‹ Le meunière de Marly, comédie vaudeville en un acteChapitre 8 sur 20 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Les Mêmes, Le Marquis, en habit de chasse.

Le Marquis, au fond. Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce qu'il y a donc ? Malpeste ! on s'arrache les yeux, au moulin !

Guillaume, se levant. M. le Marquis!... qui vient pour le bai!.

Denise, à part et assise. Via le reste de nos écus. (Haut.( Non, monsieur le Marquis, c'est que je causais avec mon neveu.

Guillaume, à part et se rasseyant. Elle appelle ça causer !

Denise, reprenant son tricot, avec humeur. Je vous croyais à la chasse ?

Le Marquis. J'y suis aussi, ma charmante. (Riant.) Je galope .. mon cheval m'a emporté. (A mi-voix.) Tu comprends. (Haut.) Mais je me retrouverai, (Bas.) et j'accours te parler de ma passion. (Il tousse.) Hum ! hum !

Denise, malignement. Qu'avez-vous ?

Le Marquis. Un maudit rhume !

Denise, à part. Qui lui dure depuis dix ans !

Guillaume, écrivant. Faut soigner ça.

Le Marquis, légèrement. Ah bah ! est-ce que nous avons le temps, nous autres jeunes fous ? Tête bleue !

(Il veut faire une pirouette qu'il ne peut achever.)

Denise, lui tendant la main. Eh bien?... vous allez envoler ! .

Le Marquis, touchant sa jambe. C'est un coup de feu à la cheville.

Denise, a. part. Ou la goutte !

Le Marquis, avec fatuité. C'est vrai, j'en suis criblé. (Toussant.) Hum! hum!... et, par là-dessus, les veilles, les petits soupers; je suis sur les dents... Nous sommes tous obhgés d'être d'infâmes scélérats.

Air! — Adieu, je vous fuis, bois charmant.

Sous un Roi galant et léger.

Pour savoir fixer la fortune,

Il faut, comme lui, voltiger

Et tromper la blonde et la brune.

Mais, pour bien soutenir son rang,

Il faut être des plus solides,

Et le métier de courtisan

Mène tout droit aux Invalides.

C'est à n'y pas tenir! (A mi-voix.) Mais je n'adore que toi... Renvoie donc ton neveu !

Denise, souriant. Non pas ! vous êtes trop dangereux.

Le Marquis, lui baisant la main à la dérobée pendant qu'elle tricote. Ah! que tu me connais bien, friponne!... Oh ! prens donc garde, tu vas m'éborgner.

(Il va déposer au fond son chapeau et son fouet.)

Denise, riant. Pourquoi avez-vous la vue si basse ? Guillautne, à part. Huit et neuf... Et elle a dit que je lui étais à charge!., moi, qui me jeterais sous l'aile du moulin... Ah ! je m'en irai plutôt au bout du monde !

Denise, le suivant de l'œil. Il a de l'humeur. Est-ce que la jalousie ?... (Haut, minaudant avec une coquetterie paysanne.) Pourquoi donc qu'on ne vous a pas vu, hier, monsieur le Marquis ?

Le Marquis, flatté et ravenant près d'elle. Tu t'en es aperçu, petit chat ?

Denise, de même. Certainement ! on ne compte que les instans où vous n'êtes pas là.

Le Marquis, ra\n. Charmante !

Guillaume, frappant avec rage sur sa table. Ah ! Denise, a part. Ca le taquine !

Guillaume, à part. Huit et neuf! ..Je n'en viendrai jamais à bout !... Je pose un et je retiens sept... Non.. Si...

Denise, se défendant contre le Marquis. Mais finissez donc ! Si votre femme en faisait autant de son côté...

Le Marquis, bas. La Marquise ?... oh ! je suis bien tranquille ! une vertu ! je suis peut-être le seul !... Le Roi lui-même y a perdu son temps.

Deyiise. Vraiment ?

Le Marqtiis. Il me le disait encore hier... " Parbleu, Marquis, tu joues de bonheur... toutes les femmes de la cour m'accablent de sollicitations, excepté la tienne, qui ne me demande rien !" Denise. Elle a tort !

Le Marquis. Au contraire... tu n'y es pas !... car, dans ces cas là, c'est toujours le mari qiii paie... Et si la Marquise obtenait la moindre faveur, je serais bien sûr de mon affaire !... (Plus pressant.)... Mais, il n'est pas question d'elle, petit serpent... une heure de tête-a-tête... et je signe le bail.

Denise, regardant Guillaume. Yous êtes bien cher ! Le Marquis, lui prenant la taille, Denise passe à gauche. Ah ! il me faut des épingles... (Il se pique.) Oh ! qu'estce que c'est que ça ?.. .

Denise, gaîment. Ce sont celles du marché! .. Le Marquis. Hum! démon!... Allons, décide toi! Je puis partir d'un moment à l'autre, mon régiment de -Yermandois est presqu'au complet... mon sergent est ici, à la Femme sans têt.', qui m'enrôle des hommes !

Guillaume^ à part. Un recruteur ! à la Femme sans

tête!

Le Marquis. Et si tu consens, c'est à tes pieds... (Il se met à genoux.)

Guillaume, se levant et renversant sa chaise. Ah ! j'y vois clair ! ça me décide ! . . .

Denise. Comment . . .

Le Marquis, à genoux. Qix'est-ce qu'il a ?

Guillaume, d'une voix émue et sans voir le Marquis. Oui, ma tante... je serais un monstre d'ingratitude ! et du moment que votre bonheur... Suffit! vous entendrez parler de moi ! (Il sort précipitamment par le fond.)

Page 1