M. Prescott cite deux fabriques de papier de maguey
pour tempérer les ardeurs de l'été, et pour maintenir les cours d'eau nécessaires à l'arrosement. Inférieurs en cela encore à leurs devanciers, les Espagnols ont porté sur le plateau mexicain cette horreur des arbres qui leur vient peut-être des peuples pasteurs dont ils descendent, et qui a fait du plateau des Castilles la plus nue et la plus triste des plaines. Aujourd'hui le bois manque au Mexique, et il a fallu que le génie de l'homme y suppléât en imaginant, pour extraire l'argent des minerais, une méthode qui, au lieu d'employer le feu, fait intervenir des réactions chimiques où le principal agent est le mercure, et qu'on appelle par ce motif le travail à froid.
Si l'agriculture mexicaine avait de grandes richesses végétales, si en cela elle surpassait de beaucoup les ressources qu'avait pu offrir celle de l'Europe à ses premiers habitants, elle était, quant au bétail au contraire, dans un dénûment extrême. Elle ne possédait aucune bête de somme; le bœuf, le cheval, l'âne et le chameau lui manquaient*. Les anciens Mexicains n'avaient pas même l'alpaca
1. Ce n'est pas à dire que l'Amérique, avant l'arrivée des Européens, fût absolument et complètement dépourvue de la race bovine, comme elle l'était de chevaux. L'Amérique du Nord offre, dans les grandes plaines h l'ouest du Mississipi, et dans les vallées attenantes jusqu'à celle du rio Bravo del Norte, deux espèces de bœuf sauvage ; mais il y a loin de la vallée de Mexico au rio Bravo del Norte, et dans leurs migrations, en venant d'Aztlan, les Aztèques s'étaient tenus probablement fort à l'ouest des régions peuplées de ces quadrupèdes, de sorte qu'ils n'avaient pu les voir ni les prendre avec eux.
qui, au Pérou, servait à transporter de médiocres fardeaux. Le mouton et la chèvre leur étaient également inconnus K II n'est déjà pas facile de se passer de la race ovine, qui, par son lait et ses toisons, indépendamment de sa chair, répond à des besoins nombreux. La chèvre elle-même est dans beaucoup de pays un animal précieux, ne fût-ce que par l'adresse qu'elle a de trouver sa subsistance dans les terrains les plus sauvages et les plus escarpés. Mais la présence de grands animaux, tels que le bœuf, le cheval, le chameau, qui se soumettent aisément à l'homme et lui prêtent commodément le concours d'une force musculaire considérable, est une des conditions du progrès le plus cher aux amis de l'humanité, celui qui élève la condition physique du grand nombre et l'investit de la dignité morale. Là où les bêtes de somme n'existent pas, il faut que l'homme en prenne la place. De là, pour une partie des populations, l'existence servile. Tous les transports donc, dans l'empire aztèque, se faisaient à dos d'homme; les chefs allaient en litière sur les épaules de tamanes (c'était le nom qui désignait les porteurs). A plus forte raison le labourage des champs se faisait tout de main d'homme. C'est ainsi que de nos jours encore en Chine, quand on est hors des vallées des grands
1. Dans les montagnes de la Vieille Californie, il existait des espèces de chèvres et démontons; mais ces animaux, dont on n'a tiré aucun parti, étaient confinés dans une presqu'île que les Aztèques, non plus que leurs prédécesseurs les Tchèques, ne paraissent pas avoir visitée.
fleuves, ou loin des canaux, le transport à dos d'homme est d'usage ordinaire, et la culture du sol se fait principalement par la force des bras humains. Cette situation arriérée a cessé pour le Mexique, depuis la conquête. L'homme n'y est plus l'instrument mécanique du transport. Les mulets pourle grand commerce, les ânes pour l'approvisionnement des villes, et les chevaux pour les voyageurs, l'ont délivré de ce labeur pénible et humiliant. Dans les seuls districts montagneux, l'habitude s'est perpétuée de transporter à dos d'homme de lourdes charges, du bois même*. Les animaux ont plus aisément encore remplacé l'espèce humaine pour le travail des champs.
La nourriture animale, qu'ils ne pouvaient demander aux races bovine ou ovine, leur était fournie par la chasse et par quelques animaux qu'ils avaient domestiqués. Dans le nombre on a signalé une espèce de chien appelée techichi. On sait que les Chinois ont le même usage de manger du chien. Mais la principale ressource des Mexicains en ce genre était le dindon, qu'ils élevaient en trèsgrandes quantités. Ils l'appelaient totolin. Cortez raconte qu'il y en avait plusieurs milliers dans les basses-cours des palais de Montézuma, et Bernai Diaz rapporte qu'on en consacrait chaque jour deux cents à nourrir les bêtes féroces de la ménagerie de l'Empereur, ce qui prouverait deux choses, que la
•1. La charge ordinaire de ces hommes est de trente à quarante kilogrammes.
ménagerie élait très-grande et que le dindon était à fort bas prix. C'est du Mexique qu'on a rapporté à l'Europe ce gallinacé si utile.
Pour transmettre les nouvelles et les ordres, Montézuma avait des relais d'hommes organisés avec une vitesse à peu près égale à celle des mallesposte qui transportaient les dépêches, en France, avant l'ère des chemins de fer. Grâce à ces rapides coureurs, sur sa table somptueuse on servait du poisson qui, la veille, nageait dans le golfe du Mexique ou proche du rivage d'Acapulco, Aujourd'hui que les chevaux abondent au Mexique, et qu'il y a une route carrossable de Mexico à la Vera-Gruz, personne n'oserait se passer pareille fantaisie.
Comme par reconnaissance envers la nature, qui leur avait prodigué les trésors du règne végétal, les Mexicains avaient la passion des fleurs. Dans de splendides jardins, ils rassemblaient celles qui étaient le plus remarquables par leur parfum ou par l'éclat de leurs couleurs. Ils y joignaient les plantes médicinales méthodiquement arrangées, et ceux de leurs arbustes qui se distinguaient par leur floraison ou leur feuillage , l'excellence de leurs fruits ou de leurs graines, et les arbres au port majestueux ou élégant ; ils se plaisaient à distribuer leurs plates-bandes et leurs bosquets sur le penchant des collines où ils les tenaient suspendus. C'est ainsi qu'ils égalaient les célèbres jardins de Sémiramis, rangés par l'antiquité, dontles modernes ont accepté le jugement, au nombre des merveilles
du monde. Ils y conduisaient par des aqueducs des eaux prises au loin, qu'ils épanchaient en cascades, ou dont ils remplissaient de spacieux bassins peuplés de poissons choisis. Des pavillons mystérieux se cachaient sous les feuilles, des statues se dressaient du milieu des fleurs. De même que nous rassemblons les animaux les plus curieux dans nos jardins consacrés à la science, comme le Jardin des Plantes ou le Jardin d'acclimatation de Paris et le Zoological Garden de Londres, ils faisaient concourir le règne animal à l'ornement ou à l'attrait de ces lieux de plaisance. C'étaient les oiseaux au beau plumage, renfermés dans des cages grandes comme des maisons, les animaux sauvages, les bêtes fauves, et même les serpents. C'est là que Bernai Diaz vit pour la première fois le serpent à sonnettes qu'il décrit en disant qu'il a des castagnettes dans la queue. L'Europe, à la même époque, manquait de jardins des plantes ^ Quand on lit les récits de la conquête, on se prend d'admiration pour le jardin du roi Nezahualcoyotl à Tezcotzinco (deux lieues de Tezcuco) ; il était suspendu sur le flanc d'une colline dont on gravissait la pente par cinq cent vingt marches, et que couronnait, par un tour de force de l'hydraulique, un bassin d'où l'eau descendait successivement dans trois autres réservoirs ornés de statues gigantesques. On s'arrête de même à la description des jardins dont Cuitlahuac, frère de
1. Le premier en Europe fut, dit-on, celui de Padoue, fondé en 1445 ; les autres n'ont suivi que d'assez loin cette époque. Venise cependant paraît en avoir eu un plus tôt.
Montézuma et son éphémère successeur, avait embelli sa résidence d'Iztapalapan, et de ceux d'un simple cacique, à Huaxtepec, qui n'avaient pas moins de deux lieues de tour, à ce que dit Cortez dans sa troisième lettre à Charles-Quint. On s'étonne de tout ce que Montézuma lui-même avait accumulé dans le sein de Mexico. Aujourd'hui le voyageur qui, à Chapoltepec, erre à l'ombre des énormes cyprès portant le nom de Montézuma S mais antérieurs à ce prince, et foule avec un recueillement qu'on ne peut secouer ce sol jadis consacré à la sépulture impériale, comprend tout ce que le monarque atzèque avait pu faire, avec l'art de ses jardiniers, dans la plaine qui entoure cette solitaire colline de porphyre, en aidant l'action du soleil de celle de l'eau pure qui sort du rocher. Il trouve raisonnable ce qu'on nomme la folie du jeune vice-roi Galvez, qui, pour jouir du magnifique spectacle étalé tout autour, fit construire au sommet le superbe chûteau réduit déjà à l'état de ruine. Les plus humbles particuliers partageaient le goût des grands pour les fleurs. Lorsque Cortez, peu après son débarquement, fait son entrée dans la ville de Cempoalla, les indigènes viennent au-devant de lui, hommes et femmes, et se mêlent aux soldats ; ils portent des bouquets et des guirlandes de fleurs dont ils ornent le cou du cheval de Cortez, et passent autour desoncasque un chapelet de roses. Une autre curiosité consistait dans les chinam-