SPIRITUELS ET TEMPORELS
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"Vous envoyez çà et là, dans l'un et l'autre monde, des agens politiques et religieux pour tous informer de la religion et de la situation des empires. En échange du salaire ou des honneurs ^publics que vous leur prodiguez, souvent leur complaisance trop docile déguise les vérités qui r^ pourraient contrarier vos vœux ; ou, spécula- lam sur vos passions, leur servilité exagère " tout ce qui peut les flatter. Quelquefois o même, enchaînés par l'or ou la erainte d'un G ennemi puissant, leur âme vénale ou pusillanime sert, sous le masque dudévoûment, une cause hostile et à leur prince et à leur pays ; d'autres, ne voyant les nations qu'à tra-
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vers les préjugés étroits ou les desseins ambitieux d'une secte ou d'un parti, leurs regards fascinés ne rencontrent de toutes parts, et le plus souvent dans les salons , que ce qui semble vérifier les conjectures ou d'un coupable intérêt, ou d'aveugles systèmes. De là tant de peuples calomniés , tant de fourbes prônés, l'impiété exaltée, et votre justice surprise, enchaînée ; de là cet acheminement ver* l'abîme où vous entraînent à grands pas des conseillers, ou flatteurs, ou ignorans, ou perfides.
L'ouvrage que je vous dédie est l'expression simple et spontanée d'une âme indépendante. Pèlerin solitaire, sans Mécène, me promenant sans coûter rien à personne ; n'ayant d'autre mission que celle de ma conscience, d'autre religion que celle de l'Évangile., d'autre parti que la grande famille du Genre Humain; ne sentant le besoin de rendre hommage qu'à la raison et à la vérité, je dis tout ce que m'a mis en mesure d'observer, dans un monde peu connu , la longue expérience de Pèlerinages lointains, chez les peuples les plus
civilisés comme dans les contrées les plus sauvages.
Si Ton permet que mon livre arrive jusqu'à vous, et que vous me fassiez l'honneur de me lire, vous verrez que le temps marche partout à pas de géant, et commande aux souverains mêmes l'obéissance ; leur imposant la nécessité de sortir de cet état provisoire et anomal où s'efforcent de vous tenir les Sèjan, les Brachmans qui vous obsèdent sans cesse pour faire de vos trônes scabellum pédant suorum. C'est pour être demeurés sourds à la voix de cette nécessité, c'est pour n V voir pas voulu transiger avec les intérêts et les vœux contemporains, que les Français ont perdu le Canada, les Anglais la Virginie, et les Espagnols toutes leurs possessions du continent Américain, et que l'Europe, hélas! déjà trop ensanglantée, est encore tout agitée et menaçante.
L'un de vous, l'empereur du Brésil, a déjà dit, dans une grande assemblée solennelle, que le temps de tromper les peuples est passé; et l'illustre Abbé de la Mennais, l'homme des Pontifes et des Rois, vous mon-
tre l'Évangile à la main, ce qu'a d'impérieux cette vérité. Ecoutez-le vous-mêmes :
« Si les peuples catholiques sont aujourd'hui plus agités, s'ils se montrent plus que les autres impatiens du joug de l'homme, c'est que parmi eux le christianisme est plus vivant, et que son esprit pénètre la société entière : mens agitât molem. Continuant de développer par sa force interne le sentiment de la perfection morale dans les individus, alors même que les gouvernemens se sont soustraits à son action, il a rendu impossible désormais un despotisme stable et tranquille ;car, où est l'esprit de Dieu, là est la liberté. Il Cor. , III, 1 7.
t La loi évangélique ayant élevé l'intelligence sociale jusqu'aux plus hautes notions du droit, nulle puissance ne saurait obtenir une vraie soumission, si elle n'est fondée sur le droit et ne gouverne selon le droit.
« Pour constituer une société parfaite, il faut ne reconnaître de souveraineté absolue et éternellement légitime qu'en Dieu, de qui la raison,\z vérité et Injustice sont les lois; ne considérer le pouvoir humain, ou la souveraineté
subalterne et dérivée, que comme le ministre de Dieu, et ne possédant dès lors qu'un droit conditionnel : légitime, quand il gouverne selon la raison, la vérité et la justice ; sans autorité, dès qu'il les viole.
c La soumission du peuple au Prince a pour condition la soumission du Prince à Dieu et à sa loi : charte éternelle des droits et des devoirs, contre laquelle vient se briser toute volonté arbitraire et désordonnée.
c 11 ne suffît pas que le pouvoir soit légitime : il faut encore que son action ait une règle immuable ; il faut qu'il règne par la Justice, et que Injustice règne sur IuL
t Dieu, est-il dit dans les Vedas ( continue le vénérable Abbé), ayant créé les quatre classes, n'avait pas encore complété son ouvrage ; mais, de peur que la classe royale et militaire ne devînt insupportable par sa puissance et sa férocité , il produisit le corps suprême de la loi : car la loi est le premier souverain, beaucoup plus puissante et sévère que les rois; rien ne saurait être plus puissant que la loiy dont le secours, comme celui du suprême
Monarque, peut donner au faible l'avantage sur le plus fort.
« Cette doctrine inaltérable, contre laquelle ne peuvent rien le temps ni Y opinion, constitue la foi même et la conscience du genre humain. Elle est le titre de sa liberté.
« Deux choses constituent la liberté : la légitimité du pouvoir, et la conformité de son action avec ia justice immuable; et la liberté, dès-lors, est la loi première, la loi fondamentale, essentielle, de la société. Quand donc le libéralisme demande la liberté, il demande Y ordre; il demande ce que nul na le droit de refuser aux hommes, ce que Dieu lui-même leur commande de vouloir et d'aimer. »
Touché de la situation où il voit la grande famille de la Chrétienté, le même auteur, nouveau Daniel, déploie devant vous ce lugubre avenir :
« Que la France et l'Europe s'acheminent vers des révolutions nouvelles, c'est maintenant ce que chacun voit. Les plus intrépides espérances, nourries long-temps par Yintérêt ou par Y imbécillité, cèdent à l'évidence des faits, sur lesquels^il n'est plus possible à qui
que ce soit de se faire illusion. Rien ne saurait demeurer tel qu'il est : tout chancelle, tout penche : conturbatœ sunt gentes, et inclinata sunt régna. » Et, en terminant, il tous crie avec le Psalmiste : Erudimini, ô vos, qui judicatis terraml
Humblement ,
./. C. BELTRAML
Qvfônx (^^atcain5.
Loin d'une patrie célèbre, où les vicissitudes politiques ont laissé tant de regrets et si peu d'espérances , cherchant quelque soulagement dans l'instruction swr les homtnes et la Nature, je n'ai pu parcourir sans de vives émotions u/n pays lointain et nouveau , fier de trotwer la récompense de son héroïsme dans une liberté si indignement combattue, et qu'un long avenir de gloire et de bonheur promet enfin de venger de l'humiliation et des calamités du plus horrible esclavage.
Au sentiment d'admiration que m'ont inspiré la force de votre caractère, vos institutions sagement combinées, et vos beaux-arts , encore presque entièrement cachés et à l'étranger, et à vous-mêmes , s'est joint, pour lui imprimer une plus vive énergie, le révoltant souvenir
des calomnies dont le Despotisme Espagnol a défiguré votre histoire, en vous représentant à V Europe sous les hideux semblans d'une corruption et d'un abrutissement incompatibles avec le régime de l'Indépendance et de la Civilisation.
Peuples non connus , et si dignes de l'être 1 j'ai essayé , et j'ai dû le faire pou/r l'honnewr même de l'Espèce Humaine , de vous restituer vos titres d'illustration , si audacieusemenl enfouis ou usurpés par l'imposture de jaloux conquérans et de timides oppresseurs. Que le Ciel donne à la vérité un éclat vengeur qui confonde à jamais le mensonge , et réduise à un même silence tous vos détracteurs, ou légers ou méchans!
J'ai voufai remonter jusqu'à votre berceau, suivre , à travers les âges de votre barbarie , les lents progrès de votre organisation nationale : j'en ai pu mieux apprécier le mérite de vos généreux efforts , et j'en salue avec plus d'étonnement et de transport l'attrore de votre régénération.
O spectacle aussi touchant que nouveau dans l'histoire l Les Républiques de l'Jntiqudté sor tirent tout armées ( comme P allas de la tête de Jupiter) de leurs institutions populaires, ou
de la défaite de voisins faibles et ignorons. Celles du moyen âge, sêrviles instrument , tantôt des Empereurs , tantôt de la Papauté , et toujours éphémères , ne méritent , à aucun titre , €honnewr d'un parallèle. La République- de V Amérique du fiord a dH sa création au concours simultané de ce que l'industrie ; la morale et la politique avaient de plus parfait, et que l'Europe imprudente avait aveuglément banni de son sein. Vous , au contraire, vous devez tout à vous-mêmes. Votre génie a su se faire jour à travers les ténèbres , répandues , épaissies à dessein par une tyrannie non moins soupçonneuse que cruelle. Vos ccsurs se sont épurés au milieu de ce que HEurope avait vomi de plus corrompu. Vos bras, conduits par une vaillance intrépide, ont su vaincre toutes les ressources d'une tactique la plus exercée , et montrer à l'Univers qu'ils n'étaient plus faits
pour porter 'les chaînes de maîtres 'superbes et impuissans, moins façonnés par leur civilisation, par la nature de leur âme* pour vous asservir à leur joug, que pour traîner le char triomphal de leurs anciens esclaves.
Toutefois, U vous reste encore, et je vous les ai signalés, bien des abus à réformer, bien des vices à détruire. Puisse un esprit public^ plus sagement dirigé, achever de dissiper les nuages
qui parsfyent votre horizon! Que l'ambition,, hélas ! n'étouffe pas au berceau cette liberté naissante , gage de tant de prospérité et de gloire, prix de tant de sang et de larmes. Marchez sur les traces des Héros, sauveurs de votre Pai/rie; honorez-la en bénissant leur mémoire , et que de si nobles exemples confédèrent vos bras et vos cœurs , vos sentimens et vos forces, pov/r la défense de l'héritage qu'ils vous ont légué : la splendeur du nom Meacicain et votre Indépendance nationale. Que la Religion de l'Évangile ne cesse pas d'être la vôtre, comme elle est celle de la Civilisation et de l'Humanité! qu'elle tienne vos cœurs élevés vers le Dieu qui dispose des Républiques comme des Empires ! Vous en aurez plus de sagacité pour discerner le véritable pouvoir % qui commande l'obéissance légitime; plus de force pov/r briser le joug des factions ou d'une servitude dégradante ; plus de résolution , enfin , pour mov/rir plutôt que de renoncer à la propriété de vous-mêmes, à cette dignité de l'Espèce Humaine, si majestueusement rehaussée par le sacrifice universel de notre divin Libérateur.
Tels sont les vœux que vous offre mon cœur, en reconnaissance d'une hospitalité dont le souvenir me sera toujours cher : vœux d'ordre
et de paix, puisqu'ils appellent le règne , égal pov/r tous* de la Religion et de la Justice , compagnes inséparables de la vraie Liberté.
Avec mes vœux , agréez mes espérances, qui se sont déjà réalisées en partie > au mUieu de dangers que j'avais pareillement signalés.
Paris, 10 décembre 1829.