Collection Ternaux-Conipans, Relation d'un gentilhomme
la religion même des Mexicains, des traits qui annoncent un sentiment profond d'humanité. Le lecteur peut se rappeler ce qui a été dit plus haut de leur conception sur la vie future. Avec cette notion élevée, épurée, de l'autre vie, ces immolations, exécutées sur l3 plus grande échelle au nom de la religion, font un contraste épouvantable. Le bûcher cache au moins la victime dans des flots de fumée. Ici l'offrande était une effusion de sang ; le sang ét.'iit répandu, étalé, on en faisait parade à la face du soleil, sous les regards attentifs d'une foule immense. Conduite par les prêtres processionnellement, à pas lents, au son de la musique et des chants du rituel, la victime gravissait une pyramide qui formait la base du temple, et dont on faisait le tour à chacune des trois ou quatre terrasses qui la partageaient en étages. La pierre du sacrifice était tout en haut, en plein air, entre les deux autels où brûlait nuit et jour le feu sacré, devant le sanctuaire, en forme de tour élancée, qui recelait l'image du dieu. Le peuple, assemblé au loin, contemplait dans un profond silence, sans en perdre aucun détail, cette scène terrible. La victime enfin, après des prières, était étendue sur la pierre fatale. Le sacrificateur, quittant la robe noire flottante dont il était ordinairement vêtu, pour un manteau rouge plus approprié à sa suprême fonction, s'approchait armé du couteau d'itzli, lui ouvrait la poitrine, en retirait
à la suite de Cortez, p. 61 du volume intitulé : Recueil de ^pièces relatives à la conquête du Mexique.
le cœur fumant, frottait de sang les images des dieux, versait le sang autour de lui, ou en faisait, avec de la farine de maïs, une horrible pâtée. Voilà ce qui s'alliait pourtant avec la passion des fleurs et avec les idées les plus pures! voilà ce dont on venait repaître ses yeux cinquante fois par an, après s'être, la veille ou le matin, balancé dans une atmosphère embaumée, au milieu d'une végétation riante, sur les eaux du lac, à bord des chinampas! Diverses circonstances redoublent la stupeur que causent de telles pratiques de la part de ces peuples, et forcent à admettre qu'elles devaient procéder, sans préjudice d'autres mobiles , de la doctrine de l'expiation interprétée par l'effroi : la peur est féroce cent fois plus que le courage. A côté de ces cérémonies de sang, le culte des Aztèques en présentait d'autres d'une candide innocence; on eût dit le doux et tendre Abel honorant le Très-Haut. C'étaient des processions entrecoupées de chants et de danses où les jeunes gens des deux sexes rivalisaient de parure et de beauté, et déployaient une agilité extraordinaire \ Des jeunes filles et des enfants, la tête ceinte de guirlandes de fleurs, la joie et la reconnaissance sur le visage, portaient pieusement des offrandes de fruits, prémices de la saison, et d'énormes épis de maïs, qu'on déposait, en brûlant des parfums, devant les images des dieux. Si des victimes étaient immolées alors, c'étaient des oiseaux, particulière-
1. Les Aztèques avaient une grande dextérité pour toutes sortes de tours d'adresse. On en amena à la cour de Castille, où ils firent le ravissement des Espagnols.
ment des cailles. Tel était le caractère du culte des Toltèques, sur la civilisation desquels les Aztèques étaient venus greffer la leur. Quelques-unes des cérémonies des Toltèques étaient ainsi demeurées intactes, sans que la main violente de leurs successeurs y mît son empreinte; elles restaient comme une protestation des meilleurs instincts de la nature humaine contre celles qu'avait combinées la farouche imagination des Aztèques.
Ces inventions d'un mysticisme afîreux étaient arrangées avec beaucoup de pompe et d'art. Chacun de ces sacrifices sanglants formait un drame qui représentait quelqu'une des aventures du dieu auquel il était consacré, et d'oii ressortait une moralité. Dans le nombre on pourrait signaler des solennités dont, à coup sûr, le spectacle révolterait les hommes de notre siècle, à cause de la tragédie qui les terminait, mais dont il est impossible de lire la description sans en admirer la majesté, le sens profond et, je ne puis trouver d'autre expression, l'élégance. Telle était celle du feu nouveau; telle, mieux encore, la fête du dieu Tezcatlipoca, générateur de l'univers, âme du monde.
D'après la cosmogonie des Aztèques, le monde avait éprouvé quatre catastrophes où tout avait péri. Ils en attendaient une cinquième au terme d'un de leurs cycles de cinquante-deux ans, oii tout devait de même disparaître, jusqu'au soleil qui devait être eîlacé des cieux. A l'achèvement du cycle qui, de m.}me que la fin de l'année, concordait à peu près avec le solstice d'hiver, ils célébraient une fête com-
mémorative de la fin et du renouvellement qu'avait quatre fois subis le monde, et destinée à conjurer le cinquième cataclysme dont le genre humain, la terre et les astres eux-mêmes, sans excepter celui qui sert de centre à l'univers, étaient menacés par un cruel arrêt des dieux. A cette fin, les cinq jours par lesquels se fermait l'année étaient consacrés à des manifestations de désespoir. On détruisait les petites images des dieux, qui ornaient les maisons et les protégeaient, comme les dieux lares des anciens. On laissait mourir les feux sacrés qui brillaient sur la pyramide de chaque teocalU (temple) ; on cessait d'allumer le foyer domestique; on brisait ses meubles, on déchirait ses vêtements. Tout prenait l'aspect de la désolation pour la venue des mauvais génies qui projetaient de descendre sur la terre.
Le soir du cinquième jour, les prêtres, emportant les ornements de leurs dieux, s'en allaient en procession jusqu'à une montagne éloignée de deux lieues, menant avec eux la plus noble victime qu'ils pussent trouver parmi les captifs. Sur le sommet, on attendait en silence le moment où la constellation des Pléiades, qui jouait un rôle dans la cosmogonie des Aztèques , s'approchait du zénith ; c'est à cet instant qu'on sacrifiait la victime. On enflammait, par frottement, des bois placés sur sa poitrine béante; c'était le feu nouveau dont aussitôt on communiquait la flamme à un bûcher funèbre sur lequel la victime était consumée. Dès que le bûcher embrasé flamboyait au loin, des cris d'allégresse s'élevaient vers le ciel, des collines du
voisinage, des sommets des temples, des terrasses des maisons, où toute la nation réunie, debout, les regards tournés dans la direction de la montagne, attendait avec anxiété l'apparition de ce signal de salut. Du bûcher sacré, des courriers partaient à toute vitesse, tenant des torches ardentes pour distribuer le feu nouveau qui, sur leurs pas, aussitôt éclatait de toutes parts sur les autels et dans les maisons. Peu d'heures après, le soleil se levant sur l'horizon annonçait aux hommes que les dieux les prenaient en pitié, et que, pour la durée d'un cycle encore, le genre humain était à l'abri de la destruction; mais, pour se racheter pendant le cycle d'après, il fallait que les peuples, durant les cinquantedeux ans qui leur étaient accordés, demeurassent fidèles à la loi venue des dieux. Les jours intercalaires qui suivaient, au nombre de douze ou treize, étaient consacrés à des fêtes. On réparait les maisons, on remontait les ménages en ustensiles, on se faisait de nouveaux vêtements, et on rendait grâce au ciel.
La fête du dieu Tezcatlipoca était d'un caractère différent. La mythologie aztèque le figurait sous les traits d'un homme à l'éternelle jeunesse, d'une beauté accomplie. Une année d'avance, on choisissait parmi les captifs celui qui était le plus beau, en prenant garde qu'il n'eût aucune tache sur le corps. De ce jour, le dieu était personnifié en lui, et des prêtres attachés à sa personne s'appliquaient à le façonner, afin qu'il eût une tenue pleine de dignité et de grâce. On l'habillait avec élégance et splendeur.
Il vivait au milieu des fleurs, et les parfums les plus exquis brûlaient à son approche. Lorsqu'il sortait, il avait à son service des pages ornés avec une royale magnificence. Il allait et venait en toute liberté, s'arrêtant dans les rues ou sur les places publiques pour jouer, d'un instrument qu'il portait, quelque mélodie qui lui plaisait, et alors la foule se prosternait devant lui comme devant le Grand-Esprit de qui tous les êtres tiennent le souffle vital. Il menait cette existence de faste et d'enivrement jusqu'à ce qu'on ne fût plus qu'à un mois du jour fatal. Ace moment, on lui amenait quatre vierges d'une rare beauté, qui, une fois à lui, n'étaient plus désignées que par les noms des quatre principales déesses. Il passait ainsi son dernier mois dans la volupté, menant avec lui ses célestes épouses dans de somptueux banquets chez les premiers personnages de l'État, qui se disputaient l'honneur de le recevoir et de lui rendre les hommages dus au dieu lui-même.
Cependant le jour du sacrifice arrivait ; l'appareil des délices s'évanouissait subitement autour de lui. Il disait adieu à ses belles compagnes, et une des barques d'apparat de l'empereur le conduisait sur la rive du lac, à une lieue de la ville, au pied de la pyramide consacrée au dieu dont il avait été l'image. La population de la capitale et des environs était rangée tout autour. Il gravissait lentement en tournant, selon l'usage, les étages du teocalli, et faisait plusieurs stations à chacune desquelles il se dépouillait de quelqu'un de ses brillants insignes,jetait quelques-unes des fleurs dont sa personne était or-
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née, ou brisait l'un des instruments sur lesquels il s'était fait entendre. Au sommet de la pyramide, il était reçu par six prêtres, tous, un seul excepté, vêtus de noir, avec leurs longs cheveux épars. Le sacrifice se consommait, et le cœur de la victime, présenté d'abord au soleil, était mis aux pieds de la statue du dieu. Puis les prêtres, s'adressant à la foule, tiraient de ce drame ensanglanté de solennels enseignements, disant que c'était l'emblème de la destinée de l'homme, auquel tout semble sourire au début de la vie, et qui souvent termine sa carrière dans le deuil ou par un désastre, et répétant à leur auditoire cet adage consacré en tout lieu par la sagesse des nations, et cependant toujours prompt à s'effacer de la mémoire des hommes, que la prospérité la plus éclatante touche souvent à la plus sombre adversité.