‹ Le Mexique ancien et moderneChapitre 25 sur 92 · L'aventure de Montaiio a été démentie · texte numérisé non relu

L'aventure de Montaiio a été démentie

plus que l'ami d"Éiiée ou que le fils de Menœtius : iï commande radmiration par l'ardeur et l'énergie de son courage; il est touchant par l'affection qu'il inspire et par celle qu'il rend. Après l'assaut où les Espagnols unt été rudement repoussés par Guatimozin, quand il part de son campement pour aller chercher des nouvelles de Cortez, que les Aztèques se sont vantés d'avoir tué, et que seul, sur un cheval épuisé par une longue journée de combat, il traverse une vaste plaine couverte d'ennemis impitoyables, le lecteur le suit avec autant d'intérêt que Tancrède et Renaud peuvent en exciter dans les moments les plus palpitants, et qu'en éveille le jeune Pallas à l'instant suprême. Christoval de 01id,plus tard cependant félon, Velasquez de Léon , Avila, Quinones, Andres de Tapia, Escalante, sont assurément comparables à Idoménée, à Philoctète, à Mérion, à Ménélas, à Antilope, à Mnesthée. Thersite^ lâche au combat, plus lâche par la diffamation qu'il répand sur les héros, se retrouve à peu près dans les conspirateurs qui complotent d'attenter à la vie du général, ou dans ces amis de Yelasquez ou de Narvaez qui , chargés de butin , veulent retourner à Cuba sans que l'entreprise ait été consommée. Le bon père Olmedo, prêtre rempli d'une foi éclairée et d'une charité inaltérable, qui tempère le prosélytisme ardent des Espagnols et retient Cortez, sur ce seul point impatient, est une physionomie bien autrement belle et pieuse que l'inanimé Calchas. Et qui voudrait changer le vigilant pilote Alaminos pour Palinure l'endormi? Le général de l'armée,

Cortez, unit la majesté inflexible du grand Âgamemnon et toutes les qualités de commandement qui distinguent le roi des rois, à l'irrésistible impétuosité d'Achille et à l'habileté d'Ulysse, inépuisable en expédients et en artifices.

Parmi les Indiens auxiliaires, on distingue le prince de Tezcuco, Ixtlilxochilt , jeune homme emporté, d'une bouillante fidélité à ses nouveaux amis, qui souvent interpellé comme un traître par les Aztèques, répond à l'accusation par des traits multipliés d'un courage brillant ; et le jeune Xicotencatl, de Tlascala, héros plus complet, qui est tiraillé sans cesse entre sa haine pour les Aztèques et le soupçon que les hommes blancs viennent asservir tous les indigènes sans exception. Ce sont deux types originaux qui contrastent vivement. Quelle différence aussi entre leurs deux fins ! L'un devient cacique de Tezcuco ; l'autre périt sur une potence comme un déserteur, pour avoir, pendant le siège de Tenochtitlan, quitté les rangs des Espagnols et s'être dirigé, dégoûté d'eux, vers les montagnes : exemple terrible que Cortez crut devoir donner aux récents vassaux de son souverain, afin qu'ils sentissent l'étendue de leurs devoirs et la vigueur de la main sous laquelle ils s'étaient rangés. Un autre des chefs tlascaltèques, le vieux Magiscalzin, par sa prudence et sa loyauté, et par les éclairs d'énergie qui lui reviennent dans une circonstance critique, lorsque l'éloquence des ambassadeurs aztèques a presque déterminé le sénat de Tlascala à abandonner Cortez, alors fugitif, ressemble au sage Nestor, fidèle

aux dieux , quand , à la vue des Grecs qui plient et d'Hector qui s'apprête à embraser la flotte, 'il redemande ses javelots. C'est le même qui argumente avec Cortez, comme l'eût pu faire le roi de Pylos, sur le caractère de la religion de fSes pères.

j Du côté des Mexicains, les traits des personnages ne sont pas moins fortement prononcés. La noble figure d'Hector ne fait point pâlir celle de Guatimozin, et on aimerait autant être dans une ville défendue par ce dernier que sous l'égide du lils de Priam. A vingt-cinq ans, ce prince, le dernier des empereurs aztèques, se montre admirable par son activité et son esprit de ressources. D'une bravoure à toute épreuve, il est en même temps familier avec les ruses de la guerre. Dans ses désastres, on le voit sublime de résignation ; il demeure roi sur le brasier où Cortez, cédant à l'avidité de ses compagnons, le fait placer pour qu'il déclare, dans la torture, où il a caché ses trésors, qu'il n'a point cachés, hélas ! car il ne lui reste rien. Il meurt en roi, quand le Conquistador, trompé par de fausses dénonciations pendant sa pénible campagne dans l'isthme de Honduras, lui arrache la vie. Le frère de Montézuma, Cuitlahuac, intrépide soldat, intelligent capitaine et patriote ardent, est un type plus séduisant qu'Agénor ou même qu'Énée. Parmi les autres chefs troyens, il n'est personne qui soit plus beau que la cacique de Tezcuco, Cacamatzin, quand il reçoit avec une généreuse indignation l'ordre envoyé par Montézuma d'obéir aux Espagnols. Et dans les rangs des Aztè-

ques, il n'y eut pas de Paris qui lâcha pied indignement ; chacun y sut mourir.

Montézuma lui-même, l'infortuné Montézuma, n'est pas une figure ordinaire. Généreux jusqu'à la prodigalité, royalement affable, il est aussi d'un esprit cultivé et fin. Dans sa jeunesse, il s'était montré intrépide à la guerre, et appartenait à l'ordre des Quachictin, qui étaient les braves des braves; mais, par degrés, il était tombé dans une bigoterie imbécile. Il crut que les signes astrologiques et les antiques prédictions du pays lui commandaient de se soumettre aux Espagnols. Par une inconcevable contradiction, qui révèle beaucoup de faiblesse d'âme, la superstition religieuse efl'aça en lui, vis-à-vis de ces étrangers audacieux, le sentiment du patriotisme, quoique Cortez se présentât avec l'intention avouée d'anéantir la religion mexicaine. Vainement à l'amour de la patrie se joignit, pour le solliciter, le sentiment de l'ambition, la passion du pouvoir qui dévore quiconque en a goûté; il ne sut trouver contre les envahisseurs que des supercheries qui rappellent les Grecs du Bas- Empire. M. Prescott l'a comparé quelque part à Louis XIV, et c'est souverainement injuste pour ce dernier. Si, de même que Montézuma, Louis XIV eut un luxe excessif qui lui fit obérer les populations ; si, ainsi que le prince mexicain, il se laissa dominer par des idées fausses et funestes, qu'on lui présentait sous le masque de la religion, et s'il commit la faute impardonnable, et à jamais fatale à notre pays, de révoquer l'édit de Nantes, il n'en

3st pas moins vrai que jamais, dans sa vieillesse malheureuse comme dans sa riante jeunesse, il ne ;essa de sentir qu'il était le représentant d'une nationalité puissante et fière, et il en conserva la dignité. La veille de la journée de Denain, oii devait 36 jouer la fortune de la France, ses paroles à l'audacieux Villars sont sublimes. Jamais on ne lui eût, lui vivant, mis des fers. Quelque bien doués qu'ils soient d'ailleurs, les caractères indécis font une triste figure, lorsque la destinée les appelle à remplir les grands rôles de l'histoire. Tel était Montézuma, tel ne fut point Louis XIV.

Les femmes même ne font pas défaut à l'épopée de la conquête du Mexique. Ce n'est plus cependant la noble et touchante Andromaque; ce n'est pas davantage la douce et plaintive Iphigénie, ni Hécube aux incomparables douleurs, ni la tendre et inconsolable Didon. Mais c'est encore un intéressant personnage que cette jeune et belle fille des bords du Guazacoalco, issue d'un cacique, qu'une mère dénaturée vend honteusement à des marchands d'esclaves dans son enfance, et qui, cédée par un cacique du Yucatan à Gortez, devient l'interprète, la conseillère affidée et aimante du capitaine. Toujours aux côtés de Gortez, dona Marina, c'est ainsi que l'appellent les Espagnols, ne se borne pas à transmettre ses discours aux Mexicains. Par l'effet de ce don de divination que la femme qui aime possède beaucoup plus que l'homme, elle lui donne, dans les situations les plus difficiles, de salutaires avertissements. Par elle, Gortez devine les espions qui

ont été dépêchés par Xicotencatl pour endormir sa vigilance, et qu'à la suite de sa découverte il renvoie à leur général, le poing coupé. Par elle de même, dans la ville sacerdotale et commerçante de Cholula, il est mis au courant de la conspiration] où l'on espère exterminer d'un coup la petite ar- i mée castillane. Marina produisait une grande impression sur les indigènes. « Belle , dit Camargo , l'historien de Tlascala, comme une déesse, elle semblait aux Mexicains un être supérieur à eux-mêmes, quelque chose au delà de la nature humaine. » Sa liaison avec Cortez, qui n'était ignorée de personne, fit qu'ils le nommèrent d'après elle : le nom sous lequel les indigènes la désignaient étant Malinche, Cortez ne fut plus appelé que Malintzin. L'entrevue et la réconciliation de Marina avec sa mère, que le plus étrange des hasards place sur le chemin de Cortez pendant l'expédition de Honduras, ressemble à une page qu'on aurait coupée dans un roman.

Si l'on voulait comparer les efforts matériels que rapportent VIliacle et YÉnéide à ceux de la conquête du Mexique, la supériorité encore serait tout entière du côté de ce dernier drame. La mêlée de la Noche Triste a plus de grandeur et d'horreur que l'attaque de la muraille dont se sont entourés les Grecs. Qu'est-ce qtie celte muraille elle-même auprès de celles dont se sont fortifiés les gens de Tlascala contre les Aztèques, ou en comparaison des retranchements dont se couvre Cortez pendant le siège? Qu'est-ce que l'attaque des vaisseaux par Hector auprès des furieux assauts que livrent les

Aztèques au palais d'Axayacatl, occupé par les Espagnols, avant la Noche Triste? Que signifie la difficulté d'ériger en ais de sapin la masse caverneuse du cheval fatal à Ilion, proposé par l'artificieux Epeus, auprès de la construction de treize navires de guerre dans les forêts de Tlascala, par les soins du praticien Martin Lopez, et du transport de cette armada, pièce par pièce, à dos d'homme, à travers des montagnes escarpées, pendant vingt lieues, jusqu'aux bords du lac au milieu des eaux duquel était située la capitale des Aztèques?

Le merveilleux proprement dit, l'intervention du ciel, l'historien ou le poëte n'ont pas à l'imaginer pour la conquête du Mexique ; les acteurs du drame leur en ont épargné la peine. Du côté de Cortez, ces hommes éprouvés par les combats , qui ont guerroyé, les uns en Italie contre les Français, les autres sur les mers contre les Turcs, croient apercevoir saint Jacques, l'apôtre vénéré, qui tire l'épée pour eux, monté sur un cheval blanc, et la Vierge qui les encourage. Ils l'ont vu, de leurs yeux vu ; l'un d'eux, Bernai Diaz, l'affirme. Gortez lui-même demeure persuadé que son patron saint Pierre a pris les traits et l'habit d'un guerrier de Tlascala pour venir lui sauver la vie. Pour les Espagnols, les divinités mexicaines sont des transfigurations de Satan, qui entasse contre eux des maléfices, auquel le paradis répond, comme de droit naturel, par des miracles. Du côté des Mexicains, à l'origine les cavaliers sont pris pour des êtres à part, l'homme et la bête ne forment qu'un; c'est la fable des cen-

taures prise au sérieux. Les hommes blancs par eux-mêmes ont quelque chose de divin; c'est attesté par le nom de dieux blancs 'que les Mexicains leur décernent. Une autre forme du merveilleux qu'on trouve dans tous les poèmes épiques, celle des présages funestes, se représente de même ici. Des phénomènes qui révèlent le courroux des dieux éclatent de toutes parts. Une comète étincelante apparaît; les eaux du lac se gonflent et envahissent subitement Mexico, sans qu'une tempête ait agile l'atmosphère, sans qu'un tremblement de terre ait ébranlé le plateau d'Anahuac sur ses bases massives; un vaste incendie désole la capitale; on entend dans les airs des voix sourdes et lugubres qui annoncent des calamités, et la princesse Papantzin, sœur de l'empereur, morte depuis quatre jours, sort du tombeau pour lui dire qu'une catastrophe est imminente. Quoi de plus merveilleux enfin que la tradition concernant le dieu Quetzalcoatl, au teint blanc et au visage barbu, qui devait débarquer un jour en venant de l'est, ou envoyer ses descendants pour régner à sa place, tradition qui semblait indiquer si clairement Cortez, et dont celui-ci tira un parti si grand !

Parmi les motifs qui autorisent les poètes à mêler le ciel d'une manière active et directe aux événements de la terre, et à donner, pour ainsi dire, un corps à leurs fictions, à ce point que le commun des hommes prenne leurs récits au pied de la lettre, on peut en signaler deux principaux : l'un est l'extrême difficulté vaincue qui parait ne pou-

voir s'expliquer que par une action surhumaine; l'autre est le concours de circonstances accidentelles, au nombre desquelles cependant il n'est pas défendu de compter le génie , qui amènent des solutions contraires à toute probabilité.- Lorsque des faits historiques présentent profondément l'un ou l'autre de ces caractères, il suffit de les regarder ou de les montrer à travers le prisme de l'imagination pour y voir ou y faire apercevoir le merveilleux. Or, il n'y a pas autre chose dans la conquête du Mexique, d'un bout à l'autre, du débarquement de Cortez à la prise de Mexico. Ce sont à chaque instant d'incroyables obstacles, surmontés à force d'intelligence, d'audace et d'énergie, ou des combinaisons fortuites qui renversent toutes les chances. Les Espagnols, — je devrais dire la Péninsule tout entière, car qui voudrait en séparer, quand il s'agit d'héroïsme, la patrie de Vasco de Gama et d'Albuquerque? — étaient à ce moment la grande nation de l'Europe et du monde, et il semblait que le ciel se plût à leur prêter assistance.

Peut-être, parvenu ici, le lecteur trouvera-t-il moins étrange ce que j'ai avancé en commençant, que le caractère principal de la conquête lui est venu de la religion, du prosélytisme religieux. De nos jours, c'est l'amour de la gloire ou l'enthousiasme pour la liberté qui portent les hommes aux grandes actions. Il y a trois siècles, parmi les Espagnols la passion dominante était celle de la propagation de la foi. Il fallait un mobile aussi puissant que le sentiment religieux militant, pour que,

même avec des instruments tels que le génie et le bras de Cortez, de pareils prodiges fussent accomplis. Ceux qui prétendraient que la soif de l'or a pu inspirer tant d'héroïsme et faire exécuter de si grandes choses ne connaîtraient pas la nature humaine et la calomnieraient.

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LE CARACTÈRE RELIGIEUX DE LA CONQUÊTE ET l'eSPRIT

d'intolérance qui l'a caractérisée, expliqués par

l'état des esprits en ESPAGNE.

La foi religieuse , qu'il faut ainsi reconnaître comme un des principaux mobiles de la conquête du Mexique, bien plus, comme la cause première du succès de l'entreprise, et qui s'y montre indissolublement unie à l'esprit d'intolérance, forme, avec cet accompagnement même, un trait commun de la physionomie des Espagnols de ce tempslà, des plus illustres comme du vulgaire. La nation espagnole était imprégnée alors d'un sentiment religieux ardent et exigeant, qui n'empêchait pas, dans le for intérieur des individus, les capitulations de conscience et les transactions dictées par l'intérêt ? ou même, pour l'appeler par son nom, la cupidité, parce que, dans les actes des hommes, l'égoïsme se fait presque toujours sa part. La lutte contre les Maures avait surexcité, on pourrait aussi bien jlire exaspéré parmi les Espagnols le sentiment chré-

tien. Chez cette nation remplie d'honneur et disposée aux idées chevaleresques, les victoires remportées sur les musulmans étaient régulièrement suivies non-seulement de rigueurs, mais d'atrocités. C'est qu'une détestable interprétation de la religion le conseillait ou le commandait ainsi. Lorsque Cortez accomplissait son héroïque entreprise, il n'y avait qu'un petit nombre d'années que Dieu avait rappelé à lui Torquemada, ce grand inquisiteur, de sinistre mémoire, qui à lui seul ^ avait fait brûler l'une après l'autre neuf mille personnes, sans compter les milliers de condamnés qui s'étaient soustraits au supplice par l'exil et que le saint-office avait eu le chagrin de ne brûler qu'en effigie. A l'époque où Cortez conquérait le Mexique, l'inquisition était plus forte que jamais, et maintenait ses maximes impitoyables. Envers la population non chrétienne on portait le droit de la guerre à une limite que jamais des chrétiens n'auraient dû atteindre : à la fin du quinzième siècle, les Espagnols s'étaient cru permis envers les juifs et les mahométans vaincus les excès qui souillaient la gloire militaire, sous les plus rudes généraux de la république romaine, des siècles avant que la doctrine du Christ fût venue changer la discipline des âmes et enseigner aux hommes la bienveillance réciproque. Dans les guerres contre les Maures, on réduisait en esclavage et on vendait les habitants d'une ville entière, quand on ne les mettait pas à mort froidement. A la

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