Le Mexique au début du 20e siècle
Lorsque Feriiancl Curtcz eut alxjiclé au Mexique et pénétré à l'intérieur des terres, il fut étonné de trouver une contrée et une population très différentes de telles des îles : haute terre qui montait par gradins rapides à plus de 2000 mètres et que couronnaient des montagnes géantes, contrée relativement immense entre deux océans «;t se prolongeaut sans fin dans la direction du nord ; population diverse par l'origine, le langage, le groupement politique, ayant atteint dans quelques Etats un niveau élevé de civilisation, et restée sauvage dans d'autres régions.
Le Territoire.
rcl (pi'il est aujourd'hui, le Mexique mesure près de 2 millions de kilomètres carrés; il élait plus granil a])rès la conquête espagnole, (pii porta ses limites hien au delà du rio Grande dcl Norte et du coniluent ilu rio Ciila avec le Colorado. L'Amérique du .Nord est llanquée dans touti' sa longueur, de l'Alaska au Mexique méridional, d'un mole gigantesque cpion peut comparer à l'épine dorsale de ce continent ; c'est la Cordillère i\u Nord, composée d'un plateau central cl de chaînes latérales qui portent divers noms : Montagnes Rocheuses à l'est, Sierra Nevada, etc., à l'ouest.
Le plateau mexicain, qui en est la suite et la terminaison, occupe prestpic toute la largeur du continent (|iii. profondément entaillé |)ar le golfe du .Mexicjuc, va en se rétrécissant vers le sud. Ce pla-
teau, dont l'altitude moyenne est à environ 1 100 mètres audessus du niveau de la mer, est bordé, comme celui des États-Unis, de chaînes latérales qui en constituent à l'orient et à l'occident les talus, descendant jusque sur l'étroite bande des plaines côtières. Le cordon oriental, composé principalement de terrains calcaires, est médiocrement élevé; le cordon occidental, dont la Basse-Californie est en quelque sorte un appendice, paraît au contraire formé presque entièrement de roches anciennes et de déjections volcaniques.
Dans sa partie méridionale, vers le 19" de latitude et par conséquent dans la zone tropicale, le plateau s'élève davantage: Mexico (1) est à la cote de 2 266 mètres et Toluca à celle de 2 625. La contrée, vaguement délimitée, est désignée sous le nom d'Anahuac.
(S. En voyageant de la capitale du Mexique aux grandes mines de Guanaxuato, écrivait Alexandre de Ilumholdt au commencement du xix" siècle, on reste d'abord pendant 10 lieues dans la vallée de Tenochtitlan, élevée de 2 227 mètres (1 168 toises) au-dessus des eaux de l'océan voisin. Le niveau de cette belle vallée est si uniforme que le village de Guequetoque, situé au pied de la montagne de Sincoq, n'est encore que de 20 mètres plus élevé que la ville de Mexico... D'immenses plaines, qui paraissent autant de bassins desséchés d'anciens lacs, se suivent les unes les autres ; elles ne sont séparées que par des collines qui à peine s'élèvent de 200 à 250 mètres au-dessus du fond de ces mêmes bassins (2). » L'Anahuac est désigné aussi quelquefois sous le nom de vallée, quoique ce soit non une vallée, mais une cuvette bordée de cônes volcaniques, éteints ou fumants, qui comptent parmi les plus hauts sommets de l'Amérique (Nevado de Toluca 4 578 mètres, Popocatepetl 5 478 mètres, Pic de Orizaba 5 584 mètres, Cofre de Perote 4089 mètres) et que couronnent des calottes de glace, pendant que la température moyenne de l'année est de 24 degrés centigrades sur la côte.
1. Mexico prend un accent tonique, différent de l'accent aigu de la langue française; c'est pourquoi nous le conservons dans le texle français.
2. Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne , 2e édition, t. I, p. 258 et 260.
INTRODUCTION GKNKRALE 3
Les cactus, spécialement les cierges, hauts parfois comme des peupliers, sont à peu près les seules plantes de la végétation spontanée sous ce climat, surtout dans les plaines découvertes du nord.
Sur tout le plateau, la pluie est rare, si rai'c dans le nord que la contrée est un désert qui sépare bien effectivement le territoire actuel du Mexique de celui des Etats-Unis. Les cours d'eau n'ont (pi'un maigre débit; à l'exception de quelques fleuves qui se sont IVayé une issue jusqu'à la mer par les fissures des talus montagneux, ils se déversent dans des lacs ou étangs intérieurs et forment plusieurs bassins isolés.
Cependant, des versants extérieurs des deux talus descendent des torrents nombreux. Ils ne sont pas navigables, et il faut aller dans la partie basse, au sud et à l'est de l'Anahuac, pour trouver des rivières portant bateau. Mais ces torrents, qui de chute en chute tombent de plus d'un millier de mètres, procurent des facilités particulières à l'irrigation des campagnes subjacentes, et ils ne tarderont .sans doute pas, comme le fait remarquer M. Elisée Reclus, à fournir une force électrique propice à la grande industrie. Le Mexique n'a jusqu'ici presque pas de houille minérale (1); mais peu tie pays sont mieux doués de la nature sous le rapport de la « houille blanche ». Nous en reparlerons dans la conclusion.
M. Elisée Reclus compare ingénieusement le grand plateau mexicain à une mâchoire, dont les sierras sont les dents et dont le devant est forme des volcans de l'Anahuac. On pourrait le comparer aussi, autant du moins qu'une comparaison peut être permise entre choses si différentes, à la moitié d'un navire, dont l'Anahuac serait la proue, se dressant à l'extrémité, comme le château d'une galiote du xv* siècle.
En avant de la proue, à un niveau bien inférieur, quoique encore ])arfois considérable (pic de Tancitaro 3862 mètres, Zempoltepec .'5 396 mètres), moutonnent, semblables à une mer démontée, les hauteurs du Michoacan, du Guorroro et de l'Oaxaca.
1. Voir lo cli:ipitie : Mines et Industries minières, par M. de Lau.xay.
Les actklcnts de teiiain cessent complètement à l'isthme de Tehuantepec, plaine de terrain plus récent, traversée aujourd'hui par une voie ferrée, dont la plus haute cote n'est qu'à 260 mètres.
A l'est de cet isthme, le relief et les eaux du Chiapas et du Tabasco dépendent du système orographique de l'Amérique centrale.
Le Yucatan, grande dalle calcaire à travers laquelle fdtrent les eaux pluviales, est une région à part.
Les climats varient avec la latitude et se succèdent par étages, surtout dans la zone tropicale, la température s'élevant à mesure que l'altitude diminue : 1° les « Terres chaudes » dans les ])laines côtières et dans les provinces situées à l'est de l'isthme de Tehuantepec avec une tcm])érature moyenne de 24 degrés centigrades et une végétation tropicale, région du cacaoyer, de la canne à sucre, du bananier, du vanillier; 2" les « Terres tempérées » sur les versants d'une altitude de 1 OUO à i 500 mètres et plus, où la chaleur moyenne varie de 20 à 1.5 degrés environ; 3° les « Terres froides » sur les plateaux, c[ui, avec une moyenne inférieure à 15 degrés, correspondent aussi à peu près aux climats de la France, mais avec une autre répartition diurne et saisonnière, région du mais et du blé.
Alexandre de Jlumboldt généralise avec trop de sévérité, ([iiaïul il parle de « l'aridité du [)lateau central »; car c'est sur ce plateau surtout qu'on cultive les céréales; il apprécie mieux les climats subjacents. a Cette aridité du sol, dit-il, dont nous venons d'indiquer les causes physiques, ne se trouve heureusement que dans les plaines les plus élevées, une grande partie du vaste royaume de la Nouvelle-Espagne appartient aux pays les plus fertiles de la terre. La pente de la Cordillère est exposée à des vents humides et à des brumes fréquentes ; la végétation constamment nourrie de vapeurs aqueuses y est d'une beauté et d'une force imposantes (1). »
Fernand Cortez n'a pas connu toute l'étendue du territoire mexi-
1. Essai politique sur le royaume de la Nouyelle-Espagiie , I. I, p. 283.
INTRODUCTION GKNKRALK 5
cain. Les Espagnols l'ont oxploré pou à peu jiar des expéditions militaires, des concessions de terres, des établissements religieux et des missions.
Nous devions en donner tout dahord un aperçu ; pour les détails nous renvoyons à rexcellente étude qu'y a consacrée M. Elisée Reclus et aux ouvrages spéciaux publiés, à l'occasion des dernières expositions universelles, par MM. A. Garcia y Cubas, del Paso y Troncoso, Rafaël de Zayas Enriquez.
Le Groupement des premières Populations.
Dans toutes les contrées {]i\ monde la terre explique, non pas complètement, mais en partie, 1 homme. La diversité des formes du terrain et des climats, hauts plateaux, versants montagneux, vallées, plaines, côtes, et la difficulté des communications font compn'ndie l'isolement dans lequel vivaient confinés la plupart des grou|)es sociaux et la multiplicité des types ethniques que les con- (piérants esipagnols ont rencontrés. Fernand Cortez profita habilement des divisions cpii régnaient parmi les habitants ilu pays.
Dans la plaine «rétacée et chaude du Yucatan, une race avait créé sur place ou ini|)orlé une civilisation caractérisée par la langue maya et remarquable par les monuments dont on admire aujourd'hui les ruines. Cette civilisation, suivant l'opinion de plusieurs érudits, remonterait à une date un peu antérieure à l'ère chrétienne; suivant d'autres, elle ne daterait (\uo des derniers siècles du .Moyen Age. Quoicpie les hommes du midi n'aiment ])as en générai à émigrer vers le nord, les partisans de la première opinion supposent qu'à une certaine époque, des Mayas auraient escaladé les rampes de l'Anabuacet introduit dans la contrée qu'ils avaient envahie leur langue, leur civilisation, beaucoup plus avancée que celle des autres peuplades du plateau, et enfin que, plus tard, ils auraient été victimes d'invasions venues au noi-d dont la dernière a été celle des Aztèques.
En tout cas, les Mayas avaient été précédés sur le plateau par d'autres couches de populations primitives, ayant les mêmes caractères physiques que les Cliff-Dwellers et les Mount-Builders de la partie sud-ouest des États-Unis, et deux âges de civilisation se sont succédé, l'une encore rudimentaire, l'autre policée. La dernière est la civilisation toltéco-mexicainc, avec sa langue le nahua. Dans une vieille légende mexicaine sur le double mariage d'Ixtac-Mixcohuatl, dont les enfants du premier lit auraient été la souche de la race primitive et celui du second lit (Quetzalcoatl) aurait été la souche des Toltèques, le D'' Ilamy pense retrouver la trace de cette succession.
Multiples, d'ailleurs, paraissent avoir été les foyers de ces civilisations précolombiennes. Les ruines de Mitla, détruite par le roi de Mexico, Ahuitzotl (1494) (1). attestent que celle des Zapotèques, habitant au sud de l'Anahuac, était avancée.
Le nord était le grand foyer des invasions. Le plateau, malgré ses chaînons transversaux, ses profondes crevasses et l'isolement de ses bassins, leur fournissait un chemin assez facile pour s'avancer vers le sud-est. Maintes fois des hordes, plus ou moins sauvages, ont suivi ce chemin, s'arrètant peu dans les déserts de la région septentrionale, et poussant vers l'équateur à la recherche d'un climat meilleur et d'une proie plus riche.
Les Aztèques, qui paraissent avoir été de toute ancienneté des constructeurs de cités lacustres, ont occupé une île du lac Chapala ou du lac de Chalco avant de se porter, de lagune en lagune, jusqu'à Mexico.
Les migrations de ces j^euplades du nord se sont enfoncées jusqu'à l'extrémité de la proue du plateau, dans l'Anahuac, comme s'accumulent les matières au fond d'un entonnoir fermé. Aussi estce là qu'était et qu'est encore maintenant la plus forte densité tie population. On y compte en moyenne environ 35 habitants par
1. Codex Telleriano Rememsis, manuscrit mexicain du cabinet de Ch. M. Le Tellier, archevêque de Reiras, à la Bibliothèque nationale, précédé d'une introduction par le Dr E. T. Hamt, Paris 1899, in-fol., fol. 40 verso.
kilomètre carré, tandis que clans la zone tempérée et chaude subjacente il s'en trouve à peine 15, et qu'on en a recensé moins de 2 dans les plaines désertiques du nord.
Sans s'être rendus maîtres absolument de tout le pays, les Aztèques, peuple guerrier, dominaient au commencement du xvi" siècle sur l'Anahuac et, au delà, par leur puissance militaire, par leur langue, par leur commerce, par la civilisation toltèque qu'ils s'étaient appropriée. Près d'eux vivaient à demi sauvages, dans les montagnes, les Otomis, un des éléments primitifs; au pied du plateau, les Tarasques du Michoacan qui étaient civilisés et qui avaient résisté aux attaques des Aztèques; les Totonaques habitaient la côte orientale; c'est avec ces derniers que Fernand Cortez se trouva d'abord en contact. Dans le nord erraient des tribus nomades, que la civilisation n'avait pas même effleurés, et dans les parties montagneuses, des tribus sédentaires à peine sorties de l'état sauvage.
Dans le nord-est les Huastèques, dans le sud-ouest et le sud les Mixtèques et les Zapotèques, dans le Yucatan et terres voisines les Mayas, formaient des groupes tout à fait séparés. Chacun de ces peuples avait son dialecte. Quoique les idiomes particuliers reculent depuis longtemps devant le castillan, on en compte une cinquantaine fpii sont encore en usage (1).
L'Histoire.
L'arrivée des Espagnols marque le commencement d'une ère nouvelle dans l'histoire d(î la péninsule mexicaine. L'année 1521 est la date la plus importante de cette histoire, qui comprend trois périodes : période précolombienne, période coloniale, période nationale, laquelle se divise en sous-période de formation révolutionnaire et sous-période de développement pacifique. Pour faire
1. Voir le chapitre : Population et Colonisation, par le prince Roland Bonaparte.
rnmprendi'o l'état actuel du Mexique, tel qu'il est flénit dans le présent ouvrage, il est utile de donner, en quelques pages, un aperçu du caractère et des résultats de ces périodes.
P K H I O n K P n K C O I, O M B I E N NE
On désigne sous le nom général d'Indiens les peuples qui habitaient l'Amérique avant la découverte de Christophe Colomb. Ils n'ont aucun rapport de parenté avec les habitants de l'Inde asiatique. Mais le grand navigateur génois se proposait d'aller aux Indes par la route maritime de l'ouest, et il crut y toucher cpiand il aborda aux Antilles. De là, le nom d'Indiens qui est resté aux indigènes, comme celui d'Indes occidentales aux îles qu'ils habitaient.
L'histoire de la période précolombienne est très obscure. Les Toltèques, les Aztèques, les Zapotèques se sont servis de signes figurés, les Mayas de caractères hiéroglyphiques que des érudits s'efforcent de déchiffrer, mais qui n'ont pas encore livré leurs secrets.
Ces peuples possédaient une certaine science astronomique, car ils connaissaient les solstices et les équinoxes, et ils avaient dressé deux calendriers, tous d'eux d'origine sacerdotale. L'un, qui servait à l'art divinatoire, semble avoir été réglé sur le cours de la lune et se composait de deux cent soixante jours, groupés en vingt treizaines. L'autre, que l'on employait pour les actes publics et la rédaction des annales, comprenait dix-huit mois de vingt jours plus cinq jours complémentaires, pour correspondre à la révolution solaire. Après chaque cycle de cinquante-deux ans, on intercalait treize jours comme nous intercalons les années bissextiles. Ils exécutaient des enluminures et des sculptures, grossières il est vrai, mais ils étaient habiles à composer en plumes de couleur des ])arures, comme une sorte de mosaïque; ils faisaient aussi des mosaïques en pierre.
Ils bâtissaient des maisons de pierre ou iV adules (briques séchces au soleil). Ils construisaient même de grands édifices, par exemple des temples voûtés par ap|)roche ou étnoés en haute pyramide. Mexico (Tenochtitlan) renfermait, dit-on, 300 000 habitants, et, les jours de marché, les gens i\c la campagne et les marchands y affluaient par milliers. La ville était reliée à la terre ferme par (]<> longues et solides chaussées sur ])ilolis. Une crue avant détruit une partie de cette capitale. Moctezuma I" fit appel a\i roi de Tezcuco qui vint avec deux mille travailleurs élever, en pierre et en bois, une digue de Ifi kilomètres pour défendre la côte contre les inondations. Le palais de Mocfezuma était d'une étendue considérable, assemblage de salles somptueusement décorées, de parcs, d'étangs, qui étonna les Espagnols. Un des compagnons de Fernand Corlez, le capitaine Bernai Diaz dcl Castillo, en jiarle comme d'une merveille (1).
Le luxe du souverain qui y trônait et le cérémonial de sa cour attestent une civilisation fiu'on ])eut comparer à celle des monarques de l'Orient.
Le jardinage et l'agriculture étaient deux arls très ])ratiqués, bien que les instruments fussent tout à fait rudimentaires et que le bétail fût à peu près inconnu.
Les Aztèques avaient une armée régulièrement recrutée et organisée, munie d'arcs, dépées, de cuirasses en coton, de boucliers. Leurs épées étaient en obsidienne, quoi<|u'ils exploitassent des mines et qu'ils travaillassent certains métaux.
Science et art étaient peut-être d'origine lollèque. Une tradilif)n naliua faisait même des Toltèques les inventeurs i\c l'architectin'c. En tons cas les Toltèques paraissent avoir eu des mœurs relativement douces; car ils proscrivaient l'immolation des personnes et ils propageaient avec QuetzalcoatI, un cidte moralisateur.
1. llistoria verdadera de la Conquista delà Nueva Espima. 1632, Madrid A été traduit par M. D Jourdaset, 2 vol. in-S», 187fi. et p.ir M. José Maria or Heredia. sous le titre : Véridit/ue Histoire de la Conquête de la Nouvelle-Espagne, 3 vol. 1 878-1 88 'i, Paris,
Malgré la civilisation dont ils s'étaient imprégnés, les Aztèques avaient conservé des mœurs plus barbares à divers égards que les Toltèques. Au retour des expéditions, ils immolaient à Huitzilopochtli, dieu de la guerre, leurs captifs en leur ouvrant la poitrine sur la plate-forme des temples, et ils se repaissaient de leur chair. Comme il n'y avait dans le pays ni animaux de charge, ni voitures, en conséquence pas de routes, c'était à dos d'homme que se faisaient les transports; tout un peuple d'esclaves était affecté à ce service et traité à peu près comme de véritables bêtes de somme. Esclaves aussi, ou tout au moins serfs attachés à la glèbe, étaient les cultivateurs.
Les nobles possédaient-ils en propre des terres, à titre héréditaire ou à titre de bénéfice viager? Le fait est contesté. Ce qui paraît mieux établi, c'est que sur le territoire de la tribu ou du clan (calpulli), des lots étaient réservés à l'entretien des temples, des prêtres et des chefs, héréditaires ou électifs. Le reste du domaine ou du clan était cultivé en commun; les produits, déposés dans des magasins, étaient répartis, en partie au moins, entre les familles.
Quand et comment s'était formée cette civilisation? Dans les âges primitifs ont vécu sur ce sol des hommes qui employaient des pointes de flèche et des haches en silex, comme les primitifs de l'Europe; on en a trouvé quelques spécimens au Mexique; ils fourmillent aux Etats-Unis. On a découvert aussi des sépultures dans lesquelles la position des corps accroupis et la forme des crânes rappellent une ancienne race du sud-ouest des Etats-Unis. D'autres sépultures, qui renfermaient des armes en obsidienne et des vases en terre à côté des corps étendus et enveloppés de nattes, semblent indiquer une civilisation postérieure (1). Chez les Aztèques, la crémation paraît avoir été l'usage ordinaire.
Les Toltèques ont-ils communiqué leur civilisation aux Mayas ou les Mayas ont-ils porté leur propre civilisation sur le plateau?
1. Le musée ethnographique du Trocadéro à Paris possède de nombreuses et importantes collections recueillies en partie dans les fouilles exécutées dans la vallée de Mexico, notamment par MM. E. Bobau, Charnay, Labadie, Gerux, etc.
Des historiens, entre autres Bancroft, supposent que la civilisation maya, dont les ruines du Chiapas (surtout celles de Palenqué) et du Yucatan, (celles d'Uxmal) attestent l'importance, florissait quelques siècles avant l'ère chrétienne dans cette province, que les Mayas la transportèrent dans l'Anahuac où Tollan, ville depuis longtemps disparue, serait restée pendant plusieurs centaines d'années un des centres principaux de la confédération toltèque. Vers le x® siècle de l'ère chrétienne, des Chichimèques, venus peut-être du Nord, auraient conquis le pays, ou du moins secoué la domination toltèque, sans détruire la civilisation, et auraient même fait de leur capitale, Tezcuco, une grande cité prospère. D'autres archéologues pensent au contraire, avec M. Désiré Charnay, que les monuments mayas sont une imitation de l'art toltèque et que leur construction ne doit pas être reportée au delà des derniers siècles du Moyen Age.
Cependant, du nord-ouest étaient arrivés dans l'Anahuac la tribu des Aztèques, subordonnée peut-être dans le principe aux Chichimèques, puis formant au xiv" siècle un petit Etat indépendant dont ils bâtirent (1.325) la capitale Tenochtitlan (dit plus tard Mexico) dans une île. Guerriers et conquérants, leurs rois étendirent leur empire, soumirent une partie de l'Anahuac, saccagèrent le pays des Zapotèques, s'allièrent aux chefs qu'ils n'avaient pas subjugués, ceux de Tiacopan et de Tezcuco par exemple, étendirent leur autorité jusqu'aux rives des deux océans et poussèrent leurs excursions jusque dans l'Amérique centrale. Au milieu de la multiplicité des petits Etats et des tribus cantonnées dans les multiples compartiments du territoire mexicain, les rois de Mexico étaient les potentats de la contrée. L'occupation de leur capitale fut le nœud de la conquête de Fcrnand Cortez. Depuis là, il n'y a pas eu de grandes immigrations indiennes. Les indigènes se sont trouvés dès lors à peu près fixés sur le sol.
Quel était le nombre des Indiens avant la conquête espagnole? On l'ignore, car nous n'oserions pas admettre les évaluations hypothétiques qui l'ont porté jusqu'à 30 millions.
Les premiers conquérants, étonnés de la densité qu'ils rcncon-
traient <lans TAnaliuac, ont été enclins à exagérer on généralisant; lenr propre importance d'ailleurs en était rehaussée (1). Que toutelois le nombre fies habitants ait été plus considérable qu'à la fin (lu xvii'' siècle, c'est incontestable. Ccrtaincmeiil, il avait déjà diminué avant l'arrivée des Es]>agnols, par suite des longues et sanglantes guerres des Aztèf[ues contre les autres jieupies. I^e témoignage de Ilumboldt confirme cette opinion. « Il est tout aussi difficile, dit-il, d'évaluer avec ([uelque certitude le nombre des habitants qui composaient le royaume de Moctezuma ([ue de se prononcer sur l'ancienne population de l'Egypte, de la Perse, de la Grèce on du Jjatium. Les villes et les villages qu'on observe sous les IH' et 20° degrés de latitude, dans l'intérieur du \Iexi(pie, ])i'ouvent sans doute que la pojjulation de celte ])artie du royaume était bien supérieure à celle qu'on y trouve aujourd'hui... Tous les partis étaient également intéressés à exagérer l'état florissant des pays nouvellement décoiiverts... Les environs de la capitale du Mexique et ])eut-être le ])ays tout entier soumis à la domination de Moctezuma, étaient jadis plus peuplés qu'ils ne \c sont aujourd'hui; mais cette population se trouvait concentrée sur un très petit es])ace. »
Dans les temps passés, le contact d'une race supérieure et dominatrice n'a pas été en général favorable au développement dç la race inférieure et dominée. Les Anglo-Saxons en ont fourni la ])reuve dans leurs colonies; depuis rindé|)endance des Etats-Unis les Peaux-Houges ont été refoulés, ])arqués, réduits jusqu'à n'être plus guère qu'une infime ])ortion de la population totale de la grande république. Le résultat a été différent au sud du rio Grande del Norte. Les Indiens, après avoir beaucoup diminué en nombre, ont augmenté de nouveau dans la seconde moitié du xviii" siècle, grâce à une administration plus douce et à l'accroissement de richesse du pays. Ils forment encore aujourd'hui le fond ethnique de la population mexicaine; c'est dans l'histoire de cette jKM'iode
1. Essai poUtiijue sur le royaume de la NnuvelIf-EspagneA.l. p. 297 et 300.
INTKODUCTION (;KN K RA I, K 13
un t'ait essentiel à retenir pour comprendre l'état actuel de la population mexicaine.
C'est ainsi qu'en France le fond ethnique est composé principalement d'anciens Gaulois, Celtes, Aquitains et Belges; la domination romaine, qui a donné à la Gaule sa civilisation et sa langue, et les invasions germaniques, qui en ont transformé les institutions, ont mêlé au sang gaulois un sang nouveau, sans altérer profondément la race [l).
1. Les autiquilcs mexicaines sont aujourd'hui l'objet d'études très suivies en Amérique et en Europe. Plusieurs bibliographies ont été publiées sur cette matière ; nous citons comme la plus récente celle qui se trouve dans la Bibltuthèque de hihliographies ciitiques 1902, sous le titre : Les Antiquités mexicaines {Mexique, Yucatan, Amérique centrale^, par Léon Leji;al, chargé d'un cours d'antiquités américaines au Collège de France. Nous nous bornons à en détacher quelques noms.
Parmi les auteurs du xvic siècle :
GoMAiiA (Francisco Lopez de) : La historia gênerai de lus Indias con lodo lo descubrimiento y cosas notables que han acaescido en ellas... 1 vol. in-fol., 1553. (Traduit eu français, Histoire des Indes occidentales et Terres neufes, par Martial Fumée in-12, 1560;.
Sahacuk (Fr. Ueruardino de) : Historia gênerai de las cosas de Nueva Espana dada à luz con notas r suplementos. Caklos Maria de Bustamante. 3 vol. iu-'i, 1829-183. (Traduit eu français par Jourdanet et Siméon, 1880.)
Parmi les auteurs du xix» siècle :
UuMBOLDT (Alexandre de) : Vues des Cordillères et Monuments des peuples indigènes de l' Amérique . 2 vol in-8°, 1816, Paris.
Bajickoft (H. -H.) ; The native races of the Pacific States. 5 vol. iu-8o, New York, 1875-76.
Hamy (D' 11-. T.) : Anthropologie du Mexique. Imp. nat.,iu-4o, 188i. (Première partie des Hecherches zoùlogiques de la mission scientifique au Mexique.)
Hamï (D' E.-T.) : Galerie américaine du musée d ethnographie au Trocadéro. Choix de pièces archéologiques et ethnographiques décrites et figurées. In-folio, 1897, Paris.
Chah.nat (Désiré) : Les Anciennes villes du Nouveau Monde. Voyages d'exploration au Mexique et dans i Amérique centrale, ilS57-lSH2]. In-^o, 1885, Paris.
Selkk (Ed ) : desammelte Ahhandlungen zur Amonhanischen Sprach- uiid Altcrthums Kunde. Berlin, 1902-1903.
Parmi les savants mexicains contemporains qui ont le plus contribué à faire connaître les antiquités de leur pays, il convient de citer surtout .Mk.nodoza y Ouozco y Bekka. Codice Mendocino. Ensajo de describracion gerogtifica, 1877-1882. — Geogrufia de las lenguas y carta etnografica de Mexico, precedidas de un ensayo de clasijicacion de las mismas lenguas y de apuntes para las immigraciones de las tribus, 186'i. — Ilisturia untiguay de la conquista de Mexico. 4 vol. in-4o, 1880, etc.)
J. F'crn. Ramikez ; i Publication de la Historia de la Kueva Espuna y islas de Tierra firme, del Padr. IJiego Duka.n. Publicatiou du Codex Itamirez. Police sur Ixtlilxocliitl,etc.).
F. del Paso y Thonloso [Descripciiin, Historia y Exposicion del Codice Pictôrico de los antiguas Nduas que se conserva en la Biblioteca de la Cdmara de diputados de Paris. (Ce codex a été publié en 1899 par M. le Dr Ha.viy. sous le titre de Codex Borhonicus. El calendario de los Tarascos. Catàlogo de los ohjetos que présenta la Bepdblica de Mexico en la Exposicion histôrica-americana de Madrid]
Les Beligions du Mexique, de l'Amérique centrale et du Pérou, par M. Albert HéviLLE, professeur au Collège de France.
l'KUiODK COLONIALK
Fernand Coitez n'avait guère que neuf" cents liommes, soldats et matelots, quand sa flotte, (|u'une tenq)ête avait éprouvée, prit définitivement terre près Saint-Jean-d'Ulùa (avril 1519). S'il avait connu d'avance le nombre des habitants du pays, i! n'aurait peutêtre pas tenté l'entreprise. Mais une fois lancé, il ne pouvait plus reculer, s'étant mis en rébellion à l'égard du gouverneur de Cuba. D'ailleurs, lorsqu'il commença à connaître ce pays, il apprit aussi les profondes divisions qui y régnaient et sut en profiter. Il n'est pas de notre sujet de raconter les ])éripéties de sa conquête, les dangers que lui firent courir les envois d'expéditions espagnoles aussi bien que les soulèvements mexicains. Il suffit de rappeler que le roi de Mexico, chef de la confédération Colhua, Moctézuma, lui envoya des présents, prenant les blancs ])our des envoyés des Dieux; que, malgré ce monarque, Cortez entra dans Mexico, accompagné de sa troupe et de plus de six mille Indiens alliés : Totonaques, Tlaxcaltèques, Cholultèques, et qu'il fit Moctézuma prisonnier. Les massacres odieux et les pillages, commis principalement parAlvarado, amenèrent dans la cai)itale un soulèvement général." Assiégés dans leurs quartiers et réduits à la famine, les Espagnols furent obligés d'évacuer, la nuit, Mexico en laissant 600 Espagnols et 4 000 Indiens auxiliaires sur les chaussées qu'ils eurent à traverser. Fernand Cortez rétablit ses affaires par la victoire d'Otumba, remportée en rase campagne (juillet 1520) et par une série d'autres
ME^DOZA, premier directeur du recueil très important Anales del Museo nacional de Mexico, qui a été dirigé ensuite par MM. F. Del Paso y Tkoncoso et J. Sanchez.
A la suite de l'intervention française, le ministre de l'Instruction publique, Victor Duruy, avait créé une Commission scientifique du Mexique qui, de 1864 à 1869, a publié trois volumes en neuf livraisons.
M. le duc de Loubal a fait plusieurs donations pour créer des chaires à Berlin, à New York et pour instituer au Collège de France (en 1902) un cours complémentaire d'Antiquités américaines. Ce cours est professé par M. Lejeal.
A l'École pratique des Hautes-Études, les religions de l'ancien Mexique sont enseignées (L. de Rosny et G. Rayuaud).
INTRODUCTION GKNKHALH 15
combats qui le rendirent maître d'une grande partie de l'Anahuac. Après un siège de plus de deux mois et une résistance acharnée, il rentra dans Mexico (août 1521), qui n'était plus qu'une ruine, distribua le terrain à ses compagnons et à ses alliés indiens les plus fidèles et commença à reconstruire la ville.
Désormais Fernand Cortez était maître du plateau central. Il fit occuper (1521-1522) les provinces du sud jusqu'au Guatemala. En octobre 1522, il fut nommé jiar Charles-Quint gouverneur et capitaine général du Mexique; il entreprit une longue et très pénible expédition dans le Honduras (152'j- 152(5), ])()ur réprimer la révolte de Cristobal de Olid, un de ses lieutenants. Accusé de meurtres et lie dilapidations, il alla se justifier triomphalement à la Cour de Madrid (1527-1536); puis à son retour, sans cesse en butte aux attaques de ses adversaires, il alla explorer la Californie (153''i- 1535). Etant retourné une seconde fois en Espagne, il n'y trouva plus qu'un froid accueil; il prit part, comme volontaire, à l'expédition d'Alger, tentée par Charles-Quint (1541) et mourut disgracié la même année.
Le conquérant qui a changé les destinées du Mexique a été un homme de génie; si l'on peut lui reprocher des cruautés inutiles, peut-être même des crimes, il est juste de reconnaître aussi qu'il avait d'éminentes qualités d'explorateur intrépide, de général et d'administrateur. Il a doté l'Espagne d'une de ses plus belles colonies.
Antonio de Mendoza, nommé en 1535, fut le premier des soixante-quatre vice-rois qui ont successivement gouverné le pays.
Dès que la conquête fut connue en Europe, les Espagnols affluèrent, attirés par la perspective des emplois et des terres à distribuer. L'immigration fut relativement considérable au xvi° siècle; elle continua, quoique avec moins d'intensité, [XMidant les deux siècles suivants. Les vice-rois attribuèrent de vastes domaines à des Espagnols. Toutefois ceux des chefs indigènes, désignés improprement sous le nom de caciques, qui embrassèrent le christianisme et surent capter la faveur, conservèrent leur situation
et obtinrent des terres ou conservèrent celles sur lesquelles ils exerçaient leur autorité; plusieurs même épousèrent des femmes de sang européen; beaucoup plus souvent leurs filles, recherchées comme riches héritières, se marièrent à des Européens. 11 se fit de cette manière un mélange de sang dans la classe supérieure. De leur côté, les évê([ues et les abbés furent dotés largement, et le clergé rivalisa en richesse foncière avec la nouvelle aristocratie (1). Une grande partie du pays fut divisée en « haciendas », lesquelles souvent étaient moins des fermes que des provinces. La très grande propriété fut une des caractéristiques de l'économie mexicaine.
Nondjre de ceux (pii ilécouvrirenl les mines d'argent lirent des fortunes énormes, surtout dans la seconde moitié du xviu" siècle. Humboldt affirme qu'il y avait phis tie gens très riches à Mexico (|u"à Lima; il cite un mineur, le c(Mnte de Valenciana, (|ui jouissait de ])ius il'uii million de livies de revenu, et le marcjuis de. Fagoaga, auquel un lilon du district de Sombrerete procura en un semestre un bénélice net de vingt millions.
L'archevêque de Mexico et les évêques avaient plus de lOUOOO piastres de revenu régidier, non conq)ris le casuel (pii était considérable, tandis, ajoute Humboldt, qu' « une partie du clergé gémit tlans la dernière misère » (2).
L'Kuroj)e, en s'unissanl à rAnuMicpie, lui avait ap|)orté de précieux éléments de civilisation : le blé et les animaux domestiques, cheval, bœuf, mouton, porc. Le Mexique en profita; l'élevage s'v dévelo])])a, et l'homme cessa, en paitie du moins, d'être, comme pai- le passé, asservi aux transports.
H y avait des lermes dans les(|uelles on cultivait surtout des céréales, « haciendas de trigo ». Mais d'ordinaire une minime portion du sol de l'hacienda leur était consacrée; le reste était ru
1. Humboldt estime à 2 ou 3 millions de piastres la valeur des biens-fonds du clergé et à 44 millions 1/2 ses prêts hypothécaires. {Op. cit, t. III, p. 104). Il évalue à 14 000 environ le nombre des membres du clergé. Bancroft donne, pour l'année 1803, environ 10 000 (4 229 prélres, 3 112 moines, 2 098 religieuses).