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E contrat du marquis de Malboise avec M^^^ d'Ambarès fut signé suivant le rite mondain, et non sans Féclat tout particulier d'un événement de cette importance. Les deux mondes de la politique et de l'aristocratie mêlèrent leurs représentants les plus en vue dans les salons de la rue de Babylone, déshabitués depuis longtemps de pareils galas. En effet, le comte d'Ambarès ne les avait pas ouverts au cours d'un veuvage de dix années. Sa fille Régine, élevée au couvent, et lui-même, occupé de ses plaisirs au dehors, ne se retrouvaient guère dans leur hôtel que comme des hôtes passagers. On n'avait pas été sans remarquer l'absence, à cette soirée de contrat, de leur unique proche parent. Le comte avait un neveu, Hugues d'Am-
barès, lieutenant dans un régiment de ligne. Ce jeune homme, contrairement à ses camarades de la noblesse, avait préféré l'infanterie à la cavalerie. Son manque de fortune lui fit trouver raisonnable le choix d'une arme moins brillante et dans laquelle il serait peu exposé à des contacts avec les officiers de son rang, mais plus riches, qu'il ne pourrait fréquenter sans imprudence ou sans humiliation.
La famille d'Ambarès avait, plus que toute autre, souffert dans ses biens à Tépoque de la Révolution. Des efforts maladroits pour les récupérer en quelque mesure par la spéculation, achevèrent le désastre. Si le père de Régine conservait rhôtel de la rue de Babylone, et y faisait encore figure, c'était grâce à des faveurs princières, qui remontaient à Tun des règnes de la première moitié du siècle et s'étaient d'abord adressées au couple dont plus tard il épousa la fille. Le bruit public les attribuait, ces faveurs, à quelque tendre intrigue entre la jolie femme qui fut l'aïeule de Régine et le duc d'Evreux. L'hypothèse d'une paternité liant ce prince à celle qui devint la comtjesse d*Ambarès, trouva par la suite confirmation dans l'intérêt que ne cessèrent de témoigner les membres de l'ex-famille royale à cette jeune personne, morte à la fleur de l'âge, et à sa fille, d'une ressemblance très significative, belle, blanche et fière, comme un lys détaché d'une illustre tige. Filleule du prince-pré-
LEMEURTREDUNEAME 2^1
tendant, Régine tenait de lui sa dot, et surtout son fiancé, ce marquis de Malboise, de trente ans plus âgé qu'elle, à qui elle n'aurait pu refuser sa main sans courir le risque d'une disgrâce, devant laquelle s'effarait son père, viveur endetté, réduit aux expédients, sur le point peut-être, si on ne le tirait d'afifaire, de compromettre irréparablement le nom qu'il portait.
Voilà pourquoi Hugues d'Ambarès, officier pauvre, épris de sa cousine, et qui, dès leur enfance, l'avait considérée comme sa fiancée, n'assistait pas à la soirée de contrat. Et cependant, il se fût trouvé chez leurs communs ancêtres, dans le vieil hôtel familial.
Maintenant on était à bien peu de jours du mariage. Pascal de Malboise passait le plus clair de son temps à Solgrès, s'occupant à moderniser cette magnifique demeure, au point de vue du confort, sans toucher à son caractère de haut style. Comme les noces avaient lieu en plein été, et durant une période qui s'annonçait très chaude, les futurs époux, redoutant les longs trajets en chemin de fer et les pérégrinations fatigantes par une semblable température, avaient décidé de s'installer aussitôt à Solgrès. Aucun séjour ne leur garantissait plus de fraîcheur que cet immense château, enveloppé de bois séculaires, et dont la tour ancienne, aux murailles de six pieds d'épaisseur, s'emplissait d'une ombre perpétuelle.
Pascal éprouvait de l'orgueil à conduire ici la nouvelle marquise. A peine songeait-il que le somptueux domaine lui venait de sa première femme. C'était là un détail qu'il avait eu soin de ne pas mentionner dans ses descriptions, en peignant à sa fiancée le séjour dont il la faisait reine. Le savait-elle? Qui aurait déchiffré ce que savait ou ne savait pas Régine sur celui qu'elle épousait par contrainte et qu'elle n'avait jamais honoré d'une question à propos de lui-même, de son passé, de ses sentiments ou de ses souvenirs?...
Pour dégeler un peu cette belle indifférente, il comptait justement sur Solgrès, sur la joie que devait éprouver une jeune femme, fût-elle la plus désintéressée de la terre, à se voir maîtresse d'une telle résidence, où la grâce du pittoresque s'alliait à un seigneurial prestige. Aussi n'épargnait-il rien pour que les agréments de l'habitation correspondissent à son aspect hautain, pour que la bonne prose des commodités intérieures donnât tout loisir à l'esprit pour goûter la poésie de l'architecture et du site. Il fit installer l'électricité, le téléphone, meubler les appartements intimes suivant les plus délicates fantaisies du modem-style, agencer toutes les ingénieuses merveilles de la lumière, de l'aération, du chauffage et de l'hydrothérapie, dans leurs raffinements d'invention la plus récente.
Satisfait du dedans, il s'occupa enfin du de-
hors. Non pas que rien fût à modifier dans les belles lignes de Tédifice, ni dans les majestueuses plantations du parc. Mais, au delà des parties entretenues du domaine, il existait des étendues forestières par trop sauvages, qu'il fit éclaircir et surveiller de près. Deux nouveaux pavillons de gardes furent construits, et leurs titulaires engagés. M. de Malboise examina finalement les fameux souterrains, et s'assura que la massive porte en fer qui les séparait de la propriété restait inébranlable, indemne de la rouille, aussi bien dans sa serrure que dans ses gonds. Il fit jouer la clef, peu volumineuse mais très compliquée, qui ouvrait cette solide barrière, et il ne négligea pas d'entamer une petite enquête pour s'assurer qu'il n'en existait pas un double. De mémoire d'homme, à Solgrès, on n'avait pas eu connaissance d'une seconde clef semblable. Pourtant les quelques vieux serviteurs qui avaient connu la première marquise de Malboise, étaient dans la maison depuis des dix-huit, vingt, et même vingt-cinq ans.
Un matin, Pascal fit seller sa jument de promenade, avec l'intention d'accomplir extérieurement le tour entier des murs, pour constater si le domaine restait bien clos de toutes parts, et si quelques réparations ne seraient pas nécessaires. Il croyait se rappeler qu'une espèce de sentier de ronde longeait partout la muraille. Mais quand il arriva du côté nord, dans la région vallonnée
MORTEL SECRkT
et boisée, où, précisément, débouchait le souterrain, le marquis s'aperçut que le chemin disparaissait presque tout à fait sous l'invasion des taillis, et qu'il ne pouvait continuer à cheval son exploration. Comme il en voulait avoir le cœur net, il prit le parti de laisser sa monture dans une auberge, et revint suivre à pied l'intervalle peu praticable.
Pour le retrouver à l'origine, il traversait une région passablement tourmentée, proche, à ce qu'il estimait, de l'entrée des cavernes, lorsque, tout à coup, il se trouva en face d'un individu dont il n'était plus séparé que par trois ou quatre pas. Le marquis, escaladant, tête basse, et non sans souffler un peu, une pente qui semblait dure à sa corpulence, ne regardait que la montée immédiate et ne se rendait pas compte d'où ce passant pouvait bien sortir. Il ne s'en serait pas inquiété autrement, si, l'ayant mieux observé au second coup d'œil, il n'eût senti ses cheveux se dresser sur sa tête.
L'homme qui se tenait immobile, et le regardait s'approcher comme s'il l'eût attendu, avait un visage, des yeux qui, depuis seize années, hantaient le souvenir de Pascal. C'était le visage au teint mat et aux lignes précises, les yeux d'un noir violet, troublés de la même inquiétude haineuse, qui l'accompagnaient dans les couloirs de pierre de la Basteï. Jamais ils ne l'avaient entièrement quitté depuis lors. Les modifications de
Tâge, la moustache dissimulant la lèvre supérieure, changeaient peut-être assez Michel, pour que des indifférents, persuadés de sa mort, ne le reconnussent pas. Tel avait été le cas des Poinclou, qui, d'ailleurs, même dans son enfance, à Solgrès, ne l'avaient que très peu vu, puisqu'il était presque toujours en pension. Mais ceux qui gardaient vivante son image dans leur cœur, comme Louise, ou dans leur conscience, comme le marquis, ne pouvaient pas s'y tromper. Quelque chose d'ailleurs préparait Pascal à cette foudroyante évidence. C'était la lettre reçue pendant la séance de la Chambre, — lettre qu'il avait laissée sans réponse, qui n'avait été suivie d'aucune autre, mais dont les lignes lui restaient enfoncées dans l'âme comme autant de griffes acérées.
L'émoi d'une telle rencontre fut si prodigieux, que Pascal de Malboise eut dans ses muscles d'athlète l'amollissement soudain qui fait tomber les femmes en pâmoison, et, dans son gosier d'aboyeur politique, le remous d'air aspiré puis violemment expiré, qui part en clameur inhumaine sur les lèvres d'un enfant fou de peur. Il domina le fléchissement de ses jambes, et retint le cri, qui s'étouffa en un râle. Un instant plus tard, par le retour de sa volonté, qui se tendait à cet effet depuis quelques jours, il était rentré dans son rôle.
Ce rôle, mûrement prémédité, consistait à ne
jamais reconnaître Michel, soit que celui-ci eût survécu par un impossible miracle, soit qu'un imposteur bien documenté vînt revendiquer sa place en ce monde. En conséquence, il leva un pied qui lui parut singulièrement lourd, et se disposa à poursuivre son chemin. Une voix Tarrêta.
— a Marquis de Malboise, croyez-vous donc que nous n'avons rien à nous dire?
— Mais... je ne crois pas... Non... Rien, monsieur, 3) dit Pascal, d'une voix qu'il maîtrisa presque jusqu'à l'intonation naturelle.
— a Vraiment?... » fit l'autre.
Il se tut, après ce mot, les bras croisés, blême d'une rage qui semblait trop suffocante pour trouver son expression. Pascal, tout aussi blême, pour d'autres causes, affecta l'air étonné.
— (( Qui donc êtes- vous ? »
Bien que dépourvu de toute poltronnerie, le marquis réfléchissait que le lieu était peu rassurant pour un entretien de ce genre, et qu'il n'avait pas d'arme — ne pouvant compter comme tel le stick de cheval qu'il tenait à la main.
— « Vous m'avez parfaitement reconnu, marquis de Malboise... Vous m'avez parfaitement reconnu, assassin que vous êtes!... ;) énoncèrent les lèvres décolorées de Michel — ces lèvres qui, sous le noir de la moustache, paraissaient livides comme celles d'un cadavre. En même temps ses yeux se cernaient, s'enfonçant dans l'orbite, d'où
jaillissait leur flamme. La décomposition de cette tête si belle était effrayante. Il continua, — d'une voix concentrée, plus sinistre que des éclats aigus : ce Tueur d'enfant I... Tueur de femmes!... Assassin de ma mère!... Assassin de Louise!... Tu n*as pas commis ton crime le plus lâche quand tu m*as jeté, pauvre petit sans défense, dans le précipice de la Basteï!...
— Si vous n'êtes pas fou, » dit le marquis, ce vous avez des preuves que j'aie commis des forfaits si invraisemblables? »
Il se rassurait devant la frénésie de son interlocuteur, — frénésie qui, malgré la froideur mesurée du ton, se trahissait par l'expression bouleversée de rhomme et l'excès de ses imputations. Puisque Michel lançait des accusations toutes morales, et semblait plus indigné de ce qui ne tombait pas sous le coup de la loi que des faits positifs, c'est qu'il n'était pas armé pour une délation nette, ou qu'il n'y songeait même point.
Un silence tombait entre ces adversaires forcenés, qui se mesuraient pour l'atraque et la défense, écrasés par le sentiment de leur présence mutuelle, et trouvant les paroles insignifiantes auprès d'une réalité si extraordinaire. Ce fut le marquis de Malboise qui, le premier, tâcha de délimiter les régions où ils s'affrontaient.
— ce Que voulez-vous de moi? » demanda-t-il. ce L'insanité de vos attaques a un but. Elle me fait croire que vous êtes un malheureux, si vous
n'êtes pas un aliéné. Formulez vos vœux avec plus de modération. Qui vous dit que je refuserai d'y répondre ?
— Mes vœux?... » ricana Michel. Ec il prononça avec force : <c Mes droits !
— Non, » répliqua Malboise. « C'est ce mot-là que je n'accepterai jamais. Et, ce mot-là, vous ne sauriez me l'imposer par aucun moyen. »
Il disait vrai. Il en avait la pleine conscience, et, de plus en plus, recouvrait son sang-froid.
Cependant, par ce peu de paroles, la situation se dessinait clairement. Le marquis ne pouvait mieux avouer qu'il reconnaissait son ancienne victime, mais que jamais il n'admettrait officiellement son identité. D'ailleurs, cette identité, — outre que Michel ne tenait pas à revendiquer l'humble nom de Bellard, — ne s'étabhrait que pour justifier Pascal. Celui-ci ne se fit pas faute de le rendre sensible.
— ce Vous ferez rire de vous, d observa-t-il, « si vous allez vous plaindre que je vous aie précipité dans un gouflre rocheux. Vous avez trop belle mine pour qu'on vous accorde créance. Vous reste-t-il seulement une cicatrice de ce soidisant attentat ?
— Épargnez-moi vos plaisanteries, monsieur, » fit Michel, avec une hauteur qui ne le cédait pas à l'audace dédaigneuse de l'autre, a Nous savons tous deux à quoi nous en tenir. Et il n'y a pas ici d'oreilles pour qui nous ayons à feindre. Mieux
VOUS me démontrerez que je n'ai nul recours contre vous auprès des tribunaux humains, plus vous me confirmerez dans Tintention de me faire justice moi-même. »
Cet argument frappa M. de Malboise, bien qu'il n'en fît rien paraître. La peur immédiate et physique n'était entrée qu'à peine dans les divers mouvements intérieurs qui venaient de l'agiter. Cependant Textrémité de violence où il acculerait un si implacable ennemi, si désespéré, en le bravant avec trop de mépris, ne laissait pas que de l'inquiéter. Était-ce quand il touchait au faîte du bonheur et des honneurs qu'il devrait tout perdre, frustré par la mort ou par un scandale trop éclatant. La félicité rend timide. Entre ces deux hommes, l'un qui ne possédait rien, pas même un nom, l'autre qui cumulait tout ce que l'ambition et la passion convoitent, le moins hardi devait être l'élu d'une si étonnante fortune. Il y eut presque de la conciliation dans l'accent de Pascal, lorsqu'il reprit :
— ce Au lieu de parler de justice et de vengeance, que ne faites-vous appel à ma générosité?
— Votre générosité?... Je l'ai vue à l'œuvre, » riposta Michel ironiquement.
— ce Dites mon équité, si vous voulez. Pourquoi, si vous persistez à m'accuser de vous avoir fait du mal, ne me croiriez-vous pas disposé à réparer ce mal, fût-il imaginaire ? »
28o MORTEL SECRET
Le jeune homme eut un rire insultant.
— « Qu'importent les mots? » dit Malboise en haussant les épaules, a Quand vous m'écriviez, il y a quelques jours, tout à Theure quand vous m'abordiez, vous aviez préparé un traité à m'offrir, des conditions à me poser.
— Oui, » répondit Michel.
— (( Parlez donc. Bien que le lieu soit fortuitement choisi, il ne me parait pas défavorable à un tel entretien, » ajouta Pascal, en s'accotantà un arbre, tandis que son regard, promené alentour, constatait la paix sauvage et la solitude absolue de ce coin de forêt désert.
— Soit, 3) énonça le fils d'Armande. « Je vous tiendrai quitte de tous vos crimes, si vous me restituez Solgrès!
— Solgrès!... » cria Pascal avec un sursaut de stupéfaction.
— ce Certainement... Solgrès... le château, le domaine, que vous m'avez volés. Vous savez bien que, moi vivant, ma mère n'eût jamais donné cette terre, cette demeure, à un autre. Elle me les destinait... Et si vous en doutiez^ j'ai son testament, écrit de sa main avant que vous m'ayez fait disparaître, qui en fait foi.
— Moi aussi, j'ai un testament, postérieur au vôtre, et qui me rend le maître légal de ces biens, annulant les volontés antérieures devant toutes les juridictions du monde.
— Qui parle de juridiction, misérable? » écu-
ma le dépossédé, dont le sang de nouveau s'enflamma, ce Ne sais-je pas aussi bien que vous à quel point ont réussi vos machinations atroces? Je vous déclare, à vous, que Solgrès est mon bien. Vous n'en pouvez douter. De par la formelle intention de ma mère, j'en devais même porter le nom.
— Le nom!... » hurla le marquis, bondissant presque, ce Le nom que portait ma femme, le nom qu'elle échangea contre le mien! Vous... son bâtard!... »
Michel croisa les bras et sourit.
— a Vous voyez bien que vous me reconnaissez. »
Un silence se fit, où vibrait un sifflement monotone, — le concert de millions d'insectes bourdonnants, qui montait plus aigu dans la chaleur croissante.
— « Ce serait insensé! » reprit Pascal avec plus de calme, a Vous ne me posez pas sérieusement des conditions pareilles?
— Ecoutez dans quelle mesure je vous les pose, » répliqua l'aventurier.
Il s'astreignait à dominer les ébullitions furieuses de sa haine, à se dresser en juge impassible, ayant comme assesseur la Fatalité.
— « Je ne ressusciterai pas le nom de Solgrès. Je n'exige même pas que vous me cédiez ouvertement mon héritage. Ce serait vous condamner au scandale, tout en vous réclamant le prix pour
réviter. Marché de dupe, auquel vous ne sauriez consentir. Je le comprends. Mais, avant votre mariage... — vous entendez, marquis de Malboise?... AVANT VOTRE MARIAGE VOUSmettfeZ
Solgrès en vente et vous m'en attribuerez la valeur. »
Pascal devenait stupide d*étonnement. Presque docilement, il questionna:
— ce Dans ce cas, pourquoi vendre?... Vos exigences se réduisent à une somme d'argent. Et quand nous aurons débattu le chiffre?...
— Non, » déclara Michel, a Ce n'est pas d'une somme d'argent que je me contenterai.
— Comment?...
— Regardez! » s'écria le jeune homme.
D'un mouvement vif, il entr'ouvrait ses vêtements sur sa poitrine. Bientôt il eut détaché le ressort d'une chaîne, ouvert un médaillon, et le tendant, mais sans le lâcher :
— « Vous ne l'avez pas oubliée, elle non plus? » dit-il.
Une froide sensation glaça le marquis jusqu'aux moelles, tandis qu'il considérait le visage de sa femme morte.
— ce Qu'est-ce à dire? D'où tenez-vous ce portrait?
— Vous la voyez? » continua Michel, sans répondre. « Elle fut une martyre à cause de sa tendresse pour moi. Aussi, dans l'abîme moral où vous m'avez précipité, dans ce gouffre pire que
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celui de la Basteï, où je me débats par votre faute, je garde un souvenir de lumière, et c'est le sien. J'ai commis des choses abominables, — quoique moins abominables que vos viles actions. Je m'en vante, pour que vous me sachiez sans scrupules, capable de vous supprimer, si je le puis sans danger, comme vous m'avez supprimé moimême... Mais moi, je ne raterai pas mon coup!... Eh bien, ce bandit, votre œuvre, — cet être que vous avez fait mourir à l'existence du plein jour, et qui a ressuscité dans un enfer, il conserve, vous entendez! il conserve au fond de son abjection, des replis d'âme intacts. Il garde sur son cœur le portrait de sa mère, et il ne souffrira pas que cette mère soit bafouée dans sa tombe par le triomphe d'une autre, sur le domaine où elle a tant souffert, sur ce domaine qui était le sien, qu'elle me destinait... Et pourquoi me le destinait-elle?... On me l'a dit... On m'a tout dit. C'est parce qu'elle m'aimait, l'infortunée!... Mais c'est aussi parce que le sang de mon père arrosa le sol de ce parc, coula sous les fenêtres de ce château. Et vous y mèneriez par la main votre autre femme!... Une jeune créature insouciante, sous le nom même de celle que vous avez torturée, foulerait la pelouse où elle est morte de douleur!!... Cela ne sera pas, marquis de Malboise. Même si mon cœur n'était pas digne d'invoquer un sentiment filial pour s'opposer à ce sacrilège, ma haine envers vous suffirait à
Tempêcher. Je vous hais trop, marquis de Malboise, pour vous laisser accomplir cette monstrueuse infamie, qui vous serait une monstrueuse joie. Réfléchissez donc à ce que je vous propose. Si vous menez la nouvelle marquise, en châtelaine, à Solgrès, je ne réponds pas de ce qui arrivera. »
Michel se tut. Il avait parlé tout d'une haleine, avec une brûlante véhémence. Le mélange d'astuce et de sincérité, la comédie destinée à créer chez son adversaire une terrible persuasion, la réalité de sa haine, Torgueil de se réclamer d'une telle mère, Fexaltation superstitieuse qui la lui rendait vraiment sacrée, la griserie des mots, venaient de hausser cet être sans grandeur morale jusqu'à une élévation singulièrement prestigieuse.
Pascal de Malboise en demeurait étreint, effaré. Une influence étrange courbait son esprit audacieux. C'était comme un obstacle soudain, une vision comminatoire, un génie à l'épée flamboyante, qui se serait dressé entre lui et son rêve, — ce rêve de vanité et de passion qui, depuis les derniers jours surtout, le faisait se voir sans cesse amenant sa jeune épouse à Solgrès. Quoi!... ne réaliserait-il pas cette espérance d'enchantement?... Ne vivrait-il pas cette minute, dans l'irradiation de laquelle pâlissaient tous les succès, toutes les ivresses, toutes les voluptés de sa vie?... Vraiment il la pressentit à jamais interdite, sous
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rimpression de cauchemar qui Fenserrait là, muet, paralysé. Puis cela se dissipa quand se tut la voix impétueuse, suggestive, de Michel. L*hahitude de la lutte et de la résistance le fit s'insurger contre sa bizarre faiblesse. La chaude ruée du sang dans ses muscles solides, parmi les stimulantes émanations de la forêt, à cette heure active de la montée du soleil, lui ota le trouble invraisemblable d'écouter un spectre, — car tel était le désordre où le jetèrent un instant ce langage et ce visage d'outre-tombe. Il se secoua comme pour rejeter l'emprise mystérieuse.
— ce Tout cela est de la pure démence, » dit-il assez rudement, a Vendre Solgrès? .. Comme vous y allez! Sur une injonction dénuée de toute base sérieuse. Et pour vous en remettre la valeur?... Quelques millions, n'est-ce pas? Mais me croyez- vous tombé en enfance? Des transactions pareilles ne se font pas sans formalités. Je vous fournirais ainsi des preuves contrôlées par-devant notaire que j'ai réellement des raisons pour craindre vos impostures.
— Mes impostures!... » protesta Michel. « Cependant vous-même...
— J'entrais dans vos hypothèses. Mais, en voilà assez! Je découvre trop clairement qu'avec un gaillard de votre espèce, la moindre concession me mènerait loin... Je vous ai offert de l'argent. Si vous vous trouvez dans l'embarras, j'en tiens à votre disposition... Modérément, car l'ar-
gent comptant est toujours rare... Et je ne songe pas à vendre mes terres, — pas même à les hypothéquer, » ajouta-t-il, par une bravade qui exaspéra Michel.
— a C'est ainsi que vous me traitez!... Vous osez!... » rugit le jeune homme.
— ce Halte-là! Ne réitérez pas vos menaces, » fit le marquis, hautain. « J'ai mis déjà trop de patience à les entendre. Si vous y revenez, si vous cherchez à me voir, ou si vous m'écrivez des lettres sur le ton de la dernière, je vous ferai pincer pour chantage.
— Et si je vous tue!!... » cria le fils d'Armande, qui mit dans ce mot toute la rage meurtrière de l'acte, — tellement hors de lui qu'il eût passé peut-être à l'exécution instantanée, s'il avait tenu quelque arme.
— « Vous auriez tort, » riposta le marquis.
Il sentait sa tactique réussir. Cela se marquait à la furie de son agresseur. Il répéta :
— ce Vous auriez grand tort. Car ma mort vous causerait sans profit des risques sérieux. Tandis que, je vous le répète, je ne demande qu'à vous obliger, si vous acceptez de moi quelques secours, non comme une restitution, mais comme... x>
Il n'acheva pas, tant Michel l'interrompit violemment :
— a Des secours!... des secours... de vous!... Mais mon sang est aussi noble que le vôtre... Je
suis un Solgrès, moi! Sans vous, je porterais ce nom et je posséderais mon héritage. Vous avez essayé de m' assassiner, vous m'avez volé mon patrimoine... Et vous m'offrez des secours!... Ah! je ne me pique pas de déhcatesse... Vous m'avez fait rouler dans de tels bas-fonds que j'y ai singulièrement dévelouté mes scrupules. J'ai pillé des convois dans l'Amérique du Sud. J'ai aidé à vider les poches d'un ponte mort un peu tropsubitement dans un tripot de Buenos-Ayres, j'ai triché au jeu et emprunté à des femmes, comptant bien ne jamais leur rendre... Peut-être ferai- je pire demain. Mais accepter de vous un secours ! !...
— Vous réfléchirez, » dit tranquillement Pascal.
— (( Vous aussi, vous réfléchirez, je pense, » fit le jeune homme, interloqué par ce sang-froid.
— <c Prenez garde que je ne réfléchisse au meilleur moyen de vous mettre en relation avec la police, pour chantage, faux nom, menace de mort, et cœrera, sans compter vos aimables confidences de tout à l'heure, dont il doit rester quelques traces là d'où vous venez, » débita le lutteur parlementaire de sa voix nette et mordante d'interrupteur à la Chambre.
Il se considérait comme le maître du terrain. Sa lucidité lui revenait, avec la mortification d'avoir pu, lui, l'homme politique, habitué à essuyer les invectives, les éclaboussements de fange, les imputations anonymes, les promesses
de voies de fait, prendre une minute en considération des procédés dont la gravité ne vient jamais que de leur donner prise. Il lui avait fallu le saisissement inouï de la rencontre, l'aspect hallucinant de ce visage, Témoi des possibilités ténébreuses, les tragiques évocations, pour que, vieux routier des luttes électorales, il se départît de la première vertu parlementaire, qui est de subir sans sourciller les pires outrages et les pires menaces. Si particulier que fût ici le cas, la règle générale ne s'y appliquait pas moins infailliblement, comme l'attestait l'air déconcerté du maître chanteur.
Ce fut donc avec l'insolente désinvolture propre à sa silhouette de bravo politique, que Pascal de Malboise clôtura l'entretien par un salut sardonique. Puis il tourna sur ses talons et s'enfonça sous bois.
Sombre, muet, un sourire atroce aux lèvres, le fils d'Armande le regarda partir.
'DEV.A'H.r L'É7lIG!hCE
N crime à jamais célèbre fut celui qui marqua la dernière année du dernier siècle, et dont le mystère continue à intriguer les imaginations : l'assassinat du marquis de Malboise, par un coup de feu, dans son parc, au moment où il amenait à son château de Solgrès sa jeune femme, épousée le matin même.
Le meurtrier, ou les meurtriers — car les traces retrouvées dans le souterrain, empreintes doubles de pas, piétinement de lutte, éclaboussures de sang, firent supposer qu'ils étaient au moins deux, — semblent soustraits pour toujours à Faction de la justice. Le mobile même de cet attentat sans précédent déconcerte l'imagination.
Pourtant les commentaires ne manquèrent pas. Ils abondèrent surtout dans le sens d'une machination politique. Le domaine de la raison d'Etat apparaît si favorable aux embûches scélérates! Rien ne pouvait mieux satisfaire le goût romanesque et la défiance des foules que l'hypothèse d'un aussi noir machiavélisme chez les gens au pouvoir. Pascal de Malboise gênait trop le Gouvernement. Le Gouvernement Tavait fait supprimer par quelque exécuteur de basses-œuvres, payé sur les fonds secrets, avec connivence de la police.
Il fallait vraiment, de la part du criminel, une habileté infernale pour mettre en défaut des poursuites au succès desquelles le Ministère se trouvait intéressé. On n'épargna rien pour qu'elles aboutissent. Cependant, elles n'aboutirent pas.
Si la vérité doit apparaître, c'est ce récit qui l'aura mise au jour. Mais, à supposer qu'il ne satisfasse pas la curiosité publique, aucune autre révélation n'apportera le dernier mot de cette dramatique affaire. Une seule personne au monde — mais contrainte au secret par le serment le plus solennel — pourrait confirmer ou démentir ce qui va suivre. Elle ne le fera pas. Régine d'Ambarès, seconde marquise de Malboise, ne trahira pas sa parole. Dans quelles circonstances elle l'engagea, c'est ce qu'on va voir ultérieurement.
Il y avait dix mois environ que durait son vir-
ginal veuvage, — car Tëpoux, mort quelques heures après l'avoir conduite à Tautel, ne le fut que de nom, — lorsque Régine de Malboise reçut une visite, dont l'annonce, depuis la veille, lui bouleversait le cœur.
Dans la chambre où elle se tenait, au premier étage de Thôtel paternel, — son ancienne salle d'études enfantine, son asile de prédilection, — un domestique vint la prévenir que M. le lieutenant d'Ambarès l'attendait en bas.
Elle descendit.
Dans la galerie, qui tenait en façade toute la largeur de la maison, elle l'aperçut.
Cette rencontre avec celui qu'elle aimait, était la quatrième seulement depuis que, par devoir, elle avait accepté le nom d'un autre. Chacune des trois précédentes entrevues, qui eurent lieu au moment de la catastrophe, marquait une phase dans l'inexplicable tragédie. Régine, depuis vingt-quatre heures, depuis qu'elle avait accepté de revoir Hugues, se les remémorait, les revivait dans leurs moindres détails. D'abord, l'apparition quasi fantastique du jeune homme, dans ce coin du parc de Solgrès où, nouvelle épousée, fuyant déjà le maître odieux, elle s'isolait en son désespoir. Quelle tentation alors, parmi la tourmente des reproches et des prières, quand il la supplia de partir avec lui! Puis, à peine avait-il disparu, transporté de rage et de douleur, devant l'approche du mari, à peine
M. de Malboise avait-il rejoint sa jeune femme, que c'était le meurtre foudroyant, la détonation secouant le silence du soir, le marquis s'abattant à ses pieds, mort sur le coup, en éclaboussant de rouge sa robe blanche. Et les jours qui suivirent!... La torturante certitude que Hugues avait accompli l'acte sournois et sauvage, demeurait à jamais séparé d'elle par une barrière d'infamie! Sa faiblesse d'amour, à elle-même... Le mensonge au procureur de la République, lorsqu'elle assura n'avoir vu personne, ne soupçonner personne... Puis le lugubre défilé des funérailles, le saisissement de Papercevoir, lui, si calme, avec son visage de loyauté, sous l'uniforme porté fièrement, et le cri intérieur de délivrance : a Non, ce n'est pas possible! Il n'a pas commis ce crime! » Ensuite, le même jour, dans cet hôtel d'Ambarès où, depuis lors, il n'avait pas remis les pieds, leur longue explication, le récit fait par Hugues de son aventure dans le souterrain, les circonstances que lui-même trouvait invraisemblables, dont il se refusait à instruire la justice, et les tenailles du doute se renfermant pour déchirer le cœur de celle qui l'aimait.
Alors ce fut la séparation.
Régine l'exigea absolue, bien que fussent si peu absolues en elles-mêmes les raisons qui lui dictaient tant de rigueur. Elle ne croyait plus que Hugues fût un criminel, et cependant elle ne pouvait, dans la sécurité de sa conscience, jurer
qu'il fût étranger au crime. Y était-elle étrangère elle-même, puisque son mari avait été frappé le soir de leurs noces? Qui sait si son mariage n'était pas la cause indirecte de Teffroyable action? Comment élever son bonheur futur, comment appuyer son amour, sur cette base incertaine et sanglante?
Elle avait donc interdit à Hugues de lavoir, lui accordant la seule autorisation d'écrire. Car elle savait trop que si tous deux reprenaient la douce camaraderie de leur adolescence, la passion les éblouirait peu à peu jusqu'à l'abolition de tout scrupule. Ils se marieraient, sans qu'elle fût tout à fait certaine que la tache ineffaçable de Macbeth ne souillait pas, même imperceptiblement, la main dans laquelle se blottirait la sienne. Ce serait la hantise toujours présente, l'enfer secret, le pernicieux remords... Elle n'osait pas affronter cela.
Mais voici que, de Nice où il se trouvait en garnison, Hugues venait de lui apprendre par une lettre que des données imprévues se présentaient. Sachant que tout son espoir de reconquérir Régine s'attachait à la découverte de l'assassin, il avait ouvert une enquête personnelle. Et voici que, dans les ténèbres du mystère, filtrait un faible rayon de clarté. Une piste se dessinait. Quelques petits faits, tels des maillons de chaîne, se renouaient les uns aux autres. Régine ne permettrait-elle pas qu'il vînt lui exposer ces pre-
miers résultats? D'abord, c'était son droit, à lui, qu'elle n'acquittait pas encore, de plaider auprès d'elle à chaque incident nouveau. Puis, ce ne serait pas trop de leurs méditations combinées pour peser la valeur des indices et juger quel parti on en pouvait tirer.
Ses arguments ne manquaient ni de logique ni d'éloquence. Peut-être n'en fallait-il pas tant à Régine pour estimer qu'après une si longue sagesse elle pouvait sans imprudence consentir à l'entretien. Le lieutenant d'Ambarès reçut la permission tant souhaitée. Le lendemain, il était à Paris et accourait rue de Babylone.
Quand ils se trouvèrent face à face, dans cette galerie de l'hôtel d'Ambarès, qui leur était depuis l'enfance un lieu si familier, et oii leurs deux cœurs se joignaient par tant de souvenirs, un indicible attendrissement les tint muets. Leurs yeux, qui se mouillaient, échangèrent un infini regard. Non, rien vraiment ne les séparait, rien qu'un très haut souci de droiture, de vérité. L'amour n'avait pas faibli, la confiance n'était pas éteinte. Elle ne doutait plus de lui, et lui savait que, même dans le doute, elle l'avait éperdument aimé. Régine parla la première.
— (( Hugues, vous avez bien fait de venir. Vous vous doutez que toute mon âme est tendue vers l'éclaircissement de l'horrible drame. Tant que je n'en connaîtrai pas le secret, je ne me considérerai pas comme libre.
LE MEURTRE D UNI AME 29f
— C'est-à-dire comme mienne? » demandat-il, avec la plus séduisante expression de tendresse passionnée.
— « C'est-à-dire comme tienne, d reprit-elle, employant le tutoiement de leur passé d'enfants, — à moins que ce fût celui de leur avenir d'époux. Elle sourit, hocha la tête et ajouta :
— a C'est vrai. Pour moi, être libre veut dire être à vous.
— Ma Régine ! » s'écria-t-il en lui prenant les mains.
Elle se dégagea, sans pruderie effarouchée, avec son noble redressement de beau lys royal, de blancheur inaccessible.
— oc Hugues, venez. Asseyons-nous dans ce coin, derrière ce paravent, là où vous me racontiez vos leçons d'histoire, quand nous étions petits. Et dites-moi ce que vous savez de notre histoire à nous, de notre sombre et fatale aventure.
— Voulez- vous d'abord, ma Régine, » dit le lieutenant, « me donner l'assurance que vous avez compris, en y réfléchissant, l'impossibilité ob. je me trouvais, — où je me trouve encore, — de révéler aux magistrats ce que je sais? Faire connaître à qui que ce soit au monde ma présence dans le parc de Solgrès, mon passage par le souterrain, à l'heure même du crime, ce serait vous déshonorer. En supposant qu'on ne nous arrête pas tous deux immédiatement sous l'inculpation
de ce meurtre abominable, et que nous puissions rester indemnes d'une accusation si vraisemblable, nul ne croirait que ma folie d*amoureux désespéré n'eût pas votre assentiment, qu'une coïncidence tragique avait seule ouvert devant mes pas la porte secrète, et que j'ai pu vous voir dans votre demeure d'épouse, le soir de vos noces, sans que rien de coupable ait jamais existé entre nous.
— J'étais prête, » observa Régine, ce à boire ce calice de honte pour établir votre innocence.
— Aux yeux de qui?... Nul ne m'accusait. Aucun soupçon de ma démarche imprudente ne vint à quiconque. Et le hasard me fournissait un alibi. 3>
Comme la jeune marquise baissait la tête, son cousin reprit avec une ombre d'amertume :
— a C'était pour vous-même que vous souhaitiez de me disculper. Mon silence vous déconcertait comme une lâcheté de coupable.
— Oh! ne dites pas cela.
— Ce sentiment vous troublait, mais vous n'osiez l'analyser. Régine, croyez-vous que je puisse vous en vouloir?... Votre tendresse ne m'est-elle pas apparue même alors, puisque, pour échapper à ce doute, vous consentiez à tout proclamer et à vous perdre.
— Oh! la vérité!... » murmura-t-elle. (( Le grand jour... Comme j'y aspirais, à ce momentlà!...
— Vous ne connaissez pas la justice humaine... 2>
Elle se rappela Varouze, le piège atroce, Tinsultante passion... Et elle frissonna.
— ce Je ne la connaissais pas... alors...
— Et maintenant?...
— Maintenant, je n'ai plus besoin d'elle. J'ai confiance en vous, Hugues.
— Pas assez pour m'épouser. »
Elle sourit gravement.
— a Nous avons tous deux une tâche à remplir avant de songer à notre bonheur.
— Quelle est donc la vôtre?
— Vous le savez bien. Vous m'avez fait entendre que vous repousseriez ma main si je vous la tendais en y gardant la moindre parcelle de la fortune que m'a léguée monsieur de Malboise. Ce n'est pas si facile que cela d'organiser les oeuvres qu'alimenteront de pareils revenus. Le Patronage de l'Êpée-de-Bois prend toutefois une expansion magnifique. Solgrès devient un sanatorium tout à fait bien organisé. Savez-vous que des constructions charmantes s'élèvent dans le parc, sans trop en abîmer les perspectives? Il fallait bien séparer les anémiés, les malades, les poupons, les vieillards, toutes mes catégories de misère et de fragilité. Cela fait autant de petites colonies différentes.
— Comme vous devez être heureuse de voir celai 3>
Régine secoua la tête.
— « Je ne l'ai pas vu. Quand trouverai-je le courage de retourner à Solgrès?
— Qui donc dirige pour vous un établissement de cette importance?
— Oh! j'ai une administration bien organisée. Puis je vais placer là-bas, à la tête de tout, investie de ma propre autorité, une femme supérieure.
— Et c'est?...
— Une bien intéressante personne, jeune, distinguée, mère d*un petit garçon délicieux, et que son mari laisse dans l'abandon, dans la misère.
— Ou Favez-vous connue?
— A l'Èpée-de-Bois. Toute pauvre qu'elle est, elle devenait le charme, la fée secourable de cette cité douloureuse. Elle m'a aidée à sauver de la mort deux enfants amoureux, dont Tidylle se terminera par le mariage, après avoir failli aboutir au suicide.
— Ah ! Régine, je découvre que votre tâche avance plus rapidement que la mienne. Réussirai-je à pénétrer le mystère du drame de Solgrès, à vous donner le mot de l'affreuse énigme? — ce mot que vous exigez pour disposer de votre cœur sans remords. »
Elle eut un admirable sourire.
— a Non, pas de mon cœur... Il est à vous.
— Mais de votre main, Régine, de votre per-
sonne adorée... de votre vie... du droit pour moi de faire votre bonheur!...
— Je ne suis pas une veuve comme les autres. Le jour de mes noces a été un jour de guet-apens, de meurtre. Quelle main a frappé celui que j'épousais en le détestant?... Qui donc a exaucé le vœu secret, le vœu monstrueux et inavoué qui rôdait dans les inconscientes ténèbres de nos âmes?... Ah! Hugues... Profiter du crime, ne serait-ce pas en devenir complices? »
Régine s'animait, comme pour se persuader elle-même. Une angoisse pâlissait ses lèvres, — l'angoisse de se sentir moins forte, d'avoir à ressusciter sans cesse des arguments qui tendaient à s'effacer devant sa conscience.
Hugues ne perçut pas la vacillation intérieure. Il entendit seulement la vibration énergique des paroles.
— a Soit », dit-il. oc C'est affaire à moi de vous prouver que ce crime fut tellement étranger à nous, à notre amour, et surgit de fatalités si lointaines, que nous avons le droit d'accepter ses conséquences, même si elles contiennent notre bonheur. J'y arriverai, si le plus fervent amour et la plus tenace volonté peuvent quelque chose en ce monde.
— N'êtes-vous pas déjà sur la voie? » demanda Régine.
— a J'ai recueilli des indications curieuses, » reprit l'officier. « Vous vous rappelez, n'est-ce
pas, comment j'avais eu accès dans le parc, en cette soirée funeste? J'étais venu à bicyclette, et j'avais laissé ma machine dans le souterrain quand j'eus reconnu que la porte en était ouverte. Après vous avoir parlé, lorsque je m'échappai comme un malfaiteur à l'approche du marquis de Malboise, mon trouble fit que je m'égarai dans les galeries, et qu'ayant brûlé toutes mes allumettes, je me trouvai fort perplexe. Ce fut alors que je perçus une présence humaine dans l'obscurité, et que je reçus ce coup violent sur la tête qui me laissa sans connaissance. Revenu à moi, et ayant gagné la sortie, non sans peine, je m'éloignai sans éclaircir cette fâcheuse aventure, car je craignais trop de vous compromettre. La bicyclette... je ne songeai pas à la rechercher. J'en eus moins encore la velléité quand je connus l'assassinat. Cette bicyclette, Régine, qui pouvait me faire accuser, car elle portait mon nom, je n'en avais pas entendu parler depuis lors. Tout récemment, je viens de la reconnaître.
— Où cela?... Comment?... Dans quelles mains.
— A Monte-Carlo. En la possession d'un individu fort suspect.
— Un repris de justice?
— Un élégant, joli garçon, et beau joueur. Mais un de ces types équivoques, mélange de races, marqués de dégénérescence, de mollesse, de vice. Un être singulier, à tout prendre, d'une
séduction bizarre, sans aucune vulgarité... mais que tout observateur, sur ses allures, sa façon de vivre, traiterait d*aventurier, d^aigrefin.
— Son nom?...
— Miguel Almado, ou le comte d*Almado.
Mais le titre paraissait un accessoire d'occasion.
— Un étranger, alors?
— L'étranger par excellence. Ce personnage-là ne doit être dans son pays nulle part.
— Et vous croyez que cet homme?...
— Je ne croyais pas, tout d'abord. Je supposais que ce monsieur-là, dont l'existence n'offrait rien de clair, devait se fournir dans d'étranges maisons, et qu'il avait acheté ma bicyclette chez quelque receleur. Mais, plus je le regardais, plus une autre idée s'imposait à moi.
— L'idée que lui-même?... »
Hugues d'Ambarès fit lentement un signe d'affirmation, les yeux dans les yeux de Régine. Elle haleta.
— ce Mais pourquoi?... »
L'officier leva doucement les épaules avec un sourire de doute, comme pour dire : ce Ah ! cela... si je le savais!... »
— « Le vol, cependant, » reprit sa cousine, « n'était pour rien dans cette horrible affaire.
— Non, certes, et de toute évidence.
— Quel rapport pouvait exister entre le marquis de Malboise et le rastaquouère que vous venez de me dépeindre?
— Sait-on jamais?... La vie est un drame si étrangement machiné. Là, les complications sont infinies, les postulats sans nombre.
— Quelle était la société de cet individu? Avec qui se trouvait-il à Monte-Carlo? »
Hugues répondit :
— ce Avec une femme. »
Était-ce Tintonation soulignée qui, en accentuant cette circonstance, embarrassa Régine? Elle rougit. Son cousin ajouta :
— a Et une femme que vous connaissez.
— Moi!...
— Je devrais dire : a: que vous connaissiez )), car la malheureuse est sortie des régions ouvertes à vos purs regards.
— Mes regards doivent plonger dans toutes les régions, mon ami. Car là où il y a le plus de vilaine ombre, c'est là aussi qu'on souffre le plus.
— Chère âme compatissante!
— Il me semble que je devine... » dit la jeune femme, tandis qu'une profonde tristesse couvrait son beau visage. <c Vous parlez de cette pauvre Mélina?
— Elle-même.
— Elle connaît cet homme?...
— Si elle ne faisait que le connaître, à la façon dont vous Tentendez!...
— Comment?... Elle est?...
— Sa maîtresse... oui.
— Mon Dieu!... Et... elle Taime?...
— Si toutefois ce n'est pas profaner le mot d'amour.
— Non, Hugues. L*amour ne peut être profané. Il est trop élevé au-dessus de tout. Quand il est sincère, il relève ce qu'il y a de pire au monde, et lui-même n'en est pas souillé.
— Je vous réponds que, chez cette malheureuse, il est sincère.
— Elle en vaut mieux.
— C'est ce que j'ai pensé. Aussi je lui ai demandé un service.
— Un service? à elle!...
— Ne vous révoltez pas... ne vous écartez pas ainsi, Régine. La plus élémentaire pitié me commandait de prévenir cette imprudente fille, que je voyais au bord du gouffre. Songez à quels désastres elle court, si celui dont elle a fait le maître de sa pauvre vie de cigale est un bandit, un assassin.
— C'est vrai.
— En lui donnant un moyen de s'en assurer, je m'en préparais la preuve. Car elle s'est engagée à me rendre compte...
— Quoi!... Vous lui feriez trahir!...
— Elle ne le voulait pas. Elle ne s'y est résolue qu'en s'avisant tout à coup...
— De quoi donc?
— Que sa sécurité seule n'est pas en cause, mais votre bonheur, Régine. »
M°^^ de Malboise resta muette, tandis que des larmes s'amassaient dans ses yeux.
— « Ceci est-il juste? t) murmura-t-elle.
— « Ah! Régine... C'est le rachat de ses fautes, cette intention de dévouement. Ne nous reprochons pas de Tavoir provoquée. D'ailleurs, le fil que je crois tenir est si frêle !...
— Quelle donnée avez-vousdonc! Etqu'avezvous dit à Mélina? »
Le lieutenant tira d'une pochette de sûreté une minuscule bonbonnière, qu'il ouvrit. Dans cette petite boite était un fragment de chaîne d'or, qu'il mit sous les yeux de Régine.
— ce Vous rappelez-vous?
— Comment l'aurais-je oublié? » s'écria-t-elle. a Le dessin de ces bizarres chaînons est gravé dans ma mémoire. Au moment où une agression soudaine vous terrassa dans la nuit du souterrain, votre main les arracha sur la poitrine de votre mystérieux adversaire. Au réveil, ce débris demeurait entre vos doigts crispés.
— Vous en comprenez l'importance?
— L'autre partie de cette chaîne, si elle n'a pas été jetée, anéantie, désignerait l'assassin.
— Vous dites bien : si elle existe encore.
— Comment croire que le criminel conserverait un bijou si compromettant?
— Qui sait?... Les gredins sont superstitieux. Ceci n'est pas une chaîne d'homme. Donc, celui qui la portait devait y attacher une idée, un sou-
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venir. Puis, il peut croire ces quelques centimètres perclus dans le souterrain. C'est par un hasard si extraordinaire qu'ils ne sont pas tombés de mes doigts!
— Alors, cet objet, vous l'avez montré à Mélina?
— Oui. Je le lui ai montré. Elle a juré que si elle découvrait le reste de cette chaîne entre les mains d'Almado, elle m'en informerait sur-lechamp. » •
Il y eut un silence. Régine pesait dans sa tête la valeur des éléments recueillis par son cousin.
— a Au fond, » reprit-elle, a une seule chose accuse cet homme : la possession de votre bicyclette. Mais n'est-ce pas plutôt ce qui le disculpe? Il s'en serait débarrassé.
— Pourquoi? Mon nom était dessus. Il a dû conserver la plaque. Comment expliquerais- je la présence de ma bicyclette, à l'heure du crime, dans le souterrain? L'ai-je recherchée? réclamée? Non. Il sait que l'enquête n'en a pas eu connaissance. Il calcule que j'ai intérêt à me taire, et se dit qu'à la rigueur une telle pièce de conviction le couvrirait au lieu de le perdre.
— Hugues, vous croyez à la culpabilité de cet Almado?
— J'y crois.
— Sur de si faibles indices?
— C'est une intuition. Vous ne pouvez pas comprendre... Vous n'avez pas vu le personnage.
— Non, mais ce que je vois, c'est Tinvraisemblance du crime, — un crime sans raison comme sans profit. Ah! Hugues, vous n'avez pas Tâme d'un policier. Votre ardeur vous égare. »
Elle souriait, incrédule, émue, tandis que son amour mettait un éclat magnétique dans le clair azur de ses yeux. Hugues la contemplait avec admiration, soulevé par une joie indicible.
— a Voyez-vous, Régine, » prononça-t-il avec une lenteur pénétrée, ce je préfère que mes renseignements vous apparaissent trop vagues. Ainsi je me persuade que vous m'aurez cru sur ma seule parole, que vous n'aurez pas attendu la preuve de mon innocence pour me justifier.
— Mon cher Hugues!... Me pardonnerez-vous d'avoir accueilli ces affreux soupçons? j> demanda-t-elle avec une humilité radieuse.
Il ne lui répondit pas, mais, ployant un genou, il lui baisa la main.
Un instant après, comme il quittait l'hôtel d'Ambarès, il se rappela, en traversant l'étroit jardin, sous quelle influence désespérée il était sorti de cette maison pour la dernière fois, il y avait environ un an. Les circonstances extérieures n'avaient guère changé depuis lors. Comme il le constatait tout à l'heure avec délices, il devait à l'amour seul la douceur de l'heure présente. Le divin sentiment avait agi, guérissant du doute le cœur de Régine. Elle croyait en lui. Il n'avait pas recouvré sa confiance grâce à la force des
preuves. Quel soulagement! Mais ces preuves superflues, il voulait les lui donner.
Il conquerrait la vérité pour cette créature chérie, puisqu'elle ne pouvait, beau lys éclatant, s'épanouir que dans la lumière.
3o8 MORTEL SECRET