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Le Mexique ancien et moderne

L'an 1519, le soir du jeudi saint, une flottille guerrière venait de mouiller entre la côte du continent américain et l'îlot qui porte aujourd'liui le nom de Saint-Jean-d'Ulua , que les géographes français s'obstinent à appeler d'Ulloa. Les hommes qu'elle portait étaient jeunes, et deux prêtres étaient confondus parmi eux. Le chef avait trente- quatre ans. La résolution et la confiance brillaient dans leurs regards, et leurs visages brunis par le soleil attestaient qu'ils n'étaient pas au début de leur voyage et de leurs aventures sous un ciel ardent. Quelques-uns, qui déjà avaient passé par là dans une première expédition, donnaient à leurs compagnons des détails sur la topographie locale, sur la disposition des montagnes et des rivières, sur le caractère des naturels. A ces récits, l'un des nouveaux débarqués, placé a côté du capitaine, répondait en chantant quelques vers d'une vieille ballade

sur l'enchanteur Montésinos : « Ceci est la France, Montésinos, ici est Paris la grande ville, ici le Duero qui se jette dans la mer, » comme s'il eût voulu exprimer que l'expédition venait enfin d'atteindre un grand empire.

C'était Cortez, qui, après avoir touché à l'île de Cozumel et avoir fait une courte mais rude campagne contre les Indiens de la province de Tabasco dans la presqu'île de Yucatan, s'était tourné vers les rivages mexicains, où déjà un explorateur intelligent, Grijalva* avait mis le pied; quelques-uns des compagnons de ce dernier étaient avec lui. La relation de ce navigateur, les renseignements recueillis par Cortez lui-même dans le Yucatan, et les vagues rumeurs semées dans les îlots du voisinage s'accordaient à dire qu'on trouverait sur ces rivages un peuple plus puissant et plus industrieux que tout ce qu'on connaissait encore du nouveau monde, et chez ce peuple beaucoup d'or. Lorsque

1. Juan de Grijalva était le neveu du gouverneur de Cuba, Diego Yelasquez, qui l'avait envoyé avec quatre navires explorer la côte du continent, à la suite d'un voyage qu'avait entrepris à ses risques et périls un des Espagnols établis à Cuba, Hernandez de Cordova. Ce dernier, qui avait touché en divers points du Yucatan, en racontait des choses surprenantes. Il parlait avec admiration des objets en or qu'il y avait vus, et il en rapportait de beaux échantillons. Le voyage de Cordova est de 1517; celui de Grijalva de 1518. Cordova n'avait pas été au delà de la presqu'île du Yucatan. Grijalva avait longé non-seulement le Y'ucatan , mais une assez grande étendue du littoral mexicain. 11 avait été à Saint-Jean-d'Ulua et à l'île de Sacrifi.cios; c'est même lui qui leur avait donné les noms qu'ils portent encore.

Cortez, à la vue de quelques ornements en or parmi les gens de Tabasco, leur avait demandé d'où cela venait, on lui avait constamment répondu : « de Culhua; » c'était le pays qu'on nomme aujourd'hui le Mexique et dont pendant trois siècles le nom officiel a été la Nouvelle-Espagne. Le peuple qui y dominait était celui des Aztèques. Sa capitale située à une forte distance dans l'intérieur était une grande cité qu'ils appelaient Tenochtitlan ; c'est sur le même emplacement que Mexico a été bâti.

Cortez et ses compagnons s'étaient mis dans la nécessité de se signaler par de grands exploits. Ils avaient commis une faute que les lois de tous les États qualifient de crime et qui, à moins d'actions d'éclat, ne pouvait s'expier que sur un gibet pour les chefs et aux galères pour la foule. Ils étaient partis de Cuba en état flagrant de rébellion. Le gouverneur de Cuba, Velasquez, avait été très-frappé du récit de Grijalva, qui, en différents points de la côte mexicaine, avait eu des entrevues avec les naturels, même avec des officiers de Montézuma, souverain de l'empire aztèque, et qui avait eu la bonne chance d'échanger des verroteries et autres menus objets de production européenne, contre de beaux ouvrages en or. Il avait donc résolu d'envoyer une expédition dans une contrée qui s'annonçait si bien. Elle était considérable, eu égard du moins aux faibles ressources d'une colonie naissante, telle qu'était Cuba, et pour la commander il avait fait choix de Cortez dont il avait éprouvé déjà la bravoure et l'intelligence. Celui-ci avait engagé tout son avoir

dans l'entreprise et même fort au delà, car il avait emprunté tout ce qu'il avait pu. Un matin, au lever du soleil, le 18 novembre 1518, Cortez, prévenu que Velasquez, dont on avait excité la jalousie et réveillé la vieille inimitiés s'apprêtait à lui retirer le commandement, mit à la voile de San-Yago de Cuba sans prendre congé, d'accord avec ses lieutenants. Velasquez, averti, était accouru sur le rivage assez à temps pour voir Cortez donnant le signal et pour s'entendre demander ironiquement ses ordres. De là l'audacieux aventurier était allé achever ses préparatifs et recruter sa petite armée dans d'autres ports de l'île, à Macaca, à Trinidad, à la Havane, toujours suivi par les anathèmes impuissants et les vains ordres d'arrestation que lançait Velasquez en courroux, toujours embauchant des hommes et enlevant des approvisionnements et des munitions. C'était donc un révolté, une sorte de bandit. Il l'était au vu et au su de tous ses compagnons, qui étaient par conséquent ses complices avoués. Mais ils étaient séduits par la vaillance de leur capitaine, tous ou presque tous irrités de l'hostilité subite et injuste que lui avait témoignée Velasquez, après lui avoir fait dépenser pour l'expédition plus qu'il ne possédait. D'ailleurs c'étaient des braves, pleins de goût pour la vie d'a-

1. Cortez était dans l'île de Cuba avec Velasquez depuis 1511. Il avait vaillamment servi sous ce chef; mais par des actes d'indiscipline et par les écarts de sa vie privée, il avait excité sa colère et avait été jeté en prison. A la suite d'incidents assez romanesques, Velasquez cependant lui avait pardonné.

ventures : plusieurs avaient servi contre les français en Italie, contre les Turcs dans les parages du Levant; ils avaient pris la résolution, facile à tenir aux Castillans de ce temps-là, d'être des héros; ils se croyaient assurés de racheter leur rébellion par d'insignes exploits.

Au moment où l'expédition avait mis à la voile, Cortez et ses compagnons jugeaient les populations mexicaines, qu'ils allaient rencontrer, d'après les tribus indigènes de l'Amérique avec lesquelles les Espagnols s'étaient le plus trouvés en contact, celles d'Hispaniola (c'était le premier nom de Saint-Domingue), de Cuba et des moindres îles d'alentour, race inoffensive, douce, molle, entièrement dépourvue d'industrie, peuple enfant facile à conquérir et à dominer, quelque nombreux qu'il fût. Ils devaient être revenus de cette illusion quand ils débarquèrent sur la côte mexicaine près de l'île de Sacrificios et des récifs de Saint-Jean-d'Ulua, à cause de la bravoure des hommes avec lesquels ils s'étaient mesurés sur les côtes du Yucatan. Mais le sentiment du danger ne trouvait pas accès dans ces âmes fortement trempées. Ce qui les possédait davantage, c'était la conviction qu'ils abordaient un pays beaucoup plus riche que toutes les terres découvertes jusque-là dans le nouveau monde. En cela, ils ne se trompaient pas. Il y avait au Mexique de l'or, de l'argent, d'autres richesses; mais, ainsi que le disait le chef Spartiate à l'envoyé du roi de Perse, il fallait venir les prendre. Or, pour cela, ils n'étaient qu'environ 650 soldats en y comprenant les marins, au nombre

de 110. Ces derniers étaient entrés dans les rangs après que Cortez eut détruit la flotte qui l'avait amené, ainsi qu'on le verra'. Dans cette troupe, treize seulement étaient arquebusiers, et trentedeux arbalétriers. Il est vrai qu'on possédait d'une certaine artillerie, dix pièces de canon et quatre fauconneaux. On avait des cavaliers, mais au nombre de seize seulement, et Dieu sait ce qu'il en avait coûté pour réunir ce petit nombre de chevaux ^ Tout le reste de la troupe était à pied, armé d'épées, de piques ou de masses d'armes. Le dénombrement de ses forces, que Cortez avait fait au cap Saint- Antoine, au moment de quitter définitivement l'île de Cuba, avait constaté un total de 663 hommes;

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