ACTUELLE
Suivons l'hypothèse sur laquelle nous sommes restés à la fin du chapitre précédent, celle selon laquelle la France persévérerait dans le dessein nonseulement de provoquer ou tout au moins d'aider le changement du système de gouvernement du Mexique, mais aussi de garantir, en montant la garde autour du souverain qui aurait été installé à Mexico, l'affermissement des institutions monarchiques substituées dès lors à la fausse république actuellement existante. S'il en est ainsi, nous nous trouverons en présence d'une tâche d'un tout autre genre que la marche sur Mexico et la signature d'un traité d'indemnité. On ne doit pas se dissimuler que l'accomplissement de cette œuvre rencontrerait un certain nombre d'obstacles qu'on ne surmonterait qu'à la longue. Je parle ici des obstacles qui surgiraient du sein du Mexique même. Je laisse de côté l'opposition qu'on peut éventuellement prévoir
de la part des États-Unis; il en a été parlé plus haut.
Lapremière condition pour fonder une monarchie au Mexique est d'avoir le monarque à placer sur le trône avec l'agrément de ses futurs sujets. Ce ne pourrait être qu'un prince de quelqu'une des maisons régnantes de l'Europe ; il faut même dire sans hésiter un prince d'une des maisons catholiques. La France se met elle-même hors de concours. L'Espagne semble écartée par les ressentiments qu'a laissés la lutte de l'Indépendance, et les événements qui ont marqué les débuts de l'expérience ne paraissent pas propres à augmenter ses chances. La nouvelle couronne a été offerte par une assemblée plus ou moins autorisée à un prince qui, fort jeune encore, est cependant entouré d'une grande estime en Europe, l'archiduc Ferdinand- Maximilien, frère de l'empereur d'Autriche François-Joseph, et ce prince paraît résolu à accepter. On assure qu'il va partir pour Mexico. Cette détermination hardie fait le plus grand honneur à son courage.
Il n'y aurait contre ce prince qu'une objection, que nous signalerons franchement. Sa nationalité. La maison d'Autriche, disent ses partisans, est tout naturellement indiquée aux Mexicains ; elle a gouverné l'Espagne avec grandeur ; elle a laissé dans la Péninsule des souvenirs de gloire qui l'a recommandent aujourd'hui aux peuples de la Nouvelle- Espagne. Il est vrai , la maison d'Autriche a donné aux Castillans Charles-Quint, qui au surplus ftit
plutôt empereur d'Allemagne que roi des Espagnes. et qui dans la Péninsule a marqué principalement son passage par la sanglante mutilation des libertés communales; mais aussi elle leur a fourni Philippe II, une des plus détestables figures qui se soient jamais assises sur le trône. Philippe II, c'est la tyrannie incarnée, avec tous les traits qui la rendent odieuse, l'astuce et la dissimulation, la cruauté à froid, le goût du meurtre longuement prémédité et lentement accompli ; c'est l'inquisition avec les auto-da-fés érigés en réjouissances publiques , car avec lui on faisait un de ces sacrifices humains pour célébrer quelque grand événement, tout comme aujourd'hui on donne un spectacle gratis ou l'on tire un feu d'artifice. Philippe II, c'est l'instigateur du farouche duc d'Albe dans toutes les horreurs commises envers les Pays-Bas ; c'est le bourreau de ses sujets , de ses confidents et de son propre fils. Philippe II est, pour la race espagnole, le type de la maison d'Autriche plus que Charles- Quint, puisque , de tous les rois issus de cette maison, c'est celui qui a imprimé le plus profondément son cachet sur l'Espagne. Il y a mis au complet le despotisme politique et religieux, et en a fait une tradition à laquelle il a enchaîné la Péninsule ipar des chaînes si fortes que ce funeste régime lui a survécu deux siècles. Le gouvernement des Bourbons en Espagne a été au-dessous du médiocre ; mais celui de la maison d'Autriche avait été pire. La maison d'Autriche avait reçu l'Espagne florissante et investie d'une grande puissance; elle la
laissa déchue. Le titre de prince autrichien ne doit donc être aux yeux des Mexicains qu'une mauvaise recommandation. Il ne faut pas perdre de vue non plus qu'il existe une incompatibilité de caractère entre les Germains et les races latines, dont les classes influentes au Mexique sont les rejetons et reproduisent le génie. Plus que d'autres, les Autrichiens, par la discordance des tempéraments, sont enclins à opprimer les races latines plutôt qu'à se les concilier. L'Italie en a offert de nos jours la preuve trop manifeste. L'archiduc lui-même en sait long sur ce point, et ses propres observations doivent parler haut dans son esprit.
Au lieu donc de lui donner de l'aide, l'origine de l'archiduc Maximilien lui susciterait des embarras. Les difficultés de sa situation à Mexico seraient insurmontables, s'il devait, comme à Milan, être gardé par une armée d'Autrichiens et entouré de fonctionnaires tedeschi fidèles aux coutumes de la bureaucratie autrichienne, recevant ou soupçonnés de recevoir leur consigne de Vienne. Mais heureusement pour lui , l'Autriche n'est guère en position de lui prêter des soldats. Pour ce qui est des administrateurs, elle a lieu de conserver pour son propre compte tout ce qu'elle en a de bons ; elle en a l'emploi chez elle dans l'œuvre laborieuse de réorganisation politique, financière et administrative à laquelle elle s'applique si honorablement aujourd'hui. Pour réussir au Mexique, l'archiduc devrait quitter Vienne pour la Vera-Cruz, seul, son portefeuille sous le bras.
Supposons que la première des conditions mise par le prince à son acceptation définitive, la rectification du choix de l'assemblée des trente-cinq notables par le vote de la nation, ait été remplie. L'archiduc aura besoin, pendant plusieurs années, d'une certaine assistance militaire , car s'il restait sans appui au milieu de la désorganisation absolue que présentele Mexique, lechef du nouvel empire serait à lamerci de l'intrigue et du hasard, et son trône ne resterait pas debout six mois. Ce corps étranger, qui veillerait autour du nouveau trône , quel serait-il ? je veux dire qui le fournirait ? Il est malheureusement évident que ce ne pourrait être que la France. L'armée qui a pris Mexico semble appelée à devenir le corps d'occupation , auxiliaire de l'empereur du Mexique. C'est une nécessité telle, que le prince aurait fait, de la présence au Mexique d'un corps français, une autre condition absolue de son départ pour Mexico.
Mais une armée d'occupation ne pourrait , au Mexique, se réduire à quelques milliers d'hommes, comme le corps que nous avons à Rome ordinairement. Au lieu d'un territoire microscopique, on aurait à surveiller une surface à peu près trois fois et demie comme la France, offrant, au milieu des montagnes, d'impénétrables asiles à des insurgés se rassemblant pour quelque révolution ou obligés defuir après quelque défaite. On aurait, il est vrai, dans un assez bref délai , une armée nationale, mais on ne serait parfaitement assuré de sa fidélité qu'après quelques années d'épreuve ; car l'habitude des in-
surrections militaires est devenue endémique dans cet infortuné pays; les pronunciamentos ^ y sont le pain quotidien de la politique, et on ne secoue pas aisément des coutumes invétérées. Ainsi même en supposant qu'il y ait au Mexique un prince éclairé , tel que l'archiduc Maximilien, entouré d'une administration intelligente et probe , dont les éléments ne seraient pas faciles à découvrir et à rassembler, il faudrait que la France se résignât à laisser au Mexique , pour un temps assez considérable, toute une armée dont je n'ai pas la prétention d'indiquer le chiffre , mais qui devrait être pour le moins de 20 000 hommes et qu'il faudrait peut-être du double. S'y refuser , ce serait exposer à un renversement immédiat le trône qu'on aurait érigé à si grand'peine, et vouer à un avortement inévitable le plan qu'on avait formé de sauver de l'asservissement les races latines dans le nouveau monde.
Ce serait pour la politique française un assujettissement dangereux que d'avoir ainsi une partie de ses forces paralysée ou aliénée à une si grande distance, au delà des mers. De plus il ne faut pas perdre de vue la considération de la dépense. La France a beaucoup d'améliorations à exécuter sur son propre territoire. Elle doit se montrer avare de ses ressources , quand il s'agit d'un intérêt qui est étranger, ou que du moins beaucoup de per-
1. Les révolutions sont tellement fréquentes au Mexique qu'il s'y est formé pour elles un vocabulaire spécial, comme pour une profession déterminée. Le pronunciamento est l'acte même de l'insurrection : le iplan en est le programme.
sonnes jugent tel. Payer pendant huit ou dix ans peut-être l'entretien d'un corps considérable en station au Mexique serait très-peu du goût du Corps législatif, auquel ses commettants recommandent, dans les termes les plus pressants , de leur faire percer des routes, construire des chemins de fer et ouvrir des écoles. Le maintien au Mexique, pendant une durée indéfinie, d'un corps nombreux, n'aurait probablement la sanction de la chambre élective qu'autant que le Mexique lui-même en ferait les frais.
Or à cet égard qu'elle est la mesure du possible ?
C'est une question entourée de bien des nuages, que de savoir dans quel délai le Mexique, en le supposant mieux gouverné et mieux administré, serait en état de subvenir à la solde et à l'entretien d'un corps d'occupation aussi nombreux. A cet égard, l'événement seul prononcera. Tout ce que je puis faire ici c'est de présenter quelques-uns des matériaux de l'instruction et de déposer sur la table quelques-unes des pièces du procès.
Un document intéressant est le budget des recettes et des dépenses du Mexique dans les derniers temps de la domination espagnole.
En 1803 le revenu montait à 20 200 000 piastres qui, à 5 fr. 43 c. l'une, font 109 686 000 fr.'; c'est le plus haut point qu'il ait attei nt. Il n'avait été en 1712
1. La piastre ou peso, pièce d'argent, contient la même quantité de métal fin qui formerait la somme de 5 fr. 43 c. en monnaie d'argent française.
ANCIEN Eï MODERNE. 535
que 3 068 400 piastres ; depuis, il avait grandi d'une manière continue.
Ce revenu provenait de sources assez variées. La sortie des métaux et le monnayage payaient des droits qui rendaient 4 millions et demi de piastres. L'impôt sur les consommations , ou alcavala, était fructueux : il donnait 3 millions de piastres environ; la capitulation des Indiens produisait au delà de 1200 000 piastres. Il y avait un droit sur le pulque ou jus de maguey , d'un produit net de 800 000 piastres, et un sur les cartes à jouer, allant à 120 000 piastres. La ferme des combats de coqs était de 45 000 piastres. Le tabac rendait à peu près 8 millions de piastres', brut, et 4 millions et demi de piastres , net. La vente de la poudre pour les mines produisait environ 150 000 piastres; c'était fort modéré, l^e profit afférent à la trésorerie mexicaine, sur la vente du mercure, était d'environ le quadruple. Un droit sur la vente des indulgences, qu'on est surpris de rencontrer au dix-neuvième siècle, et une taxe sur les bénéfices ecclésiastiques étaient d'une certaine ressource; le produit de l'un était de 270 000 piastres, celui de l'autre de 100 000. Il n'y avait pas d'impôt foncier proprement dit. La douane ou almoxarifazco fournissait net un demimillion de piastres , la poste 250 000 , le timbre 80 000.
Ce rélevé laisse à l'écart les frais de perception, pour la plupart des impôts, parce qu'ils étaient afîermés.En somme, ces frais étaient excessifs; Humboldt les évalue à plus de six millions de piastres.
Les dépenses étaient bien au-dessous des recettes. Il résulte des communications que Humboldt avait reçues du vice-roi Iturrigaray, qu'en 1803 l'administration civile et militaire du pays, n'exigeait que 10 millions et demi de piastres*. Sur le reste du revenu, 3 millions et demi de piastres servaient à faire des remises à d'autres colonies qui ne se suffisaient pas : il y avait une balance d'environ 6 millions de piastres qu'on versait dans le trésor du roi d'Espagne, à Madrid.
La charge de 10 millions et demi de piastres se décomposait ainsi :
Dépenses militaires k 000 000 piastres.
Appointements du vice-roi , des intendants, des employés civils et des finances 2 000 000 d
Administration de la justice. . . 300 000 »
Prisons et hôpitaux 400 000 >»
Frais divers. Service de l'hôtel des monnaies , avances recouvrables à la régie des tabacs , entretien des édifices publics, pensions 3 800 000 »
Total 10 500 000 piastres.
La situation financière était donc fort prospère. Depuis l'indépendance elle a bien changé. Ce n'est plus le budget des recettes qui est en excédant, c'est
1. Il y avait pourtant là-dessus des dépenses superflues. Ainsi Humboldt mentionne le fort de Perote qui coûtait d'entretien un million de francs et ne servait de rien
ceM des dépenses. Le déficit est le régime permanent du pays. Le trésor vit d'expédients et quelquefois des plus déplorables. Non-seulement, à la suite de la guerre on a, par une vente forcée, livré aux Américains d'admirables territoires dont à la vérité on ne faisait rien, comme la Californie, mais encore des gouvernements aux abois ont cédé à ces mêmes voisins, pour des sommes insignifiantes, de grandes superficies. C'est ainsi qu'après qu'on eut, à l'issue de la guerre de 1847, abandonné la Californie et le Nouveau-Mexique pour 15 millions de piastres, dont 5 millions furent retenus par le cabinet de Washington, pour couvrir les dommages réels ou prétendus qu'avaient éprouvés des citoyens de la grande république, on a expressément vendu le territoire de Mesillapour 10 millions de piastres qui furept Réduits à 7 par le même procédé'. Le gouvernement mexicain émet des valeurs, qui sont à l'instant même dépréciées dans une forte proportion. Indépendamment de la dette flottante qui résulte de ces émissions, il y a une dette consolidée répondant à des emprunts négociés en Europe. Le total de la dette est de 120 millions de piastres dont environ 52 de dette consolidée.
La publication toute récente d'un voyageur an-
1. M. Lemprière cite des exemples de l'exagération de ces réclamations des citoyens américains. Un d'eux, à qui l'on avait pris 30 ou 40 fanègnes de maïs, valant 50 ou 60 piastres, demanda une indemnité de 1 300 000 piastres. La somme n'est pas payée encore, mais l'afTaire se poursuit. L'enflure de la créance Jecker, qui a ému le public français, est bien moins scandaleuse que celle-ci-
glais, M. Lemprière, indique comme il suit le montant actuel des recettes, en piastres :
Droits de douane', importation et exportation 8 000 000
Droits de consommation 3 500 000
Impôt foncier 1 500 000
Droits divers, loterie, hôtel des moûnaies|,
tabac 3 000 000
A l'égard de la dépense, ce que l'on en connaît est plus sommaire encore. En 1856, qui est le dernier exercice sur lequel on ait des renseignements passables, elle est montée à 17 405 000 piastres, dont le budget de la guerre absorbait près de la moitié, 7 739 000 piastres. Une somme à peu près égale (7 711 000 piastres) était consommée par l'administration des finances, y compris le service de la dette publique. Il ne restait pour l'ensemble des autres services civils, administration, justice, instruction publique, relations extérieures, qu'un peu moins de deux millions de piastres.
Une partie du revenu public est retenue illégalement par les provinces que la constitution fédéraliste de 1857 a reconstituées en États souverains.
Il y a lieu de croire que, sans élever les droits de douane et même en les réduisant, le produit de cette branche de l'impôt pourrait être augmenté de beaucoup. La contrebande se fait ouvertement sur
la plus grande échelle et souvent avec la complicité des agents du fisc. On pourrait aussi retirer de l'impôt sur le tabac beaucoup plus qu'il ne rend aujourd'hui et tout autant pour le moins qu'il produisait sous le régime colonial. Il serait possible de demander davantage à l'enregistrement et au timbre, et même au droit sur la poudre de mine. En général, il y a dans le rendement des taxes publiques une élasticité qui tourne au profit des gouvernements intelligents et sages. Que le Mexique soit passablement gouverné et que l'autorité y repose sur des bases solides, bien entendu en laissant aux individus la liberté d'action qui est le cachet de la civilisation moderne et le desideratum commun à tous les peuples qui souffrent : on verra aussitôt l'industrie humaine y multiplier la matière imposable, et sans obérer le contribuable, on obtiendra de lui beaucoup plus qu'on ne lui prend aujourd'hui.
Dans les futurs arrangements financiers du Mexique, il me semble impossible qu'on n'essaye pas de tirer parti, au profit du trésor, des ci-devant propriétés du clergé que la loi a dévolues à l'État. Il n'est pas hors de propos de rappeler que l'idée d'en faire bénéficier l'État avait été mise en pratique dans une certaine mesure, au Mexique, un peu avant la guerre de l'Indépendance, lorsque l'autorité des rois d'Espagne y semblait assise sur des bases inébranlables. A cette époque, ce fut sur les capitaux mobiliers du clergé que le gouvernement de la métropole résolut de mettre la main et la mit en
effet jusques à concurrence de 10 656 000 piastres (près de 58 millions de fr.) Il est vrai que le gouvernement espagnol donnait en échange de ces capitaux, des titres analogues à ceux de la dette publique, c'est-à-dire portant ou étant supposés porter intérêt. Ainsi, à proprement parler, l'État alors se bornait à imposer un échange dans lequel il paraissait donner l'équivalent de ce qu'il prenait; tandis que le gouvernement de la république mexicaine, de même que la Constituante française de 1789, s'est déclaré le propriétaire des richesses territoriales du clergé, sous diverses réserves en faveur des prêtres employés au service des paroisses et des religieux des couvents.
Il paraît que la liquidation des biens du clergé, attribués à l'État par la loi, est très-loin d'être complètement consommée. La vente en a été trèsdifficile dans un pays oîi la guerre civile et l'anarchie ont épuisé les capitaux. 11 reste donc à disposer encore d'une très-grosse valeur. Suivant quelques personnes il en resterait à» vendre pour 250 à 300 millions de piastres, soit de I milliard 333 millions à 1 milliard 629 millions de francs*. Pour des financiers habiles, une fois Tordre rétabli dans le pays, s'il est possible, ce serait une large base d'opération, en supposant même qu'il fallût rabattre la moitié de l'estimation que je viens de rapporter.
Pour bien établir l'assiette et la perception de
l. Voir Aotes in Mexico, par M. Lemprière. p 223.
l'impôt, il faudrait au Mexique des administrateurs non-seulement intègres, mais capables, familiers avec les doctrines et les pratiques des grands États de l'Europe. Malheureusement c'est un genre d'hommes dont le pays est totalement dépourvu. Sous le régime colonial, les Mexicains, même de race blanche, étaient, on l'a vu, strictement tenus à l'écart des emplois. Quand l'indépendance eut été établie, la plupart des Espagnols qui occupaient les fonctions publiques furent remplacés par des créoles et puis exilés. On n'eut plus, pour gérer les affaires du pays, que des hommes auxquels la bonne volonté ne manquait pas, mais qui étaient bien inférieurs aux Espagnols, quoique ceux-ci laissassent fort à désirer. Les fonctionnaires, à parlir du moment de l'indépendance, se sont montrés complètement étrangers à l'art de l'administration et ils n'ont eu à leur portée aucun moyen de l'apprendre. Le Mexique est resté jusqu'à ce jour dans cette pénurie d'administrateurs et il en a senti les déplorables effets. Les étrangers qui auraient pu y apporter les bonnes méthodes et les saines doctrines administratives et financières, n'ont point été encouragés à s'y naturaliser, et encore moins à entrer dans les fonctions publiques. On s'est méfié d'eux systématiquement, et les hommes capables du dehors ont été peu tentés d'aller offrir leurs services à un gouvernement sans stabilité et à un pays dévoré par l'anarchie. Cette absence d'hommes versés dans la pratique de l'administration et dans l'art de manier les finances est pour le Mexique un mal dont
on n'aperçoit guère la fin, si le pays est abandonné à ses seules ressources.
Il ne faut point perdre de vue non plus que si nous occupions le Mexique, dans la vue d'y établir un gouvernement régulier et stable, et avec la volonté de faire en sorte que celui-ci fût non-seulement toléré, mais aimé par les populations, nous ne pourrions tirer à nous les produits de l'impôt pour les besoins de notre corps d'occupation, au point de compromettre l'administration du pays et de priver le gouvernement des moyens de réaliser quelquesunes des améliorations que recherchent les peuples civilisés. En ce genre tout est à faire au Mexique. C'est un pays qui n'a pas de routes et où, à plus forte raison, les chemins de fer n'existent pas. Les écoles y manquent, à tous les degrés. Les édifices publics y tombent en ruine. Dans une certaine mesure, l'établissement ou la restauration de ces instruments de la civilisation devraient passer avant l'entretien et la solde de nos troupes. Autrement notre entreprise politique de relever le pays ne pourrait qu'échouer.
Il est vrai que lorsque le Mexique serait passablement constitué et que les capitalistes le verraient placé sous l'égide de la France, il y a lieu de croire que le gouvernement mexicain n'adresserait pas en vain un appel au crédit, et l'on pourrait puiser à cette source pour les dépenses extraordinaires, comme serait l'entretien et la solde des troupes françaises.
Si de ce qui précède il ressort une conclusion, c'est qu'il n'est pas impossible que le Mexique,
après un certain temps, parvienne à 'avoir un revenu qui suffise non-seulement à couvrir les frais de son administration, mais même à solder la dépense d'un corps auxiliaire de Français. Ce ne pourrait cependant être qu'après un délai de plusieurs années, et moyennant des efforts intelligents et opiniâtres et du bonheur. Provisoirement, jusqu'au moment oii l'assistance éclairée et désintéressée de la France aurait rétabli parmi les capitalistes le crédit de la trésorerie mexicaine, nous aurions à nous résigner à faire les avances de tout ce que coûteraient nos soldats ainsi campés au loin et la flotte destinée à leur servir de point d'appui. Mais l'organisation, au Mexique, d'un ordre de choses régulier et stable rencontre d'autres difficultés, d'un genre tout différent de ce que nous venons d'indiquer, et, je dois le dire, ces autres difficultés sont les plus graves de toutes. Nous allons les examiner rapidement ; ce sera l'objet de la huitième et dernière partie de cet essai.