Voir J. de Maistre, Éclaircissements sur les sacrifices
de Tenochtitlan, et il espéra les ramener au culte pur des Toltèques. Cependant, comme il ne pouvait avoir d'enfants de l'épouse qu'il avait ravie au vieux seigneur de Tepechpan, les prêtres lui remontrèrent que c'était l'efîet de la colère des dieux, indignés de ce que le sang ne fumait plus sur les autels, et à la fin il céda: de nouveau le sang des hommes fut offert aux dieux ; mais le fils qu'il attendait ne vint pas davantage, et il s'écria : « Les idoles de bois et de pierre sont incapables de rien entendre ni de rien sentir. Il n'est pas possible que ce soient là les auteurs du ciel et de la terre, et de l'homme roi de la création. Il y a un Dieu plus puissant, invisible, ignoré, "qui est le créateur de toutes choses; lui seul peut me consoler dans mon affliction et me soutenir dans les cruelles angoisses que j'éprouve.» Il se retira dans ses jardins de Tezcotzingo, y passa quarante jours dans le jeûne et les prières, offrant aux dieux l'encens du copal et faisant brûler sur les autels des plantes aromatiques. Ses vœux furent exaucés. Alors, revenant ouvertement à son antipathie contre les sanglantes superstitions du pays, il érigea le temple dont nous avons parlé, qui était sous la consécration du Dieib inconnu, la cause des causes, et il interdit les sacrifices humains, défendant même de répandre dans le temple le sang des animaux. Après sa mort, qui eut lieu vers 1470, un demi-siècle avant la conquête , les temples du royaume de Tezcuco s'ensanglantèrent de nouveau et, par le nombre des victimes qu'on y égorgea, rivalisèrent avec ceux des Aztèques.
M. Prescolt, qui a peu de goût pour la théologie, a assigné aux sacrifices sanglants des Mexicains des motifs purement humains. On s'expose trop à se tromper quand on prétend assigner un mobile unique aux déterminations des sociétés ou des gouvernements, et même à celles des individus. Elles dérivent presque toujours de causes multiples et complexes. Très-vraisemblablement on serait dans l'erreur si l'on considérait ces boucheries, consacrées par la religion, comme l'efTet pur et simple d'une appréciation des théologiens aztèques sur la destinée de l'homme et sur ses rapports avec la Divinité. Mais de même on s'abuserait si l'on n'y voulait reconnaître qu'une machination combinée par les chefs politiques et religieux de l'empire aztèque, afin de répandre la crainte au profit de leur autorité. Sans doute, la politique des empereurs et l'esprit de domination des prêtres s'accommodaient de ces fêtes horribles. Tous les pouvoirs de la terre aiment à inspirer la crainte : la crainte crée l'obéissance, qui est dans les nécessités premières des gouvernements comme des sociétés Ils tendent même à dépasser la proportion dans laquelle le jeu de ce ressort est avantageux, et c'est ainsi que souvent, en place de la crainte voisine du respect, ils vont jusques aux confins de la terreur, s'ils ne les franchissent. C'est ce qu'on voit presque partout en dehors de la civilisation, européenne, et ce dont souvent cette civilisation elle-même a offert le spectacle dans son propre sein. Ces exécrables sacrifices, chez les Aztèques, n'étaient donc pas seulement conformes à une
croyance religieuse sincère au surplus, tout le fait supposer, chez les princes et prêtres ; les uns et les autres, en outre, les jugeaient utiles au maintien ou à raffermissement de leur pouvoir.
Est-ce l'ambition seulement ou seulement le fanatisme religieux qui inspira l'infâme guet-apens de la Saint-Barthélémy? Ce ne fut ni l'un ni l'autre isolément ; ce fut l'un et l'autre. Catherine de Médicis et les personnes qui, sous elle et avec elle, conseillèrent le massacre des huguenots craignaient que ceux-ci, guidés par un chef aussi éminent et aussi respecté que l'amiral Coligny, ne prissent l'ascendant à la cour du jeune roi. Voilà le motif humain; mais à côté il y avait un autre ressort tout aussi actif et énergique, le fanatisme religieux, le désir d'exterminer l'hérésie, désir qu'on sanctifiait du haut de la chaire et que la cour de Rome ne cessait de représenter comme éminemment agréable à Dieu. Dans l'âme de Catherine de Médicis, il pouvait y avoir plus de politique, de cette politique sans foi ni loi, et jouant avec le meurtre, qui distinguait alors l'école italienne. Chez tels de ses complices il y avait plus de fanatisme religieux. L'attentat fut le produit de ces deux forces, l'effet complexe de ces deux coupables passions. Une croyance aveugle et impitoyable et une ambition à outrance étaient de même simultanément les mobiles qui faisaient couler le sang humain sur les autels des Aztèques.
Un fait qui surprend au premier abord, c'est que, à mesure que l'empire aztèque s'agrandit et que sa
civilisation parut se perfectionner, les sacrifices humains s'y multiplièrent. On pourrait remarquer chez les Romains et chez les chrétiens des contradictions du même genre. Les jeux sanglants du Cirque, les combats de gladiateurs acquirent leur plus grand développement sous les empereurs, alors que les mœurs étaient fort adoucies en comparaison du temps de la république. Pareillement parmi les chrétiens , alors que les barbares étaient de nouveaux convertis, et pendant les siècles qui suivirent immédiatement, la mansuétude de la religion fut plus marquée en général qu'à une époque de civilisation et de raffinement, comme étaient les temps de François l" et de Charles-Quint, de Henri VIII et de Philippe II. Aux sixième et septième siècles, quoique la doctrine du Compdle inlrarc eût été mise en honneur par saint Augustin et fût devenue par lui une sorte de dogme, le souverain pontife, chef de la hiérarchie, eût réprouvé l'extermination systématique et générale que cependant la papauté recommanda de toutes ses forces et fit accomplir autant qu'elle le put par les rois et par les parlements contre les vaudoiSa les albigeois, les luthériens et les calvinistes, six, huit et neuf cents ans plus tard. Et sans remonter aussi loin dans l'histoire, en restant dans l'enceinte étroite des événements presque contemporains, les massacres des prisons en septembre 1792, les exécutions de la Terreur, les boucheries du tribunal révolutionnaire , les horreurs accumulées sous les auspices de monstres tels que Carrier et acceptées par l'opinion puhliquedu moment;
Paris, la ville la plus policée du monde, courbée sous la dictature de Fouquier-Tainville; Marat, l'affreux Marat, devenu l'idole d'un public nombreux, et obtenant, après que justice eût été faite de ce monstre par le poignard de Charlotte Corday, les honneurs de l'apothéose, ne sont-ce pas des faits qui ont suivi immédiatement le règne de Louis XV oii la société affectait de plus en plus les allures de la bienveillance universelle, et celui de Louis XVI où les idées humanitaires avaient fait explosion et semblaient à la veille d'obtenir un empire incontesté?
Ainsi, en tous lieux et chez tous les peuples, les événements ont de ces affligeants retours et présentent de ces contradictions tristes et humiliantes qui, j'ai à cœur de le dire, ne renversent pas la théorie du progrès, mais qui portent en eux des avertissements solennels. Il y faut voir, en effet, le rappel de tout ce qu'il y a de faiblesse dans la nature humaine, à côté des magnifiques attributs dont nous aurions lieu de nous enorgueillir. Il faut y reconnaître de terribles leçons qui nous disent que toujours un faux pas peut suivre immédiatement nos démarches les plus heureuses et nos actes les plus beaux. Au lieu de nous livrer à l'ivresse du succès quand nous avons réussi, et à Tadmiration de nous-mêmes quand nous avons fait le bien, nous devons ne jamais cesser de nous observer avec une attention sévère et nos regards doivent constamment être fixés sur la boussole qui montre la voie du devoir, celle du bon et du juste.
Quoi qu'il en soit, c'est un fait que jamais il n'y eut tant de sacrifices humains que sous le dernier des Montézuma. Ce prince superstitieux, dominé par les prêtres, ou tourmenté par de sinistres pressentiments dont il croyait conjurer la menace à force de sang répandu sur les autels, ne se lassait pas d'augmenter le nombre des victimes. Les compagnons de Cortez eurent la patience ou le courage de compter les crânes disposés en trophées dans les enceintes de quelques-uns des temples ; ils en trouvèrent une fois 136 000. L'estimation la plus modérée est qu'à l'arrivée des Espagnols, tous les ans 20 OOO personnes étaient immolées. Lors de l'inauguration du grand temple du dieu Huitzilopochtli, à Mexico, en 1486, trente-trois ans avant la conquête, 70 000 victimes, ramassées pendant plusieurs années dans toutes les parties de l'empire, furent égorgées une à une. La boucherie dura plusieurs jours sans relâche ; la procession de ces malheureux occupait quatre milles de long.
Les victimes étaient les criminels, les rebelles; quand une ville avait manqué à sa fidélité envers le souverain, on la taxait à un certain nombre.de personnes, hommes, femmes et enfants. Mais c'était la guerre qui contribuait le plus à alimenter les sacrifices. Dans un entretien avec Cortez, l'empereur, interrogé par le Conquistador sur le motif qu'il pouvait avoir eu de ne pas en finir avec les Tlascaltèques , qui refusaient de reconnaître sa suzeraineté, répondit qu'en cessant la guerre avec eux , on eût été embarrassé pour se procurer
des victimes en nombre suffisant pour honorer les dieux.
Provenant de nations dont les croyances étaient semblables, les victimes subissaient leur sort sans se plaindre. Les populations les regardaient comme des messagers députés vers la Divinité, qui les accueillait favorablement pour avoir souffert en son honneur. Elles les priaient de se charger de leurs réclamations près des dieux, de leur rappeler leurs affaires. Chacun leur confiait ses vœux en leur disant : « Puisque tu vas retrouver mon dieu, fais-lui , savoir mes besoins afin qu'il y satisfasse, j» On les parait, on leur faisait des présents avant l'immolation. Dans certains cas, il y avait au temple une fête mêlée de danses auxquelles le captif prenait part, et au moment suprême, on lui recommandait le message le plus important qu'il eût à remplir près des dieux.
Dans les conquêtes des Mexicains, on rencontre de nombreux traits de clémence. Le récit des agrandissements successifs de l'empire aztèque, par Tezozomoc, que M. Ternaux a pubhé en français, montre que ce n'étaient point des vainqueurs impitoyables. Ils donnaient à leur générosité quelquefois des formes étrangement naïves, comme ont pu le faire souvent les barbares envahisseurs de l'empire romain ou les chefs de bandes du moyen âge. En voici un exemple : il s'agit de la conduite de l'empereur Axayacatl, pèredeMontézuma, après l'assaut de la ville de Tlatelolco, envers les vieillards, les femmes et les enfants. Les guerrjprs de Tlatelolco
avaient affecté, pendant le siège, beaucoup d'arrogance.
« Axayacatl et les principaux chefs mexicains, dit Tezozomoc, allèrent alors chercher les vieillards, les femmes et les enfants qui s'étaient cachés au milieu des roseaux, et dont une partie s'était enfoncée dans les marécages jusqu'à la ceinture, quelques-uns même jusqu'au menton, et leur dirent : « Femmes, avant de sortir de l'eau, il faut, pour « nous montrer votre respect, que vous imitiez le « cri des dindons et des autres oiseaux du lac. » Les vieilles femmes se mirent alors à crier comme des dindons, et les jeunes comme les oiseaux que l'on appelle cuachil ou yacatzintli, de sorte Kju'elles firent un tel bruit que l'on eût dit que le marais étaitréellement rempli d oiseaux. Axayacail leur permit ensuite de sortir du lac, et les remit en liberté. »
Voici un autre exemple des ménagements qu'ils observaient envers les vaincus, et des chances de salut qu'ils offraient aux plus braves des prisonniers :
« Il existait au milieu de toutes les places de la ville des constructions circulaires en chaux et en pierres de taille, de la hauteur de huit pieds environ. On y montait par des gradins ; au sommet était une plate-forme ronde comme un disque, et au milieu une pierre ronde scellée, ayant un trou au centre. Après certaines cérémonies, le chef prisonnier montait sur cette plate-forme; on l'attachait par les pieds à la pierre du milieu, an moyen d'une petite corde; on lui donnait une épée,une rondache, et ce.ui qui l'avait pris venait le combattre; s'il
était de nouveau vainqueur, on le regardait comme un homme d'une bravoure à toute épreuve , et il recevait un signe en témoignage de la vaillance qu'il avait montrée. Si le prisonnier remportait la victoire sur son adversaire et sur six autres combattants, de sorte qu'il restât vainqueur de sept en tout, il était délivré, et on lui rendait tout ce qu'il avait perdu pendant la guerre. Il arriva un jour que le souverain d'un Etat nommé Huccicingua (Huexotzingo), combattant avec celui d'une autre ville nommée Tala, le chef de Tula s'avança tellement au milieu des ennemis, que les siens ne purent le rejoindre. Il fit des prouesses admirables; mais les ennemis le chargèrent avec tant de vigueur, qu'ils le prirent et le conduisirent chez eux. Ils célébrèrent leur fêle accoutumée, le placèrent sur la plate-forme, et sept hommes combattirent contre lui. Tous succombèrent l'un après l'autre, quoique le captif fût attaché suivant l'usage. Les habitants de Huexotzingo, ayant vu ce qui s'était passé, pensèrent que, s'ils le mettaient en liberté, cet homme, étant si brave, n'aurait point de repos jusqu'à ce qu'il les eût tous détruits. Ils prirent donc la résolution de le tuer. Celte action leur attira le mépris de toute la contrée ; ils furent regardés comme des gens sans loyauté et des traîtres pour avoir violé, dans la personne de ce seigneur, l'usage établi en faveur de tous les chefs ^ »
A côté des sacrifices humains, on trouve, dans