouvante secrète qui bouleversait son calme visage de statue, embellie par une ardeur dont elle vibrait tout entière, jamais il ne l'avait vue ainsi devant lui. Une idée le transperça comme un dard. Il devint livide. A deux ou trois reprises, il voulut parler : sa gorge se contracta* Enfin il vint à Clara, lui serra les poignets, et, plongeant du regard jusqu'au fond de ses feux, il articula d'une voix indistincte :
— Tu l'aimes?
Sans répondre, stupéfaite, étourdie, elle le
regardait, à son tour, comme sans le voir. Puis, tout à coup :
— Mais non... mais non! ce que tu me dis est fou; c'est toi que j'aime...
En môme temps, un sourire de béatitude, jurant avec les mots d'indignation qu'elle prononçait, détendait ses traits. Elle répéta :
— Aimer Wolfran, moi? Quelle pensée as-tu là, Ismaël! L'aimer? l'aimer?
Et il semblait qu'elle eût un délice à redire ce mot, qu'elle en respirât peu à peu tout le parfum, qu'elle envoûtât toute la saveur. Cependant Ismaël grondait sourdement :
— Tu l'aimes, je le sens... Ah! comme tu le défendais tout à l'heure! Toi si raisonnable quand tu discutais notre pauvre amour, comme tu t'emportais, comme tu étais émue quand il s'agissait de cet homme!... Il t'a conquise, dis, dis-moi, il t'a conquise... Comment a-t-il fait?
Elle, les yeux agrandis, comme éblouie devant une lumière soudaine, demeurait immobile. Elle levait les deux mains, dans un geste d'ignorance :
— Que veux-tu que je te réponde? Je n'ai jamais cessé de t'appartenir en pensée. C'est à toi que je suis. Lui, lui, c'est... que te dirai-je?... un être d'exception, une volonté. Personne ne peut savoir... Pas même toi...
Un long frisson la parcourut. Elle reprit, terrifiée :
■ — Il ne faut pas qu'il meure, Ismaël! Il se détourna, en réprimant un sanglot :
— Ah! dit-il accablé, on m'a pris ma Clara! Clara, elle, songeait, dans une sorte de rêve :
« Pourquoi souffre-t-il ainsi? Ce qu'il dit est donc vrai? Qu'est-ce donc qu'aimer? tant de douceur secrète, c'était de l'amour? »
Elle se sentait ineffablement heureuse. Tout à coup elle entrevit la douleur d'Ismaël. Il était allé s'accouder au montant du lit de fer, le front dans la main. Une respiration haletante soulevait son torse maigre. Elle alla vers lui, pleine de pitié. Elle lui toucha l'épaule. Il tressaillit, et elle l'entendit se plaindre ainsi :
— Je n'avais rien au monde que toi, et c'est toi qu'on est venu me prendre. Tous les biens, tous les plaisirs, toutes les satisfactions, il en était gorgé; et il lui a fallu encore mon seul bonheur.
— Mon ami, tu parles dans la démence!
— Je suis lucide. Il a pris ton esprit, d'abord. Qu'as-tu fait pour l'Union, depuis que tu es au palais? Noui as-tu servis, nous as-tu défendus ainsi que tu l'avais promis? Une femme comme toi subjugue quand elle parle. Si tu l'avais voulu, nous triompherions aujourd'hui. Mais ton intelligence a fléchi sous les lieux communs de cet homme borné. Il t'a circonvenue de phrases creuses : il était beau, il reluisait d'or, il voulait te plaire. Et tu en es venue là, toi, la grande, la libre Hersberg, à accepter pour le pays la domination de cet homme, à subir son joug.
Elle contemplait maintenant un Kosor farouche,
haineux, terrible, tout convulsé les pomgs serrés, frémissant. Elle eut la certitude que toute Implo ration serait désormais inutile, que Wolfran était définitivement condamné. Alors l'angoisse la prit. Elle aurait voulu pouvoir donner ^ vie se substituer à Wolfran, mourir à sa place. Soudain elle eut une inspiration : « Il dit que je l'aime. Aimer, c'est se donner toute. On peut se donner, s'immoler de différentes manières... »
Une hésitation l'arrêta encore une seconde; puis, s'avançant tout près d'Ismaël, se faisant plus caressante, plus persuasive, elle murmura :
— Ecoute, Ismaël, laisse là ces divagations. Tu me soupçonnes? Pour qui me prends-tu donc? Tiens, veux-tu que nous quittions Oldsburg, l'humanité se sauvera sans toi. Jusqu'ici tu as gâché ta vie sans rien obtenir pour la cause. Partons ensemble, je t'aimerai; nous serons heureux, nous ne nous quitterons plus...
Il la dévisagea froidement, cruellement, les bras croisés, haletant de colère.
— Femme perfide, perverse comme les autres, tu veux me tenter bassement. Tu l'aimes à ce point que, pour le sauver, tu t'offres à moi que tu hais. Ah! Clara, Clara, tout s'illumine pour moi. Tu ne m'as jamais aimé, et c'est aujourd'hui que tu veux être mienne... Moi qui t'avais placée si haut ! . . .
Elle s'avança pour l'enlacer. Il la repoussa brutalement.
— Va t'en.
— Mon pauvre Ismaël!
— Va-t'en, retourne à ton roi!
— Tu me chasses! s'écria- t-elle.
A la porte, il la retint par les poignets, pour
lui dire :
— Il mourra, tu sais.
L'indéfinissable, l'étrange regard qu'elle posa
sur lui, en le quittant définitivement, le laissa perplexe, il aurait voulu la rappeler. D'ailleurs il souffrait déjà du regret de l'avoir mortellement offensée. Il prononça faiblement :
— Clara!
Mais il était trop tard. Elle avait gagné la rue. Dès qu'elle eut respiré l'air vif de ce soir
d'automne, elle ferma les yeux, s'arrêta une seconde, eut une sensation d'ivresse, de bonheur infini. Et, de nouveau, elle se répéta : « Est-ce donc vrai que je l'aime? »
Et la voix qui en elle répondait oui était si triomphante, si enivrante, si suave, si magnifique et si assurée, que Clara oubliait jusqu'à l'épouvantable conjoncture du moment présent.
Elle marchait au hasard, ne retrouvant son chemin que par un obscur instinct animal, ne songeant pas même à sa voiture laissée au portail de la cathédrale pour dépister la curiosité des subalternes. Elle se dirigeait aveuglément par un dédale de rues infectes avoisinant le port. Peu à peu, reprenant conscience, elle vit le mouvement
inusité qui commençait d'y naître. Par toutes fofl portes, les maisons puantes dégorgeaient leurs habitants, cette populace inférieure qu'on ne voit sortir do ses taudis qu'aux jours de fête ou de calamité. Tous se hâtaient, tous couraient au même but. Un peu plus loin, quand elle gagna les rues marchandes aux boutiques fermées, c'était encore la même animation, la même course d'une foule différente. Et lorsqu'elle aborda le quartier riche, les portes cochères des hôtels somptueux laissaient passer des élégantes en toilette de ville escortées de leurs maris ou de leurs pères, et quir pressant le pas, achevaient de boutonner leurs gants sur le trottoir. Les carrefours, les places s'encombraient; des cris, une rumeur allègre montaient de cette innombrable procession à l'ensemble magnifique. Clara le savait, c'était la marche de toute la cité vers le roi : cette foule venait une heure d'avance se ranger sur le parcours ^ue suivrait la famille royale pour se rendre le soir à l'Hôtel de Ville. On apercevrait les souverains le temps d'un éclair, et c'était assez pour qu'on se ruât à leur passage.
Et Clara, portée par un enthousiasme autret poignant, allait elle aussi à celui qui détenait le mystérieux prestige.
« Ce prestige puissant et menteur, pensaitelle, ce prestige qui aspire, dirait-on, les masses, les attire à lui, les captive, je l'ai subi. Je l'ai
subi, moi libertaire, moi qui savais le mal de l'inégalité sociale dont il est la clef de voûte; je me suis abandonnée à l'ivresse de cette idolâtrie et je frémissais en sa présence, parce qu'au lieu de détester sa gloire, je la chérissais comme je chérissais tout ce qui émanait de lui. »
Alors elle se remémorait leurs entretiens où les arguments royalistes, à peine énoncés par Wolfrari, l'éblouissaient soudain au point que nulle objection ne se présentait plus à son esprit. Non, elle n'avait jamais été convaincue, mais il l'avait dominée comme tout homme asservit la femme qui l'aime. Jamais son esprit n'avait cédé; mais son cœur avait eu toutes les docilités de l'amour.
« Pourtant je n'en rougis pas, se disait-ell^, triomphante. Qu'importe si sa philosophie m'a leurrée ! Il était digne d'un amour absolu ! »
Puis aussitôt elle se souvenait de la menace d'Ismaël : « Il mourra, tu sais! »
Son impuissance la torturait. Que pouvait-elle faire? Comment désarmer cet homme déjà sorti de la vie, selon sa propre expression, et que nulle parole humaine n'atteignait plus? Ah! qu'elle aurait voulu l'enchaîner, Je garrotter, le réduire à rien...
, Elle' arrivait en vue du palais royal; à l'aspect de cette façade, un frisson la glaça de la tête aux pieds. Et elle songeait : « Sa vie est entre mes mains; si je me tais, il mourra... Où est le devoir?,,. »
Elle rentrait au palais comme une bote blessée qui regagne son gîte. Cotait dans sa chambre solitaire qu'elle voulait aller se terrer. Interrogée, elle aurait répondu : « Je vais chez moi. » Mais à peine eut-elle posé le pied sur l'escalier de la rue aux Juifs, le souvenir dlsmaël s'abolit en son esprit, il s'évanouit en elle comme une image qu'on efface. Il ne resta plus de vivant à ses yeux que la vision de Wolfran. Et dans une légèreté de songe, c'est vers les appartements royaux qu'elle se dirigea.
Dans le vestibule le premier valet de chambre du roi lui dit :
— Sa Majesté ne va pas pouvoir recevoir mademoiselle Hersberg. Sa Majesté regrettera, j'en suis sûr...
Elle se prit à sourire à ce malheureux, si loin de la réalité, si loin de la vérité, et elle affirma;
— Mais si, mais si, il faut bien que Sa Majesté me reçoive.
Le discret personnage eut un geste de protestation : elle passa outre. A cet instant, le colonel Rodolphe eortait de son cabinet, voisin de celui du roi. Elle répéta avec une énergie de démence :
— Il faut que Sa Majesté me reçoive.
Laide de camp, si correct, resta muet devant le visage bouleversé de la savante. Il n'osa rien demander. Seulement, quand il vit la jeune femme se diriger vers l'antichambre, il hasarda :
— Sa Majesté dîne seule, ce soir, pendant qu'on habille la reine et Son Altesse pour la réception de l'Hôtel de Ville.
Elle rebroussa chemin, se tourna vers le hall où s'ouvrait la petite salle à manger particulière du souverain. Le second valet de chambre en sortait. Elle l'arrêta : *
— Wilfrid, dit-elle pour la troisième fois, il faut que je voie Sa Majesté.
— Oh! mademoiselle Hersberg, comme cela tombe mal! Je vais prévenir Sa Majesté; peutêtre qu'après le souper...
Clara eut un mouvement de violence, de défi, et s'en alla tout droit soulever la portière. Wolfran était attablé devant un couvert très simple, où fumaient quelques légumes cuits au sel. Deux laquais le servaient. Il leva les yeux, aperçut cette femme tragique, presque méconnaissable, qui s'introduisait ainsi avec tant de hardiesse, comme en un coup de folie, et il eut un sursaut d'étonnement. Clara, dégrisée devant lui, balbutia :
— Je suis venue... Il fallait que je voie Votre Majesté tout de suite, tout de suite...
Il eut vite compris qu'un drame se passait; mais il ne savait pas lequel et, tout d'abord, il s'émut à constater l'angoisse de cette sereine Hersberg. Il voulut apprendre ce qu'il y avait, renvoya les laquais, l'interrogea. Elle tremblait un peu; toute palpitante, les yeux changés, elle commença :
LÉ MKilI'.fl DÉ (loi
— Sire, que Votre Majesté [he pardonn
Une timidité seiftMâîl cïôrt ses [< Alors,
le roi lui parla avec bienveillance, familin < im-rit, lui demanda si elle avait dîné, et, comme elle faisait signe que non, voulut qu'elle s'attablât en l'ace de lui.
— Nous causerons mieux ainsi, disait-il.
Elle obéit sans répliquer et elle pensait* « Je ne l'aime pas, je ne l'aime nullement, Pourquoi sacrifier l'ami le plus cher?.,. »
Et, à l'instant même où Wolfran épiait ce visage singulier, dont jl voulait forcer le secret, elle proféra péniblement :
— Votre Majesté court un grand danger.
Sans doute s'attendait-il à autre chose, car il
fit un geste d'allégement; sa physionomie s èclaira et il dit :
— Vous êtes bonne de vous inquiéter pour moi, chèrô mademoiselle Hôrsberg; mais je suis sûr que vous vous alarmez à tort et pour des périls imaginaires.
Il ne l'avait jamais trouvée si belle; ce feu caché qui l'animait lui donnait une surabondance de vie; le léger halètement qui soulevait sa poitrine, son émotion, dévoilaient la sensibilité de cette femme dé science, aux apparences impassibles. Il était heureux de l'avoir à sa table, dans cette intimité de bons amis, lui qui nourrissait pour elle un sentiment si particulier, confinant de très près au romanesque. La voir, au sur-
plus, si occupée de lui, le charmait. Et, comme il la contemplait avec admiration, il s'aperçut que ses traits se décomposaient, qu'un tremblement nerveux la secouait : elle était devenue livide et murmurait :
— Demain..., Votre Majesté doit être frappée.
— Vraiment? dit-il, déjà moins incrédule et gagné par l'anxiété de cette femme bouleversée. C'est donc sérieux?
— C'est maintenant fatal, continua-t-elle d'une voix sourde. A moins que...
^Wolfran lui vit au front des perles de sueur. Il réfléchit quelques secondes ; puis, soudain, en présence de ce qu'endurait Clara, il eut une révélation. Ce fut si brutal que, Dar un réflexe, son poing s'abattit sur la table :
— Mais oui, je comprends, je sais tout : c'est lui, Kosor, n'est-ce pas?
Sans répondre, elle frissonna et se voila le visage à deux mains. Dans un de ces rapides coups d'oeil qu'a l'esprit humain quelquefois, elle considérait d'ensemble toute sa vie, du jour où une infirmière de l'hospice l'avait déposée, enveloppée de langes, entre les bras du petit Isrmaël, jusqu'à la minute présente *où, tête à tête avec le souverain, elle dénonçait implicitement le frère et l'ami qu'avait été pour elle le malheureux rêveur. Ah! que d'heures tendres, quel dévouement, quelle religion il avait eus pour elle! Elle avait partagé son pain, sa science, ses
veilles, ses idées. Il lavait portée dans ses bras, admirée, servie, aimée, il l'avait attendue dans une fidélité mystique; il avait enduré sans se plaindre tous les délais qu'elle lui imposait; il aurait rampé à ses genoux comme un chien et, au bout de trente ans, ce soir, elle l'avait trahi. Un tel mépris d'elle-même la remplissait alors, que le courage lui manquait pour bouger seulement un doigt. Wolfran aussi la méprisait, sûrement. Il devait la détester en cette minute, bien qu'elle l'eût sauvé, car il repoussait tout ce qui est abject. Et, comme elle pensait ainsi, ses mains tombèrent d'elles-mêmes sur ses genoux, et elle leva sur le prince un pauvre regard honteux, désespéré, le regard de qui a perdu une estime précieuse. Et ce regard croisa celui de i Wolfran, mouillé de larmes.
Ils demeurèrent silencieux longtemps encore. Clara vivait des minutes ardentes, offrant la souffrance de son cœur à celui qu'elle aimait, pour qui elle serait morte, et qui devait bien le deviner maintenant... A la fin, elle prononça, et il y avait un triste et affectueux sourire sur son visage défait :
— Que Votre Majesté me jure qu'elle ne quittera pas le palais demain; il le faut, je la supplie...
— Mais, mademoiselle Hersberg, dit le roi, demain je ne m'appartiens pas, je suis à mon peuple, il faut que je paraisse, qu'il me voie, que
je joue le rôle qu'il attend de moi... Que voulezvous? Kosor sera mis hors d'état de nuire. J'aurais désiré qu'il ne fût plus inquiété, mais vous avouerez que lui-même ne l'a pas permis.
— Kosor? essaya de dire Clara toute crispée, il est en exil...
— Non, mademoiselle Hersberg, reprit le prince, il n'est pas en exil, il est à Oldsburg depuis cinq mois déjà; il a vécu d'abord chez un de vos amis5 professeur du collège, et il se cache maintenant rue des Teinturiers, près du port. Pensiez-vous que je ne fusse point renseigné sur son mode de vie, sur ses faits et gestes? Il ne \ dus écrivait plus, vous n'alliez plus le voir. Lui semblait se terrer, se f$ire inoffensif; j'ai voulu qu'il fût laissé en paix, car je ne pouvais oublier qu'il était votre ami, et c'était pour lui une singulière protection. Néanmoins, je conçois trop, à votre trouble, la... gravité de ses desseins, pour ne pas me défendre contre cet ennemi. Vivre ou mourir, vous savez si je m'en soucie! Mais il y a désormais entre cet homme et moi un duel qui, fyien que j'en aie, me prend, m'intéresse, me passionne. Je veux le vaincre, à la fin!
Maintenant, c'était le matin. Dans l'atelier, l'Altesse, parée comme une magnifique poupée de montrance, se tenait debout au milieu d'un bataillon de caméristes. On avait dressé sur la frêle armature de ce corps la robe alourdie de fils
d'argent. Il s'.i^iss.nt de poser le voile. Deux femmes saisirent ce nuage de dentelle, présent jeunes filles du Nord, et Ion priait Wanda de s'incliner quand elle sourit faiblement à habilleuses en leur disant :
— Je suis un peu fatiguée,
Madame de Bénouville accourut, écarta tout le monde, prit la main de sa chérie pour la conduire au petit salon voisin, Et quand la fragile poupée se mit en marche, l'ampleur du costume se développa, la traîne s'épandit en un il t chatoyant d'étoffe argentée, et la blonde princesse au front de mystère apparut pour la première fois avec le prestige de son aspect royal, qui fit vibrer la vieille gouvernante.
— 0 mon enfant! soupira-t-elle.
Plus volontiers, elle se serait mise à genoux et aurait dit : « 0 ma reine! » Mais Wanda, qui s'amusait de ses enthousiasmes ;
— Je suis plus vieille que vous, chère amie Bénouville; voyez si je suis calme,
— C'est que vous serez heureuse, mon enfant.
— Je le crois, dit Wanda sereinement.
Et, au bout d'un instant :
— Mais, où est Clara? Je l'attends depuis ce matin. Pourquoi n'est-elle pas venue?
La bonne Bénouville soupira, leva les yeux au ciel et ne répondit pas.
— Elle aura craint d'être indiscrète; il faudrait la faire demander.
La vieille dame regardait obstinément la fenêtre, les lucarnes sculptées d'un toit voisin, et un faisceau de drapeaux qui claquaient au vent.
— Mademoiselle Hersberg s'excuse auprès de vous, Altesse; elle est en proie à un grand chagrin et ne peut assister aux fêtes. Elle est venue me trouver à l'aube, ce matin, et m'a chargée de vous dire... Oh! c'est bien triste, Altesse, car nul ne peut soupçonner combien ce cœur était noble et profond. Une personne... un unioniste qu'elle aimait beaucoup se trouve gravement compromis. Pensez bien à elle, mon enfant... C'est hier soir qu'on a* dû arrêter le... coupable.
— Ma pauvre Hersberg! cria Wanda en se levant; ma pauvre Hersberg! Je veux la voir!
— Hélas! mon enfant, mademoiselle Hersberg est partie ce matin à la première heure. Songez combien le tumulte de ces fêtes offensait sa peine. Elle ne pouvait demeurer... Elle vous supplie de lui pardonner.
— Comment! Elle est partie. Elle ne m'a pas embrassée auparavant? Mais, qui est ce coupable dont vous parlez? Oh! vous savez, vous! Elle vous a confié ce qu'elle m'a caché. C'était Ismaël Kosor, son fiancé, n'est-ce pas? Et elle ne m'a rien dit! Mais j'aurais prié le roi. Bertie serait intervenu ; on aurait fait grâce à ce malheureux. Ma pauvre Clara!
— Elle vous supplie. Altesse, de ne jamais l'oublier, murmura la vieille dame.
Elle était allée se terrer dans la petite maison blanche bâtie dans les jardins, au sommet de la haute ville. Elle y était revenue plus misérable que le premier jour où les deux Kosor l'y avaient accueillie. Et, sans ouvrir une fenêtre ni un volet, elle était restée dans la bibliothèque du docteur où les livres, enfumés jadis de si longues années, exhalaient encore le parfum de la petite pipe philosophique du patriarche.
Mais, à midi, quand le tonnerre des cloches, éclatant de nouveau, annonça au peuple que l'archiduchesse et l'étranger étaient unis, elle n'y tint plus, se glissa dans le jardin, suivit la ruelle déserte, pressée, harcelée par une fièvre. Audessous d'elle, une Oldsburg vibrante, carillonnante, inondée de soleil, flamboyait. Elle distinguait, dans l'océan des toits , toutes les nefs d'églises avec leurs tours, leurs clochers, leurs pinacles, leurs flèches, et, au milieu, le vaisseau splendide de la cathédrale d'où partait tant de joie. Des retardataires couraient aussi au spectacle. Elle se joignit à eux, pénétra dans la foule, s'y perdit, s'y noya, désirant de n'être plus rien, d'être méconnue, invisible, insoupçonnée, mais de voir, au moins.
Les troupes étaient rangées sur le parvis, et la foule repoussée vers les rues adjacentes. Le
soleil dardait (F aplomb sur les cuirasses, les aiguillettes, les casques, les galons, les gourmettes, la croupe luisante des chevaux.
« Si j'avais rêvé! pensa Clara. Ai-je bien parlé? Ismaël est-il bien enfermé? Ne va-t -il pas surgir?» Et il lui semblait qu'elle perdait la raison, que les petites gens du peuple qui l'entouraient la coudoyaient, la bousculaient, s'apercevaient de sa démence, la remarquaient.
Soudain, un soupir formidable sortit de la foule; les portes colossales s'ouvrirent; le brasillement des cierges apparut dans le fond obscur de la cathédrale. Les carrosses vinrent se ranger devant le portail. Des fanfares éclatèrent, se mêlèrent aux mélodies finissantes de l'orgue. Et le soupir de la foule durait toujours, un soupir sans fin, toujours croissant, gagnant les rues proches, la ville entière.
Le détachement de cavalerie partit le premier au bruit d'une sonnerie antique de trompettes, et aussitôt, encadrée de deux rangs de gardes blancs, la voiture de l'archiduchesse se mit à rouler sur le sable fin de la place. Wanda paraissait robuste et animée elle souriait au peuple, soulevant son «voile pour i^ieux le caresser de son regard, pour l'embrasser tout entier, ainsi éplo)^é sur son passage, et aussi dans un geste touchant de se laisser voir, de se montrer, de se faire aimer silencieusement par ces milliers d'yeux qui la dévoraient. Le duc Bertie saluait
LE MÉTIER DE Itoi
froidement, et on F acclamait pur amour pour
Wain!
WollVnn passa ensuite, en colonel de la garde, casqué dû cygne blanc, tel qu'il était apparu à Clara le premier jour. Peut-être allait-il la distinguer dan ! multitude. Elle fut &pp$essée à en mourir. Il caressait sa barlre rousse que dorait le soleil. Son aide de camp et le grand -maréchal lui faisaient vis-à-vis. Elle le regarda une dernière fois. Le carrosse s'éloignait lentement : elle le suivait. Il disparut au coin de la rue du Beffroi. Il sembla à Clara qu'un vent glacial soufflait maintenant sur la place.
La reine et ses dames d'honneur, les douairières de Hansen, la duchesse de Saventino, les femmes des grands dignitaires, les dames d'honneur, les femmes du corps diplomatique, les ministres, les chambellans, le président de la délégation, la députation des délégués passèrent ensuite, puis les pages de la reine, les généraux, les troupes défilèrent encore. Un piétinement de chevaux caracolant, dansant, hennissant s'éloigna avec des lenteurs de procession, pendant que la musique jouait le trio de la marche célèbre de la Garde. Et tout s'évanouit avec un bruit lointain, dans la suite des rues qui ramenaient au palais...
Un matin de novembre, le roi avait donné sa dernière audience et se préparait à rejoindre
Gemma pour le déjeuner. Il la laissait moins seule depuis que l'archiduchesse et Bertie voyageant en Europe avaient quitté Oldsburg. Mais le colonel Rodolphe vint à lui, dit un mot qui le fît sursauter.
— Mais oui, mais oui, qu'elle entre, s'écria-t-il vivement.
Et l'on introduisit Clara Hersberg.
Elle avait beaucoup changé. Ses yeux s'étaient creusés et les pommettes avaient sailli comme après une maladie très longue. Et surtout elle n'avait plus cette belle fierté qui, dès le premier jour, naguère l'avait fait pénétrer dans la famille royale avec l'assurance d'une souveraine. Aujourd'hui , elle s'avançait timidement , comme un pauvre reçu par un riche, comme ces solliciteuses qui, à force de protections, parvenaient à se faire admettre chez Sa Majesté. Wolfran fut frappé de cette attitude, et son cœur s'emplit de pitié. Il vint à Clara.
— Ah? lui dit-il, comme vous nous avez quittés!
Elle fît un geste qui signifiait que son départ était nécessaire, qu'il l'avait fallu, et que Wolfran le savait bien. Mais il insista :
— ■ Nous en avons eu beaucoup de chagrin, mademoiselle Hersberg.
— Je demande pardon à Votre Majesté, mais moi non plus je ne suis pas partie sans regrets.
Et aussitôt, pour bien marquer que l'intimité
LE MÉTIER DE hOl C37
d'autrefois ne se pouvait plus retrouver, et qu'elle
venait ici pour une simple démarche, très brève :
— Je vais demander une grâce à Votre Majesté.
— Etant donné ce que je vous dois, lui dit-il, visiblement impressionné, et ce que nous vous devons tous, vous n'avez pas à demander des grâces, mademoiselle Hersberg. Vous êtes une amie, une amie profondément honorée et très chère, qui n'a qu'à exprimer ses désirs, et je serais trop heureux de les combler.
Elle reprit avec gêne :
— C'est pour Ismaël Kosor.
— Ah! s'écria le roi, dont la physionomie changea brusquement, pour lui?
Il se reprit aussitôt :
— Vous savez que je tiens à ce que vos vœux soient réalisés, quels qu'ils soient. Mais vous ne m'en voudrez pas si j'ai hésité quandj'ai su qu'il s'agissait de ce malheureux qui profite si mal des faveurs que vous lui obtenez. Comment, nous nous entourons de toutes les précautions pour qu'il soit jugé exclusivement sur les faits relatifs à la manifestation du mois de mars, et le voilà, en pleine audience, clamant sa préméditation de régicide, réclamant sa culpabilité tout entière, s'acharnant à mériter cette affreuse peine de la détention perpétuelle, en revendiquant cyniquement la production aux débats de l'arme qu'il avait choisie à mon intention.
— Sire, Kosor est peut-être un fanatique. Lame des révolutionnaires est un abîme, ils s'y égarent eux-mêmes. Il faut lui pardonner...
— Je lui pardonne, n'est-il pas le premier puiii? Et que lui faut-il encore?
Elle eut un mélancolique sourire et, de la voix des êtres que la vie a brisés, elle dit :
— Il lui faut que sa femme obtienne de le suivre dans sa prison éternelle, là-bas...
— Sa femme! Kosor est donc marié?
— : Il l'est depuis hier. Sire.
— Et cette femme veut le suivre au Pacifique ! Mais sait-elle quel enfer est ce monde d'où l'on ne revient pas; ce n'est pas possible..., ce n'est pas faisable..., la dernière des créatures refuserait..., il faut lui dire...
— Elle le sait, lit Clara.
— Alors, qui est cette femme? Est- elle folle? est-elle sublime? est-elle...
— C'est moi, dit Clara paisiblement.
Wolfran fit un geste atterré. Son visage exprima
une douleur cruelle; il ne trouva pas un mot conforme à sa pensée. Elle embrassait toute la glorieuse vie de Clara, sa grandeur, sa noblesse, son génie, elle retournait à l'îlot perdu dans l'immensité où allait s'ensevelir tant de beauté, tant d'intelligence, tant de science, et jusqu'à l'avenir si plein de promesse delà substance nouvelle dont une telle femme avait doté le monde. Et il se souvenait aussi de l'amitié délicieuse
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ju'il avait connue près de cette incomparable Hersberg.
— Que Votre Majesté ne me plaigne pas, reprit Clara avec sa simplicité cèutumière. V Majesté me l'a dit un jour : on peut souffrir et être heureux. Le bonheur est le fruit naturel du devoir accompli. J'ai vu de grands exemples ici, et Ismaël Kosor était si malheureux...
11 la contempla longuement, ses yeux se remplirent de larmes. Il vint à elle.
— Je comprends, dit-il, je comprends. Vous payez la rançon de ma sécurité.
Elle reprit, calme et tranquille autant qu'aux urs somptueux de^ ses triomphes à Famphiléâtre :
— J'aime Kosor,
Elle partit. Il écouta son pas se perdre dans les vestibules; il demeurait accablé, troublé, de soudaines ruines plein son cœur, et il murmura :
— Quelle reine elle aurait fait !