‹ Le Mexique (volume 3)Chapitre 7 sur 39 · III · texte numérisé non relu

III

pai, n'aimant pas, en pareille conjoncture, à abuser de l'imprudence, ni à pousser la comédie au-delà de ma dignité, fût-ce même pour amuser ou égayer un peu mon humeur, qui en a besoin assez souvent. Il prit alors un ton badin et pftis dégagé , quoique contraint; car il est bien loin d'être un sot. Pour le soutenir, je le secondai de mon mieux ; je lui parlai, en latin, de Rome, du pape, des cardinaux, etc., tant qu'il en voulut; il se montrait assez honnête, quoique toujours gêné et boutonné. Je vis qu'il ne lui plaisait pas d'entrer en conversation sur les affaires d'administrationniraledù pays, d'agriculture, et encore moins de l'intérieur du couVent. Je ne lui en parlai pas, parrespect, etpour disposer pluslibrement, sans obligation, de mes sentimens et de mon jugement. II manqua ici d'adresse , ou du moins il n a pas su qu'A en pouvait user : il avait affaire à un homme dont la moindre condescendance émousse la plume , qu'un accueil tant soit peu généreux force an silence ^même sur ce que la discrétion autorise à divulguer. N*est-il pas naturel , n est-il pas raisonnable que les étrangers soient un peu inquisiteurs? pourquoi ne pas les satisfaire, au moins dans de justes bornes? va-t-on si loin , seulement pour pouvoir dire : j'y fus; dans un pays, surtout , ou tout apparaît sous des formes et des traits extraordinaires ; où et le physique et le moral excitent irrésistiblement à des informations si propres à devenir l'objet d'une instruction utile pour la so-

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oiété du Vieux et du Nouveau Monde? je tâchai donc de m'aider de moi-même.

Je vous l'ai déjà dit, toutes leç haciendas appartenantes aux carmélites dej Saint-Louis relèvent de celle del Pozzo, et veut verser leurs revenus dans la caisse du très-révérend adpiinistrateur-général.

Tous les ouvriers à gage sont payés en argent et en denrées; mais comme la portion de denrées n est jamais suffisante pour nourrir leurs femmes, et enfans , souvent produits en abondance par l'incqnsidération animale, le May or Domo leur fournit un supplément à un prix odieusement exagéré par l'avarice et l'arbitraire; ainsi s'écoule une moitié du salaire. Ils sont obligés d'acheter , aji magasin de leur respective hacienda, tout ce qui leur est nécessaire pour chaussure et habillement ; et voilà que l'autre moitié du salaire se trouve absorbée avant l'échéance du terme de paiement : de façon que tout l'argent des salaires ne circule que dans les livres de l'admij\istration , sans sortir jamais de la caisse des Révérends Pères. On dirait qu'ils pgt appris la tactique de la Compagnie* réunie de la Baie d'Hudson et du Ncfid-Ouest, dont je vous ai d,oi*ué quelque idée dans ma lettre au delà des soujrces du Mississipi.

Tous ces articles de chaussure et d'habillement sont fabriqués à l'hacienda gen^ralis^ima del Pozzp, d'où on les distribue à toutes celles qui lui obéissent ; de cette manière , ils vendent au pfix de ma-

( 1*5 ) nu facture européenne, de misérable* guenilles, qjfi n'ont presque pas de valeur.

Mais vous allez croire , Comtesse, que ces Révérends Pères sont bien nombreux; que, favorisés si généreusement par la Providence , 3a ont fondé des établiasemens de chanté, des institutions utiles d'enseqjpement, d'éducation, etc. : voue vous trompez, Comtesse; leur nombre p'est quededix, en toufc ils nlenseigneat pas même Y abc; aucun hospice ne reçoit d'eux une obole ; leur porte est également fermée aux besoins publics et particuliers; on les croit assez généreu* , seulement envers les particulières. Que font -ils flonc, ces Çr£sus, <J© leurs richesses? La réponse n'est pas facile ; cependant 9 je' vous dirai ce que des clairvoyant prétendent en savoir. Je vous vends la chose comme je l'ai achetée , aji même prix , c'est-A-dfe*-, sans obligation de fe croire.

Il est incontestable, d'abord, que le très -Révérend Père Administrateur del Pozafo-ne relève point du très- Révérend Prieur de Saint-Lçuis, mais du Révérendissime Père Provincial, résidant à Mexico, généralissime dç tout te* Carmélites de la Nouvelle- Espagne ; cela posé , allons voir , s'ij c$t possible r où vont finir toutes ces rentes considérables. *

Le très-Révérend Administrateur paie , je crw , 8,000 piastres annuelles à ses confrère? de Saint- Louis, et les laisse aussi jouir .du revçny des terres, maisons, etc. , qui entourent le Couvent, et

<îu jardin immense qui en fait partie* suffisant pour fournir seul à l'existence d'une famille honorable. Combien se donne-t-il à sm-même pour l'administration delPozzo, etc.? Vous sentez, Comtesse, que lui seul peut le savoir ; souvent même il l'ignore ; car, au milieu de* délices de Cythère , que de calcula échappent, que de petites parties on ne

registre pas, parce qu'elles noient l'avarice et la mémoire dans les plaisirs et la tendresse. Le reste , il est obligé de le verser dans la Caisse généralissime du Révérendissime Père Provincial. Mais, que fait ce dernier des sommes inconcevables qu'il reçoit de "toutes les administrations Provinciales du9 Mexique? On dit qu'ils les envoie graisser les ressorts du Jésuitisme en Europe. Et où les envoie-t-il en Europe? Je ne sais , Comtesse; et si je le savais, je ne pourrais pas vous le dire. Peut-être- êtes- vous curieuse de connaître aussi de quel pays spnt ces Révérends Pères? A Saint-Louis , ils sont tous Espagnols ; on m'a dit qu'ils le sont également dans tous les couvens du Mexique ; et vraiment de tels morceaux ne sont pas faits pour toutes sortes de mâchoires. Mais, pourquoi -Sofit-ils tous Espagnols, comme tout le haut Clergé , toute la haute hiérarchie de tous les ordres religieux, etc.? C'est que difficilement on eût] pu former une milice prétorienne avec des Créoles.

Le Révérend Père Administrateur ne me fit voir que l'église, et le jardin , riche dé tous les légumes ,

«le tpus les fruits des deux mondes. L'église abonde en sculptures, de bois doré % l'argenterie y est à profusion. Elle offre .des tableaux d'un pinceau classique en peinture et en finesse : l'artiste a babillé en Carmélites tous ses héros : les. Saint?, les Saintçs, les Anges, la Vierge, Jésus-Christ, jusqu'au Père Éternel. Voila biea ce qu'on appelle savoir flatter, donner un grand crédit à l'Ordre religieux , et gagner de l'argent. Vous sentez que tout cela vient d'Espagne. L'artiste, en ce qu'il a pu y glisser de son génie , se fait remarquer par la hardiesse de sa composition , par un dessin supérieur , par un esprit délié dans la distribution de la scène, des. h^rp* et des épisodes.

Les sujets de tous les tableaux tendent à faire connaître le haut rang, le prowod respect que toutes les hiérarchies célestes accordant , sans hésitation et jalôpsie,- à l'Ordre des Carmélites ; pn place même au-dessus de Dieu , le prophète Elias, prétendu leur fondateur, habillé pareillement en Carmélite, mais d'une manière distinguée. Cela me rappelle ce qu'on fait à Naples avec leur saint Janvier; à Padoue, avec leur saint Antoine; et ailleurs, avec d'autres qui ne sont ni saints, ni. hommes. Qui ne cherche pas à faire valoir sa boutique? tant pis pour les badauds qui s'y laissenUattraper de leur croyance et de leur bourse; je -ne vous arrêterai, Comtesse , que sur le sujet d'un seul de ces tableaux ; vraiment il est singulier.

Le héros de la pièce est un homme qui est mort et fte lest pas : concevez le prodige l B faut , pour cela, un bien habile piriceau. Cet homme a, sur sa .droite , saint Pierre , qui lui tourne le dos , en s'en allant , d'iwe attitude dédaigneuse , comme s'il rematât de l'écouter; tenant les clefs du Paradis à la main , d'un air effarouehë, irrité, comme s'il était tenté de les lui donner sur le nez. Sur sa gauche , on toit le Diable qui recule et s'en éloigne avec rage , le regardant d'un œil de dépit , comme un homme, ou un Diable, qui a manqué sa prise. Le Prophète Elias et la Sainte-Vierge, tous les deux en Carmélites, assis sur des- nuages dans les Cieiftx, contemplent cette farce avec un mafaftien que le seul fcrtîsfe du tableau saurait explique*. Vous ^entefe, Comtesse, qu'il m'était impossible de rien -comprendre à cet assemblage étrange d'êtres hu** mains , célestes et infernaux. Je priai le Révérend Père -de m'en déchiffrer le mystère : ce qu'il fit, à peu près sen ces termes :

cVotife Voyezlnèri, Monsieur, cet faommë-là : Hest >moi*t, et mort dans le péché. ïl demande à saint » Pierre l'entrée clu Paradis, é*t le Saint la lui re- »fttse. ©'un autre côté, il plairait au DiaMe de s'en •» saisir, mais il ne le peut pas ; car, confine vous » l'apercevez, cet homme est mof*t portant le seapu- 9 taire de Notre-Dame-du-Carmel , qui a la vertu de » repousser tous les démons. * Ici, je me permis de l'interrompre , et fis observer que le IKable n'ayant

( 127 ) pas le pouvoir , ni saiflt Pierre la volfcnté de t'en emparer, il attr&ft pu aller au Ptargattrire, eh attendant que son sdrtr f At décidé dans les Cîeux. « Apparemment, me réponcRt-fl, vous ne connaissez » pas Y Histoire : sachez qu'il n'y a pas da Purgatoire »pour les Carmélites, non plus que pour ceux tpii » portent le scapulaire de Notre-Dame-<Iu-Cann<eL » Et ici , il mfe raconta que le Pontife Alexandre IV, dans une céieste/vfeion , fut prie par Jésus-Christ, à la requête 3e la Vîeiçe , de délivrer du Purgatoire tous les Carmélites , et tous ceux qtri pditerietit le scapulaire ; qu'Alexandre, pour mieux rafiplh1 csetfe suprême mission, et embrasser dans sesblërifëftsle passé et le ftitur, déclara , dans une bulle, qu'il n'y avait plus de Purgatoire poéh tes Élus de Nètre- Dame-durCartneL . . . Ainsi eh sortirent sdr-le^châmp ceux qui s'y trouvaient déjà condamnés; et il fut fermé pour jamais à la postérité' qui pdrtëraît le scapulaire. Il ajouta :«Vous voyez que JésUs-Ohrist » lui- même respecte dans Te Clél lès privffégës'des \> Papes sur la terre, refusant de àe mêler i*iipé*ati-*

• vement d'affaires de Purgatoire, sans demander » l'intervention de Yaiitoritë , à qui il appartient d*en

• connaître, comme celle qtti a crééle Purgèftoire. » — Fort bien, Révérend Pètfe, tnâis ce pauvre hèm* nié, reprisse, qu'est -il devenu, à la fin? — »*Cet *> homme, quoique mort, patëlt Vivait; de ses yeux, «tournés -vers Notre* Dame -du-Carmel et notre » saint Fondateur Elias , il les prie d'obtenir de ta

» miséricorde de Dieu le pardon de ses péchés , ou » la grâce de retourner pour un instant en vie , afin » de s'en purger aux pieds d'uncpnfesseur. » Eh bien, Révérend Père!... «Oh! comme vous le voyez dans » le tableau , la chose en est restée là ; elle n'c&t pas » décidée. » Ainsi, Comtesse, il ne me sera pas donné non plus de vous en dire davantage; mais espérons pour cette pauvre créature. Son existence ferait époque et élèverait degrandes*disputes théologiques et philosophiques , comme un incident nouveau dans les fastes des émigrations, transmigratwns-^t refusions des âmes.

Sur cette narration du Révérend Père, je ne me permettrai aucune observation ; tout ce .qui est surlunaire n'est aucunement de ma compétence ; tout au plus pourrai -je dire que cette bulle d'Alexandre IY a* peut-être fourni le prétexte au* Protestans de détruire aussi le Purgatoire pour euxmêmes; mais venons à l'histoire sublunaire, que tout le monde a le droit d'examiner.

J'osai demander au Révérend Père s'il était vrai

qu'Almericus , patriarche d'Antioche, fondateur de leur ordre religieux , en 1 1 2*1 , leur eût prescrit les vœux et l'observance de pauvreté, déjeuner, de prier, etc. ; que le pape Alexandre III, et ensuite Albert, patriarche de Jérusalem, aient confirtné et renforcé cette prescription; que finalement Grégoire IX leur ait défendu, en termes exprès, de posséder, et même de jouir d'une renie quelconque, leur

( 129 ) enjoignant d'aller quêter (comme ils font encore en Europe) de parte en porte, afin de pourvoir ainsi à leur subsistance. Il me répondit qu'il ne- saurait m'assurer de l'exactitude de cette histoire ; qu'en tous cas, cela devait s'entendre pour le Vieux-Monde et non pour le Nouveau, donné au roi d'Espagne par Alexandre VI , et livré a la discrétion du roi. Faut -il s'étonner, Comtesse, que les Espagnols aient fait de ce malheureux pays une scène de mas* sacre, de pillage , d'usurpation et de despotisme ! Laissons l'hacienda del Pozzo ; il en est temps. Je ne suis pas moins fatigué d'y rester, que le Révérend Père d'avoir un hôte importun, qui demande beaucoup sans échanger las Buenas Nuevas.

Je partis dans la matinée du 1 9 , avec un Ranchero qui avait son Rancho sur mon chemin , et qui me servit de guide pour dix milles environ. Là , il m'invita à passer avec lui le reste de la journée et la nuit ; mais , pressé de rejoindre les muletiers avant leur entrée à Saint-Louis , je dqs ne pas accéder à son offre. J'en reçus d excellentes indications pour suivre mieux mon chemin, et nous nous quittâmes en bons amis , avec l'espoir de nous revoir à Saint-Louis , le centre de ses affaires.

Le pays qui sépare le Rancho de l'endroit où m'attendaient les muletiers, est tout sauvage et désert. On m'avait dit qu'on rencontrait dans les environs grand nombre de voleurs et même d assassins ; le Ranchero m'en avait aussi lâché un mot. t. 1. 9

( i3o) Je tenais donc prêts mon fusil et mon épée. Tout ce qui se remuait de loin , dans les broussailles ou sur le chemin , grossissait à mes yeux ; je n'imaginais que voleurs et assassins. Deux ou trois fois des chevreuils et des lièvres m'avaient mis sur le qui vive et en ordre de bataille. Après une heure ou- deux de route , je vois venir quatre hommes ; mon imagination , ainsi montée , me les représente comme des voleurs. Deux sont armés de mac lie tt as (couteau de chasse, et l'arme ordinaire du pays ) : ce ne sont plus des voleurs, mais des assassii^s.. . Je m'arrête , les somme de passer à l'écart et de me laisser le chemin libre ; ils refusent, m assurant qu'ils sont hommes de bien : ajutre sommation plus impérative ; autre refus et mêmes protestations. Je dégaine mon épée, la tenant de mes dents , et je les couche en joue de mon fusil , menaçant de tirer sur le premier qui avancerait. A ces argumens, nul ne résiste ; un.se met à genoux, me demandant pardon du mal qu'il ne m'a pas fait , et qu'il n'a pas l'intention de me faire; et les trois autres , plus prudens , prennent le détour requis. Je n'y fus que pour la peur. J'ai su que c'étaient les meilleurs gens du monde : je les ai revus ici avanthier, (à Saint-Louis). Ma méfiance ne leur a point déplu ; vraiment l'endroit n'est pas sûr; eux-mêmes voyageaient en compagnie par précaution. Je Q encourus non plus aucun blâme des autorités de Saint-Louis, et moins encore de mon digne don Lu-

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( -»3i ) casRincon, que je rejoignis à la Laguna secca, au moment où, inquiet de mon retard , il voulait envoyer sur mes traces»

C'est le 20 que nous sommes arrivés à Saint- Louis , qui , après une traversée presque toute sauvage, se montre magnifique de loin et assez joli de près»

Il est temps de nous reposer de cette longue promenade ; mais tel est le plaisir de vous rappeler mon amitié , et de me bercer du doux espoir de jouir encore de la vôtre , qu'il me tarde de pousser avec vous plus loin mes pas : mon âme a besoin de mouvement. S'il vous platt de me suivre, tenezvous toujours prête , et renforcez votre indulgence.

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