‹ Le Mexique (volume 3)Chapitre 6 sur 39 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

SOMMAIRE

Saint-Louis de Potosî. — Saiate-Anne de Tampico. — États de Mexico et de las Tamautipas y leurs rivalités. — Le Mexique; aperçu historique abovo usque ad mata. — Différentes théories sur la création du monde. — Le Nouveau-Monde a-t-il été créé séparément du vieux? — Le déluge a-t-iL embrassé les contrées transatlantiques ? — Traditions indiennes sur la création et le déluge. — Langues originaires qui distinguent encore les différentes nations américaines.— Jusqu'où remonte l'histoire de ces peuples avant la Conquête. — Premier état de société des Péruviens. — Origine des Mexicains. — Leur situation au moment de la Conquête. — Doctrine d'un Jésuite sur la Conquête. — Le vice-roi Iturigaray. — Vanégas. — Hidalgo. — Pourquoi tant de prêtres à la tête de l'insurrection ? — Causes qui ont retardé le succès des Indépendant. — Guerrero et Vittoria. — Iturbide. — Le colonel Stavoli. — Le Panuco, et l'histoire de ses parages. — Départ de Tampico, et le chemin enchanteur qui conduit à Altamira. — Àllamira; son origine, sa prospérité et sa décadence. — Un Français et une Française à Altamira ; aventures. — Routes et auberges du Mexique.— Les mosquitos, les taons, les fourmis, les scorpions, les vipères et les tarentules. — Superstition gastronomique du pays. — Ce que c'est qu'un rancho et une hacienda. — Agriculture. — L'Hacienda de Bellavista. — Le Rancho du Coccojo. — Montagne pyramidale, l'une des plus grandes merveilles du monde; est-elle l'ouvrage de l'homme ou

de la nature ? — Les Géans. — Traditions indiennes. — Les crocodiles. — Grande famille des lézards; une salamandre extraordinaire. — Horcasitas ; son marché , son origine. — Histoire de l'expédition de Mina dans le Mexique ; ses exploits, ses fautes , sa mission secrète. — Cortès et Mina; Parallèle. — Esprit naturel des Mexicains. — Ce qui leur manque le plus. — Le Rio frio. — Passage des terres maritimes aux hautes terres du Mexique. — Premier escalier , premier étage de la montée ; paradis terrestre, contrastes, phénomènes étonnans. — Second escalier et second étage ; Santa- Barbara, son origine mythologique, ses antiquités, ses croyances religieuses, ses jésuites, son curé. — Troisième escalier, ou les Gallos; endroit ravissant que ni la plume ni le pinceau ne sauraient rendre. — Quatrième escalier; l'amphithéâtre ou la vallé de Tula. — Coïncidence singulière avec une prophétie de Sénèque. — Histoire trèscurieuse de cette ville ; son patron, ses habitans, son curé. — Un Espagnol, l'alcade et l'auteur. — La musique et un musicien extraordinaire. — Le curé et la Sobrina. — Les Mexicains et leurs costumes. — La vallée de la JVoxteca ; ses nopals {cactus) , son yacotuscal {yucca arborescent.) — Cinquième escalier; l'hacienda de Buena-Vista. — Pourquoi l'on ne trouve ni foin, ni paille, ni pain, dans presque tout le Mexique ? — Sixième escalier ; le rancho du QueUtan. — Le Rincon ; un des sièges de l'aristocratie des Créoles — Septième escalier; la vallée et l'hacienda de Péotillo. — Victoire étonnante de Mina. — Changement surprenant de son itinéraire. — But politique. — Nouvelle preuve du but principal et caché de son expédition. — L'hacienda del Pozzo et les Carmélites; leurs richesses, leur mode d'administration, leur empire. — L'auteur et les voleurs. — Son arrivée à Saint-Louis de Potosi.

Saint-Louis de Potosi , a 5 juin 1814.

Vous devez me croire, sinon à l'âge d'or, du moins dans le pays de For. Le nom Potosi est synonyme de ce métal, don de la nature, si fatal aux uns, si précieux aux autres. Suspendez toutefois vos conjectures ; l'âge d'or n'est point au milieu d'un peuple conquis et civilisé par les Espagnols , encore composé d'Espagnols en partie , ou issus du même sang. Je vous raconterai plus loin les événemens qui n'ont laissé à ces contrées que le nom de Pays d'or; et ce nom lui-même, vous saurez pourquoi, originaire des régions du Capricorne, il a été emporté dans celle du Cancer. Pour le moment, retournons à Tampico, et, de là, reprenons jusqu'ici notre chemin.

Je devais partir le 29 mai, ainsi que vous le disait ma précédente lettre ; mais les muletiers avec qui j'avais combiné cette promenade , n'étaient pas même dispos le 3o. J'allai les attendre à Sainte-Anne de Tampico, village situé sur la rive gauche du Panuco , sur une colline qui domine une grande extension de son cours, et principalement cette partie que l'on appelle le port de Tampico.

Sa situation semblerait devoir lui donner la préférence pour un entrepôt de commerce sur le Tampico de Pueblo-Nuevo, qui est à deux milles de la rivière, dont le site est plus malsain et moins agréable,

et vers lequel de petits bateaux seuls peuvent remonter ; mais la route de Mexico vient y aboutir. Le Gouvernement impérial, le Gouvernement central y avaient déjà placé la douane principale; maintenant il appartient a l'État vieux et puissant de Mexico ; Saint-Anna, au contraire, est du ressort de Las Tamaulipas, État entièrement nouveau, bien faible encore dans ses ressources politiques, physiques et morales. Les autorités de Las Tamaulipas commencent à réclamer, mais elles réclameront en vain: un État qui a pour capitale la capitale de la Confédération aura long- temps un grand avantage sur les nouvelles capitales des différens États. De là, je crois, la sage mesure des États-Unis de l'Amérique du Nord, qui ont fixé la capitale de l'empire dans la ville neu traie de Washington , comme étant également la propriété de tous les États confédérés.

En attendant les muletiers, gagnons le temps qu'ils voudraient nous faire perdre. Je vous ai parlé superficiellement des trois Tampico : rentrons un peu plus avant dans le passé ; remontons, s'il le faut, jusqu'à la création du monde pour savoir à quel monde appartiennent les régions que nous allons

parcourir. Vous vous épouvantez, Comtesse Le

fil de votre discernement empêchera que vous ne vous égariez dans ce labyrinthe : je serai court d'ailleurs , et je vous autorise à rire des absurdités où tombera ma philosophie. Vous savez que je n'écris

que pour jouir de la douce illusion de converser avec vous, sans prétendre à l'infaillibilité de nos faiseurs de critiques et de systèmes ; et si je ne devais vous promener dans des contrées lointaines que pour vous y entretenir de fredaines et de commérage, il vaudrait mieux ne pas vous distraire de vos charmans loisirs , et vous laisser entièrement à la société dont vous faites les délices.

On ne saurait révoquer en doute que nous sommes redevables de grands bienfaits, pour notre existence physique et morale, aux recherches et aux doctrines des savans sacrés et profanes. Mais qui douterait aussi que les absurdités des uns et les subtilités des autres ont jeté beaucoup d'obscurité sur les vérités les plus claires, et dérangé souvent l'entendement commun? D'abord, on a voulu parler de chaos , d'air 'opaque, d'éther, etc. , et de leur étymologie ; et chaque mot enfanta une dispute. Faut-il s'en étonner? Toute cette terminologie n'est-elle pas un vocabulaire de synonymes de rien? Et comment établir sur des riens les bases d'une argumentation logique ou d'un système solide? Ce chaos, qui n'était que chimérique ou allégorique, est devenu réel par les contradictions mêmes des philosophes et des théologiens ; ce sont eux qui le creusent pour s'y perdre : à des ombres, ils donnent des corps, et des corps ils font des ombres. En discourant ainsi sur le chaos, sans le connaître, ils ressemblent assez aux Schakers, qui, tout en existant, et très-confortablement, disent

( 49 ) que la seconde apparition de Jésus-Christ s'est accomplie , et dans une femme encore ! dans Jeanne Lee! En conséquence, c'est depuis cinquante ans que le monde des Shakers 'devrait être fini.

Après le* disputes sur le chaos, viennent celles sur la création du inonde. Pareillement oiseuses, elles nfrsorit pas moins singulières et contradictoires. Les uns n'admettent point ce mot création ; uner chose qui a toujours existé ne peut pas , disent-ils, être créée. D'autres tirent le- mtnde dfes atomes di± rectïwx indirect*, du vide, de là matière subtile, etc. ; Orphée lé fait sortir de l'œuf du hasard; l'auteur sacrédela Genèse Jfa peinte, cette création, sous de tels -traits, que des ftavans profanes ont cru, pour l'honneur de la Divinité et du sens commun , combattre presque tout entier lé premier chapitre de son livre divin. Et vraiment, qu'il y eût de l'eau avant le soleil ; du soleil et de l'eau avant la terre, des èites avant les hommes, cela patate 1m peu singulier* On ne conçoit pà& trop bien comment on a extrait le monde du chaos Ou du rien, et le firmament des eaux ; comment ces eaux ont pu demeurer partagées , moitié au-desStfs-, moitié au-dessous du même firmament. Dans toutes' ces dispute* ,' on a beaucoup dit Sans Tien prouver ; on a 'détruit sans rie» construire;- on a combattu sans qu on ait au quel a été le vainqueur. Pour moi, je île vois danr tout ce qui -existe qu'un grand fiât du Créateur. Sans pousser ma présomption au-delà de

l'entendement de la créature, je me permettra tout au plue de répéter avec iEcclésiaste : Quod fuit' est, et quod erit fuit. . *

Ce qui est certain, c'est l'existence de -deux mondes, le Vieux et le Nouveau, J'arrive ainsi à la grande question à laquelle je me proposais de vous conduire : Ces deux mondes ont-ils été créés d'un seul fiât, ou par deux fiât séparés? Il est assez, curieux de connaître les argument ou même les faits qui parlent en laveur de l^ecende hypothèse.

Je «ne vous arrêterai pas sur ce que lés Espagnols disaient lors de la Conquête : « Que le ciel de l'Amérique offrait des étoiles différentes de celles du ciel de l'Espagne. » Ce n'était peut-être que l'effet, ou, de leur ignorance en astronomie , ou du désir de répandre le merveilleux sur leur expédition. Les ipoines. aussi s'étonnaient de n'y avoir pas vu une éclipse surprenante , qui, pour plusieurs heures , couvrit l'Espagne de ténèbres; c'est que, ne croyant pas aux* Antipodes, parce que saint François, et saint Dominique n'y avaient pas cru, ils ignoraient que, lorsqu'on Espagne, la lune o* d'autres planètes s'interposent entte le soleil et la terre, il est puit au Mexique.

On est plus frappé de rencontrer dans le Nouveau-Monde des bêles qu'on chercherait vainement dans le Vieux ; do mém$* avant la Découverte, nous en possédions un grand nombre inconnues des Amé ricains. Il n'etft. pas jusqu'aux hommes qui n'offrent

( 5' ) tes .marque» de dissemblance l& . plus» saillantes. G!bflA reflet du climat, a-t-on dit. Erreur : en Amériqme^ vous trouver tous les climats comme toutes les latitudes ; en Amérique cependant tous les peuples Aborigènes n'ont pas moins la même couleur et presque lçs mêmes traits. Au reste, estait bien certain que ce monde 'fut connu de Fauteur de* la Genèse, qu'il Tait compris dans $a vréaiim? Les prophètes l'ont passé a»u* silepCe : rien n'annonce 4|ps leurs ^Usqpurs qu'Us l'aient imaginé , même avec ce génie qui perçait les obscurité» du passé et ck l'avenir. U y a plus, Comtesse : ne nous enseignet-ofckftas que nous descendons d'Adam et d'Eve ; on noqs fait même payer bien cher cette origine. Les Aborigènes de l'Amérique se donnent, une toute autre naissance. A les eu croise, ilg sont issu? du vénévMelztàsMùxcuatlet de sa compagne //ancuifc/,* au lieu de deux enfans, comme nos première pères, ils en eurent sht, qui allèrent former les sfr différentes nations ou langue» qui existaient, et qui, en quelque sorte, existent encore en Amérique iiesCAirigumna* ou- Brasiliens, les Iseûcingas ou Cbttoiens, Up Tampa$ ou Péruviens, dans l'Amérique du Sud; et dans celle*du IVord, le* Chicimecm au Mexique, \eé Algonquin^ dans le kaut Mississipi et lès Ckeroqueeg dans le bas IftistissipL : < *

&>mtesfie, je venelle. répète, vous^pouves rire de mes disert ations phiUmophiquês ; j'en ri» moi-même ; car, plus notre, prés©» pêkm -prétend pénétrer les

mystères et les oeuvae* du Créateur , plue j'y voi* l'audace et l'ignorance de la créature. Il faut pourtant que .je me débarrasse , le mieux possible , de

rengagement que j'çri pris de vous montrer ab ooo usqwad mal* ce nouveau monde.

Je. n'essaierai point de démêler lequel des deux, si* Dieu les a faits séparément , a été créé le^preraier. Que d'autres se plaisent 4 }uger du Créateur, comme des artistes r toujours plus 'corrects dana leur second, ouvrage ; qu'ils .en concluent que Je monde américain , moins parfait que le nôtre , a été l'ébauche de la première création, je laisse de côté ces vaines conjectures sur la priorité de deux cbefod œuvre du grand Architecte ,. bien qu'il fût assez curieux que notre vieux mande devint plus nouveau que lé nouveau monde. Je veui dire un^f mot d'jutt* question plus intéressante et moins difficile à résoudre. -

Nos savans profanes ont beaucoup combattu 1? déluge de nos savans sacrés : ce fléau a-t-41 affligé le monde transatlantique? Vous vous rappellerez, Comtesfce , ce que je vous disais , à cet égard, dans une de mep lettres sur -« la Découverte des sources du Missiêsipi , > etc. : quelques chefs sauvages me ré» pétèrent avec un .air d'assurance, que t lorsqu'un déluge désola des mondes , le leur fut épargné y et que * pendant qu'une mauvaise race périssait , eux voyaient renaître tous les jours le Grand Esprit (le soleil) .du sein des ondes qui la submergeaient. » Les

Mexicains exprimaient à peu près h mêîne opta ton. Si l'ont réfléchit que Dieu n'a donné à Noé que trois fifa pour repeupler l'Asie, l'Afrique et L'Europe, n'y aperçoit-on point un indice manifeste, que vraiment l'Amérique n'a point été comprise dans les délibérations de sa eolère céleste? autrement , il lui en aurait donné quatre* Ne peut-on pas ajouter que lés Amériques ont une multitude d'animaux de toute espèce , qui n'étaient point dans l'arche de Noé? Ces animaux sont donc le produit du premier ouvrage, te Nouveau-Monde a donc, sous ce rapport , une origine plus reculée que le nôtre. Voilà pourquoi les peuples 4e ces contrées se croient- en même temps plus anciens, et, selon leur expression , plus légitimes.

- Les Espagnols; pendant et après la Conquête, ne pensaient q\i a assouvir leur avarice et leurs passions ; négligeant ou détruisant la plupart des mènumens qui auraient facilité au philosophe et à l*archéok>giste l'investigation des plus antiques, vestiges,'on peut dire que Ces Vandales ont massacré et les peuples américains et leur histoire. Iles traditions indiennes n'ont fourni que dçs conjectures ou des fables. .On ignoré sous quelle forme de gouvernement 'se sont -établies et maintenues les six nations, * formées par les six enfans ftlziac, Mixcuatl, qu'on appelait, à ce qu'il* semble, XelÂua, Tenue h, Ulmecatl, Xicolancall, Mixtecatl et OtemitL Ce qui parait certain , c'eét qute l'Amérique doit avoir eu

aussi sa tour de Babel : cotttinenteftpliquerez-Tous, sans cette merveille, que six frères contemporains, fils du même pète et de la même mère, aient pu instituer six nations , ayant chacune une langue différente? * %

La seule de ces nations , sur laquelle des notions moins vagues sont venues jusqu'à, bous , est celle des Ghichnecas. Si Ton m conjecture jter elle, tous les peuples anciens des Amériques menaient une vie indépendante et sauvage , n'ayant de chefs que pour la chasse ou te guerre , et tirant leurs moyens d'existence des forêts et des rivières.

Le Médiéve de ces peuples , et particulièrement du Pérou -et du Mexique, est moins couvert dé ténèbres : quelques quipos dans le premier, quelques hiéroglyphes dans le second , échappèrent au vandalisme des Espagnols ; un peu de lumière en a rejailli sur l'histoire. Les recherches des historiens ou des chronicistesespagnolsremontènt à trois cents ans environ avant la Conquête par les tjuîpos du Pérou, et à huit cents ans par les hiéroglyphes du Mexique. » Les Péruviens , d'abord réunià en société par Monco-Cûpac, se façonnèrent, sous le gouvernement paternel de ce sage législateur, au travail, à l'agriculture et aux art». Sa femme Ocheilà était l'institutrice des Indiennes , comme Caya Pavait été des Romaines i et Berthe des Françaises. Une administration patriarchale procurait la paix et l'abondance t on vivait heureux , en se partageant les

fruit* de lar terre dans la proportion des besoins. Mais l'ambition de régner divisa en factions les rtrccenseurs du premier Incas. La guerre civile éclata eAtre les prétendans Atqbatipa et Huât car. Ce fat cet événement qui seconda l'étonnante entreprise de Pizarro.

Les Mexicains, eu, pour mieux dire , de» peuples , émigrés du Mord , vinrent s'établir au Sud dans ces contrées, dites alora de ÏAnuahac. Les Chidn&ecas, peuples de la même» race, en furent chassés par eux, qui s'y réfugièrent répandus en divers endroits, désignés maintenant sous le nom de Vatièe de Mexico. Leur» chefs devinrent des rois; la souveraineté ne leur était dans le principe confiée qu'en temps de guerre; elle se perpétua en temps de paix* ce qui s'opère toujours là où le général est le chef du Gouvernement

Ces peuples^ appelés Mexicains + du nom de leur

conducteur Mexi> quoique les plus pauvres et les

plus abjects, parvinrent à subjuguer leurs voisins :

le dépit et la vengeance , excités pair le mépris

qu'on leur témoignait , armaient leur courage.

Après ce succès , leurs neuf rois , quoique électifs,

étendirent partout leur domination. Les Tlascaliens

et les Michoucans étaient les seuls qui résistaient

encore contre le pouvoir de jMoktezuma, lortqUe

les Espagnols armèrent au Mexique. Un tel étut de

discorde ne contribua pas peu à la Conquête.

Vous ne connaisse* que trop, Comtesse, l'histoire

de* cette Conquête* «Elle est n>alheureusement la seule histoire certaine de ces peuples. Aborigènes. La répéter, ee ne serait que réveiller dans votre âme généreuse des. souvenirs déchirans; et il faudrait toucher à des. Pontifes et à des Rois , à des ministres du sanctuaire et de la tyrannie, dont les crimes couvrent de honte l'Europe et la Civilisation.

Une politique sanguinaire et 1 empire de la superstition succédèrent au pillage et au massacre de ces vallians Conquistadores. Cejux qu'on ne fît pas périr, comme des bêtes de somme, sous des poids énormes ou d'insupportables fatigues, on lesasservit au double , joug de prêtres profanes et de ministres despotes , qui n'étaient là que comme le Mammon de Milton, oubliant le ciel, et ne fixant ses yeux que sur les porceaux d'or de la terre. S'il arrivait que las Audiencias insurgeaient contre les moines, les évèques et les vioe-rois , ce n'était que pour mieux partager la, proie : on voulait augmenter le nombre des contrats lucratifs du Consejo delà* Indias.et et» premier ministre avec de nouveaux intrigans, ou ménager à d'autres javoris les moyens de regoiger à leur tour de riches dépouilles» C'est pour assouvir cette^ cupidité, c'est pour avoir une part des fruits de la dilapidation, qu'on menaçait parfois d'enquérir contre les abus de pouvoir de celui qu'on avait remplacé. Tout était vol, licence et corruption»

C'est, sous les auspices dq cette politique infernale qu'uA Jésuite se m entrait, ou, pour mieux dire,

insultait aux hommes et à Dieu, avec son livré : De procurandâ Indorwn salyte ; et que le zélé chanoine de Salamanca , le docteur Sêputvedu 9 prouvait que : Liceat belle Indos prosequi, auferendo ad

eis DOVINIA POSSESSIONESQtfS ET BON A TEMF0EA1JA; ET

occldsndo xos, si resistentiam opposuerint ; ut ^ sic spoliât i et subjectif foèiUù» per prœdicatores suadeaxcr eis FiDss^et ce fut à Rome, Comtesse, qu'on permît ce que défendait Charies-Quint 9 comme une honte de la Jurisprudence, de la Religion, et de l'Humanité , l'impression de ce beau livre ! Et le Mexique fut inondé de ses maximes ! Ce peu de mots suffit , je crois, pour vous fixer sur l'histoire générale des dominateurs et des sujets de ce pays , depuis la Conquête jusqu'à U vice-royauté d'Iturigf«ray. On â voulu distinguer l'administration de Revillagigedo ; mais le moins coupable ne laisse pas d'être erimineL Verres était un saint, en comparai- ' son de ces représentans de la royauté espagnole. Et qu'on imagine encore l'oppression et la misère pesant sur des peuples 'qui n'ont pas même la liberté de laisser échapper un soupir , et de trouver au. moins dans^la plainte un faible soulagement; des Harpocrates se rencontrant partout , qui , de leur jdaigt sur la bouche imposent le silence ; la mer et les vents s ne s opposant pas moins que la violence et J'intrigue £ ce qu'une feuille parlante * arrive au pied du troue par delà* d'immenses espaces et à travers une- épaisse phalange d'oppresseurs et

< 58 1 de parasites* Mais y fût-elle arrivée , à quoi bon? Ce trône ne changeait-il pas de dynastie que pour changea de despotes ou d'imbéciles? Exceptez Charles III ;. mais quels fils et quels neveux, 6 ciel ! n a-rt-41 pas' légués à l'Espagne et à l'Italie ? Enfin , Comtesse, de cent-toixante vice-rois qu'eut l'Amérique., un seul ne Ait pas Espagnol ; encore avait-il été élevé' à la cour d'Espdgne, et bu à longs traits à cette source de corruption et de despotisme.

Passons outre , et poursuivons notre aperçu historique.

Les affaires de Baïonne jetaient dans le plus grartd embarras le vice-coi Iturigaray. Des ordres contradictoire» lui étaient envoyés par Murât, parle Conseil dés Indes et par Ferdinand. Déjà les Mexicains, ou, si Ton aime mieux , les Indiens et les Créoles, pressentaient la fin de la domination espagnole sur des peuples éloignés de Madrid à plus de six mille milles.

Le vice-roi, Iturigaray, homme habile et circonspect, proposa de réunir unq junte, composée de députés de toutes les provinces et des principaux magistrats. Il s'agissait de prévenir l'anarchie par la création d'un gouvernement provisoire. Les Mexicains applaudirent à la sagesse de cette iliesuÊe, et crurent y reconnaître les bonnes intentions du vice - roi ; mais l'ambition d'accaparer seuls le pouvoir poussa les Espagnols à l'insurrection. 11$ redoutaient de voir les Créoles appelés aux emplois de l'État. Assistés

(59) des moinerf études prêtres, tes dstaKtetf atfcflAntmnés de la tyrannie, ils arrêtèrent te vîoe-roi et renvoyèrent prisonnier çn Espagne.

Que de vexations ! que de réactions les plu» acerbes n'assaillirent pas, à la suite de cet acte, les Mexicains , qui avaient embrassé là cause du viceroi ! Ce fut Vanegag qui lui succéda y son caractère n'était fait que pour ajouter de la poudre è la flamme.

Le souvenir de l'oppression soufferte depuis la Conquête1, les nouvelles injustices * déterminèrent un nouveau soulèvement.

A la tète des insurgés figurait Hidalgo, le curé des %Dokhre% ( village au-dessus de Guanaxuato ) , Créole de quelque talent, idolâtré par les Indien», et enthousiaste pour la causç de ¥ indépendance. Il se mit en campagne avec une armée sans disciplineet non équipée. La multitude et le fanatisme lui valurent plusieurs triomphes sur les Espagnols ou ks royalistes; mais battit une fois, défait une seconde par Cafleja, Espagnol non moins cruel qu'intrépide, trahi enfin par un Bustàmenfte (nom d'hommes de toutes 4es couleurs, assez fertile au Mexique), il fut livré et passé par les arme&

La cause de l'indépendance n'expira point avec ce prêtre héros et tant d'autres combattons tombés glorieusement sur le thamp de bataille ou dans les pièges de fa trahison : deux autres prêtres la ranimèrent , Morelos et Matamores ; mais , faits prison-

i fo> )

niera m b*tt#itte rangée , on tes immola aussi à la majesté offensée des Espagnols. Je dis à leur majesté offensée ; car pour quel roi ,, pour quel gouvernement se bajttaiént41s? on ne le savait pas. C'est dans cette ignorance que Yanegas , . Calleja , Armigo , Navarète, et tous leurs complices , avides de sang

mexicain, présidaient au carnage. Et quel peu-

Tait être cependant k faute de «ce peuple insurgé? Ferdinand n'avait-il pas manifesté à Iturigaray le désir de vpir le Mexique indépendant de l'Europe, pour s'y réfugier et régoer^ur l'Amérique ? Voilà le grand secret qui a placé tant de prêtres à la tête de. l'insurrection.

{Vautres légions s'organisèrent-; tout le .monde se .disputait le commandement; on comptait plus de généraux et de colonels que de soldats. Quel chef n'avait pas sa garde prétorienne, ses flatteurs, ses bouffons, sa faction? Quel chef ne voulait pas former des Juntes et' faire des constitutions à sa fantaisie ? De là un licèneiado Bustameqte,* homme turbulent et atrabilaire, sème partout le désordre; un Rosainz .contrecarre avec acharnement toutes les dispositions d'un Rayon ; un YiUagran, toujours séditieux y abandonne ses compagnons à la mef ci de l'enneipi pour sç débarrasser ainsi de ses antagonistes ; un Verdusco se bat contre un Salarzano ; partout sont Jevées des contributions, et nulle part n est rendu .compte de leur emploi } tout le monde est receveur et .caissier, et jamais on ne .découvre

ni caisse ni recette; tmTéran brûle d'associer son nom- à de grahds noms historiques-: U chasse â son tour une assemblée nationale, comme un Cromwel et un Napoléon; un prêtre Torrès- insurge "contre TombreerraDte d'une antre Junte, résisté au colonel Arago , chargé par elle du commandement (tes troupes de l'indépendance ; la jalousie b plus basse d'un Huerta achève, en- iSi 9, de paralyser ta cause de la liberté mexicaine.

On se croyait patriote , on n'était qu'anarchiste ; le libéralisme n'était -qu'un ftfesqne do lambîtiôû: On imaginait combattre les Espagnol^ et Ton servait merveilleusement les desseins hostiles de leurs agtens, qui s'évertuaient à répandre en tous lieux la discorde. Cette division fit renaître toutes les têtes de l'hydre, et ajouta à la puisèancedelor et de la croir de l'ennemi pour rendre plus terrible «etfe lutte de dix années. .-■'■" .:....-

Après tant de réactions sanglantes, dont l'histoire ne trouve d'exemples que dans les fastes de la Conquête, le pavillon du despotisme flotta de nouveau dans tout l'empire , son» le vicenrar Àpodaça , qui remplaça le eruel C aile Ja. Harcelée de tontes- parts et fugitive, l'Indépendante alla enfin se cacher dam. les repaire* les plus dérobés des moHtagnes 4e l'Est et de l'Ouest. C'est là quelle Ait suivie de Vittoria^t de Guârrerûy ses plus fidèles compagnons, et les seuls vrais patriotes, je crois , dont la haute renottr mée honore à la ibis la cause qu'ils ont embrassée

le* contrée» qu'il» ont feipte8.de leur sang. Seuls, opposant un noble dédain à upç amnistie^ dont les conditions étaient stipulées, par- la tyrannie, et que tant d'autifes indépendante avaient convertie en instrument de trahison , on las vit attendre avec une héroïque constance le paoment de renouveler leurs efforts généreux, et de réparer les fautes d'un peuple sans expérience, nourri des vice» et des paissions de «es oppresseurs. . %

Ce moment arriva, et c'est l'ambition qui: le ménagea. Nouvelle application de cette grande sentence : « lm liberté .survit tôt qu tard à la tyrannie*, »

ta révolution de lôai avait éclaté eu Espagne. L absolutisme du bier^amé Ferdinand n'était plus subi* en. silence., Les prêtres du toxique prépaient, dr çpçaéquenoe, une attitude bogile contre les Cortès. Iturbide, pendant toutes les guerres, avait été le tatelUte des Espagnols le plus acharné et- le plus ôuueL C'est à lui qu'est rendis le soin dé prépa,rar à Eevdtnand, dans «la Nouvelle-Espagne, un refuge et ,uû point d'appui cant^e les troubles de la Vieille. Il se fait d'abord modeste, et .même rétif: oa dirait qu'une. si grande mission Tçffraie. L'instant d'exécuter ses projets n'est < pas epoose sonné. Bn temporisant, il flatte . les royalistes, caresse les troupes, conclut des arrangement avec les indépendans. Les indépendant» tas troupes, et les royalistes, sont joué&par h plané' Iguala : Iturbide se faitem-

( « ) pcMttv du^Mexkfn, e» .attend*** q*e Feadinaud en devienne roi. . .

JUn tel dénoéaaent ne pouvait s'opérer sur la scène politique sans remettre le& ariqes aux mains des libéraux. Vitteria et Guerrero, qui ne les avaient jamais déposées, partent de leurs montagnes, comme .les Titans de la* terre, menaçans et foranktables par leur invincible fermeté. Les prêtres et les Espagnols se trouvent iftterçeptés~par deux feux, égale-» ment dirigés sur Je pouvoir absolu de l'Église et des Bourbons. A quel parti s'appuieront-ils? Au parti de la tyrannie, selon letp coutume. Mais les în^é^ pendans., mettant à profit ce choc des factions, cen£cx>dent, dans un même triomphe, Iturbide, les Bourbons et les Jésuites. .

A l'empire succède upe République, Centrale. En vain les royalistes et les prêtres» essaient de lever la tête A Buebla,, à Cyternavaca^ et aityeivè : Guerrero accourt et comprime ce premier mouvement, causé par l'imprudence qui avait laissé à des Espagnols des emplois-supérieurs de l'armé*. L'affaire de Stavpli, dont je vous entretenais dans ma précédent? lettre, suivit de près. Dans le triumvirat qui constituait le'pojavoiivexécutif, il yavaitaussi*uaOctaviu*, qut masquait ses dessous -flops des prétextes de» modération et de géhérosité, familiers à tous les ambitieux, et protégeait seœttenienj: la fkôtion espagnole. If en était fait de Stavoli, que la politique du loup de la fable sacrifiait à cette fyption, si Vitto-

ri&et Guerrera n'avataat* par une énergique opposition, assuré son salut. Il est dans mes prrnci)>ee de condamner les démarches de ceux qui se mêlent des révolution d'un pays qui n'est pas le leur, et insurgent contre le gouvernement dune famille dont ils ne sont pas membres : Stavoli frisait mal; mai$ le temps approche où Ton jugera que l'insur-* rection contre l'influence colossale des employés es* pagnols n'était pas la moins. prudente ni la -plus digne de châtimept.

Tout récemfnent, les Fédératistes ont gagné leur

procès contre les -Centraliste*. Octavius, ses cher» Espagnols, et les Créoles, qui ont sucé leurs principes libéraux à la cour, ou .aux Gortès tle la «pé^ninsule, appartenaient à ce dernier parti, comme favorisant une forme de gouvernement, qui, paria centralisation du pouvoir entre les mains d'im petit nombre,' ainsi qu'on le remarque dan* la Coïomrbie, reconduit plus aisément au despotisme. Il est probable qu'incessamment on verra s'organiser., saùs*obstaele, une Grande-Union, comme celle des. Étate-Urçis du Nord*

'La nomination du président; déléguée ,* 'pour le moment *, aux suffrages des législateurs dé chaque État, est l'affaire du jour* Lasageste demande qu'Us concertent leur choix siïr Vittoria ou Guerrero* Pre-» mier patriote du Mexique, bon toklat, intrépide dans

* EU* a été éqnite déléguée ap^upie par la Constitution.

la mêlée, rélervé avant et après le combat, Guçrfero ne vendra jamais son épée ni son opinion pour desservir sa patrie. Vittoria, soldat non moins distingué, patriote sincère , joint aux dons naturels de l'esprit des connaissances utiles, fruit de son éducation dans le collège de Saint- Idelphonse à Mexico ; s'il manquait, ce serait faiblesse, plutôt qu'ambition. Des hommes d'un tel caractère lie sont pas faciles à rencontrer datks une nation qui se régénàre au milieu d'Espagnols et de Jésuites encore puissans , et de tant d'autres débris d'anarchie, que peuvent relever des ambitions déçues, la superstition et l'ignorance. . .

Voilà, Comtesse, l'horizon politique que nos promenades déroulent à nos regards inquiets. Que de ténèbres et de barbarie n'a-t-il pas fallu franchir pour fond»* une République? Une observation trouve ici sa place : cette République, entre les mains des prêtres, a été, dès sa naissance, toujours à l'agonie ;. de même, entre les mains des médecins, étaient constamment malades, et périrent enfin, nos Républiques Cisalpine et Romaine de 1799. Que las médecins et les prêtres se mêlent donc uniquement de leur ministère, et qu'ils laissent le soin de gouverner à ceux qui mesurent leur sagesse sur des maximes puisées dans les droits de l'homme, dans les circonstances des temps et des lieux, et non sûr d'inflexibles système», sur l'infaillibilité et le droit divin.

De grandes intrigues, des conspirations affligeront encore les Mexicains, tant que le sang Espagnol ne deviendra pas Créole, tant qu'ils ne seront pas à portée d apprécier la dignité d'une nation, ses droits, les bienfaits des trois pouvoirs, et Topposition salutaire qui en découle.

Mais le tocsin contre la tyrannie européenne a sonné dans les deux Amériques; la Révolution, comme le tremblement de terre et l'électricité, ébranlera en même temps les cœurs les plus abrutis et les repaires les plus cachés ; un peuple, réveillé d'une léthargie honteuse et qui sent son oppression, n'est plus si disposé à plier de nouveau sous le joug de lois et de despotes de manufacture exotique. Que deviendront entre eux les Américains libres? Je l'ignore. Mais je doute que l'Europe se les approprie une seconde fois. Espérons aussi que le ciel et la nature se montreront favorables aux malheureux nègres, et mettront fin à cet affreux esclavage, prolongé par des Gouvernemens mêmes qui se flattent d'être libres et libéraux.

Les muletiers sont arrivés, et me pressent de partir : il est temps; mais ils cherchent deux mules égarées à la pâture. En attendant, un mot sur ces rivages, avant de les saluer d'un dernier adieu.

Si l'on en croit une chronique des Franciscains, les embouchures d u Panuco et ses parages auraient été découverts, avant l'arrivée de Gortè^, par un autre aventurier Espagnol. Ces terres étaient habi-

(«7 ) tées ou parcourues par les Huasteca3, peuples barbares, qui né sont tombés au pouyoir des rois de Mexico qu'après la Conquête, Les Espagnols les ont érigée» en Custodias, ou fractions, dépendantes du Provincial des Franciscains de la province du Saint-Évangile, c'est-à-dire, de Mexico; ce mode d administration s'est continué jusqu'à l'approche des dernières révolutions. — On a trouvé les mules; partons.

Le chemin de Saint-Anne de Tampico à Altamira est frayé à travers des forêts, des prairies, des marais, des collines, d'où l'on se voit marcher, redoublé par la réflexion des eaux limpides de petits lacs, dont on longe les bords. La taciturnité du cygne, du pengttin, du flamingue , contraste avec le bruit criard des corbeaux, des pies et des perroquets, interrompu par le chant mélodieux des merles jaunes, rouges et noirs, des chardonnerets dorés, des cardinaux, et par le bourdonnement du coh'bjri, qui voltige autour de vous. La pensée se met en harmonie avec cette intéressante perspective. Ma solitude n'était troublée que par l'aspect grotesque de mes muletiers. Leur silence me laissait tout entier à de douces rêveries. Je franchis, sans effort, une distance de quinze milles, et j'arrivai à Altamira. Arrêtons-nous-y, Comtesse, et mettons à profit cette nouvelle halte : les muletiers y attendent les marchandises qui arrivent par eau.

Ahamira est un joli village , bien bâti , sur le

penchant d'une colline. On y remarque, pour- la première fois, une église un peu décente. On l'appelle la ville d'Altamira, du nom d'un Espagnol, devenu sur ces parages propriétaire ou usurpateur d'un territoire immense. Gouverneur de la province, dite province du nouveau Saint-André, en deçà du Pânuco, il y ouvrit le premier un débouché an commerce. Une de ses haciendas en était l'entrepôt : le nom d'Àltamira fut donné plus tard à cet endroit. Il n'a plus que les agrémeris de sa situation, qui répond à son nom. Pueblo-Nuevo lui a enlevé son influence et ses avantages. On y voit seulement débarquer, au pied de la colline, les marchandises qui, de cePuebb, se répandent dans l'intérieur de ces contrées, au moyen des mulets.

Deux rencontres ont rempli le vide et banni l'ennui qu'un voyageur ne saurait autrement éviter à Altâmira. Un Français s'y reposait, chassé de Mexico, comme un marchand de vent. On ne croit pas facilement que des fous viennent d'Europe dans ces pays diffidle&et lointains pour le seul plaisir de courir le monde et de dépenser de l'argent On y est le plus souvent attiré ppr le commerce, ou en qualité d'un de ces hommes que le Jésuitisme d'épéche dans les Amériques sbus le nom d'agens commerciaux. Le quidam? qui avait une pareille mission, me prit pour un collègue. J'aimeàmedivertiravecdetelshommes» Je reçois sa visite empressée; il se répand jusqu'à me demander de lui faire voir mes notes , me flat-

(«9) tant bien qu'à son tour il m'exhibera les siennes. Pour toute réponse, je lui envoyai un petit ouvrage, que j'avais fait imprimer aux États-Unis. Ce fut assez, je ne le revis plus.

La France était à Altamira ; j'y trouvai aussi une certaine madame P. . . : elle avait été ou femme ou soi-disante femme d'un colonel que nous avons cornu en Italie. Ses aventures , ses intrigues ont fait quelque brait pendant le règne de Napoléon , qu'elle tutoyait* Elle déserta, me dit-elle, les Bourbons. Elle fit une niche à certain personnage dans les États-Unis. Elle vint une première fois dans le Mexique , en qualité de marchande : y avait-elle une autre mission couverte de ce prétexte? Je l'ignore , mais elle possédait des marchandises. Elle eut du succès dans les provinces intérieures. De nouveaux achats furent faits à la Nouvelle-Orléans. La voilà de retour dans ces contrées avec un associé qu'elle vient de chasser : je l'ai rencontré à Santa- Anna de Tarnpico , jurant contre elle avec des termes si oiitrageans , que mon paladinisme pour le beau sexe en a été toutemtnt scandalisé. Les douaniers de Pueblo JNuevo lui ont saisi ea contrebande toute sa marchandise; elle a réclamé près du Gouvernement de Mexico. En attendant à Altamira le résultat de sa demande , elle m'a fait l'honneur de me confier ses chagrins et sa situation; eh! qu'y puis -je faire? pauvre pèlerin, sans expérience j tout neuf dans ce nouveau monde ! L'occasion était belle de rompre

( 7° ) noblement une lance contre une aventure ; mai» assez bon paladin , je suis très-mauvais Don Quichotte. — Les muletiers m'importunent depuis le matin pour partir; nous reprenons le 4 juin à midi notre promenade.

Je vous ai fait voyager long-temps Tannée passée dans les pays sauvages du Mississipi ; il est inutile donc que je vous parle encore de mosquitos , de fourmis rouges , blanches et noires, avec ailes et sans ailes; de pous de bois et de maison ; de mouches et de

taons., ainsi que de mes appartemens à la belle étoile ; ici , il n'y a de plus que quelque scorpion assez majuscule , quelque vipère et quelque tarentule.

Je vous dirai une fois pour toutes que les auberges , qu'on appelle ici rnasons , ne sont ni des auberges ni des maisons j figurez-vous des cachots, ou l'air et la lumière ne pénètrent que par l'ouverture d'entrée , que nous appellerons porte si vous voulez; les parois de la muraille sont le seul chandelier où l'on puisse coller la chandelle; il n'y a d'autre lit que deux ou trois mauvaises planches pleines d'insectes. Souvent on n'y trouve rien , ce qui n'est pas toujours pire ; veut-on ne pas coucher sur la dure , il faut porter son matelas , même dans les maisons particulières les plus respectables du pays. Pour moi , j'avais encore mes peaux du Mississipi. — Marchons , Comtesse , et trêve de minuties.

On voyage pendant dix ou douze milles sur un pays agréablement ondulé , entre et sur des collines qu'on appelle de mirador , nom qui répond parfaitement à leur riant aspect. Nous avons fait hajte à quinze milles sur le bord d'un marais appelé Rio-Muerto, et qui, de ses eaux noires et puantes , mériterait mieux le nom de Rio Lètkè. Le sol y est aride, le climat brûlant. Gomment s'y désaltérer? En puisant au marais : il n'y a pas d'autre eau à boire. Notre camp est bientôt établi; on décharge les mulets , on entasse les. paquets ; contre ce rempart je dresse mon grabat, formé de mes peaux , ma selle me servant d'oreiller. Le muletier marmiton allume le feu pour faire las tortillas, aliment quotidien, décrit cent fois et connu de tous ceux qui ont voyagé au Mexique. Avec mon fusil je cherche mon souper dans le bois , et j'en rapporte trois lapins , deux lièvres et trois perroquets qui , lorsqu'ils sont jeunes , ont la plus» délicieuse saveur.

Une particularité vraiment curieuse me rappela ce sauvage de la Rivière-Sanglante, qui refusait d'écorcher un loup parce que ce loup était son manirtou. Les muletiers, que je régalai de mon friand souper , renoncèrent aux lièvres. Les Mexicains n'en mangent pas et n'aiment pas même à y toucher.

Vous riez, Comtesse, de me voir ainsi dans l'innocente société de ces muletiers. Cette caste, sans contredit, est le meilleur peuple du Mexique.

Durant la nuit , les mulets s étaient égarés- dans le boi9 : on a coutume de les laisser à toute heure librement paître; ils n'ont pas d'autre écurie sur les routes du Mexique. Après douze milles de marche et beaucoup de temps perdu à trouver nos mulets, nous nous arrêtâmes , le 5 juin , au Rancho del CocojO) dépendance de Y hacienda de Buona- Pista J'aurai mainte occasion de vous parler de ces hacienda*, qui sont les granges du pays; il est bon que , dès l'abord , vous en ayez une idée générale.

Représentez-vous de petites régions érigées en propriétés foncières, embrassant parfois jusqu'à quarante et cinquante lieues de périmètre; chaque hacienda a un rayon de teire plus ou moins étendu, et consacré à tout usage , administré par le propriétaire ou ses agens ; des gens à gage le cultivent. On afferme les terres éloignées du centre de l'administration; les fermiers, qu'on appelle /os Rancheroi, ont sous leur dépendance des Porteras (de petits cul* tivateurs sous-traitans). Chacun a son bétail, on le subdivise en gros bétail (ganado tnayor) , comme bœufs , vaches, chevaux ; et en petit bétail (ganado minar) , comme chèvres, brebis, etc. Éparsessur une vaste étendue de terrain, les bétes, souvent, s'entremêlent et se confondent; on les distingue aisément par les marques que chaque propriétaire a imprimées sur sa chose.

Chaque hacienda a ses gardes- champêtres à cheval ; ce sont , je crois , les plus adroits cavaliers

(73) dtt-jsttmde. Leur figure, qui n'a rien de gracieux, est la plus grotesque et la plus extraordinaire; leur buste est souvent nu , sinon une tunique de peau leur tombe jusqu'à la ceinture ; la couleur basanée < de ce vêtement se marie à celle de leur teint. Des culottés 4p peau et de la même couleur descendent "jusqu'aux genoux; des peaux, d'une forme: et avec des hyéroglyphes bizarres, tournant le long des jambes , arrêtées par des jarretières , couvrant ou joignant des cothurnes a la tartare , les garantissent contre les ronces et les morsures des mouches et des reptilfes. Revêtent-ils leur costume d'apparat, s' habillent-ils en dimanche (ce qui est fort rare), ils ont à peu près la même tournure que tous les Créoles à cheval, dont vous aurez vu les portraits dans d'autres ouvrages déjà publiés sûr le Mexique.

L'hacienda de BeJla-Vista appartient à un Espagàffcl nomméQuinteros. Dans la dernière révolution, il l'avait convertie en forteresse; une troupe d'assassins , enrégimentés à sa solde pour la défense de la Royauté, en était la garnison, quand elle ne courait pas piller, brûler, massacrer les heureux voisins, qui tentaient Y indépendance.

La maison du Rancho drt Cocojo n'est qu'une hutte, formée de bambous; leurs interstices en sont lés seules ouvertures , si l'on excepte la porte, par où entrent l'air et la lumière ; on m'en offrit un petit coin où j'étendis mes peaux. La nuit , les insomnies des deux sexes me réveillèrent : on ne se

(74) gène pas dans ces pays ; la pudeur et la décence n'en sont pas les idoles ; hymen y marche son train en compagnie nos moins que dans l'isolement. Cette musique , jointe aux puces et à d'autres insectes qui vous dévorent, me fit préférer lé bivouac à la belle étoile ; avec les mosquitos , je suis fraternisé ; d'ailleurs , il& sont moins insolens en plein air que dans ces cages.

A quelques milles d'Altamira une pyramide majestueuse vient frapper vos regards étonnés. En partant du Rancho del Cocojo , vous l'apercevez par le côté le plus imposant. A la différence desgrandes perspectives , qui effacent de près l'illusion qu'elle* offrent de loin , plus vous approchez de cette masse prodigieuse , plus vous sentez grandir votre surprise et votre admiration : l'œil et l'imagination font perdre ici son procès à l'optique.

Cette montagne s'élève isolée , au milieu d'un pays plat , monotone et aride ; le sommet s'en perd dans les nues , et son immense grandeur se cache derrière le voile lointain de l'horizon ; vous êtes d'autant plus frappé de sa colossale structure, que vous ne distinguez même pas dans l'horizon le plus clair ces hautes Cordillières, qui, à cinquante ou soixante milles de la mer, forment ce qu'on appelle les hautes terres du Mexique , où recommence un monde si nouveau, même dans un nouveau monde. Avez-vous vu en Piémont ce qu'on appelle laRoccade Cavorio , que les gens badins /lisent être la production

(75) d'un pet que le Mont- Vito y digéra en passant ? Elle donne une petite idée de cette structure extraordinaire que j'ai sous les yeux.

Il n'est presque pas de nations dans le vieux monde , dont les ancêtres n'aient eu leurs géans. Si les modernes y renoncent , c'est qu'occupés par des choses ,' souvent trop réelles , ils n'ont pas besoin de recourir aux fables pour employer leur temps et remplir le vide de leur imagination. Le Nouveau-Monde aussi compte ses géans : on en a forg£ dans le Brésil , le Chili , etc. ; on a dit et écrit que , dans le Pérou , ils commirent le même péché et reçurent le même châtiment que les habitans de Sodome et Gomorrhe. L'amour du merveilleux a fait croire aux Mexicains qu'ils habitaient précisément les régions où est cette montagne: Vous redire toutes les belles choses qu'on a racontées serait trop long. Rappelons seulement que les Espagnols eux-mêmes , et des savans , ont prétendu en offrir de grandes preuves par de grands os qu'on a trouvés enfouis , sans réfléchir peut-être à l'assimilation que l'anatemie comparée a décidément manifestée entre une foule d'os de brutes et d'os du corps humain.

J'en conviendrai cependant, Comtesse, l'aspect de cette montagne , coupée en pyramide parfaite , m'a fort tenté de me ranger du côté des créateurs de géans : vraiment, on y voit plus la main de l'homme que celle de la nature. Si l'existence de

( 7«) ces grands êtres n'était pas une chimère, vous ne vous étonneriez pas que ce fût leur ovvrage : l'Atlas tout seul ne portait-il pas un monde? Pourquoi les géans du Mexique nauraiept-ils pas planté une montagne en forme de pyramide, quoique mille fois plus grande peut-être que la plus grande des pyramides d'Egypte? On en conclurait, que les peuples de l'antiquité de ce monde surpassaient beaucoup ceux de l'antiquité du nôtre. .

L'incident qui m'arrête me jette dans un plus sérieux embarras sur l'origine de cette structure. Il s'élève une question géologique , qui me mettrait aux prises avec les philosophes et les naturalistes. La base du colosse est de forme' primitive : or, l'homme a été fait après la terre ; elle n'est donc pas de la main de l'homme , si l'on en croit l'auteur de la Genèse , et que les deux mondes n'aient pas été faits séparément. Mais , hors les fondemens qui appartiennent à la nature , tout le reste , que je n'ai pas eu le temps de bien examiner , ne pourrait-il pas être le produit de l'art? Quoiqu'il en soit, Comtesse, c'est un phénomène, eroyez-moi, qui mérite d'occuper la première place parmi les plus grandes merveilles du monde»

Remontant plus haut, vous me demanderez peut-être quel eût été le but de cette vaste entreprise, s'il était vrai qu'elle fût l'ouvrage de l'homme, Vous déciderez la question comme il voua plaira ; ne serait-ce point la tour de Babel du grande trans-

(77) atlantique , si ce monde n'a point été lait en mime temps que le notre? Pour moi , sans essayer de pénétrer tant de mystères, je lui ai consacré tout mon hommage d'étonnemenlf et de vénération en bivouaquant à ses pieds , au milieu de vipères et de tarentules , qui y régnent beaucoup plus nombreuses, je crois, qu'autrefois les géans. A la vérité, ces bonnes gens d'animaux, comme disait Carlin, ont J'honnétefeé de vous laisser dormir en paix pendant la nuit, se cachant avec le soleil; et, en fût-il au* trement , avoir peur sous le coup de la, nécessité nv saurait être que d'une âme pusillanime. Fatigué , plein de poussière , et brûlant de thaleur estrd, intàs et m cote , j'allai le soir van un étang pour prendre an bain. L'étang était à un mille du camp; au pied de la montagne 9 pas un nnstaau , pçg une source. Ayant trouvé des crocodiles , je ne jugeai pas nécessaire de me baigner en compagnie de cette sorte de Naïades. Vous n'en êtes pas attaqué sur terra ; mais rarement ils vous épargnent dans l'eau , et une fois que votre Jambe est recommandée à leur terrible et immense râtelier, il faut, ou se laisser entraîner* ou leur faire remise de la pièce , si l'on est assea fart pour résister.

Le 7 , je partis seul, sans attendre que les mule»* tiers fussent dispos. Béunir les mulets et les charger, sont deux opérations fort longues; et, d^a il leurs, il est des momens et des lieux où l'imagination aime à se repaître sans interruption dans la solitude.

Le chemin longe la partie septentrionale de la grande pyramide. Revêtue par ce coté d'arbres et d'arbustes, sa majesté grandit avec la magnificence de la végétation qui la pare. A cinq ou six milles, je m'arrêtai pour lui offrir un dernier hommage d'admiration , à ses pieds , vers la partie occidentale. Je sympathise assez avec les Anciens , qui montraient tant de dévotion pour tout ce qui est extraordinaire dans la nature : les grands fleuves , une grande forêt , une grande montagne , avaient leurs temples et leurs offrandes.

La famille des lézards (les sauriens) , est si variée dans ces endroits, qu'il n'est pas, je crois, jusqu'au cabinet du Jardin des Plantes , à Paris , qui ne pût y faire recrue d'espèces nouvelles. Un d'eux, surtout, me frappa, si toutefois on peut l'appeler un lézard. C'est un animal qui en a la queue , les jambes et les yeux ; mais le corps ressemble à peu près à celui du crapaud, aplati , couvert d'une cuirasse tuberculéé de matière cornée , qui lui défend le dos et le ventre comme celle de la tortue , sans que pourtant ce soit une carapace. L'épine dorsale , surmontée de diverses crêtes (cristata) \, est parsemée de taches jaunes et noires. La bouche tient du lézard et du crapaud. La tête est surmontée de deux petites cornes pointues , de matière également solide : dans le pays , on la considère très-venimeuse; on n'a pas dû cependant me rapporter des faits qui le prouvent. Quoi qu'il en 3pit,

(79) l'aspect de cet animal fait, sur le spectateur, une impression irrésistible , inexplicable , de frayeur et de dégoût Si je ne sais comment le qualifier, mon ignorance a son excuse : les naturalistes eux-mêmes ne semblent-ils pps incertains si le lézard appartient aux insectes , ou aux reptiles, ou aux quadrupèdes? c'est peut-être une salamandre d'une nouvelle espèce. J'en ai enfilé une avec la pointe de mon épée , je l'ai empaillée de mon mieux , et je la conserve *• Que cet incident a réveillé vivement en moi un regret tant de fois répété dans le cours de me» promenades 1 Que le ciel n'a-t-il joint à l'admiration dopt il m'a doué , pour tout ce qui est grand et beau dans l'homme et la brute , plus de savoir pour mieux apprécier , et particulièrement plus de connaissances en histoire naturelle! S'il m'était donné de renaître, comme aux métempsycosistes , je réglerais autrement mon éducation ; je voudrais même , comme Emile, apprendre un métier : c'eçt du moins une ressource infaillible dans toutes les situations de la vie, et une éducation toute classique nous laisse souvent mourir de faim.

J'arrivai avant midi à Horcasitas , qui était notre étape du 8. C'est un petit puebto (village) , avec une grande place; ce qui, remarquons-le en passant, est commun à toutes les villes età tous les villages du

* Mon domwtiqne l'ayant trouvé un jour pleine de fourmis, la jeta.

. («o) Mexique. Le dimanche , tous les Hacienderos , Hanthenes, etc., des contrées voisines s'y réunissent en grand marché , échangent leur argent , leurs manufactures , leurs denrées : c'est le rendez-vous hebdomadaire pour tes affaires temporelles et spirituelles 9 pour les amans et les marchands , pour les plaisirs et pour la messe; tout le monde échange, dépense , ramasse ; le prêtre seul ramasse et ne dépense rien, pas même pour réparer une mauvaise église couverte de chaume qui tombe en ruines de tout côté.

Horcasitas est le premier village qu'on rencontre depuis Altamira. Fondé en 1 749, par D. Joséph-Escandon , pour devenir un centre daffaireâ dé tous les environs , il l'appela Horcasitas , en honneur du nom (te baptême du Comte Revillagigedo , alors vice-roi du Mexique. Une jolie petite rivière arrose sa partie méridionale , et l'on peut S'y baigner sans craindre tes crocodiles.

Ce fut près ,de ce village que commencèrent les exploits militaires ou les aventures guérilleros du jeune Mina dans . le Mexique. Vous aurez sans doute entendu parler de l'expédition transatlantique de cet Espagnol contre les Espagnols ; maintenant, je foule le même sol qu'il a foulé ; j'ai vu les scènes principales de ses actions dans ces contrées ; bisserai-je derrière moi, en silence, et le héros et ses aventures ? non :, elles tiennent à l'histoire dont je vous ai déjà tracé une esquisse , et forment un

des érénemens importons de la rérolution du Mexi* que.

Les premiers fondemens de l'histoire sont souvent les passions et les préjugés , plutôt que le récit fidèle de ce qui s'est passé , et de ce qui ne blesse pas la raison : de là, les Égyptiens , ou Phéniciens , ont rempli plus de trente mille ans de prodige» et de chronologies absurdes; le merveilleux le plus ridicule règne dans l'histoire ancienne des Grecs ; et les Romains , tout sérieux qu'ils étaient , n'ont pas moins enveloppé de ténèbres leurs premiers siècles. Il ne serait donc pas étonnant , qu'y ayant pris fait et cause , ou soumis à diverses autres influences , ceux qui ont parlé de l'expédition de Mina, aient, au lieu d'une histoire fidèle, fiait entendre le langage de lents passions ou de leurs intérêts. Du reste, quand peu de monde a parlé, et que personne n'élève plus la voix , la fable peut grossir , et la vérité se perdre. Il est donc bon que chaque témoin dise ce qu'il a vu; le lecteut en a plus de moyens d'enquête. C'est le lieu de répéter la juste sentence , Plus vident oculi quàm oculus.

L'histoire, où les opinions sont le principal héros dç la pièce , comporte le plus difficilement une impartialité parfaite. Où trouver un narrateur qui n'y rencontre pas la sienne, aujourd'hui surtout, que tout le monde joue quelque rôle, si petit qu'il soit, sur la scène du grand théâtre politique? Je ne vous réponds donc pas de l'entière exactitude de mes

récita, ni d'une impartialité au-dessus de la faiblesse humaine; mais, certes , je ne vous dirai pas que Romulus ait été (ils de Mars ; . que Tarquin l'Ancien ait coupé une pierre avec un rasoir; qu'une vestale ait tiré un vaisseau avec sa ceinture, et encore moins que les Espagnols , qui ont toujours été les plus grands tyrans de la terre , soient faits pour porter aux autres cette liberté que*, par des préjugés qui survivront aux générations existantes , par leur ambition innée , leur orgueil indomptable et révoltant , ils seront pour long-temps incapables de se donner à eux-mêmes. Mais mon histoire aura certainement un avantage sur les autres : c'est qu'elle ne sera pas longue.

Vous vous rappelez que Xavier Mina a été un des premiers insurgeûs de l'Espagne contre Napoléon. Il y en avait qui l'appelaient le héros de la Navarre , d'autres le brigand , suivant l'ancien proverbe : Dœmones rwbi$s numina sancta tibi , saint pour les uns , démon pour les autres. 11 demeura prisonnier à Y incennes jusqu'à la Restauration. Ferdinand ne lui fut pas trop reconnaissant , non plus qu'à «on oncle Espoz, des victimes françaises qu'ils lui avaient immolées. Mina insurgea donc aussi contre son bien-aimé Ferdinand. L'affaire de Pampluna, mal combinée, et plus mal exécutée encore, échoua. Obligé de se réfugier en Angleterre , il trouva dans le cabinet de Saint-James plus de gratitude que chez Ferdinand : on lui assigna une belle pension.

Mais, héros et aventurier , il lui fallait un champ de bataille et des aventures. L'imagination des Anglais bâtissait alors des châteaux dans la Nouvelle-Espagne : ses mines faisaient grand bruit en Europe depuis trois siècles; c'était un bon morceau de convoitise. Les Anglais , en possession de l'empire absolu de la mer, devaient avoir celui de For, pour que tout letir fît révérence.

Mina voyait en eux de grands moyens, et eux dans Mina un grand instrument : on s'accorda pour une expédition en faveur de Y Indépendance du Mexique. D'abord , les réassurances réciproques entre les parties furent assez chaudes ; elles se refroidirent peu à peu ; la fin dégénéra en hostilité : le champion de V Indépendance s'était aussi laissé tâter le pouls par des Américains des États-Unis de Washington.

Cependant il partit avec un bâtiment Anglais, fourni , je crois , et armé par des Anglais , en compagnie d'Américains, d'Anglais et d'autres Européens. Le premier plan était d'éviter les États-Unis , et d'aller débarquer directement sur les côtes du Mexique. On y renonça, pour recruter à Baltimore d'autres auxiliaires et d'autres moyens de faire triompher Y Indépendance Mexicaine. Il parait qu'à Baltimore, Mina céda entièrement à l'influence des Américains , et que, pour le moment, les Anglais le désertèrent. N'en a-t-on pas la preuve 'dans l'appui offert par le Consul Britannique au ministre d'Espagne, pour faire arrêter l'armement par le Gouver-

nement de Washington ; ce que le Gouvernement refusa? Un nouvel argument fait voir que Y Indépendance notait tout au plus qu'un moyen d'arriver à. un autre but : le Président répondit au Chevalier Onis , que c'était une entreprise et une affaire commerciale qu'aucune loi du pays ne défendait ; telle fut aussi, dit -on, la réponse que le cabinet de Saint-James donna à d'autres importuns en Europe. Il y a une autre preuve, ou conjecture, que l'amour dé YIndépendance n'était pas le seul ressort de cette expédition : c'est que les Anglais reprirent à la Nouvelle-Orléans le bâtiment qu'à Londres ils avaient fourni à Mina, se souciant apparemment fort peu de trouver un champion de la liberté où ils n'avaient cherché qu'un agent de leurs affaires. Tout concourt donc à prouver que l'amour de l'Indépendance n'était pas le seul mobile de cette expédition. Le projet, conçu par les Américains , et repoussé par Mina , de prendre Pensacola avant d'aller au Mexique , ne sent pas non plus YIndépendance.

Je ne rappellerai ici les malheurs , les vicissitudes, les maladies qui affligèrent l'expédition, dans les mers et sur les parages des Indes-Occidentales et du golfe du Mexique , que pour louer la contenance et le courage que Mina déploya , en persistant immuablement dans ses projets. Il est vrai que, selon mon principe , une fois lancé , il faut aller; et c'est ce qui me fit pousser jusqu'aux sources du Mississipi, malgré tant d'obstacles à franchir et tant

de périls à conjurer. Allons le rejoindre à son débarquement sur les parages du Mexique , aux embouchures de la rivière Saint- Ander, environ cent cinquante milles au Nord de celles du Panuco.

Mina débarque sa petite armée, le i5 ami 1817, sans le moindre obstacle. La Garza, commandant la garnison royale de Soto-la-Marina , â soixante milles environ de l'embouchure du Saint-Ànder, est un de ces caméléons qui changent de couleur, même sans qu'on le regarde : toujours prêt à suivre celui qui lui semble aller mieux son train, il observait sans se déranger. Mais Àrredondo , commandant de la province à Monte-Rey, le presse de se mouvoir; la Garza se meut, en reculant r et laisse libres à Mina et les parages où il débarquait, et Soto- Ia -Marina, quartier -général de la division royaliste 9 commandée par la Garza. Que Mina n a-t-il saisi ce moment d'impressions si variées , faites par son apparition soudaine sur l'âme et les opinions de tous les habitans, libéraux, royalistes et neutres l Peut-être , à la faveur du prestige que de telles impressions font naître , et avant que la réflexion vînt les bannir, Mina et sa petite bande bien résolue eussent réussi à frapper un coup mortel contre la tyrannie, et pu servir en même temps ses commettant. .

Quand les affaires sont mues par différons ressorts, ou. l'intérêt domine, la résolution manque , ou n'est pas bien décidée. On calcule , on hésite au moment

d'agir et de braver. Mina commença par une' faute, et, suivant moi, par une grande et fatale faute.

En élevant un fort à l'endroit où il débarquait, il perdit un temps précieux, et en livra la garnison à une ruine certaine. Le brave cplonel Perry, et cinquante de ses meilleurs soldats, irrités de l'obstination et de la présomption de Mina , non moins outrageantes qu'extravagantes, l'abandonnèrent, et allèrent mourir sous les fatigues et les coups ennemis, traversant ces terres inhospitalières pour gagner Matagorda, dans l'espoir de s'y embarquer et de revoir ainsi leur patrie (les États-Unis). Le seul Perry échappa au fer homicide des Royalistes en se donnant la mort d'un coup de pistolet , baissant ainsi la toile de cette grande tragédie, et faisant répéter dans les États-Uni? ce qu'on avait fait dire d'un de ces tragiciens qui tuent tout le monde :

Se aspettate che alcun nuove viporti, Aspettate in invano, son tutti morti.

Mina affaiblit tellement sa bande , que ce fut un prodige de le voir néanmoins pénétrer dans les terres intérieures. Il rappelait l'histoire de Cortès; peut-être voulait-il l'imiter ; ce serait encore une faiblesse de son esprit : les grandes facultés du génie de son modèle, et le petit cercle du sien, les circonstances de la Conquête , et celles de son expédition, manifestaient à une sagacité commune la différence des deux situations.

Mina était bon et franc , plein de courage ; mais il y joignait, je crois, plus de présomption que de talens : ce n'avait été qu'un chef de Guerrillas. Cortès était un scélérat , un hypocrite ; mais élevé dans ses idées , maître de sa circonspection et de son audace , l'adresse et la conciliation étaient à ses ordres; il avait l'expérience des affaires politiques et militaires les* plus scabreuses. Après tout, ce n'étaient plus ces mêmes peuples qui rêvaient que Cortès était leur Topilcin qui les, avait désertés^ qu'ensuite il leur avait promis de retourner .après bien des années , et du côté d'où précisément Cortès venait, du côté de t'Est.

Enfin, le a 4 mai 1817, Mina sortit de son fort avec sa troupe, composée de trois cents hommes de toutes armes et de toutes nations : on y comptait aussi des Suisses , quoique ces soldats se vendent plus souvent à la tyrannie qu'à la liberté. Il en laissa une centaine dans ce boulevard romanesque, dont l'homme le plus illuminé ne saurait jamais deviner le but. Ces malheureux ne tardèrent pas , après une résistance la plus héroïque et digne de rencontrer un ennemi plus généreux , à devenir les victimes de la cruelle inhumanité des Espagnols : ils périrent presque tous, ou massacrés,' ou dans les cachots de S. -Jean deUUoa et de Ceuta. C'est ainsi qu'il sacrifia inutilement, et sans combattre, plus décent cinquante officiers, soldats et amis; un mois et demi de temps précieux, et, par-dessus tout, l'enthousiasme

que son arrivée avait réveillé dans ces peuples , et qu'après une telle conduite il est si peu facile de ranimer.

Il traversa prodigieusement plus de six cents milles de chemin difficile, se battant souvent contre un ennemi toujours supérieur en forces 9 et alla finir son expédition et sa carrière mortelle dans le Baxk> , province de l'intérieur du Mexique. Nous le rencontrerons plus d'une fois de notre souvenir en passant sur la scène de ses divers exploits. —Maintenant, retournons à Horcasitas.

Il étaitarrivé jusqu'à Horcasitas, sans aucun échec, même sans attaque. On ne sut plus des nouvelles de la Garza. Arredondo, immobile, semblait ou n'avoir plus sa cervelle, ou le mépriser, ou le craindre. Cependant, à quelques milles d'Horcasitas, Mina apprend qu'un corps de cavalqîe, fort de quatre cents hommes , prenait position vers le Pueblo del Valle del Maïs. Mina s'avance et le met complètement en déroute. Le Valle del Mais est ainsi appelé de la fertilité du pays , le plus riche peut-être de tout le Mexique oriental ; le mot signifie : la vallée de l'abondance. Ce village est le plus considérable de la vallée du Panuco. — Laissons aller Mina, accompagné de nos vœux rétroactifs, jusqu'à nouvelle entrevue, dans les lieux où il a passé: rentrons. encore une fois à Horcasitas.

J'y trouvai un Créole très-aimable , très-instruit, une des mille preuves parlantes que ces peuples >

(»9) bien dirigés, offriraient des hommes de qualité, peut-être plus que tout autre pays , â parité de circonstances et de moyens. Vous seriez étonnée, Comtesse, du talent et de l'esprit naturel qui partout se révèlent ici dans le plus court entretien. Mes muletiers raisonnaient mieux dans l'ignorance que beaucoup de nos pédagogues, avec toutes leurs sentences et leur latin. Ne connaissant de l'espagnol que ce que j'avais pu apprendre depuis le peu de temps que j'étais au Mexique, je tâchais de m'ai* der de mon latin. Don Baron le comprenait à merveille 9 et me répondait dans la même langue, sans difficulté, et parfois avec élégance. Il est initié même aux grandes affaires du monde. On admirerait en lui de nobles sentimens de liberté, s'il n'était pas non plus un de ces hommes, comme on en voit tant au Mexique et ailleurs, qui se flattent d'être seuls vraispatriotes, inspirés peut-être paiTambition de s'élever sur la dégradation des autres. De là l'isolement des patriotes uniques; chacun se fait une République à part; on manque de force et d'union, parce qu'on manque d'accord , d'estime et de confiance t réciproque; de là encore, l'audace du plus misérable ennemi des institutions nouvelles , qui ne cesse d'espérer le retour du despotisme. Hélas!... les Léanidas aux Thermopyles , les Fabius sous Veyum n'étaient que des hommes comme nous. Que des sentimens d'union patriotique ne raniment-ils nos âmes! et ces héros auront parmi nous des imita*

(9* ) m avisais de mouvoir les yeux à mon gré. Tout est resté dans mon imagination; et la vôtre, si vive et si fertile, n'a pas besoin du faible secours de la mienne.

À six milles de l'étape de Rio-Frio , on arrive au premier escalier (si je puis m exprimer ainsi) des différens étages, qui, s'élevant par degrés, conduisent sur les grands plateaux, sur les hautes terres du Mexique, que les Anglais appellent si justement Table Land. C'est une configuration terrestre que la nature , je crois , a ménagée seulement au Mexique: à chaque escalier que vous montez, toute la nature se montre sous un nouvel aspect. La végétation , jusque-là pâle et languissante 7 se ranime, par degré, de beauté et de vigueur. Les arbres et les arbustes, jusque-là encombrés de ronces etd'épines, épineux eux-mêmes, déparés, dépouillés, offrent maintenant une écorce polie , des branches majestueuses , revêtues de feuilles d'une couleur foncée et d'une largeur ombrageante. Jusque-là tout était brûlant et brûlé , ici tout est frais et rafraîchissant. Les insectes et les reptiles diminuent, les bêtes fauves et les oiseaux augmentent. On voit le chevreuil s'arrêter et vous regarder sans crainte, la tourterelle voltiger autour de vous d'un air folâtre, et de beaux poissons succéder aux crocodiles. On croit rêver, tant le passage est soudain et le contraste saillant. Le climat change sensiblement, quoique sous la même latitude , presque sous la même mi-

(93) nute. Peu â peu la zone torride disparait sous la zone torride; on n'a presque plus d'été et point d'hiver; les deux derniers chaînons de l'un et de l'autre se joignent , et forment d'un parfait accord un printemps éternel. Ver erat œternum , dit Ovide dans ses Métamorphoses , en. parlant de X année ancienne; il lui semblerait, à l'aspect de ces lieux , qu'elle s'y est renouvelée , ou qu'elle n'a pas cessé encore : c'est un paradis terrestre en dépit du serpent; on est tenté d'imaginer qu'il n'y a pas eu d'Eve dans ce monde, ou qu'elle n'a pas péché, comme dans le nôtre , tant ce séjour offre l'image des délices primitives.

Les disputes dès controversistes, qui, ou définissent ou défigurent tout , nous ont représenté notre paradis terrestre de tant de manières qu'il- est difficile de le bien concevoir et d'en tirer, de justes comparaisons ; on ignore même où il était , puisque tout le monde le réclame. Celui-ci a été bâti par le grand Architecte sur un mode nouveau et le plus extraordinaire : ces escaliers sont autant de remparts dont il a voulu le fortifier , et ces étages , des plateformes ajoutées aux remparts, pour mieux empêcher l'invasion de l'ennemi de l'humanité. On croirait, qu avant la Conquête, le serpent n'y était jamais entré.

Mais Dieu, en fulminant contre ces peuples cette terrible expiation (la Conquête), n'a pas touché apparemment à l'état physique de l'endroit. Dans

sa miséricorde il y a conservé le même climat, les mêmes productions spontanées de la terre. Peutêtre a-t-il voulu laisser à ces malheureux un dernier abri contre les misères horribles suscitées par la cruauté des conquérans. Aidez de votre imagination, Comtesse, le faible tableau que j'ai voulu dérouler â vos yeux, avant de pénétrer plus loin cet étonnant pays ; qu'elle vous serve de guide , à mesure que nous monterons les eâcaliers et les étages qui y conduisent. Vous pourrez aussi juger par-là , qu'avec ces boulevards presque inexpugnables , les Mexicains de nos jours laisseront voir une bien vile abjection s'ils permettent que les Européens viennent empiéter sur leurs droits et leur indépendance.

Le premier escalier ( et c'en est un vraiment ) s'appelle la Sierretta (petite montagne) de las Cuciaras (des cuillers), et l'étage, d'environ cinq milles de longueur, est la plaine de las Cuciaras et del Ciamal, hacienda des Carmélites de Saint-Louis- Potosi. Du haut de la Sierretta, l'œil se promène délicieusement sur une extension immense du Rio- Frio, qui descend des montagnes de tas Animas au Nord, et va se jeter au Sud dans le Rio-Verde, lequel perçant à travers el vatle del Maïs, conflue avec les eaux du Panuco.

Nous fîmes halte à l'hacienda del Ciamal, au bout du premier étage et au pied du second escalier, la sierra ( montagne ) de Santa-Barbara. Celui-ci , je le montai le 1 1 , et tout seul , car c'est encore un

de ces endroits où les effets moraux de la solitude ajoutent beaucoup aux effets physiques des ta* bleaux de la nature. C'est le décrire assez, parlant à une âme aussi délicatement sensible que la vôtre.

Le sommet de ce second escalier n'est pas tout* à-fait au niveau de l'étage auquel il conduit; il faut descendre quelques degrés pour l'atteindre , et l'on se trouve dans la plaine de Santa-Barbara 9 village qui Ja domine au centre. Cette charmante vallée est d'une grande étendue du Nord au Sud, et a environ huit milles de large de l'Est à l'Ouest. Le lit d'un torrent sans eau, qui descend du Word, y serpentant agréablement, ajoute au charme de la scène, et de petits coteaux isolés, dont la nature l'a voulu entre* couper çà et là, y ménagent de ravissantes perspectives, Les villages de cette partie du Mexique ne sont pas magnifiques ; mais formés de maisons, de maisonnettes, de chaumières dispersées et entremêlées de prés, de jardins et d'arbres, de loin ils prêtent beaucoup à la beauté du paysage; l'âme se repaît avec sympathie sur cette apparence patriarcale; l'avidité de l'œil, qui n'aime pas les entraves, n'est point arrêtée par ces hautes murailles, par ces rues étroites et noires qui le gênent et le dégoûtent ailleurs. Les habitans, s'ils ôtent un peu à l'illusion du tableau, offrent du moins, par leurs traits, leurs manières et leurs costumes originaux , une nouveauté tout-à-fait singulière.

On raconte que quand les Nahuatlacai émigrèrent

.. ( 96 ) du Nord, de YJztlan9 et vinrent s'établir, sous différens chefs, au Sud, dans ces régions appelées maintenant le Mexique, le pays de Santa-Barbara était habité par les Ghichimecas, peuples sauvages et géans; les savans, ou faiseurs de contes du pays, prétendent que ces coteaux ou buttes dispersés dans la vallée sont l'ouvrage de leurs mains. Après la Conquête, il demeura long-temps en possession des Naturels , et on croit que les Jésuites furent les premiers Européens qui s'y établirent, je ne saurais préciser l'époque. Il est certain que cette Compagnie , lorsqu'elle fut foudroyée par tous les potentats de l'Europe et par la bulle de Clément XIY, étendait sa domination sur toute la vallée et au delà, du haut du trône qu'elle avait fondé dans une grande abbaye bâtie à deux milles (Est) du village de Santa-Barbara.

Rappelons ici une observation qui, ailleurs, ne m'a pas moins souvent été suggérée. Toutes les corporations religieuses, riches, ambitieuses et puissantes, quoique en voulant dominer et en dominant sur les peuples, se sont mises à l'écart pour se dérober, comme le grand Lama, à l'œil scrutateur ou indiscret de ce que leurs coryphéea appellent le vulgaire. Cette abbaye est presque entièrement détruite; on s'est servi de ses matériaux, je crois, pour bâtir les maisons assez jolies et l'église assez décente qui parent la place de Santa-Barbara ; mais les restes disent encore sa magnificence. Les terres

qui leur appartenaient sont passées en partie entre les mains des habitans, et une partie est encore gérée par l'administrateur des domaines nationaux. Ils ne feront pas mal de vendre tous ces biens à un prix quelconque, pour créer, comme la Révolution la fait en France, une nation de petits propriétaires, et conséquemment un peuple aisé et industrieux.

On prétend aussi que cette abbaye a été bâtie sur les ruines d'un ancien temple de ces peuples aborigènes. Pour peu qu'on veuille rabattre du merveilleux dont les Espagnols s'étudièrent à parer leur conquête, on s'assurera que les Mexicains avaient élevé de grands temples à leurs divinités, et qu'ils tombèrent sous le vandalisme et la faux de la superstition et de l'intolérance européennes. De plus, on y a trouvé une tête sculptée en pierre, apparemment celle de quelque divinité ; ce qu'elle représente autorise même à croire que c'était la tête de leur divinité principale.

Les traditions les plus reculées du peuple hébreu peignent Adam avec un double corps , mâle et femelle. Osiris et Isis en Egypte, comme Apollon et Diane, Jupiter et Jttnon en Grèce, le soleil et la lune parmi les Guèbres, étaient adorés sous l'emblème d'une tête à double face. Janus, â qui d'abord on en donna quatre pour le figurer comme le dominateur des quatre points cardinaux , et par conséquent du monde , et que la satire réduisit à

(98) deux, n'était en substance que le simulacre de la génération. Platon, dans son Banquet, suppose aussi que ses dieux créent l'homme avec les deux sexes réunis ; les peuples de llndostan les adorent encore dans leur TVichnou; la botanique elle-même n'a-tellc pas des plantes androgyncs et hermaphrodites? et des molusques n'offrent- ils pas les deux sexes ensemble?

La tête qu'on a trouvée à Santa-Barbara représente deux faces, mâle et femelle : voilà une coïncidence singulière de divinité et de culte entre les nations du Nouveau-Monde et celles du Vieux. C'est l'administrateur des domaines nationaux qui la possède : peut-être ne me l'eût-il pas refusée, mais son poids énorme, l'éloignement de la mer et l'incertitude de son sort, confié à des gens qui se moquent de tout ce qui n'est pas spéculation, m'y firent renoncer. Au reste, pauvre promeneur, sans autres ressources que ma petite bourse , sans autre encouragement que mon avidité de voir et de m 'instruire, il faut que j'enchaîne mes désirs et mes goûts au char de la Nécessité et de la Sagesse.

Pour en finir avec la divinité et le temple indiens , je vous dirai que Im substructions sur lesquelles est bâtie la muraille du jardin de l'abbaye, d'une structure toute différente , semblent avoir appartenu à quelque ancien édifice indien ; elles tracent un reste de parallélogramme, ce qui ressemblerait à la forme des anciens temples mexicains. Autre

(99) conjecture encore; elle ne paraîtra qu'ingénieuse, mais un peu de réflexion la montrera raisonnable. L'orgueil des Espagnols, sinon la religion, ne leur aurait jamais permis de bâtir leurs temples sur les ruines de ceux des Indiens, pour que la sainteté des uns ne fût point en quelque sorte en contact avec l'impiété des autres. S'ils ont donc passé la charrue ( noble instrument qu'on a souvent profané en le faisant servir de bourreau) sur ce parallélogramme, s'ils y ont formé un jardin, c'est un argument de plus pour croire qu'il y avait vraiment un temple indien.

Sauta-Barbara, de même que tout le Mexique, présente un contraste singulier entre l'ignorance, l'abrutissement que les Espagnols y ont répandus, comme auxiliaires de leur despotisme, et l'esprit naturel de ces peuples, l'ardeur qu'ils témoignent de sortir à la lumière; ardeur, qui s'échappe de leur âme comme la vapeur qui se force un chemin à travers les entraves qu'on lui oppose, J'y ai trouvé des Créoles d'une âme élevée et d'un esprit le plus judicieux. Ils voient maintenant, ce qu'autrefois ils n'auraient pas même osé imaginer , ils voient que le curé ( venp de loin . comme les satrapes qu'on envoie cacher ailleurs leurs crimes) vit avec une femme qui n'est pas une sabrina , et ils reconnaissent qu'ayant eu l'impudence de l'appeler sa sœur , il ajoute ainsi l'horreur de l'inceste au scandale du concubinage. Une fille est le

fruit de cette belle union.... Partons , Comtesse.

Allons tout droit au pied du troisième escalier. La plaine et les petits vallons formés par des rangées de petits coteaux , qui le séparent de Santa- Barbara, mériteraient notre attention; mais, dans une promenade, on ne peut pas s'arrêter sur tous les objets qui nous frappent et nous attirent. Laissons l'accessoire pour le principal.

Cet escalier s'appelle la Sierra de la Lacca. Les marches n'en sont pas commodes; souvent on grimpe; on est parfois si resserré entre des coupes de montagnes, qu'il semble impossible de s'en dégager. On y est à jamais caché aux rayons du soleil, et parfois presque à la lumière : les contrastes n'en sont que plus saillans, la scène plus variée et plus grotesque. Le dernier degré de l'escalier, haut de quatre ou cinq cents pieds, mène dans un vallon étroit, surmonté au Nord et au Sud de deux montagnes élevées en pyramides, revêtues de la plus riche végétation ; et, après vous avoir offert, pendant deux milles, les sites les plus pittoresques, les plus touchans, vous ménage la douce surprise d'ouvrir devant vous , comme par enchantement , le plus bel amphithéâtre que j'aie jamais vu, supérieur même à ceux que j'ai montrés à votre admiration près des sources du Mississipi. J'y arrivai le 1 2 avant midi , et tout seul , comme vous pouvez bien l'imaginer; j'y demeurai jusqu'au lendemain. Que n'ai-je pu y passer tous les jours de mon exis-

tence ! Jamais endroit n'a eu tant d'attraits sur ma sympathie.

Imaginez Mais il vous est impossible de l'imaginer, et à moi de le peindre ! Cependant, imaginez, Comtesse, une grande prairie, émaillée et brillante de fleurs les plus belles et les plus variées, embaumant le ciel et la terre de leur parfum, au milieu de laquelle s'élève une butte, portant sur son sommet quelques chaumières, qui semblent placées là par la nature, comme un épisode d'un contraste avec la grandeur de ce tableau. Imaginez un riche ruisseau , qui embrasse et réfléchit dans ses eaux cristallines cette butte et ces chaumières. Imaginez cette réunion d'objets touchans, environnée de tous côtés de hautes montagnes, richement parées d'arbres de toute futaie, de tout feuillage, de tout aspect , sombre et riant, et de tous les verts qu'on trouve dans le prisme et qu'on n'y trouve pas ; de ce beau vert , dont l'oeil ne peut se rassasier quand on voyage dans le mois de juin en Angleterre. Imaginez cette scène brillant du plumage, retentissant du chant d'oiseaux de tout ramage, montrant répandus ça et là dans son sein, la génisse et le taureau, la brebis et le mouton, le lièvre et le daim ; offrant à l'âme affligée le repos de la solitude la plus ravissante , une paix parfaite à l'homme sans remords, tous les charmes et les agrémens de la vie champêtre à celui qui, fatigué des bruyans fracas, du conflit des passions, d'un monde corrompu,

soupire de calmer, dans une retraite salutaire, le» agitations qui tourmentent son physique et son moral. Jugez, Comtesse, quel effet doit produire l'aspect d'un tel endroit, quels souvenirs il réveille, quelles impressions il laisse dans le cœur comme dans la mémoire. Je voudrais vous dire tout ce que je sentais, mais une foule d'idées qui se montrent à la fois, trébuchent dans l'impatience de les exprimer ; elles m'embarrassent, et je finis par les perdre* Devinez-les.

Le ruisseau m'invitait, et je le suivis. Un bruit sourd, lointain, romantique , frappe mes oreilles ; je le suis encore. Il me conduit d'abord à l'embouchure d'un autre ruisseau qui vient y confondre ses eaux. Plus loin, à un endroit où il est reçu luimême par un troisième, qui lui dispute la primauté, le bruit semble approcher, augmente et se redouble, répété par l'écho de trois ou quatre vallons qui s'y rencontrent ; il dirige mes pas dans une vallée tortueuse, où le pied humain n'a peut-être jamais pénétré. Une panthère, petite comme elles le sont toutes en Amérique, voudrait m'intimider, mais elle fuit avant que j'aie le temps de la coucher en joue. Rien ne m'arrête, ni ronces ni précipices ; j'arrive à un quatrième confluent, et là, finalement, ces eaux réunies, se poussant de leur poids énorme, se précipitent de rocher en rocher dans un abîme profond, retentissant du bruit de la chute et des grandes masses que les ondes entraînent avec elles.

( «o3 ) Je m'assis sur un promontoire qui fait cercle presque vis-à-vis cette cataracte. Il me serait impossible de vous dire ce que j'y voyais et j'y pensais, quoique je le voie et le pense encore.

Le soleil, depuis long-temps dérobé à mes yeux derrière ces montagnes, paraissait prêt à venir vous réveiller dans le Vieux-Mpnde. Il Était donc temps d aller se coucher dans le Nouveau. Je fis mes adieux éternels à ces eaux, à la cascade, à ces vallons, aux ronces, aux rochers, à ces précipices, à la panthère, et )e retournai à mon camp. Du lait, des œufs, des truites dorées, du fromage et de las tortillas fournirent un repas délicieux à mon appétit, et mes peaux reçurent mon corps, mon âme et ma fatigue dans un sommeil profond. Je rêvai les patriarches, les Tityre et les Mélibée, et quelque autre chose encore, dont l'image et les vertus vivent , dorment et se réveillent constamment avec moi.

Mais cet endroit , dont vous m'avez tant parlé, presque à satiété, comment s'appelle-t-il? Votre impatience est juste, Comtesse : il s'appelle tos Gallos (les Coqs) . Le nom est si peu en harmonie avec la chose qu'il n'est pas étonnant que je l'aie laissé sur les derrières. Ce n'est pas ici que se vérifie l'ancien adage, Conveniunt rébus nomina sœpè suis.

Los Gallos n'est qu'une rampe de cet escalier, le plus grand de tous ceux qui portent sur le sommet de ces Cordillières ; et la seconde rampe est encore plus haute que la première. 11 faut donc la monter

et laisser los Gallos. Jamais endroit, un seul excepté, n'a laissé sur moi de plus fortes impressions ; jamais je ne me suià senti retenu dans un séjour de la nature par une si puissante sympathie : ajoutez,

Comtesse , une jeune et charmante bergère et

toute son aimable famille, qui me disaient : Quedese usted con nosotros.... volva usted.... (*) Bonnes gens! aimable créature ! adieu pour toujours ; je ne tous verrai plus, mais je ne vous oublierai jamais.

ta seconde rampe s'appelle la Sierra de los Gallos. On est aussi sublime ici, si je puis m'exprimer de la sorte, qu'on était grotesque sur la première: à chaque pas» on contemple de loin, sans les regretter, ces régions arides, laissées derrière. On voit des montagnes , que le lointain aplatit au niveau des plaines ; d'autres dont le sommet touche horizontalement à mes pieds ; quelques-unes enfin encore torreggianti (**) au-dessus de ma tête; et nos charmans G allas > sur qui je tournai souvent un œil rétrograde, semblaient ensevelis dans un puits. Je leur répétai mille fois mes adieux

Le dernier degré de l'escalier conduit dans une gorge, bordée pareillement de hautes montagnes, au milieu de laquelle se trouve le Rancho de los Acanales, dans un site le plus romantique. Le chemin monte insensiblement pendant trois milles environ, toujours dans la gorge entre les sommets de ces

* Restez are© nous.... retournez parmi nous.

f * Expression italienne, qu'on ne peut traduire datas aucune langue.

( «o5 ) montagnes, jusqu'au point où, s'ouvrant par un plan incliné, elle vous descend dans la plaine ou vallée de Tula9 qui est le troisième et un grand étage.

Après un passage de deux jours si enchanteur , la vallée de Tula perd beaucoup. C'est un pays qui se montre aride, pelé et d'un aspect monotone; vous n'êtes frappé que du spectacle imposant d'un grand amphithéâtre avec une arène peut-être de plus de cent milles de tour , et dont les cunei sont encore de hautes montagnes. L'étendue qui se déroule à vos yeux est telle que, quoique peut-être à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, on se croirait dans les plaines de la Lombardie.

Cet amphithéâtre diffère de ceux de l'antiquité en cela seul que, le pays étant très-sec, il n'a pas d'Euripus, et que ses partes triomphales, au lieu d'être au Nord et au Sud , se trouvent à l'Est et à

l'Ouest. Tula en occupe presque le milieu.

En m'approchant de cette ville (c'en est une, si on la compare aux pueblos que nous avons vus jusqu'ici), je me rappelai ces vers par lesquels Sénèque a si. bien prophétisé la découverte du Nouveau- Monde, et qui peut-être ont aussi aidé Colombo dans les conjectures et les calculs de cette mémorable entreprise. Le flatteur et le martyr de Nérou s'explique de la manière suivante :

* Ventent annis sœcuta seris 9 Quibus 0 ce anus vincuia rerum

Laxst , et ingens pateai tellus , Thetysque novos detegat orbes.

Nec sit terris ultlma Thule.

Cette prophétie et cette Thule de Sénèque est une combinaison singulière, qui ne laisse de frapper celui qui s'approche de Tula ; mais vraiment la singularité n'est que dans lq rapprochement des mots; car la Thule du philosophe romain était une île, que les Anciens croyaient être la fin du monde, du côté de l'Océan Atlantique ou Septentrional , même d'après Virgile : tibi terviat ullima Thule ; île dont les modernes n'ont pas encore su fixer la situation ; voulant, quelques-uns, que ce fût Foula, l'Irlande, le Groenland , etc. ; d'autres , que ce fût Madère , les Canaries, les Açores , etc. De plus , notre Tula est entièrement moderne , comme nous allons le voir ; en conséquence, tout désir d'y découvrir une surprenante trouvaille, dont je régalerais volontiers nos antiquaires, ne rencontre pas la moins plausible conjecture.

La conquête des Espagnols demeura plusieurs années bornée à ce qu'on appelait alors l'empire du Mexique ou de Moctezuma. Les Aborigènes de ces régions que nous traversons maintenant, et ceux du Miçhoucan, de las Zacatecas, du Xalisco , etc. . prolongeaient leur résistance, peu disposés à se soumettre à la force des armes, la violence ne persuadant pas plus le sauvage que l'homme civilisé. Les Espagnols, en trop pelit nombre pour s'éteu-

( «o7 ) dre, craignaient de perdre ce qu'ils avaient conquis, en poussant plus ayant leurs conquêtes. A des Aborigènes déjà soumis, on confia donc le soin de tâter et d attirer leurs frères. Les moines et quelque négociateur habile ont fait le reste. C'est par ces expédiens que les Espagnols donnèrent à leurs conqijêtes une extension progressive Jusqu'au-delà des régions qu'on appela ensuite le Nouveau-Mexique.

Une autre Tu la, ancienne , au Nord, et à cinquante milles environ de Mexico, qui existe encore, était la ville la plus antique de l'Empire Mexicain, et les Tultecas, les plus industrieux et les plus civilisés de tous les Indiens conquis. Avec une troupe de ces peuples, formée en colonie, quelques Espagnols, aidés de quelques moines, parvinrent à soumettre les habitans du pays de notre Tula moderne. C'est comme colonie de l'ancienne qu'elle en prit le nom ; deux tiers de l'État de las Tamaulipas s'appellent encore la Cobnia. Mais la Tula bâtie d'abord par la première colonie des Tultecas , n'était pas où se trouve aujourd'hui celle dont je vous parle. L'histoire de cette transplantation est assez plaisante pour que je vous la raconte.

Un certain Conde EscandonU , Gouverneur de la Colonie, se plaignait parfois de ses gouvernés, qu'il jugeait un peu mutins, ou du moins qui n'étaient pas esclaves perdus de ses volontés. La ville était à cinq ou six milles à l'Est du lieu de sa situation actuelle, dans une plaine ouverte, qui n'offrait pas

( io8 )

une position sûre. M. le Gouverneur voulait dicter sans résistance ses lois tyranniques ; il avisa donc de bâtir et venir habiter un château, dont on voit encore les ruines sur une hauteur qui domine la ville nouvelle.

Mais il ne lui suffisait pas d'avoir le contrôle sur les habitans de la ville principale de la Colonie ; il voulait aussi les avoir sous les yeux. Comment les contraindre à ce sacrifice? Les moines savent toujours trouver des auxiliaires dans le ciel, quand ils en manquent sur la terre : on recourut à saint Antoine, qui se chargea entièrement de l'affaire. Ce Saint était le Saint favori de ces Indiens, le protecteur, sinon de leurs bourses, que les moines saccageaient en son nom, au moins de leur âme, pour quandb véniel dies il la.

Saint Antoine déserte, et se réfugie dans le château du Gouverneur. Une grande députation lui est envoyée dans les formes ; elle est présidée par celui des révérends Pères que Ton considère le plus intime avec le Saint. Il se prosterne devant lui , le prie de retourner; on lui offre même quelques douceurs; et dans la nuit suivante (les Saints ne voyagent qu'avec les ténèbres ) , il retourne. Quelques jours s'étaient écoulés ; le Saint déserte encore , mais sans esppir de retour : il ne se laisse pas même toucher par les douceurs , offertes de nouveau en plus grande abondance, et que cependant il ne cesse jamais d'accepter. Il était donc clair que Y endroit

( !<>9 ) avait été profané par quelque grand péché; son intention manifeste était de le fuir pour jamais. Il fit savoir à ses protégés qu'ils devaient faire pénitence, et qu'il serait aise de voir réunis près de sa nouvelle résidence ceux qui se seraient purgés ab omni macula. Tout le monde se purgea, abandonna la vieille et profone Tula , et forma la nouvelle , consacrée par leur saint Protecteur. Yous croirez que je vous raconte là une fable : non , Comtesse ; il n'y a pas un mot qui ne soit scrupuleusement puisé aux sources de la vérité ; au contraire , j'ai tu une grande partie de cette duperie religieuse , pour être moins long, et parce que j'aime à cacher des épisodes* qui font honte à la Religion, déshonorent ses ministres, dégradent la créature humaine. Telle est l'origine de la Nouvelle Tula , petite ville avec de belles maisons, un couvent avec deux moines , et saint Antoine , et des habitans , apparemment aisés et hospitaliers. Les faubourgs sont habités par des Indiens de sang aborigène, qu'ils sont encore fiers de conserver pur.

Tula était la patrie de mes bons muletiers , et le i4 9 la fête de la désertion de saint Antoine; nous nous y arrêtâmes deux jours. J'ai donc le loisir de vous reproduire un petit dialogue que j'eus avec un aimable Espagnol.

J'étais dans un magasin sur la place , en compagnie du frère de mou principal muletier, Créole assez riche et courtois. Pour satisfaire sanségoîsme ma

( no ) curiosité promeneuse , j'échangeais avec des Créoles mes informations exotiques pour des indigènes, quand un Espagnol m'interrompt et me demande : t Qui êtes -vous, monsieur? — Un de vos trèshumbles serviteurs, et je continue ma conversation. — Avez-vous votre passeport ? — Ce n'est ni l'endroit , ni à vous , je crois , de me le demander ; et vous, monsieur, qui êtes-vous ? — Je suis tin membre du Congrès de l'État. — Ah 1 je vous conseille d'aller à votre poste , de proposer et faire accepter les lois que vous jugerez utiles; mais d'en laisser l'exécution à qui de droit. — Dans les circonstances, reprit-il vivement , où se trouve le pays , on ne devrait point laisser entrer d'étrangers. — Cela se peut ; mais on ferait mieux encore , je crois , de chasser tous ceux qui depuis si long-temps pèsent sur les droits , les libertés , l'indépendance de ces peuples, et qui méconnaissent, de la manière la plus honteuse et la plus choquante, l'hospitalité due aux hommes de bien et à l'étranger. Je lui tournai le dos et le plantai là ; mon Espagnol s'en alla, officieusement , chez l'alcade,; mais celui-ci ne vint m'en parler que pour blâmer l'insolence de mon inquisiteur et applaudir à mes réponses. Je veux maintenant vous faire rire un peu.

Je respecte le culte de tout peuple, et notamment les cultes chrétiens ; partout je vais à l'Église. Le soir de la veille de la fête de saint Antoine , je me présente dans le chœur de l'Eglise de Tula et chante

avec les autres bons croyans les psaumes et les antiennes de circonstance. On me fit l'honneur de me dire que je chantais fort bien. Ce compliment, nouveau pour moi, à qui Ton a toujours répété, comme vous ne l'ignorez pas , que je chante fort mal , promena ma modestie sur toute ma figure. Gela n empêcha pas qu'on me priât de chanter le lendemain à la grand' messe. J eus beau leur dire que je n'entendais rien au chant. Vent perdu! j'étais Italien ; je chantais à merveille 1 II n'y eut pas moyen de les persuader. — Je vous vois, Comtesse, vous riez de ce nouvel Orphée I et sachez, pour votre confusion , que j'ai fait fureur. Heureusement , tout ce qui est pathétique ou jérémiade favorise assez mon expression sentimentale , sinon mes organes mélodieux. On me traita avec toutes les convenances théâtrales : on me donna le morceau d'étiquette , comme primo nomo de la troupe , le verset : Martuus est et seputtus est du Credo, et je fus un VellutL... Oh! non! un David. Il est vrai que la musique infernale qui m'accompagnait me favorisait beaucoup de son contraste.

Un mot du curé ! c'est aussi un révérend père de Saint-François; il a dans le couvent la plus jolie soàrina du monde , avec un -charmant petit enfant. Je demandai à l'enfant , en le caressant , où était son papa. Il regarda tendrement le révérend , qui, plus tendrement encore , accepta d'un doux sourire le compliment de 1'aitoiable créature. La sobrina a

sa mère avec elle ; la mère devrait donc être la sœur ou la belle -sœur du révérend, ce qu'en espagnol on appelle hermana, et le révérend l'appelait senora Dolores : donc , sans qu'il soit besoin d'un long ergotage , il est évident que la sobrina n'est pas sa nièce. Je n'ai jamais vu un tripotage plus scandaleux que chez les ministres du sanctuaire de ce pays ; leur impudence est aussi éhontée que leurs passiens effrénées.

Il est temps que nous laissions Tula ; mais , un mot encore. Les femmes de Tula sont très-aimables ; elles ont de beaux yeux et une vivacité bien audessus de cette morne beauté qu'on rencontre ailleurs. Leur toilette de dimanche est un mélange singulier de diverses modes; les unes, que le commerce de Tampico importe de l'extérieur; les autres que les Espagnols y ont conservées, comme un fashionable; ajoutez celles créées, modifiées, déformées par la bizarrerie du pays. Leur déshabillé est trèsdangereux ; elles sont simplement en chemise , par toute la partie supérieure du corps, n'ayant qu'une jupe légère serrée aux flancs : autant y gagne une femme fraîche , autant y perdent celles qui ne le sont pas. En Europe , je suis toujours pour le déshabillé , tel qu'il y .est usité; ici, j'aimerais un peu plus ày habillé, même pour certaines illusions , que les faiseuses elles-mêmes de Paris ne sauraient ménager sous la seule chemise.

Je partis le matin du 1 5 , disant à Tula et à ses

un adieu inspiré par des impressions bien plus favorables que celles nées de me» conjectures ou de ce qu'on m'avait appris sur ces pays et ces peuples. La sagesse défend de juger trop à la hâte ; ne prenez donc pas pour décidé ce que je vous en ai dit : ce n'est que le fruit d'observations que mes lentes promenades me permettent de faire avec plus de loisir. Du reste, tant que nos jugemeus ne sont pas injurieux , on peut les émettre avpc moins de scrupule.

La vallée supérieure de Tula , située à l'Ouest , est plus pelée encore , plus pâle et plus aride. On voit partout le triste nopal (cactus) , de toutes les espèces , l'hirsute cardon sauvage et le yacotascal , dont les branches, plutôt crinites quàm frondosœ, sont plus jaunes que vertes ; c'est la yucca arborescens , je crois , des botanistes.

Au bout , à l'ouest de cette vallée , appelée W*xteca, on traverse des gorges , entre de petites montagnes , qu'on peut considérer comme un petit escalier (le cinquième) , aboutissant à la petite vallée de la Vega. J'y laissai lés muletiers , et fis halte -à huena Fista, hacienda maintenant domaniale et naguères au pouvoir des Jésuites ; c'est une Reine qui règne sur des régions.

Ayant laissé mes peaux avec les muletiers, je

couchai sur une table nue, avec ma selle pour

oreiller , et ma chabtaque pour couverture. Vous

me demanderez , peut-être , pourquoi pas sur la

paille? dans toute cette extension de pays, entre Tampico et Saint- Louis- Potosi , on ne trouvé ni paille ni foin ; tout bétail , passant ou stationnaire , va cherche!* toute Tannée sa subsistance à la pâture: on rie sait donc pas même ce que c'est que faite du foin. Les terres du Bas-Mexique sont trop chaudes pour le froment et autres céréales , et le Haut-Mexique trop sec , précisément dans' là saison où ces plantes ont besoin d'étendre leurs racines et de prendre vigueur, dans l'hiver, où il ne pleut jamais au Mexique. Voilà pourquoi Ton manque également de paille. Mais, me demanderez-vous encore , y a-ton du pain? Tous les Mexicains , en général, mangent constamment dés tortillas de mais ; dans quelques endroits cependant, même sur notre passage, on trouve dû pain , toujours rare et fort cher. Il est défendu de faire venir du blé de l'extérieur, dt le mode de. culture , dont nous aurons peut-être occasion de nous entretenir dans la proriienadc 'strïyante , s'oppose à te que , dans fiùtérietir ,* on en cueille en abondance.

Si le May or Donio de cette hacienda est toujours comme je l'ai trouvé , rude', rnalhônnête et brute , je conseille aux voyageurs de ûe point s'y arrêter. Il n est pas Espagnol, mais l'agent d'Espagnols. On

lui a peut-être donné la consigne : il l'exéciftc à merveille ; ses maîtres n'ont qù a s'en féliciter. Ma plainte lui serait d'une haute recommandation. *Àu Rancho du Quelitan est le sixième escalier,

plu» haut que k dernier, et beaucoup plus bas que les premiers ; il mène à l'^étage > eu dam ta vallée

du Rincon. J'y arrivai le 1 6, et j'attendis le» mule-

tiers jusqu'au 1 7. 2e couchai donc encore sur la dure , sans .mes peaux.

Le Rincon est une aggrégation de maisons ou de huttes , éparses cà et là sur des collines et dans la plaroe , offrant un aspect assefc pittoresque , quoique le pays soit peu boisé 9 et souvent outrecoupé de rochers. C'est un endroit classique dans l'histoire de ¥ aristocratie créole du pays, Plilsteiirs fnmlles , issues des premiers conquérais , exaspérées par la morgue et les privilèges des Espagnols, qui se succédaient sans cesse et s'appelaient los Blancos , insultant ainsi les castes américaines , demandèrent à se retirer dan» différées districts , pour y former une espèce de colonie ou de société à part et sans mélange. Ces dialricts s«it, en partie, considérés enoore cbmipe le berceau du sùng par créole de la noblesse créole. Ou y. tenait 'beaucoup ; les mariages ne se faisaient qu'entee personnes dont les parchemins étaient duemetf reconnus &£trfmai. La4*amitte de moir muletier vient ausai du. Rînoon , et H «appelle Rincon lui-même.

Si )e dois juger des qualités de cette caste par les siennes, certes elle mérite l'estime et »le respect; il est difficile de trouver un homme qui ait dès 4entimens plus généreux et une plus noble fierté que mon muletier.

À six milles du Rincon, le chemin que nous avons laissé à HorcasiUs , allant dans le F alk del Maiz, aboutit de nouveau au chemin de Saint-Louis: c'est là que Mina vint déboucher. Nous allons rejoindre sous peu une autre scène de ses exploits.

Nous sommes au septième escalier , le passage de Saint-Nisidio, qui met sur un autre grand étage, la plaine del Peotillo. C'est un vaste et magnifique amphithéâtre, plus petit, mais beaucoup plus riant que celui de Tula: tout ce que vous voyez dans Cette enceinte* si spacieuse, plaines, vallons , vallées , montagnes, tout appartient aux Carmes de Saint-Louis, comme la vallée du Ciamal , etc. , etc. . .

L'hacienda del Peotillo embrasse l'administration d'une partie de ces régions, converties par les Révérends Pères en propriété territoriale ; ils viennent souvent y exercer leur juridiction et leurs volontés divines et Humaine*.

• C'est à cette hacienda, que Mina dans la matinée du 1 5 juin 1817, reçut la nouvelle que l'ennemi s'avançait avec des forces supérieures. Mina luiméùië prit les devans ; par de fausses attaques , il attira l'ennemi ou il voulait ; une partie de sa troupe, cachée derrière les haies qui séparent les champs cultivés de la campagne ouverte, surprit, et, par une fusillade bien soutenue , mit en désordre les Espagnols. Secourus par une forte réserve, ceux-ci reprennent l'offensive ; i) s'agit de vaincre ou mourir : les Espagnols ne donnent point de quar-

tier. Mina encourage sa troupe ; tous se précipitent en désespérés sur l'ennemi, qui reculé, jette les armes , et se met presque volontairement dans une déroute complète. Les Espagnols comptaient six à sept cents hommes d'infanterie , et trois à quatre cents de cavalerie; Mina n'avait peut-être pas quatre cents hommes , dont partie -était demeurée oisive à l'hacienda, sous le commandement d'un colonel Espagnol, en dépit d'uu major allemand , qui voulait, a u moment le plus opportun, les conduire au combat. Le Major Domo *de l'hacienda., qui est aussi Espagnolvne me racontait point cet expiait de son concitoyen le. colonel sans sourire , coipme un homme qui connaît le fin mot de t affaire.

Mina , vainqueur, n'était pas en mesure de poursuivre les vaintu» ;. ceux-ci pouvaient se rallier et retourner à l'assaut. U fallut donc partir sans retard.

Saint-Louis-Potosi renfermait déjà de» patriotes

décidés. L'arrivée de Mina , précédée par la renommée de s€t victoires , en aurait déterminé beau*» coup d'autres , et jeté les royalistes dans l'épouvante. De plus 9 des bandes dindépendans rôdaient près de Saint-Louis; par ce chemin, leur jonction eût été facile et prochaine; le pays et les peuples, qui n'étaient pas Espagnols, se seraient portés pour les libéraux, d'autant plus que Mina se conduisait avec une modération qui rassurait tous les partis , en bannissant les craintes de réaction. Mais Mina

( "8 ) n'avait pas créé cette expédition , comme il avait formé ses guérillas dans la Navarre ; elle appartenait à d'autres. Le mot d'Indépendance * j'ose le répéter, n'était qu'un moyen. Mina, commandant:, avait quelque chose qui le commandait lui-même. Ajoutez qu'il comptait dans sa bègide beaucoup d'Américains des États-Unis du Nord: Américains, patriotes et indépendanspour euwtaêmes, mais qui se moquent de tous les patriotes , die tous les iodépendaos du monde , à peu près comme leurs frères consanguins d'Europe. Au reste, %ied-il bien à des étrangers de venir nous parler chez nous de liberté, et de lui promettre aide? la liberté n'est point une marchandise importable; si elle n'est pas de fabrique du pays, ce n'est qu'une airène trompeuse, qui vient nous agacer pour ses fins, et nous laisse précipiter dam l'abymc qu'elle a souvent ouvert ellemême. Qu'on lise l'histoire de tous les temps , et , sans tourner tant de feuilles , qu'on jette un coup d'«il sur ce qui se passe aux Indes i on verra quelle est la liberté qu'apporte l'étranger le plfts libéral, le plus philanthrope, Je plus généreux* L'histoire, toute saignante, de l'Italie et de TEapagne, n'est pas non plus une mauvaise leçon pour détromper des musions d'une liberté importée. Mais laissons ceà digressions importunes et de triste mémoire , et retournons à notre sujet.

L'avarice, quand elle s'approche de son idole, ne voit plus qu'elle, va tout droit a elle; rien ne peut Y\

rocher au charme dq cet aimant magique. L'expéditionne put résister à prendre le chemin qui conduit au Nord, vers les mines de Zacatecas, au lieu de celui que toutes les probabilités faisaient, à l'Ouest, aboutir plus directement à V Indépendance. Ce n'est pas que je croie que le désir du pillage les y attirât ; maiç ils voulaient s'y préparer un empire pour des spéculations futures, in tempore habili, avant que de$ gainées 9 plus puissantes que les leurs # vinssent leur opposer une concurrence dangereuse. Laissons-

les aller leur chemin , et reprenons not^e promenade : revenons à ces régions séraphiçues.

Pour vous donner une idée de l'observance du vœu de pauvreté de ces Révérends Carmes, voici un petit aperçu des haciejïdas qu'ils possèdent. H ' est impossible que je vous dise l'étendue de l'hacienda du Peotillo; ils l'ignorent eux-mêmes : c'est un monde; vous saurez seulement qu'outre les terres qu'ils en louent aux Ranckeros, Parferas, etc, ils #n cultivent eux-mêmes, par administration économique, pour cent paires de bœufs de labourage, qui, notez-le bien , sont , quand ils ont été mis en action , relevés à midi par un nombre égal. Elle est riche eh bétail dominical , de cinq mille gros ses bêtes à cornes, d'autant de chevaux , et de plus de vingt mille brebis, chèvres, etc. Outre le Peotillo et le CiatnaL le couvent de Saint-Louis possède onze autres haciendas , dont là principale , quartier général de l'administration, est celle del Pozzo. Elle est à quinze

milles environ de rhacienda.de Peotillo. C'était un objet de curiosité pour tin promeneur ; je pris mes arrangemens avec mes muletiers pour les rejoindre le jour après, et je m'y rendis le 18. On ne sort pas de leurs terres pendant tout ce passage; ou peut y voyager pour des semaines. •

L'hacienda del Pozzo est une grande réunion de huttes, ayant au centre un couvent fortifié de toutes parts. Le * très-Révérend administrateur-général y réside avec un autre Père assistant , ses employés , ses domestiques; avec son harem, dont la Mère Ab~ besse, belle femme, d'un aspect majestueux et imposant , fait pompe d'un grand empire sur tous ces eunuques, lesquels semblent se prosterner à ses pieds, et la salameker plus qu'ils ne te font avec le Grand-Sultan. Elle porte les culottes ; et le Révérend, les jupes. C'est un nouvel Hercule qui file.

Je fus conduit devant lui par l'eunuque de service. A l'aspect imprévu d'un Européen, arrivé jufrque-là seul et sans façon, le très-Révérend demeura confus, embarrassé, interdit, hébété. Il est vrai, qu'arec ma figure , peinte par le soleil de toutes les zones, pendant deux ou trois ans de promenades, presque toujours sans autre abri ni parasol que les nuages, il aurait pu me prendre pour un Congo; mais il me saisit, sans hésiter, pour un Européen. Je le vis tenté de me croire d'abord un de ces amigos, qui viennent de loin leur rapporter las buenas xxuevas; je mis en avant ma franchise, et le détrom-

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