SCÈNE VI
Denise, Guillaume.
Denise, à part et rangeant la chambre. Oui, oui... que je me marierai ! à un bon et honnête garçon ! (Regardant Guillaume du coin de l'œil.) Qui m'aimera... mais il faut qu'il m'aime !... et jusqu'à présent, il na pas trop l'air d'y penser ! Qu'est-ce qu'il regarde donc ?
Guillaume, au fond, admirant la Marquise. Voilà ce que j'appelle une belle femme !... Oh ! la jolie jambe !
Denise, lui pinçant le bras et le poussant. Eh bien ! Monsieur... que je vous voie!... par exemple!
Guillaume, riant. Dam ! ma tante... vous m'avez dit de me dégourdir !
Denise, avec un peu d'humeur. Pas avec des Marquises ! voilà comme vous perdez votre temps ! et rien n'est en ordre ! (Montrant le registre sur la table.) Les comptes ne sont pas arrêtés...
Guillaume^ à part et se mettant à la table à droite Oh ! oh ! oh ! v'ia ses papillons qui lui reprennent... La passion !... la passion ! (Il se met à écrire.)
Denise, de l'autre côté, apercevant le bouquet sur la table, à gauche. Ah ! le beau bouquet !
Guillaume, additionnant. Huit et neuf font dix sept...
Denise, vivement. Qu'est-ce que c'est que ces fleurs, Guillaume ?
Guillaume, additionnant. Dix-sept et cinq...
Denise. Eh ben ! réponds donc.
Guillaume, levant le nez. Eh ben ! queu saint que nous tenons aujourd'hui ?
Denise, avec joie. Ma fête ! comment, mon garçon, tu t'es souvenu... ah! c'est gentil ! (Tendant la joue.) Viens donc... que je te remercie.
Guillaume, sans bouger et riant. Du tout... c'est pas moi !
Denise, qui a pris le bouquet. Ce n'est pas toi !
Guillaume. J'étais à mille lieues ! c'est les garçons du village qui l'ont apporté en me criant : Guillaume! hé!... la saint Denis ! . . . Bah ! que j'ai dit, la fête à ma tante ! C'est bon ! on le lui remettra !
Denise. Ah ? (Froissant le bouquet et le jetant de coté.) Il a un sang-froid!.. Le plus terrible, c'est qu'il ne comprend rien !... Je m'en vais tâcher, adroitement...
Guillaume, reprenant son addition. Huit et neuf font dix-sept !
Denise, s'asseyant à gauche et prenant son ouvrage, doucement. Guillaume ! (Fort.) Guillaume !... laisse donc là tes écritures ! Comment ! j'arrive, et tu n'as rien à me dire !
Guillaume, étonné. Mais c'est vous...
Denise. Tu as bien le temps ! Quand on ne s'est pas vu de la journée... on vient s'asseoir à côté de sa petite tante, faire la causette.
Guillaume, à part. Pauvre femme ! faut flatter ses idées ! (Apportant sa chaise près d'elle. )]\Ie v'ià, ma tante !
Denise, le faisant asseoir à côté d'elle. Eh bien !... voyons... qu'est-ce qu'on dit ?
Guillaume, se grattant le front. On dit que les seigles manqueront.
Denise, haussant les épaules. C'est malheureux !
Guillaume, riant. Ah ! et puis Javotte la boiteuse qui épouse Grenouillot le bancal.
Denise. Un ménage qui marchera bien!... A propos de ménage, tu ne sais pas... madame la Marquise qui m'a proposé un mari !
Guillaume. Tiens ! c'tc farce.
Denise. M. Béchamelle, son maître-d'hotel.
Guillaume. Ali!... J'aimerais a^sez im oncque comme ça, moi... il fait d' fameuses brioches !
Denise. Gourmand ! Soixante ans ! est-ce que je peux l'aimer ?
Guillaume- Oh! non... (D'un air d'intelligence.) C'est pas pour lui que le four chauffe !
Denise., intriguée. Que veux-tu dire ?
Guillaume., la poussant du coude. Oui... oui... je me suis ben aperçu! Ah! ah! ma petite tante... vous en tenez donc?... vous aimez donc quelqu'un?
Denise., troublée. Comment... Guillaume... tu aurais deviné ? . . .
Guillaume. Pardi!... dites-moi seulement son nom... et j'vas lui donner une poignée de main en lui disant : Rends-la heureuse, Chose... ou je te flanque une volée !...
Denise., haussant les épaules et se levant. C'est d'un bon cœur ; mais tu n'y penses pas.
Air. — Vaudeville de V Anonyme.
Dire son nom ! Oh! jamais., une femme
Ne peut parler la premier' . . c' n'est pas bien !
Un tel secret doit rester dans sons âme
Tant qu'un amant ne s'aperçoit de rien. Gtnllaiime, replaçant sa chaise à droite.
Quoi ! tant de grac's ne frappent pas sa vue ;
Ce petit pied, ces yeux, c' teint velouté..
Le malheureux, il a donc la berlue ! I Denise. Non . . mois il r'gard' toujours d'un autr' côté.
Guillaume. Décidément. . faut qu'il ait la berlue. Denise. 11 n' veut jamais r'garder démon côté.
Guillaume. L'animal ! faut qu'il soit bête à manger...
Denise, soupirant. Ah ! mon Dieu ! . . .
Guillaume., la serrant dans ses bras. Pauvre petite tante... allez, je prends bien de la part... (Denise fait un mouvement d'émotion.) Je vous ai fait mal, ma tante ?
Denise., se dégageant. Non, non, mon ami !
Guillaume. Dites donc, est-il gentil ?
Denise, le regardant. Mais... pas mal... quand il se soigne. (Le bichonnant.) Comme tes cheveux sont mal arrangés ! et ta cravate, (Lui arrangeant son col.) comme elle est mise... un vrai paquet !
Guillaume. Dites-moi seulement un signe à quoi que je pourrais le reconnaître.
Denise, tendrement et lui remettant sa cravate. Eh bien! dimanche dernier... je n'ai pas voulu danser, parce qu'il ne m'a pas invitée !
Guillaume. Ah ! je n'ai pas remarqué ?
Denise. Comment, tu n'as pas remarqué ?
Guillaume. Non, parce que je jouais à la cligne-musette avec la grande Picarde... J' l'ai attrapée derrière la charmille... et elle m'a dit que quand on s'attrapait, on s'embrassait... que c'était le jeu.
Denise., émue. Et tu l'as embrassée ?
Guillaume, riant. Faut bien passer le temps. (Elle serre la cravate avec colère.) Oh! ouf! ma tante! j'étrangle ! Qu'est-ce que vous avez donc ?
Denise, furieuse. Ce que j'ai ? ce que j'ai ? Un mauvais sujet qui me fera mourir de chagrin... qui, à son âge, ne songe pas seulement à se marier !...
Guillaume, étourdi. Moi !
Denise, de même. Oui... vous! Qu'est-ce que tous faites ici ? A quoi êtes vous bon ! Un être inutile ! à charge à tout le monde !
Guillaume, étourdi. Mais, ma tante...
Denise. Si vous croyez que c'est agréable d'avoir sur les bras un grand fainéant ! Et votre registre ? et ces comptes? est-ce que vous croyez qu'ils se feront tous seuls ?
Guillaume, allant à la table, à droite. Mais c'est-vousmême...
Denise, frappant du pied, et allant à sa chaise, à gauche. Mais, mais, mais... il faut que ça finisse d'abord, et je vous déclare que ça ne peut pas durer ainsi. (Elle s'asseoit en lui tournant le dos.)
Guillaume, exaspéré et se rasseyant à la table à droite. Non, non, non, ça ne peut pas durer... Vous m'ahurissez... je ne sais plus où j'en suis. (Reprenant ses comptes en pleurant.) Huit et neuf font dix-sept !