CHALEUR DES TROIS ZONES
habitables et si les nuages n'y avaient établi leur domaine. Mais cette élévation présente, du côté du golfe surtout, l'inclinaison rapide du versant de la chaîne, et les pluies l'inondent toute l'année.
A 2,000 mètres, nous sommes dans la tierra /Wa, «terre froide. » Qu'on ne prenne pas au sérieux cette désignation, qui n'est que relative. Sans doute, le froid se montre rigoureux à des hauteurs exceptionnelles; mais si l'on considère l'altitude la plus ordinaire du plateau, si on l'envisage surtout dans ses parties les plus habitées, et si l'on fait abstraction du froid produit par le refroidissement nocturne dû au rayonnement vers les espaces planétaires, l'atmosphère y est d'une douceur sans égale.
L'hiver est partout doux et sec. La chaleur s'y abaisse la nuit, quoique bien rarement, jusqu'à produire de la glace. Mais on en est surpris à son lever, tant l'atmosphère est agréable. Ces gelées nocturnes de l'hiver, comme celles qui reparaissent au printemps, sont l'effet d'un air pur et du royonnement vers les espaces planétaires, bien plus que le résultat direct de la thermométrie. Dès 10 heures du matin, le thermomètre esta 15 et 16 degrés centigrades, et l'on ne peut placer à moins de 14 degrés la moyenne de la saison d'hiver.
L'été est tempéré par les pluies régulières du tropique. Le thermomètre n'y descend pas au-dessous de 15 degrés; il ne dépasse guère 22, quoiqu'il se soit montré à 26, par rares exceptions. La moyenne de cette saison se trouve entre 19 et 20 degrés, et la
température annuelle est de 17 degrés du thermomètre centigrade.
Ces chiffres thermométriques nous présentent le tableau d'un printemps continuel. Ce climat délicieux en possède, en effet, toutes les douceurs apparentes, sinon les bienfaisantes influences. Le jour y est d'ailleurs d'un éclat sans pareil.
§ 7. Vive lumière des altitudes, et conclusion.
Je ne saurais contenir mon émotion en portant mes souvenirs vers le ciel lumineux du plateau mexicain. J'ai déjà dit l'éclatante lumière qui frappe les regards du voyageur sur la plaine aride de Pérote ; je ramène avec bonheur mes idées sur ce sujet où j'ai puisé pendant tant d'années mes plus douces jouissances. J'aimais l'éclat de ces jours incomparables, et, dans le peu d'instants qu'une vie trop agitée abandonnait à mes contemplations oisives, mes regards erraient instinctivement vers ce ciel qui m'a toujours charmé. J'aimais à le contempler à toute heure.
Le matin, lorsque la nuit le voilait encore d'un reste de son ombre, sa couleur franchement azurée nous donnait un moment le souvenir toujours aimé de notre ciel d'Europe. Mais l'aurore, courte et rapide, laissait promptement cette illusion s'évanouir de notre esprit en cédant au soleil son apparition éphémère. A l'aspect de cet astre, le bleu du ciel semble pâlir; l'horizon s'agrandit et s'éloigne; tous les objets s'éclairent d'une vive lumière, et comme
le regard ne les fait reposer sur aucun fond appréciable dans l'espace, l'imagination s'en empare et les met à nos pieds. Plus de distance alors à notre vue. Les collines verdoyantes qui nous entourent, les monts boisés qui les couronnent, les volcans gigantesques dont la tête blanchie par la neige domine cette scène imposante; tout est près de nous, groupant, pour nos regards émus, les détails saisissants et les aspects variés.
Hâtons-nous de jouir de ce ravissant spectacle. Déjà le soleil, au tiers de sa course, répand partout l'éclat croissant de ses rayons, et jalouse un moment de l'admiration que nous avons concentrée sur le panorama qu'elle éclaire, la lumière fait un nouvel effort pour captiver à son profit nos regards éblouis ; tout alors pâlit devant elle. Il est midi : les objets s'effacent sous un scintillement continu d'un éclat indicible. L'intensité extrême des rayons lumineux se réfléchit partout avec une éclatante blancheur qui voile les couleurs et les déguise sous le charme de l'éblouissement.
Mais le soleil a poursuivi sa course, et ses rayons verticaux, en s'approchant de l'horizon, répandent partout une teinte orangée. Les couleurs riantes et vraies des premières heures du jour, le blanc éclatant de la splendide méridienne, la nature saillante du matin et l'éclat de midi qui la voilait à nos regards, tout se fond aux approches du soir, pour présenter à nos yeux le spectacle plein de vie des paysages dorés par le soleil couchant. La contemplation,
fatiguée de l'éblouissement du jour, se repose ravie sur ces riantes perspectives; mais la nuit lui voile brusquement ce panorama sans crépuscule, comme il avait été sans aurore.
Tel est le jour, telle est la lumière de l'Anahuae !
Et ce n'est pas un climat capricieux, nous refusant demain les faveurs qu'il répand aujourd'hui avec cette merveilleuse munificence. Chaque jour le soleil nous assure les trésors du jour qui l'a précédé, et la nuit elle-même, n'effaçant qu'à regret la lumière de ce beau ciel, prodigue périodiquement aux habitants de PAnahuac les lueurs incomparables de ses splendides clairs de lune. Et toujours! et l'année tout entière !
Seulement, aux mois de l'été, l'atmosphère craignant de troubler sa pureté par la condensation durable de ses vapeurs, réunit chaque jour subitement vers trois heures des nuages épais qui se fondent en pluies torrentielles au milieu des éclats bruyants du tonnerre. En peu d'instants, et les vents, et les eaux, et la foudre, tout s'est évanoui ; rien n'est changé, après cette tourmente, si ce n'est que vous respirez un air plus frais, plus salutaire, et que vos yeux reposent sur un ciel mieux azuré.
Au milieu de ce printemps éternel, sous ce ciel d'une splendeur incomparable, oserons-nous exciter à la méfiance les hommes qui ont le bonheur d'en jouir? Ce retour de nos souvenirs sur une expérience pénible nous en impose le devoir. Méfions-nous, en effet. Autour de nous les plantes languissent et de-
mandent pour produire des soins inaccoutumés ; les fruits que les lieux tempérés d'Europe nous ont rendus familiers donnent un démenti formel à nos degrés thermométriques, en nous refusant leur saveur et leur pleine maturité. Nos moissons ont froid et gèlent, la nuit; elles brûlent etsèchent, le jour. Méfionsnous; et, faisant un retour sur nous-même, voyons sans illusions ce qu'il est de l'homme sous ce ciel si bien fait pour le charmer.