‹ Le meurtre d'une âme [par] Daniel LesueurChapitre 6 sur 6 · LE FÉTICHE · texte numérisé non relu

LE FÉTICHE

ANS son cabinet de toilette, la pièce la plus luxueuse de son appartement, rue La Boëcie, Lina de Cardeville, la nouvelle étoile du monde où Ton s'amuse, est entre les mains de son coiffeur. Enveloppée de son peignoir blanc, l'ex-camériste de Régine d'Ambarès, seconde marquise de Malboise, renverse la tête en arrière au-dessus d'un immense bassin de porcelaine, que soutient sa femme de chambre. Car elle a changé de rôle. Elle, qui circulait en tablier de batiste autour d'une aristocratique maîtresse, elle voit s'empresser auprès de sa dédaigneuse personne la servilité des humbles. Tandis qu'elle se penche ainsi à la renverse, le flot lourd de ses cheveux tombe en cascade.

C'est une toison magnifique, épaisse, onduleuse, dont les savantes préparations de Tartiste capillaire vont raviver la nuance fauve.

Autour de ce groupe, absorbé en des rites mystérieux de coquetterie, ce ne sont que miroitements de glaces, caresses de soies mourantes, palpitations de dentelles, éclat doux d'argent mat, d'ivoire et d'écaillé blonde. Sur une chaise longue, aux bouquets pompadour, des coussins de mousseline de soie brodés, volantes, s'écroulent parmi les vaporeuses transparences de leurs doublures mauve ou vert d'eau. Les murs sont entièrement tendus de mousseline de soie. Cà et là, quelques gravures aux sujets galants s*y suspendent par des nœuds de taffetas. A terre, sur la moquette vert-nil, s'étend une neigeuse peau d'ours.

On entend s'élever la voix impatiente de la propriétaire de toutes ces délicates choses. Et le ton n'a pas la suavité du décor.

— a. Vous n'en finissez pas aujourd'hui, mon pauvre Antonin!

— Madame n'est pas raisonnable. Croit-elle qu'on peut travailler une chevelure pareille en aussi peu de temps que l'unique mèche de mademoiselle Toupinette? »

La femme de chambre eut un rire complaisant à ce surnom d'une demi-mondaine rivale. D'habitude, la pauvreté capillaire de M}^^ Toupinette ne manquait pas d'amuser Lina de Cardeville.

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Mais ce matin rien ne la déridait. Le bel esprit de M. Antonin renonçait à déplisser le front bas, qui se contractait obstinément en rapprochant les sourcils.

— ce Ah! » reprit-il, ce on en a fait des manigances auprès de moi pour me faire dire que tout cela n'est pas à Madame, et que je lui fournis des demi-transformations, ou tout au moins des épingles grecques. A propos, il y a quelqu'un qui donnerait beaucoup pour être à ma place en ce moment.

— Qui donc? » demanda Lina, sans intérêt.

— «Un Américain que Madame doit connaître, ce richissime fabricant de pneus, le roi du caoutchouc, qu'on rappelle.

— Cet imbécile de Tauntonî...

— Oui, c'est cela, M. Toton.

— Toton!... » répéta Lina avec un profond mépris pour cette prononciation grotesque, ce Va pour Toton. Il tourne assez autour de moi, ce toton-là.

— Madame a remarqué ?

— Si j'ai remarqué?... Ah! ça, on vous a donc oublié en nourrice, mon pauvre Antonin?... Non, mais voyez- vous qu'une femme ne s'aperçoive pas quand un type en pince pour elle!...

— Alors, » s'exclama naïvement le coiffeur, ce comment se fait-il que ce Yankee ne connaisse pas les cheveux de Madame ? Il a tellement envie de les voir déroulés qu'il est venu me proposer

de remmener ici comme mon aide, et qu'il m'aurait payé très cher pour y consentir.

— Eh ben, il lui en aurait cuit, et à toi aussi, mon vieux! A-t-on idée d'un aplomb pareil! » s'écria Lina furieuse.

— a C'est ce que je lui ai dit : a Madame de Cardeville n'est pas méchante, mais il ne faut pas faire le malin avec elle. Quand ça lui plaira, elle vous recevra. »

— Je ne le recevrai pas du tout. Tu peux lui planter ça par la bobine, puisqu'il te fait ses confidences.

— Oh! madame, un monsieur si bien, qui a peut-être plus de cent millions!

— Dites donc, Antonin, ondulez-moi plus vite que ça, et gardez vos réflexions pour vous, » ordonna superbement M°^^ de Cardeville.

L'obséquieux figaro échangea un regard avec la femme de chambre. Celle-ci leva les yeux au ciel et hocha la tête d'un air navré, a Rien à faire, » semblait-elle dire. Lina les vit dans une glace en face d'elle. Mais cela ne lui déplut pas. Elle mesurait la force de son désenchantement héroïque à Tétonnement de son vulgaire entourage. Fallait-il que Madame se fît de la bile à propos du cœur pour envoyer promener des occasions pareilles! Mais voilà, quand on laissait parler le sentiment, on était sûr de tout gâcher. Madame était une femme à toquades. Il n'y avait pas d'avenir auprès d'elle. C'est ainsi

que pensait la camériste, tandis qu'elle essayait sur du papier de soie les fers à onduler, qu'elle passait ensuite à Antonin.

Quelqu'un frappa à la porte. Lina tressaillit et devint pâle.

— c( Voyez donc, Berthe. C'est peut-être Monsieur. »

ce Sûr que non. Monsieur entrerait tout de go, » se dit la servante.

Elle saisit un papier, que le valet de chambre lui passait par rentre-bâillement de la porte.

M™*^ de Cardeville y jeta un coup d'œil et le lança négligemment sur la table, devant elle, parmi les ongliers et les jeux de brosses chiffrés en or. Elle ne prit même pas la peine de le replier, pour soustraire le texte aux deux paires de prunelles curieuses qui se braquèrent aussitôt. C'était un exploit d'huissier.

Cela décida Antonin à couler sa petite note avant de sortir.

— ce Vous êtes pressé, vous, » grogna la maussade cliente. « Vous pourriez bien attendre que je vous demande votre compte. Mais je ne vous réglerai pas plus tôt pour ça.

— Madame va s'habiller? » questionna la femme de chambre quand le coiffeur eut disparu.

— (( Non.

— Madame ne sort pas avant midi?

— Non, et pas davantage après.

— Madame n*est pas malade ?

— Si on vous le demande, vous répondrez que vous n'en savez rien, » répliqua sa maîtresse, qui ne se trompait pas sur Tironie sournoise de cette sollicitude.

— « Madame n'a plus besoin de moi?

— Si. Donnez-moi ma robe d'intérieur rose garnie d'application, puis vous allez m'installer sur la chaise longue. y>

Quand ce fut fait, et Lina posée dans son nid de coussins, les pieds couverts par un duvet voilé d'un linon brodé et rebrodé à larges volants :

— « Maintenant, montrez-moi vos talons, » ordonna-t-elle à sa femme de chambre.

Une fois seule, elle prit un porte-cartes glissé d'avance entre le siège et le dossier de la chaise longue, en tira un papier qui devait avoir été parcouru souvent, car il était froissé, cassé aux plis, bien que la nuance corail pâle en fût toute fraîche, et elle relut pour la centième fois la lettre suivante :

« (S^fon ami,

ce 0 mon ami de Vinouhliahle soir d*c4uteuil!

ce Était-ce donc la dernière fois que Je vous voyais ? U^ sentirai-je plus sur mes yeux le poids si écror sant et si doux de votre regard? tN^entendrai-je plus la musique enlaçante de votre voix!

ce Que vous ai-jefait?

ce J^ai refusé de vous dire mon véritable nom, de vous introduire che\ moi, che\ mon mari, près de ma fille, sous un prétexte quelconque, facile à trouver, je le reconnais, avec la multitude des relations mondaines, oi cette condition, vous m*aurie\ dit vousmême qui vous étie\, vous m'aurie\ appris de vous autre chose que ce nom d'oArmand, si puissant déjà sur mon cœur...

ce Croyei'Vous donc que mon refus était irrévocable? V^ave^-vous pas reçu mon dernier billet, qui vous disait V ajfolement où. me jette votre silence, et vous faisait prévoir ma soumission à votre volonté? oAh / doutez-vous de cette soumission ?... 5\/ senteivous pas Vétrange empire que vous ave^ pris sur moi, en quelques rendej-vous, trop rares, trop courts?...

« // me semble que vous avei aspiré ma vie entre vos lèvres... (Vos lèvres!...) et que Je ne respirerai plus, tant que votre souffle ne dilatera pas cet air, qui est de plomb autour de moi.

a Est-ce de l amour?... 04 peine... Vous m'avei demandé si peu de chose qui y ressemble. Votre désir semble s'attacher à la mondaine dans son milieu deviné, plus qu'à la femme dans l'incognito du mystère ?

<c Est-ce de la folie?... Hélas!... fai connu la folie de la souffrance. Et je suis si neuve à la folie du bonheur que je ne la reconnais pas.

ce zMais ce bonheur?... Est-il déjà fini!... Et pour toujours!... Oh! non, ce n'est pas possible!... T{appelei-vous ce crépuscule près de la mare d'cAuteuil?...

Les choses de rêve que vous m'ave\ dites... Vous étie\ le guérisseur magique de mon âme blessée, J^ avais le pressentiment d*une communion surhumaine, d*un lien pur et caché qui nous unirait à toujours, tandis que je regardais mourir la lumière parmi le calme des branches, et pleuvoir des roses mystiques sur V étang immobile...

« Êcrive^-moi, mon ami, oii vous savej... oii je vais tous les jours inutilement depuis une semaine, Dites-moi que je vais vous voir. Je ferai tout ce que vous voudre\.

ce c4h! par pitié, ne te joue pas de moi!

ce Je t'aime.

« Claire. »

A mesure que Lina de Cardeville avançait dans sa lecture, son visage se contractait de fureur, ses narines se gonflaient, des larmes rageuses, qu'elle écrasait d'un battement de cils, s'amassaient dans ses yeux. Quand elle eut fini, elle bouscula les coussins de sa chaise longue, puis, se tordant sur elle-même, elle les mordit jusqu'à mettre en lambeaux Tétoffe délicate du plus proche. Elle rugissait en même temps de sourdes injures, qu'eussent reconnues les galetas de l'Épée-de-Bois, dans son lointain quartier Mouffetard, plutôt que les lambris modern-style de son merveilleux cabinet de toilette.

— ce Et c'est une femme du monde!... » criaitelle tout haut, ce La mondaine dans son milieu... »

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comme elle dit. J*te crois, espèce d'éhontée, que ton Armand (puisqu'il court les bonnes fortunes sous ce nom-là) en veut à tes relations plutôt qu'à ta personne. Elle doit être chouette, ta personne!... Ce qu'il s'en bat l'œil!... Mais voilà!... Monsieur ne songe plus qu'à se pavaner dans la belle société. C'est sa marotte depuis quelque temps. II se ferait pendre pour être reçu dans un vrai salon. Il jouera la passion pour celle qui l'y introduira, et toutes les poupées qu'il verra là-dedans lui paraîtront des déesses. Ce que la bonne bête de Lina comptera peu alors!... Ce qu'on lui lâchera le coude! ... Ah! non, ce n'est rien de le dire. y>

A ce moment, comme un léger coup tambourina contre une porte, la jeune femme interrompit son monologue pour hurler :

— (( Qu'on me fiche la paix!... »

Malgré cette injonction, le battant s'entrebâilla, et la femme de chambre, avançant la tête, prononça timidement :

— ce Madame... C'est monsieur le comte. » Lina lança plus fort :

— (( C'vieux noceur-là!... »

Un signe effaré de la camériste l'avertit que le visiteur s'était insinué à sa suite et pouvait entendre.

— (( Eh bien quoi !... qu'est-ce qu'il me veut? j> reprit la demi-mondaine sans baisser la voix. « Il vient admirer son œuvre. Je ne suis pas

fâchée qu'il sache à quoi s'en tenir. J'en ai assez de la vie où il m'a lancée! Ah! ouiche!... C'est gaî, une existence où on est esclave de son luxe et de ceux qui vous le donnent. On n'a pas le droit de pleurer d'une peine de cœur sans qu'il vous arrive du papier timbré. Parce que je n'ai pas le goût de faire risette à des imbéciles, depuis deux ou trois semaines, me voilà au bout de mon rouleau, et les créanciers s'amènent. Eh bien, qu'ils prennent tout, qu'ils vendent tout ici... Je m'en moque!... »

Comme la femme de chambre, ennuyée, regardait en arrière, Lina baissa la voix pour demander :

— « Il est encore là? »

L'autre inclina la tête. Alors l'orage se déchaîna de nouveau :

— (( Oui... qu'il m'écoute tant qu'il voudra, le comte d'Ambarès. Il ne prendra pas ça pour une invite, car il est aussi panne que moi. Il a eu beau manigancer le mariage qui a fait le malheur de sa fille, il n'en est guère plus riche à c't'heure. Ah! les gentilshommes et les femmes du monde, ça méprise les créatures comme nous, et ça fait pire. Les uns trafiquent d'une pauvre innocente, les autres nous chipent nos amants. Ah! la, la, malheur!... Tout ça, c'est canaille et compagnie!... »

La femme de chambre avait disparu, courant sans doute après le visiteur en déroute, puis, se

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précipitant à Toffice avec le récit de Taventure. Et Lina continuait ses invectives rageuses.

Quand elle en eut l'âme soulagée et la gorge sèche, elle sonna pour se faire donner une drogue au bromure, qui devait l'endormir.

— ce Madame a tort de prendre ces saletés-là, » observa la camériste. « Ça démolirait un bœuf. Si Madame voyait la mine qu'elle a!

— Mon miroir, » réclama madame de Cardeville.

Elle dut constater que la domestique avait raison. La tension exaspérée des nerfs et Tabus des stupéfiants, changeaient cette physionomie, dont la beauté était essentiellement celle a du diable ». Il fallait la santé, la fraîcheur, et surtout la gaieté, à ces traits vulgaires et piquants, dont le charme n'avait rien d'idéal ni d'éthéré. Le pétillement des yeux, la blague de la voix, le piment rouge des lèvres, l'éclat du rire aux dents superbes, voilà ce qui, joint à la souplesse provocante d'une taille cambrée sur des hanches onduleuses, valait à la courtisane un succès bien professionnel. Aujourd'hui, tout cela s'effaçait sous le voile plombé de l'humeur noire, dans la fatigue des paupières meurtries, et la pâleur de la bouche crispée d'amertume.

— ce Madame a bien tort de se faire de la bile pour un homme, » dit la femme de chambre. « D'ailleurs, monsieur Miguel est fou de Madame. Il n'est pas près de se séparer d'elle.

— Voilà huit jours qu'il n'a pas mis les pieds

— Madame lui a fait une telle scène la dernière fois.

— Ce n'est pas moi qui lui en ai fait une, c'est lui qui m'a presque battue pour avoir ce papier...

— Oui, » reprit la camériste avec un sourire vicieux et sournois, <c la lettre qui est tombée d'une poche quand je brossais les effets de Monsieur. J'ai eu bien tort de la remettre à Madame.

— Non, tu n'as pas eu tort. Ce qu'il est furieux de me la savoir entre les mains!...

— A quoi ça avance-t-il Madame de le rendre furieux?

— A me payer sa tête, tiens !.. Puisqu'il se paie si bien la mienne.

— Madame n'emploie peut-être pas le bon moyen. On ne prend pas les mouches avec du vinaigre, ni les amoureux avec des coups d'épingle.

— C'est bon. Vous m'ennuyez. Allez voir dans la lingerie si j'y suis, et ne revenez pas me le dire. »

La fille s'éloigna, et, quand elle fut de l'autre côté de la porte: ce Oh ! oh ! ça commence à sentir mauvais dans cette boîte, avec une femme aussi dinde! Elle renvoie les amis sérieux à cause de son beau Miguel. Si elle se figure qu'elle le gardera quand il la verra dans la dèche ! »

Le soir, comme M™« de Cardeville allait s*asseoir à son dîner solitaire, sans appétit, la tête lourde d'un mauvais sommeil, la bouche pâteuse de drogues à l'opium, quelqu'un entra sans façon dans la salle à manger. Elle jeta un cri de joie :

— « Miguel!... x>

L'ami de cœur s'avançait, beau ténébreux, dont l'expression assombrie, dure, ne faisait que rehausser, pour Lina, son irrésistible prestige : ardente pâleur, noir lustré de la moustache et des cheveux, noir velouté des prunelles, finesse aristocratique des traits, élégance de la tournure.

Brutalement, sans lui souhaiter le bonsoir, il dit:

— a Eh bien, as-tu réfléchi? Es-tu décidée à me rendre cette lettre? »

Lina eut une révolte.

— ce Ah! ah!... C'est pour ça que tu viens?

— Pas pour autre chose.

— Elle te tient déjà tant que ça, cette femme? Tu as tant de souci de sa réputation?

— C'est mon devoir de galant homme. »

La cocotte partit d'un éclat de rire. Mais Miguel Almado s'avança vers elle d'un air si menaçant, qu'elle se tut. Alors la réaction se fit. Elle fondit en larmes.

— ce Tu ne m'aimes plus. C'est fini!... Tu ne m'aimes plus. »

Il dit froidement :

— « Tu es en train de gâcher ta situation à

LE MEURTRE D UNE AME pi

cause de moi. Je ne serais qu'un égoïste si je te laissais faire.

— Oh! c'est donc possible?... Tu veux me quitter? »

Miguel garda le silence.

— ce Mais... ma situation, je ne la gâcherais pas si tu étais gentil comme avant. C'est parce que tu changes, parce que tu me fais trop souffrir, que je m'en prends aux autres et que j'envoie tout promener.

— Je ne puis pourtant pas être éternellement amoureux comme au premier jour.

— Ce n'est pas ce que je te demande. Mais tu ne viens plus me voir... Tu me trompes... Tu intrigues avec Jes femmes du monde. Oh ! je le vois bien, c'est toute ta vie que tu veux transformer. Tu veux rompre avec ton passé, faire peau neuve... »

Devant cette intuition si juste, l'aventurier ne put s'empêcher de sourire bizarrement.

Désespérée d'avoir vu trop clair, de n'être pas contredite, Lina poursuivit :

— ce Je te gêne à cause de ce que je sais, de ce que j'ai vu. Comme si cela ne m'avait pas — et c'est horrible à dire, — attachée à toi davantage, de penser que, par jalousie de moi, tu pouvais... »

Elle n'acheva pas. Son amant s'était jeté sur elle, et lui fefmait la bouche, en lui écrasant, d'une main féroce, les lèvres contre les dents.

Quand il la lâcha, la pitoyable amoureuse cracha une injure avec des gouttelettes de sang. Puis elle se leva, quitta la salle à manger, et se retira dans sa chambre.

Les domestiques, à Tarrivée de Monsieur, se doutant que l'explication serait vive, avaient suspendu le service. Almado sonna, réclama la suite du dîner et mangea tranquillement. Ensuite, il se rendit dans le boudoir, où Lina tendait une oreille anxieuse, craignant qu'il ne vînt pas la rejoindre, mais quittât la maison pour toujours.

Lorsqu'elle l'entendit, pelotonnée de nouveau sur sa chaise longue, elle enfouit son visage dans les coussins et laissa les sanglots la secouer. Car elle espérait ainsi l'attendrir.

— « Tu aurais dû, » fit-il d'une voix sourde, « ouvrir tout à l'heure la porte contre laquelle tes larbins collaient leurs oreilles, pour leur faire mieux entendre ce que tu disais. Tu veux donc me faire aller au bagne?... ou pire? C'est pour le coup que tu ne me verrais plus tous les jours. »

Un visage ruisselant et congestionné émergea des linons suaves :

— ce Mais Miguel, je n'aurais jamais prononcé la chose. J'allais finir la phrase autrement.

— Tu es folle, tiens!... » déclara-t-il. Pourtant une détente amollissait l'âpreté de sa

voix. Il allait essayer d'une autre tactique. S'agenouillant sur le tapis, à côté de la tête boulever-

sée et peu séduisante, pour le moment, de sa maîtresse, il commença quelques cajoleries.

— ce Si tu n*étais pas si maladroite, ma pauvre Liline, tu m'aurais rendu cette lettre depuis huit jours. Je ne t'aurais pas tenu rigueur, et nous ne serions pas arrivés à ces sottes querelles.

Il mettait tant de naturel à dire : « Je ne t'aurais pas tenu rigueur », qu'elle ne s'avisa pas que les premiers torts venaient de lui, de la jalousie enragée dont il lui avait donné cause. Elle fondit devant sa magnanimité, prometteuse d'une réconciliation immédiate.

— « Mais je te l'aurais déjà rendue, la lettre, si tu m'avais juré que tu n'aimes pas cette femine.

— Ah ! Dieu, non. Je ne l'aime pas. Je te le jure!

— Pourquoi m'as-tu poussée à bout, au lieu de me dire cela tout de suite?

— Parce que tu commences toujours par m'exaspérer.

— Si je te rends la lettre, tu ne t'en iras pas? Tu resteras près de moi.

— Certainement.

— Jusqu'à demain?

— Tant que tu voudras. »

Le bout de papier sortit de dessous les coussins. Il fut rapidement dans la poche d'Almado.

A peine la maîtresse domptée, étourdie de chagrin, puis grisée de caresses, eut-elle cédé en se figurant obtenir une victoire, que sa nature

élastique rebondit à la gaieté la plus exubérante. Elle sauta sur ses pieds^ dansa, battit des mains, se réjouit en termes extravagants de tenir son Miguel jusqu'au lendemain, comme si la nuit ne devait jamais finir.

Finirait-elle, cette nuit-là, pour la pauvre fille?... Qui sait?... Cigale imprudente, qui chantait et stridulait dans l'ornière du mauvais chemin, sans entendre grincer, pour Técraser dans l'ombre, les lourdes roues de la destinée.

— a Figure-toi, Mimi, » disait-elle, a voilà que j*ai faim, maintenant! Tu m'as empêchée de diner, vilain! Mais ça m'ennuie de retourner à table. On va faire apporter ici quelque chose de bon. Qu'en dis-tu? Du poulet froid, des gâteaux, du Champagne. Je vais envoyer acheter un pâté, là, tout près. 11 y a une spécialité épatante! »

Le souper fut vite organisé. La femme de chambre et le domestique apportèrent une petite table volante toute servie.

— ce Vous n'avez rien oublié ? » dit Lina en parcourant d'un coup d'oeil les deux couverts, les friandises, le Champagne dans le seau à glace. — (( Non?... Eh bien, c'est bon. Je vous donne campos. Remontez dans vos chambres, ou allez au diable! Je ne veux plus vous entendre tourner dans l'appartement, ni avoir vos oreilles au trou de la serrure. Bonsoir! »

Comme ils s'empressaient de déguerpir, elle les rappela.

— a Fermez bien les portes, au moins. Je n'ai pas envie d'être cambriolée cette nuit. »

Quelques heures plus tard, le silence le plus absolu régnait dans l'appartement de la demimondaine. Almado et elle se reposaient de leur orageuse soirée. Et ce n'était pas un repos sans cauchemars vagues ni sursauts nerveux, car leur tendresse, succédant aux reproches et à la violence, avait été trouble, fiévreuse, secrètement amère.

Lina de Cardeville s'éveilla. Ses yeux s'enfoncèrent dans la pénombre de la chambre. L'ameublement luxueux, plus lourd, moins fanfreluche que dans le cabinet de toilette, chatoyait en teintes douces dans une lumière assourdie. Toute la nuit l'électricité brûlait en veilleuse, tamisée par les gros pétales translucides d'une fabuleuse fleur de verre, à la rosace du plafond.

Celle qui jouissait de ces rafllinements, qui promenait ses regards parmi ces choses coûteuses, se représenta tout à coup une misérable demeure dans la cour de l'Èpée-de-Bois. C'étaient deux chambres au rez-de-chaussée d'une chancelante bicoque. Quatre femmes y vivaient : sa grand'mère, sa mère, ses deux sœurs. Le logis ne contenait que bien juste les objets indispensables, car le moindre signe d'aisance attirait la convoitise du père, vieil ouvrier noceur, qui, de par son droit de maître légal, raflait aussitôt ce qui pouvait se vendre et se boire. Mais, si toute

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beauté extérieure était absente de ce pauvre asile, la beauté des âmes y fleurissait, sublime. C'était la résignation et la patience laborieuse de l'aïeule qui, après s'être rendue aussi utile qu'elle le pouvait dans la famille, trouvait le temps de tricoter des bas pour les petits miséreux de la cité. C'était la vaillance de la mère, se rendant chaque jour à un lointain labeur maigrement rétribué. C'était la gaieté méritoire de la sœur infirme, fauvette chanteuse, dont les roulades mettaient de la joie au cœur du rude voisinage, tandis que ses doigts agiles exerçaient un ingrat et fastidieux travail. C'était la vertu douloureuse de l'autre sœur, prête à écraser en elle-même son chaste amour plutôt que de faillir ou de mettre en lutte avec un père inexorable celui qu'elle aimait. Avec quelle vivacité, en ce moment, ces quatre figures, dans leur humble décor, surgissaient devant la vision intérieure de Lina!

Lina?... Est-ce là le nom qu'elle entendait sortir de leurs lèvres? Lina de Cardeville?... Les honnêtes créatures prononçaient-elles jamais ces syllabes effrontées, dont elles devaient rougir? Non... Mélina... La fraîche appellation de son enfance... C'est ce nom-là qui lui tintait aux oreilles.

Une autre bouche le prononçait aussL Sa jeune maîtresse affectueuse, cette Régine si haute, si pure, qui l'aimait... Celle-là aussi éle-

\ ait la voix dans la nuit et l'appelait avec bonté : « Mélina! »

Une émotion inconnue étreignit la pécheresse. Trop d'abominations se mêlaient depuis quelque temps au luxe et au plaisir pour lesquels elle avait abandonné, piétiné ces êtres et ces choses. Son amour recouvré n'étouffait pas la nostalgie qui s'emparait d'elle. Tout à l'heure, dans l'affolement de la jalousie, elle ne pensait qu'à reconquérir l'être qui la tenait par des liens honteux et terribles. Mais maintenant qu'il sommeillait à ses côtés, des frayeurs et des hantises montaient pour elle de ce sommeil, de cette belle tête brune et séduisante, de ce visage que jadis, en une nuit d'horreur, elle avait vu taché de sang.

Une angoisse indescriptible, une sensation d'isolement presque terrifiante saisirent la malheureuse. Qui avaic-elle désormais au monde pour s'inquiéter d'elle? A qui pouvait-elle dévoiler la misère de sa pauvre âme puérile, fragile, mais parfois secouée d'épouvantes obscures, de remords confus et déchirants?... Celui qui dormait là, dans ce lit, n'avait jamais partagé avec elle l'intimité d'un sentiment. La passion les avait unis passagèrement, dans l'ignorance l'un de l'autre. Qui était-il au juste, ce Miguel Almado? Elle ne savait rien de lui, rien... sinon l'action effroyable qu'elle lui avait vu commettre, là-bas, dans le train de Marseille. Quel souvenir!... Et il

ne l'aimait plus... Elle le sencait bien, malgré la réconciliation de ce soir. Pourtant il représentait tout pour elle. En dehors de lui, c'était l'aridité atroce d'une existence de courtisane : le méprisant caprice de ceux qui la payaient, la haine sournoise des serviteurs, la rosserie des camarades envieuses.

Jamais la dévoyée n'avait eu ainsi dans la bouche le goût de cendre et de fiel de ses tristes succès. Un si intolérable malaise lui oppressa le cœur, qu'elle se laissa gHsser hors des draps jusque sur le tapis, où elle s'agenouilla. Ses lèvres s'agiraient comme pour prier. Cependant elle n'osait pas. Ne serait-ce pas un sacrilège de repérer dans la détresse de son infamie les saintes formules qui la consplaient durant sa pauvre et pure enfance?

Tout à coup, Lina interrompit sa craintive oraison. Elle venait d'apercevoir sur le sol, tout près d'elle, un objet dont la vue la figea, béante. C'était une manière de très petit sac en peau suspendu à un cordon, et que Miguel portait constamment à son cou, comme un scapulaire.

Elle savait que cette pochette contenait un médaillon, et que son amant attachait à ce bibelot une valeur extraordinaire, y associait des idées superstitieuses. C'était un fétiche pour Miguel. Jamais il ne s'en était séparé, fût-ce une seconde. A tous les instants décisifs, et surtout quand il jouait, il y portait la main par un geste d'implo-

ration et d'hommage à sa vertu magique. Toujours il avait formellement refusé de montrer à Lina ce que contenait le médaillon. Il lui avait défendu, non seulement d'en ouvrir l'enveloppe, mais de s'en occuper et même de lui en parler. Il entrait dans des colères si redoutables quand elle essayait de désobéir, que, depuis longtemps, elle ne se permettrait plus la moindre allusion au mystérieux talisman. Quant à y toucher pendant que Miguel dormait, elle n'y pouvait songer. Une ou deux tentatives lui avaient démontré qu'il possédait sur ce point un sens particulier. Dans le plus profond sommeil, alors que des bruits éclatants ne l'auraient pas réveillé, la moindre approche menaçant la précieuse amulette le dressait en sursaut. Et alors c'était une défensive farouche, une réaction instinctive si brutale, qu'une fois il renversa Lina d'un coup de poing avant même de savoir ce qu'il faisait. Elle ne s'y était plus risquée. Mais sa curiosité s'en était accrue. Chez elle, le désir de savoir ce qu'il y avait dans le petit sac de peau devenait si maladif, qu'elle pâlissait à le voir brusquement, et se détournait pour ne pas irriter Miguel par une pensée qui eût jailli malgré elle de ses yeux. Voilà pourquoi l'apparition de cet objet bizarre, et là où elle ne s'attendait guère à le rencontrer, stupéfiait Lina. Evidemment le cordon s'était dénoué ou cassé, le fétiche avait glissé du cou d'Almado sans qu'il s'en avisât. Jamais pareille

occasion ne s'offrirait de connaître enfin la chose

fatidique.

Avant de s'en saisir, Lina se souleva un peu pour s'assurer que Miguel dormait toujours. Le jeune homme n'avait pas changé d'attitude. D'ailleurs, il était de l'autre côté, et dans l'impossibilité de voir ce qu'elle faisait sans une évolution qui la mettrait sur ses gardes. Si elle l'entendait remuer, elle lancerait vivement la pochette sous le lit.

Maintenant elle la tenait entre ses doigts, elle se tournait pour obtenir toute la lumière possible. La clarté, bien que très adoucie, était suffisante. Un petit fermoir joua aisément. De la menue enveloppe, Lina retira ce qu'elle s'attendait à trouver : un médaillon. Mais, avant même qu'elle se fût inquiétée de l'image féminine enchâssée dans l'or, un détail la bouleversa soudainement d'horreur. Du médaillon pendait un bout de chaîne cassée, et ce fragment était identique à celui que mit naguère sous ses yeux le lieutenant d'Ambarès.

Ce que Hugues lui avait dit alors, les circonstances de leur conversation, la promesse qu'elle lui avait faite, tout était resté dans sa mémoire en traits indélébiles... — Tout — et surtout le dessin des curieux chaînons. D'ailleurs cette brisure même accentuait la similitude redoutable. Point ne fut besoin de réflexions, d'examen plus attentif, pour convaincre la jeune

femme. Au premier regard, la persuasion venait d'entrer en elle comme une flèche. Et quelle persuasion!... Hugues d'Ambarès lui avait déclaré : oc Celui qui détient Tautre morceau de cette chaîne est l'assassin du marquis de Malboise. » Accusation effrayante!... Crime fameux entre les crimes, et dont le mystère inquiétait encore le monde. Ténèbres sanglantes où se débattait toujours celle qui, pour Lina, était sacrée entre toutes, la noble Régine, la providence de sa famille, la protectrice de son adolescence.

Qu'était-ce, auprès d'un tel drame, que Tacte violent et rapide accompli par Almado dans le train de Marseille? Un mauvais coup, donné dans un éblouissement de fureur jalouse, donné pour Tamour d'elle, — du moins elle le croyait, — et qu'elle pouvait presque oublier comme un songe sinistre, tant il s'était vite englouti, fait divers insignifiant, parmi le tourbillon des événements en marche. Qui s'était intéressé à ce cadavre d'un être taré, suspect, victime de son vil métier, et presque méconnaissable, quand les flots de l'Argens l'avaient soulevé, longtemps après l'assassinat, hors de leurs sables receleurs? Oscar Lauriol, d'après l'instruction sommaire qui suivit, n'aurait même pas été assassiné. Son corps ne portait aucune trace de violence. La contusion de la tempe, à peine distincte encore, venait peut-être du choc contre quelque pierre. Qu'il fût tombé d'un train, personne ne l'ima-

gina. Comment reconstituer la vérité? Suicide?... Accident?... Vengeance?... Qu'importait? Qui pouvait se préoccuper d'un si piètre sire, et de sa fin, digne de lui?

Lina de Cardeville n'aurait pas été femme, ni surtout femme amoureuse, si elle n'avait pas, dans une telle indifférence ambiante, laissé s'éteindre en elle jusqu'au sens réel de l'horrible souvenir. Mais cette nuit, à cette minute, il ressuscitait pour multiplier l'effarement sans nom qui la pétrifiait. Miguel... le meurtrier du marquis de Malboise!... Etait-ce possible?... Il aurait commis ce crime, qui, pour Lina, valait cent crimes, dans son horreur prestigieuse et les fatalités qui s'y enchaînaient!...

Abasourdie par une si terrifiante évidence, la malheureuse fille restait prostrée sur le tapis, gardant toujours entre ses doigts le médaillon et le débris de chaîne, qu'elle contemplait avec des yeux hagards.

Quelque chose de sa tragique stupeur flotta-t-il peu à peu dans la chambre calme, entre les soyeuses tentures, parmi les reflets sourds, et vint-il effleurer le sommeil d'Almado? Celui-ci, tout à coup, sans raison perceptible, s'éveilla. Surpris de ne pas retrouver Lina à son côté, il se dressa légèrement, crut l'apercevoir, et, se coulant sur le lit, se trouva juste au-dessus d'elle. Levant la tête, elle rencontra son regard si brusquement qu'elle jeta un cri. Paralysée d'émotion, elle ne

songea même pas à dissimuler ce qu'elle tenait. D'ailleurs c'était trop tard. Miguel avait vu... Pis encore... Il jugeait, à l'égarement de Lina, l'effet produit par sa découverte. Pourtant le rugissement de fureur qui lui déchira la gorge exprimait autre chose qu'une inquiétude, encore confuse. Bondissant sur la jeune femme, il lui arracha le fétiche. Puis il hurla la plus basse injure, qu'aussitôt expliqua cette phrase :

— « Comment oses-tu toucher au portrait de ma mère?... •>

Dans son étrange indignation, il était sincère, ce bandit. Un seul sentiment représentait en lui les délicatesses d'origine, le petit coin d'âme resté sain, malgré les contacts rudes ou fangeux d'une existence abominable. C'était un culte farouche, presque superstitieux, pour la mémoire de sa mère, de cette infortunée Armande de Solgrès, martyrisée pour l'avoir mis au monde et morte de l'avoir tant aimé. La noblesse de cette mère le remplissait d'orgueil. Sa tragique destinée concentrait les facultés d'amour et de pitié qu'il possédait comme tout être humain, car même le plus féroce n'en est jamais absolument dénué.

« Je l'ai vengée, » se disait-il.

Et par ce fait, dont il ne voulait pas approfondir les causes moins pures, il s'absolvait des actions les plus atroces.

En ce moment, une ivresse de fureur l'animait

contre sa maîtresse. Il croyait qu'elle avait eu l'audace de prendre à son cou le médaillon pendant qu'il dormait. Hors de lui, il levait le bras pour la frapper. Mais il la vit reculer à genoux sur le tapis, avec une expression si différente de la simple frayeur, que, troublé, il suspendit son geste.

— « Qu'as-tu à me regarder comme ça?... » Elle ne répondit pas, se releva lentement, et,

sans le quitter du regard, se glissa vers la porte dans un élan de fuite. Il la saisit au poignet. Mais, à son contact, une espèce de convulsion la secoua, comme d'une répulsion épouvantée.

— (( Es-tu folle?... Veux-tu répondre?... Où vas- tu?... »

Elle trembla, balbutia des mots indistincts. Puis, comme avec un soupçon grandissant, une volonté terrible, il la maintenait, la traînait en arrière, lui enjoignait de parler, elle sentit son être puéril se dissoudre sous la flamme des yeux magnétiques, de l'esprit dominateur. Comment lui cacher ce qu'il allait lire en elle, infailliblement? Quel subterfuge déjouerait tant de résolution frénétique? Elle fut comme un étourneau dans les serres d'un aigle, palpitante, médusée, incapable d'une résistance morale ou matérielle. Des gémissements lui échappèrent, avec lesquels s'évadait la vérité trop écrasante, dont il fallait se soulager coûte que coûte.

— (( Mon Dieu! pourquoi ai-je voulu le

voir?... Ah! je suis punie, va!... Je t'aimais... Tu étais le seul être qui m'empêchât de crever de dégoût dans cette sale vie!... Fais-moi ce que tu veux. Tiens, tue-moi aussi... J'en ai assez!

— Assez de quoi?... » disait-il en lui broyant les bras.

— (( De toutes ces abominations!... Et cette chaîne!... Tu ne sais donc pas que c'est une preuve?... On a gardé l'autre morceau... Ah! malheur!... C'est toi que j'avertis à présent... Après avoir juré à l'autre... Je deviens folle, je ne sais plus ce qu'il faut dire, ou faire?... iMais tue-moi donc, Miguel... J'ai peur de trop t'aimer, d'être lâche... C'est l'enfer qui s'en mêle... Pense donc que j'étais là-bas, à Solgrès, près de mademoiselle Régine, le soir où tu... » Elle frissonna, se reprit : ce Le soir où l'on a tiré sur le marquis de Malboise... »

Un horrible silence se fit.

Maintenant Lina défaillait sous les prunelles sauvages qu'Almado lui enfonçait jusqu'à l'âme. Il l'avait poussée contre le lit, et la tenait là, demi renversée, prise à l'étau de ses mains barbares, qui lui serraient les bras toujours plus fort, et rapprochant d'elle un visage dévasté de haine.

— « Misérable fille! » gronda-t-il enfin d'une voix basse et furieuse. « On te payait sans doute pour m'espionner...

— Non!... non!...

— Comme l'autre là-bas... tu sais... ton

galant de Monte-Carlo... Vous vous entendiez!...

— Miguel!... Pas cela... Oh! non... Mais c'est affreux!...

— Tu sais où il est, n'est-ce pas?... le mouchard... »

Peut-être ne voulait-il encore qu'intimider la malheureuse... Et aussi satisfaire, en la bouleversant d'effroi, une rancune enragée. Mais le châtiment dépassa les forces de la victime. Quand elle entendit l'allusion monstrueuse, elle ne douta pas que l'acte ne suivît immédiatement la tacite menace, et que Miguel ne fût prêt à la supprimer comme il avait supprimé Lauriol. Le souvenir s'évoqua, sinistre, rendant l'appréhension plus insoutenable. Ce fut d'une si vertigineuse angoisse, que le peu de forces resté à Lina y sombra. Elle s'évanouit. Almado la sentit s'effondrer sous ses mains, comme une chose inerte. Elle s'abattit sur le lit, et en aurait glissé, si, d'un mouvement instinctif, il n'eût soulevé les jambes, de sorte qu'elle s'y trouva étendue.

L'homme la contempla. Elle avait l'air d'une morte.

Il se pencha sur ce visage qu'il avait aimé, et qu'il exécrait. Il regarda les lèvres, ces lèvres dangereuses d'où s'exhalaient au hasard toutes les extravagances de la vanité, de la sentimentalité, des scrupules et des hardiesses les plus imprévus, les plus contradictoires. Comment espérer qu'elles ne livreraient pas le secret ter-

rible? Savait-on de quelle fidélité ou de quelle traîtrise, de quelle prudence ou de quelle folie, était capable la faible et instinctive créature? S'il s'assurait de son éternel silence, qui le saurait? Il n'était Almado que pour elle, et pour les comparses de leur vie galante, de ces gens qui n'aiment guère à éclairer la justice. Un plan rapide se dessina dans sa tête. La simulation d'un cambriolage, qui pouvait s'être produit après son départ, car il ne passait presque jamais la nuit. Puis la fuite facile, la cachette sûre... Ensuite un asile tout préparé par le destin, où l'attendait un dévouement aveugle, prêt à le seconder passivement, où il trouverait un autre nom, une autre peau, pour ainsi dire, dans laquelle il s'insinuerait d'une minute à l'autre.

Almado jeta un coup d'œil autour de lui.

Un tiroir de chiffonnier restait ouvert. Des écrins bâillaient. Des reflets de pierreries chatoyaient dans la pénombre. Pour qu'on crût à une intrusion de cambrioleurs, il faudrait emporter tout cela. La convoitise qu'il se dissimulait à lui-même s'ajouta, renfort hideux, au tumulte des passions meurtrières...

Tuer n'était plus, pour ce hors-la-loi, l'acte effroyable devant lequel la chair et le sang reculent. N'avait-il pas détruit plusieurs existences humaines sans qu'aucunes représailles sociales ou divines l'eussent atteint? N'avait-il pas vu jadis avec quelle facilité un des grands de ce

•J38 MORTEL SECRIT

monde anéantissait sa vie d'enfant? Sa perversité, accrue à chaque crime, ne balança guère devant celui-là. L'évanouissement de Lina, cette mort apparente, le suggestionnait, annihilait toute hésitation de pitié. Elle ne l'implorerait pas, n'appellerait pas, ne souffrirait pas.

Miguel eut un bon souple et foudroyant de fauve. Avec une précision et une force infaillibles, ses deux mains saisirent le cou nu de la jeune femme, ses deux pouces s'enfoncèrent dans la peau délicate.

11 y eut un râle étouffé, une secousse convulsive du corps, une contraction effrayante du visage. Les yeux s'ouvrirent et se révulsèrent, mais sans rien voir. La lutte de la vie contre la mort fut courte et inconsciente, grâce à la prodigieuse énergie du meurtrier, qui ne laissa pas sa proie reprendre un seul instant le souffle. Lina expira sans savoir comment elle mourait, après avoir passé sur cette terre sans trop savoir comment elle y vivait. Frivole créature, broyée par une force incompréhensible, papillon qu'un enfant écrase sur la pierre dorée de soleil où palpitaient ses ailes.

Quand il fut certain qu'elle ne se réveillerait plus, Almado regarda l'heure. La petite aiguille avait à peine dépassé minuit. C'était le moment, où, d'habitude, il quittait Lina lorsqu'il passait la soirée avec elle. N'étant que l'ami de cœur, il observait la discrétion de son triste rôle.

Aucun domestique ne couchait dans Tappartement. Une sonnerie électrique placée près du lit de Madame appelait la femme de chambre quand c'était nécessaire. On s'expliquerait pourquoi la malheureuse n'avait pas eu recours à cette sonnerie, par la constatation qu'elle avait été surprise et étranglée pendant son sommeil.

Miguel se garda bien de changer la position du corps. Il s'habilla en toute hâte, s'empara de tous les bijoux de prix, ouvrit les armoires, les tiroirs, bouleversa leur contenu, puis, armé d'un outil qu'il trouva dans la cuisine et qu'il y replaça ensuite, il arracha en partie la serrure de la porte extérieure. Ramenant cette porte tout contre, afin qu'elle ne parût pas ouverte, il descendit l'escaher, demanda ostensiblement le cordon en criant le nom de M"^^ de Cardeville, comme il le faisait d'ordinaire, et même eut soin de frapper contre le vitrage de la loge trois petits coups, qui le faisaient reconnaître quand on ne lui ouvrait pas tout de suite.

Puis il s'en alla sur le trottoir sec, d'un pas vif, tandis que là-haut scintillaient les impassibles étoiles.

'DOU'BLE DiijiSQUE

OMME Régine de Malboise l'avait expliqué à son cousin Hugues, Tadmirable domaine de Solgrès était devenu la propriété de ses amis les pauvres. La jeune marquise Tavait consacré à une fondation perpétuelle, dont les frais d'entretien étaient couverts par une rente considérable. Les trois quarts de la fortune laissée par son mari — dont elle avait accepté le nom contre son gré, et dont la mort tragique l'opprimait de son mystère, tout en la libérant, — constituaient les revenus du sanatorium populaire de Solgrès. L'autre quart était consacré au Patronage de l'Epée-de-Bois, transformé en Cercle Fraternel, et installé dans une belle construction neuve. Ceux qui le fréquen-

taient, enfants et adultes, savaient bien que si

M"^*^ de Malboise les décourageait d'espérer Taumône, qui humilie, elle avait toutes sortes d'ingcnieux moyens pour les préserver des privations. Il y avait des primes et des prix pour les travailleurs, pour ceux qui formaient des ligues antialcooliques et amenaient des recrues. Puis, c'étaient les caisses de mutualité ou de retraites, que la marquise subventionnait largement, un salaire maternel alloué aux mères qui nourrissaient elles-mêmes leurs enfants, vingt systèmes divers pour faire tomber l'argent du riche dans l'escarcelle du pauvre, tout en obtenant de celui-ci quelque effort d'amélioration, d'assainissement moral ou matériel. Inutile d'ajouter que dans les cas où le secours immédiat et direct s'imposait à son ardente charité, Régine de Malboise ouvrait une main généreuse.

Le succès de son œuvre dans le quartier Mouffêtard y promenait le miracle. L'espoir, la joie, le courage, soufflaient sur ce coin de misère, surtout depuis qu'on avait, au delà des rues sombres, la perspective enchantée de Solgrès, l'asile de fraîcheur, de repos, de splendeur verdoyante, oh la faiblesse, la vieillesse, la maladie, devenaient presque des privilèges, puisqu'elles y donnaient droit de seigneurie.

Denise d'Occana était la régente de ce paradis dolent et charmant. Mais chaque cité construite dans l'immense parc, pouponnière, hospice, re-

MORTEL SECRtT

fuges de convalescents, d'infirmes, de vieillards, avait son directeur particulier.

Régine s'abstenait de visiter l'établissement merveilleux qu'elle avait créé. Solgrès demeurait pour elle un lieu d'angoisse et de fatalité. Ses intendants venaient à Paris lui rendre compte de tout. Parfois son amie, Claire Varouze, se faisait sa messagère auprès des protégés qui voulaient communiquer avec leur bienfaitrice.

Régine insistait souvent pour l'envoyer là-bas. Il lui semblait que cette jeune femme, si malheureuse dans son ménage désuni, assoiffée d'émotions sentimentales, dévorée d'imagination, les nerfs et le cœur malades, revenait apaisée de ces visites. Pour avoir contemplé d'humbles souffrances et participé à leur soulagement, pour avoir vu de bien modestes joies susciter d'infinies gratitudes, l'épouse meurtrie, dédaignée, rapportait un sourire moins amer et moins de fièvre dans ses yeux étranges, ses yeux inégaux, brûlants et brillants, où flottait un songe fou.

Elle aimait s'entretenir avec Denise d'Occana, cette autre blessée de la vie conjugale, qui maintenant pouvait se croire abandonnée pour toujours, car depuis longtemps son beau Michel ne lui était pas revenu de la vie aventureuse où il se plaisait loin d'elle. La directrice de Solgrès se consolait un peu, dans l'activité et la responsabilité de sa nouvelle tâche. Puis elle avait son autre Michel, le fils chéri, qu'elle se réjouissait de voir

grandir en plein air, dans cette campagne merveilleuse, parmi la beauté des choses et la bonté des âmes — puisque, ici, la splendeur de la nature s'unissait à la splendeur de la charité.

L'enfant, avec sa grâce de Jean-Baptiste brun, ses larges yeux de velours, ses boucles sombres, faisait la joie de la colonie de Solgrès. Protégé contre tout mal par l'affection universelle, il circulait librement dans le parc, ne considérant comme domaine interdit qu'un bâtiment très écarté, qui servait d'infirmerie pour les maladies contagieuses. Ce qu'il préférait dans le vaste domaine, c'était une partie restée sauvage, un coin de forêt accidenté, raviné, qui, tout au fond, près du mur de clôture, se confondait presque avec les futaies du dehors. Son indépendance enfantine exultait, comme en quelque région déserte et lointaine dont il se figurait être le Robinson Crusoé.

Or, un jour d'automne où le petit garçon vagabondait dans sa chère solitude, il lui arriva quelque chose d'extraordinaire.

Descendu dans un fossé très broussailleux, il faisait la cueillette des mûres. Là, dans le fouillis des ronces énormes, elles étaient plus abondantes et plus grosses que partout ailleurs. Michel en remplissait une petite brouette, soigneusement tapissée de feuillage. Il s'animait, rouge d'ardeur, triomphant de sa moisson noire et luisante, qu'il allait voiturer fièrement tout à l'heure

à travers l'admiration des foules, jusqu'à la grande maison où sa mère s'extasierait. Avec son joli visage, un peu barbouillé de jus pourpre, où les cheveux bouclés s'emmêlaient, et parmi l'enlacement des rameaux verts, on eût dit un jeune Bacchus.

A un moment donné, il se trouvait si hardiment juché sur un escarpement, et si bien retenu par l'agrippement des ronces, qu'il ne savait plus trop comment redescendre au fond du ravin et regagner le sentier qui en sortait.

Et ce fut alors que survint la chose fantastique.

En face de Michel, dans l'autre revers du fossé, la muraille de terre parut s'entr'ouvrir sous l'échevèlement des plantes grimpantes. Un pan carré s'enfonça comme un battant de porte, découvrant une cavité noire... Puis dans l'embrasure béante, une silhouette d'homme surgit.

Toute grande personne, à la place de cet enfant, eût éprouvé en cette conjoncture, un saisissement des plus désagréables. Michel eut peur. Pas trop cependant. Sa petite cervelle chimérique, où les contes de fées représentaient la réalité de l'univers, ne s'étonnait qu'à moitié de voir sortir un génie des entrailles de la colline. Surtout en cette retraite de sauvagerie délicieuse, que son imagination transformait en royaumes enchantés. D'ailleurs, ce devait être un bon génie, celui qui survenait là, d'une physionomie si séduisante et si grave.

L'inconnu, avant d'émerger tout à fait hors de la caverne, explora les alentours d'un regard circonspect. Toutefois il n'aperçut pas d abord l'enfant, immobile de stupeur sous un rideau de verdure. Il referma à clef derrière lui ce qui était bien une porte, malgré Taspect terreux et rouillé qui la confondait avec le talus environnant. Et ce fut alors que, se tournant, il distingua le petit visage effaré, les yeux noirs braqués sur lui avec plus de curiosité que de frayeur.

Au sursaut qui le secoua des pieds à la tête, à la pâleur qui décolora sa face déjà si pâle, un observateur moins naïf que ce garçonnet de sept ans eût compris que, de la chair mâle ou de la chair puérile, c'était la première qui se hérissait d'effroi. Pourtant l'intrus se reprit vite. Il venait de reconnaître à qui il avait affaire.

— ce Michel! » appela-t-il avec douceur. « Mon petit Michel. Viens... C'est moi... C'est papa. Tu ne me remets donc pas? »

Le petit descendit vers lui, hésitant, mais sans aucune crainte. Il s'approcha, balbutia: «Papa...» ses grands yeux dilatés d'incertitude et de surprise. Mais aux caresses, aux appellations familières, à la voix, au regard, il s'assura qu'on ne le trompait pas.

— « Papa... Oui... C'est bien toil... Oh! comme maman va être contente! Mais... il y a si longtemps que je ne t'avais vu! Et tu as laissé pousser ta barbe... »

Il promenait sa petite main sur une barbe de deux ou trois semaines, qui, frisant de près, ne déparait pas le visage viril si pareil au sien, soulignant finement l'ovale des joues.

« Je vous ai cherchés rue de TEpée-de-Bois, » dit le père. « Juge de mon étonnement quand je ne vous ai plus trouvés, quand on m*a dit que vous étiez ici. »

Etonnement plus grand qu'il ne pouvait l'exprimer. Ici... C'est-à-dire à Solgrès, dans ce domaine où se rattachait sa propre destmée, oîi il avait vécu enfant, où il aurait dû maintenant gouverner en maître... Solgrès, le berceau de ses ancêtres maternels, Solgrès, où ses parents martyrs étaient morts, l'un fusillé, l'autre tuée de douleur, sur le même gazon, à la même place. Voilà qu'un stupéfiant hasard y ramenait son fils, l'y installait comme le petit roi d'un peuple débile et plein d'amour, lui restituait le séjour héréditaire par une dispensation merveilleuse de la charité.

L'homme qui revenait sur cette terre fatidique après avoir marché dans des chemins de fange et de sang, n'était guère capable de philosophie généreuse ou d'émotions délicates. Toutefois quelque chose en lui de meilleur que lui-même, l'âme d'une race haute, parfois obscurément réveillée sous le linceul de ses vices, frémissait d'une délectation indéfinissable à constater que le séculaire patrimoine ne passerait pas en des

mains violatrices, et qu'une destination sublime consacrait le sol où ses parents agonisèrent, victimes de rhëroïsme ou de Tamour maternel. Cependant le petit Michel questionnait :

— <r Pourquoi, papa, que tu n'es pas entré par la porte, que tu es sorti de dedans la terre?

— Chut!... 11 ne faut pas le dire. Il y a dans la terre de belles grottes illuminées, et un beau trésor, que je te montrerai si tu ne racontes pas que tu m'as vu venir par U?... »

Phrase imprudente. Ce fut un de ces mots inconscients, faux avec un fond de vérité, comme en prononcent les lèvres gonflées de secrets oppressants. Le père insista :

— « Tu ne diras pas par où je suis arrivé dans le parc...

— Non, » fit le petit. <c Les fées ne seraient pas contentes.

— Quelles fées?

— Celles qui t'ont conduit à travers la terre et qui gardent le trésor.

— Justement. Elles nous feraient beaucoup de mal à tous les deux si tu parlais.

— Je ne dirai rien. Mais tu me montreras le trésor.

— Si les fées permettent aux petits garçons de pénétrer dans la terre. Je n'en suis pas sûr, » reprit Occana, s'avisant de son inconséquence, ce Maintenant, tais-toi. Car ce sont là des choses terribles. Et conduis-moi près de ta mère. »

Ils se mirent en route à travers le domaine, d'abord par des sentiers de forêt, puis le long de pelouses vastes comme des prairies, où paissaient les vaches superbes qui donnaient leur lait aux enfants et aux malades, puis sous la voûte des avenues développant leurs perspectives majestueuses.

Dans une clairière, des chalets groupaient leurs gaies architectures toutes neuves.

— a C'est la cité du Repos, expliqua l'enfant. Ceux qui sont là, on les appelle ce les surmenés du travail ». Tu comprends?... Ainsi regarde... Cette jeune fille assise devant une porte, c'est une pauvre infirme qui travaillait toute la journée à faire des petites boîtes en carton, dans une chambre sans air... près de là où nous étions, tu sais, à l'Epée-de-Bois. Et puis elle est devenue comme si elle allait mourir, parce qu'on a tué sa sœur... Tu vois, elle est en noir... »

L'homme n'écoutait guère, absorbé dans ses souvenirs, en parcourant ces allées dont il reconnaissait tous les détours. Cependant un mot le fit tressaillir. Il leva les yeux.

— ce Cette jeune fille?... » murmura-t-il. Une ressemblance peut-être le troubla, car ses

traits devinrent livides.

— ce Elle s'appelle Charlotte Cardevel, » ajouta le petit, ce Pense donc!... Des méchants ont tué sa sœur, en lui serrant le cou... comme ça. t>

Ses menottes s'appliquèrent contre sa gorge.

Il écarquilla les yeux et tira sa langue rose en un jeu lugubre.

— a Finis!... » cria le père, qui tremblait.

— « Tu m'as fait peur. Oh! pourquoi?...

— Cette malheureuse pouvait te voir. » Occana précipita le pas. Un instant ce fut

comme une fuite.

— ^( Je ne peux pas te suivre, » haleta Michel.

Mais on s'arrêta. Au bord d'une avenue, le visiteur considérait un accident en apparence bien dénué d'intérêt : deux ou trois pierres disposées là, par hasard ou avec intention, mais qui devaient occuper cette même place depuis des années, à en juger par leur enfoncement dans le sol et la mousse qui les couvrait. C'était la base d'une puérile forteresse, construite par lui lorsqu'il jouait dans ce parc sous le nom d'Armand- Michel Bellard.

Ce jour-là, il avait excité la première colère sérieuse du marquis de Malboise. Il le revoyait, la canne levée. Et, à côté du maître haineux, la figure si blanche et si alarmée de sa mère...

Alors il poursuivit son chemin, l'air si sombre, que le petit garçon n'osait plus lui parler.

Cependant, quand ils eurent fait une autre rencontre, deux fillettes toutes pareilles, avec des teints de fleur, des yeux de ciel et des cheveux d'or envolés, Michel se remit à bavarder.

— a Tu sais, papa, c'est Lou et Luce, mes petites amies, les filles à monsieur Montier, et qui

n'ont plus de maman. Tu les as bien vues, à rÉpée-de-Bois? »

Le nom de Montier tira Occana de sa rêverie.

— « C'est le maréchal ferrant de Mouffetard? Ce grand barbare blond, à l'air si arrogant, dont ta mère avait peur?

— Oh! maman n'avait pas peur de lui. Elle disait qu'il était très bon, mais qu'il était malheureux.

— Oui... je sais pourquoi, » grommela le mari de Denise.

Comment eût-il ignoré ce qui crevait les yeux à tout le quartier là-bas, ce qu'il y devait surprendre si peu qu'il y vînt, l'adoration humble, distante, mais d'une ardeur inguérissable, dont brûlait le bel ouvrier pour sa femme, à lui. Denise même, dans sa droiture, le lui avait fait comprendre, lui demandant de l'emmener ailleurs, pour ne pas torturer de sa présence ce cœur loyal. Occana en avait ri. La pitié, comme la jalousie, ne l'obsédait guère. Mais aujourd'hui, ce fut avec énervement qu'il demanda :

— a II est donc dans le pays, ce rustre? Il vous a donc suivis?

— Oui. Il a une maison sur la route, en face delà grande grille. Ohl une forge magnifique, toute en feu d'artifice. Et il a beaucoup d'ouvriers... Et on ne ferre pas seulement les chevaux, chez lui... On y fait des masses de choses... des choses... »

LEMrURTREDyNEAME 3p

L'enfant, ne trouvant pa«, renonça à expliquer. Car, en effet, Montier, actif, intelligent, plein d'initiative, déjà si habile dans son métier et consulté de préférence aux plus sûrs vétérinaires pour tout ce qui concernait les pieds des chevaux, avait encore étendu son entreprise. Il fabriquait à présent de la ferronnerie, de la charpenterie métallique. En cela aussi, tout de suite, il affirmait ses qualités d'adresse, de conscience, de goût inventif Les architectes lui donnaient leurs commandes pour les nombreuses constructions de Solgrès. Et sa réputation s'étendait aux environs, dans les châteaux et dans les bourgs.

L'annonce d'un tel voisinage préoccupait Occana. Il flairait l'adversaire, le rival vigilant, — peut-être déjà heureux, — qui lui rendrait son rôle difficile, qui surprendrait, malgré toutes les précautions, la moindre fissure du masque.

L'accueil que lui fit Denise le confirma dans son inquiétude. Pour la première fois, cette pauvre esclave de son caprice ne le reçut pas, comme après chaque absence, avec la joie de celle qui attend sans cesse, et que le retour extasie sans la déconcerter. Pourtant M"^*^ d'Occana restait fidèle à cet étrange mari, revenu à elle, par intervalles, d'une existence qu'elle ne soupçonnait pas. Seulement elle n'était plus seule, avec son enfant, à vivre un rêve farouche, à s'hypnotiser devant une image. Le flot d'une vie nouvelle la soulevait, l'enlaçait. Des perspec-

tives s'ouvraient à ses yeux, des responsabilités s'imposaient à sa conscience. En acceptant de représenter à Solgrès la marquise Régine, elle s'interdisait l'égoïsme d'un amour exclusif et aveugle. Elle appartenait à ses pauvres avant d'appartenir à l'homme néfaste, dont le bon plaisir cessait d'être sa loi. Pouvait-elle même l'admettre dans ce gouvernement de charité, avec la mission dont elle était investie?... Que savait-elle de lui, après tout? Le doute, qui ne l'empêchait pas de risquer son pauvre cœur, jadis, lorsqu'elle ne dépendait que d'elle-même, la dressait, méfiante, en face de l'être suspect, maintenant qu'elle détenait des intérêts sacrés.

— a Je pensais, » lui dit Occana, « que tu serais plus contente de me voir. J'ai terminé les affaires qui me retenaient loin de vous. Elles m'ont procuré un petit capital. L'avenir est libre devant moi. Je puis vous emmener, ou rester avec vous, ou partir seul. Mais en attendant que j'aie pris une décision, j'imagine que tu peux m'offrir l'hospitalité ici.

— Je n'y suis pas chez moi.

— Tu y es la maîtresse, si j'ai bien compris.

— Non. La maîtresse est la marquise de Malboise, et je la représente.

— La marquise de Malboise ne me refusera pas un abri à Solgrès, » dit Occana d'un ton bizarre en appuyant sur les deux noms.

— a Pourquoi? »

LE MEURTRE D UNE AME ^f3

Il ricana :

— « C'est assez grand.

— Ne crois pas cela. Nous manquons de place. Les édifices projetés ne sont pas tous construits. Le château reçoit en attendant le plus grand nombre de nos pensionnaires. Si vaste qu'il soit, il y suffit à peine, d'autant qu'il faut compter avec l'isolement obligatoire de certains services.

— Tu as ta chambre, » dit Occana.

Denise rougit et se tut.

Elle éprouvait comme la conscience d'une indélicatesse à installer son intimité conjugale dans cette demeure où elle n'était qu'une mandataire, à introniser par surprise ce mari, dont, hélas! elle ne pouvait répondre, et que sa bienfaitrice n'avait jamais associé à leurs projets.

Mais le petit Michel déclara :

— a II faut que papa reste avec nous. Quand il part c'est pour trop longtemps.

— Mon Dieu, » fit Denise en regardant son mari, a je veux bien. Mais pourquoi n'irais-tu pas à l'hôtel jusqu'à demain, jusqu'à ce que j'aie prévenu madame Régine? J'ai si grand' peur qu'elle ne nous trouve bien sans gêne, qu'elle ne te juge mal en pensant que tu reviens à moi pour profiter de la situation qu'elle m'a faite.

— Je n'irai pas à l'hôtel, » dit Occana. « C'est ici que je veux être. N'insiste pas. Tu ne sais pas quelle importance j'attache à un séjour dans cette

maison, fût-il très court. Je m'en irai prochainement, s'il le faut. Je ne suis pas embarrassé. J'ai de Targent. Mais, par ruse ou par prière, obtiens de me garder quelques jours. Tu éviteras peutêtre un grand malheur. »

Un frisson secoua Denise. Jamais plus qu'à cette minute, elle n'avait senti près de cet homme une oppression intolérable de mystère.

— (( Soir, j> dit-elle, a Je vais téléphoner à madame de Malboise.

— Tu as le téléphone ici?...

— Oui.

— Un mauvais système de communication.

Les gens peuvent dire a non » trop vite, avant d'avoir réfléchi. Pas moyen de les préparer, comme dans une lettre.

— Je n'ai pas peur que la marquise me refuse un service. Tout ce que je crains, c'est qu'elle ne prenne de toi une opinion fâcheuse.

— Bah! Elle en reviendra. »

La directrice de Solgrès se leva, traversa la pièce 011 son mari l'avait trouvée — un parloir découpé par des cloisons dans Timmense vestibule du château. La hauteur du plafond aux voussures de pierre, sa somptuosité architecturale, contrastaient avec les dimensions restreintes, comme avec le mobilier presque rustique, de cette chambre. Le luxe intérieur du château avait disparu. Son aménagement correspondait à sa nouvelle destination utihtaire. Seules, les nobles

LE MEURTRE D UNE AMB ^ff

lignes de ses façades, de ses grands toits aux cheminées sculptées, de sa tour, demeuraient un perpétuel enseignement de beauté, pour le rêve ou l'effort des laborieux qui s'abriteraient à son ombre, des enfants qui empliraient leurs prunelles neuves de sa majestueuse poésie.

— « Denise!

— Quoi donc?

— Puisque tu téléphones à Paris, informe-toi s'il y a du nouveau.

— A quel sujet?

— N'importe!... Les nouvelles, les accidents, les crimes... Que sais-je?... Vous ne recevez pas de journaux ici?

— Tu plaisantes, le Terir Journal nous arrive à plusieurs exemplaires. Que deviendraient nos braves gens sans lui?

— Il ne contenait rien de sensationnel ce matin?

— Je ne l'ai pas lu.

— Tu ne pourrais pas me le procurer?

— C'est un peu difficile de mettre la main dessus, quand il circule d'un bout à l'autre du domaine. »

Le petit Michel proposa :

— a Maman, veux-tu que j'aille l'emprunter à monsieur Montier? »

Avec une rougeur légère, Denise donna la permission. Le marmot décampa, joyeux d'aller raconter à ses mignonnes amies, Lou et Luce,

que son papa était revenu, et qu'il allait demeurer avec eux.

— (( Tu n'arrives donc pas de Paris? j> demanda la jeune femme après le départ de Tenfant, « puisque tu ne sais pas ce qui se passe. »

Occana, sans répondre, dit négligemment :

— ce Oh! il y a une chose qui m'miéresse, comme un roman-feuilleton. C'est ce drame de la rue La Boëtie, l'assassinat de cette horizontale. As-tu suivi ça, Denise?

— Certes! » s'écria-t-elle. ce Cette malheureuse était la fille et la sœur de mes pauvres voisines, les Cardevel, — de bien braves femmes ! Nous demeurions porte à porte, rue de TÊpée-de- Bois. La vieille grand'mère, qui ne pardonnait pas pourtant à cette brebis égarée, qui ne prononçait plus son nom, est morte de saisissement quand elle a lu, brusquement, Thorrible fait divers.

— On n'imagine pas l'audace de ces cambrioleurs, » fit Occana.

— « Mais ce ne sont peut-être pas des cambrioleurs. N'as-tu pas lu qu'on accuse l'amant de cette femme, un nommé Miguel Almado, qui a disparu depuis le crime?

— Bah ! on n'a pas l'ombre d'une preuve contre lui, sauf cette absence. Et même si on le pinçait... il aurait beau jeu à se défendre.

— Pourquoi se cache-t-il?

— C'est son tort. Moi, à sa place, je me mon-

LE MEURTRE D UNE AME ^fy

trerais. Rien n'indique sa culpabilité. Les domestiques Tont laissé au mieux avec la dame, après une petite dispute de rien. Il est parti à son heure habituelle, a demandé le cordon d'une voix calme, s'arrêtant pour tapoter en familier de la maison aux carreaux de la loge...

— Que me racontes-tu là? » dit Denise étonnée, a Tu as donc appris les journaux par cœur.

— Moi?... Comment?... Non. J'étais avec des amis qui se passionnaient pour cette affaire. Tout le monde en parle. »

Denise eut un léger sourire entendu.

— « Tu veux me retenir avec toutes ces histoires. Cela t'ennuie que j'aille téléphoner à madame Régine. »

Elle-même s'attardait inconsciemment. L'embarras de s'adresser à la marquise, dans le cas délicat qui survenait, se fit sentir davantage quand elle entendit vibrer au récepteur la voix si douce, mais si ferme, à laquelle on ne résistait pas.

Est-ce pour cela qu'un singulier malaise remplaçait la joie grisante où la jetait d'habitude le retour de son mari? Une autre pensée se glissait en son cœur, bien qu'elle l'écartât, celle-d, comme coupable. En imagination, elle suivait son enfant, son petit Michel, courant accomplir sa commission, de l'autre côté de la route. Il entrait à la forge. Il criait, avec sa hardiesse de petit homme qui se sait le bienvenu, sûr d'ac-

3f8 MORTEL StCRiT

corder une faveur en réclamant quelque chose :

— a Monsieur Montier, je viens vous demander le Tetit Journal ?

— Pour votre maman ? » faisait Thomme au visage de loyauté, l'être soumis et fort dont elle avait jugé le dévouement en une heure d'anxiété grave.

— ce Non, monsieur Montier. Pour papa... qui est revenu. »

Denise voyait pâlir la mâle et claire figure, cette physionomie de guerrier gaulois, enfantine et rude. Et elle avait un pincement au cœur de la souffrance silencieuse, imméritée, inguérissable.

— a Tiens, mon mignon, voilà le Tctir Journal. »

Et il retournait à sa forge, se brûlant la face à la fournaise, se brûlant l'âme à l'impossible amour. Pauvre Montier!...

Pourquoi Denise le plaignait-elle aujourd'hui d'une pitié si compréhensive, si lancinante, qu'elle s'en étonnait, s'en voulait presque?...

Cependant l'accent de Régine au téléphone changeait. Une froideur perçait dans ses paroles. Elle ne refusait pas à M. d'Occana l'hospitalité dans Solgrès. Mais cette hospitalité ne pouvait être que passagère. A aucun titre, elle n'accepterait dans sa grande famille, où chacun accomplissait un devoir, celui qui n'avait pas compris le devoir dans sa petite famille, à lui.

LE MEURTRE DUNEAME )^y

Denise ne répéta pas textuellemenc ces paroles à celui qu'elles intéressaient. Elle les lui laissa deviner.

— a Ne t'inquiète pas, » dit sardoniquement son mari, ce Je n'abuserai pas de sa bonne grâce, à ta marquise. Mon intention est de partir à rétranger. Je ne demeurerai ici que très peu... quelques jours... Tiens, » ajouta-t-il encore avec un ricanement bizarre, « le temps de laisser pousser ma barbe. Et je ne serai pas gênant. »

En effet, à peine dans Solgrès remarqua-t-on la présence de ce nouvel hôte. Silencieux, ne s'occupant de rien, ne parlant à personne, il s'enfermait dans sa chambre ou s'enfonçait dans les retraites les plus solitaires du parc. D'interminables réflexions semblaient l'occuper, surtout quand il parcourait les allées du domaine, ou s'arrêtait pour contempler de loin la masse imposante du château. Son petit garçon le distrayait seul, et avec peine, de sa méditation taciturne. Cependant, l'enfant même s'écarta de lui, quand il l'eut rudoyé parce que Michel lui demandait qu'il l'emmenât chez les fées et qu'il lui montrât a le trésor » .

Si cet homme voulait oublier ou se faire oublier, vraiment il n'aurait pu choisir un asile plus calme, plus sûr, que ce séjour d'exception, consacré par la bonté humaine, abrité par la magnificence de la nature.

Un matin, il dit à sa femme :

^6o MORTEL SECRET

— (( Ne trouves-tu pas que ma barbe est assez longue? En la taillant ainsi, en pointe, cela m'irait bien, n'est-ce pas?

— Je t'aimais mieux avec les moustaches seules, x> observa Denise.

Il répliqua vivement :

— « Cela me change donc beaucoup?

— Aujourd'hui surtout, parce qu'elle a poussé. Je ne te rencontrerais que maintenant, j'aurais peine à te reconnaître. »

Un moment après, et comme s'il ne songeait plus à cette remarque, Occana déclara qu'il allait quitter Solgrès.

— a Ta marquise a eu le bon goût de ne pas me faire souvenir que son invitation était courte. Mais je ne suis pas d'humeur à vivre aux crochets des femmes. Il n'y a pas de place pour moi dans ce domaine, dont toi et Michel vous êtes presque les châtelains. Le dernier loqueteux y est accueilli, tandis que moi, j'y suis de trop. Ah! la destinée s'obstine... »

Denise ne devina aucune signification secrète dans l'amertume de cette dernière phrase. Elle dit:

— oc Cette maison est un établissement de bienfaisance. Tu ne voudrais pourtant pas...

— Y être hospitalisé?... Oh! que non... Je ne prends pas encore mes invalides, ma chère. Le monde est grand, et l'humanité bien petite. Je me sens un géant parmi des pygmées. Ce n'est

LE MEURTRE d'uNB AMB 361

pas moi qui mendierai ce que je peux conquérir. Rien ne résiste, je le vois maintenant, à celui qui ose et qui veut.

— Tu as des projets? » demanda-t-elle.

— <( J*ai tâté ma force. Et cela me suffit. L'avenir est à moi.

— Il te séparera de nous?... »

Occana dit froidement :

— « Je n'oublierai jamais mon fils. »

Denise le regarda et se tut, ne réclamant rien

pour elle-même. Les semaines passées auprès de cet homme venaient de lui montrer quel abîme le séparait d'elle, et à quel être de sa propre chimère elle avait gardé son cœur pendant des années. Était-ce possible qu'elle eût versé tant de larmes sur l'mdifFérence et l'absence de celui que, à présent, elle ne retrouvait plus?... Quand il était loin, elle le voyait tel qu'aux premiers jours de leur mariage, tel que toujours elle l'aurait aimé. Il était ici, et c'est à présent qu'elle le perdait. Avait-elle été aveugle ? Est-ce lui qui avait changé?... De quel rêve insensé se réveillait-elle?... Pour garder quelque tendresse, quelque illusion, elle souhaitait qu'il s'éloignât.

L'heure du départ, que tous deux appelaient, arriva plus tôt encore qu'ils ne l'avaient prévu.

Le lendemain, de grand matin, Occana étant encore au lit, quelqu'un vint le demander. La domestique transmit le message à Denise, qui s'habillait. Elle passa un peignoir et descendit.

En bas, dans le parloir, se tenaient deux messieurs qu'elle ne connaissait pas.

— c( Madame, » dit l'un, « c'est à monsieur d'Occana que j'ai affaire.

— Il repose encore, monsieur.

— Voulez-vous le réveiller?

— Mais...

— C'est très urgent, » insista le personnage.

— a Qui dois-je lui faire annoncer?

— Annoncez-lui vous-même, madame, et avec toute la discrétion qui conviendra pour votre entourage, le... commissaire de police d'Ètampes, accompagné d'un inspecteur de Paris. »

D'une main il désignait son compagnon, tandis que, de l'autre, il entrouvrait son pardessus, qui laissa voir un coin d'écharpe tricolore.

Denise devint fort pâle, et se mit à trembler, le regardant sans mot dire.

— a Remetcez-vous, madame, » fit le commissaire avec courtoisie, oc L'établissement que vous dirigez inspire un tel respect, que nous prendrons à tâche d'atténuer pour vous, pour le personnel de Soigrès, tout ce que notre mission a de pénible. Avertissez votre mari qu'il dépend de lui d'éviter un scandale. »

En même temps, son regard se dirigea au dehors, et Denise, le suivant, aperçut au loin, sur la route, à quelque distance de la grande grille, les silhouettes de deux gendarmes à cheval.

Une ombre affreuse lui tomba sur le cœur. Ce

LB MIURTKE d'uNE AME ^6)

fut un enveloppement d'angoisse, comme si tout ce qu'elle redoutait confusément depuis des jours s'abattait sur elle d'un seul coup.

Elle ne dit rien, monta à la chambre de son mari. Les deux hommes, sans qu'elle protestât, la suivirent. Us s'arrêtèrent dans le corridor, devant la porte, qu'elle referma en entrant. Elle s'approcha du lit, toucha l'ëpaule du dormeur. Quand il eut ouvert les yeux, elle prononça, glaciale :

— ce On vient pour t'arrêter. »

Intensément elle épiait le premier geste, pour

deviner combien pesait le fardeau de cette conscience. Mais elle était loin de prévoir l'efFet foudroyant de ses paroles.

Occana se dressa sur son séant, hagard.

— ce Laisse-moi fuir!...

— Impossible!

— Où sont-ils?

— Là... dans le couloir.

— Il y a une autre porte... Il y a la fenêtre... Laisse-moi!... Tu ne sais pas... J'ai la clef du passage secret... du souterrain... Une minute d'avance, et je suis sauvé!

— Qu'as-tu donc fait?... »

Il la regarda dans les yeux, sûr qu'elle ne dirait rien, voulant la terroriser, l'intéresser sinistrement à sa fuite :

— « J'ai tué. »

Elle chancela, comme frappée à mort. Mais elle se raidit.

— a Je ne peux rien pour toi. Cette seconde porte, tu le sais^ donne sur une chambre sans issue. La fenêtre est à dix mètres du sol. Quoi que tu tentes, songe où tu as pris refuge. Ceux qui t'attendent sont prêts à ménager Thonneur de cette maison. »

Le mot atteignit Occana comme d*un choc. Il s'était vêtu en hâte, et maintenant prenait un revolver dans un tiroir. Il s'arrêta, reposa Tarme.

— « L'honneur de cette maison. . » murmurat-ih a L'honneur de Solgrès... » Puis avec un âpre sourire : a II m'aura coûté cher, depuis que je suis au monde, cet honneur-là. »

A ce moment, des coups impérieux résonnèrent contre la porte. Occana cria :

— (( Entrez! »

Le commissaire et l'inspecteur de la Sûreté s'introduisirent dans la pièce.

— ce Veuillez nous suivre sans esclandre, par égard pour Madame, et pour la marquise de Malboise, chez qui vous vous trouvez.

— Messieurs, » dit Occana d'un ton singulier, mais calme, presque digne, « vous ne savez pas à quel point ce nom de marquise de Malboise m'est sacré. D'ailleurs, étant innocent, je ne crains rien. J'ai hâte d'aller avec vous éclaircir ce malentendu. Marchons. »

Denise, qui venait de le voir bouleversé d'une façon si effrayante, qui venait d'entendre l'aveu

LE MEURTRE d'uNE AME 36f

dont elle frissonnait encore, crut perdre le sens. Elle passa ses deux mains sur son visage trempé de sueur froide, puis elle balbutia, indiquant la pièce du fond :

— « Ton fils... »

Comprit-il ce qu*elle voulait dire? Le savaitelle bien elle-même?... Il se tourna, paisible.

— « Embrasse-le pour moi. A quoi bon le réveiller pour lui dire adieu? Cette gaffe judiciaire ne peut me retenir longtemps. »

Et il s'éloigna, le sourire aux lèvres.

Quand il fut dehors, Denise se traîna jusqu'à la croisée. Elle le vit descendre le perron, gagner la grille, et monter avec ses deux gardes du corps dans une voiture, qui attendait. La portière claqua, les roues grincèrent. A l'instant même, les gendarmes prirent le trot, et tout disparut.

Voici ce qui avait amené l'arrestation de l'hôte temporaire de Solgrès.

Le petit Michel garda le secret de l'arrivée mystérieuse par le souterrain. Les recommandations de son père et le fantastique de l'aventure lui en imposaient trop pour qu'il osât désobéir. Il continuait à ne pas se rendre compte de l'existence d'une porte, et à croire que le talus s'était miraculeusement ouvert par la volonté des fées. Quant à y retourner voir, il n'en avait pas le courage tout seul. Mais la curiosité le dévorait. Sa puérile imagination s'enfiévrait en des rêves mirifiques. Puisque son père ne se décidait pas à

le conduire dans le merveilleux domaine, ne pouvait-il, sans raconter Taventure, inciter quelqu'un à l'y accompagner?

— ce Vous ne savez pas, » dit-il à ses petites amies, Louise et Lucie Montier, les jumelles, « il y a des cavernes tout illuminées dans la colline, au fond du parc, et dedans il y a un trésor.

— Qui t'a dit ça? » questionnèrent les fillettes.

— oc C'est les fées, » dit le petit homme avec aplomb.

— « Menteur! »

Mais elles grillaient de le croire. Et lui, ravi d' « épater des filles », suivant son langage d'écolier, s'excita dans l'affirmation.

— ce Oui, oui... Je les ai vues, dans le fossé, quand je cueillais des mûres. Et si on y retournait, on trouverait le trésor.

— Qu'est-ce que c'est, un trésor?

— Je ne sais pas. Ça brille... C'est beau comme les choses en or qu'il y a sur l'autel, quand monsieur le curé dit la messe.

— Si on demandait à Léon d'y aller avec nous? j>

Léon était un apprenti de Montier, garçon de quinze ans, joyeux et dégourdi, dont les farces, les tours d'adresse, faisaient le bonheur des enfants. D'abord il se moqua d'eux et les envoya promener. Mais le mot de a trésor», avec sa puissance magique, hanta la cervelle du jeune

LE MEURTRE d'uNB AMI 367

paysan, ce Le gosse a peut-être entendu conter quelque chose sur les cavernes du bois, » pensat-il. a Qui sait si les gens qui ont tué monsieur de Malboise, voici tantôt deux ans, n*y ont pat caché leur aubaine. »

Dans le pays, des légendes commençaient à courir sur ce crime inexpliqué, à mesure que les détails s'effaçaient dans les mémoires. Les grottes en avaient conservé un prestige sinistre. On ne s'y aventurait guère. Mais c'était, en l'occurrence, une tentation de plus pour un adolescent hardi, tel que ce Léon. Sans plus s'inquiéter des enfants dont les racontars lui avaient mis martel en tête, il résolut d'explorer les souterrains au premier dimanche.

C'est ce qu'il fit.

Muni d'allumettes et d'un rat-de-cave, il se rendit dans le bois sans en rien dire à personne, et passa quelques heures à fouiller les recoins des galeries. Aucune trace du drame ténébreux n'y restait. L'instruction close, on avait gratté sur le mur la main sanglante. Et jamais ce lieu d'obscurité, de silence, ne livrerait le secret de ce qui s'était passé là.

Le jeune Léon ne se sentait pas très à son aise durant son exploration. Mais le désir de réaliser une découverte extraordinaire le rendait intrépide. A la fin, comme il arrivait, sans s'en douter, tout près de la porte de fer communiquant avec le parc de Solgrès, il fut frappé de

l'état du sol au fond d'une espèce de niche. Sous une pierre surplombante, qui figurait vaguement une tête de bélier, un petit monticule semblait fraîchement amoncelé, si l'on en jugeait par des traces de raclure tout autour. Et la terre noire s'y mêlait à la poussière blanchâtre du grès — preuve qu'on avait remué assez profondément.

Léon se mit en devoir de disperser à coups de soulier ce petit tas, puis de creuser en dessous avec son couteau. Il ne tarda pas à sentir le heurt de la pointe contre une surface métallique. Alors il s'acharna. Et bientôt il découvrit partiellement le couvercle d'une boîte en acier. Son émotion fut si grande que la tête lui tourna presque.

C'était un honnête enfant, ce Léon. La cupidité l'animait moins que l'idée de jouer un rôle, de se donner de l'importance. D'ailleurs, l'aspect de sa trouvaille, au lieu d'affermir son audace, le rendait plus timide. Qu'y avait-il dans ce coffre rébarbatif? Peut-être des objets précieux. Mais peut-être aussi quelque chose de dangereux et d'effroyable.

Léon rejeta précipitamment un peu de terre pour le recouvrir, battit en retraite, galopa jusque chez Montier, et, tout d'une haleine, raconta la chose à son patron. Celui-ci approuva pleinenement sa conduite. Il le prit avec lui et s'en alla prévenir le commissaire de police d'Êcampes. Nul doute qu'on ne fût en présence d'un indice

LE MEURTRE d'uNB AME 369

de la plus haute gravité, qui donnerait enfin la clef du mystérieux attentat dont le marquis de Malboise avait jadis été victime.

Le commissaire de police pria Montier luimême de raccompagner avec les outils nécessaires, et enjoignit à Léon de ne pas ébruiter Taventure.

Quelques heures plus tard, le coffret, forcé en présence du juge de paix, découvrait son contenu. A la grande stupéfaction des assistants, ce ne fut rien de relatif à Taffaire de Malboise qui s'off'rit à leurs yeux, mais des bijoux, que le commissaire de police reconnut immédiatement. Il alla chercher un papier, qu'il lut à haute voix, tandis que le juge de paix identifiait sur la description les colliers, les bagues, les bracelets, qu'ils avaient sous les yeux.

— ce Qu'est-ce donc que cette liste? » demanda ce magistrat.

— oc C'est, » répondit le commissaire de police, a l'énumération des bijoux volés chez madame de Cardeville, la demi-mondaine assassinée il y a quelques semaines, rue La Boëtie, à Pajis.Tous mes confrères l'ont reçue comme moi. »

Le juge de paix demanda :

— ce Ne soupçonne-t-on pas un des amants de cette femme, une espèce d'aventurier, connu dans certains milieux interlopes sous le nom de Miguel Almado.

— C'est cela même.

st.

— Les journaux le décrivent comme un bellâtre, type du Midi, Tair fatal, la moustache noire conquérante?...

— Il porte depuis peu sa barbe, » affirma tranquillement Monder.

Les autres sursautèrent.

— (c Vous l'avez vu ?

— J'ai des raisons pour le croire.

— Miguel Almado?...

— Sous un autre nom.

— Lequel? »

Montier courba la nuque et se tut.

— « Votre devoir, monsieur Montier, » prononça le commissaire, oc est d'éclairer la justice.

— Et si je me trompe?... » dit le maître forgeron, dont le visage énergique exprimait un grand trouble.

— oc On n'agira pas sans confirmation.

— Comment cela? »

Le commissaire de police réfléchit.

— a Je vais aviser la Sûreté, et prier qu'on m'envoie immédiatement la femme de chambre de madame de Cardeville pour qu'elle nous dise si ce sont bien là les bijoux de sa maîtresse. Cette femme de chambre pourra reconnaître l'homme que vous nous désignerez.

— Ce n'est pas sûr. Je vous dis qu'il porte sa barbe. Et sa personnalité ici est tout autre, — personnalité attestée par sa propre femme. Une femme au-dessus de tout soupçon, respectée de

la région entière. Si vous saviez!... A supposer que mon intuition soie juste, c'est dans un asile presque sacré qu'il faudra chercher et démasquer le criminel.

— Agissons avec prudence et rapidité, » dit le commissaire, a Je vais réclamer d'urgence l'envoi d'un inspecteur de la Sûreté et de la femme de chambre. Dès demain ils seront ici. Vous leur désignerez votre homme, monsieur Montier, sans qu'aucun scrupule, aucun sentiment personnel vous retienne. C'est votre devoir. Nous verrons ce qui en résultera. »

Le lendemain, dans l'après-midi, la femme de chambre de la malheureuse Lina, habillée en dame, une épaisse voilette à ramages sur la figure, et accompagée par l'inspecteur de la Sûreté, qui passait pour son mari, se présenta à Solgrès. Tous deux semblaient des bourgeois cossus, venant s'informer des conditions requises pour faire admettre comme nourrice à la Pouponnière du sanatorium une pauvre fille abandonnée par son séducteur avec un enfant. Ayant reçu les renseignements, ils s'extasièrent avec tant de conviction sur la belle organisation de l'oeuvre, qu'ils finirent par se faire promener partout, aussi bien dans le château que dans le parc.

Au détour d'une allée écartée, un homme, assis sur un banc, semblait méditer, le front bas, dessinant sur le sable, avec sa canne, de vagues figures. Quand les deux visiteurs passèrent,

accompagnés par un chef de service, il leva la tête. Ses yeux, — de magnifiques yeux noirs, — pleins d*une flamme inquiète, dévisagèrent ces étrangers, surtout la femme.

Mais, dans le demi-jour à peine filtré par les lourdes ramures, et à travers la dentelle de la voilette, — cette sorte de dentelle blanche à dessins épais et irréguliers, qui rend méconnaissable, — il ne distingua pas ses traits. Elle, cependant, avait vu en plein ce visage d'une pâleur mate, aux lignes charmantes, dans la douceur veloutée des cheveux, des sourcils, des cils d'ombre. Malgré la barbe nouvellement poussée, l'experte chambrière des boudoirs équivoques ne pouvait se tromper sur cette physionomie de séducteur, dont elle avait constaté autour d'elle, et peut-être par elle-même, le charme irrésistible.

— a Allons, » dit-elle à celui qui, momentanément, passait pour son mari, a pressons-nous un peu. N'oublions pas que nous reprenons le train de Paris tout à l'heure. »

L'inspecteur de la Sûreté comprit. C'était une indication convenue.

Tous deux retournèrent sur leurs pas. Mais, quelque diligence qu'ils fissent, la soirée se trouva trop avancée pour agir quand ils eurent rendu compte de leur mission et que les mesures furent prises.

Le souci d'opérer avec la plus grande discrétion tempéra le zèle du commissaire de police,

malgré sa hâte de mettre la main sur une si belle proie. Le lendemain matin seulement, presque à Taube, alors que, sauf Tactive directrice de Solgrès, bien peu de gens étaient debout, et encore moins dehors, on procéda à l'arrestation de Michel-Armand d'Occana, dit Miguel Almado.

Ce dernier nom, qui, depuis le drame de la rue La Boëcie, volait dans toutes les bouches, fut le seul dont retentirent aussitôt les journaux du monde entier.

a ARRESTATION DE MIGUEL ALMADO 3)

Telle fut l'émouvante annonce que toutes les feuilles arborèrent en caractères énormes à leur manchette.

Par une entente tacite, et surtout peut-être parce qu'on ne change pas une étiquette adoptée par la foule, personne, dans la presse, ni au Palais, ne donna couramment à l'inculpé, le nom d'Occana, sous lequel on l'avait découvert. C'était Almado qu'on soupçonnait et qu'on recherchait depuis l'assassinat de M™* de Cardeville. C'était Almado que connaissaient et qu'allaient retrouver les témoins de cette affaire. Almado seul aurait à se disculper de l'accusation qui pesait sur lui. L'instruction s'occupa dans la mesure nécessaire de son autre personnalité. Mais, comme celle-ci ne jetait aucune lumière sur le crime, les circons-

tances aidèrent, pour la laisser à Técart, au scrupule des magistrats, soucieux d'épargner à Solgrès, à sa fondatrice et à sa directrice, une flétrissure inutile.

Tandis que se déroulaient les premières phases de cette cause retentissante, la femme et l'enfant qu'aurait pu saisir et broyer l'horrible engrenage, demeuraient donc sous la sauvegarde d'une charité prestigieuse. L'œuvre de Solgrès rayonnait comme un exemple inouï de générosité privée. L'admiration, le respect, s'inclinaient au seuiL Dans cet asile, le cœur de la pauvre Denise pouvait se convulser d'angoisse et saigner un sang d'agonie. Du moins la honte imméritée ne l'atteignait pas, non plus que son fils.

Et là-bas, en face de la grille tutélaire, de l'autre côté de la route, dans le reflet vermeil et le pétillement de la forge, un être en qui s'incarnaient le travail, l'honneur, la bonté, faisait ce rêve : la guérir un jour d'avoir tant souffert au contact du vice, de l'inconscience et de la haine.

HuiSsAlCDEUSE IT>YLLE

N matin d'hiver, Régine de Malboise, qui, soufFrante, s'attardait au lit, laissa glisser un journal qu'elle venait de lire et se perdit dans ses réflexions. Son visage exprimait une anxiété profonde. Parmi les nouvelles du jour, il y en avait deux dont tous les détails étaient pour elle matière de préoccupation soudeuse. La session des assises où comparaîtrait Almado allait s'ouvrir. Et là-bas, à Marseille, de graves désordres, provoqués par une grève, faisaient consigner les troupes, empêchaient le lieutenant d'Ambarès de venir à Paris.

Par instants, elle songeait aux dangers que Hugues courrait peut-être, et, fermant les yeux, elle soupirait douloureusement. Puis, mesurant

■jyô MORTEL SECRET

la responsabilité qui lui incomberait, à elle seule, si le procès avait lieu sans que son cousin pût la rejoindre, elle fixait dans le vide ses larges prunelles bleues, que dilatait une sorte d'épouvante.

Tous deux avaient convenu d'attendre ce que révélerait l'audience pour décider s'ils feraient connaître leurs soupçons relatifs au drame de Malboise, ou s'ils en garderaient éternellement le secret.

Cet Almado, que Hugues avait vu là-bas, dans le Midi, auprès de Lina de Cardeville, son infortunée victime future, cet Almado, qu'il avait trouvé en possession de sa bicyclette, volée dans le souterrain le soir où le marquis de Malboise fut tué d'un coup de fusil, cet Almado, qu'il avait jugé tellement suspect et qui se manifestait assassin, devait être, en effet, le meurtrier qui avait fait de Régine une veuve le jour même de ses noces. Mais pourquoi?... Quelle avait été la raison de ce crime, tellement désintéressé en apparence? Quel rapport pouvait-il y avoir entre cet aventurier, venu, disait l'enquête, de l'Amérique espagnole, dont il était originaire, et le marquis Pascal de Malboise? Mystère insondable! Mystère que ce bandit étrange emporterait peut-être à jamais dans la tombe, s'il était condamné à mort pour l'assassinat de sa maîtresse.

Cette idée, oppressante comme un cauchemar, accablait Régine. D'ailleurs, le doute subsistait toujours. Les présomptions réunies par

Hugues ne suffisaient pas, surtout devant Tinvraisemblance, pour que sa cousine et lui arrivassent à une certitude, même approximative. L'un et Tautre ignoraient ce que la pauvre Lina avait découvert au prix de sa vie : Tidentité de la chaîne, brisée par Hugues, le soir du crime, sur la poitrine du meurtrier. Alors?... Quel moyen de savoir, sans ouvrir à la justice cette piste nouvelle? Parleraient-ils?... Mais parler, si tard! après deux ans, — pour avouer des circonstances 011 se ternirait Thonneur de Régine, — car l'interprétation loyale en serait inadmissible pour le monde, plus inadmissible que jamais après ce long silence...

Et si cet homme, — accusé du meurtre de Lina, mais qui, de ce fait, sauverait peut-être sa tête, — allait être convaincu du meurtre de M. de Malboise, ce serait donc Régine qui le condamnerait à mort, qui éclabousserait de sang, de honte, deux innocents qu'elle aimait, Denise et le petit Michel. Aurait-elle seulement l'excuse, à ses propres yeux, de justifier l'être cher entre tous, l'élu de son cœur, ce Hugues adoré, qu'elle avait un moment cru capable d'une aberration d'amour homicide, d'une folie sournoise et sanguinaire? Mais non!... Elle n'avait plus besoin de le justifier. L'épreuve le lui avait montré si soumis, si généreux, d'une force douce et d'un amour infini, sans la violence égoïste de passion, sans le délire brutal, qui incite au crime.

Rien au monde maintenant n'insinuerait un doute en elle. Et pourquoi se refuser désormais au bonheur? Assez longtemps elle avait subi le poids de son sanglant veuvage et refusé la liberté si tragiquement acquise. C'était fini. Bientôt elle serait la femme de Hugues. Elle reprendrait ce nom d'Ambarès qui lui était cher, qui était vraiment le sien. Car la marquise de Malboise lui restait une étrangère. Sous ce titre elle éprouvait une gêne, comme dans un vêtement d'emprunt. Tout s'effacerait donc du sombre passé... Tout?... Hélas! non... L'énigme demeurait insoluble, l'ombre du mystère continuerait à dominer l'horizon de sa vie.

C'était donc à une rêverie en même temps suave et troublée que s'abandonnait Régine.

L'entrée de sa femme de chambre, qui, après avoir frappé, pénétrait auprès d'elle, lui rappela l'heure et son habituelle activité.

— « Il doit être bien tard, Fanny.

— Près de dix heures. Madame la marquise se trouve-t-elle mieux?

— Encore un peu de migraine. Mais je vais me lever.

— C'est que je venais dire à madame la marquise... 11 y a là madame Varouze qui désire parler à Madame, tout de suite, pour une affaire importante.

— Madame Varouze? » répéta machinalement Régine, étonnée d'une visite si matinale.

Ll: MEURTRE D UNE AMI 379

— « Oui... Ce qui Tamène est tellement urgent, qu'elle demande si madame la marquise ne la recevrait pas au lit.

— Mais... sans doute... A Tinstant même... Priez madame Varouze de monter. »

a Pauvre femme!... » pensa Régine, tandis qu'on allait prévenir son amie. « Le moment est-il arrivé de cette aventure que je crains sans cesse pour elle?... Avec sa sentimentalité maladive, son imagination toujours en fièvre, elle ne peut vivre sans amour près de ce mari qu'elle a adoré et dont la froideur haineuse Tafifole. En vain ai-je voulu détourner vers la charité ces sources tumultueuses de tendresse... Les malheureux, pas plus que son enfant, ne suffiront à remplir ce cœur, non seulement vide, mais brisé, détraqué, ouvert à toutes les suggestions périlleuses. »

Ses appréhensions furent dépassées par l'aspect de Claire Varouze, que la femme de chambre venait d'introduire. Celle qui entrait, avec une figure de morte oii brillaient des yeux de délire, s'avança jusqu'au lit, se laissa tomber sur un siège tout proche, puis s'abattit de tout le buste contre les couvertures, en sanglotant.

— ce Claire!... Ma pauvre Claire!... » murmura la jeune marquise, posant une main de pitié sur l'épaule frémissante.

— « Oh! Régine!... Si vous saviez!...

— Je vous écoute... Que se passe- t-il?...

•j8o MORTEL SECRET

— Je n'oserai jamais vous le dire!

— N'êtes-vous pas venue pour cela?...

— Si. Mais cesc au-dessus de mes forces. Ah! je n'ai plus qu'à mourir!

— Mourir!... Et votre petite Marcelle?... » Au nom de sa fille, M™* Varouze versa des

larmes plus véhémentes.

— ce Les entants, » gémit-elle, « sont de petits êtres lâches. Ils n'admirent que le succès et la force. Marcelle, je le sens, est avec son père contre moi.

— Maintenant peut-être... Mais plus tard?... D'ailleurs, est-ce pour vous ou pour elle-même que vous l'aimez?...

— Qui m'aimera donc, moi?... » dit la désolée, levant son visage en pleurs, que dévorait la flamme des sombres yeux inégaux, a Être aimée... Être chère à quelqu'un en ce monde... C'était ma folie... Mais où m'a-t-elle menée?

— Voyons... Confiez-moi toute votre peine, » prononça Régine, d'une voix dont l'intonation apaisait, caressait l'âme en détresse.

Claire, avec son mouchoir, tamponna ses paupières ruisselantes. Puis elle tira d'un portecartes un papier, qu'elle tendit à M"^^ de Malboise, et que celle-ci considéra avec stupeur. C'était une invitation à se rendre auprès d'un juge d'instruction, en son cabinet, au Palais de Justice.

— « Connaissez-vous ce juge, monsieur Treille?...

LB MEURTRE d'uNE AMB 381

— C'est celui qui est chargé de Taffaire Almado, » observa Régine. Car elle n'ignorait aucun détail de cette cause.

A ce nom d'Almado, une rougeur intense envahit les traits de M™« Varouze, puis se dispersa, en laissant des plaques brûlantes sur le fond blafard du teint. Et elle se taisait, après avoir incliné affirmativement la tête, tandis que ses regards suppliaient qu'on la devinât, qu'on l'aidât.

Régine, interdite, finit par demander en hésitant :

— a Vous... vous avez quelque renseignement à donner sur cette affaire?... »

L'autre, brusquement, éclata :

— ce Oh! Régine... qu'allez-vous penser?... Vous ne comprendrez pas... Vous me jugerez sans excuse... N'est-ce pas une chose horrible?... J'ai peur que ce misérable n'ait des lettres de moi.

— Des lettres qu*il vous a volées... ou qu'il a volées chez quelqu'un? A qui s'adressaient-elles, ces lettres?...

— Il ne les a pas" volées.

— Trouvées alors?... Interceptées?... Mais à qui, ces lettres? A qui?...

— A lui-même, » dit la malheureuse femme, en courbant la tête.

M™^ de Malboise demeura muette de stupeur. Alors ce fut, de la part de Claire, au lieu des

réticences, des paroles arrachées une à une, le soudain débondement de son cœur, le flot lâché de la confidence amère. Elle se hâtait à présent de tout dire, pour ne pas laisser à Régine le loisir des interprétations sévères, pour présenter son histoire inouïe sous le jour le moins déplorable.

Son amie écoutait, consternée, mais non sans indulgence. L'explication, ce n'est pas toutefois le récit trépidant, désordonné, involontairement illusoire, de Claire, qui pouvait la lui fournir. L'explication, elle était bien plutôt dans le geste, dans la physionomie, dans l'accent, sur les traits dissymétriques, partout où se trahissait le déséquiUbre, la dégénérescence, l'excitabilité du système nerveux. C'était presque un phénomène d'hypnotisme que racontait M™* Varouze, cette hasardeuse idylle, ces rendez-vous avec un inconnu, dont tout de suite, dès la première rencontre, le regard l'avait hantée, fascinée, la volonté l'avait conquise et dirigée malgré elle.

— (c Les jours, les rares jours, où je m'étais engagée à le rejoindre, » expliquait-elle, 0: j'avais beau prendre la résolution de n'y pas aller... Quand l'heure arrivait, il me fallait partir... C'était comme une force qui me poussait. j>

Elle donnait à cela des raisons romanesques : coup de foudre, irrésistible fatalité du sentiment, attraction des âmes... Et elle revenait sur son isolement, sur les blessures de sa vie

conjugale, sur la beauté, le charme de ce passant, quijd^une heure à l'autre, était devenu tout pour elle.

— a Et, » demanda Régine d*une lèvre tremblante, ce vous croyez que cet homme, cet inconnu, dont vous ne savez pas le vrai nom... ce serait... Miguel Almado?... »

Tout bas, dans un chevrotement de honte, Claire avoua :

— a L'idée m'en est venue, d'après un indice, puis un autre. Et d'abord, depuis la disparition d' Almado, qui s'est caché plusieurs semaines, je n'ai plus eu de nouvelles.

— Quand avez-vous reçu les dernières?

— La veille de cet horrible crime.

— Mais les journaux ont publié son portrait. Ne Tavez-vous pas reconnu?

— J'ai eu peur de le reconnaître... Almado porte sa barbe, tandis que l'autre... Puis les portraits des journaux sont si fantaisistes!

— Alors qu'est-ce qui vous a fait croire?...

— Des descriptions... Ses yeux, sa voix prenante, ses manières câlines... On le peint comme si séduisant, ce monstre!... »

Était-ce une horreur sincère, ou une attraction morbide qui se traduisait par ce mot où sonna l'équivoque ?. .. Régine oscilla entre la compassion et la révolte écœurée.

— ce Quel nom vous donnait cet inconnu comme étant le sien?

— Armand. Un jour il a signé ce Armando ». Cela ressemble à Almado.

— L'avez-vous vu souvent?

— Cinq ou six fois. Et toujours dehors, dans des musées, des parcs... à la mare d*Auteuil. Jamais je ne me suis trouvée seule avec lui dans une chambre close. Me croyez-vous, Régine? me croyez vous?...

— Comment ne vous croirai s-je pas? C'est le contraire dont je ne pourrais me persuader. Ce serait tellement invraisemblable que vous, Claire Varouze, si honnête, si fine, vous, une mondaine délicate, femme d'un haut magistrat, vous vous soyez mise à la merci du premier venu, parce qu'il avait des yeux noirs et de jolies moustaches?... Quels risques effroyables!... Sans compter l'impossibilité morale. Ce que vous avez fait me confond assez, sans que j'imagine autre chose.

— Mais, Régine, ce que vous n'imaginez pas, Paris entier va le crier à tous ses échos comme une vérité incontestable, si le scandale éclate. O Dieu ! Il n'y aura pas au monde une femme plus avilie que moi!... Mon mari pourra me rejeter comme la dernière des créatures... On m'ôtera ma fille... Non... Mais tout ce que je dis là n'est encore rien. Il n'y a pas de mots pour peindre l'ignominie où je sombrerai. Et cela pourquoi, Seigneur! pourquoi?... Pour avoir échangé quelques lettres et écouté quelques mots grisants, pour une intrigue imprudente et folle, mais inno-

LE MEURTRE d'uNE AME ^Sf

cente... Quel châtiment, quelle torture!... Jamais pareille catastrophe n*aura écrasé une femme!... Jamais... » Elle s'interrompit, éclata d'un rire grinçant. « Madame Varouze, femme d'un conseiller à la Cour de Cassation, la maîtresse d'un assassin, d'un voleur... d'un guillotiné, peutêtre!... »

Sa voix s'étrangla, ses mains se tordirent. Elle glissait à la crise de nerfs ou à l'accès de folie. Régine eut la plus grande peine à la ramener au calme. Il lui fallut sortir elle-même de cette mesure, de cette lucidité tranquille, réglant les mouvements de son âme et leur expression habituelle. Tout en s'eflforçant, avec une sobre autorité, de modérer l'effervescence de désespoir où s'affolait Claire, elle dut se répandre en affirmations et en protestations qui dépassaient sa pensée. Elle ne pouvait croire, déclarait-elle, que l'inconnu et Almado fussent le même homme. Mais si cela était, les magistrats certainement étoufferaient cette triste affaire. On sauverait M™* Varouze. Elle-même, Régine, interviendrait, agirait, userait de l'influence que son rôle philanthropique lui donnait, malgré sa jeunesse. D'ailleurs ces messieurs du Parquet se garderaient de compromettre l'honneur d'un homme de robe. Us se tairaient par esprit de solidarité.

En formulant cette hypothèse, M°^* de Malboise se représentait avec inquiétude cet homme de robe, dont elle parlait, — cet André Varouze,

gonflé de morgue, ambitieux, féroce quand son orgueil se croyait atteint, et qui serait implacable. Elle se le rappelait, directeur du cabinet ministériel de Bardai, jouant le garde des sceaux, — qu'il était alors effectivement, grâce à la timidité, à la nullité de son chef. Dans quel piège atroce il avait failli la broyer, à ce moment-là, lui donnant le choix entre sa haine et son désir, ayant bien pris ses mesures, n'ayant pas reculé devant un faux pour envoyer une marquise de Malboise à Saint-Lazare, si elle ne consentait à tomber dans ses bras. Le misérable!... Si Régine lui avait échappé, c'était grâce au sacrifice de Claire. Cette pauvre femme, qui pleurait maintenant, abîmée de honte, s'était jadis écrasé le cœur, avait renoncé à toute illusion de bonheur conjugal, bravé la rancune sans fin d'un tel mari, pour la sauver, sans la connaître, d'ailleurs, autrement que comme une rivale. Même c'est à cause de cela que, dans le désarroi de sa vie, elle était devenue sans résistance contre les sollicitations des rêves hasardeux. L'abîme où elle glissait ne s'était-il pas ouvert quand, pour voler au secours de Régine, elle avait brisé tout ce qui abritait sa faiblesse, sa chancelante nature de nostalgie et de névrose?

ce Ah! » se dit Régine, ce il faut que je la sauve!... »

— (( Voyons, » reprit-elle tout haut, avec une douceur tendre, ce que devons-nous faire tout de

LE MEURTRE d'uNB AME 387

suite? Aviez-vous une idëe en venant ici? Que compciez-vous me demander?

— De m'accompagner chez le juge d'instruction. Jamais je n'oserai y aller seule, en songeant à ce qu'il peut avoir à me communiquer. J*en tomberais morte sous ses yeux. »

Claire parlait facilement de la mort, comme toutes les personnes de mentalité débile, qui empruntent ainsi une apparence de force et un factice héroïsme à la Reine des épouvantements.

— a C'est entendu, » accéda Régine. « Pour quel moment vous a-t-il convoquée?

— Pour trois heures, cet après-midi.

— Voulez-vous rester avec moi jusque-là?

— On s'étonnerait à la maison. Ma fille s'inquiéterait. Je viendrai plutôt vous prendre.

— Soit. Mais pas dans votre voiture. Évitons le moindre commentaire. La mienne sera devant votre porte à trois heures moins vingt. »

Lorsque les deux jeunes femmes pénétrèrent dans le cabinet de M. Treille, juge d'mstruction, celui-ci s'étonna de les voir ensemble.

— « Je n'ai convoqué que vous seule, madame, » dit-il à Claire, après s'être incliné devant sa compagne.

— « Y a-t-il une difficulté judiciaire à ce que madame de Malboise assiste à notre entretien?

— Aucune. La difficulté ne sera que pour vous, madame. Ce que j'ai à vous dire est très délicat.

— Je n*ai pas de secret pour mon amie.

— Vous en êtes bien sûre? » dit le juge, la regardant au fond des yeux.

— « Tout à fait sûre. »

M. Treille hésita un instant.

— ce C'est donc tellement grave?... » balbutia M"* Varouze, qu'un suprême espoir abandonnait.

— a Vous allez voir... »

Il prit une clef, ouvrit dans son bureau un tiroir à secret, et, d'une cachette intérieure, tira un menu paquet de papiers plies. Claire tourna vers Régine des yeux d'égarement.

— ce Reconnaissez- vous ces lettres, madame?» demanda le magistrat d'un ton glacial.

Elle ne répondit pas.

— « Persistez-vous à ce que nous nous entretenions du contenu devant iMadame?...

— C'est fini!... » murmura Claire, ce Je suis perdue! »

Elle fouilla dans un petit sac qu'elle tenait à la main... M. Treille et M*"* de Malboise se précipitèrent ensemble... La malheureuse femme venait de diriger contre elle-même un revolver, — arme de luxe, fine comme un bijou, mais très capable de donner la mort. Le coup partit tandis que le juge lui écartait vivement le bras. Personne n'eut de mal, la balle étant allée se perdre dans la boiserie.

— (( Quelle folie, madame! » s'exclama

M. Treille, mais d'une voix moins dure que tout à l'heure, a Voulez-vous donc provoquer le scandale que nous pouvons peut-être éviter?

— L'éviter?... » répétèrent les lèvres blanches prêtes à divaguer d'effroi.

Cependant le dernier mot amollit l'afTreuse tension des nerfs. Les larmes jaillirent.

— ce Je ne vous aurais pas parlé ainsi quand vous êtes entrée, madame. Je ne voyais aucune raison d'atténuer les suites de votre inconséquence. Et mon devoir est formel. Cependant votre désespoir me touche. »

Régine prit la parole :

— (c Ah! monsieur le juge d'instruction, ce désespoir vous toucherait davantage encore si vous en connaissiez toute l'amertume, si vous saviez quelles fatalités ont pesé sur cette âme exaltée et sans défense, laissée à elle-même par des désastres intimes... Si vous compreniez de quelles fascinations peuvent être victimes ces natures crédules et nerveuses... »

Elle n'en pouvait expliquer davantage. Mais le juge eut, vers elle, un coup d'œil d'intelligence, et murmura, hochant la tête :

— « Je comprends... »

Il connaissait la fragilité humaine, et surtout féminine, les détraquements de la volonté, les influences demi-hypnotiques sous lesquelles tombent de pauvres créatures trop vibrantes après d'excessives meurtrissures de leur sensibi-

lité. Peut-être aussi connaissait-il André Varouze. Il eut pitié. S'asseyant à son bureau, et les yeux vers ses dossiers pour éviter la gêne de son regard à sa triste visiteuse, il prononça très doucement :

— a Veuillez me répondre, madame. Je suis obligé de vous interroger, car vous êtes ici comme témoin. Votre déposition — à moins qu'elle ne comporte quelque renseignement relatif à la cause, ce qui me paraît peu probable — ne sera pas versée aux débats. Quant à vos lettres, je suis obligé d'en faire prendre copie. Mais je transcrirai moi-même celle où se trouve votre véritable nom, c'est-à-dire la dernière... Et je vous rendrai les originaux... Ou bien nous les brûlerons ici, devant vous. Êtes-vous plus tranquille?... T>

Un faible a merci » traversa le mouchoir sous lequel Claire étouffait ses sanglots. Puis, tout de suite, cette exclamation navrée : — a Mais lui?... Ne parlera-t-il pas?... Ne me nommera-t-ilpas?... Et en pleine audience peut-être!... »

Le juge ne répondit que pour demander :

— ce Comment, madame, avez-vous eu l'imprudence de livrer à un inconnu le secret de votre personnalité?... Lui-même montrait plus de méfiance. Vous ne le connaissiez que sous le nom d'Armand. Et votre correspondance, poste restante, s'adressait à des initiales.

— Il ne m'écrivait plus, » balbutia-t-elle. « Je

pensais que ma résistance à rëvëler mon nom l'éloignait pour toujours. J'étais affolée.

— Il ne vous écrivait plus parce qu*il avait changé de masque et qu'il se préparait à fuir hors de France. Savez-vous, madame, où Ton a retrouvé ces lettres ? »

Et le juge tapota de la main la petite liasse. Claire secoua la tête.

— ce Dans une cassette, enterrée au fond d'un souterrain... Dans la cassette qui contenait les bijoux de la malheureuse Lina de Cardeville. Ah! ce galant chevalier paraissait tenir à ses souvenirs amoureux!...

— Monsieur!... » gémit la torturée, tandis que M™« de Malboise reprochait d'un signe au magistrat cette ironie cruelle et inutile.

— « Mon Dieu ! » reprit M. Treille, a on peut supposer qu'il gardait ces papiers pour quelque chantage futur, plutôt que par un sentiment de troubadour. Déjà son insistance à s'introduire, par vous, dans votre monde, indique le calcul. Sans doute, il méditait d'y faire des dupes, malgré les explications qu'il m'a données.

— Quelles explications?... Qu'a-t-il dit de moi?...

— Madame, il m'a parlé de vous en galant homme, et sa façon de s'exprimer, sa réserve, semblent indiquer, chez ce garçon mystérieux, une absence totale de vulgarité. C'est un être plein de contradictions. Il affirme qu'il est de

haute race... Et ce ne serait pas impossible. Quant à son but, en vous poursuivant, c'était, à ce qu'il affirme, de rentrer par vous dans la sociécé, dans le milieu qui devrait être le sien. La réussite, prétend-il, lui aurait permis de faire peau neuve, de jouer son véritable personnage, de renoncer aux expédients. Si, dans un mouvement de jalousie, — c'est du moins sa thèse, — il n'avait pas vu rouge, et serré trop fort le cou de sa...

— Il avoue donc?... » s'écria Régine.

— ce Oui, parce qu'il ne peut plus faire autrement. Les lettres mêmes de M"^ Varouze l'ont désigné. On l'a confronté avec l'employé du bureau où elles étaient adressées poste restante, et celui-ci l'a parfaitement reconnu, surtout après qu'on lui eut rasé la barbe. Nul autre que lui n'a donc volé et caché les bijoux qui accompagnaient ces lettres.

— iMais, » observa M""* de Malboise, <c ce vol doit l'empêcher de plaider la jalousie.

— Le vol, d'après lui, n'était qu'une ruse pour simuler le cambriolage, après son acte de violence, qu'il voudrait faire passer pour un homicide involontaire. Mais, madame, je vous demande pardon si je vous arrête dans cette voie. Je n'ai pas à vous exposer l'instruction. Je dois écouter les révélations de votre amie. »

Claire n'avait pas la force de dire grand'chose. D'ailleurs, sa triste aventure n'éclaircissait

en rien ni le fond de l'affaire, ni la vëritable personnalité de Tassassin.

Elle avait rencontré Almado en allant faire des visites de charité, rue de TÉpée-de-Bois. Une première fois, c'était avec M'"* de Malboise. L'inconnu avait fait impression sur elle par sa façon tenace de la regarder, comme par la séduction de sa physionomie. Mais ils ne s'étaient pas parlé. La seconde fois, elle était seule. L'étranger avait sauté dans un fiacre pour filer sa voiture. Inquiète de le voir s'attacher à sa poursuite et ne voulant pas qu'il découvrît où elle demeurait, M""* Varouze avait fait arrêter dans la cour du Carrousel, puis était entrée au musée du Louvre. Bientôt il l'avait rejointe, s'attachant à ses pas, osant enfin lui adresser la parole. Et c'est alors que, par la mélodie saisissante de sa voix, par l'originalité de ses discours, le magnétisme de ses regards, ses protestations de respect, la mélancolie de son âme désenchantée, il avait capturé ce cœur malade. lyjme Varouze avait consenti à une correspondance, puis à un rendez-vous dans un endroit écarté du Bois de Boulogne. Almado l'avait conduite à la mare d'AuteuiL C'était à une fin de jour. Le décor était délicieux, d'un charme de lointain, de dépaysement, d'outre-vie, avec les reflets mourants, la grâce immobile des choses, leur silence... Là, cet homme jeune, beau, et qui paraissait sincère, avait murmuré

des phrases si tristes et si tendres qu'à les évoquer seulement sans même les redire, Claire frissonna d'un frisson qui n*était pas tout de répulsion et d'effroi.

Les deux témoins qui l'observaient en Técoutant, échangèrent un regard. Evidemment, la représentation intérieure, chez cette imaginative, se dédoublait. L'homme d'Auteuil n'était pas l'inculpé de la Conciergerie. Rien n'effacerait le rêve d'une heure que le premier lui avait fait goûter. Malgré le crime avoué, Tappareil judiciaire, la guillotine imminente, une poésie resterait autour du sombre héros, dans ce souvenir de femme, une auréole parerait le front infâme.

Cependant elle avait encore tout à craindre de lui. Au fond de sa prison. Almado tenait son honneur entre les mains. A quel prix Tempêcherait-on de livrer ce nom aux risées de la foule?...

— ce A aucun prix dont nous disposions, madame, » déclara le juge d'instruction. « Nous ne pouvons même pas avoir l'air de souhaiter le silence d' Almado, de le dicter, de le solhciter. Car le gredin s'en ferait une arme. Il nous proposerait un marché. Or, si dévoué que je puisse vous être comme homme, il m'est impossible de vous servir comme magistrat. »

A ce moment Régine s'interposa.

— oc Monsieur le juge d'instruction, » demandât-elle, ce pourriez-vous m' accorder l'autorisation

LE MEURTRE DUNE AME 39f

de m'entretenir en particulier avec l'inculpé? » M. Treille sursauta et fixa sur celle qui parlait des yeux effarés. Quoi! elle aussi!... Cette jeune femme d'un si haut et si ferme caractère, d'un esprit si sage!... Subissait-elle en quelque mesure l'attraction malsaine? Il ne s'y trompa pas longtemps.

— a S'il était en mon pouvoir, par une simple argumentation, de persuader à ce grand coupable qu'il ne doit parler à personne, pas même à son avocat, de l'irréprochable mondaine qu'il a un instant éblouie par ses mensonges, y auraitil dans mon intervention quelque chose d'interdit, d'illégal?

— Mon Dieu... pas précisément. C'est difficile, imprévu... mais faisable.

— Alors, monsieur, voulez- vous me mettre à même...

— Vous lui parleriez seule?...

— Tout à fait seule.

— Vous ne craindriez pas?...

— Que voulez-vous que je craigne?...

— Mais... avec un bandit si dangereux?... y Régine eut un léger rire.

— ce Ce serait plus dangereux pour lui que pour moi d'essayer quelque violence. D'ailleurs je ne refuse pas d'être protégée, mais je refuse d'être entendue par personne autre, car mon seul espoir d'influencer Almado tient au mystère de notre conversation.

— Voyons... » dit le juge, risquant une facétie, a je ne peux pourtant pas vous faire accompagner par un agent qui serait sourd.

— Postez l'agent de l'autre côté d'une porte vitrée, d*oii il verra tout sans saisir un seul mot. Placez-moi à portée d*une de ces sonneries électriques qu'on déclenche en appuyant le pied sur le tapis, comme vous devez en avoir au Palais. Mettez les menottes au prisonnier. Que saisje?... »

Le magistrat se grattait le front.

— a Madame, vous pouvez bien dire que si je consens à une aussi extraordinaire démarche, c'est seulement à cause de l'admirable mission de bienfaisance à laquelle vous vous consacrez. Votre zèle humanitaire... »

La marquise Tinterrompit.

— oc Vous consentez, monsieur?... Combien je vous remercie! Quand puis-je parler au prévenu?

— Mais... tout de suite, si vous le souhaitez. Je vais prendre les mesures nécessaires.

— Chère amie, » dit Régine à M™^ Varouze, a rentrez chez vous. Aussitôt de retour rue de Babylone, je vous téléphonerai. Et vous viendrez me retrouver pour savoir le résultat de ce que je tente. J'espère rendre quelque sécurité à votre pauvre cœur. »

Le juge d'instruction, avec son habitude de noter les moindres détails, remarqua que la mar-

quise de Malboise ne proposait pas de courir elle-même chez M'"^ Varouze en sortant du Palais. Cela le dérouta, dans un si vif élan d'activité généreuse, ce II doit y avoir une raison, » pensa-t-il. ce Ah! peut-être... le mari... » Il devina quelque roman là oh gisait un drame.

Jamais la marquise de Malboise n'avait remis les pieds dans la maison d'André Varouze depuis l'inoubliable scène. Jamais elle n'avait adressé la parole à cet homme. Parfois elle l'avait rencontré dans la rue ou à quelque messe funèbre — seule cérémonie officielle où elle allât depuis son mariage qui fut en même temps son veuvage. L'ancien directeur du cabinet au Ministère de la justice, maintenant conseiller à la Cour de Cassation et ofl^icier de la Légion d'honneur, lui adressait toujours un salut profond. Elle ne répondait pas et détournait la tête.

aj

L^ XÉVÈL^'IIO'H.

Lettre de Régine, marquise de Malboise, au lieutenant Hugues d'Ambarès.

a éMon cher Hugues, mon cher fiancé^

E puis vous appeler de ce nom.

« O mon ami! le mystère est dévoilé, r ombre s'évanouit... CNj>us nous réveillons du lourd cauchemar. C'est ce réveil que je vous apporte. Oui, ccst la lumière du jour après la nuit. « Uous ne savei pas ce que ces mots représentent pour moi. Vous les lirei avec une fèvre joyeuse, car ils vous annoncent notre union prochaine, le rêve de nos cœurs enfin réalisé. éMais ils ont, dans ma pensée, une signification de délivrance plus profonde.

LE MfURTRE D UNE AME 399

Car l'oui auuiis-je donne un bonheur digne de vous, de votre fidèle et patient amour, si mon âme était demeurée assombrie par cette sanglante équivoque?

a Tout cela est fini, Hugues.

a Je connais l'énigme d'un drame plus tragique cent fois que nous ne l'eussions imaginé, mais dont l'horreur ne saurait nous atteindre. Quand Je vous aurai dit ce que Je vous en peux révéler, — ce qui suffira pour effacer nos scrupules, — nous en détournerons notre esprit, nous n aurons plus qu à plaindre et à oublier.

<c Écoutei ce récit, qui vous confondra d'étonnément.

« éMais, tout d'abord, laissei-moi vous remercier de ni avoir si promptcment envoyé le débris de chaîne sur l'identification duquel reposait toute notre espérance. Je vous l'avais demandé la semaine dernière, parce que J'avais cru découvrir un rapport entre le travail très particulier des chaînons et le dessin d'un des fameux bijoux volés à éM"" de Cardeville. éMon intention était d'obtenir du juge instructeur la permission de comparer sous ses yeux,

« Je me hâte de vous dire que cette idée m^ abandonna dès que J'eus l'objet entre les mains. Le seul examen sur le Journal illustré me fit constater mon erreur.

ce Toutefois, dans l'irrésistible espoir que cette pièce de conviction n'était pas étrangère au passé d'cAlmado, Je l'emportai hier en me rendant au Valais.

ce c4u Valais I... », vous exdamei'vous^ mon cher Hugues. Et vous croyei peut-être que, sans ni entendre avec vous, fai pu risquer une intervention dans le procès, t^^n. Il ne s* agissait d'aucune déposition de ma part. Je ne T aurais pas fait sans votre aveu formel. Désormais je n^y songe plus, et vous ne le demanderez pas,

c( Une femme du monde, — que je ne puis vous nommer, bien entendu, — avait commis l'inconséquence d'écrire naguère à oilmado. Vous nignorei pas que ce criminel fut un don Juan^ charmeur, audacieux y de distinction réelle, et qu il porta bien des masques. La malheureuse, affolée, eut recours à moi. Le juge d'instruction, ayant saisi ses lettres dans la cassette même oit se trouvaient les bijoux de cM'"" de Cardeville, la convoquait. Elle perdait complètement la tête, et n'osait se rendre seule à une si pénible entrevue.

a Cette femme avait des droits a mon dévouement. Je résolus de F aider dans la mesure de mes moyens. Et, tout d'abord, je l'accompagnai auprès de éM. Treille.

a Ce que fut la scène, vous le devine"^. Quand elle reconnut le paquet de ses lettres dans les mains du juge, la pauvre créature, dont le mari occupe une haute situation officielle et possède une âme de bourreau, se crut perdue. Elle essaya de se tuer avec un petit revolver, que é^rf. Treille lui enleva vivement. Ce magistrat, d'abord fort mal disposé pour elle, s'attendrit un peu, en constatant la disproportion

d'une catastrophe inouïe avec une faute restée toute d'imagination, et dont la cause était dans des chagrins intimes et un déséquilibre mental voisin de /'/rresponsabilité. Il se montra un homme généreux et • un galant homme» En tout ce qui dépendait de lui, le secret fut promis y assuré.

a éMais il y avait c4lmado. Celui-ci pouvait parler, livrer le nom en pleine audience, par fanfaronnade, astuce ou dcpit... que savait-on ?

« C'est alors, Hugues, que la pensée me vint d'obtenir une entrevue avec cet homme, seul à seule. Vous saisisse^ mon projet... D'ailleurs, qu'importe? La suite vous le fera comprendre.

ce Le Juge d'instruction, après quelques difficultés, finit par consentir. cA l'heure même, il me mit en présence de ce criminel fameux, dont la véritable personnalité reste inconnue, dont les aventures, certaines ou probables, ont déjà fourni tant de légendes.

a cAvant de ni' introduire dans le cabinet oii l'on venait d'amener cAlmado, éM. Treille m'expliqua que cette pièce n'avait pas d'autre issue que la porte près de laquelle se tenaient deux gardes. La fenêtre en était grillée. C'est un endroit destiné à ces sortes d'entrevues, oit le prisonnier pourrait risquer un coup de force contre une femme ou quelqu'un de faible, et tenter de s'échapper. Le prévenu, en outre, devait avoir les menottes. Ces renseignements tendaient à me rassurer. Ils étaient superflus. Je n'avais pas peur.

a Teut-être allej-vous froncer les sourcils et supposer que Je n'avais pas asse^ peur y que la curiosité

402 MORTEL SECRtT

remportait chei moi sur tout autre sentiment... — La curiosité, et aussi je ne sais quel hiiarre orgueil à me trouver dans une situation incroyable, excessive, prête à converser, moi, T{égine de éMalboise, avec un assassin notoire, avec un de ces criminels « prestigieux dont les détraquées du grand monde découpent le portrait dans les journaux, désespérées si elles n ont pas leur place aux assises lorsquily comparait.

« Eh bien, Hugues, je serai franche. Il y avait un peu de ce mauvais orgueil dans les battements de mon cœur. Teut-être allais-je tenir le secret de cette destinée, cette existence même, entre mes mains,., Teut-être le romanesque bandit gardait-il le dernier mot de la mienne... Dans une conjoncture tellement extraordinaire, tout se bouleversait dans ma pensée, dans ma conscience... Et sans doute, étant femme, je ne pus me défendre tout à fait de goûter la saveur violente d'une si vertigineuse minute.

a La porte s'ouvrit. oAlmado, qui était assis, se leva. Le juge lui dit :

— c( Voici madame la marquise de éMalboise, qui a désiré vous parler, oilmado. Soye\ sensible à un tel honneur. Quoi que madame la marquise ait à vous demander ou à vous dire, il vous sera tenu compte de votre confiance et de votre respect envers elle. »

ce oAprès ce petit discours, prononcé avec une emphase solennelle, le magistrat se retira.

ce cAvait-il ou non remarqué ce qui venait de me frapper si étrangement moi-même?... La commotion

LE MEURTRE DUNEAME 4O)

reçue par oilmado en apprenant qui fêtais. Seul avec moi maintenant, il ne se rasseyait pas, mais demeurait dans un saisissement visible, d^ une pâleur qui ne pouvait être normale, les yeux dilatés, tandis que ses lèvres balbutiaient quelque chose, d'un souffle si bas que je n aurais rien discerne, si ce neiit été les mots perçus toujours par notre oreille, ceux qui forment notre nom :

— (( éMarquise de éMalboise... éMarquise de zMalboise... » balbutiait-iL

— a Oui... c^ est moi, t> lui dis-je. ce Qui peut vous étonner à ce point ? »

ce Je dus répeter ma question, ajouter une phrase humaine et douce — quoique distante, comme vous le pense\ bien. Il restait hors d'état de parler,

vi Je ne vous décrirai pas la physionomie de cet homme, Hugues. Vous la connaisseï par V imagerie la plus abondante qui fut jamais. Cela me répugnerait de vous dire quil est beau, c^a plume voudrait, par dédain j éviter ce terme. Cependant, ce serait presque mentir que dépasser sous silence un trait si manifeste, même de ne pas le souligner en notant des qualités de tenue, d'expression, d'attitude, une aisance singulière de façons, — et de bonnes façons, — qui marquent la race dans cet être tombé si bas, mais vraiment tombé de haut,

ce éMigueloAlmado — ou plutôt éMichel-cArmand, tels sont ses véritables prénoms, quil transforma — a du sang bleu dans les veines, du sang de grande lignée. C'est un enfant naturel, l'enfant d'une faute.

Et cette origine, si volontiers imaginée par les héros de bagne qui ont de la lecture, est vraie, hélas! en ce qui le concerne.

« Sans paraître observer son émotion, je lui dis brièvement ce qui m'avait décidée à lui parler. Il ne pouvait déshonorer une femme. Quels que fussent ses égarements, Je me refusais à l'en croire capable. Cependant, s'il y voyait un intérêt de défense. Je lavertissais que peut-être, de mon côté, Je connaissais contre lui des charges asse\ graves pour que mon silence valût le sien, et que Je venais lui offrir cette transaction,

« Une espèce de Joie parut sur son visage. J^ avais à peine terminé qu'il prit vivement la parole :

— a zMadame, » dit-il y a f ignore quelles sont les charges dont vous parlej, et qui peuvent me perdre. Si graves que je les suppose, votre silence m'importe peu auprès du grand service que f oserai vous demander, que vous seule, parmi les êtres humains avec qui je converserai encore, êtes à même de me rendre... Consent ei à écouter, à exaucer ma prière, et jamais Je ne prononcerai le nom de votre amie, dussé-je, en me taisant, risquer ma tête. »

oc // enchérissait sans doute un peu. %ien dans son intrigue avec la mondaine dont il s'agit n'était de nature à lui créer un alibi, à le disculper en quelque mesure. Et pourtant?... cAvec un être intelligent, retors et volontaire comme cet cAmaldo, il fallait tout prévoir.

« Je lui demandai, fort surprise, quel service

LE MEURTRE D UNE AMB 40f

// attendait de moi, supérieur à la discrétion d'où dépendait son salut. Il eut un mouvement découragé, comme pour avouer à quel point, de toutes façons, ce salut était compromis. Tuis il reprit :

— a Quoi qu'il arrive, madame, et par quelque issue que Je sorte de cette vie infernale, f ai résolu ceci : c'est que nul au monde ne connaîtra ma véritable personnalité. Depuis la minute oii vous êtes r/itrée ici, f ajoute en moi-même : hormis vous, madame la marquise de éMalboise. Oui, dès que J'ai entendu votre nom... — Et vous allei comprendre ce qu'il représente pour moi... ce nom... — f'ai songé à vous confier mon secret. C'est le meilleur moyen de le rendre inaccessible aux autres... inaccessible à cette société infâme, qui va me condamner, m'exécuter ignominieusement peut-être, et dont l'hypocrisie est cause de ma ruine.

— ce Si vous ave\ commis des crimes, cAlmado, en quoi la société en serait-elle cause?...

— a Ce sont ses préjugés atroces, » me répondit-il, « qui m'ont privé du nom et de l'héritage auxquels l'avais droit, qui ont permis à un misérable de martyriser ma mère et de me supprimer impunément. Sa tentative pour m* assassiner, moi, pauvre enfant sans défense, a échoué... par un miracle!... zMais il m'a tué moralement, il a détruit mon existence normale, il m'a précipité dans un abtme de misère et de vice. TuiSy en faisant croire à ma mort, il m'a dépouillé des biens immenses que ma mère me léguait par son testament... »

aj.

a cAlmado énumérait avec un accent de vérité ex ii aordinaire ces circonstances invraisemblables. Déjà Je n échappais plus à la singulière pénétration de sa parole, à je ne sais quelle force lumineuse qui ressortait de ses moindres mots et nC enveloppait comme d'une atmosphère de vérité. cMais surtout J'étais impressionnée par la façon dont ce criminel parlait de sa mère. Sa voix sombrait sur ce mot, se faisait profonde et attendrie, comme imprégnée d'une ferveur religieuse. Je ne V interrompais pas. Il continua :

— 1 y ai sur moi, madame, et tellement bien encastrés dans r épaisseur d'une doublure qu'on ne m'en a pas dépouillé, le portrait de ma mère et son testament. Si vous n*aviej pas eu la pensée sublime de venir me trouver pour vous adresser à ma générosité, à ce qui me reste d'honneur, j'eusse anéanti ces reliques, Je les eusse déchirées de mes dents, J'en eusse avalé les miettes, pour sauver d'un scandale infâme le nom de celle qui me mit au monde pour son humiliation et pour son malheur, et qui pourtant m'aima... qui m'aimai... qui m'eût reconnu hautement, noblement, si. . »

« QÂlmado s'arrêta, la voix brisée. Il cacha sa tète dans ses mains, qu'alourdissaient les menottes. Je le laissai sécher les pleurs qu'il essayait de me dérober.

(( Quand il reprit son calme, — un calme farouche, — // n'ajouta pas un mot. éMais il se mit en devoir de défaire quelque chose à l'intérieur de sa Jaquette. Les menottes le gênaient. Je lui prêtai un canif en

cr, qui pendait à ma trousse de ceititure, et que le

•âge d'instruction ne m'avait pas enlevé, — par

liard, ou par distraction. Grâce à ce petit instru'

ment, oAlmado vint asse^ vite à bout de sa besogne.

Un instant après, il retirait de la couture ouverte

un papier et un médaillon. Ces objets, protégés par

la toile raide du revers, n avaient pas révélé leur

présence quand on fouilla le prévenu.

« cAlmado me dit alors :

— a zMadame, je vous confie ces reliques, seules choses qui me soient précieuses au mondcy ces reliques que je veux soustraire aux mains abjectes des poli" ciers et des bourreaux. Consentirej-vous à en être dépositaire? Un jour peut-être, absous et libre, je vous prierai de me les rendre. Sinon, vous les livrere\ au néant, oii je serai descendu... En mourant, j'aurai la joie de savoir qu elles me suivront jusque^ là, sous la sauvegarde de votre loyauté et de votre pitié. »

(( // ajouta :

— « Voilà le service dont je parlais. J'y tiens par-dessus tout. cAccorde^-le moi, et je vais vous jurer sur ce portrait sacré que jamais le nom de votre amie ne sortira de mes lèvres. »

ce Quand oAlmado se tut, mon cher Hugues, je restai pensive, incertaine. Ce dépôt, qui me créait une entente secrète avec un tel homme, je répugnais à l'accepter. Des soupçons, des réjlexions, se pressaient dans ma tète... Qu'était-ce que cette femme dont j* aurais à préserver F image et la réputation?...

4o8 MORTEL SECRET

c( c4lmado observa mon trouble d*un ail singulier. Tout à coup il me tendit la miniature,

— a 1{egardei, madame la marquise de éMalboise, » dit-il, « Voici ma mère, Savei'VOus comment elle s'appelait?,.. »

a Son intonation me fit courir dans les veines le frisson du pressentiment.

ce Et alors il prononça le nom,..

« 0 Hugues l... ce nom...

« Si vous sa vieil...

« C'est celui pour l'honneur duquel nous donnerions l'un et l'autre notre vie. Et cependant il nous est odieux. 'Bientôt il n'existera plus... C\ulle autre femme, quand Je serai la vôtre, ne le portera plus, l?^us devons tout accomplir pour quil demeure intact. Celle qui le garde dans la tombe a tout souffert pour qu'il ne fût pas outragé. Ce nom,., et son nom de jeune fille, comme sa mémoire, doivent demeurer très haut... à l'écart de toute honte,

a. 'Béni soit le Ciel, qui, dans l'ignominie où son fils est tombé^ fait briller une lueur de conscience, et permet que ce malheureux respecte et défende ce qui doit être inattaqué!

oc Ce nom, que Je n'écris pas, même pour vous, que J'ai Juré de ne pas révéler, il est sur vos lèvres, qui n osent le prononcer, n est-ce pas?... Que cela suffise!.., 5\y me questionnei Jamais sur un secret si terrible. oAurais-Je seulement le droit de vous laisser entrevoir la faute et le calvaire d'une femme, d'offenser la pudeur de cette tombe ^ si Je ne vous devais

pas, mon ami bien-aîmé, Vexplication du crime dont feus le malheur de vous accuser un instant.

« Lorsque cAlmado me présenta le portrait de sa mère, ce ne fut peut-être pas la révélation du nom de cette infortunée, si bouleversante que fût cette révélation, dont je restai écrasée jusqu'à la stupeur, cAu médaillon contenant la déchirante figure^ un morceau de chaîne pendait... Vous lisci bien, Hugues... un morceau de chaîne d'or... Le fragment pareil à celui que vous m'aviej envoyé y et que f avais sur moi.

^ Je ne n\ arrête pas à vous peindre ce que J'éprouvais. Sans mot dire, Je tirai de ma poche l'autre débris, et les assemblant à la brisure, qui ne laissait pas de doute, Je mis le tout sous les yeux d'oAlmado. Cet étrange criminel eut à peine un tressant de surprise. T)'une voix calme, il me dit :

— a C'était donc en votre possession, ce bout de chaîne, que Je suis revenu chercher vainement dans le souterrain?... Tant mieux! oMaintenant que vous savei tout, osere^-vous dénoncer celui qui vous a délivrée d'un monstre.., celui qui vous a sauvé d'appartenir au tortionnaire d'une femme, à l'assassin d'un enfant? »

a Toute tremblante, Je demandai :

— <c oilors. . c'est vous.., qui l'avei tué?

— <t Oui, » répliqua-t-il avec force. « Et fen suis fier! C'est la seule action méritoire de ma vie. »

a Quelle minute, à mon Hugues! Quelle minute de délivrance et d'horreur!,.. Je ne pouvais prononcer un mot. Ce fut lui qui reprit :

— « Je connais V homme qui arracha cette chaîne de ma poitrine. Son nom était sur la bicyclette dont Je m'emparai ensuite. Tarlera-t-il, celui-là?... »

« Je répondis :

— a D^n. cMais dites-moi tout. Tourquoi, comment avei-vous frappe Hugues d'cAmharès, dans la nuit du souterrain?... Vous ave\ failli le tuer, lui aussi.

— c( Je ne voulais pourtant que l'étourdir et passer. J'avais cru lui donner le temps de sortir des galeries, où. je V avais vu s'engager après sa conversation avec vous. Vu taillis où je me cachais, je m'étais trouvé témoin de votre rencontre. Je le croyais déjà bien loin, quand, tout à coup, grâce à ma lanterne, je l'aperçus. Il me barrait le chemin. oAyant voilé la lumière, je ne pouvais tirer sur lui. D'ailleurs, je vous le répète, mon intention n'était pas de le tuer. Je pris mon fusil par le canon, et, quand je le sentis près de moi, je lui assénai un coup de crosse sur la tète. . . »

tt // me fallut, mon cher Hugues, un effort pour ne pas crier à ce bandit mon indignation, dans le frémissement que son horrible aveu m'inspira. Il me vit pâlir et reculer, comprit sans doute, et haussa légèrement les épaules, avec un air de finesse et de souriante supériorité. Tuis il acheva son récit.

a. Dans la violence du coup qu'il vous porta, cAlmado fit partir sa carabine, dont la balle lui laboura l'épaule. De là, sur le mur, ces taches de sang, et la trace de cette main, qu'il y appuya

après Vavoir portée à sa blessure. Ensuite, il tant' ponna cette blessure comme il put. Elle n était que superficielle, et lui engourdit à peine le bras, oiyant découvert votre bicyclette, il ne manqua pas de s* en emparer. Hors du souterrain, il enfouit dans un trou, sous un amas de feuilles sèches, l'instrument de son crime. C'était une carabine de fabrication spéciale, rapportée par lui d'cAmérique. Vous vous rappelé^ combien l'origine de cette arme déconcerta la justice.

a Grâce à votre bicyclette, cAlmado fut rapidement loin du théâtre du meurtre. Très tard dans la nuit, il entra dans une hôtellerie de village, et fit soigner sa plaie. Il prétendit avoir été renversé avec sa machine par une voiture, dont la roue aurait déchiré sa manche et abîmé son épaule. cAucun médecin n était à proximité. Le voyageur assura que son écorchure guérirait bien sans le secours de la Faculté. P^l observateur compétent ne put donc reconnaître la marque d\ne balle dans le sillon sanglant qui labourait la^chair du meurtrier.

(( (^Maintenant, mon cher Hugues, vous savei tout de ce lugubre drame. Vous voye^ que nous avons le droit d'en séparer notre vie, d'en séparer notre amour. C'est ce que f avais hâte de vous dire, pour emplir votre cœur de cette clarté libératrice oit s'illumine le mien.

a Si cette lettre vous paraît incomplète, incohérente peut-être, nen accuse\ que l'émotion dont je palpite depuis hier, et mon empressement à tout vous dire, à

la fois, sur-le-champ. Je vous donnerai de vive voix les détails que vous souhaiterei connaître encore.

a Tour l'instant, la plume tombe de nu main lassée.,. Il me tarde de la poser, de me taire, d'ow hlier toutes ces pensées d^ horreur... pour regarder dans vos yeux...

a 0 mon Hugues! f y vois renaître, enfin^ dégagé de toute ombre, notre amour d'autrefois, fait d'innocence et d'espérance.

a Et j'appuie mon front sur ta poitrine, où tout est pur, oii tout est noble, oit tout est bon,

a Je t'aime.

Ki Régi M . »

Tout commentaire de cette lettre serait inutile.

Chacun se rappelle comment le célèbre Almado échappa à la justice des hommes par le suicide. Ayant trouvé le moyen d'êcre laissé seul un instant, il s'étrangla avec son mouchoir roulé en corde. L'énergie et la promptitude déployées pour accomplir un tel acte, stupéfièrent ses gardiens. Mais, surtout, le désappointement fut universel de ne pas voir se dérouler un procès si impatiemment attendu, et dont on espérait des révélations si curieuses.

LE MEURTRE DUNEAME ^1}

Miguel Almado, dit Michel d'Occana, emportait dans la mort le secret de sa véritable personnalité.

Bientôt après, le nom qui fut celui de sa mère, — comme l'apprit, dans un si tragique émoi, celle qui le portait à son tour, disparut de ce monde.

Car il n'y a plus de marquise de Malboise depuis que Régine est la femme de son cousin Hugues d'Ambarès.

Fin de

LE 0\CEUT(,T%E D'U'K.E ^O^E

Seconde et dernière Partie de MORTEL SEC%.EI

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