‹ Le Mexique ancien et moderneChapitre 26 sur 92 · De 1481 à · texte numérisé non relu

De 1481 à

prise de Malaga, le roi Ferdinand fit onze mille esclaves. On délibéra si l'on n'égorgerait pas ces infortunés ; il fallut les instances de la reine Isabelle pour leur sauver la vie. Voilà les enseignements que Gortez et ses compagnons avaient rapportés de leur pays.

L'atmosphère qu'on respirait alors en Espagne était tellement celle d'une foi fervente dans ses manifestations extérieures, mais implacable envers les infidèles, que les étrangers eux-mêmes, lorsqu'ils y avaient vécu quelque temps, en venaient à partager la commune passion contre les noncroyants. On en a un remarquable exemple dans Christophe Colomb, qui était d'une nature bienveillante, et au-dessus de beaucoup des préjugés de son époque. Lorsque Christophe Colomb est devenu Espagnol et qu'il a eu un contact prolongé avec les hommes et les choses de sa nouvelle patrie, le prosélytisme bouillant que nous avons remarqué chez Fernand Gortez s'empare de lui. Il est mystique, il est intolérant, il est cruel.

Tant qu'il est à Lisbonne, sollicitant un vaisseau du roi de Portugal, et dans les premiers temps de son séjour en Espagne, c'est de la science qu'il s'inspire; c'est à ses recherches scientifiques qu'il attribue l'idée dont il poursuit l'exécution, qu'on doit trouver de vasles terres en naviguant dans la direction de l'Occident. Le savant Toscanelli est son oracle, à cause de son savoir même. Pendant son premier voyage, le plus critique et le plus solennel de tous, c'est cette impulsion qui est manifeste chez

248 LE MP]XIQUE

lui. Plus tard, il va jusqu'à répudier tout mobile sorti de la science profane; c'est au Saint-Esprit qu'il fait remonter l'inspiration à laquelle il a obéi. 11 pense aux lieux saints, à Jérusalem qui gémit sous les infidèles; il roule dans sa tête des plans de croisade. « La raison, dit-il, la science malhéma- « tique et les cartes de géographie ne m'ont servi a de rien. » A son gré, dans ce qu'il a fait, a il ne « s'est rien passé que ce que le prophète Isaïe avait <x prédit ; avant la fin du monde, les prophéties saa crées doivent recevoir leur accomplissement; « l'Évangile doit être prêché sur la terre entière, et « la cité sainte doit être restituée à l'Église. » Avant l'époque où il traçait ces lignes, qui ne sont antérieures à sa mort que d'une année, au moment de partir pour un de ses voyages, il écrit aux rois catholiques que son but est de se procurer de l'or, alin d'avoir le moyen de racheter beaucoup d'âmes du purgatoire. Dès son retour du premier voyage, il mande au pape que son objet est d'organiser une grande expédition, nouvelle et défîmtive croisade, qui affranchirait le saint sépulcre du joug des infidèles, et il s'engage à prendre sur les profits qu'il -attend de ses entreprises , de quoi entretenir à cet effet pendant sept ans 50 000 fantassins et 5000 cavaliers. Il a déjà calculé que dans trois ans il aura tout l'or néce.-saire à ce grand armement. Une autre fois, quand il a débarqué vers l'embouchure de rOrénoque, ce qu'il se flatte d'avoir découvert, c'est le site du paradis terrestre. La Bible, l'Évangile, les prophéties sacrées, le triomphe de la foi catho-

lique sur toute la surface de la terre mettent en fermentation sa grande intelligence.

Voilà pour le mysticisme de Colomb.

Voyons pour l'intolérance.

Les Indiens ayant été trouvés plongés dans les ténèbres du paganisme, il n'y avait pas de mal à les réduire en esclavage et à les envoyer en cet état dans la Péninsule. C'était pour leur bien, car une fois au milieu des Espagnols, ils ne pouvaient manquer de devenir bons chrétiens. Si on les privait de la liberté, on leur donnait de plus grands biens en échange : la doctrine de l'Évangile et la vraie foi. C'est en se payant de ces sophismes, tirés d'une théologie faussée et corrompue, que Christophe Colomb, cœur foncièrement humain, expédiait des cargaisons d'Indiens à Cadix ou à Se ville. A plus forte raison les contraignait-il au travail forcé des mines d'or, en se disant que c'était pour se procurer les richesses avec lesquelles on devait faire la campagne qui délivrerait le tombeau du Christ. La bienveillance de la reine Isabelle fit cesser le trafic des esclaves transportés de Saint-Domingue et des autres îles en Espagne ; mais seule, la destruction de cette race malheureuse mit fin à sa servitude dans les mines d'or.

Chez Colomb, l'intolérance se révéla autrement que par l'asservissement des Indiens ou par le travail des mines d'or auquel on les enchaînait sans pitié. Il en faisait volontiers profession ouverte à toute occasion. Dans une de ses premières lettres aux deux souverains cathohques, Ferdinand et Isa-

belle, lorsqu'il leur expose ses vues sur le gouvernement des pays qu'il vient de découvrir, il leur dit expressément qu'il faut fermer ces contrées à quiconque n'est pas vrai croyant. « Je prétends, dit-il, que Vos Altesses ne doivent jamais souffrir qu'aucun étranger, s'il n'est pas catholique et bon chrétien, s'établisse dans ce pays qui n'a été découvert que pour la gloire et l'agrandissement de la chrétienté. »

Il est à remarquer qu'à ce même moment, le flambeau de la foi semblait plutôt s'éclipser dans la majeure partie de l'Europe. Les abus qui s'étaient incorporés dans la hiérarchie catholique et les vices dont la cour de Rome offrait le trop éclatant tableau détachaient du saint-siége ce qu'il y avait de plus éclairé dans la population européenne, même en Italie, et en séparaient l'élite intellectuelle et morale en France, en Allemagne et en Angleterre. Mais le fanatisme ne s'éteignait pas ; au contraire, il redoublait de fureur. Des souverains pontifes qui n'avaient qu'à abaisser leur regard sur leur poitrine pour y apercevoir la croix, emblème de la patience, de la résignation, de la douceur, de, l'esprit de paix et de charité, se livraient à des emportements impies, et ordonnaient des exterminations qui auraient dépassé les sacrifices humains offerts aux idoles mexicaines, s'ils eussent trouvé des exécuteurs dont la rage sanguinaire répondît à leur pensée. On organisait dans toute l'Europe un système de persécutions religieuses qui était une révolte contre le sentiment chrétien. La France elle-même, notre

noble patrie, cédant à des suggestions impies qu'on osait présenter sous le voile de la religion, devait bientôt commettre un des plus grands crimes que le fanatisme ait conseillés et accomplis, le massacre de la Saint-Barthélémy S et la papauté d'alors, dans son égarement, devait exalter ce forfait comme une action religieuse, comme une œuvre de piété.

En montrant ainsi comment le caractère religieux de la conquête, et particulièrement le fanatisme qui s'y déploya, s'expliquent par l'esprit dont l'Espagne d'alors était animée, je n'ai pas entendu justifier en quoi que ce fût l'intolérance. J'ai seulement eu l'intention de montrer un enchaînement de causes et d'effets. Malgré ses excès en ce genre, Cortez est inscrit au nombre des grands hommes, parce que l'histoire doit avoir de l'indulgence, la nature humaine en a besoin; mais il serait bien plus grand s'il eût été moins intolérant. De la source où il avait puisé cette passion est sorti un courant empoisonné pour la Péninsule elle-même. C'est par là qu'ont été paralysées les plus nobles facultés de la nation espagnole et que s'est développée en elle une maladie de consomption dont elle a failli périr.

Il est aisé de se rendre compte de ce que renfermait de funeste le système importé par les Espagnols en Amérique, à l'aide de la comparaison qui s'offre naturellement à l'esprit, du Mexique et des colonies espagnoles en général, avec une co-

1 . De la prise de Mexico à la Saint-Barthélémy il y a cinquante et un ans. Le premier événement est de 15'21, le second de lô'rl.

lonie voisine, celle que fondèrent les puritains, plus au nord sur le même continent. Tout juste un siècle après la conquête du Mexique par Cortez, des pèlerins quittaient les rivages, pour eux inhospitaliers, de l'Europe, et allaient chercher dans le nouveau monde un asile pour leurs croyances persécutées, comme si le sentiment religieux avait dû être presque de toutes parts un des mobiles principaux de la colonisation du continent livré par Colomb à l'Europe. C'étaient les puritains que le hasard de la navigation jeta sur le sol du Massachusetts, au mouillage de Plymouth. Ils étaient en dehors de la hiérarchie catholique ; mais ils n'en formaient pas moins un rameau de la chrétienté, et ce n'était pas celui auquel était réservé le moins magnifique avenir.

Ces hommes si estimables par leurs qualités privées, si admirables par leur conviction religieuse et leur héroïque fermeté, par les mains desquels la civihsation chrétienne devait être acclimatée dans de vastes contrées à peine peuplées de petites tribus sauvages , étaient avant tout animés du désir de pratiquer leurs croyances. La Nouvelle- Angleterre*, où ils se fixèrent, fut un établissement religieux ; il le fut bien plus que le Mexique ou le Pérou, puisqu'à l'origine l'exercice des droits

1. Le nom de la Nouvelle-Angleterre est réservé encore aujourd'hui au groupe des six États peuplés principalement de la descendance des puritains ; ce sont le Massachusetts , le Connpcticut, le Rhode-Island , le New-Hampshire, le Vermont et le Maine.

civils y était inséparable d'une forme particulière de la croyance. Les deux pouvoirs temporel et spirituel y furent d'abord confondus, combinaison qui est justement considérée comme engendrant nécessairement le despotisme, et qui en effet aboutit pour un moment à la tyrannie parmi ce généreux essaim de la race anglo-saxonne. Mais bientôt, par l'effet du génie particulier de cette race ou par la vertu propre de ces familles d*élite, qui avaient achevé de s'épurer en passant par le creuset de l'adversité, la Nouvelle-Angleterre adopta de meilleurs errements. Les deux pouvoirs y furent séparés, et elle offrit le double épanouissement de la liberté civile et de la liberté des cultes, sans préjudice de la liberté politique qui était destinée à s'y déployer sur des proportions jusqu'alors inconnues dans le monde.

Dans les conditions qu'elle s'était choisies, et qu'elle a su non-seulement perpétuer, mais développer, la race anglo-saxonne s'est trouvée presque aussitôt posséder des éléments de vitalité et d'expansion qui ont manqué aux autres Européens établis dans le nouveau monde, et particulièrement à la race espagnole. Le ressort de la liberté civile, de la liberté religieuse et de la liberté politique a suppléé, pour la population de la Nouvelle-Angleterre, à la pauvreté du terroir sur lequel elle s'était établie. Elle s'est accrue successivement en nombre, en valeur personnelle et en richesse; elle a peuplé et fertilisé des espaces indéfinis, meilleurs que ceux sur lesquels d'abord elle était descendue, et a ac-

quis dans le nouvel hémisphère une prépondérance qui éclate à tous les regards.

Le culte invariablemenifc maintenu de la liberté civile, religieuse et politique est le caractère distinctif de la Nouvelle-Angleterre, par rapport aux colonies fondées par l'Espagne en Amérique. C'est, sans aucun doute, l'explication et l'origine du revirement complet qui s'est opéré dans la balance politique du nouveau monde au dix-neuvième siècle, où le groupe des nations américaines et de fondation espagnole a été complètement éclipsé par les États-Unis.

Page 1