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DES DIFFICULTÉS MLITAIRES DE L EXPÉDITION

Il y a lieu de prévoir , dans l'entreprise de la France sur le Mexique, deux sortes de difficultés : les difficultés militaires pour l'occupation et la conservation temporaires des principaux points du pays, et les difficultés politiques, celles que soulèvent partout la présence de troupes étrangères, leur appel à la formation d'un gouvernement nouveau et leur concours pour le soutenir.

Un Français peut le dire sans s'exposer ici à ce qu'on l'accuse d'être aveuglé par son patriotisme : les opérations militaires en elles-mêmes sont d'un succès certain. La qualité des troupes françaises, la supériorité de leur armement, leur bonne organisation administrative, leur discipline, le talent et l'expérience des chefs semblent ne permettre aucun doute sur l'issue des combats qui s'engageront, jusques à la fin de la campagne. L'armée française traversera toutes les passes périlleuses , comme les Américains du Nord les ont franchies. Après avoir

pris Puebla et Mexico aussi bien que les intrépides soldats que conduisaient Taylor et W. Scott, elle s'emparera de Guanaxuato , d'Acapulco, d'Oaxaca, de Morelia*, et même de Guadalaxara et de Durango, en supposant qu'il faille poursuivre jusquelà le gouvernement de Juarez, obstiné à ne pas traiter. Le succès militaire, ici, est avant tout une affaire de dépenses, et le gouvernement impérial, quelque déplaisant qu'il soit pour lui de compromettre l'équilibre du budget, est bien déterminé à ne pas épargner l'argent pour terminer à l'avantage de la France une entreprise où l'honneur de ses armes est engagé.

Un des grands embarras pour une armée qui envahit un pays vaste, à population clair-semée, tel que le Mexique, est d'assurer ses subsistances. Des États qui sont dans ces conditions se défendent contre un envahisseur par les désavantages mêmes de leur manière d'être. Ils opposent à l'ennemi la longueur des distances, l'inculture et même la dévastation de leur territoire. Ils cherchent à l'affamer en détruisant autant que possible les récoltes qui sont éparses sur sa route, en brûlant les villages et en brisant les meules des moulins. Ils l'obligent ainsi à des charrois infinis qui coûtent des sommes énormes. Des difficultés de ce genre ont arrêté nos pas et ajourné le mouvement en avant, plus que ne l'aurait voulu l'impatience du public, qui ne rai-

1. C'est le nom donné ài'ancienne ville de Valladolid , en l'honneur de Morelos.

sonne pas toujours. Le général en chef eût agi avec légèreté s'il ne se fût assuré des vivres et des moyens de transport. Mais du moment que l'armée française est maîtresse de Puebla et de Mexico, elle a des vivres à discrétion, parce qu'elle est dans une région fertile, où les aliments s'offrent en abondance, A l'exception delà boisson, ce sont les mêmes à peu près que nos soldats consomment en France : du pain de froment, du maïs, de très-bons haricots, de la viande de bœuf et de mouton.

Le plus dangereux adversaire que nos vaillants soldats eussent à trouver sur leur chemin est la fièvre jaune. Mais si cette maladie est formidable, elle cesse du moins de sévir à une assez faible distance du rivage. Pour combattre le fléau , le gouvernement français s'est décidé à employer simultanément deux moyens, ayant chacun son efficacité propre. L'un est la construction d'un chemin de fer sur lequel les troupes, aussitôt débarquées à la Vera- Cruz, franchiraient en quelques heures la zone infectée et seraient transportées à Orizaba', où elles respireraient un air parfaitement pur. L'autre est l'emploi de soldats noirs pour occuper laYera-Cruz et sa citadelle, le château de Saint-Jean d'Ulua. On les tirerait de nos colonies du voisinage, la Martinique et la Guadeloupe, et on les emprunterait au vice-roi d'Egypte, pour qui ce serait un honneur de mêler ses troupes à celles de la France. Il est connu que la race noire a le privilège de braver impunément les miasmes, de même que les rayons ardents du soleil des régions équinoxiales. Souvent la vieille

Espagne avait formé le dessein de composer de régiments noirs la garnison de la Vera-Cruz. Mais avec les ressorts rouilles de ce gouvernement, tout mouvement vers le bien était difficile, et celte humaine pensée ne fut jamais mise à exécution.

Le chemin de fer de la Vera-Cruz à Orizaba rendrait à l'expédition un autre service, celui d'assurer ses communications avec la Vera-Cruz, d'où viendraient nécessairement les renforts, les munitions, le matériel, et par oii arrivera même une partie des approvisionnements, tout ce qu'on ne pourra pas tirer du pays même. L'économie que, grâce au chemin de fer, on réaliserait sur les frais de transport, aurait bientôt couvert les frais de la construction. D'ailleurs, pour une armée, la rapidité et la sûreté des communications et la facilité de se mettre en rapport avec sa base d'opération sont des avantages d'un prix inestimable.

Si l'occupation se prolonge, il est une autre œuvre que nous aurions lieu d'entreprendre, l'assainissement de la Vera-Cruz. La violence sans pareille avec laquelle s'y montre le vomilo^ et qui, pour l'Européen et pour l'homme même du plateau mexicain, fait de cette ville un séjour fort dangereux, tient à des causes qui paraissent suffisamment connues, et qui, dès le temps de la domination espagnole, avaient été l'objet d'études assez approfondies. C'est avant tout l'existence autour de la ville d'une ceinture marécageuse, où, pendant la saison chaude, beaucoup de matières végétales, et même animales, entrent en putréfaction; c'est ensuite la mauvaise

qualité des eaux qui y servent aux usages domestiques.

Les marécages qui enceignent la ville de la Vera- Cruz, particulièrement à l'est et au sud, ne sont pas étendus. Le long du littoral , des dunes {mejanos), semblables à celles que nous connaissons en Europe, spécialement en France dans les départements de la Gironde et des Landes, composées de même d'un sable fin que déplace la violence extrême des vents du nord, interceptent le cours des ruisseaux et en rendent les eaux stagnantes. Probablement il ne serait pas impossible de fixer ces dunes par des procédés semblables à ceux que Brémontier a introduits chez nous avec un si grand succès, et qui ont créé, sur le littoral de nos départements du golfe de Gascogne, une richesse utilisée aujourd'hui par l'administration des forêts. En fixant ces dunes et en les recouvrant de végétation, on abaisserait la température excessive des environs delà Vera-Gruz ; et cet excès de chaleur n'est pas étranger à l'âpreté du vomito. C'est un fait d'observation que, plus la température de la saison est élevée, plus la maladie fait de victimes. 11 serait encore plus praticable, au moyen de quelques travaux exécutés une fois pour toutes et avec un entretien permanent, de restituer aux eaux des ruisseaux, barrées aujourd'hui par les mejanos, leur courant vers la mer, ce qui mettrait tin à l'existence même des marécages. L'espace que recouvrent ceux-ci étant fort resserré, l'entreprise de les dessécher ne saurait être considérée comme fort ardue. Pour nos offi-

ciers du génie et d'état-major, relever la topographie du terrain, dresser des plans et les mettre à exécution ne serait qu'un de ces labeurs pour lesquels leur activité, leur savoir et leur patriotisme sont toujours prêts. La saison douée d'une salubrité relative est assez longue, chaque année, pour que les opérations préparatoires sur le terrain et l'accomplissement même des travaux dussent ne prendre qu'un très-petit nombre de campagnes , bien moins que nous n'avons à en passer au Mexique si nous n'abandonnons pas le dessein d'y constituer un gouvernement stable- La qualité de l'eau qu'on boit communément à la Vera-Cruz est fort mauvaise , parce qu'elle est viciée par le mélange de celle des marais. Les personnes riches ont, dans leurs maisons mêmes, des citernes où se ramasse, pendant la saison des pluies, une partie de l'eau qui , sur le versant oriental du continent américain, entre les tropiques, tombe du ciel en grande quantité. L'eau des citernes est bien meilleure que celle des ruisseaux; mais il faut que les citernes soient bien maçonnées et bien entretenues, ce qui ne paraît pas être toujours le cas à la Vera-Cruz. La garnison du château de Saint- Jean d'Ulua jouit du bienfait de magnifiques citernes parfaitement construites, qui sont situées dans l'enceinte du fort, et dont l'eau, jadis, ne laissait rien à désirer. Il y a longtemps que la nécessité d'abreuver la population de la Vera-Cruz avec une eau pure a été signalée et reconnue. Depuis le temps de Philippe V, on a fait des plans et corn-

mencé des travaux fort mal conçus, il est vrai, afin de conduire à la ville des eaux irréprochables. On a dépensé des sommes considérables de la manière la plus stérile. Les visites d'experts et les frais judiciaires, car tout dégénérait en procès sous la domination espagnole , avaient absorbé, à la fin du dix-huitième siècle, près de deux millions et demi de francs. Le trésor royal percevait, sous le prétexte de ces eaux à fournir à la ville, un droit spécial sur les farines, d'un produit de 150 000 francs par an, et l'œuvre n'avançait pas davantage. On avait cependant constaté, il y a soixante ans, que, pour approvisionner la ville avec la rivière de Xamapa, il n'en coûterait que cinq à six millions de francs, et même qu'on pourrait avoir dix spacieuses citernes , suffisantes pour la population, quoiqu'elle fût alors bien plus nombreuse qu'aujourd'hui, avec la modique dépense de 700 000 francs.

Les grands peuples savent , même au milieu des horreurs et des dévastations que la guerre entraîne, donner des témoignages de leur supériorité dans les arts utiles et montrer la fécondité de leur puissance. Pendant leurs immortelles campagnes, les Romains bâtissaient des camps retranchés dont les vestiges subsistent encore et frappent d'admiration les peuples ; ils traçaient des voies qui ont gardé leur nom et en perpétuent la gloire ; ils jetaient sur les fleuves, là même où ils étaient le plus rapides ou le plus majestueux, des ponts dont on peut voir çà et là les piles encore debout, sur le bas Danube, par

exemple. Je voudrais, pour ma pairie, que son drapeau laissât au Mexique de pareilles traces de son passage, par le moyen des ouvrages que je viens d'indiquer ou d'autres du même genre. Notre propre intérêt nous le conseille ; car quel plus grand souci la France, qui éprouve pour son armée un si légitime sentiment d'afifection, peut-elle avoir que d'empêcher les ravages de la fièvre jaune de s'ajouter aux hasards d'une guerre lointaine ?

A ce même point de vue , il est à désirer, pour maintenir la renommée de notre pays, que l'expédition française au Mexique soit , aussitôt qu'il se pourra, accompagnée d'une exploration scientifique de ce vaste pays, où tout est marqué d'un cachet particulier. Que nous resterait-il, que resterait-il au monde civilisé de notre expédition d'Egypte de 1798, si le général Bonaparte, sensible au progrès des connaissances humaines et fier de son titre de membre de l'Institut \ n'eût amené avec lui une réunion d'illustrations de la science? Il y eut ainsi en Egypte un Institut, démembrement ou reflet du grand corps savant de la France. Avec un zèle infatigable, et quand il le fallut, en déployant un courage digne des bataillons auxquels ils étaient associés, les hommes éminents que leur zèle pour la science et leur attachement pour le futur arbitre de l'Europe avaient amenés sur les rives du Nil, recueillirent des matériaux immenses. C'est de là

1. Plusieurs ordres datés de Toulon et la proclamation adressés d'Alexandrie aux peuples d'Egypte , portent la qualité de membre de l'Institut national avant celle de général en chef.

qu'est sorti le bel ouvrage qui a étalé aux yeux de tout le monde les magnificences des ruines de l'Egypte. C'est ainsi que des recherches en tout genre furent faites avec des prodiges de patience et de sagacité. Parmi les conquêtes qu'accomplirent les soins de ces hommes dévoués se trouva la célèbre pierre de Rosette que les chances de la guerre ont détournée du chemin de la France % et qui n'en a pas moins été , entre les mains de notre Champollion, comme un talisman avec lequel la science s'est procuré des trésors. Il y a peu d'années, lorsque fut organisée l'expédition qui devait faire flotter les drapeaux des deux grandes puissances de l'Europe occidentale sur la capitale du Céleste-Empire, on perdit de vue la haute convenance d'y faire représenter la science par une nombreuse et brillante pléiade. Les travaux utiles que n'eût pas manqué de faire une pareille commission eussent été l'heureuse contre-partie de l'incendie du Palais d'Été. On a manqué ainsi une belle occasion d'augmenter nos connaissances, et probablement d'enrichir nos industries de procédés et d'agents nouveaux^. La science ainsi oubliée , quand il s'est agi d'aller à

1. On sait qu'elle figure dans le musée britannique, à Londres.

2. Je ne voudrais pas qu'on supposât que j'oublie ici les services rendus par une personne fort instruite et fort recommandable par son zèle et son courage; qui a accompagné l'expédition de Chine. Mais que pouvait une seule personne? Ce représentant unique de la science française étant tombé entre les mains des Chinois, sa mission a été, par cela même, frappée d'impuissance. Avec une commission scientifique un peu nombreuse, tout danger de ce genre eût été conjuré.

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Pékin, a droit à une réparation, et on a l'occasion de la lui offrir, maintenant que nous sommes à Mexico. Ce n'est pas l'empereur Napoléon III qui peut être insensible à la gloire de recommencer, dans une des régions les plus riches et les plus curieuses du monde occidental , l'exploration que le fondateur de sa dynastie avait si admirablement organisée pour une des contrées de l'Orient.

DES DIFFICULTÉS POLITIQUES DE l'eXPÉDITION.

Une armée étrangère qui envahit un État, avec la prétention avouée de lui imposer des sacrifices et de lui faire la loi , est assurée d'y exciter plus ou moins d'antipathie. Autrement le patriotisme ne serait qu'un vain mot. En principe et sauf des circonstances particulières, il y a de fortes raisons pour que ce sentiment se manifeste particulièrement lorsque cette armée annonce le dessein de changer les institutions du pays. Il n'y a que des émigrés qui puissent rêver un accueil cordial pour l'étranger qui se présente les armes à la main. En 1792, l'émigration française de Coblentz promettait au duc de Brunswick et aux souverains coalisés que leurs armées seraient reçues en France à bras ouverts. L'histoire a dit quel fondement avaient ces promesses. C'est sous l'empire de la même illusion que les Mexicains, fort honorables d'ailleurs, qui étaient réfugiés en Europe , on pu de bonne foi affirmer que nos soldats seraient accueillis au Mexique

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comme des libérateurs par l'unanimité des populations empressées.

11 était au contraire à prévoir que la majorité d'un peuple, comme celui du Mexique, chez lequel le sentiment de l'indépendance nationale est développé, ainsi que l'ont prouvé les événements de 1810 à 1821, résisterait à l'expédition française.

Dans la résistance à une armée étrangère, il est cependant des degrés, et il y avait lieu de supposer que les Français ne rencontreraient pas sur leur chemin ces passions ardentes dont d'autres peuples ont été animés quand on les a envahis , et auxquelles, dans d'autres circonstances ou envers d'autres envahisseurs, les Mexicains eux-mêmes ont pu et pourraient encore s'abandonner.

La France n'est point poussée au Mexique par une pensée de conquête, comme l'étaient les États- Unis en 1847, ou comme l'était l'armée espagnole de Barradas en 1829. Ainsi l'indépendance des Mexicains n'est point compromise et l'intégrité de leur territoire n'est pas menacée. Si l'on parvient à les en bien convaincre, il est vraisemblable que leur lutte contre l'expédition française sera sans animosité et qu'elle n'aura guère plus pour objet que de sauver l'honneur des armes.

Le dévouement de la grande majorité des Mexicains pour leurs institutions républicaines ne saurait être chaleureux, et tous les renseignements qu'on possède autorisent à dire qu'il est plus que tempéré. Ils les ont assez éprouvées pour en avoir constaté l'impuissance et le péril. Tout porte à croire donc

que les Mexicains ne sauraient faire des sacrifices indéfinis pour défendre et perpétuer ce régime. Il doit leur être démontré qu'il ne saurait procurer à leur beau pays les éléments les plus indispensables de l'ordre social et de la prospérité publique. C'est une république nominale et dérisoire, car l'essence du gouvernement républicain, c'est le règne de la loi, et, dans les temps modernes, d'une loi faite dans l'intérêt de tous. Or, au Mexique, il n'y a plus de loi. Ce qui y règne, c'est le caprice, la vanité, l'ignorance et l'avidité d'une poignée de chefs militaires, faisant tour à tour d'éphémères apparitions au pouvoir et foulant aux pieds les droits du grand nombre.

Il y a même lieu de supposer que presque tous ceux des Mexicains qui raisonnent désirent l'établissement d'une monarchie, pourvu qu'elle soit représentative et libérale, et qu'elle consacre l'indépendance nationale. Le cours des événements n'a pu que fortifier les opinions monarchiques qui s»'étaient manifestées si souvent pendant la lutte de l'Indépendance. Les traditions qui déterminèrent le succès éclatant du Plan d'Iguala ^ ne sont pas perdues. Par conséquent, le projet que ne dissimule pas la politique française d'appuyer le retour de la monarchie n'est pas, par sa substance même, de nature à augmenter l'ardeur contre nos troupes et à envenimer la guerre.

Les peuples modernes sont plus reconnaissants

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