ET SUR LE MEXIQUE
Arrivée à Vera-Crnz ; le Chicjuihuite ; le combat des Cumbres, le S mai ; retour à Orizaba ; la Barranca Seca, le Borrego ; attaque d'Orizaba ; attitude de l'armée pendant cinq mois d'expectative, sa composition, personnel de santé.
En débarquant à Vera-Cruz, à la fin de mars 18<32, l'armée de la deuxième expédition est tout de suite aux prises avec d'horribles maladies; elle quitte ce' séjour meurtrier, au climat chaud et malsain, aux maisons tristes et lézardées, sur les terrasses desquelles les habitants s'empressent, le soir, de rechercher un peu d'air frais ; elle abandonne, avec un amer souvenir dans le cœur, ces rues larges et dépeuplées, parcourues sans cesse par d'immondes vautours, les zopilotes, qui semblent les seuls gardiens de la salubrité de cette ville infecte, oii la police sanitaire devrait cependant, là, plus que partout ailleurs, être faite avec activité et prévoyance (1) ; elle
(1) Depuis cette époque, Vera-Cruz a subi de nombreuses modifications, avantageuses sous le rapport de l'hygiène : les maisons, réparées, ont un aspect plus agréable, les rues sont nettoyées, les eaux du
laisse cette patrie du vomito, des fièvres de toutes sortes, et elle arrive au Chiquihuite, oii le feu, mis par imprudence à des poudrières, détermine de vastes brûlures à tous les degrés, chez quinze hommes du 2" des zouaves. Bientôt elle franchit les Cumbres, délogeant de toutes ses positions l'ennemi, qui fait devant son irrésistible élan. C'est le 28 avril 1862 (1). Elle traverse ensuite un pays désolé, incendié, oii elle ne rencontre que la solitude et le désert.
Le 0 mai, nos soldats sont devant Puebla, dont les maisons bariolées, les coupoles, les clochers, les dômes, recouverts d'une couche de porcelaine, brillent comme des phares resplendissants sous les rayons d'un soleil doré, et oii les attend une résistance aussi opiniâtre qu'imprévue. Triste souvenir ! Il est 11 heures et demie du matin ; on s'avance avec entrain, avec confiance, en se donnant rendez-vous pour le soir sur la grande place
Jamapa y arrivent ; mais il existe toujours au pourtour, dans la grande plaine sablonneuse qui l'environne, de nombreux marais couverts de rhizophores, d'avicenuies, de plantes aquatiques de toute espèce et qui exhalent, du milieu des matières végétales et animales en putréfaction, des miasmes empestés.
(1) Pertes éprouvées au combat des Cumbres : tués, Français, trois; blessés, trente. Nous recueillons à Puente Colorado deux blessés mexicains, un homme et une femme, dont l'un a la jambe gauche brisée par une balle, et l'autre l'articulation tibio-tarsienne droite traversée également par une balle.
de la ville; l'artillerie répond au feu des batteries mexicaines, mais elle s'efforce en vain de battre en brèche les murailles inexpugnables de Guadalupe ; l'assaut est commandé; la pluie, la grêle s'acharnent contre nous; rien ne réussit; nous sommes forcés de battre en retraite, et dès lors commence l'œuvre de l'ambulance, établie dans un rancho, à la base même du cerro attaqué, là oii les bombes et les boulets viennent lancer leurs éclats jusqu'à nos pieds.
La première victime, que je vais ramasser moi-même sur le terrain, est M. le sous-intendant Raoul,, dont le bras droit est enlevé par un boulet, qui lui a en même temps labouré la poitrine du même côté. Cet habile administrateur ne tarde pas à rendre le dernier soupir, en emportant tous nos regrets. Celui qui vient ensuite est un brave capitaine de zouaves, aujourd'hui lieutenantcolonel, qui, outre un séton à la cuisse droite, a aussi le pied gauche traversé de haut en bas, au niveau de la première rangée du tarse, par une balle cylindro-conique, qui a brisé comminutivement tout ce qu'elle rencontrait sur son chemin. Puis, les blessés se succèdent sans interruption jusqu'à S heures du soir : moment oiî nous montons à cheval avec la dernière litière, pour nous rendre un peu plus loin, dans un autre rancho, autour duquel l'armée se groupe, défiant l'ennemi, qui se livre, derrière ses remparts, à des chants de triomphe et de joie, mais qui n'ose pas se hasarder à affronter le choc de nos baïonnettes.
C'est au milieu du combat, là oii le feu était des plus vifs, dit le général en chef dans son ordre du jour, que nos blessés ont été recueillis, pansés et consolés (1).
Pendant deux jours, tandis que chacun espère en vain voir les Mexicains sortir de leurs retranchements pour venir se mesurer dans la plaine, nous pratiquons les opérations reconnues urgentes, nous rectifions, nous complétons les pansements, et nous nous remettons en route pour Orizaba.
L'expédition du Mexique, ajoute le général de Lorencez dans ce même ordre du jour dont je viens de parler, a offert le spectacle unique d'une armée qui fait une marche rétrograde dans un ordre parfait, en emportant et en soignant trois cent quarante-cinq malades, en conduisant avec elle un mois de vivres sur deux cent cinquante voitures.
C'était en effet admirable devoir cette poignée d'hommes, que l'insuccès n'avait pu abattre, reparcourir, menaçants, ces lieux, qu'ils foulaient naguère le cœur content, pleins de fierté et d'audace.
Il fallait, la nuit, charger les blessés, qui sur des litières, qui sur des cacolets, qui sur des voitures. Pendant la route, d'un bout à l'autre du convoi, la surveillance était dé chaque instant. A l'arrivée à l'étape on prenait des
(1) Pertes épro.uvées à l'attaque de Guadalupe : blessés français : trois cent cinq, dont vingt officiers; tués: cent soixanle-dix-sept, dont quinze officiers.
maisons, des églises, pour y installer les malades, et alors commençaient les pansements, qui ne .finissaient qu'à l'heure du départ. Malgré tout, malgré le petit nombre de médecins, jamais un soldat n'a manqué des soins qui lui étaient nécessaires, et pendant douze jours de marche, à travers des routes coupées par des torrents, à travers des villages abandonnés de leurs habitants, nous n'avons eu qu'un décès, survenu à la suite d'une amputation du bras droit, chez un officier de zouaves indocile, qui se livrait sans cesse, sans qu'il fût possible de-l'en empêcher, à l'absorption de liqueurs fortes et d'aliments indigestes.
On rentre à Orizaba, n'ayant aperçu que de loin la cavalerie de Carabajal, et pris, à San Augustin delPalmar, un peloton de sa bande, dont le chef fut fusillé le lendemain à la caîiada d'Istapa, puis pendu, par un ordre qui n'émanait certainement pas de notre noble et généreux chef. Jetons un voile sur cet acte de barbarie, qui déshonore son auteur et qui excite notre réprobation générale.
Bientôt survient l'affaire de la Barranca Seca, oii un bataillon du 99° de ligne, parti d'Ingenio au secours des troupes du général Marquez, qui sont engagées avec celles de Saragoza, commence à prendre une sanglante revanche du récent échec, en tuant cent à cent cinquante hommes aux libéraux, en leur en blessant deux cent cinquante, et en leur faisant onze à douze cents prisonniers. C'était entre Tecamalucan et Aculcingo ; la nuit était noire, froide^ et en traversant l'armée alliée,
couverte de lambeaux de vêtements, dont les musiques faisaient entendre les sons les plus discordants, on se serait cru transporté dans des régions infernales, au milieu d'une forêt de bandits. Nous ramenons du lieu du combat à Orizaba quinze blessés français et une cinquantaine de blessés mexicains.
Puis, à notre insu, l'ennemi parvient, en suivant les crêtes d'assez loin, à établir une batterie sur un mamelon très-élevé, le Borrego, qui domine, à une hauteur de trois cents mètres environ, la blanche Orizaba, perdue au milieu d'une luxuriante végétation. Par un hasard providentiel, sans ordres précis, une compagnie du 99" de ligne pousse, dans la nuit du 13 au 14 juin, une reconnaissance dii côté de cette hauteur, dont la possession, à deux époques antérieures, avait décidé' du sort des armées ; un chien aboie ; les Mexicains veulent le faire taire, pour bien apprécier la nature du bruit qui excite cet aboiement, et, par leurs chuchotements, ils attirent dans leur direction nos soldats, qui s'avançent à travers la broussaille, surpris à leur tour d'entendre des voix humaines (1). La rencontre s'opère, la fusillade commence, il est 2 heures du matin. Les nôtres s'emparent de la position, mais ils reculent ensuite avec prudence devant les six bataillons qui se déploient devant eux. Il leur faut du renfort, qui ne se fait pas attendre ; une compagnie du même régi-
(1) Récit gui m'a élé fait par des officiers français et des officiers mexicains blessés à l'attaque et à la défense du Borrego.
ment, qui se trouve au bas de la montagne, étonnée de ce qui se passe au-dessus d'elle, ne tarde pas à se précipiter sur le lieu de l'action ; le feu recommence, la batterie, prise et reprise, reste enfin en notre pouvoir, et Orizaba est ainsi sauvée par l'intrépidité d'une poignée de braves, parmi lesquels il faut citer en première ligne le capitaine Détrie, qui avait eu, dans le combat, ses vêtements criblés de projectiles, et dont la main droite était traversée par une balle qui lui avait brisé le deuxième métacarpien (1),
Le 14, au jour, l'ennemi débouche de la plaine qui s'étend d'Orizaba aux Cumbres ; il vient se heurter contre notre artiherie, contre des épaulements fabriqués à là hâte, à défaut de sacs à terre, avec des balles de coton, par les ordres du général Douay, chargé de la défense ; le canon gronde, la fusillade retentit de nouveau, et vers 8 heures tout est terminé ; les dix ou douze mille hommes de Saragoza se retirent et remontent sur les hauts plateaux dans la nuit du 14 au 15. L'orgueilleux chef mexicain qui, la veille, avait en vain sommé notre général de capituler, était obligé de fuir, sans avoir pu nous entamer, malgré l'énorme supériorité immérique de ses troupes.
Ces deux affaires nous amenèrent soixante-cinq blessés, dont vingt-deux français.
(1) Dans la même affaire, au début, le sous-lieutenant Sombret, le fourrier Groz furent blessés à la cuisse par coup de feu, et le sergent-major Gatz, de la même compagnie, eut un séton à la nuque.
Pendant et après ees glorieux combats, dit le général en chef dans un ordre du jour, les officiers du «orps de sanié ont prodigué leurs soins aux blessés des deux armées, qui ne sauraient proclamer trop hautement leur reconnaissance.
Au milieu de toute-s ces circonstances critiques , personne ne reste inactif; il faut ravitailler la place, et ceci exige de continuels convois en terre chaude, dans un pays ennemi où souvent ils sont surpris par des bandes qui tombèrent à Fimproviste sur l'un d'eux, pendant l'attaque d'Orizaba , et qui massacrèrent d'une manière hideuse trente-cinq de nos soldats. Il faut encore fortifier la xjlace, se tenir continuellement sur la défensive , ei dans cet état précaire, c'est à peine si nos maigres phalanges ont un instant pour se reposer de leurs fatigues, de leurs émotions (1).
Un hôpital, celui de San José, qui existait déjà lors de l'arrivée du général de Lorencez à Orizaba, est réorganisé sur un plus grand pied ; il est destiné aux fiévreux, et bientôt les maladies du foie , les diarrhées , les dyssente^
(1) A dater du 24 juin, la ration de pain fut réduite de 750 àbOO grammes; les officiers n'en touchèrent plus qu'une, quel que fût leur grade ; la troupe ne reçut plus que deux rations de vin par semaine, mais la ration de viande fut portée à 360 puis à -iOO grammes. Souvent l'administration se vit 'forcée de faire entrer la farine de maïs, enpropottion plus ou moins grande, dans la fabrication du pain, etc., etc.
il —
ries, les fièvres des marais y abondent. A l'entrée de la ville, en venant de Cordova, se trouve un vaste bâtiment complètement dégagé , perdu au milieu de la verdure , réunissant d'aussi bonnes conditions hygiéniques que possible , en tant qu'établissement nosocomial sans trop d'étendue, avec petites salles sans communication directe entre elles , bien ventilé , abondamment pourvu d'eau , éloigné des centres populeux et entouré dB promenades et d'espaces libres ; c'est là que, dès le 20 mai, mes blessés sont installés , après un court séjour dans une immense église , dépendance du couvent de San José , oii je craignais pour eux les effets de l'encombrement, et le voisinage d'un local qui recevait déjà depuis longtemps de nombreux malades de toute espèce. Le nombre de ces blessés, jusqu'au 17 septembre, s'est monté à cinq cent cinquante et un tant français que mexicains, y compris ceux du 5 mai, de la Barranca Seca, du Borrego, et c'est d'eux qu'en rendant hommage au zèle et au dévouement des médecins, le général en chef disait dans un ordre du jour : « Nos blessés se rétablissent d'une manière admirable. »
Dans la partie chirurgicale de cet ouvrage, je ferai la relation détaillée des accidents par armes de guerre, qui ont été soumis à mon observation pendant toute la campagne ; mais, dès aujourd'hui, je puis dire que sur les cinq cent cinquante et un blessés dont il vient d'être question, quatre cent soixante-neuf sont sortis guéris et quatre-vingt-deux sont morts : soixante-trois des suites de
leurs blessures, dix-neuf de maladies internes diverses survenues consécutivement. Ce résultat ne laisse pas que d'être très-satisfaisant, si l'on songe à la gravité des lésions et aux conditions au milieu desquelles nous nous trouvions. Les Mexicains, en effet, outre leurs bombes, leurs boulets, leurs obus, leurs balles cylindro-coniqucs, avaient des cartouches qui, avec le projectile ordinaire, renfermaient des chevrotines dont la dissémination dans les tissus ajoutait encore aux dangers du mal. De plus, on se figure tout ce qu'il peut résulter d'inconvénients pour certaines plaies, celles de poitrine par exemple, d'un transport à dos de mulet, dans des voitures mal suspendues, sur des routes inégales et difficiles. En somme, je le répète, nous avons obtenu tout ce que l'on peut obtenir en pareil cas, et la chirurgie conservatrice nous a donné de magnifiques succès, ainsi que nous le verrons dans la suite.
Nous avons fait, après le S mai, onze grandes opérations primitives, sept consécutives (deux du bras et de l'avantbras, deux de la cuisse, trois de la jambe) , et ces dernières ont eu toutes une issue funeste. Leur nombre après la BarrancaSeca a été de deux faites primitivement, et de dix-sept après le Borrego, total trente, dont voici les résultats :
Amputations primitives du bras , dans la continuité : quatre guérisons, quatre décès.
Le premier décès se rapporte au sous-Ueutenant de zouaves dont j'ai déjà parlé ; le deuxième, à un zouave amputé des deux bras, qui avait de plus la joue droite
traversée par une balle, ainsi que le tarse du côté gauche, et un séton à la poitrine. Le troisième, encore à un zouave dont la poitrine était en même temps traversée de part en part par une balle. Chez le quatrième, le moignon était presque complètement cicatrisé qiiand sont survenus des phénomènes de résorption purulente.
Amputations primitives de la cuisse dans la continuité : quatre guérisons, sept décès.
Chez un sujet décédé, la fracture du fémur remontait presque jusqu'au col ; la mort est survenue peu d'heures après l'opération. Un autre, en bonne voie de guérison, a succombé à une pleuro-pneumonie aiguë du côté droit ; un troisième et un quatrième, par suite de résorption purulente ; un cinquième, à une gangrène de moignon ; un sixième, à une hémorrhagie consécutive ; le dernier, et c'était une jeune femme frêle, maigre, enceinte de cinq mois, en proie à des vomissements continuels, a fini misérablement son existence au milieu de toutes les alternatives pénibles d'une fièvre rémittente nerveuse des plus graves.
Amputation primitive de la jambe au lieu d'élection : une guérison.
Désarticulations de l'épaule : une guérison, deux décès par gangrène.
Désarticulation de la jambe : un décès par résorption purulente.
Désarticulations de doigts et de métacarpiens : trois guérisons.
Résections de la téte de l'immérus : deux guérisons. Résection du cubitus droit presque en totalité : une guérison.
Ce qui fait pour lés grandes opérations primitives : quatorze décès, seize guérisons.
Nos tendances vers la cliirurgie conservatrice, dont nous n'avons eu du reste qu'à nous louer, expliquent le petit nombre d'opérations primitives faites après ces grandes affaires. Quant aux opérations consécutives, elle appartiennent toutes, comme on l'a vu, à des blessés du 5 mai, auxquels les mouvements, les cahots de la route, etc., avaient été funestes, et ceci est une indication de ne pas essayer en pareil cas ce qui pourrait être tenté dans les circonstances ordinaires avec beaucoup de chances de succès.
Quoi qu'il en soît, une fois installés dans leurs hôpitaux, nos malades se trouvent d'une manière très-satisfaisante relativement, et l'administration, dont la sollicitude ne se dément pas un seul instant, sait pourvoir à tous leurs besoins matériels. Nous employons dès le principe, pour le couchage, des pliants qui nous rendirent dans la suite de grands services, et dont l'usage est, ce me semble , appelé à se généraliser en campagne. Ils sont d'une confection facile. Les matières premières qu'ils nécessitent peuvent se rencontrer partout et toujours; leur prix de revient est minime ; leur poids est peu considérable ; leur transport est des plus commodes, surtout en raison de la possibilité de démonter l'X qui les soutient et d'enrouler autour des barres horizontales la toile, le cuir ou
le tîssu, quel qu'il soit, qui les compose.. Ils occupent dans les salles un petit volume relativement. Lorsqu'ils ont tous la même hauteur, le coup d'œil n'en- est nullement disgracieux. En l'absence de paillasses, de matelas, on peut encore y reposer commodénient lorsque la saison n'est pas trop froide. Ils deviennent alors autant de réceptacles en moins aux insectes, dont il est si difficile de se préserver en campagne. Ils sont susceptibles d'un lavage, d'un nettoyage, d'une désinfection, d'un blanchissage rapides et faciles. En leur donnant une élévation convenable, en allongeant un peu les barres longitudinales de manière qu'elles dépassent la toile et puissent servir de manches,, en maintenant ces barres écartées au moyen d'une traverse mobile, ces pliants seraient enfin susceptibles de servir de brancards et d'éviter ainsi des déplacements qui sont souvent très-préjudiciables aux blessés.
Un dépôt de convalescents, établi d'abord à l'Escamela, fut ensuite transféré à Cocolapam, fabrique située à peu de distance d'Orizaba , dans la campagne, et où nos soldats jouirent d'un air pur, d'un repos salutaire et d'une nourriture appropriée à leurs besoins. En agissant ainsi, on hâtait la guérison, on disséminait on prévenait l'encombrement et les épidémies.
Comme on peut en juger par ce qui précède, chacun multiphait ses efforts, et il faut avoir vu ces cinq mille hommes à peine, aux prises, pendant cinq mois, avec les plus grandes difficultés, pour savoir tout ce qu'il y a d'énergie, de patience, d'honneur et de patriotisme dans le
soldat français. A la veille de manquer de tout, mal logé dans des églises, dans des couvents, sous la tente, à l'humidité, dans la boue, sans cesse harcelé par l'ennemi, en proie à des fatigues sans nombre, à des maladies de toutes sortes qu'engendrait le climat, jamais une plainte, jamais un murmure ne sortaient de sa bouche. Si sa gaieté habituelle s'altérait, il n'en était que plus beau dans son calme réfléchi, et dans son œil, sur ses traits, se lisaient toujours les plus nobles pensées. Disons-le bien haut, car c'est là une incontestable vérité, jamais armée ne futet ne sera plus digne, par son attitude, de l'admiration du monde entier.
Cette armée se composait alors du 1" bataillon de chasseurs à pied, de deux bataillons du 2« des zouaves , de deux bataillons du 99' de ligne, d'un escadron du T des chasseurs d'Afrique, d'un bataillon d'infanterie de marine, d'un bataillon de fusiliers marins, de quelques batteries d'artillerie de terre et de mer, du génie, du train, des infirmiers, des ouvriers d'administration. Elle était commandée par un brave général, au cœur loyal et chevaleresque, qui a emporté toutes nos sympathies, et la foule d'officiers à cheval qui l'accompagnaient lors de son départ d'Orizaba devait lui dire assez, par cette manifestation spontanée, combien il était airàé et apprécié.
Le personnel de santé était réparti de la manière suivante :
M. Ehrmann, médecin en chef de rarméc.
Hôpital des blessés de la Concordia.
MM, Coindet,, médecin -major de première classe, en chef; Borel, médecin aide -major de première classe ; Thomas, pharmacien idem.
Hôpital des fiévreux de San José.
MM. Colson, chirurgien principal de la marine ; Claudel, médecin-major de deuxième classe ; Merchier, pharmacien-major de deuxième classe.
Service de la place.
M. Clary, médecin aide-major de première classe.
Dépôt des convalescents.
M. Luzet, chirurgien de deuxième classe delà marine.
Corps.
MM. Yizerie , Bintot , médecins-majors de deuxième classe ;
Yisy, Thomas, Schutzenberger, Poucet, médecins
aides-majors de première classe ; Jaspard, Godelroy, Douillet, chirurgiens de deuxième
classe de la marine.
Arrivée des renforts, départ de l'armée, la Canada d'Istapa, San Augustin del Palmar, Queclioulac, Acacingo, San Bartholo, Amozoc, investissement de Puebla.
Au mois de septembre, les renforts arrivent , et alors commence encore une nouvelle série d'épreuves dont le résultat est la prise de Puebla.
Le 2 O'' bataillon de chasseurs à pied, qui accompagne le nouveau général en chef de l'armée, laisse presque tout son monde en route deYera-Cruz à Orizaba. Ce corps est décimé par les fièvres intermittentes les plus graves, contractées dans les terres chaudes. La première division s'avance par Jalapa, et la deuxième, composée en grande partie des troupes de la première et de la deuxième expédition, part d'Orizaba le décembre 1862.
Nous refranchissons encore les Cumbres, mais cette fois sans y trouver de résistance ; car Saragoza étant mort du typhus, son successeur a changé de plans, et les redoutes, les barricades, les batteries élevées de tous côtés sur les hauteurs, se trouvent privées de leurs défenseurs qui devaient nous barrer le passage.
Le 3, nous arrivons à la Canada d'Istapa, misérable ville
— loque viennent d'abandonner les cavaliers de Carabajal , qui n'ont laissé derrière eux que des ruines, et les inscriptions les plus grossières contre la France.
Le 4, nous sommes à San Augustin del Palmar oii nous restons jusqu'à la fin du mois , au milieu des tourbillons de poussière que soulève sans cesse un vent violent qui souffle du pic d'Orizaba, surtout l'après-midi. On fortifie cette localité, on fait des reconnaissances dans toutes les directions, et, pendant ce temps, nous installons un hôpital, tout en nous occupant de chacune des questions qui intéressent l'hygiène du soldat. Nous analysons les eaux ; nous indiquons lès moyens de remédier à leur défaut d'aération, à leur excès de matières organiques, de sels calaires , à l'aide de filtres laissant tomber le liquide d'une certaine hauteur, et par l'emploi d'une terre noire de soude qui existe dans les environs , dont les habitants eux-mêmes font usage. Nous remarquons que les porcs offrent des cas nombreux de ladrerie parfaitement reconnaissables, sur le vivant par les vésicules rugueuses qui se trouvent de chaque côté du frein de la langue, sur le cadavre par les cysticerques qui abondent dans le tissu cellulaire, et nous faisons Testreindre de beaucoup la consommation de la viande de ces animaux , qui doit être toujours cuite avant d'être mangée.
Des distributions de pain remplacent celles de biscuit; les soldats restent sous la tente plutôt que d'habiter des maisons infectes, dégoûtantes, mal aérées, remplies de vermine et oîi vieniient de séjourner les troupes de Saragoza atteintes
— sodé typlius; j'aime mieux quelques diarrhées, quelque? bronchites de plus', qu'une épidémie/ A l'aide d'une couche de paille de maïs, qui ne manque nulle part, les hommes sont isolés du sol , dont le refroidissement nocturne prend des proportions considérables, en raison du rayonnement vers les espaces célestes , partout facile sur les hauteurs.
Nous recommandons l'usage de la ceinture de flanelle sur le ventre ; nous faisons, en un mot, tout ce qui est nécessaire pour prévenir les maladies, et si nous n'y parvenons pas absolument, nous n'avons du moins ni mortalité, ni affections de mauvaise nature.
Le 1" janvier 1863, la division se porte à cinq Heues en avant de Palmar, àQuechoulac,àtraversdes routesbordées de faux poivriers aubois résineux, qui exhalent au loin leurs parfums énivrants, et dont les fruits en grappes, d'abord verts, puis rouges, ensuite noirs, sont très-agréables aux oiseaux. A peine aperçoit-on de distance en distance, là où jaillit une source, quelques bouquets de verdure qui semblent des oasisperduesdansunemerdesable.Cesontpartouf
des champs de maïs, d'orge, jaunâtres, desséchés par une atmosphère sans vapeur, et qu'entourent en tous lieux des maguey , des cactus aux silhouettes bizarres, dontles uns étalent aux regards leurs raquettes toutes garnies de cochenille, dont les autres dressent dans les airs leurs bras inégaux et arrondis, tandis que d'autres encore, lorsqu'on leur enlève leur bourgeon central , fournissent le fameux pulque qui est recueilli à la cuillère ou avec une pipette dans la capsule
qui résulte de l'incisi6n faite à la base de ce bourgeon.
A Quechoulac, on est entouré de tous côtés par des volcans: le pic d'Orizaba, la Malinche, l'Iztaczihuatl, lePopocatcpetl, dont le front pur et toujours blanchi par la neige, s'élève à 5,423 mètres au-dessus du niveau des deux Océans. C'est merveille de contempler ce spectacle le matin, alors qu'après une aurore courte et rapide, le soleil se lève et éclaire d'une vive lumière tous les objets qu'il rapproche. Le soir encore, lorsque l'astre du jour se couche, le ciel prend des teintes rosées, orangées, jaunes, qui impriment au paysage de délicieuses nuances. Mais , à midi, tout n'est que confus, tout s'efface sous un scintillement continu d'un indicible éclat, et l'œil, ébloui par la réverbération puissante des rayons lumineux, ne distingue plus rien dans l'espace que de vague et d'incertain. Chacun a ressenti ces impressions que je ne suis pas le
premier à décrire.
Nous restons à Quechoulac jusqu'au 14 février, occupés à réparer les moulins dont les meules ont été détruites par les libéraux. Nos soldats sont sans cesse en mouvement, soit pour se montrer , soit pour explorer les environs, soit pour accompagner des convois, soit pour construire des barricades, soit pour travailler aux routes, et de toutes parts règne une prodigieuse activité. Nous même agissons comme nous l'avons déjà fait à Palmar ; notre ambulance est placée dans les salles d'un vaste local qui servait autrefois d'entrepôt à la douane , et où dernièrement Saragoza avait ses malades ordinaires , tandis que
ceux qui étaient atteint de typhus' se trouvaient dans un établissement particulier en dehors de la ville. Mais, ici, l'eau qui s'écoule de la montag ne, au pied de laquelle Quechoulac se trouve située, est claire, limpide, d'une saveur agréable, jouissant, en un mot, de toutes les qualités des eaux potables. Elle arrive dans cette localité, où elle fournit aux fontaines publiques comme aux fontaines privées, au moyen d'un aqueduc qui s'alimente à trois sources différentes. Cet aqueduc est creusé à une profondeur assez grande, dans la couche de marne solide sous-jacente à une couche végétale qui est riche en sesqui-carbonate de soude. Il a une direction du nord au sud.
De Quechoulac nous nous rendons à Acacingo, située à i 8 kilomètres plus loin , dans une courbe que forme la chaîne de montagnes qui borne à droite la vallée. Dès notre arrivée en ce lieu, nous nous portons, pour revenir bientôt, à Tepeaca où l'ennemi s'est retiré , et d'oii il fuit rapidement à notre approche, après un petit engagement avec les chasseurs d'x'^frique, qui eurent quelques hommes tués ou blessés. Parmi ces derniers, se trouvait un cavalier atteint d'une fracture comminutive de la tête de l'humérus gauche, par coup de feu, et auquel je fus obligé de pratiquer la résection de cette tête. Il avait en même temps un coup de lance au bras gauche, deux à la région thoracique postérieure, dont une avec pénétration, et une plaie contuse à la région mastoïdienne droite , produite par une balle de revolver. L'opéré allait bien lors de mon départ d' Acacingo, j'en reçus encore des nouvelles favorables dan?
la suite, mais je crois qu'il a fini par mourir. Un Mexicain fait prisonnier dans cette même affaire avait une fracture comminutive de l'extrémité inférieure du radius droit, par coup de feu, la résection fut encore pratiquée et eut un heureux résultat.
Acacingo a un aspect plus ville que Palmar et Quechoulac, le pays est plus boisé, mieux cultivé , et dans les environs on trouve un village , Santa Maria, dont l'église, très en renom, surmontée d'un clocher finement découpé, s'élève sur un mamelon de roche calcaire d'où l'on domine toute la plaine. De ce mamelon jaiUissent des sources d'une eau excellente, qui approvisionnent Acacingo, et qui par des conduits, par des canaux creusés dans le sol, fécondent des jardins riches en légumes variés, dont nous nous empressons de nous pourvoir.
L'armée prévoyante continue ses préparatifs de défense, et notre état sanitaire qui s'est beaucoup amélioré depuis notre départ d'Orizaba, ne laisse presque plus rien à désirer. Nous n'avons guère qu'un ou deux malades sur cent, et presque tous guérissent vite et bien.
Le 4 mars, nous quittons Acacingo oîi le général en chef vient de faire son entrée, après un court séjour à Quechoulac où il avait réuni un grand conseil de guerre, pour décider des plans d'attaque dePuebla. Nous foulons d'abord un sol rocailleux qui monte légèrement, et, arrivés à l'embranchement de deux chemins dont l'un, à gauche, conduit àTepeaca où s'élève, sur la grande place, une colonne qui date de Fernand Cortès, nous suivons, à
droite, celui de San Bartliolo où la division s'arrête après quatre heures de marche.
En même temps, le 99" de ligne, les fusiliers marins, la batterie de montagne, font un mouvement delos Reyes sur ïepeaca, et, de l'autre côté, une brigade de la 1" division vient de Nopalucan à Acajete. Nous occupons ainsi une ligne de quatre lieuea, qui barre la vallée au point où les montagnes qui la circonscrivent vont, en se rapprochant, à l'Ouest, vers Amozoc.
San Bartholo est un pauvre hameau, qui ne se compose que de quelques maisons en ruines et d'une petite église, où nous établissons notre ambulance provisoire. Le l'^' bataillon de chasseurs à pied est à gauche, l'artillerie et la cavalerie au milieu, le 2" des zouaves à droite.
11 n'existe en ce point que trois puits, dont l'un, celui dit de la Mare, où vont boire les animaux, a soixante-dix mètres de profondeur et est presque complètement à sec. Le second, voisin de rambulance, mesure soixante-huit mètres de hauteur et ne renferme que soixante centimètres d'eau.. Il en est de même du troisième, qui est peu distant de ce dernier, et qui est situé en arrière d'un corral, gui borde la route. On peut ajouter à ces trois puits celui de l'hacienda dite de San Nicolas, qui est à un kilomètre à gauche de San Bartholo.
L'eau de ces puits, d'après notre analyse, ne renferme aucun principe nuisible, mais elle manque d'air, et elle est trôs-chargéc de carbonates de chaux, en môme temps que les chlorures y font défaut. Elle est jaûnc-noirâtre, et
offre un goût terreux, ùcre, dont l'existence de la vase d'un côté, et la présence, d'autre part, de semences de laux poivriers, chassées par les vents, rendent facilement compte. Nous conseillons, avant de s'en servir, de la battre et de la filtrer à travers des charbons ; elle devient ainsi claire, limpide, et sa saveur n'a plus rien de désagréable. Cependant, même alors, elle ne cuit pas bien les légumes, ne dissout qu'imparfaitement le savon, et, pour lui donner les qualités qui lui manquent, il faudrait ici, comme à Palmar, y ajouter un peu de terre de soude.
Outre les puits dont nous venons de parler, et dont la nappe est toujours au même niveau, il est encore une conduite d'eau, qui traverse San Bartholo en se rendant à Tepcaca. Elle vient, en pente insensible, d'Acajete, situé au pied de la Malinche, d'où jaillissent les sources qui l'alimentent. Ces sources fournissent à la minute vingtcinq litres d'eau, qui met cinq heures pour parcourir onze kilomètres, et. pour arriver à San Bartholo. Elle est du reste très-bonne.
Enfin, dans unebarranca qui se dirige du nord au sud, en passant près du mont del Final, situé en face de la Malinche, le génie a découvert de distance en distance, à un mètre de profondeur, quelques sources, peu abondantes, dont l'eau se perd presque immédiatement.
Quoi qu'il en soit, en y allant avec économie, les besoins de la division seront certainement assurés pour le temps qu'elle restera en cet endroit, d'autant que depuis quelques
jours, une pluie d'une heure ou deux, s'accompagnant le plus souvent, d'orage, vient chaque après-midi humecter le sol. Le ciel est magnifique du reste, la température très-agréable, mais l'action directe des rayons solaires est très-pénible, et malgré nos couvre-nuque, le large sombrero mexicain nous fait envie.
Les pins, les sapins, commencent à se mêler à la végétation des jours précédents, dans laquelle, au milieu des produits des climats tempérés, se remarquent toujours des plantes, des arbres, des arbustes des régions tropicales.
Le 7, nous apercevons devant nous une longue ligne de feux allumés par les libéraux qui incendient les meules de fourrage.
Le 8, le SI" de ligne vient occuper nos positions à Tepeaca et à San Bartholo.
Le 9, nous prenons la route d'Amozoc qui est à trentesix kilomètres d'Acacingo, et oii nous entrons après quelques coups de fusil échangés avec l'ennemi.
Les puits sont remplis de cadavres d'animaux empoisonnés avec de l'arsenic ; l'eau de ces puits a une odeur de putréfaction très-prononcée, elle renferme une grande quantité de matières organiques de nature animale ; l'usage en est impossible : il faut se servir de l'eau des sources que l'on découvre aux environs et qui est exceUente.
Amozoc est située à l'extrémité ouest d'une vallée qui descend légèrement depuis la Canada. Cette dernière ville se trouve, en effet, à deux mille trois cent cinquante-sept
mètres au-dessus du niveau de la mer, d'après MM. Dolfus, de Montserrat et Pavie, tandis qu'elle-même a deux mille trois cent sept mètres de hauteur, suivant les mômes auteurs. La vallée étroite, resserrée entre deux lignes de collines calcaires et tufacées, est interrompue de distance en distance par des mamelons aux formes les plus étranges , et qui sont composés surtout de basalte ainsi que d'une roclie lavique très-celluleuse, plus ou moins compacte, connue au Mexique sous le nom de tezontle.
Amozoc est bâtie comme Palmar, Quechoulac, Acacingo, comme presque toutes les villes mexicaines, qui ont une grande place garnie ou non d'arcades sur ses côtés, et au milieu de laquelle s'élève une colonne, un bassin ou une fontaine. Des quatre coins de cette place partent des rues parallèles qui se dirigent au nord, au midi, à l'est, à l'ouest, en se coupant perpendiculairement entre elles, et en formant des cadres ou carrés. Ce qui y domine partout, ce sont les églises, les chapelles, les couvents. Ici, les maisons ne se composent guère que d'un rez-de-chaussée avec terrasse ; quelques-unes cependant ont un étage à balcons. Elles sont construites en adobes, en pierre, en briques, et ordinairement peintes en couleurs tendres, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur oîi les chambres spacieuses, sans cheminées, sont ornées d'un mobiher plus T)u moins luxueux, suivant la fortune de chacun. Les fenêtres en sont le plus souvent grillées, et elles possèdent, soit un corral sur les côtés duquel se trouvent des hangars pour les bestiaux, soit une cour plantée d'arbustes, de fleurs, et
pourvue de galeries latérales qui sont les véritables salons des Mexicains.
A Amozoc, comme dans les villes précédentes, il y a un marché qui se tient sur la grande place une ou deux fois la semaine. Deux catégories de marchands sur lesquels nous attirerons plus tard l'attention, s'y rencontrent : ce sont les Indiens, les Indiennes qui, accroupis dans le sable et la poussière, vendent les légumes, les fruits, les volailles, les œufs, le sel, la poterie, etc., etc. Les métis et les créoles débitent la bimbeloterie, les tissus de soie, de fil, de coton, etc. ; ils ont des boutiques où l'on trouve des saucisses, des boudins, de la viande fraîche, à côté des lanières de bœuf salées et séchées au soleil , le tasajo ; on y fait cuire en plein vent des mets de toutes sortes accommodés avec des tomates, des piments, et que l'on offre au public dans de petits vases en terre peinte où l'acheteur puise la sauce avec ses tortilles repliées en gouttière, tandis que pour le reste il ne se sert que de ses doigts. Enfin, le consommateur peut se procurer, partout sur ces marchés, du pulque, de l'aguardiente, du mescal, qui sont les boissons favorites du pays. Amozoc a la spécialité des objets en acier comme mors, éperons, fèrs à repasser, couteaux, etc.
Pendant que l'armée se livre toujours à ses mômes occupations, on dispose un cloître où nous avions déjà placé nos blessés après le 5 mai, pour servir d'hôpital temporaire, si besoin en est, pendant le siège de Puebla.
Le 16 mars, la deuxième division se met eu marche ù
six heures du matin ; nous passons devant la venta de las Animas; nous traversons, en descendant beaucoup, le village indien de Chapalapa, situé sur les deux pentes d'une colline calcaire que borne, à l'ouest, une barranca qui court du nord au sud. Nous franchissons plusieurs ponts bien construits, jetés sur des ravins à sec, et nous arrivons entre les deux mamelons , le petit Tepozutchil à gauche , l'Amalucan à droite, à travers lesquels on voyait Puebla du cerrito de San Juan, près Amozoc. Nous prenons position sur ces différents points , sans rencontrer de résistance, et nous ne voyons à nos pieds, à los Alamos oij nous nous étions retirés le soir du o mai, que quelques cavaliers ennemis qui viennent tirailler à de très-grandes distances.
Sans presque nous arrêter , nous contournons le cerro d'Amalucan où se trouve un ancien couvent converti aujourd'hui en hacienda, et tandis que la première division, qui marche sur nos derrières, vient prendre la place que nous abandonnons, nous allons , à droite de Puebla, occuper le village de Mansanilla où nous nous trouvons en lace de Guadalupe et de Loreto.
Le 17, à quatre heures du soir, nous quittons Mansanilla, nous allons camper en silence, dans la nuit, à San Aparicio, sur les bords d'une barranca profonde que nous traversons, le lendemain matin, pour nous diriger sur le cerro San Juan, à cheval sur la route de Puebla à Mexico, et dont nous nous emparons presque sans coup férir (1).
(I) Deux blessés : le colonel Lafaille, de l'artillerie, légère conlu-
Les Mexicains ne s'attendaient évidemment pas à cette manœuvre car, croyant que nous allions encore attaquer Guadalupe, c'était surtout là qu'ils avaient concentré leurs moyens de défense, tandis qu'ils avaient complètement négligé de fortifier San Juan qui domine la ville, dans une position très-importante.
Pendant que nous opérions notre mouvement tournant sur le côté droit de Puebla, la première division en effectuait un autre dans le même sens, sur le côté opposé, et la place se trouvait ainsi complètement investie par Toccupation simultanée de la route d' Amozoc dévolue à la brigade de Castagny qui, à hauteur du Tepozutchil et de l'Amalucan, gardait les parcs placés derrière ces contre-forts.
sion à la jambe par balle morte; un officier suédois r plaie contuse au front, par balle à la fin de sa course.
Siège de Puebla ; prise du Pénitencier; combat de Cliolula ; combat d'Atlixco; affaire malheureuse de Santa Inez; bataille de SanLorenzo ; reddition de Puebla.
Nous avons en face de nous, à gauche maintenant : Guadalupe , Loreto, Santa Anita , etc. ; vis-à-vis : San Pablo, le Pénitencier, la cathédrale , etc. ; à droite : Morelos, Carmen, Totimehuacan, etc.
Derrière, coule l'Atoyac aux eaux jaunâtres, qui parcourt une plaine fertile semée d'haciendas, de villages en-r tourés de verdure, et au fond de laquelle s'élève la pyramide de Cholula, située au pied du Popocatepetl,
Le 1" bataillon de chasseurs à pied a dressé ses tentes sur le fort San Juan lui-même, et la deuxième division, avec les troupes du général Marquez, est en présence de Puebla, en même temps qu'elle se garde contre les attaques de Comonfort qui occupe San Martin et Cholula.
D'après des Français sortis de Puebla, et qui viennent nous rejoindre au camp, il y aurait dans la place dix-huit mille hommes d'infanterie sous les ordres d'Orthega, de Negrete, de Mindoza, et deux mille honqmes de cavalerie commandés par Carabajal.
Des sources de toutes sortes nous environnent : les unes fournissent de l'eau potable'et très-bonne ; les autres, celles de San Pablo, de Santiago, sont sulfureuses et exhalent une odeur d'œufs pourris tellement prononcée, qu'elles répugnent à nos soldats. Leur saveur est, du reste, minérale,* désagréable ; elles excitent vivement l'enveloppe cutanée, et, ù travers leur nappe limpide, on aperçoit des bulles de gaz acide carbonique qui montent à la surface, en même temps qu'un dépôt bleu-verdâtre tapisse leur fond. On nous dit qu'on en fait un grand usage dans le pays, contre les maladies de la peau, contre les rhumatismes, mais nous n'avons pas le temps de les analyser. (Lettre 16 à M. le baron Larrey, sous Puebla, le 2 avril ■18G3.)
Il est deux heures de l'après-midi, le général en chef arrive , et le drapeau français est hissé sur le fort San Juan, au bruit d'un coup de canon. Dès lors commence un siège qui rappelle ceux de Lerida, de Taragone, de Saragosse, et où on ne s'avance qu'en prenant cadre par cadre, rue par rue, barricade par barricade, maison par maison.
Les travaux d'approche, entrepris dans la nuit du 22 au 23, sont terminés le 29 mars... Il est quatre heures du soir, notre artillerie fait un tir croisé sur le Pénitencier qui s'écroule par pans de muraille ; pendant ce temps le feu de la place se tait sur tous les points. A cinq heures nos canons cessent de gronder, le drapeau tricolore apparaît au faîte de la demeure du général en chef, et nos troupes se
précipitent à l'assaut. Aussitôt, une pluie de balles part des murs crénelés qui avoisinent à droite la forteresse, des batteries qui enfilent les rues de Puebla sont démasquées de tous côtés, Santa Anita, Morelos, Carmen, etc., vomissent leurs bombes, leurs boulets, leurs obus, et nos soldats, entourés ainsi d'un cercle de feu, ne s'emparent pas moins du formidable réduit contre lequel ils se sont lancés avec tant d'élan. Bien plus, emportés par leur ardeur, ils prennent en même temps l'église et le redan qui se trouvent en avant, et peut-être se rendraient-ils maîtres de la ville entière, s'ils n'étaient prudemment arrêtés par leurs chefs, dans leur course furibonde.
Jusque-là le nombre des tués n'avait guère été que d'une dizaine, et celui des blessés d'une cinquantaine environ. Le 29 mars, il y a au moins trente tués, dont trois officiers, et deux cent deux blessés, dont treize officiers, parmilesquels se trouvent le colonel du 51" de ligne, atteint par un biscaïen au bras et au côté, ainsi que le général d'artillerie, frappé au front d'une balle qui devait occasionner sa mort quelques jours après. Quatre-vingttreize blessés seulement entrent aux ambulances.
Notre mouvement à l'ambulance de la 2" division est le / suivant, du 16 au 31 mars, dans le service chirurgical :
Entrées, quatre-vingt-trois ; sorties, quinze ; morts, sept ; restent, soixante-un (l).
(1) Du 23 mars, jour de l'ouverture de la tranchée, au il avril, les
pertes sont dans toute l'armée de : tués, cinq officiers, soixante-cinq
Il y a seize blessures par arme blanche, six brûlures à différents degrés, et soixante et une blessures par arme à feu.
Les blessures par arme blanche, proviennent d'un combat livré, le 23, à Cholula, contre une partie des troupes de Comonfort, par les zouaves et les chasseurs d'Afrique, qui laissèrent cent à cent cinquante ennemis
sur le terrain.
Les brûlés sont des Indiens, qui fabriquaient des cartouches dans le Pénitencier, d'où les Mexicains se sont retirés, lors de sa prise, en mettant le feu aux poudres.
Les décès se rapportent : d'abord, à un soldat du 81" de ligne, qui, en même temps que son sergent avait la tête emportée cà ses côtés par un boulet, recevait un éclat de bombe qui lui fracturait comminutivement la cuisse et le bras gauches. L'accident avait eu lieu à une heure de la nuit, et pendant le trajet de trois kilomètres, pour arriver à l'ambulance, le blessé perdit beaucoup de sang. Nous régularisâmes les plaies, nous administrâmes les stimulants, les toniques intus et extra, mais l'affaiblissement était trop profond, la secousse trop violente, rien ne fît et la mort ne tarda pas à survenir.
C'est ensuite un Mexicain qui a la poitrine traversée nar une balle. Les boulets de la place qui enfilent la
hommes de troupe ; blessés, quarante-trois officiers, cinq cent trentecinq hommes de troupe ; disparus, un officier, quarante-deux hommes de troupe.
route de Mexico, viennent jusqu'à nous ; nous sommes obligés de nous porter en arrière, et durant la route notre blessé trouve moyen de se procurer des tortilles, qu'il mange, et qu'il rend bientôt, avec des efforts de vomissements pendant lesquels il succombe.
Puis viennent deux chasseurs d'Afrique, que l'on m'apporte le lendemain du combat de Cholula, avec des lésions presque identiquement semblables, dont la gravité me fait présager aussitôt une fin prochaine. Ils sont froids, presque sans pouls, dans un état d'anxiété et d'oppression extrêmes ; ils crachent du sang, vomissent de la bile, se plaignent de douleurs atroces à la base de la poitrine, et chacun d'eux a reçu une balle qui/ tirée obliquement de bas en haut, a traversé le foie et les poumons. Du sang s'est épanché dans l'abdomen, les côtes sont fracturées et refracturées ; en un mot, dès le principe, je ne pouvais, en présence de tels dégâts, conserver aucun espoir.
Après, c'est un Indien porteur de gabions, qui, le 23 mars, est atteint par un boulet à l'endroit même oii se trouvait la veille notre ambulance. Il a la cuisse gauche emportée jusqu'à la racine. La plaie est régularisée, le fémur scié à deux centimètres au-dessous du grand trochanter ; il n'y a , pour ainsi dire , pas de perte de sang, et néanmoins l'individu meurt presque immédiatement. Il en est de même d'un pauvre chasseur à pied qui, en allant, le 24, puiser de Feau au bas ducerro San Juan, eut le bras et la cuisse gauches emportés très-haut, également par un boulet.
Eiifin, c'est un officier d'administration auquel un boulet de la place vient encore enlever la cuisse gauche, dans la journée du 26, à l'endroit môme où sont établis les fours et les magasins des subsistances. On l'apporte à notre ambulance, qui est à deux pas ; nous pratiquons l'amputation, qu'il supporte parfaitement ; cependant, ces boulets à la fin de leur course impriment à tout l'organisme un ébranlement terrible, et notre blessé n'y échappe pas plus que ne l'avaient fait les sujets déjà cités ; il est bientôt pris de hoquet, d'agitation, de délire; le pouls s'affaiblit, la peau se refroidit, et la mort arrive le lendemain de l'opération.
Jusqu'au 8 mai, pour faire quelques pas encore, il faut essuyer la mitraille qui pleut des toits,. des plafonds, des fenêtres ; il faut franchir les grilles, les fossés, les parapets entassés les uns sur les autres, et jamais nos troupes ne se lassent, quoique le trépas multiplie ses victimes dans leurs rangs.
Pendant ce temps, une petite expédition partie le 12 avril pour Atlixco, dans le but de se procurer des approvisionnements, bat Carabajal, auquel elle met 600 hommes hors de combat ; elle se composait d'un bataillon du 1" des zouaves, de trois escadrons de chasseurs d'Afrique, et de quelques troupes du général Marquez. Nos pertes dans cette affaire se réduisirent à trois chasseurs d'Afrique tués, un officier et sept cavaliers blessés, dix-sept hommes de l'escadron allié tués et trente-deux blessés. Le 8 mai, à San Lorenzo, c'est à peine si les hommes
prennent le temps de décharger leurs carabines ; ils se précipitent à la baïonnette sur l'armée de Comonfort, dont ils font un horrible carnage, et nous avons, ce jour-là, cent onze entrées à l'ambulance, dont soixante-onze Français et quarante Mexicains (1).
En leur donnant la liberté sur parole, on avait laissé aux soins des médecins de l'armée ennemie beaucoup de leurs blessés ; ces médecins violèrent leur promesse et abandonnèrent ceux qui leur étaient confiés. Flétrissons le manque de foi, l'oubli du devoir, partout où nous les rencontrons. Le S mai, on avait un instant suspendu le feu de la place au moment oh nous enlevions nos blessés, et nous nous sommes empressés de rendre justice à cet acte d'humanité ; il nous est bien permis aujourd'hui de blâmer sans restriction la conduite que nous venons de signaler.
Du 16 mars au 16 mai 1863 il y a eu six cent cinq blessés français dans toute l'armée (2). L'ambulance de la
(1) Les pertes de l'ennemi, à la bataille de San Lorenzo, sont estimées à deux millecinq cents hommes tués, blessés ou prisomiiers.
(2) A la prise de Puebla, les pertes éprouvées par le feu, depuis l'ouverture de la campagne par le corps expéditionnaire, s'élevaient à : tués, dix-huit officiers, cent soixante-sept hommes de troupe; blessés, soixante-dix officiers^ mil trente-neuf hommes de troupe.
Il ne faut pas perdre de vue que, dans tous nos chiffres donnés jusqu'à présent, il entre des Mexicains en plus ou moins grand nombre, et nous ne parlons actuellement que de l'armée française en elle-même.
2' division, trois fois chassée de ses premiers emplacements par les boulets de la place, et établie enfin dans un moulin, au pont de Mexico, sur les bords de l'Atoyac, en a reçu trois cent soixante-deux, français et mexicains, dont cent huit sont sortis guéris, soixante-dix-neuf ont été évacués, et trente-neuf sont morts.
Parmi ces derniers sont compris des hommes qui, comme nous le verrons dans la partie chirurgicale de cet ouvrage, comptaient à l'ambulance, mais qui n'y apparaissaient que pour mourir presque aussitôt après leur arrivée, par suite des épouvantables blessures dont ils étaient atteints. J'ai perdu un lieutenant de spahis, bien connu dans l'armée sous le nom de Caïd, qui, le 2o avril, avait eu l'extrémité supérieure de l'humérus droit fracturée comminutivement par une balle. Cette balle, après avoir traversé l'épaule, avait parcouru le poumon, et était venue sortir par une large ouverture au côté gauche du sternum, à trois centimètres au-dessous de la clavicule. J'ai pratiqué, le 26, une résection, qui comprenait toute l'étendue de l'os brisé, jusqu'à l'insertion deltoïdienne inférieure, en présence de M. Ehrmann, Maffre, Bintot, Clary, Gueneau, Gouchet, Borel, etc. ; l'opération terminée, l'air sortait de la poitrine par la plaie, le blessé crachait du sang en abondance, et chacun de nous, après comme avant, prévoyait une issue fatale, qui ne tarda pas à se réaliser.
Cet accident était survenue le 25 avril, le jour de la malheureuse affaire de Santa Inez, où, la veille au soir,
— soles pluies inondèrent les mines que l'on réservait pour le moment de l'attaque; où le 1" des zouaves se heurta contre d'insurmontables obstacles, où les pertes furent considérables, et où, du matin jusqu'à 3 heures de l'après-midi, nous eûmes à opérer ou à panser quatre-vingts blessés dans notre section d'ambulance, établie au Pénitencier depuis le 13, moment où les attaques de droite avaient été confiées à la 1" division et celles de gauche à la T (1).
Cette section remplaçait ainsi celle de M. le médecinmajor Mouillac qui occupait ce poste. C'est elle qui, le 19 avril, reçut un brave capitaine, aujourd'hui colonel, auquel un éclat d'obus avait fait à la partie inférieure de l'abdomen, une plaie avec hernie de l'épiploon, bientôt réduite par M. le médecin-major Rioublant, dont l'habileté chirurgicale a été pour beaucoup dans la guérison de la blessure en question.
Un officier non moins distingué, blessé le 28 avril, ne fut pas aussi heureux. C'était un commandant d'étatmajor, qui, saisissant par le bras, pour l'éloigner, un militaire qui s'exposait trop au feu de l'ennemi, reçut lui-même une balle. Il avait les doigts recourbés, le poignet droit, l'avant-bras plié presque à angle droit sur le bras. La balle lui enleva les phalangettes du médius et de l'annulaire, passa au-devant du poignet et vint se loger
(1) Pertes totales de l'affaire Santa Inez ; tués, cinq officiers, vingt-sept hommes de troupe; blessés, onze officiers, cent vingt-sept hommes de troupe.
au-dessus de l'épitrochlée, où elle fut extraite. Tout allait bien sous l'influence des irrigations continues d'eau froide, lorsque, le onze mai, survint une hémorrhagie, bientôt arrêtée, mais qui produisit sur le blessé, d'une nature excessivement impressionnable, une épouvante terrible. La mort arriva presque subitement, au moment oii nous avions le plus d'espoir d'une guérison prochaine. Un lieutenant d'artillerie avait eu, au commencement du siège, une blessure à peu près semblable, également du côté droit, et tout au moins aussi grave ; il a conservé son bras, et est aujourd'hui capitaine dans la garde.
Quoi qu'il en soit, après la bataille de San Lorenzo, Puebla, privée de* tout espoir de ravitaillement, de secours, se rend à discrétion le 17 mai, et je vois encore les soldats qui en sortent, sans armes, les vêtements en lambeaux, se précipitant avec rage sur le biscuit que leur distribue notre administration. Il y en a de tous les âges, et avec eux se trouvent pêle-mêle des femmes et des enfants.
Ainsi se terminait, après deux mois, jour pour jour, un siège qui vengeait glorieusement l'honneur du drapeau, et qui avait vu des actes sans nombre de bravoure et d'héroïsme.
Le local de notre ambulance, suffisant dans le principe, commençait, à la fin du siège, à ne plus être en rapport avec le nombre des malades, des blessés, qui y arrivaient de tous côtés. Aussi la pourriture d'hôpital, qui avait déjà envahi quelques plaies, menaçait-elle' de s'étendre, lorsque, heureusement, les hostilités cessèrent.
Son personnel médical se composait de MM. Comdet, médecin-major de première classe, en chef; Rioublant, médecin-major de deuxième classe ; Gueneau, Gouchet, Borel, aides-majors de première classe ; Laval, aide-major de deuxième classe. M. l'aide-major Fabre en était le pharmacien, et M. Monac le comptable. N'oublions pas M. le sous-intendant Gaffiot dont nous n'avons eu qu'à nous louer depuis le commencement de la campagne.
Le 31 mai, nous conduisons à Puebla, à un des hôpitaux français qui vient d'y être installé dans les bâtiments de l'ancien couvent de San-Francisco, nos malades et nos blessés. Il ne règne aucune épidémie dans cette ville, et sur huit cents malades qui y existent lors de notre départ pour Mexico, il y a deux cents fiévreux et six cents blessés dont les plaies n'offrent en général aucun cachet spécial.
Pendant le siège, l'état sanitaire, au point de vue des affections internes, a été partout très-bon, et nous dirons, dans la partie médicale, quelles sont les maladies qui régnèrent durant cette période.
L'armée française au Mexique se composait alors de deux divisions d'infanterie, d'une brigade de cavalerie, des réserves et parcs du génie et de l'artillerie, du train , des infirmiers, des ouvriers d'administration, en tout vingt-cinq mille hommes environ , et c'est ainsi qu'elle resta constituée jusqu'à la fin de la campagne.
Le personnel de santé sous Puebla était réparti de la manière suivante :
M. Ehrman, médecin en chef de l'armée ;
M, Ilouneau, médecin en chef de l'ambulance du grand quartier-général ;
M. Brault, médecin en chef de l'ambulance de la première division ;
M. Coindet, médecin en chef de l'ambulance de la deuxième division ;
M. Claudel, médecin en chef de l'ambulance de cavalerie (1).
M. Lespiau, médecin en chef de l'hôpital de Cliolula.
(1) Cette ambulance n'a fonctionné qu'à San Lovenzo.
Départ de Puebla ; la pyramide de Cholula ; le Rio-Pf ieto ; San Martin; Tezmelucanjle Rio-Frio ; Buena-Vista; le Penon; Mexico.
La première division est déjà en marclie sur Mexico, quand, le 2 juin 1863, nous nous mettons aussi en route pour la même destination.
Nous franchissons l'Atoyac sur les rives duquel s'élèvent des filatures, des usines, des moulins, et nous laissons à notre gauche Cholula dont la pyramide se dessine au loin sous forme d'un cône tronqué. Cette pyramide présente encore de distance en distance , sous une végétation composée surtout de cactus et de faux poivriers , une couche de briques en terre séchées au soleil et superposées. Dans ses assises on a creusé un chemin en escaliers, conduisant par de nombreux circuits jusqu'au sommet oii se dresse la chapelle de Nuestra Senora de los Remedios, et d'où l'on découvre toute la ville qui emprunte à ses maisons peintes en bleu, en blanc, en rouge, un aspect tout particulier.
La pyramide de Cholula située à l'entrée de cette localité en venant de Puebla, a dit- on, été construite de toute
pièce par les premiers habitants du pays, mais je crois plutôt que ce n'était dans le principe qu'un mamelon comme il en existe tant au Mexique, et que ce mamelon a été ensuite disposé de manière à servir de temple, d'autant qu'en face il s'en trouve un autre un peu moins élevé, qui n'a reçu aucune modification, et sur lequel on ne remarque qu'une croix avec un petit portique.
Nous traversons San Juan, San Aiitonio, et nous arrivons au Rio-Prieto, le ruisseau noir, qui a les eaux sombres, limpides et transparentes. Nous sommes à l'entrée d'une riche vallée dont l'aspect nous rappelle celui des herbages de la Normandie. Tout y est vert et plein de fraîcheur; de toutes parts, on aperçoit des villages perdus au milieu des grands arbres ; chacun d'eux possède son église, son clocher ; leurs petites maisons construites en adobes, sont éparses au milieu des champs de blé, de maïs et d'orge.
D'un côté, ce sont les pentes cultivées de l'Iztaczihuatl, du Popocatepetl ; de l'autre, se déroulent des montagnes dont les mille sinuosités se perdent insensiblement dans l'espace. Partout c'est la nature parée de ses plus beaux ornements; partout c'est un paysage ravissant qu'un soleil radieux vient inonder de ses éblouissants rayons.
Jusqu'à San Martin c'est toujours le même spectacle charmant, ce sont toujours d'importantes haciendas disséminées dans la verdoyante campagne ; des chapelles élevées au sommet des mamelons ; des bourgades enfouies dans les vergers.
Nous refranchissons l'Atoyac, et nous entrons dans San Martin, située à neuf lieues de Puebla. C'est une ville plus irrégulièrement bâtie que celles dont il a été question jusqu'à présent, quoique avec le même genre de constructions ; elle était dernièrement le quartier général de Comonfort. On n'y remarque guère, comme partout, que des couvents, des églises ornées de saints, de saintes aux images et aux costumes les plus extraordinaires. Nous y trouvons un petit hôpital français placé en échelon sur la route de Mexico, où il y a deux cent dix fiévreux , et qui n'est que provisoire.
Pendant huit à dix kilomètres, c'est encore la délicieuse vallée de San Martin où les teintes dorées des céréales, tranchent sur l'azur des jardins et des prairies. Puis, l'aspect change : au sable de la route succède un terrain rocailleux ; le sol accidenté devient moins fertile ; de tous côtés apparaissent d'immenses figuiers de barbarie qui atteignent hauteur d'arbre, des géraniums sauvages aux plus grandes dimensions , des chênes , des sapins , des fougères, etc., et tout d'un coup, des bocages de la Beauce on se trouve transporté dans les Alpes, dans les Pyrénées. Nous atteignons ainsi l'entrée d'une gorge coupée par des barricades, garnie de chaque côté de batteries veuves de leurs canons ; nous repassons une troisième fois un bras de l'x'^toyac sur un immense pont en pierres, et nous arrivons, en montant toujours, sur un petit plateau où l'on ne rencontre que quelques pauvres auberges. Puebla, d'après de Humboldt , est à deux mille cent quatre-vingt-
quatorze mètres au-dessus du nivcuù de la mer , San Martin à deux mille trois cent cinquante et un ; nous sommes ici à deux mille cinq cent vingt mètres de hauteur.
De ce plateau, auquel on a donné le nom deTezmelucan, l'horizon est borné de tous côtés par des pics, par des monts boisés qui lui forment une majestueuse ceinture qu'éclaire un instant une vive lumière aux reflets les plus variés ; bientôt, le ciel se couvre, l'orage gronde, l'eau tombe à torrents, et tout rentre dans l'ombre. Le bruit de la grêle, qui vient battre nos tentes, se môle au fracas du tonnerre ; la neige semble descendre en cascades des cimes de l'Iztaczihuatl ; nous assistons en un mot à une de ces effrayantes tempêtes, qui laissent d'autant plus d'impression qu'elles se passent au sein d'une nature sauvage et déserte.
Le § juin, nous entrons en plein dans la forêt del Final, et, à la suite d'une montée rapide faite sur un chemin obstrué en plusieurs points , par des monceaux d'arbres destinés à empêcher le passage de l'armée française, nous nous arrêtons au Rio-Frio, à trois mille quatre-vingt-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer, d'après de Humboldt.
C'est un délicieux petit vallon qui tire son nom du ruisseau qui le traverse. Il s'y trouve un village, Coatepec, dont les maisons en bois r* ssemblent de loin à des châlets suisses. Ces maisons sont réunies au voisinage des bâtiments en ruiues d'une ancienne verrerie dont les ouvriers faisaient et font encore probablement aujourd'hui, métier
de dévaliser les voitures et les voyageurs. Jamais parage ne se prêta mieux au brigandage. Le rio en lui-même, qui descend des hauteurs voisines, passe, comme nous l'avons vu, à Tezmelucan, à San Martin, et va rejoindre à San Lorenzo, le bras principal de l'Atoyac, originaire de la Malinclie.
Nous montons encore, et nous atteignons la venta de la Paz, point le plus élevé de la route de Puebla, à trois mille deux cent vingt-six mètres au-dessus du niveau de la mer (de riumboldt). A partir de cet endroit nous redescendons, toujours dans la forêt, et nous aperçevons enfin le plateau de Mexico, qui offre aux regards un des plus étonnants spectacles qu'il soit possible d'imaginer. Les grands sommets neigeux qui dominent tout, les montagnes amoncelées à leur base, les lacs au pied de ces montagnes, des arbres tropicaux et des arbres toujours verts, la neige vue à travers les aloès, c'est là un tableau qu'on ne peut oublier lorsqu'on l'a contemplé une seule fois.
Nous sommes à la venta de Cordova, deux mille six cent quatre-vingt-sept mètres de hauteur (de Humboldt), et nous allons camper un peu plus loin à l'hacienda de Buena-Vista.
Du 6 au 10 juin, nous restons sous la tente en cet endroit, près d'une mare jaunâtre, entourée de magnifiques oliviers. Les soldats sont obligés d'aller chercher leur eau dans les villages voisins.
Nous avons, à gauche, San Gregorio, San Marco et Chalco bien déchue de son ancienne splendeur. C'était, en
effet, du temps des Aztèques, une des quarante cités populeuses de la vallée de Mexico, et ce n'est plus aujourd'hui qu'une misérable bourgade située sur la rive orientaie du lac de ce nom que nous apercevons dans le lointain.
A droite, c'est le lac Texcoco, et Texcoco, antique capitale du royaume d'Acolhuacan, non moins célèbre par sa grandeur que par sa civilisation avancée, et qui n'est plus aussi que l'ombre de ce qu'elle était jadis.
Nous contournons le cerro d'Ayotla et nous voici à la lagune de ce nom, où des pêcheurs conduisent avec une rapidité merveilleuse, à travers les roseaux, de petites nacelles en bois, étroites, longues, effilées. Ces pêcheurs, armés de perches garnies de pointes à l'une de leurs extrémités, harponnent en quelque sorte les poissons qu'ils vont vendre à Mexico, et parmi lesquels nous remarquons l'axolotl, salamandra mexicana, aussi nommé ajolote, que l'on trouve aujourd'hui au Jardin d'acclimatation du bois de Boulogne.
Nous traversons le bourg d'Ayotla et nous nous engageons sur un terrain abandonné en ce moment par les eaux du lac l'excoco. Ce terrain présente un aspect désolé ; il est recouvert d'efflorescences salines blanchâtres, jaunâtres, dont la réverbération fatigue la vue, et produit un véritable malaise. C'est à peine si l'on y rencontre quelque pâturage dur, rachitique, qui répugne aux animaux, et que les Mexicains nomment tequixquicacatl. Sur certains points y croissent le pourpier, la gratiole, les atripUcées,
et d'autres plantes abondantes en natron, c'est-à-dire qui vivent dans les terres imprégnées de carbonates sodiques ou tequezquite du mexicain tequixquitl. Ce ne sont plus les frais bosquets, les jardins que rencontrèrent ici les premiers conquérants.
Nous, voici au Penon de los Banos, mamelon porphyrique de 25 à 30 toises de haut, qui, aux temps anciens, était entouré de tous côtés par le lac Texcoco oti il formait'une île. Ce cerro présente, àson pourtour, des enfoncements, des grottes qui servent de demeures à des Indiens Il fournit à sa base des eaux transparentes , sans odeur , de saveur séléniteuse et acide, qui ont une température fort élevée , qui sont très-cliargées de gaz, surtout d'acide carbonique, et qui sont riches en sulfates , en carbonates alcalins. On les dit favorables, en bains, dans les rhumatalgies, dans quelques obstructions glandulaires, dans la chlorose , et, en boisson, à la température du courant, dans les mômes affections , dans les hydropisies commençantes; enfin, dans le vulgaire, on croit qu'elles remédient à la stérilité, et qu'elles guérissent les maladies de l'utérus. Le jet de la source est de 7 à 8 pouces et ne varie jamais. L'étabUssement de bains qu'on a construit au pourtour demande de grandes réparations.
Le cerro est recouvert d'une végétation formée toujours de faux poivriers, de cactus (biznagus et tunas) , de maguey, de mimosées, nommées communément mezquites, et de quelques herbacées syngénésiques : à son sommet, on se croirait sur le pont d'un navire ; l'eau des
lacs, que lovent pousse sans cesse sur les terrains restés à sec, semble la vague d'une mer tranquille dans son flux et reflux. De tous côtés, ce sont des volcans élevés, des mamelons isolés, des. collines se reliant entre elles, le tout entouré ou faisant partie de ces deux sierras gigantesques, qui peuvent être à bon droit considérées comme les Cordillières les plus hautes des Andes mexicaines, et qui, en se réunissant par une double ramification, donnent à la vallée de Mexico une forme demi-ovale.
En avant, à l'ouest , c'est Mexico avec les dômes colorés de ses couvents, de ses églises , et où nous arrivons par la garita de San Lazaro , en parcourant une chaussée jetée sur le lacTexcoco, dont les eaux sont sillonnées de bandes de canards auxquels les Mexicains donnent le nom de canauthli.
Pendant toute cette route, nous ne voyons pas une seule fois l'ennemi, et comme le nombre des malades est peu considérable, c'estpresque en touristes que nous voyageons.
Le gouvernement républicain est en marche pour San Luis de Potosi ; nous entrons ainsi sans résistance dans l'ancienne capitale des rois aztèques, qui ne fut détruite en 1520, par les Espagnols, que pour sortir de ses ruines
quatre ans plus tard.
Je ne veux rien dire aujourd'hui de Mexico, dont je ferai plus loin la topographie détaillée, en même temps que celles de sa vallée et des principales localités du Mexique oij j'aurai séjourné pendant une période plus ou moins longue; je me contente d'indiquer pour le moment que, dès notre arrivée, nous nous empressons de choisir des
locaux îi l'usage de casernes, des hôpitaux, etc.; nous installons, à la date du 24 juin, un triumvirat qui doit présider aux destinées du pays, et, le 29 juin, nous donnons à la population de la ville, un bal magnifique dans le grand théâtre transformé, d'une part, en un bosquet de verdure, et de l'autre en un brillant amphithéâtre, dont les galeries garnies de drapeaux, d'armes et de fleurs, resplendissent de mille lumières qui éclairent de ravissantes toilettes.
Au mois de novembre, nous avons encore un nouveau commandant en chef, et les troupes partent pour l'intérieur. Dès lors recommencent des courses , des marches, des contre-marches sans nombre, et dont on n'a pas d'idée, a travers tout le Mexique. Ce sont des voyages de 3 et 400 lieues que l'armée entreprend en faibles détache- . ments, du nord au sud, de l'est à l'ouest. Ce sont des combats de tous les jours qu'elle a à soutenir contre des forces bien supérieures en nombre.
Il reste à Mexico trois hôpitaux ainsi constitués : Hôpital des fiévreux, médecin en chef, M. Coindet.
— des blessés, ^ M. Houneau.
— des vénériens, — M. Claudel.
Un dépôt de convalescents est établi à Tacubaya, M. Les-
peau en est le médecin en chef.
M. Alzaïs est à Puebla, M. Colson à Orizaba, M. Fuzier à Yera-Cruz, M. Legendre à Tampico.
MM. Ehrmann et Brault accompagnent l'expédition.
La Régence ; arrivée de l'empereur Maxitnilien ; la commission scientifique ; Tacubaya ; arrivée des Belges el des Autrichiens ; voyage de Mexico à Queretaro, et de Queretaro à San Luis de Potosi.
Le triumvirat, installé bientôt sous le nom de régence de l'empire, éprouve vite des difficultés de plus d'une sorte avec le clergé qui redemande ses biens : l'horizon politique semble déjà se rembrunir, et néanmoins l'empereur Maximilien et l'impératrice Charlotte débarquent à Vera- . Gruz. La réception, commandée ou non, qui leur est faite dans cette localité, ainsi qu'à Orizaba et Puebla , semble du plus heureux présage. A Mexico même, où ils arrivent le 22 juin 1864, l'accueille plus sympathique, en apparence du moins, les attend. C'est un dimanche, il est dix heures du matin, les cloches sonnent à toute volée , des arcs de triôniphe se dressent dans toutes les rues, toutes les maisons sont pavoisées et couvertes jusque sur leurs terrasses d'une fouleimmense qui fait pleuvoir les fleurs; des vivats frénétiques s'élèvent de tous côtés, et l'enthousiasme semble être à son comble. L'après-midi, Leurs Majestés sortent en voiture découverte, et des bandes de métis , d'In-
diens, qui étalent leur misère au milieu du luxe etdes richesses qui les entourent , se précipitent sur leur passage en les acclamant encore. Puis, il y a illumination , feu d'artifice en un mot rien ne manque à la fête. Mais, un an auparavant, l'armée française avait aussi, à son arrivée, été couverte de roses, et nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur toutes ces ovations, dont je ne parle aujourd'hui qu'avec un profond sentiment d'amertume, de tristesse et de pitié.
Déjà Queretaro, Guadalajara, San Luis de Potosi, etc., avaient été occupés par nos troupes; à la fin de 1863 , le général Marquez, attaqué par Ouraga dans Morelia, était resté maître de la position ; le général Mejia et le colonel du 62" de ligne avaient battu Doblado à Matehuala, en lui faisant huit cents prisonniers, et en lui enlevant dixhuit canons, etc., etc. ; mais, les juaristes, en fuite d'un côté,ireparaissaient d'un autre ; de toutes parts, surgissaient des dissidents; nous ne quittions un endroit que pour qu'il soit immédiatement réoccupé par les libéraux, etc. , et tout cela ne laissait pas que de nous donner à réfléchir.
Pendant ce temps , on instituait à Mexico, le 19 avril 1864, une commission scientifique, fille d'une commission du même genre, siégeant à Paris au ministère de l'instruction publique, sous le patronage de S. M. l'Empereur Napoléon, et composée des hommes les plus éminents dans .la science et dans l'État. M. le général en chef de l'armée française inaugurait la séance d'installation de cette commission, dans le grand salon de Mineria, par
un discours où il signalait l'opportunité de compléter pur la science la pacification commencée par les armes, et de rendre la réunion plus facile et plus digne des anciens partis par la fusion des intelligences, par la coopération active de tous les esprits. Il n'y avait là ni festons, ni fleurs, ni musique; on y sentait l'émanation d'une pensée généreuse qui, dans toute l'expédition, si malheureuse qu'en ait été l'issue, a toujours rayonné d'un éclat sans taches.
Au mois d'août 1864, l'empereur Maximilien quittait la capitale pour visiter une partie de ses États, et force lui était bientôt de reconnaître à travers les marques de la sympathie la plus vive, un certain fond de défiance et de crainte. Les illusions des premiers jours commençaient à se ternir, à se glacer.
Au mois de mai de la même année, le dépôt de convalescents de Tacubaya ayant été érigé en hôpital, j'y étais envoyé comme médecin eu chef de cet établissement, qui se composait d'une cour d'entrée carrée avec bassin au milieu ; trois de ses faces étaient entourées de galeries couvertes, garnies de fleurs. L'aile orientale des bâtiments, la plus étendue, présentait une série de chambres, dont trois au centre avaient une forme octogonale et pouvaient contenir chacune quatorze lits, tandis que les autres n'en comportaient que six, huit ou dix (premier étage). Toutes étaient hautes, bien aérées, et communiquant entre elles par de vastes portes. De cette aile la vue était splendide, et l'on comprenait que l'archevêque de Mexico d'abord, et
Sauta-Anna ensuite, aient fait de cette demeure un séjour d'agrément. L'eau y était abondante, de bonne qualité, approvisionnant de vastes réservoirs où le lavage du linge était facile. En un mot, cet hôpital se trouvait dans les meilleures conditions hygiéniques, en raison de son isolement, de sa situation sur un sol élevé et sec ; en raison aussi de ses beaux parcs où les malades aimaient à se promener dans les allées bordées de roses et de jasmins. Il n'est pas jusqu'au magnifique panorama qui se déroulait à ses pieds, qui ne fût favorable à la destination nouvelle de ce logis, pourvu de tout le mobilier que l'on rencontre dans les hôpitaux de France, et où, sur mille trois cent soixante-deux malades reçus du 1" mai au IS décembre 1864, il n'y eut qu'un mort pour 151,33 sujets.
Les Autrichiens, les Belges arrivaient, et ces derniers, casernés à Tacubaya , me fournissaient bientôt quarantecinq cas de fièvre typhoïde, sur lesquels huit furent suivis de mort. Ils appartenaient à des jeunes gens dont quelquesuns n'avaient que seize à dix-sept ans. Puis, indépendamment du changement d'habitudes, de climat, de nourriture, etc., il fallait encore tenir compte chez ces hommes, n'ayant jamais fait campagne, du désenchantement, des regrets de la famille, de la patrie absente, et enfin, dans le principe, d'une inobservance complète des règles de l'hygiène relativement à l'alimentation, aux exercices, à la manière de se vêtir, etc., résultant de l'inexpérience.
Le 24 juillet 1865, je quitte enfin Mexico, Tacubaya, et je vais décrire rapidement le trajet que je parcours jusqu'à
San Luis de Potosi. C'est un pur\oyage d'agrément, pour ainsi dire, car j'accompagne, avec un escadron de chasseurs de France, le général Douay qui va rejoindre sa division dont je suis nommé le médecin en chef, et j'ai tout le temps de me livrer à des observations nombreuses sur le pays.
Nous traversons Tlanepantla, la cuesta de Yarientos, promontoire porphyrique de la vallée de Tenochtitlan , situé à deux mille trois cent-soixante mètres au-dessus du niveau de la mer d'après de Humboldt ; nous nous arrêtons un instant à la hacienda de la Lecheria, dont la hauteur est de deux mille trois cent cinquante-trois mètres, suivant le même auteur, et nous arrivons à Cuautitlan qui est un grand village, à vingt-neuf kilomètres de la capitale, à deux mille trois cent vingt-trois mètres d'élévation (Bustamente), ne possédant guère qu'une longue rue bordée de maisons mal bâties en pierres et en adobes. L'eau y est de saveur salée, ce que les habitants attribuent à la nature du sol. . A droite s'en détache une route conduisant à Pachiica par Zumpango.
Le 25, nous franchissons un pont en pierres jeté sur le Rio-Grande de Cuautitlan ; nous passons près de las Animas, rancho insignifiant qui est le point de bifurcation du chemin de ïula et de Tepeji ; nous laissons à gauche, le village de Tepozotlan perdu au milieu de la verdure, puis le cerro de Tetla, d'oii l'on aperçoit les lacs de Zumpango, de San Cristobal ; ensuite le cerro de Sincoque, à droite duquel se trouvent la route de Tula et l'ancien de-
sagiie qui aboutit à la coupure de Nochistango, nous montons et nous atteignons le petit village de San Miguel de las Jaguëyes, situé à deux mille cinq cent quarante-quatre mètres au-dessus du niveau de la mer, laissant derrière nous le rancho sans importance de las Cuevillas, près duquel se trouve un vaste réservoir d'eau ou presa; enfin, c'est Tepeji del Rio.
Tepeji est un endroit plus important que Cuautitlan, mais il ne se compose guère non plus que d'une seule rue à laquelle on arrive par un assez joli pont jeté sur le rio de Tepeji, à la base d'une descente assez rapide en forme de défilé. Cette localité est à soixante-six kilomètres de Mexico, dans une petite vallée riche en céréales, parcourue par le rio qui lui donne son nom : l'eau, de bonne qualité, y est partout abondante et la végétation luxuriante. On y remarque une belle église avec un couvent entouré de jardins, et qui, habité autrefois par les Franciscains, sert aujourd'hui de réduit.
Le 26, de Tepeji, en traversant la vallée de ce nom, resserrée entre des montagnes verdoyantes, on arrive à l'hacienda de Cattengo, puis au viUage de la Canada, situé dans une gorge profonde. On monte ensuite jusqu'à l'hacienda de Devisadero, à droite de laquelle, à deux cents mètres environ, on trouve une vaste presa. C'est l'origine d'une autre vallée, riche en pâturages, qui conduit au fort village de San Francisco Soyaniquilpan, où il n'y a rien de remarquable.
Nous sommes à quatre-vingt-dix-neuf kilomètres de
Mexico, et de ce dernier point jusqu'à San Juan del Rio, nulle part on ne rencontre de médecin. Ici, c'est un curé ignorant qui en fait fonction ; il me mène Voir une femme jeune encore, atteinte de typhus, et abandonnée, dans la plus grande malpropreté, au milieu d'une chambre étroite, 011 tout est fermé. On vient de lui apporter le Saint-Sacrement ; cela suffit. Une autre se traite de la dyssenterie par des cataplasmes faitsavecla racine d'iris. Delà vaccine il n'en est jamais question, etc. , etc. C'est là un échantillon de ce qui se passe dans presque toutes les campagnes du Mexique.
Le 27, à quatre kilomètres deSan Francisco, nous franchissons un pont en pierres jeté sur une barranca, à l'endroit dit Venta del Sabino. Nous parvenons au village de San Miguel Mando, situé au pied de la cuesta de Capulalpam. La venta de los Hernandez est placée au sommet de cette côte, et plus loin, à un kilomètre, on trouve la venta del Puerto, fameuse aujourd'hui par la défense héroïque de huit soldats français contre les bandes de Romero. C'est en face de cette venta, à quatre cents mètres sur la gauche, que se montre le petit village de Capulalpam, célèbre dans les dernières guerres, et qui s'élève à deux mille six cent quatre-vingt-sept mètres au-dessus du niveau de la mer (de Humboldt) . Vient après le rancho del Rosal, et par une pente douce on descend jusqu'à Arroyozarco, dont la hauteur est de deux mille cinq cent vingt-trois mètres.
Arroyozarco, éloigné de Mexico de cent vingt-sept kilo-
mètres, se compose d'une grande hacienda et d'un hôtel avec bureau télégraphique, oîi s'arrêtent pour passer la nuit les diligences de Queretaro. Le rio qui longe cet hôtel alimente un mouhn situé à peu de distance à g'auche.
Le 28, nous n'avons que vingt kilomètres à faire sur un terrain légèrement incliné, pour arriver à la Soledad, ne rencontrant sur notre route que les ranchos sans importance de Encenillas, de Ruano, de Carrizal, et la maison dite el Alamo, où deux officiers étrangers au service de la- France, furent, l'un tué, l'autre blessé grièvement, en se défendant contre les bandits qui avaient arrêté la diligence dans laqueUe ils se trouvaient.
A la Soledad, ou San Antonio Polotillan, on ne remarque qu'une vaste maison à arcades, située sur la place, et une église, dont le dôme rouge s'aperçoit au loin avec ses clochers. Au moment oii nous entrons dans cette localité deux orages se dirigeant, l'un de l'ouest l'autre de l'est, viennent se fondre, avec un fracas épouvantable, en une pluie torrentielle.
Le 29, de la Soledad à San Juan del Rio , c'est d'abord la rancheria sans ressources, dite Puerta de Pamillas, située au bout de la plaine de Cazadero, et sur la gauche de laquelle, à deux kilomètres environ, se trouve l'hacienda de ce nom. Ensuite, c'est la venta de Palmillas, petite hacienda placée dans une dépression de terrain, d'oii se détache à droite un chemin conduisant à Huichapan, par le Cazadero. Puis vient la Palma, village constitué par quelques cases sans importance.
San Juan del Rio, chef-lieu du district de ce nom, est une jolie petite ville de cinq à six mille âmes, qui est à cent soixante-seize kilomètres de Mexico, et à mille neuf cent soixante-dix-huit mètres au-dessus du niveau de la mer, d'après deHumboldt, à mille neuf cent quatre-vingtdix-neuf, d'après Balbontin. Elle fait partie des terres tempérées de l'état de Queretaro, et l'on saitqu'auMexique, oîi l'on vit partout sous la zone torride, les expressions de terres tempérées, terres chaudes, terres froides, ne sont que relatives. On y trouve des écoles d'instruction primaire, un misérable hôpital ne renfermant que quelques lits, mal tenu, situé dans le couvent de San Juan de Dios, une place pour les combats de coqs, un tribunal, une petite caserne unie à la prison, plusieurs églises ou chapelles, etc. etc.
Un égout en mauvais état conduit les eaux sales de la ville dans les jardins voisins, qu'elles arrosent; il existe dans cette localité des sources d'une eau excellente ; son industrie manufacturière ne consiste guère que dans la fabrication des bois de selle, de quelques tissus de laine, et de certains articles de corroirie. Les pauvres vivent de la culture de leurs vergers. Dans les campagnes emironnantes, surtout du côté d'Amealco, on fait de la faïence commune qui se vend sur plusieurs marchés où elle est renommée en raison de sa solidité due à la qualité de l'argile dont elle se compose. On fabrique l'àguardiente , le raescal.etc. ; on cultive l'orge, le blé, le maïs, le chile,etc.
A l'ouest de San Juan, et à ses pieds, coule du sud au
nord le rio de ce nom, qui tire son origine des déversements de la presa de Iluâpango, appartenant à l'Hacienda d'Arroyozarco. Il a dix-huit lieues de cours et se termine au rio de Tula, après avoir reçu plusieurs ruisseaux venant du rancho del Sabino, de l'ojo del Agua, etc., etc., après avoir arroséles jardins qui entourent la ville, servi aux haciendas de la Llave, de San Nicolas de Tesquisquiapan, et mis en mouvement le moulin de Aguacate. Guéable en hiver, ses eaux atteignent jusqu'à quarante-deux pieds de hauteur dans la saison des pluies ; alors c'est presque un torrent, tandis qu'aux autrçs époques il coule plus ou moins tranquillement, suivant les pentes du terrain. Il a deux cent quarante pieds dans sa plus grande largeur ; son lit est, en général, formé de graviers et de cailloux roulés; ses eaux sont potables et ses rives, escarpées en plusieurs points, présentent une assez belle végétation arborescente. D'espace en espace on y trouve des trous profonds où vivent des poissons qui portent le nom de vagres.
Les maladies qui régnent à San Juan, sont, chez les enfantSjla diarrhée quiaccompagneladentition,ladyssenterie, les affections des centres. nerveux, la consomption, les fièvres éruptives. Chez les adultes, ce sont les diarrhées, les dyssenteries, le typhus, les affections de poitrine (pneumonies, pleurésies , phthisies) , les hydropisies symptomatiques d'engorgements viscéraux, d'affections du cœur, etc., les apoplexies, la syphilis, les suites de la parturitioa.
30. En sortant de San Juan delRio, situé dans la vallée de ce nom, on traverse un pont en pierres de quatre-vingt-
— Cadix pieds de long sur douze de large, jetc sur le rio dont j'ai parlé. On passe ensuite près do l'Estancia Grande, ranclio insignifiant , où il y a une noria avec manège ; puis, au point dit Trojes de Caracol, où se trouvent deux greniers à mettre du grain. Las Palomas , qui vient après, estune petite hacienda où se trouve aussi une noria avec manège. Enfin, c'est la grande hacienda del Sauz, placée à la base d'une montagne d'où descend un ruisseau qui coule de l'ouest à l'est, et arrose une partie de ses terrains. Nous sommes à cent quatre-vingt-treize kilomètres de Mexico, nous passons l'Arroyoseco, nous rencontrons les petites haciendas de la Palma, de Palo- Alto, et nous arrivons à l'hacienda del Colorado, à deux cent onze kilomètres delà capitale, où on ne trouve qu'un misérable gîte.
Le 30, nous montons d'abord une pente douce; nous côtoyons le rancho sans importance de la Noria, situé à deux mille cent onze mètres au-dessus du niveau de la mer, nous laissons à gauche du chemin, à deux cents mètres environ, l'hacienda de la Miranda, et nous descendons la Cuesta China jusqu'à Queratero.
Entre San Juan del Rio et Queratero, il y a, à trois lieues sud de Queratero, le cerro Cimatario qui a deux mille quatre cent quarante-six mètres au-dessus du niveau de la mer, et celui de Escolastica qui est moins élevé.
Le chemin de Queratero à Mexico est impraticable en plusieurs points lors de la saison des pluies, et souvent nous avons été obligés de passer à travers des potreros
pour éviter des endroits où il y avait des quantités énorr mes de boue* Sm- certaines parties la route était inondée.
Une diligence fait le trajet en deux jours, par les temps secs, de Queratero à Mexico , en s'arrêtant, comme je l'ai dit, à Arroyozarco. Il y a, entre ces deux villes, une ligne télégrapliique avec bureaux à Cuautitlan, Tepeji, Arroyozarco, San Juan del Rio. Cette ligne se prolonge maintenant jusqu'à Léon et San Luis de Potosi.
Le terrain, sur un trajet de deux cent vingt-huit kilomètres de Mexico à Queratero, est croisé dans toutes les directions par des coteaux, des collines, des montagnes , des rivières, des ruisseaux, entre lesquels se déroulent des vallées plus ou moins étendues, où se trouvent des haciendas, des ranchos, des terres labourables qui sont en général de bonne quahté: les unes sont argileuses, les autres crayeuses avec mélange d'argile et de sable, conservant longtemps l'humidité ; là elles ont un aspect noirâtre, ici elles sont rougeâtres, blanchâtres. Il est des montagnes arides, mais il en est aussi qui sont boisées et qui renferment de bons pâturages pour les troupeaux. Le terrain des coUines est en général maigre, formé de graviers, de porphyres, et propre seulement à la culture de l'orge , des frijoles, du maguey.
Queratero est une grande ville oii dominent les couvents, les églises, et qui a un aspect des plus monotones, malgré la belle construction d'un grand nombre de ses maisons. Elle se trouve, d'après Balbontin, entre les 20°38'30" latitude nord, et O'SO'IO" longitude ouest du méridien de
Mexico, à mille neuf cent quarante et un mètres quarantesept centimètres au-dessus du niveau de la mer. De Humboldt porte sa latitude à 20"36'39", sa longitude àl'ouest de Paris àlOa^OO'jOO" etsa hauteur à mille neuf cent trenteneuf mètres soixante centimètres. La différence de temps avec Mexico, y est de 0%3'41"765. Sa population est évaluée à 48,000 âmes; composée dans le principe de Chichimèques et d'Otomites, elle n'est plus guère constituée aujourd'hui que par des créoles, des métis, dont les uns sont propriétaires, employés, artisans, commerçants, et dont les autres sont livrés à la domesticité , au travail des champs, des jardins, à la fabrication du tabac, des sombreros, des rebozos, des zarapes, etc.
Queretaro, qui veut dire jeu de paume, ou lieQ où l'on joue, et dont le titre de ville date de 1665 , sous Philippe IV, est une localité assez propre et assez bien pavée. Mal entretenu comme partout, l'égout en maçonnerie, qui sert à l'écoulement de ses immondices, s'étend de la garita delà Canada à l'hacienda delà Capilla. Les sources qui l'alimentent d'eau potable, et qui fournissent à ses vingt-deux fontaines, sont situées à huit kilomètres environ, à la Canada, d'où elles arrivent au moyen d'un aqueduc magnifique, dû au marquis de la Yilla del Villar, et dont les arcades gigantesques s'aperçoivent au loin lorsqu'on descend la cuesta China.
Le rio, qui traverse Queratero, et qui porte son nom, a son origine à la base des collines de la hacienda de Ser- Yin ; il se dirige au sud-ouest jusqu'à la Canada où seréu-
nissent à lui un grand nombre de sources ; alors son cours devient permanent, tandis que jusque-là l'abondance de ses eaux demeure subordonnée à la quantité qui lui arrive, lors de la saison des pluies, par les ruisseaux qui descendent des cerros de Chichimequillas et de San Vicente. Il se rend dans l'État de Guanajuato , après un trajet de douze lieues. Sa plus grande largeur est de cent cinquante à deux cents pieds. Son fond est comme celui du rio de San Juan. On y trouve aussi des vagres et quelques sardines.
Queretaro est formé toujours de places et de cadres ou carrés. Cette localité possède des palais, des théâtres, des cirques, des jardins publics, des prisons, des casernes, des écoles, et deux hôpitaux dont l'un, le civil, est horriblement tenu, comme presque tous les hôpitaux mexicains, et l'autre, le militaire, a été installépar l'armée française.
Ce dernier hôpital est situé à l'entrée de la ville, en venant de Mexico, sur un point élevé, dans les bâtiments d'un ancien couvent qui, dans son ensemble, sert aujourd'hui de réduit, et qui renferme, par conséquent, caserne, campement, manutention, etc. Le bureau des entrées, la pharmacie, les magasins, la cuisine, la dépense s'y trouvent au rez-de-chaussée, et les malades sont au premier et unique étage, dans des salles formées par la réunion des anciennes cellules des moines. Ces salles, qui donnent, d'une part, sur la ville et la campagne, de l'autre, sur de vastes couloirs, iie contiennent qu'une seule rangée
délits et sont parfaitement aérées. Les latrines, placées à
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leur proximité, auraient besoin d'un écoulement plus facile des matières fécales qui, en séjournant dans les parties basses du local, y répandent une légère odeur. De vastes jardins, dont l'un présente un grand bassin toujours approvisionné où se fait le lavage du linge, et dont les autres sont à la disposition des malades, entourent l'établissement, complètement dégagé en tout sens, sauf du côté de la caserne, qui y est attenante, mais avec laquelle les communications sont interceptées. L'eau y est abondante, de bonne qualité, venant de la Canada; les denrées, les fournitures n'y laissent rien à désirer ; on peut y mettre cent cinquante malades, et il y en a dans ce moment soixante-dix-neuf dont beaucoup de vénériens, de même en cela que dans presque tous nos hôpitaux, puisque, à l'heure qu'il est, le nombre en est de quatrevingts à Léon sur cent vingt, et de quatre-vingt-cinq à San Luis de Potosi sur cent cinquante, etc., etc.
Les maladies internes qui dominent habituellement à Queretaro sont celles des voies digestives, du foie, et principalement la dyssenterie. Le typhus y est plus rare qu'ailleurs, en raison de son état de propreté ordinairement plus grand.
Je ne parle, bien entendu, que de ce que je vois en passant, pendant un séjour de quarante-huit heures. Le 3 août, en effet, nous nous remettons en route, et nous arrivons le môme jour à l'hacienda de Monténégro, après avoir traversé le petit village de San Pablo, les haciendas plus ou moins considérables de San José, Alvaredo, Se-
metrilla, Huniquilla, et le bourg de Santa Rosa, qui est à cinq lieues de Querctaro, et h deux mille cent vingt-six mètres soixante-six centimètres au-dessus du niveau de la mer.
L'hacienda de Monténégro se trouve à vingt-deux kilomètres de Queretaro, au pied d'une chaîne de montagnes qui borne au nord la vallée dans laquelle elle se trouve située, sur un mamelon d'où la vue embrasse une grande partie de l'étendue de la propriété.
Nous passons ensuite au petit village de Puerto-Pinto ; puis, par une montée pierreuse, mais assez douce, nous arrivons au ranclio de los Pozos ; nous traversons la riche hacienda de San Jofre, le petit rancho dit Ojo del Agua, et nous atteignons la grande hacienda de San Diego, située à quarante-trois kilomètres de Queretaro.
De San Diego à la Noria d'Echarca, autre grande hacienda , il y a dix-neuf kilomètres en passant par le village indien dit Venta de la Garita, par San José Iturbide, par la venta de Ojo de Diego, la petite hacienda de la Escondida, et le rancho del Refugio.
Après la Noria, c'est le rancho de Charcos, puis on parcoure un pays très-accidenté, formé de roches généralement calcaires, et, à quelques kilomètres avant d'arriver à San Luis de la Paz, on rencontre des hauts fourneaux en forme de pyramides, qui servaient autrefois à l'exploitation d'une mine de cuivre aujourd'hui abandonnée, mais dont on aperçoit, en grand nombre, des minerais énormes riches surtout en sulfates avec un peu de carbonate vert.
San Luis de la Paz est à quatre-vingt-huit kilomètres de Queretaro : c'est une petite ville de cinq mille âmes environ ; elle se trouve dans un bas-fond, et il faut presque arriver dessus pour la découvrir. De la place qui est au centre, rayonnent toutes les rues, et au milieu de cette place, flanquée d'une église monumentale sur son côté nord, s'élève une fontaine qui fournit en abondance de l'eau de bonne qualité. Elle est traversée, du sud au nord, par une rivière qui porte son nom, et qui arrose les jardins que l'on voit de tous côtés sur ses rives.
Nous parcourons ensuite un pays plat, par une route sablonneuse, jusqu'à l'hacienda de la Pechada, où l'on ne trouve que de l'eau boueuse provenant d'une mare voisine. Nous passons par la venta Yalencia et nous arrivons à la grande hacienda de la Sauceda, à cent vingt-deux kilomètres de Queretaro, puis à celle de la Villela, située à cent quarante-sept kilomètres de la même ville.
La route devient pierreuse, ravinée, étroite, accidentée, et nous sommes à Santa Maria del Rio, qui n'est qu'à treize lieues de San Luis de Potosi, au sud, avec un peu d'inclinaison à l'est.
C'est une ville de quatre à cinq mille âmes, habitée d'abord par des Chichimeques, des Guachichiles, et qui n'aurait été érigée en commune quepar le vice-roiD. Luis Velascole second, vers 161 0. Elle est resserrée entre deuxmontagnes ; le cUmat y est tempéré, la végétation magnifique. Sur la place se trouve une belle église qui, jusqu'à 1760, appartint au couvent de San Francisco. Les rues
sont droites, avec quelques maisons assez bien construites. En dehors du centre de la localité, on voit de nombreux jardins peuplés d'arbres de toutes sortes. Au nord-est de la ville, passe-le rio qui lui donne son nom, et sur lequel on a bâti un pont qui est très-utile dans la saison des pluies, alors que les eaux sont très-hautes.
Les habitants de Santa Maria s'occupent surtout d'agriculture. Ce ne sont plus aujourd'hui que des créoles, des métis, et leur industrie la plus importante consiste dans la fabrication des rebozos en coton, en soie, qui sont trèsestimés pour leur qualité, leur nuance, etc., etc.
A quelques kilomètres plus loin, se trouve l'endroit dit Ojos Calientes, qui possède des eaux chaudes descendant d'assez loin de la montagne, et coulant du sud au nord à travers un terrain calcaire. Ces eaux arrivent sur le bord du rio de Santa Maria, dont les rives sont couvertes de verdure, et elles se réunissent dans deux piscines qui se vident dans la rivière. Elles sont claires, limpides, sans odeur aucune ; leur saveur est un peu fade, mais elles cuisent bien les légumes et dissolvent parfaitement le savon. Nulle part, ni sur le fond des piscines formé de graviers, ni dans les environs, on n'aperçoit le moindre dépôt ferreux ou autre. Leur température est de 32% et je crois que c'est là la seule païticularité qu'elles présentent. Cependant elles passent pour avoir de grandes propriétés dans beaucoup de maladies, pour ne pas dire dans toutes; on y vient de San Luis de Potosi pour les affections rhumatismales, syphilitiques, cutanées, etc., etc.; mais le
site est joli, le but de promenade agréable : de plus, de l'autre côté du rio s'élève une chapelle oii l'on se rend en pèlerinage ; ce sont peut-être là les principaux motifs de k renommée de ces bains, comme le pense l'individu qui depuis vingt ans les administre. Le prix de chacun d'eux est d'un medio ou trente centimes environ. On y séjourne rarement, et la maison qui les avoisine, où l'on pourrait loger, n'offre que deux chambres oiÀ les meubles brillent par leur absence.
Le rio de Santa Maria a son origine au sud-ouest de la sierra de San Luis de Potosi, où commencent les courants du rio Panuco, qui forment les rios des haciendas de Bledos et de la Ventilla. Après Santa Maria il reçoit les rios des haciendas de la Villela et de Jofre, traverse la sierra sud-est du département, et va s'unir au rio Verde.
Jusqu'à l'hacienda de la Pila, à deux cents kilomètres de Queretaro, il n'y a sur une route, très-accidentée d'abord, et qui devient ensuite d'une rectitude parfaite, que le petit village de San Juan, les ranchos de la Puerta Enramada et del Benadito.
Nous faisons dix-sept kilomètres en passant par le gros village de los Pozos, et nous arrivons, le 1 1 août, à San Luis de Potosi, oii je séjourne pendant un temps assez long et dont je ferai plus tard la topographie, en même temps que celle d'Orizaba, de Puebla, de Mexico, de Saltillo, etc.
Nous entreprîmes dans la suite des expéditions de San Luis de Potosi à Saltillo, Parras , Galeana, Monterey, etc., etc.; mais comme il doit en être question à pro-
pos de la partie médicale, et que le pays, du reste, est à peu près partout le même, je vais maintenant parler de l'aspect que présentent les hauts plateaux, de leurs produits, etc., en tant que ce qui concerne la ligne que nous avons parcourue. Je dirai en même temps ce que c'est qu'une hacienda, dont le nom est déjà revenu si souvent ^ dans le cours de cet ouvrage ; j'exposerai ce qu'il y a de particulier au point de vue des aliments, des boissons, des vêtements, des habitations, des mœurs, des coutumes, etc. Les caractères anthropologiques propres aux habitants des altitudes et du Mexique en général trouveront leur place ailleurs.
Aspect des hauts plateaux, leur configuration;, leur constitution géologique, les produits du règne végétal, du règne animal et du règne minéral.
Les hauts plateaux présentent une série non interrompue de vallées resserrées entre les montagnes, et qui communiquent entre elles par des gorges plus ou moins étroites et plus ou moins tranchées. Ces vallées, semées de col- Unes résultant de soulèvements naturels ou artificiels, sont parcourues en tous sens par des barrancas, ravins desséchés ou torrents rapides, suivant l'époque de l'année dans laquelle on se trouve.
Les montagnes sont généralement formées de porphyres, de quelques basaltes, et de granits à leurs étages inférieurs. Leurs contre-forts, où existent presque toujours les dépôts métallifères, sont des terrains tertiaires; et des terrains sédimentaires disposés par couches horizontales dans le sol des vallées, ne commencent à monter qu'à la base des collines.
Ces montagnes semblent de loin une muraille ondulée, à teinte noirâtre, verdûtre, etc., suivant les caprices de la lumière, et que dépasse de temps à autre un pic neigeux, comme l'Orizaba, Citlatepetl ou mont de l'Etoile ; comme
la Malinclic, le Telapon, qui forme avec les collines voisines la montagne du rio Frio, que traverse la route de Puebla li Mexico ; comme le Popocatepelt, l'Iztaczihuatl, l'Ajusco, volcan éteint qui lançait autrefois sa lave duPedregal de San Angel jusqu'à Acapulco ; comme les pics de San Miguel, de Las Cruces, etc., etc.
Le sol des vallées est cou-vert presque partout de terre végétale argileuse très-favorable aux céréales, aux graminées. Parmi les diverses formations superposées aux roches primitives, apparaît sur différents points un calcaire compacte , de texture unie et presque conchoïde. Cette circonstance géologique laisse à supposer que les puits aitésiens réussiraient dans ces endroits de niveaux inférieurs où les infiltrations des cerros viennent se réunir naturellement, et former, en arrêtant leur courant, des dépôts souterrains abondants, par suite de l'imperméabilité qu'elles rencontrent dans le calcaire compacte. S'il en est ainsi, comme il est probable, la création des puits en question venant se joindre aux norias, aux presas, etc., réaliserait des bénéfices immenses pour l'agriculture. On sait que tous ceux qui ont été creusés dans la vallée de Mexico ont donné un résultat avantageux.
L'agriculture des hauts plateaux consiste à produire du maïs, du froment, desfrijoles, des pois chiches, de l'orge, et en général toutes les graminées. Le maïs est employé comme aliment du peuple, et pour nourrir les chevaux, les mules ; dans les années abondantes on s'en sert même pour engraisser les porcs. Le froment est excellent. La
classe la plus pauvre comme la plus riche mange journellement des frijoles. L'usage des pois chiclies est assez commun, quoique moins général que celui des frijoles. L'orge est destinée uniquement aux animaux. Le chile (capsicum) ne s'emploie pas seulement comme condiment, mais encore comme véritable aliment de chaque jour, de sorte que sa consommation est considérable. On en cultive plusieurs espèces, mais principalement le capsicum annuum, dont on fait de grandes semences.
En avant des bâtiments de l'hacienda de la Noria d'Echarca, il y a un grand jardin où la vigne pousse en plein champ, soutenue seulement par des pieux plantés en terre, sans treiUage, et des rigoles disséminées servent à l'irrigation, qui se fait par imbibition. Ailleurs, elle grimpe le long des traverses qui forment des allées transformées ainsi en berceaux; elle court sur ces supports, et ses grappes sont très-bien soutenues et protégées sous l'épais manteau de son feuillage. L'espalier ne lui est pas favorable, les murs concentrant trop la chaleur.
Les espèces de vignes cultivées sont peu variées : on ne remarque guère que le raisin blanc et le raisin noir ordinaires, et l'on peut dire que la viticulture réclame de grandes améliorations. Nul doute que, par la conformation du terrain un peu pierreux, que par la nature du climat où la sécheresse compense l'intensité du froid pendant l'hiver, et où les étés sont très-chauds, le sol des plateaux ne puisse produire des vins qui, sans égaler ceux de France en variétés, se rapprochent cependant des espèces pro-
duites dans le Midi, en Espagne, en Grèce, en Perse, etc. Nous en avons bu d'excellents à Parras, à Santa Maria del Rio, etc.; mais à côté de ces qualités choisies et bien soignées par leurs propriétaires, les sortes usuelles sont médiocres. Dans tous les cas, comme le climat est fort chaud l'été, ainsi que nous venons de le dire, et qu'à l'époque de la vendange, la température est encore trèsélevée pendant le jour, les raisins renferment beaucoup de principes sucrés, et la quantité d'alcool produite est considérable, de sorte que tous les vins sont capiteux. On ne peut guère boire une iDouteille de vin de Parra:s, que je ne puis mieux comparer qu'à ceux de Médéah, de Mascara, en Afrique, sans en ressentir bientôt les effets sur le cerveau. Quand la vigne est très-arrosée, elle charge beaucoup, mais le vin est un peu plus aqueux. Du reste, la fabrication du vin est aujourd'hui très-limitée, et les raisins, d'une saveur douce, agréable, sont plutôt vendus pour la table. Je parle de ceux qui n'ont pas été dévorés par les oiseaux, les insectes, qu'on néglige d'éloigner, et qui font de grands ravages dans les plantations. On ne s'est pas encore occupé, que je sache, de produire de l'eaude-viede vin.
On sait que la vigne fut importée au Mexique par les Espagnols; mais sa culture, comme celle de l'olivier, qu'on ne rencontre que sur de rares espaces, resta extrêmement réduite. Le peuple conquérant tenait à faire écouler au Mexique, comme- dans toutes ses colonies, le vin et les huiles de l'Andalousie.
Le camote {comolvulus batala) est de bonne qualité et abondant sur les hauts plateaux, mais sa culture exige beaucoup de soins.
Une papa pequena (petite) naît spontanément, ainsi que nous l'a dit et montré le maître de l'hacienda de la Pila. La papa grande {solanum tuberosum) est généralement de grosseur et de qualité inférieures, parce qu'on la sème dans un terrain dénature argileuse, tandis qu'eUe réclame un sol sablonneux, siliceux.
Dans les jardins, nous avons observé plusieurs espèces de fruits : parmi les rosacées, el durazno (la pêche de l'espèce de celles dont le noyau ne peut se séparer), el membrillo (le coing), la pomme, la poire, el chavacano (abricot, jor?mMS armeniaca), et autres; parmi les aurantiacées, l'orange, le citron, le limon; parmi les cucurbitacées, le melon, le melon d'eau, la citrouille, le concombre; parmi les urticées, la figue; parmi les myrtacées, la grenade; parmi les laurinées, l'aguacate {laurus perced)\ parmi les cactées, la tuna [cactus opuntia), la tuna cardona, dont le fruit, employé comme comestible, sert à faire une pâte connue sous le nom de fromage de tuna, et, lorsqu'il a été livré à la fermentation, une sorte d'aguardiente ressemblant un peu au catalan. De plus, on en tire du miel, ainsi qu'une boisson écarlate, la colonchi, que les femmes fabriquent avec son jus, et qu'elles débitent comme rafraîchissant le long des routes. Enfin, une autre cactée est V agave amerkana, qui, outre le pulque, produit aussi une espèce de confiture préparée avec
la partie inférieure des i'euillcs cuites, et ses rejetons tendres, lorsqu'ils ont été soumis au feu, servent d'aliments sous le nom de quiote. Puis , comme fruits encore, viennent el capulin [prumua capuli), le cacahuate, cacahuatl {arachis hypogea, L.) que l'on mange, et qui donne une huile claire, abondante, etc., etc. Je ne parle pas des légumes, qui sont tous ceux que nous rencontrons en France.
Il est certains points des hauts plateaux oti l'on rencontre la canne à sucre, par exemple à Santa Maria del Rio, qui est située dans un fond abrité de tous côtés par les montagnes. On y est loin des terres dites chaudes ; mais les eaux thermales dont nous avons parlé ont une température constante qui crée à cette plante un véritable climat artificiel.
Dans les vallées , sur les montagnes , on remarque parmi les arbres : le chêne à la fibre solide, le mezquite {mimosa nilotica, L.) ; son bois résiste aux intempéries de l'air ; il produit de la gomme ; ses rejetons (cogoUos) sont employés dans les ophthalmies, et ses gousses, d'une saveur désagréable, sont mangées par le peuple, crues ou cuites. Les autres arbres sont el pino, le pin, el sabino {ciipresus disticha), el fresno (le frêne), el arbol de Peru [squinus molle ) ou faux poivrier, dont il a souvent été question, qui se multiplie avec une incroyable facilité, et dont le bois s'emploie quelquefois comme combustible, par économie, mais qui brûle difficilement. Ce sont encore les peupliers blancs et verts (alamo blanco, alamo
Verde), l'orme (cl olmo), le saule (el sauz), le tepozan [buldecia amcricano), le zapote [achras sapoia)^ le noyer (nogal), les palmiers qui abondent dans les vallées, sur les collines, et dont les variétés sont le palmier élevé {palma alta) à une seule tige, le palmier à plusieurs ramifications appelé palma china, le palmier bas à une seule tige, nommé samandoque : ses feuilles tendres et ses fleurs servent pour nourrir le bétail dans les années où les pluies manquent, de même en cela que pour la biznaga {cactus malacactus) qui est très-commune, dont il y a sept espèces, et dont l'industrie tire une confiture.
Au nombre des arbustes je citerai : dans la sierra, el tejocote ou texocotl {crategus mexicamis) dont le fruit comestible produit un mucilage abondant avec lequel on fait des conserves ; sa racine s'emploie comme désobstruant dans les hydropisies ; l'arbousier, madrano («?•bustus unedo), et la pinguïca, dont les fruits se mangent également. La pinguïca, qui forme aujourd'hui une nouvelle espèce {arthostaphila pungens, Humb.), jouit d'une grande réputation dans les maladies des voies urinaires, en facilitant le cours des urines.
Sur les collines on rencontre le casahuate [convohulus arborescens), dont les rejetons, en raison de leur résistance à la combustion, s'emploient, comme les tringles de fer, pour attiser les fourneaux ; la tromadora {bignonia stans), qui, quoique de famille et de genre différents que le houblon, peut, dit-on, se substituer à cette plante dans
la fabrication de la bière, à cause du principe amer astringent et aromatique qu'elle renferme.
Dans les vallées on voit les liuisaclies {acacia albicans) , qui par leur tige ondoyante, rameuse, avec des épines, servent à faire des enclos. On fabrique de l'encre avec les gousses de quelques espèces. On trouve aussi la Higuerilla (ricinus commimis), qui atteint des dimensions arborescentes, et dont les semences produisent en abondance une huile qui ne se purifie pas si bien que celle qui vient d'Europe. On rencontre enfin le fraile {cervera ihevctia), etc., etc.
Toutes les plantes dont il a été question jusqu'à présent, excepté quelques arbres fruitiers, naissent spontanément, bien que quelques-unes ne soient pas indigènes.
La flore est extrêmement riche partout, et je ne citerai que quelques synanthérées parmi lesquelles il en est plusieurs qui jouissent de propriétés médicales, comme la gobernadora (zigophylon de Cervant), qui est employée comme stomachique. La multitude de fleurs qui naissent en plusieurs points est si considérable, qu'il en résulte des épais tapis dont le fond, formé par le moco de guajalote [pàlygonum persicaria), est d'un rose vif nuancé de diverses couleurs, comme ceUe que donne le lampote {/lelianthus giganteus), qui, par sa présence, indique aux laboureurs la fertihté de la terre.
Je passe au règne animal.
Parmi les quadrupèdes, le taureau, le cheval, l'âne et
le mulet, s'ôlôvcnt et se multiplient partout lacilement. Le mouton, la chèvre, sont aussi très-communs, principalement la chèvre, que l'on abat en grand nombre à certaines époques de l'année, pour en tirer les peaux, et pour en vendre la chair sur les marchés sous le nom de chito qui se donne au mâle de l'espèce ca-pra hircus dont il est question. Le mouton, qui est une des diverses espèces de Yovis aries, donne une laine qui n'est pas très-bonne pour la confection des tissus fins : ceci tient peut-être, ou bien h ce qu'on laisse paître sans soins l'animal dans des champs couverts d'arbustes épineux, comme le huisache, dont j'ai parlé, et qui détruit leur toison, ou bien h ce que la race transportée d'Espagne n'était pas celle des mérinos dont la Péninsule, fidèle à son système envers ' l'Amérique, qu'elle regardait comme devant toujours consommer et peu produire, s'était réservé le monopole. Les porcs se multiplient, s'engraissent d'une manière effrayante, et l'usage que l'on fait de leur viande comme de leur graisse est par trop considérable. Il y a deux variétés de siis porcus qui sont les plus communes, et qui, paraît- ' il, furent introduites, l'une d'Europe, l'autre des îles Philippines.
Dans la sierra, il y a du gibier de haute venaison généralement peu apprécié par le Mexicain. Les plaines, couvertes de buissons, renfermaient, à notre arrivée, tant de lapins et de lièvres surtout, qu'on les voyait traverser les rangs de l'armée, et qu'ils causaient de grands dommao-es aux moissons. La chasse en a détruit un grand
nombre. Le lapin est très-petit, le lièvre au contraire est un peu plus grand, avec des oreilles plus longues que l'espèce lepus timidus d'Europe , quoique appartenant au même genre. Les indigènes ne font pas grand cas de l'un et de l'autre, et ils les mangent rarement, contrairement à nous. Outre ces deuxrongeurs, il y a encore l'écureuil cendré (tlamotoUi en indien), et une espèce de grands rats qui, dans certaines années, pullulent tellement , qu'ils détruisent les semences de froment si on ne les poursuit avec ténacité, comme le font les laboureurs, malgré les dégâts que cela exige.
Les carnassiers qui habitent les montagnes et descendent dans les plaines, à la recherche des presas^ ne sont pas très-communs, mais quelques espèces sont redoutables par leur force et leur voracité. Parmi elles , s'en trouve une que l'on rencontre sur quelques points de la sierra, et que les habitants appellent lion, quoiqu'il diffère du véritable lion africain par l'absence de crinière sur le front et de houppe au bout de la queue. La forme, la couleur sont les mêmes, et c'est probablement le mixtli des anciens Mexicains , le felis concolor de Buffbn. Le loup n'est pas rare : il habite les bois et descend la nuit dans les potrerosoii il attaque le bétail. Le coyote (coyotl), moins fort que le précédent, mais beaucoup plus rusé, recherche principalement les oiseaux de basse-cour. Il ressemble au chien familier, au chacal, mais il en est une espèce distincte, comme le disent Hernandez et Clavijero,
qui ne doutent pas '^.ependant qu'il soit du genre canis.
Le tlacuache (tkicuautziu en indien) est l'exterminateur des poules, qu'il décapite pour en sucer le sang. Il est remarquable par la seconde gestation de ses petits dans les bourses qu'il porte à l'abdomen. Il a été décrit sous le nom de didelphis virginica. Le zorillo (epatl en mexicain) est moins connu par la beauté de sa peau que par l'odeur qu'il lance atec l'urine quand il est irrité. C'est le jnephytis de Buffon. Enfin les chiens, les chats, principalement les chiens sont très-nombreux. Il y a plusieurs espèces de canis familiaris, comme le canis mexicanus (xoloizcuintli en indien) ou chien pelé des anciens Mexicains, dont il reste quelques individus, et que Buffon confond avec le loup du pays, comme le prouve Clavijero dans ses dissertations.
Parmi les oiseaux domestiques je citerai la poule, le guajolote, huexolotl {meîeagris gallopavo), le pigeon, et, sur quelques points, le canard blanc, a7ias candidus de Azara. A l'entrée de l'hiver, les presas de certaines haciendas se peuplent d'oies qui causent beaucoup de préjudice aux milpas ou semailles de maïs à récolter. A la même époque apparaissent la grue {ardea grus), dont la chair est excellente, el burro de la agua {tantalus), les hérons blancs et bruns, etc. , etc. Dans les champs on rencontre aussi la huilota {colvmba cafiipestris), la tourterelle, la grive, etc., etc.
Au nombre des oiseaux rapaces il y a le zopilote ou xopilotl {vidtur aura, Lin.), el cuige {vuUur papa, Veriet), la aguiUila {falco columbarius) , et un petit épervier. Les
deux premiers sont utiles parce qu'ils débarrassent les champs et les villes des animaux morts, mais les autres poursuivent les poules, les pigeons, etc. Parmi les nocturnes on remarque el tecolote ou tecolotl [strix americana, Gmel.) et le chevêche, lechuza {S. ulula), qui habite dans les greniers de maïs, et fait la chasse la nuit aux souris. Le corbeau commun ou corax, et los pajaros prietos [corvus pica) qui volent les grains et même les épis entiers de maïs. Ces deux espèces s'apprivoisent et peuvent apprendre à articuler quelques paroles quand on leur coupe le bout de la langue (Balbontin).
Comme oiseaux chanteurs, vient en première ligne le cenzontle (cenzontlatoli en indien) qui imite tous les autres oiseaux, ce qui l'a fait nommer avis pohjglota par Viellot, tordus orffeus par Linné. Ensuite , ce sont le moineau, Talouette, el chivo {loxia cardenalis), et une autre espèce du pays, comme l'indique son nom {loxia mexicana), qui réunit à la beauté de sa voix celle de son plumage rouge et noir, etc., etc.
• Dans une région éloignée des côtes de la mer, et qui n'a pas de rivières permanentes, il n'est rien d'étonnant qu'il ne s'y rencontre pas beaucoup de poissons. Le seul que l'on trouve dans les ruisseaux et qui se consomme est le
■ vagre, cité plusieurs fois, du genre silurus de Linné, dont la chair est agréable, mais qu'il convient d'arroser avec le jus de citron, en le mangeant, afin d'en faciliter la digestion. Il y a d'autres petits poissons, espèces d'écrevisses d'eau douce {astacus fluviatilis) accocil en indien.
dont on ne fait pas usage. Dans les lacs qui environnent Mexico, les varioles sont nombreuses : j'ai déjà parlé de l'axolotl dont la chair est recommandée dans la plithisie, dans les obstructions inflammatoires du foie, et avec les parties gélatineuses duquel on fait un sirop pectoral et mucilagineux . Il y a encore l'iztacmichin des Aztèques, servi sur les tables de Mexico sous le nom de poisson blanc; le xoliuili, connu sur les marchés sous le nom de juile, que l'on vend frit ou bouilli, enveloppé dans les fuuilles qui recouvrent les épis de maïs, et que l'on nomme tamales; le mextlapique qui s'accommode comme le juile et dont la population pauvre de la capitale fait un grand
usage, etc., etc.
Les reptiles comptent, parmi les batraciens, le crapaud, la grenouille, en indien cueyatle, dont on trouve trois espèces dans les lacs ; la plus grande et la mieux appréciée se nomme tecalatle. Il n'y a guère que les malheureux qui consomment l'acacuiatl ou grenouille de fange. Le têtard, alepocate, du mexicain atepocatl, préparé dans des feuilles de maïs, sert aussi d'aliment à laclasse peu fortunée.
Parmi les chéloniens on rencontre une tortue palustre très-rare, à petites dimensions, qui paraît être la testudo obscularis de Linné, ou emys des modernes.
Parmi les ophidiens, ce sont plusieurs espèces de couleuvres ou vipères qui ne sont pas redoutables par leurs effets venimeux, excepté le serpent corail {elaphomorphus lemniscalus), coral dans le pays, et le serpent à sonnettes {crotalus horridus, Lin.), cascavel des Mexicains. Cepen-
dant je dois dire que si pendant mon séjour au Mexique j'ai entendu parler de quelques accidents produits par ces serpents qui sont nombreux sur certains points comme du côté d'Incarnacion, du tanque de la Vaca, etc. , sur la route de San Luis de Potosi à Saltillo, jamais aucun, que je sache, n'a été mortel. Près de San Luis de Potosi, à l'hacienda de Spiritu Santo, il y a des sacs entiers remplis de sonnettes de serpents qui se sont tellement multipliés que le propriétaire paie les péons qui les tuent ; mais il n'est pas davantage question, de décès par piqûres de ces animaux.
Parmi les sauriens on trouve dans les murs des maisons basses un petit lézard {lacerta agilis), le caméléon, mais pas d'iguanes, que l'on ne rencontre que dans les terres chaudes.
Les insectes fournissent : parmi les hyménoptères , l'abeille {abeja) qui donne de la cire et du miel. On connaît aussi sous ce nom un autre insecte du genre vespa qui forme ses rayons aux toits des maisons, aux branches des arbres, et ces rayons, qui renferment un miel trèsagréable, ont un aspect comme si ils avaient été faits avec un carton de couleur gris foncé. C'est la guêpe cartonnière. Une autre grande guêpe munie d'un aiguillon trèsfort (xicote), abonde dans les champs et forme ses rayons de miel et de cire dans l'intérieur des troncs de quelques arbres, dans les creux des murs des maisons. Son miel n'est pas très-agréable, et sa cire très-molle, est d'un jaune sale avec odeur résineuse.
On trouve dans les lacs de la capitale un insecte. Fax-
ayacatl, qui, pétri, réduit en pâte, cuit dans l'eau nitrée, puis renfermé dans dés feuilles de maïs, sert d'aliment. Les œufs de tous ces insectes, connus sous le nom d'ahuautli, sont aussi très-agréables aux Mexicains. Enfin, il n'est pas jusqu'à leurs larves qui ne soient eniployées dans la nourriture sous le nom de puxi, cuculito del agua, tecuitlatl, que l'on prenait pour une substance fangeuse nageant dans les eaux. (Clavigero, tome I, p- 390.)
Les essais de yers à soie (^lépidoptères) ne laissent pas de doute sur la facilité avec laquelle ils se multiplieraient, non plus que sur la qualité des mûriers dont la feuille est aussi bonne pour ces insectes que celle du morus alba delà Chine. Dans la Sierra il y a une autre espèce d'insecte du même genre, dont la larve fabrique un cocon connu sous le nom de boisa de madrono (arbousier), parce qu'on le rencontre généralement sur les rameaux de cet arbuste. C'est cette circonstance qui suggéra sans doute à de Humboldt l'idée d'appeler l'insecte en question bombix madrono , dont il prétendait que l'on pourrait tirer parti dans l'industrie, à cause de la finesse des fils qui forment son tissu. Aujourd'hui on n'emploie ces cocons que pour faire des fleurs artificieUes qui imitent très-bien les naturelles.
Parmi les arachnides ou octopodes, ily a le scorpion (alacran) qui est commun, mais sa piqûre ne produit gér néralement qu'une simple inflammation sans les convulsions ni les effets fâcheux que l'.on observe dans les pays chauds. A Durango, cependant, elle occasionne la mort de
nombreux enfants, et l'insecte est si commun que la municipalité donne une rétribution pour chaque animal qui lui est apporté. L'espèce la plus commune est le vrai scorpion {scorpio Europeus de Lin.). La tarentule {lycosa tarentula, Latr.) est rare et elle ne produit jamais d'accidents. L'ammoniaque appliquée immédiatement sur la plaie neutralise tous ses effets.
Les coléoptères nous offrent le gorgoro, charençon {curai Ho gramrius). Les hémiptères, la hormiga arriéra (formica ru fa de Lin.), qui abonde dans les champs, effeuille les arbres, mange les semences, pique fortement et occasionne des dégâts plus grands que les autres espèces de ce genre.
Enfin, dans les années où l'hiver retarde, apparaît un autre insecte orthoptère , c'est le criquet {acridium migratorium) qui arrive par bandes, et ravage les moissons si une forte gelée blanche ne vient pas les détruire.
Sur tout le trajet que j'ai parcouru sur les hauts plateaux, j'ai rencontré les mines de San Pedro près de San Luis de Potosi, celles de Charcas, de Catorze voisines de Matehuala , celle d'el Alto entre Saltillo et Monterey, etc., etc. Le temps ne m'a pas permis de les visiter, mais je possède une collection complète d'échantillons de chacune d'elles où l'on reconnaît l'or et l'argent natifs, des chlorures, des bromures de ce dernier métal, du plomb en galène, du cuivre et du mercure. La gangue des minerais est une argile ferrugineuse avec quartz, spath calcaire et feldspath.
On trouve beaucoup de renseignements cités plus haut, dans las noticias estadisticas insérées dans les' tomes 3 et 7 des bulletins de la Société mexicaine de géographie et de statistique. J'y ai pris ceux dont j'avais reconnu par moi-môme l'exactitude, et c'est ainsi que je ferai encore pour ce qui concerne l'hacienda dont je vais parler.
L'hacienda, son élendue, sa distribution, sa composition, son agriculture, ses différentes espèces de bétail. L'hacienda de Bénéficies, de Puique, etc.
Chaque hacienda un peu importante, et il y en a dont l'étendue est immense, a ses appartements de maître qui sont plus ou moins somptueux. C'est la ferme proprement dite où se trouvent chevaux, voitures, écuries, corrales dans lesquels on parque les bestiaux, hangars, greniers où l'on garde les grains. Une tienda où l'on débite les objets de première nécessité y est ordinairement attenante.
Les Indiens, avec leur famille, vivent autour de la ferme ou dans le voisinage des ranchos qui en dépendent, constituant des villages dont les chemins sont bordés de cactus de toute espèce, de faux poivriers, etc., qui séparent les unes des autres de misérables cases bâties en terre et en pierres.. Ces Indiens reçoivent à crédit du propriétaire les matières premières qui leur sont nécessaires pour l'exploitation du terrain qu'ils ont choisi pour la culture ; ils deviennent ainsi ses débiteurs, et les créances remboursables en journées de travail sont faciles à perpétuer par de nouvelles fournitures de toute espèce. Quand une
hacienda ou un rancho sont à vendre, les dettes des Indiens sont comprises dans l'acte de vente, et ces Indiens, comme dans les villages en dehors des haciendas, sont soumis à une journée gratuite de travail par semaine, ce que l'on nomme la faena.
L'hacienda avec sa ferme, ses ranchos ou petites fermes, ses terrains, est ordinairement dirigée par un administrateur ayant sous ses ordres un majordome et quatre classes de serviteurs : ceux à cheval qui gardent les vaches, les bœufs, les mulets, les chevaux, les moutons, etc., et qui gagnent en moyenne quatre piastres par mois, avec huit cuartillos ou cent quatorze litres de maïs par semaine ; les péons (los peones de raya) qui travaillent la terre et qui touchent dans l'année une trentaine de piastres avec deux cent quatre-vingt-cinq litres de maïs; ceux qui se louent à un réal y medio par jour ; les enfants, dont la journée est de un réal.
L'administrateur est le chef suprême de tout ce monde qui ne voit presque jamais le propriétaire. Ce dernier, en effet, habite la ville où il se contente de toucher ses revenus. J'ai connu des administrateurs très-intelligents qui s'enrichissaient eux-mêmes tout en enrichissant leurs patrons, et tout en faisant le bien de leurs subordonnés qu'à défaut de médecins ils soignaient même dans leurs maladies ; mais ce n'est pas l'habitude, et le plus souvent chacun est exploité par eux.
Les terrains des haciendas étimt ordinairement trèsétendus, comme nous venons de le dire, et ces haciendas
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étant séparées entre elles par des espaces immenses, sans villes, sans villages intermédiaires , il s'ensuit qu'elles sont presque à la merci des bandes qui trouvent partout un refuge assuré dans les montagnes environnantes. Ces bandes y font des descentes, les pillent, les ravagent, et il est bien rare qu'on songe à leur résister , bien qu'en beaucoup d'endroits les bâtiments de la ferme ressemblent à une forteresse, et que les Indiens, les péons soient armés. C'est le vol organisé, c'est une absence complète de sécurité qui nuit à l'industrie, aux entreprises etc., et qui ne cessera que quand le pays sera plus peuplé, mieux gouverné.
Chaque hacienda a son éghse, sa chapelle, son école, et dans quelques-unes il y a même une musique qui joue les dimanches et aux fêtes.
La richesse des haciendas, indépendamment de la qualité de la terre, de lïntelligence du laboureur, etc., tient beaucoup à la quantité d'eau dont elles peuvent disposer. Aujourd'hui on se procure cette eau au moyen de norias, à l'aide de prises faites aux rivières, aux ruisseaux, en réunissant dans de vastes réservoirs ou .presas celle qui tombe lors de la saison des pluies ; mais les rivières, les ruisseaux ne sont pas communs dans les parties hautes, et les pluies y avancent, retardent ou manquent. Ceci expUque comment, dans une hacienda qui possède des domaines considérables , il n'y a souvent qu'une faible étendue de terrain cultivé, celle-là seulement qui peut être arrosée. On voit quel avantage il y aurait à y creuser,
comme je l'ai dit, des puits artésiens dont les produits, ne tarissant jamais, donneraient un bénéfice énorme à l'agriculture, et permettraient au sol, partout utilisé, de nourrir un nombre d'habitants double et triple de celui que l'on y compte actuellement. Mais, à l'heure qu'il est, malgré l'immensité de la propriété, quand il y a de suite deux années mauvaises, le peuple meurt de faim, et les haciendados, comme les semences leur manquent, n'emploient juste que les travailleurs nécessaires au peu de travaux qu'ils peuvent entreprendre ; les autres émigrent ou bien se réfugient dans les bois oii ils augmentent le nombre des bandits, ou bien où ils vivent de maguey et de fruits qui naissent spontanément.
Ce qu'il faudrait aussi partout, ce sont des chemins plus directs, mieux' faits, mieux entretenus que ceux qui existent aujourd'hui, aussi bien sur les hauts plateaux que dans les terres dites chaudes oîi, on se le rappelle, nos voitures, nos mulets disparaissaient dans les routes défoncées, et où tel détachement mettait souvent six jours pour parcourir six lieues, obligé à de grands détours, forcé de tripler, de quadrupler les attelages, etc., etc. Alors, le transport des céréales, des marchandises qui s'effectue de nos jours au moyen d'ânes, de mulets, de chariots, serait plus facile et moins coûteux. Le fret de Mexico à Queretaro , par exemple , est encore de trois piastres et demie à quatre piastres et demie par charge de douze arrobes ou cent trente-deux kilogrammes, avec les mwlets, qui mettent cinq à six jours pour faire ce voyage;
de trois piastres pour cent cinquante livres avec les ânes qui n'arrivent à destination qu'au bout de six ou huit jours. On voit combien ceci augmente le prix des objets, met obstacle aux transactions, et il en résulte que les hacicndados sont presque obligés de garder leurs produits, qu'ils ne vendent que sur place.
Dans les haciendas des hauts plateaux, on se livre à diverses cultures. L'orge vient presque partout où l'on peut irriguer ; il en est de même du chile, des frijoles (haricots) des pois chiches, des fèves, des papas, des alpistes, du maïs, dont le produit annuel de la semence est généralement fixé à cent pour un, et va dans les bonnes années jusqu'à sept et huit cents. Le maguey est abondant en tous lieux, bien que ses produits varient beaucoup suivant le terroir. 11 en est de même du blé, qui est de bonne qualité, et dont le rendement annuel est calculé à vingt-cinq pour un (Balbontin). Sur quelques points on trouve de la luzerne, principalement du côté de San Juan del Rio, oii, là surtout aussi, on a fait des essais pour le coton, ainsi que dans l'hacienda de Chichimequillas. Dans quelques haciendas on récolte les pois dits alverjones. Enfin, nous avons vu que la canne à sucre venait du côté de San Juan del Rio, mais les tiges sont fibreuses, renferment peu de suc, à cause de la fécondité du sol qui fait qu'elles s'élèvent jusqu'à douze pieds.
Le maïs se sème en octobre et novembre, paraît au bout de dix jours, fleurit au commencement d'avril, et se coupe à la fin de mai, an commencement de juin.
Les Mjoles se sèraent en juillet, fleurissent en août, septembre, et se récoltent en novembre.
On fait deux récoltes d'orge : l'une en juin pour celle semée en novembre, l'autre en décembre pour celle semée en juillet.
Le cliile se prépare en octobre et se coupe en août et septembre.
Les pois cliiches se sèment en novembre et se récoltent au bout de sept mois.
L'alpiste dure le même temps que le blé.
Chaque hacienda, outre ses jardins potagers et fruitiers, a encore ses prairies ou potreros entourés de pierres, de branches, de troncs d'arbres. Ces potreros restent verts pendant six mois, lors de la saison des pluies. Les terrains fertiles donnent dix à douze onces de pâture pour chaque vare (trois pieds) carrés de terre, et ceux de qualité inférieure n'en produisent que quatre à six.
Les instruments de labourage sont les mêmes qu'en Europe : ce sont la charrue avec le soc en fer, les cercles des roues en acier ; la pelle, Ja pioche, la fourche, la serpe plus grande que la nôtre, et qui se manie à deux mains, etc., etc. On fait peu usage des machines, qui réduiraient les dépenses de production : cependant, dans quelques haciendas, on en trouve pour vanner le blé, le maïs, et d'autres pour égrener.
La manière de conserver les grains n'est pas uniforme : ici on les renferme hermétiquement dans des greniers en maçonnerie, d'une capacité variable , d'une forme coni-
que, présentant, uniquement deux ouvertures, l'une supérieure au sommet du cône qui sert à introduire le grain, l'autre, inférieure à la base pour laisser sortir celui dont on a besoin journellement, et bouchées toutes deux de manière que l'air ne puisse y pénétrer. Ailleurs on préfère les greniers ventilés. De l'une et l'autre façon les semences se piquent toujours plus tôt ou plus tard, iBt on estime les pertes qui en résultent de 5 à 8 pour 100, selon le temps de leur emmagasinement et l'état des endroits 011 ils sont conservés.
A peine la récolte du maïs est-elle faite, qu'on déshabille les épis de leurs feuilles, et qu'on les expose ainsi au soleil avant de les égrener et de les renfermer dans les greniers. Ceci n'empêche pas cette céréale, quel que soit le mode de conservation employé, d'être a;tteinte de verdet, surtout dans certaines régions, comme la vallée de Mexico, oii le sol est continuellement humide, et principalement cà la fin de l'hiver dans les années pluvieuses pendant lesquelles le maïs conserve toujours un peu d'humidité qui est considérée comme la source principale de l'entophyte, du champignon parasite auquel on attribue l'altération en question. C'est là un fait important au point de vue de la pellagre qui n'existe pas au Mexique, comme nous le verrons, malgré l'usage habituel du ïnaïs dans l'alimentation.
Le chile doit être exposé à l'air libre, dans des lieux secs et froids. Les frijoles demandent à être bien amoncelés dans des greniers parfaitement pavés. De cette ma-
niôi'C, le mal que produit le charançon se réduit au tiers.
Quant aux fumigations, quelle que soit leur nature, elles pénètrent les graines d'une odeur qui détruit leurs qualités végétatives, et elles doivent être abandonnées.
Dans les haciendas on se livre aussi à l'élève du bétail. La quantité de bétail bovin qui les peuple est en raison directe de la fortune du propriétaire, de la quantité des eaux dont on peut disposer, de la qualité du fourrage, de l'étendue du terrain. A ce bétail s'ajoutent les bœufs de travail domptés, qui servent pour les charrettes ; les chevaux avec le nombre nécessaire de juments et d'étalons pour la reproduction; quelquefois des baudets pour la production mulassière ; et enfin un troupeau de moutons plus ou moins nombreux. Les proportions de chaque espèce de bétail varient suivant que le propriétaire s'adonne davantage à telle ou telle branche de l'industrie pastorale Les bestiaux sont répandus dans les potreros, sous la surveillance de serviteurs montés qui, à certains moments, les amènent aux puits, aux presas, aux ruisseaux, et les font rentrer dans les corrales, grandes enceintes fermées avec des pierres, des pieux, des murs en adobes. Les locaux réservés aux chevaux, aux porcs, aux moutons, sont généralement plus petits. Des nuées de volailles circulent dans la cour de l'hacienda et dans les corrales oii elles trouvent partout abondamment à vivre, parmi les débris végétaux et animaux qui jonchent le sol. Des chiens veilent autour et les protègent, de même que le jeune l)étail,
contre les attaques des sarigues, des chats sauvages, des hurons, etc., etc.
La multiplication du bétail est subordonnée à bien des causes, mais elle est en général d'un tiers en sus, chaque année, dans les bons pâturages.
Tout le bétail propre à chaque hacienda porte sur la fesse une marque particulière produite par le fer chaud. Cette opération est l'occasion d'une grande fête, l'herramienta, où l'on se réunit de loin, et où l'on se livre à toutes espèces d'exercices sur des chevaux indomptés, ou bien à la poursuite des taureaux, etc., etc. Cependant, quand un animal passe d'une hacienda dans une autre, par suite d'achat ou d'échange, il subit immédiatement une nouvelle marque, et c'est ainsi qu'on voit des chevaux qui en ont deux, trois et quatre.
Les jeunes boeufs sont châtrés à deux ans, les chevaux et les mulets à deux ans également, les porcs et les moutons à six mois. L'opération se fait généralement par ablation, et l'on choisit ordinairement la saison la moins chaude pour l'exécuter, afin d'éviter l'envahissement des plaies par les yers. Elle cause en moyenne une mortalité de quatre pour cent pour les bœufs, de dix pour cent sur les chevaux, et cette mortalité est presque nulle pour le porc et le mouton.
La tonte des moutons se fait au commencement de l'été.
Les meilleurs animaux, les plus gras, bœufs, vaches,
moutons, porcs, etc., sont vendus pour la consommation
publique. Dans l'intérêt de la reproduction, on ne sacrifie cependant les vaches que lorsqu'il y a abondance de bétail.
Dans presque toutes les haciendas, une pièce particulière, munie sur ses côtés de cases séparées et superposées, est affectée à des coqs magnifiques destinés aux combats pour lesquels les Mexicains ont une grande passion, ce qui fait qu'ils soignent énormément la reproduction de ces gaUinacés, et que l'on peut s'étonner de trouver quelquefois, chez un simple péon, de superbes sujets que le propriétaire élève avec amour, et dont le port martial, l'œil vif, le plumage luisant, attestent toutes les quaUtés guerrières. Ces coqs de combat sont néanmoins extrêmement doux et familiers, et leurs maîtres les accablent de caresses. C'est souvent en effet sur leur vaillance qu'ils fondent l'espoir du plus clair de leur gain, lors de leur prochain voyage à la ville voisine. Aux réunions de villages, après la cérémonie de l'église, les combats de coqs font partie intégrante de la fête ; ils en sont même souvent le principal amusement. Beaucoup de villes, comme nous l'avons vu, ont un petit amphithéâtre destiné aux luttes entre coqs sur lesquels s'engagent des paris, comme on le voit maintenant en Europe dans nos steeplechases.
Certaines haciendas se livrent aussi spécialement à l'élève des taureaux pour les combats, et l'on voit, sur les affiches, de ces jeux qui font fureur taureaux trèsvaillants, très-braves, etc., etc., de telle ou telle hacienda.
Les haciendas dites de beneficios se trouvent aux environs des mines, oîi l'on extrait des minerais le métal qu'ils renferment, par le traitement au patio, par la fusion, par la méthode deFreyberg un peu modifiée, etc., etc. n est du reste un ouvrage, le Traité théorique et pratique de métallurgie de M. Rivot, publié en 1860, tome II, où l'on trouve la description des procédés pratiqués au Mexique, telle que Saint-Clair Duport l'a donnée dans son ouvrage sur la production des métaux précieux au Mexique. Rien n'a été modifié depuis lors.
Dans les premières haciendas dites de Ganados, de Sementeras, on trouve, comme produits ordinaires, les œufs, le lait, le beurre, le fromage, etc.. Le fromage est généralement blanc, en forme de galette, et lorsqu'il est resté pendant un certain temps superposé entre des couches de paille , il acquiert les propriétés de celui que l'on nomme en France fromage de Marolles, surtout lorsqu'on a eu le soin de l'arroser à certains intervalles avec de la bière salée. Dans les environs de San Luis de Potosi, on fabrique de grands fromages qui ressemblent parfaitement au fromage de Brie. Plus loin, à l'hacienda d'Incarnacion, on en trouve de magnifiques, d'excellents, renfermés dans des boîtes en fer-blanc, et qui ont beaucoup d'analogie avec le mont-dor. Il y a le fromage à la crème, le fromage blanc ordinaire, etc., etc.
Ce n'est pour ainsi dire que dans quelques haciendas des terres chaudes et des terres tempérées que l'on se livre principalement à la culture des plantes industrielles.
telles que la canne à sucre, le cale, le tabac, le coton, et alors ce sont des contre-maîtres qui dirigent l'exploita tion.
Les hauts plateaux possèdent encore leurs haciendas de pulque où l'on ne cultive guère que le raagucy, melt des Mexicains, famille des broméliacées. Il y en a de trèsriches dans les vallées de San Martin, de Tlaxcala, d'Atlixco, de Puebla, de Perote, de Toluca, etc., etc. Chacune d'elles possède sa tinacal (1) où l'on fabrique et où l'on vend le pulque. Les plants d'agave, qui se font ordinairement en ligne droite, sont espacés d'un mètre cinq environ ; et dans les terrains ingrats, arénacés, il n'y a pas d'autres semences, tandis que sur des points difl'ércnts on récolte de l'orge entre les sillons du maguey. La plantation a heu par drageons, et, à part la préparation du sol, la plante n'exige presque aucun soin, jusqu'à l'époque où les indices de la maturité se manifestent : c'est alors qu'il
■ s'agit de s'opposer à la floraison, car tout ce que la nature destinait à produire la hampe, les fleurs, les fruits, doit
■ devenir pulque, et le Mexicain, dans ce cas, fait preuve d'une perspicacité peu commune pour distinguer les pieds disposés à fleurir.
Grande galerie bien ventilée, couverte en zacate oa sp.lhcs de maïs, en tailes, ou en bois.
MU
Alinicnls : maïs, lorlilles, atole, alole de pinoIe,elc., frijoles, mole, quesadillas, etc. Boissons : pulque, aguardiente, mescal, cbinguirilo, etc., etc.
Nous avons dit que le maïs, huauhtli des anciens Aztèques, faisait la base de l'alimentation de tous les Mexicains ; j'aidoncbesoin, avant d'aller plus loin, de dire quelques mots de cette céréale et des préparations qu'on lui fait subir.
Le maïs est probablement originaire d'Amérique, car nulle part il n'en est question dans les récits des voyageurs en Orient, pas plus que dans les auteurs européens antérieurs à la découverte de cette contrée, tandis que Torquemada, Garcilaso de la Vega, Solis, et tous les historiens de la conquête du nouveau monde nous y montrent cette plante tantôt en parlant de l'étonnement des Espagnols à la vue de ce blé gigantesque, tantôt en énumérant les présents offerts à Cortez par les Indiens, tantôt en décrivant le régime alimentaire de ces derniers. Ce qu'il y a de positif, dans tous les cas, c'est qu'il n'était pas cultivé en Europe avant la découverte du Mexique.
Dans toute la partie montagneuse du Mexique, c'est presque exclusivement le maïs blanc que l'on cultive, tandis que dans les déserts sablonneux du nord et près des côtes, on donne la préférence au' maïs jaune. Partout le maïs atteint des proportions gigantesques, et nous en avons rencontré qui avait une et deux fois hauteur d'homme. Nous avons vu quel était son rendement ordinaire.
Il y a au Mexique diverses manières d'employer le maïs à l'alimentation de l'homme. C'est d'abord la tortilla, galette qui fait la base des quatre repas du Mexicain, et qui joue dans ce pays le même rôle que le pain en France ; elle paraît sur la table du riche comme sur celle du pauvre ; avec cette différence cependant que sur celle du pauvre elle se trouve seule ou accompagnée d'une bouillie de la même farine.
Pour la préparer on prend un pot de terre à fortes parois, on le remplit d'eau jusqu'à moitié et l'on ajoute à cette eau assez de chaux éteinte pour former une bouillie épaisse. Le maïs en grain est alors mêlé à cette bouillie; on expose le tout au feu et on l'abandonne à l'action de la chaleur pendant dix-huit heures. Au bout de ce temps seulement, le maïs est suffisamment cuit et assez ramolli pour se laisser moudre et façonner. Après l'avoir séparé de l'eau de chaux, qui est devenue jaune, et après l'avoir lavé parfaitement à l'eau pure, on le met sur une pierre de granit dont la face supérieure, qui est naturellement parsemée d'aspérités, forme un plan incliné et présente
un parallélogramme de cinquante centimètres de longueur ; sur cette pierre on fait glisser à la main un cylindre de la même matière. Les grains de maïs, sous l'influence de cette double pression et du frottement, sont réduits en une pâte ductile et glutineuse dont on fait une galette ronde et très-mince, qu'on met cuire sur une plaque de fer chauffée, ou même sur une plaque de terre, en ayant soin de la retourner souvent. Il se forme alors dans le centre de la pâte un dégagement de gaz qui la fait boursoufler et rend ainsi la galette plus légère, plus sa^ voureuse.
Chaque famille prépare de cette manière et graduellement sa provision de galettes fraîches. Aussi, l'espèce de moulin primitif, metate, destiné à cet usage est un ustensile nécessaire à chaque ménage.
Cette même masse avec laquelle on fait les galettes, plus remoulue cependant, est traitée par l'eau à laquelle elle transmet tous ses principes nutritifs solubles. On fait passer à travers un tamis cette eau ainsi chargée des prin^ cipes ahmentaires du maïs, on la soumet ensuite à l'ébullition jusqu'à ce que le liquide ait pris une consistance sirupeuse, et on obtient de cette manière la bouillie de maïs généralement employée au Mexique, où on la connaît sous le nom d'atole, qui est l'aliment de l'enfant qui vient de quitter le sein maternel, du pauvre malade, du convalescent, et même de l'homme en santé.
Un troisième procédé employé au Mexique est le suivant : Après avoir torréfié le maïs on le réduit en poudre,
et dans cet état l'opération n'offre aucune difficulté ; on mêle une quantité variable de cette poudre avec de Tean ou du lait, on fait cuire ce mélange convenablement assaisonné, jusqu'à ce qu'il ait la consistance voulue, et l'on obtient ainsi ce qu'on nomme atole de pinole.
Telles sont les principales préparations dans lesquelles on retrouve les analogues des gaudes de la Bourgogne, de la polenta de l'Italie, de la cruchade des Français, de la chipa, dumazamorra, du locro des Amériques espagnoles, etc., etc.
Ce sont les femmes qui sont chargées de la préparation de toutes ces substances, et pour les tortilles en particulier, on les voit les journées entières, installées à leur metate, les genoux pliés, le tronc penché en avant, et les bras qui ne cessent de remuer. A cet égard un général nous faisait remarquer, non sans raison, que cet exercice permanent des muscles de la partie supérieure du tronc et des bras pourrait bien ne pas être étranger au développement musculaire de ces parties, ainsi qu'à celui des glandes mammaires, que l'on remarque d'ordinaire chez les femmes de cette catégorie. Cependant il ne faut pas s'exagérer la force à employer pour moudre le grain, car, quand il sort de l'eau de chaux, il a perdu l'épisperme dur et coriace qui le recouvre, et qui a été»détruit soit par la chaleur, soit par l'action de l'alcali, soit par les deux réunis, de sorte qu'en même temps il est dépouillé de substances incapables d'être assimilées, et pouvant exercer une action mécanique sur la muqueuse intestinale. De
plus, il est d'une blancheur remarquable, et d'une mollesse telle qu'on peut facilement aplatir les grains entre les pulpes des doigts. 11 en résulte que c'est un mouvement de va-et-vient plutôt qu'une véritable pression que les tortilleras ont à exercer, et ceci suffît déjà pour produire l'effet que nous venons de signaler, d'autant que la pâte une fois achevée , elles sont encore obligées de la frapper entre la paume des mains pour en faire les galettes que l'on met sur le comalU ou comale soutenu par trois cailloux au-dessus d'un feu de charbon ou de bois, et saupoudré légèrement avec un peu de chaux éteinte pour empêcher la tortille de brûler.
Dans les armées mexicaines, où il y a presque autant de femmes que d'hommes, ces femmes, aussitôt l'arrivée au bivouac, s'occupent de fabriquer la tortille, pendant que leurs seigneurs et maîtres sont occupés à dormir ou à fumer la cigarette à leurs côtés, étendus sur des nattes de jonc, tepetate, qui, avec une grande couverture de laine, forment tout leur ameublement pour le jour et pour la nuit.
Mais indépendamment de la tortille, de l'atole, les Mexicains emploient aussi le maïs sous d'autres formes : ainsi, lorsque les grains de cette plante sont encore tendres, ils les mangent bouillis dans l'eau ou bien frits ; ils les consomment souvent en guise de légumes, et ils en font des potages et des gâteaux variés ; ils s'en servent lorsqu'il est torréfié et cuit avec de la millasse ; ils font usage du taraale ou pâte de maïs mélangée avec du sucre ou assaisonnée avec du piment ; ils incorporent des herbes aroma-
tiques ou des plantes médicinales à cette pâte, -suivant les effets qu'ils veulent en obtenir. Les voyageurs portent avec eux une bonne quantité de farine de maïs, qui, mêlée dans de l'eau avec du sucre en poudre, produit une boisson rafraîchissante et nutritive à la fois. Les Indiens mangent le maïs, même lorsqu'il est charbonné; ils en font cuire les épis dont la couleur est complètement noire, et ils semblent trouver ce mets très-agréable.
Après le maïs, les frijoles ou haricots rouges sont les substances alimentaires les plus communes au Mexique; c'est le plat national que l'indigène accommode du reste d'une
façon parfaite.
Un autre plat qui n^est guère plus rare, c'est le mole, espèce de ragoût à sauce de tomates fortement pimentée. Puis viennent les quesadillas ou gâteaux faits avec du fromage enroulé dans delà pâte de maïs, et cuits au four; le chocolat, que les anciens Mexicains nommaient calahuatl; les patates douces, que l'on fait cuire à la vapeur, comme beaucoup d'autres légumes. Je ne parle pas des pois, des choux, des radis, du cresson, du pourpier, etc., des fruits tels que la banane, la sapotiUe, la cherimoha, la goyave, le mango, l'orange, etc. Sur certains points, on utilise aussi la racine de yuca dulce ou manioc doux. La racine de l'agave, lorsqu'elle a été bouillie, se mange entranches comme l'ananas dont elle a l'aspect intérieur et la texture fibreuse. Sa saveur est douceâtre, et, préparée avec du sucre, elle sert à faire des conserves assez agréables. Si les anciens Mexicains connaissaient le maïs, et on ne
peut en douter en lisant la relation de leurs migrations lorsqu'ils partirent de la province d'Aztlan, au nord du golfe de Californie, vers Tan 1160 de l'ère chrétienne, pour venir, d'abord sur les rives du Gila, puis à l'endroit dit Casas Grandes, à quatre-vingts lieues nord-ouest de Chihuahua, ensuite à Tula, à Tepeyac, aujourd'hui Guadalupe, à une lieue de Mexico, et enfin à Chapultepec, qu'ils habitèrentverslemilieu du treizième siècle; si, dis-je, ils se servaient déjà de la plante nommée aujourd'hui dourah de Syrie par les Egyptiens, blé turc parles Allemands et beaucoup d'Italiens, blé des Indes par les Siciliens et un grand nombre d'Espagnols, grains de Sicile par les Toscans, blé d'Espagne par les habitants des Pyrénées, etc., etc.j d'un autre côté, ils connaissaient aussi le maguey et le pulque qui est actuellement, comme nous l'avons dit, la boisson habituelle du pays. En effet, l'histoire rapporte qu'un roi chichimèque devint éperdûment amoureux d'une belle Indienne, Sochila, qui la première lui offrit le jus que son père venait d'extraire du maguey. L'usage s'en était même, tellement répandu, que la prohibition s'ensuivit, et que Nezahualcoyotl, fils aîné de Ixtlilxochitl,roide Texcoco, chassé des Etats de son père, et parcourant les nations voisines pour les intéresser à son sort et en faire des aUiées, tua de sa propre main une veuve qui, dans les environs de Chalco, tirait de l'agave un vin dont elle se servait non-seulement pour sa famille, mais encore qu'elle vendait, ce qui était sévèrement défendu par les lois d'Acolhuacan.
Nous avons déjîi dit en partie comment, à l'heure qu'il est, on récolte le pulquc : tout le monde sait qu'après avoir coupé le bourgeon conique qui deviendrait le pédicule de la fleur , qu'après avoir enlevé le faisceau de feuilles dont il est entouré, l'on creuse, à l'aide d'une cuiller à bords tranchants, l'iztetl du Mexicain, une cavité cylindrique de quinze à vingt centimètres de diamètre, et de dix ù quinze centimètres de profondeur. C'est dans cette excavation que se rassemble la séve élaborée, nommée aguamiel à cause de sa saveur sucrée, et avec laquelle on
prépare le pulque.
Pour recueillir la séve sucrée, les Mexicains se servent de l'acocote, acocotl, instrument qui fonctionne comme une pipette, et qui n'est qu'une sorte de calebasse allongée ; ils aspirent d'un côté, et une fois l'acocote remplie, ils laissent écouler par l'autre extrémité le liquide qu'elle renferme, dans des outres c^u'ils portent sur le dos. Les outres sont ensuite vidées sur des peaux de bœuf fixées sur quatre piquets, et où une fermentation très-vive ne tarde pas à se manifester. On soutire à trois reprises, et on a le pulque, dont on distingue deux principales espèces : le dulce et le fuerte, le premier qui renferme encore du sucre, le second qui n'en contient plus, et qui est âpre au goût, plus alcoolique, plus enivrant. Dans tous les cas, il est blanc laiteux , d'une odeur de viande pourrie trèsprononcée qui s'est développée pendant la fermentation, et pour laquelle j'ai toujours éprouvé une répulsion prononcée. A défaut d'autre liquide, les Français en grand
nombre se sont habitués à cette boisson comme s'y Jiabituent les Européens ; mais elle n'a jamais été préférée à notre vin que l'on recherche toujours quoique le plus souvent il arrive frelaté.
L'aguamiel est enlevé du maguey deux ou trois fois par jour, et, pour en favoriser l'écoulement, on racle les parois de la cavité afin d'empêcher les vaisseaux de s'obstruer. Cet aguamiel possède une saveur aigre-douce assez agréable ; il est sans odeur, légèrement opalescent, assez mucilagineux pour mousser par l'agitation.
La plaie, graduellement élargie, est couverte en rapprcchant les feuilles latérales, que l'on maintient dans cette situation, soit en les liant ensemble par leur extrémité, soit en les tenant courbées sous une pierre plate, pour que les chiens, les coyotes, les ânes, etc., ne viennent pas boire à même de la cavité.
Le péon qui récolte l'aguamiel se nomme tlachiquero, et le pulque était appelé neutli par les Aztèques.
La production des maguey dure en moyenne trois mois, mais il y en a qui sont si pauvres en jus qu'ils n'en fournissent que pendant ving t jours, et d'autres, au contraire, pendant plus de six mois. On estime qu'un maguey de mauvaise qualité donne mille cinq cents livres de liqueur, un autre de qualité moyenne deux mille, et les meilleurs, qui se rencontrent dans les plaines d'Apam, de trois mille six cents à quatre mille, lors de leur entier développement. La moyenne peut être estimée à deux mille cinq cents livres.
Outre lo pulque dulce et fuerte, il y a encore ce que l'on nomme dans le pays le pulque fino ou legitimo qui provient d'Apam et qui n'est mêlé ni à de l'eau ni à d'autres ingrédients ; le pulque tlachique que produit la vallée de Mexico, qui est peu fermenté et qui occasionne souvent de la somnolence, des douleurs de tete, et parfois de fortes irritations à la peau ; enfin le pulque ordinario fourni par les maguey de qualité inférieure, et il y en a de trente à trente -quatre espèces dont chacune donne à l'aguamiel des propriétés différentes.
• On considère le pulque, au Mexique, comme très-favorable à certaines affections gastriques, intestinales et nerveuses. Il donne de bons résultats dans les diarrhées chroniques, dans les affaiblissements généraux, dans les gastralgies, etc. Les tisanes formées de pulque avec la espinosilla {hoiuia coccinea) sont administrées dans les fièvres intermittentes, mais je n'en ai obtenu aucun résultat. On y met de la piîîa {hromelia ananas), du rabano (raphanus sativus), pour augmenter son action diurétique, etc., etc.
Les boissons composées avec du pulque, de l'orange, de l'ananas, de la tuna, de la cherimoha, de la goyave, de la fraise, sont très-estimées par la société mexicaine, et on en fait usage dans toutes les réunions intimes.
Après le pulque, sur la composition et les propriétés duquel nous reviendrons plus tard, comme sur ceUes du maïs, les boissons les plus répandues au Mexique sont l'aguardiente, qui provient du jus fermenté et distillé de la
canne à sucre ou de la mélasse ; le mescal, qui s'obtient de la manière suivante : on fait cuire la racine du maguey sous la cendre, puis on la fait fermenter après l'avoir broyée. L'alcool qu'on en retire est tonique sans être irritant, et passe pour avoir des propriétés stomacales.
Les autres liqueurs qui ont été bien décrites par M. le pharmacien aide-major Thomas, dans son essai topographique sur Orizaba, et dont on fait aussi usage sur les hauts plateaux, sont : le chinguirito, produit distillé de la fermentation des résictus de sucre brut dissous dans de l'eau ; le tepache commun, liquide fermenté que l'on prépare en dissolvant dans de l'eau, de la panela (petit pain de sucre brut). On y ajoute un peu de son quand le liquide est en fermentation; on le passe à travers un petit tamis en crin et on le hvre à la consommation.
Il y a encore la chicha que l'on prépare en mettant dans de l'eau d'orge des tranches d'ananas et de la pâte de maïs. Quatre jours après que le mélange a été fait, on y ajoute du sucre, du girofle et de la cannelle. On laisse encore fermenter quatre jours, on passe le liquide et on le boit. Dans les Cordillères du Pérou et de Cundinamarca," on donne ce nom à une sorte de bière faite avec du maïs fermenté dans de l'eau.
Puis c'est le pozole, boisson préparée avec du maïs grillé et réduit en poudre sur le metate. On met la poudre en contact avec de l'eau, et on boit le liquide dès qu'il fermente.
Enfin, c'est le tepache de Tumbiriche, boisson que l'on
prépare avec le fruit rouge et acide du bromelia pinfjuis de Linnée, famille des broméliacées. On écrase ce fruit et on le met dans de l'eau avec du sucre ; le liquide ne tarde pas à fermenter, et alors on le boit.
Nous avons déjà parlé de la colonclii, etc., et il y a encore une boisson que l'on fait avec la cliia blanche, semence d'une espèce de sauge qui est très-commune au Mexique, etc., etc. Je ne dis évidemment dans tout ceci que ce qu'il y a de plus remarquable au point de vue des aliments et des boissons, comme du reste pour toutes les matières que nous traitons en ce moment, et sur lesquelles nous aurons à nous expliquer encore dans la partie médicale de cet ouvrage. C'est un simple aperçu, ainsi que je l'ai dit en commençant.
Vêlemeûts: sombrero, maaga, zarape, chivaras, rebozo, etc., etc.
Au Mexique, comme dans toutes les colonies, on accepte ou plutôt on subit les modes européennes, surtout celles de la France, et cela, le plus souvent, en dépit du climat et des nécessités locales. C'est ainsi que l'on voit apparaître dans les villes du nouveau monde le costume que nous portons à Paris, à Londres, etc. Je n'ai pas pour le moment à faire ressortir les inconvénients de ce système, et je dois me borner à donner un aperçu de la manière dont se vêtent les Mexicains.
Le costume mexicain proprement dit se compose, pour les hommes, d'un vaste chapeau, sombrero, en feutre gris de qualités diverses, à fond plat ou arrondi, avec ou sans ventouses, dont les bords larges, non relevés, sont garnis ou non de galons d'or et d'argent. Au point de jonction du fond avec les bords, circule ordinairement une imitation de serpent plus ou moins enrichi, dont les extrémités se réunissent en se croisant : c'est la toquille. Lorsqu'il pleut, on recouvre souvent le sombrero d'une toile cirée noire, qui forme tout autour une pente pour l'eau dont la stagnation devient ainsi impossible.
La chemise, parfois brodée, dans tous les cas fine et blanche, a son col rabattu, autour duquel est nouée une cravate aux couleurs voyantes. Le gilet, la veste, le pantalon, sont habituellement du même tissu, en velours, en drap, en cuir. La veste, surtout, est chamarrée de galons, de broderies de toute espèce; le pantalon se bontonne du haut en bas sur les côtés, laissant quelquefois apparaître, par des jours ménagés à dessein, un caleçon de la plus fine toile. Les boutons du pantalon, comme ceux qui ornent le gilet, la veste, sont en or, en argent, en cuivre, en acier, suivant la fortune de chacun. Ce pantalon est, pour l'ordinaire, retenu sur les hanches au moyen d'une ceinture de soie rouge. Au-dessus de lui, en voyage, quand il pleut, quand il fait froid, on passe un autre pantalon de peau tigrée, de peau à longs poils, etc., qui se fixe autour des reins à l'aide d'une garniture en cuir ornée de dessins : ce sont les chivaras, qui sont extrêmement utiles à cheval, et qui s'attachent au-devant de la selle quand le moment est venu de s'en débarrasser.
Le manteau mexicain est la manga et le zarape, sorte de chasuble percée à son centre d'une ouverture, pour laisser passer la tête, n y a des mangas en drap fin, bordées de galons d'or, qui coûtent plus de deux cents piastrès - le zarape n'en diffère guère que par la nature de l'étoffe, qui est en coton, en laine aux dessins les plus variés, et quelquefois en caoutchouc.
Les pieds sont chaussés de souliers, de bottines, de botte<^ ornés ou non, suivant les cas, d'énormes éperons
qui traînent à terre avec beaucoup de bruit, et qui empêchent d'appuyer le talon.
Ce costume, dans son ensemble, ne manque pas de pittoresque, et lorsqu'il est rehaussé par des brillants, par des ornements d'or et d'argent, il est réellement très-joli.
Il y a, à côté de cela, quelques types de costumes, comme celui, par exemple, de l'aguador, porteur d^'eau que l'on rencontre partout dans les rues de Mexico. Cet aguador est vêtu d'un caleçon blanc au-dessus duquel il porte une culotte de velours ou de peau, qui ne descend que jusqu'aux genoux. Sa chemise blan^ che est plus ou moins propre, et un tablier de cuir recouvrant ses épaules, forme plastron en avant , tandis qu'en arrière il constitue un bourrelet qui sert à maintenir en équilibre le vase de terre rouge imitant une grenade d'artillerie, dans lequel se trouve l'eau qu'il va distribuer. Sa tête est coiffée d'une casquette aussi en cuir, de la forme de celle de nos jockeys. Une courroie passe sur le front au-dessus de la visière, et soutient par les anses le vase dont nous venons de parler ; une autre courroie, prenant son point d'appui sur le sinciput, croise la première et vient en avant supporter, à la hauteur de la partie moyenne des cuisses environ, une seconde cruche également en terre rouge, plus petite que la précédente -et maintenue écartée avec la main qui retrousse en même temps le tablier. Les pieds, nus comme le cou, sont ordinairement chaussés de sandales.
Le métis de la basse classe porte un pantalon ordinaire
— ilO —
en toile ou en autre étoffe, avec une chemise plus ou moins déguenillée, un chapeau de paille, un zarape commun, et ses pieds sont aussi nus ou avec des sandales.
L'Indien proprement dit ne fait guère usage de chemise ; son pantalon est en cuir jaune descendant jusqu'aux genoux. Il a les pieds nus ou bien garnis de deux morceaux de cuir de forme carrée attachés avec des courroies. Il a des scapulaires au cou, et son chapeau est en paille grossière. C'est ainsi qu'on le voit descendre des montagnes qui environnent Mexico, portant sur le dos une énorme charge de charbon, ou bien une cage à claire-voie rempUe de volailles, de poterie, etc., ou bien un filet bourré de fruits, le tout retenu par une corde qui lui passe sur le front, de sorte que la tête supporte une grande partie du poids. Il a le corps porté en avant, le jarret ployé, et il s'achemine de cette manière, au petit trot, vers la ville où il va vendre ses provisions.
Nous avons vu, sur différents points, cet Indien se garantir de la pluie au moyen d'un manteau fait de feuiUes de palmier, et quelques-uns se contentent de jeter sur leurs épaules une natte rattachée sur la poitrine au moyen d'un bout de corde. Dans les terres tempérées et dans les terres chaudes, son pantalon est de coton blanc, retenu
par une ceinture.
Les Mexicaines n'ont guère de costume particulier : c'est la robe de nos Européennes, qu'elles portent traînante, et a^■ec laquelle elles dissimulent ainsi leurs pieds, qu'elles ont cependant fort jolis. C'est la crinoline, c'est le
pantalon qui descend toujours très-bas. Dans la société, quand les dames sortent le matin, pour aller à la messe ou à la promenade, elles sont ordinairement vêtues de noir avec la mantille. Chez elles, elles ont le rebozo, sorte d'écliarpe de nuance bleue, brun-grisâtre, en fil, ensoieet coton, dont elles jettent une extrémité sur 1 épaulé, et au-dessous duquel elles n'ont ni corset ni corsage. L'après-midi elles font usage du châle, dont elles ont soin, quand elles entrent dans une église, par exemple, de s'envelopper la tête et de se couvrir la figure. Elles ne mettent guère que des fleurs dans leurs cheveux, qu'elles savent admirablement tresser. Cependant elles commencent à adopter aussi les coiffures de nos Parisiennes. En somme elles ont un goût et une élégance naturelle qui les fait briller dans les réunions.
La china ou métisse du peuple est en général une assez belle créature, à peau couleur d'ananas, apiîîonada, aux formes arrondies et élégantes, au pied mignon, qu'elle sait chausser à l'occasion d'un joli petit soulier de satin. Elle porte un jupon de dessous, court, brodé ou bordé de dentelle, et celui de dessus, un peu moins long encore, est en. ptofFe de coton, de laine, et même de soie de couleur ordinairement éclatante et à grands ramages. Sa poitrine n'est recouverte que d'une chemise fine, laissant voir une partie de sa gorge, que ne dissimule pas toujours son rebozo jeté sur ses épaules avec un abandon plein de charmes. La china sait laver le linge, apprêter le mole, assaisonner les quesadillas, confectionner le pulque avec
l'ananas, l'amande, etc. Il n'est pas de rues où l'on ne la voie gracieuse, avenante, etdansla jarabe, danse nationale pleine de gestes, elle captive par ses mouvements lascifs, en même temps que par les regards lancés de ses yeuK sombres. Sa chevelure noire est parfaitement ondulée, garnie de roses, de fleurs des champs, et son caractère est désintéressé, vif, naturel, jaloux et aimant.
L'Indienne porte une chemise dont les manches sont très-courtes. Son costume consiste en une pièce d'étoffe de laine qu'elle enroule autour de son corps, oii elle est retenue au-dessus des hanches par une ceinture. Elle se livre, comme l'Indien, aux plus rudes travaux, ayant les pieds nus, la gorge et les bras à découvert, la tête garnie d'une abondante chevelure noire disposée en tresses entremêlées de rubans qu'elle ramène en cercle autour de son front, ou quelle laisse tomber sur son dos, et que recouvre souvent un chapeau à larges bords, en paille d'aloès ou en feutre. Son allure vive ne le cède en rien à celle des hommes de la même race, et lorsqu'elle s'avance d'un pas rapide, elle a le plus souvent des enfants à peine vêtus qui trottinent autour d'elle, quand elle ne les porte pas sur son dos, où les retient son rebozo, dont elle se sert aussi pour placer des fardeaux, en même temps qu'eUe tient à la main des paniers, des fruits, des légumes, etc.
Quand la mère veut allaiter, ce qu'elle fait partout où elle se trouve, elle détache son rebozo, qu'eUe noue d'ordinaire au-devant du cou ; elle en passe sous le bras une extrémité qui va rejoindre celle qui surmonte l'épaule
opposée, et le nourrisson, glissant sa tête le long de la poitrine, vient saisir le sein de celle qui n'interrompt pour cela ni sa marche ni ses travaux.
Les étrangers et les étrangères conservent généralement au Mexique le costume de leur pays, avec quelques modifications cependant, qui portent principalement sur la coiffure, car chacun reconnaît la nécessité de se garantir des rayons d'un soleil ardent, par l'usage d'un chapeau qui préserve suffisamment la tête, la nuque, etc., et ceci aussi bien sur les hauts plateaux que dans les autres parties du pays.
Habitations : maisons de l'intérieur des villes, maisons des faubourgs, cases des Indiens, etc.
Au point de vue des habitations, il faut distinguer celles des villes, celles des campagnes, et dans les villes ellesmêmes, les maisons de l'intérieur ne ressemblent nullement à celles des faubourgs.
Les maisons de l'intérieur des villes, qui sont toutes à terrasses, généralement à un étage, se composent ordinairement de quatre corps de bâtiment circonscrivant une cour à peu près carrée oii se trouvent souvent, dans le centre, un bassin, une fontaine, avec des arbustes, des fleurs. Sur les côtés de la cour il y a un impluvium qui permet de gagner à pied sec le bel escalier en pierre, en marbre, qui conduit au premier étage. Là, une galerie couverte, garnie encore de fleurs, conduit au grand salon ainsi qu'aux autres pièces qui toutes communiquent entre elles, et qui, outre leurs amples dimensions, prennent en abondance, sur l'extérieur, de l'air et de la lumière, par des portes, par des fenêtres bien prôportionnées, et garnies ordinairement de vastes balcons donnant sur les rues.
Au rez-de-chaussée, se trouvent les magasins, les remises, les écuries ; les salles du dessus servent <à l'habitation et sont pourvues de tout le mobilier que l'on rencontre en Europe.
Il n'y a de cheminée nulle part, et réellement le froid n'est jamais assez intense pour qu'on ne puisse s'en passer. Les cheminées ne conviendraient guère que dans les rez-de-chaussée et les maisons basses, pour y dissiper l'humidité; alors elles seraient préférables aux braseros dont on y fait usage, et qui vicient nécessairement l'air par l'acide carbonique qu'ils dégagent, si bien qu'ils soient installés.
La salle à manger communique avec la cuisine au moyen d'une ouverture par laquelle on passe les aliments, et dans cette cuisine il y a au centre des fourneaux en briques sur lesquels on fait cuire tous les mets. Ici encore, à défaut de courant d'air suffisant, les émanations du charbon se font souyent sentir d'une manière nuisible.
Plusieurs maisons possèdent une salle pour les bains dont on fait un assez grand usage. Presque toutes ont leur puits, et leurs pierres à filtrer, creusées en forme de pyramide renversée, et disposées sur des supports en bois.
Les latrines sont pourvues de tuyaux qui communiquent avec les égouts de la rue, et c'est ordinairement la partie du bâtiment qui laisse le plus à désirer.
A l'extérieur, les maisons ont un charmant aspect. Elles sont habituellement construites en belles pierres revêtues,
ici d'une couche en porcelaine en forme de mosaïque , lîi d'un enduit de plâtre aux couleurs les plus tendres.
Dans les faubourgs il est loin d'en être ainsi : ce sont de petites maisons mal bâties , sans étage , qui ne sont ni planchéiées ni pavées et oîi règne une humidité constante. Ces huttes infectes n'ont ordinairement qu'une porte, pas de fenêtre, et l'air . s'y renouvelle avec les plus grandes difficultés. C'est là que végète dans la malpropreté, dans la fange , une population nombreuse , mal nourrie , mal vêtue et plongée dans la plus profonde misère. Tout à l'heure on avait ménagé dans des pièces très-hautes et très-aérées, toutes les commodités de la vie, toutes les jouissances d'un chmat chaud avec quelques précautions contre les froids subits ; maintenant c'est le contraire qui a lieu, et il est difficile, dans cet état de choses, de ne pas attribuer à l'insalubrité des logements, comme à cehe des villes, une part énorme dans le développement du typhus qui est endémique sur les hauts plateaux.
Les cases des Indiens sont construites en planches , en terre ou avec des pierres entassées sans art, et recouvertes d'un toit enfumé, fait lui-même de bois, de feuilles d'aloès, de spathes de maïs ou zacate, etc. On n'y rencontre guère, en fait de meubles , que la pierre, metate , sur laquelle on broie le maïs , le plateau, comalli, sur lequel on fait cuire la pâte, le petit pot dans lequel on confectionne l'atole; ce sont là les objets de première nécessité que la femme apporte en dot à son mari. Il y a de plus une natte en jonc qui sert de lit, de table , de siège , une cruche,
quelques tasses de calebasse ; le fourneau se compose de trois grands cailloux disposés en triangle. Les instruments d'agriculture ou autres se trouvent dans un coin. Les murs sont tapissés d'images de saints, de saintes, auxquels les habitants adressent des oraisons, des prières, comme ils l'auraient fait autrefois à leurs idoles. La religion nouvelle a été en elfet adoptée par les Indiens, plutôt dans son culte extérieur que dans son culte moral , cfu'ils ont confondu avec celui de leurs anciennes divinités ; ils assimilent encore la passion du Christ aux apothéoses sanguinaires des victimes humaines, et l'adoration de la vierge de Guadalupe ou de los remédias, au culte de Centeotl et d'Omecihuatl.
Au-dessous des hauts plateaux, dans les terres tempérées et surtout dans les terres chaudes , ces mêmes cases sont faites de tiges de bambous ou de roseaux, fendues dans leur longueur et placées de manière à laisser librement circuler l'air. A ce point de vue encore, il y a moins de raisons d'infection que sur les altitudes oiî l'aération est difficile, impossible , malgré le séjour dans un espace étroit, non-seulement de la famille, des meubles , des ustensiles de toutes sortes , mais encore des poules , des cochons, des chiens qui vivent pêle-mêle et en bonne harmonie avec les femmes, les enfants, etc. Là, les chaumières perdues au milieu des jardins, et d'une luxuriante végétation, ont un aspect riant, agréable; ici, ce sont d'immondes refuges oîi l'âtre fumeux mêle à l'atmosphère les produits d'une combustion incomplète, oiî régnent l'in-
curie, la malpropreté, où le sol est sans cesse empreint d'une humidité qui active la décomposition des débris organiques qui le jonchent.
Quelques-unes de ces cases cependant, sont construites en adobes ou briques cuites au soleil, et leur toit en tuiles, prolongé sur des poteaux, forme une galerie couverte autour du petit édifice ; mais , presque toujours encore, il n'y a qu'une porte pour donner du jour, de l'air , et pas plus que dans les précédentes , le sol n'est planchéié ni carrelé, de sorte que tout dans l'hygiène pubHque, comme dans l'hygiène privée, semble se réunir sur les hauts plateaux, aussi bien dans les campagnes que dans les villes , pour produire des foyers d'infection.
Toutes ces cases disséminées sans ordre, ou disposées en allées bordées de cactus, de maguey, etc., forment des villages dont l'éghse, souvent hors de proportion avec leur importance , est toujours le monument principal, et ceci sur les hauteurs de même qu'à des niveaux inférieurs 011 le village indien, vu de loin, ressemble à un petit bois dont les arbres sont dominés par un clocher , et oii les rues sont de véritables promenades tirées au cordeau, se coupant perpendiculairement.
Nous savons que les villes aussi sont presque toutes bâties sur le même plan, avec des rues droites se coupant perpendiculairement de manière à former des cadres ou carrés, et orientées suivant les quatre points cardinaux, tantôt au nord vrai, tantôt et le plus souvent dans le sens du méridien magnétique. Ce système, s'il présente trop
d'uniformité à la vue , est du moins commode , et favorable sous le rapport de la ventilation ; mais il n'est pas une des villes des hauts plateaux qui ne soit parcourue par des ruisseaux où se rendent toutes les immondices, et qui, remplis d'eau pendant la saison des pluies , sont ensuite presque à sec, et deviennent ainsi des cloaques infects oîi les matières organiques végétales et animales se trouvent dans les meilleures conditions pour subir une fermentation putride, active et continue. Que l'on parcoure Puebla, Mexico, Queretaro, San Luis de Potosi, etc., et l'on sera étonné de l'incurie qui règne partout au point de vue de la conservation de la santé. Heureusement encore que la libre et puissante ascension de la vapeur d'eau vers les montagnes boisées qui bordent les vallées entraîne avec elle les miasmes qui se dégagent en tous lieux , car sans cela le typhus y ferait bien d'autres victimes qu'on ne l'observe. On verra que nous n'exagérons rien quand nous donnerons la topographie de ces villes , quand nous décrirons le mode de construction et de curage deségouts, les systèmes de fosses d'aisances, les dispositions des marchés , des abattoirs , la multiplicité des puisards autour des habitations des villes et des campagnes, etc., etc.
Mœurs et coutumes des créoles, des métis, des Indiens et des étrangers.
Le Mexicain, et j'entends sous ce nom le créole, a conservé la fierté espagnole; il vous accable de politesses auxquelles il ne faut se fier que dans une certaine limite, car si l'on voulait toujours abuser de son expression à la disposicion de usted, à votre disposition , qu'il emploie à tout propos, on serait souvent mal venu. Il est extrêmement susceptible, orgueilleux. Il veut paraître quand même. Il a la conscience du bien et du mal, mais il n'en a pas le sentiment.
Sa passion dominante est le jeu, et le monte, la roulette, etc., n'ont pas de plus fervents adorateurs. C'est là que se font et se défont les fortunes ; tel qui était riche la veille, en sort pauvre le lendemain. Le Mexicain perd du reste des sommes fabuleuses sans sourciller, et dans l'adversité il ne fait pas paraître plus d'émotion que quand il gagne. Il roule, il fume sa cigarette tranquillement, et lorsque la fortune lui a été contraire, il se promet bien de reprendre sa revanche à la première occasion, dès que,
par un moyen quelconque, il aura pu rentrer en fonds. Ce moyen ne sera pas toujours honnête, loyal, mais qu'importe cela dans un pays oii il n'est guère de réprobation attachée au métier de voleur, de bandit, et oîi un chef de bande est souvent l'individu le plus considéré. Il faut des laquais, des équipages ; il faut des habits brodés, des toilettes de toutes sortes, et pour y arriver rien ne répugne ; on se fait détrousseur de grand chemin, on mange chez soi de la tortille, des haricots, le tout arrosé d'eau claire.
Outre la passion du jeu, le Mexicain a encore celle du cheval, et il s'exerce dès le jeune âge à l'équitation. Il excelle à lancer son coursier à fond de train et à l'arrêter brusquement sur place. Il dépense des sommes folles pour le harnachement de sa monture plaqué d'argent, avec des tapis, des fourrures du plus grand prix.
Puis, ce sont les combats de taureaux qui font ses délices; il acclame avec frénésie, en lançant son chapeau dans l'arène, le toréador, le picador, le matador, et même l'animal, lorsque l'un ou l'autre s'est distingué par quelque prouesse. Les courses de taureaux, oii le cavalier poursuit l'animal lancé dans l'espace, le lace, le renverse avec une ardeur, une adresse, un courage que l'on regrette de ne pas voir employés à un meilleur usage, ont aussi pour lui le plus grand charme, comme les combats de coqs dont j'ai déjà parlé.
Le Mexicain aime encore à aller, dans la nuit, donner des sérénades à la dame de ses pensées qui, un instant
auparavant, était derrière les barreaux de sa fenêtre, entretenant avec lui, pendant des heures entières, une conversation d'amour. Il préfère tout cela aux travaux utiles, et on en \oit peu qui s'occupent réellement, sérieusement de commerce, d'industrie, etc.
La jeunesse mexicaine est remarquable par la vivacité de l'intelligence, par la rapidité de la compréhension ; malheureusement ces qualités précieuses, livrées à ellesmêmes et privées du concours de l'attention, de la persévérance et du travail, ne suffisent point pour la culture sévèredes sciences, qui, effectivement, fontpeu de progrès au Mexique. On est surpris de la rapidité avec laquelle les jeunes gens arrivent à un certain degré d'instruction, ils y arrivent môme plus vite que ceux d'Europe; mais ce degré ils ne le dépassent plus, car, pour cela, il faudrait travailler opiniâtrément, et peu sont susceptibles d'une attention profonde et soutenue. Ils apprennent par cœur le droit, la médecine, etc., dans des livres écrits en français, dont ils ne comprennent pas toujours le sens. On les entend , sous les galeries des écoles, étudier à demi-voix la leçon qu'ils iront répéter le lendemain ; ils deviennent ainsi de beaux parleurs, de beaux phraseurs, mais ils restent praticiens médiocres. Cependant le droit et la médecine sont sans contredit les deux professions qui brillent le plus au Mexique ; mais les hommes qui y sont surtout distingués sont presque tous venus se perfectionner chez nous... Toutes les grandes exploitations sont d'ordinaire abandonnées aux étrangers.
La toilette, la promenade, le bain, la musique, la danse, voilà à peu près à quoi se borne la vie des Mexicaines. On ne les voit guère coudre, broder, se mêler aux travaux du ménage; tout est abandonné aux domestiques qui ont souvent avec les maîtresses la plus grande familiarité. Elles ne lisent même pas, et, en arrivant chez elles, il est ordinaire de les trouver nonchalamment étendues sur un divan, fumant la cigarette, ou bien, les bras croisés, les yeux fermés, et rêvant.... probablement d'amour qui fait le principal objet de leurs pensées. Elles sont vêtues de satin, de soie, mais il est bien rare qu'on n'aperçoive pas un trou à la robe, une tache au corsage. Les cheveux sont disposés avec un goût exquis, mais souvent les pieds sont mal chaussés et les jambes nues. Quand elles sortent, ce n'est guère qu'en voiture qui est escortée par un ou plusieurs cavaliers portant à la tête de leurs chevaux des rubans de la couleur de leur costume. Ce sont ce que l'on nomme les novios, dont le préféré possède le pouvoir de faire ouvrir ou. fermer à volonté les fenêtres des balcons, qui met le veto sur les entrées et les sorties, qui dans un bal s'inscrit pour toutes les contredanses et surtout pour la habanera que la novia ne fait jamais qu'avec lui. Ceci dure pendant un an, deux ans, puis le novio se retire et un autre lui succède jusqu'à ce qu'enfin un mariage arrive à se conclure, toujours sans dot de la part de la femme qui aurait besoin cependant de beaucoup d'argent pour satisfaire son goût de luxe, et qui estime
d'autant plus son mari qu'il lui en donne davantage à
dépenser, à gaspiller, para gastar, selon son expression.
Les Mexicaines connaissent presque toutes à fondlelangage des fleurs; elles savent dans les théâtres, à leurs croisées, jouer admirablement de l'éventail et correspondre ainsi avec leurs adorateurs, qui restent blottis, pendant des temps infinis , en face d'elles, dans l'encoignure d'une porte, sur le bord d'un trottoir. Ceci n'empêche pas l'échange des billets doux oii, dans un style imagé, se lisent les plus charmantes et les plus poétiques expressions d'un amour qui souvent est plus imaginaire que réel. La Mexicaine donne à l'occasion tout ce que peut donner l'amitié, mais il est rare qu'elle aille au delà. Au demeurant, c'est une bonne personne, d'une souplesse extrême de caractère, ayant le sentiment de la lamille très - prononcé, et si elle laisse à désirer sous le rapport des qualités solides, elle n'en est pas moins infiniment supérieure à l'homme.
Autrefois, surtout du temps oii les prêtres régnaient, beaucoup de jeunes filles entraient dans les couvents, et se faisaient monjas, religieuses, quelquefois de leur plein gré, mais le plus souvent contre leur volonté. Une senorita, demoiselle, aimait un jeune homme, ce n'était pas la volonté de ses parents ; le moine s'en mêlait et immédiatement elle était enfermée dans un cloître. J'avais une amie, me disait un jour une Mexicaine, pero que hermosa era, mais qu'elle était belle ! elle perdit son père, elle aimait un fiancé qui l'adorait, et il vint à l'esprit de sa mère endoctrinée par les frères, frailes, qu'elle se fît monja ;
l'infortunée ne voulait pas, elle pleura amèrement, pcro tiivo que enti'ar, contra su vohinfad, porqiie su madré y los frailes la obUgaron^ mais elle fut forcée d'entrer au couvent, contre sa volonté, parce que sa mère et les moines l'y obligèrent. Aujourd'hui, heureusement, il n'en est plus tout à fait ainsi, mais le cas, cependant, se représente encore trop souvent sous l'influence d'un clergé fanatique, ignorant et dépravé. C'est ce clergé qui porte le trouble et le déshonneur dans les familles ; qui fait vœu de chasteté et qui vit publiquement avec des femmes dont il a des enfants ; qui tend la main dans les rues pour se la faire baiser comme on le fait à un seigneur et maître. C'est ce clergé enfin, devant lequel tout le monde se découvre, et qui, au lieu d'inculquer de saines doctrines aux populations, ne semble leur enseigner la religion que par ce qui peut frapper les sens. Ainsi , naguère encore , on voyait à chaque instant au Mexique des processions qui ressemblaient plus à des mascarades qu'à de véritables cérémonies religieuses.
C'était à Palmar, au mois de décembre 1862, à propos de la fête de Noël ; la Vierge, en vraie caricature, montée sur un âne conduit par l'ange Gabriel et suivie de saint Joseph, sortit solennellement de chez l'alcade, le 24, à huit heures du soir ; elle était vêtue de blanc, et l'on avait eu soin, en raison de la circonstance, de lui dessiner des formes en rapport avec sa position. On lui fit faire ainsi le tour de la ville, et l'on se rendit chez le curé où eut lieu la naissance de l'enfant Jésus au milieu de force litanies
et d'actions de grâces. De cet endroit, la procession se remit en marche vers l'église, et là on procéda au baise-pied d'une poupée emmaillotée. .
Ya-t-il porter le viatique à un malade, le prêtre est logé dans une voiture d'apparat traînée par deux mules ; un enfant le précède en agitant sans cesse une énorme cloche, et, de chaque côté, des hommes en manteaux gris, armés de lanternes, entonnent en marchant les chants les plus discordants. Du plus loin qu'ils entendent ce vacarme, les Mexicains de tout âge et de tout sexe se découvrent et se prosternent à terre jusqu'à ce que l'ordre et le silence soient rétablis.
A la Toussaint, les places se garnissent de baraques de saltimbanques, de boutiques où l'on vend des tombeaux ornés de feuillage, des squelettes en carton peint dont le membres se meuvent au moyen de ficelles, des têtes de mort, des cadavres en sucre, etc., etc. Au milieu de tout cela se trouve une rotonde où la musique joue, et où se promène de neuf heures du soir à minuit, moyennant rétribution, toute la jeunessedorée ainsi que les dames parées pour cette fête, de chapeaux impossibles tant ils sont chargés de rubans et de fleurs. Partout l'on s'amuse, l'on chante, l'on danse sur ceux qui ne sont plus.
Mais c'est surtout lors des fêtes de Pâques que les cérémonies prennent un caractère burlesque, et les églises deviennent alors de véritables théâtres où Ton se rend en foule pour admirer les décorations, les illuminations, etc. Un enfant meurt-il, on place son corps sur une plan-
che, ou sur une table, au milieu de fleurs effeuillées ; son front est ceint d'une couronne en métal brillant, et c'est ainsi qu'il est conduit en terre, entouré de porteurs de cierges, et précédé d'une musique plus ou moins gaie. Si c'est une jeune fille, elle est vêtue de blanc, et étendue sur une espèce de char tout garni de rubans et de roses. Dans toute autre circonstance, le cadavre est ordinairement enfermé dans un cercueil de bois noir que huit hommes, qui se relayent par quatre, transportent rapidejnent au cimetière en passant un instant par l'église. Ici, point de pompes, point de musique, pas davantage le plus souvent de parents ni d'amis. Il arrive même dans la basse classe qu'on ne fait pas les frais d'une bière , et que le mort, enveloppé dans un linceul grossier, est dirigé vers sa dernière demeure couché dans une sorte de brancard qu'à tour de rôle plusieurs individus soutiennent sur leurs épaules.
Aux offices, c'est un bourdonnement confus dans lequel les lèvres parlent sans doute plus que le cœur. Certaines éghses ont une destination toute particulière, et il en est une à Mexico oîi les voleurs, quand ils méditent un bon coup, vont promettre une offrande à Notre-Dame de la Soledad, en cas de réussite. La promesse tenue, ils croient ne plus rien avoir sur la conscience.
Yoilà brièvement comment est l'esprit moral et religieux au Mexique, où les fêtes sont très-multipliées, oiiles églises, dans lesquelles on ne trouve ni chaises ni bancs, servent souvent de rendez-vous aux Mexicaines, qui, as-
sises sur leurs talons, se livrent à toutes sortes de signaux, quoiqu'elles aient l'air de prier.
On voit que dans tout cela la forme l'emporte beaucoup sur le fond, et ceci surtout chez les Indiens, qui honorent encore les idoles que le temps a épargnées, et qu'ils appellent les vieux saints, los santos autiguos. 11 n'y a pas si longtemps que, quand on eut déterré à Mexico même la statue d'une afl'reuse divinité formée par les images de Teoyaotlatohua, le dieu qui présidait à la mort violente, et de Teoyaomiqui, la déesse de la mort pour la guerre sacrée, pour la défense de l'abominable religion ancienne, on observa, chaque matin, qu'elle avait été couronnée de fleurs pendant la nuit.
Pour en revenir aux créoles proprement dits^ qui, comme nous l'avons vu, préparent leur ruine sans inquiétude, et se soumettent avec calme au malheur, on les voit poser jusqu'aux approches de l'éternité. Presque tous meurent bravement, en apparence du moins, et pourvu qu'ils aient été confessés, ils se laissent pendre et fusiller sans montrer la moindre trace de peur ou de regret. C'est presque le fatalisme de l'Orient, oiî l'on aime aussi à étaler du faste dans l'opulence, et où l'on supporte l'adversité avec insouciance, avec indifférence même. Il y a dans le Mexicain un singulier mélange d'activité, d'énergie, de stoïcisme, d'indolence, d'apathie et de timidité. Les femmes elles-mêmes, par leurs habitudes de mollesse, de dolce far niente, etc. , ne sont pas sans rappeler celles des peuples du Levant.
ïoLitecette société, qui s'éteinten riant, comme disaitSalvien en parlant de l'empire romainà la veille de son renversement, a des habitudes d'urbanité qui se révèlent surtout dans les réceptions. Rien de plus cordial que l'accueil qu'on y reçoit, et bientôt l'intimité devient si grande, les relations si franches et si aisées, que l'on croirait être au sein de sa famille; mais, les démonstrations amicales du premier jour ne se transforment guère, et après des relations assez longues et suivies, c'est toujours la même manière d'agir.
Dans cette classe que nous venons de décrire, il est aussi des métis qui vivent de la même vie, qui ont les mômes mœurs, les mêmes coutumes; cependant ceux-ci fournissent généralement la catégorie des tailleurs, des cordonniers, etc., qui passent leur existence assis ou mal couchés sur un sol froid et humide, dans des habitations étroites, malpropres, malsaines, où végètent ensemble et pêle-mêle deux et trois familles; ne se nourrissant que de tortilles, de frijoles, de chile, qu'ils n'ont même pas toujours à discrétion dans les années de sécheresse; ne buvant que de l'eau, ou bien de l'aguardiente, du mescal, qu'ils ne prennent qu'en dehors des repas, à jeun, alors que les alcooliques sont plutôt nuisibles qu'utiles ; vêtus de lambeaux de tissus qui ne les mettent à l'abri ni des intempéries de l'air, ni des variations de température si brusques et si fréquentes sur les hauts plateaux du Mexique, entre le soleil et l'ombre, entre le jour et la nuit ; portant souvent le cachet d'une procréation impure et prématurée, par suite de l'état des mœurs et l'absence de police sanitaire
dont on se prive sous prétexte qu'elle répugne au sentiment national, sans songer aux inconvénients, aux dangers qui en résultent au point de vue de la santé publique, aussi bien pour l'individu que pour sa race.
On devine sans peine quel doit être l'aspect de ces habitants, et au moral ils ne valent pas mieux qu'au physique. Ce sont surtout les métis qui sont cruels, menteurs,voleurs et fourbes ; ils fournissent ce que l'on nomme les léperos, sortes de fainéants crasseux et déguenillés, qui obstruent tous les chemins et fatiguent les étrangers de leurs tyranniques obsessions. On en rencontre surtout aux 4i portes des églises, oi^i on les voit assis au soleil, drapés
dans leurs loques comme des empereurs romains dans leur manteau de pourpre, et se traitant mu tuellement de Grâces et de Seigneuries, tout en se livrant àla chasse des coassociés de leurs guenilles. Ce sont de véritables lazzaroni qui font le mal sans remords, si faible que soit l'intérêt qu'ils puissent y trouver. S'ils ne sont pas surveillés, ils ne sauraient entrer dans une maison sans y dérober quelque chose, ne fût-ce qu'un rien, pour satisfaire au génie malfaisant qui les domine; pour le plus léger motif, ils plongent leur couteau dans le sein d'un autre, et entre eux ils déploient la plus impitoyable barbarie. Cependant ils ne sont pas vindicatifs, etdansleurs rapports ordinaires avec les classes élevées, ils sont toujours humbles et polis. Peu craintifs de la mort, qu'ils ont souvent envisagée de près, habitués aux privations, se contentant de quelques tortilles pour nourriture, allant nu-pieds quand ils n'ont pas de souliers, ne
connaissant d'autre lit que la terre et une couverture, ces léperos sont ceux qui donnent les meilleurs soldats, tandis que les Indiens restent difficilement sous les drapeaux et désertent presque tous.
Les bonnes, les cuisinières, les femmes de chambre, etc., sont presque toutes métisses, et leur immoralité ne le cède guère à celle des hommes. Ce sont elles qui entretiennent surtout la prostitution, à laquelle on n'oppose nulle régie, nulle limite. Dès le jeune âge elles ont vécu couchées pêlemêle avec des hommes, des femmes, parents ou amis, et quand elles sortent intactes de ce contact, elles conservent toujours le souvenir des plus détestables exemples. La mère, du reste, ne se fait pas scrupule de vendre sa fille ; elle la conduit elle-même là où la honte et le déshonneur lui sont réservés, ou bien c'est un frère qui lui sert de guide, et qui attend son retour pour partager avec elle le produit de son commerce. Je n'en dis pas davantage, car cela suffit déjà largement pour juger de la valeur de cette race. Je passe aux Indiens.
Comme nous l'avons dit, l'Indien est laborieux, docile, et l'on est étonné de la force physique, de l'énergie qu'il est susceptible de déployer dans les travaux les plus rudes. Né dans une hutte, couché sur une natte, nourri de quelques fruits, de tortilles, il ne rêve pas un état meilleur ; il semble aussi attaché à sa pauvreté que les peuples civilisés le sont à leurs richesses. De même que le Lapon ne change pas son gîte enfumé, ni son poisson sec, ni son huile puante pour notre bien-être et nos mets délicats, de même l'In-
dien du Mexique préfère sa cabane, ses haillons, ses coutumes agrestes aux douceurs de la vie citadine. H travaille juste ce qu'il faut pour subvenir à ses besoins, qui demandent bien peu, et si parfois il accumule de l'argent, c'est pour l'enfouir çà et là dans la campagne ou sous les rochers des collines. Lui seul alors connaît sa cachette, et ne la découvre jamais à qui que ce soit ; il s'éteint sans en dire un mot à ses enfants, et sans que ceux-ci se mettent en peine de s'en informer. Si par hasard un Indien trouve un de ces trésors, il en est comme effrayé, et recouvre soigneusement le dépôt sacré sans en distraire un demiréal, persuadé qu'il mourrait dans l'année s'il se permettait le plus léger larcin aux mânes del'enfouisseur.
L'Indien n'est ni bon ni méchant, il est insouciant; il ne s'occupe ni des arts ni des sciences, et s'il cultive la terre, c'est sans faire faire un seul pas à l'agriculture. Tel est le descendant de ces anciennes tribus au nombre desquelles fut surtout célèbre par sa civilisation supérieure celle desToltèques, qui partirent, suivant leurs traditions, vers l'an S44 de l'ère vulgaire, du royaume de Tollan, dont la situation au nord du nouveau Mexique est restée indéterminée, et qui, cent quatre ans après, arrivèrent au lieu qu'ils nommèrent ToUancingo, aujourd'hui Tulancingo, à vingt lieues de Mexico, plus près duquel ils fondèrent bientôt Tollan, actuellement Tula, qui devint la capitale de leur empire. Ils cultivèrent les arts avec succès, et ils eurent des connaissances exactes et étendues en astronomie. Ce furent eux qui divisèrent le siècle en cinquante-
deux ans, qui donnèrent à l'année trois cent soixante-cinq jours ou dix-huit mois de vingt jours chacun, en ajoutant au dernier cinq jours complémentaires consacrés au repos, et un jour intercalaire déplus tous les quatre ans, manière de compter qui fut adoptée par tous les peuples de l'Anahuac.
Si l'Indien sommeille aujourd'hui, le réveil viendra, et à moins qu'on ne le fasse disparaître complètement, il sortira de l'abrutissement dans lequel il a été maintenu depuis la conquête ; ses facultés se développeront au contact de la société qui l'accueillera dans son sein, et qui, sans altérer sa simplicité, sauve-garde de son bonheur, lui prodiguera l'instruction qui lui manque aujourd'hui. Il subira le degré d'amélioration sociale, car si la civiUsation vend souvent ce que l'on croit qu'elle donne, elle n'en contribue pas moins, malgré ses abus, ses vices etses excès, à agrandir la sphère d'intelligence en imprimant plus d'activité aux esprits.
Chez l'Indien cultivateur, le mari et la femme se partagent d'une manière équitable les peines et les travaux. Si l'homme paraît peu soucieux de surveiller sa compagne, il s'irrite cependant d'un manque de fidélité, et il s'en venge quelquefois d'une manière terrible. Cette compagne n'est souvent qu'une concubine ; on sait en effet que naguère encore le mariage religieux était le seul admis au Mexique ; or, pour contracter ce mariage, il fallait une certaine somme, et à défaut de cette somme on s'unissait sans le concours du curé, fréquemment alors que la femme était à peine
arrivée h l'époque cle lapuberté, qu'elle atteint rapidement au Mexique, de sorte que dans ce pays on voit des enfants qui sont déjà mères, et qui, à trente ans, paraissent avoir le double d'âge.
Les enfants des Indiens s'élèvent sans qu'ils en prennent beaucoup plus de soins que les Arabes ne le font à l'égard de leur progéniture. De cette façon tous les malingres meurent, et il n'y a que les bien constitués qui restent.
Dans la basse classe des créoles, des métis, les enfants issus d'une union souvent impure et prématurée, comme je l'ai dit, ne naissent que pour mourir immédiatement, ou bien s'ils vivent, ils mènent une existence chétive au milieu de l'abandon, du dénûment, de l'insalubrité etc. Dans la société mexicaine, les pauvres petits sont habituellement condamnés à rester enfermés jusqu'à l'époque du sevrage, et l'on oublie complètement que l'exercice, le grand air, etc. , leur sont aussi indispensables que le lait qu'ils aspirent. C'est ainsi que la mortalité dans le jeune âge est si grande partout au Mexique.
L'Indien aime le pulque, l'aguardiente, le mescal, et nous avons vu que la passion pour les liqueurs fortes était déjà très-prononcée chez ses pères ; mais alors on avait établi de sages mesures préventives à l'égard de l'ivrognerie. L'usage du pulque était seul permis, etencore ^ lallait-il avoir plus de cinquante ans pour obtenir l'autorisation d'en boire quelques tasses que l'on considérait comme nécessaires à cet âge, pour procurer delà chaleur et du sommeil. Les guerriers de cette époque tenaient pour
point d'honneur de ne point prendre de boissons fermentées, et, en marchant au combat, ils ne faisaient usage que du cacao et d'autres boissons rafraîchissantes (sus bebidas eran el cacao y otras réfrigérantes. Torquemada, lib. XII, chap. x) . Toute infraction aux lois entraînait des peines infamantes et parfois la mort. Aujourd'hui , non-seulement l'ivresse n'est plus punie , mais souvent même elle devient une excuse, une circonstance atténuante dans le crime. Chacun s'y livre, surtout les métis et les Indiens, qui n'ont rien de gai alors, qui sont mornes, . taciturnes, et qui ressemblent à de véritables brutes.
L'Indien est très-poli à l'égard des personnes qu'il connaît, mais il est méfiant quand il ne connaît pas. Ceci tient aux mauvais traitements de toutes sortes auxquels il a été soumis depuis la conquête. Cortès fonda sur des ruines le pouvoir espagnol au Mexique , et le système d'oppression, de pillage, ne mourut point avec lui ; on y perpétua la politique de dépopulation en traitant les indigènes comme des bêtes de somme. Aussi ces indigènes s'éloignent-ils le plus possible des villes; ils craignent toujours de nouvelles vexations, et ils redoutent surtout d'être lacés, comme cela a lieu d'ordinaire, pour être incorporés ensuite dans des armées qu'ils détestent, et oîi ils ne restent, autant que possible, que pendant le temps qu'ils sont enfermés dans les églises oii on leur apprend à faire l'exercice sur les terrasses, avant de les envoyer en expédition lointaine. Il n'est pas rare de voir l'Indien et
surtout l'Indienne, faire un grand détour pour éviter la rencontre des étrangers qu'ils aperçoivent sur leur chemin. Alors que je me livrais sur eux h des études physiologiques, je n'avais trouvé d'autre moyen de m'en procurer que de les faire arrêter par des chasseurs d'Afrique, à l'hacienda de la Condessa, sur la route qu'ils suivaient en descendant de la montagne pour aller à Mexico vendre leur charbon; bientôt je n'en vis plus paraître, et plutôt que de passer par Tacubaya, ils contournaient Chapultepec par le Molino del Rey, c'est-à-dire qu'ils faisaient une lieue ou deux de plus qu'il n'était nécessaire. ^' Entre eux, les Indiens sont aussi très-polis ; quand ils
se rencontrent, ils se découvrent, baisent la main aux anciens, et se font force compliments en s'enquérant, sur un ton toujours le même, de la santé de toute la famille et même des animaux. Ils montent rarement à cheval, qui leur sert plutôt, ainsi que l'âne et le mulet, à transporter les produits de leur récolte ; et quand ils n'ont ni l'un ni l'autre, c'est sur leur dos qu'est posé le fardeau retenu sur le front au moyen du metlapal formé de deux cordes reliées entre elles par un morceau de natte doublé de toile, de manière à ne pas blesser la partie sur laquelle elle repose. Ils ont ainsi la respiration, les mouvements libres, et c'est les avant-bras croisés et relevés qu'ils marchent toujours en trottinant.
Nous connaissons la nourriture de l'Indien, et je dois ajouter que je l'ai vu souvent dépecer des chevaux, des mulets morts de maladies diverses, pour en avoir la chair
et la manger. A cet égard, on sait que dans l'origine les chevaux, soit sauvages, soit rendus domestiques, servaient à l'alimentation des indigènes, avant le bœuf, qui, comme le cheval, se multiplia cependant tellement et si rapidement, que le père Acosta raconte qu'en 1S87, c'est-à-dire soixante ans environ après l'introduction de ce mammifère au Mexique, la race bovine fournissait déjà soixantequatre mille trois cent soixante cuirs que l'on transportait en Espagne. On sait aussi qu'à une époque antérieure, les Aztèques, que l'histoire nous représente comme jouissant d'une civilisation assez avancée, étaient cependant anthropophages, et il semble ainsi qu'en tout temps et en tous lieux, des coutumes barbares aient toujours été susceptibles de s'allier avec un développement social en apparence satisfaisant; les nouveaux Zélandais, remarquables par leur intelUgence, sont célèbres par leur anthropophagie ; la Grèce héroïque sacrifiait Iphigénie ; Homère , qui a exprimé , dans l'entrevue d'Achille et de Priam, ce que l'âme humaine contient déplus pathétique, montre ce même Achille égorgeant douze captifs sur le tombeau de Patrocle ; les Romains, après avoir pleuré sur Didon, allaient applaudir aux horreurs de l'amphithéâtre ; les dames de la galante cour de François î" assistaient au brûlement des hérétiques ; la jeune Andalouse joue coquettement avec son éventail et prête l'oreille à des propos d'amour, tandis que ses regards boivent le sang versé dans l'arène, etc., etc.
Quand l'Indien travaille dans la forêt, dans la monta-
gne, loin d'un coui'S d'eau, il se désaltère avec des plantes qui conservent longtemps l'iiumidité, comme certaines lianes, entre autres la barra de agua ou tige d'eau, et surtout les feuilles de cactus. C'est aussi de ces dernières que se servent les arriéres, qui les soumettent au l'eu pour en enlever les épines, et qui les donnent ensuite à leurs animaux.
Malgré leur goût d'anthropophagie et des sacrifices humains, les anciens Mexicains aimaient les fleurs. Us adoraient Coathène, qui en était la déesse, et qui avait dans la capitale un temple où les xochimilques, ou marchands de fleurs, célébraient sa fête à l'époque du printemps, en lui offrant des bouquets très-artistement faits qu'il n'était jusque-là permis à personne de sentir, et dans lesquels on remarquait surtout le dahlia, jicamatl, originaire du Mexique, introduit en Europe vers 1790, en France vers 1802. Les artistes mexicains se plaisaient beaucoup à imiter les fleurs dans leurs broderies ainsi que dans les superbes mosaïques qu'ils faisaient avec des plumes, et dont le secret s'est conservé parmi les religieuses. Les fleurs enfin, inspiraient encore aux poètes de belles images dont ils embellissaient leurs chants. Nezahualcoyotl, un roi del'excoco, qui avait déjà fait élever un autel au Dieu inconnu, cause de toutes les causes, et qui, proscrivant les sacrifices hinnains, n'admettait d'autres offrandes aux divinités que celles qui se composaient de fleurs ou de résines odorantes, Nezahualcoyotl, dis-je, comparait dans une ode la vie et les grandeurs de ce monde à un bon-
quet, à une fleur qui se fane bien vite. Les Aztèques se complaisaient à planter des arbres pour se reposer sous leur ombre, pour en recueillir les fruits; ils multipliaient les jardins pour se récréer la vue, pour aspirer le parfum des fleurs ; leurs instincts de cultivateur se font remarquer dans tous les lieux de la vallée de Mexico où ils s'arrêtèrent lors de leurs longues pérégrinations, et quand leurs dissensions intestines les forcèrent à se réfugier sur . les îles des kcs, la nécessité et l'industrie leur apprirent à former, à la surface mobile des eaux, des chinampas ou jardins flottants, dans lesquels ils cultivaient les plantes d'agrément comme les plantes utiles. Combien tout cela a changé ! Par suite du déboisement, du retrait des lacs de la vallée de Mexico, du mouvement de la population , des changements d'usages , de coutumes , des guerres intestines, de la misère, etc., etc., on voit aujourd'hui de pauvres villages là où existaient autrefois des villes importantes. C'est ainsi queTexcoco, qui, au xv° siècle, rivahsait avec Tenochtitlan, ne conserve rien maintenant de son antique splendeur. Les vestiges du palais de ses rois qui subsistent sur la place principale, les fondements des édifices mis à découvert par la charrue, les restes de quelques promenades, les ruines de la coUine de Tetzcucingo attestent seuls sa grandeur passée. Il n'en est pas seulement ainsi dans la vahée de Mexico, mais encore dans tout le Mexique, où l'on a tout détruit sans reconstruire, où tout est ravagé, où tout reste incomplet,
inachevé, et où les populations languissent dans le décou-
ragement et le malheur, L'Indien maltraité, bafoué, ne songe plus guère à élever des palais, à cultiver les muses, etc. Cependant il est une passion qu'il a conservée : c'est celle des fleurs, et il est bien rare qu'on n'en rencontre pas autour de sa misérable cabane. Dans les fêtes, où il brûle d'innombrables cierges, ce sont toujours elles qui font le principal ornement de ses cérémonies. Viennent ensuite les feux d'artifice, le son des cloches, les danses interrompues de temps en temps par des cris aigus, la musique où la grosse caisse
joue le principal rôle, etc., etc.
Leslndiens, indépendamment de la culture des champs,
de la fabrication du charbon, des bois de construction, etc., savent aussi faire, grossièrement il est vrai, des tables, des chaises et d'autres ustensiles en bois. Dans les villes, il en est qui parviennent à un degré avancé dans les arts manuels, ainsi que dans les professions libéraies, et ce n'est pas leur faute, si la justice mexicaine, par exemple, laisse tant à désirer sous le rapport de ses lenteurs, de sa partialité, et de l'influence qu'ont sur elle l'or et l'argent.
Dans la campagne, ils aiment à faire vibrer les cordes en laiton d'un instrument qu'ils nomment jarana, espèce de mandoline. Les sons qu'ils en tirent sont monotones comme leurs chants, et tout en eux semble révéler la tristesse et la mélancolie. Us paraissent sans cesse pleurer sur leur grandeur déchue. Autrefois, ils savaient travailler la pierre en se servant d'un liquide corrosif fait
avec un certain mélange d'herbes, et qui avait la même action que l'eau forte sur l'acier ; ils savaient extraire les métaux, les souder, les empêcher de s'oxyder, etc., etc., aujourd'hui ils ne connaissent plus rien. Livrés à la misère, à l'oppression, ils se sont éteints successivement, et leur nombre, lorsque Clavijero écrivait, était déjà réduit de la dixième partie au moins. Ils avaient parfaitement l'idée d'un être suprême, créateur du ciel et de la terre ; leur Teotl était le 620? des Grecs, le Deus des Latins, le Bios des Espagnols, le Di€u des Français, le El des Hébreux, le Allah des Arabes, etc. ; leur morale ne laissait guère à désirer, comme on peut s'en convaincre par la lecture des conseils du père à son fils, de la mère à sa fille, que l'on trouve dans Clavijero, t. I, lib. 7, p. 197, 198, 199, d'après Motolinia, Olmos, Sehagun, et qui sont reproduits dans l'ouvrage de M. Chevalier sur le Mexique; à l'heure qu'il est , tous leurs sentiments sont plongés dans l'engourdissement le plus profond, et l'on peut dire que la religion catholique, par la manière dont elle leur a été imposée, enseignée, n'a nullement amélioré leurs croyances ni leurs mœurs.
L'Indien parle l'espagnol comme le reste des habitants du Mexique, mais il ne sait de cette langue que ce qui est nécessaire pour se faire comprendre. Il emploie l'idiome dé sa race, et comme cette race était, lors de l'arrivée de Cortès, divisée en plusieurs rameaux qui offraient autant de différence entre eux qu'en présentent aujourd'hui, sur le sol de la vieille Europe, les Grecs, les Espagnols,
les Italiens, les Anglais, les Allemands et les Français, tous membres de la race caucasienne, il s'ensuit que cet idiome variait comme il varie encore; le langage aztèque, par exemple, ne ressemble guère à celui des Otomites, rempli d'aspirationsgutturales, nasales, assez difficile à prononcer, mais qui ne manque ni d'abondance ni d'expression.
Dans les villes du Mexique, il y a l'ayuntamiento ou municipalité, le préfet politique, le préfet municipal, les sous-préfets, etc., etc. Dans les villages indiens, c'est l'alcade, espèce de maire qui rend la justice et qui jouit du respect, de la considération de tous ; c'est son adjoint qui I' l'assiste et le remplace au besoin; c'est le syndic qui est
chargé de veiller aux intérêts des habitants et de les soutenir en cas de contestation ; c'est le secrétaire de l'alcade, et enfin le curé qui n'est malheureusement pas le personnage le moins important, et auquel, indépendamment de ses contributions aux autorités civiles , l'Indien est obligé de payer sans cesse pour les baptêmes, les mariages, les enterrements, les messes, l'entretien de l'église, du presbytère, etc., etc.
Dans les villes, il y a des prisons oii sont ordinairement entassés pêle-mêle tous les coupables qui, pour de simples délits, sont attachés par les pieds au moyen d'une chaîne, et qui vont ainsi dans les rues, qu'ils sont chargés de nettoyer, habituellement conduits par quelques soldats. C'est un spectacle étrange que celui des bandes de ces misérables dont le fer à chaque pas résonne sur le pavé. On voit là des types de toutes espèces, et ce ne sont pas les
métis qui fournissent les moins hideux. A chaque pronunciamiento, on s'empresse de leur rendre la liberté, et ils vont alors grossir les rangs de ceux qui ont levé l'étendard de la révolte.
Dans les campagnes, les Indiens qui ont manqué aux corvées personnelles connues sous le nom de faena et qui ont lieu en commun le lundi de chaque semaine ; ceux qui résistent aux sentences du juge, etc., sont mis au cepo, formé de deux pièces de bois entaillées, entre lesquelles les pieds sont emprisonnés. Les fautes plus graves entraînent nécessairement des peines plus rigoureuses, et ici comme dans les villes, on ne se fait pas faute de jouer souvent avec l'existence des accusés.
Voici, en peu de mots, les mœurs et les coutumes de ce pays oii l'homme est loin encore d'avoir rempli ses devoirs d'amélioration de l'espèce, et de conservation à l'égard de la terre qu'il habite.
Malgré des essais considérables, les travaux humains, jusqu'à présent, ont eu pour résultat, dans cette contrée, plutôt d'appauvrir le sol, de gâter le climat, d'enlaidir la nature, que d'utiliser les forces et les produits de la terre, que d'exercer une influence salutaire sur là salubrité, que de donner aux paysages du charme, de la grâce, de la majesté. Dans la vallée de Mexico, si belle autrefois, au bords des grands lacs, en face des montagnes bleues et des glaciers étincelants, sous un ciel d'une limpidité sans égale, on ne voit plus ni jardins, ni villas, ni chalets, qui, par leurs pelouses, leurs massifs de fleurs, leurs allées ombreuses,
rendent partout la nature plus belle encore, et charment comme un doux rôvele voyageur qui passe. Les révolutions, les guerres intestines aidant, cette vallée, si prospèrejadis, est devenue déserte relativement, comme une grande partie de la Perse, comme la Mésopotamie, l'Idumée, diverses régions de l'Asie mineure et de l'Arabie qui dans un temps découlaient de miel et de lait, qui nourrissaient une population considérable, et qui ne sont plus habitées aujourd'hui que par de misérables tribus. Ce que je dis de la vallée de Mexico s'applique au reste du Mexique. Naguère encore, du côté de Valle Purissima entre autres, nous parcourions un pays oiî tout n'était que ruines et désolation : les champs étaient dévastés, les maisons abandonnées, et on ne rencontrait partout que des femmes, des enfants, criant la faim et la misère. Leurs maris, leurs pères, leurs frères avaient été enlevés tour à toiir par les impérialistes, par les libéraux, et il ne restait plus de bras pour cultiver, plus de grains pour semer, plus de bœufs pour labourer. Voilà l'image raccourcie de l'état dans lequel se trouve cette région qui est, je ne dirai pas la plus belle du monde, mais au moins une des plus riches en productions de tous genres, la seule qui réunisse les métaux précieux aux végétaux de tous les climats.
Quant aux étrangers qui habitent le Mexique, ce sont presque tous des commerçants, des industriels, venus d'Espagne, de France, d'Italie, d'Angleterre, d'Allemagne, etc. La plupart, sans ressources à leur arrivée, entrent dans des magasins d'épicerie, de mercerie, de liqueurs, etc.,
et adoptent des coutumes qui les assimilent, quant à l'hygiène, aux basses classes de la population mexicaine. Us passent leur journée dans des comptoirs sales, mal aérés, et se retirent la nuit dans des chambres basses et fort humides, se nourrissant le plus souvent d'aliments insuffisants et nullement appropriés au climat.
Peu à peu, par la sobriété, le travail, les économies, ces étrangers arrivent à avoir des intérêts dans les maisons où ils étaient entrés comme garçons, comme commis, et on les voit dans la suite devenir maîtres, propriétaires.
Les Espagnols se trouvent au Mexique au milieu de compatriotes, et quoiqu'il y ait une certaine rivalité entre eux et les fils du pays qui les nomment capuchines, comme ils ont en somme les mêmes mœurs, le même langage, les mêmes habitudes, la fusion est naturellement facile.
Les Français, les ItaUens, se prêtent aussi aisément aux instincts, aux usages des Mexicains, dont ils apprennent facilement la langue. Les Anglais, les Allemands s'isolent plus dans leurs familles, mais presque tous n'ont qu'une seule et même idée, c'est de retourner au plus vite dans leur patrie. Ils savent trop bien qu'au Mexique rien n'est stable, rien n'est durable, et qu'une fortune disparaît en beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour l'acquérir. Ils s'empressent de réahser ce qu'ils possèdent, aussitôt qu'ils le peuvent, et ils s'en vont.
Il en est quelques-uns qui épousent des Mexicaines, ils deviennent alors à peu près Mexicains, et leurs enfants le sont complètement : mais c'est là l'exception, et l'on conçoit
que de cette manière la population blanche ne puisse guère augmenter. En revanche -la classe des métis a toujours prospéré et prospère encore pour des raisons bien simples: les premiers conquérants n'avaient amené avec eux que très-peu de femmes européennes, et les nouveaux venus contractèrent avec les indigènes des unions plus ou moins passagères. Avec le temps les femmes européennes arrivèrent , il est vrai, à leur tour; elles suivirent leurs maris ou leurs parents, employés du roi d'Espagne, ou négociants que le commerce attirait dans ces contrées ; mais, leur nombre fut toujours très-restreint, et la majorité des immigrants qui venaient seuls, sans famille, étaient encore obligés de s'allier delà même manière à ces femmes indigènes. Ajoutons que, par suite d'un sentiment inné, la métisse a une préférence marquée pour le blanc. D'où, comme conséquences de tous ces faits : impossibilité d'accroissement de la race blanche; augmentation de la classe des métis ; absorption de la race indienne ; tendance à un rapprochement progressif de la classe des métis du type supérieur dont les régions caucasiennes sont le berceau. Nous reviendrons plus loin sur ces questions importantes.
Tribut d'éloges ii l'armée, sentiments de reconnaissance à M. le général Douay, pensées alFectueuses au médecin en chef el aux médecins de l'armée du Mexique, regrets et souvenir aux morts.
Depuis le départ des colonnes françaises de Mexico pour l'intérieur, de la fin de 1863 à 1867, ce furent des expéditions de toutes sortes que les troupes eurent sans cesse à effectuer dans le Jalisco, la Sonora, le Chihuahua, etc., etc. Sans doute l'historique de ces quatre ans n'offre pas, à chaque page, de ces faits éclatants que l'on nomme des prodiges, comme des forteresses emportées d'assaut, des batteries enlevées, des carrés enfoncés, etc., etc.; mais ce que l'on ne pourra jamais se lasser d'admirer, c'est le courage, le dévouement, l'abnégation que nos soldats ont toujours montrés dans ces régions lointaines, à travers les marais sans route, sous un soleil brûlant , ou à travers la pluie, la fièvre et les privations sans nombre qu'ils eurent à supporter. Tous les obstacles ont été franchis, le drapeau s'est avancé partout triomphant des rives de l'Atlantique à celles du Pacifique, et quand une armée a accompli ce que la nôtre a exécuté au Mexique, elle mérite certainement les palmes de la victoire.
Après ce tribut d'éloges mérités, je veux , avant de commencer la partie médicale de cet ouvrage, exprimer mes sentiments de reconnaissance bien sincère à un général que j'aime autant que je vénère, et qui s'est acquis la confiance, les sympathies de tout le corps expéditionnaire. Je parle de M. le général de division Félix Douay, sous les ordres duquel j'ai eu l'honneur et le bonheur de servir pendant presque tout le temps de mon séjour au Mexique, et qui m'a toujours rendu la tâche aussi facile qu'agréable. Qu'il serait à souhaiter pour le bien du service, pour l'honneur du corps de santé , que l'on arrive enfin à comprendre la mission du médecin comme la comprend cet excellent chef!...
Je veux adresser une pensée d'estime, d'affection, d'amitié, à l'honorable médecin en chef de l'armée, M. Ehrmann, et à tous mes collaborateurs du Mexique.
Je veux enfin donner quelques paroles de regret, de souvenir, à ceux de nos camarades qui, sur ces plages lointaines, sont morts par le feu ou par la maladie.
C'est d'abord Ludger Lallemand, que la fièvre jaune enlève prématurément à la science, à l'armée, à l'humanité. Bientôt après, Michaux et Bazoche succombent à ce même vomito qui, plus tard, devait emporter encore Chadourne. Patin, Théron et deux autres jeunes médecins du plus bel avenir, MM'. Fricot et Cornuty, dont le zèle et le dévouement ne s'étaient pas ralentis un seul instant pendant toute la campagne. Ils sont morts au moment où ils allaient revoir leur patrie qu'ils aimaient, leur famille
qu'ils chérissaient et qui se préparait à leur faire oublier au sein d'une tendre affection les peines et les tourments d'une absence prolongée. Par leur belle conduite ils avaient partout commandé l'estime, la sympathie, et c'est à Paso del Macho qu'ils ont puisé au milieu des malades qu'ils reconduisaient en France les germes Hu mal qui devait bientôt les entraîner au tombeau.
Après la fièvre jaune, c'est la dyssenterie qui tue Afflatet et ensuite Hoffmann dont la colonne du Tamaulipas, en 186S, a été à même d'apprécier le noble caractère, les brillantes qualités, le savoir et l'abnégation. Se sentant lui-même atteint par le fléau qui frappait à coups redoublés parmi les troupes, il n'abandonna son poste qu'à la dernière extrémité, alors qu'il était déjà à deux pas de sa fin prochaine.
Puis, ce sont Gueneau, Seyer, Lhonneur, Dehous que le typhus moissonne.
Pendant le siège de Puebla, le brave Gueneau avait, par sa brillante conduite, mérité la croix de la Légion d'honneur ; c'était un homme d'un commerce facile, d'un cœur sûr, et dans les salles d'ambulance comme sur le champ de bataille, chacun admirait son sang-froid , sa prudence et son inaltérable bonté. A peine échappé aux dangers de la tranchée, il partit pour Pachuca où régnait le typhus qui ne tarda pas à l'atteindre, et oiî il s'éteignit au milieu des malades qu'il s'efforçait naguère d'arracher à la mort. Son trépas fut celui du juste, il exhala son dernier soupir en pensant à son père.
Dclious, au milieu d'une population où le typhus exerçait ses ravages, se multipliait, et c'est en prodiguant à tous, civils comme militaires, sans distinction de nationalité, ses soins généreux, qu'il absorba à longs traits le poison mortel.
Zacatecas conservera le souvenir de ce médecin distingué qui, entraîné par sa belle nature, s'oubliait lui-même pour ne songer qu'à soulager, qu'à guérir ses semblables. Son desintéressement était absolu, sa bonté inépuisable, son zèle infatigable. Les rares moments qu'il pouvait dérober aux malades, il les consacrait à la science, écrivant d'une plume élégante et facile tout ce qu'il observait de curieux et d'intéressant.
Enfin, c'est Verjus que le fer ennemi abat sans pitié, le 5 mai sous Puebla, lui qu'avaient épargné les épidémies d'Orient.
C'est Mercadier qui, parti de Tulancingo avec une petite colonne expéditionnaire, reçoit une balle mortelle à la tête en pansant un blessé ennemi.
C'est Rustégho, qui a le même sort à Santa Isabel, près de Parras. Je vois encore l'endroit où arriva ce triste événement... C'était au bas d'un cerro dont l'ennemi couronnait les hauteurs, et derrière lequel il était en partie dissimulé, attendant le bataillon étranger qui, après de vains efforts, coupé dans sa retraite par des barrancas profondes, fut obligé de se rendre, alors qu'il avait eu déjà un grand nombre de tués parmi lesquels se trouvait le jeune aide-major dont nous déplorons la perte.
Tous ces médecins militaires ont partagé courageusement le sort de leurs compagnons d'armes, et c'est un honneur que nous revendiquerons toujours.
N'oublions pas un pharmacien aide-major, M. Fabre. Atteint d'une hypertrophie commençante du cœur lors de son arrivée au Mexique, cette maladie fit chez lui de rapides progrès après son ascension sur les hauts plateaux. Il était avec nous à l'ambulance de la 2« division, et nous pouvions admirer avec quelle énergie il supportait ses souffrances. Nous voulions le faire retourner en France, ou au moins à des niveaux inférieurs, mais il aspirait à la croix de la Légion d'honneur qui était sa plus grande ambition, et il insista pour marcher en avant, malgré nos conseils. Il eut cette croix après le siège de Puebla : malheureusement il ne lui fut pas donné d'en jouir longtemps.
C'était une bonne nature, droite, loyale. Il remplissait sa mission avec une modestie, une conscience et un tact parfaits. Il était toujours prêt à obliger, et ne savait pas ce que c'était que de refuser un service. Nous l'aimions tous.