‹ Le MexiqueChapitre 10 sur 21 · SEPTIEME LETTRE · texte numérisé non relu

SEPTIEME LETTRE

SOMMAIRE

Départ de Guadalaxara. — Lois de Lycurgue sur les étrangers; lois semblables des Espagnols : mais but différent. — Le Pont du Rio-Grande. — Chutes et Cataractes étonnantes. — Le Clerro-Gordo. — Configuration extraordinaire de la terre mexicaine. — Plaine et Paysage enchanteurs. — L'hacienda de Xalpa. — Le village du Rincon. — Deux Moines. — La ville de Léon. — Continuation des exploits de Mina. — Aperçu historique d'une longue période de la Révolution.

— Le monstre Calléja ; ses atrocités. — Apodaca, successeur de Calléja. — Conditions de paix proposées par les Mexicains, et rejetées par les Espagnols. — Toute la Piévolution mexicaine confinée dans la province dei Baxio. — Le Prêtre Torrès ; ses cruautés, etc. — Le Colonel D. Castânon battu par Mina, et mort sur le champ de bataille. — L'hacienda del XaraL. — Trait de désintéressement de Mina.

— Negrette et Mina. — Horreurs des Espagnols au fort de Sombrero. — D. Pedro Moreno. — Pasqual Linan, Général des Royalistes. — La nomination de Vittoria à la Présidence; Guerrero et Bravo, ses compétiteurs. — L'hacienda de las Tlaciqaeras ; constructions remarquables ; pillage des Royalistes.— Son propriétaire, D. Mariano Ilerrera, véritable héros et l'ami de Mina.- — Aperçus stratégiques sur la manière singulière dont les patriotes faisaient la guerre. — Le fort de los Remedlos; siège. — Derniers exploits et fin tragique de Mina. — Réflexions politiques : faute de Guerrero et Yittoria. — D. Mariano Herrera est sauvé par sa sœur ;

prodii^e de dévoûment et de sagacité de cette héroïne. — Prise du fort de los Remédias, et nouvelles horreurs. — Le Congrès de Xauxilla. — Destitution de Torrès. — ^Arrago, un Français , nommé Commandant générai à hi place de Torrès. — -Moit tragique de ce dernier. — Trahisons des Patriotes. — Aperçus politiques. — Arrivée à Guanaxato.

Gnanaxato, 12 novembre 1824.

Je suis au milieu des mines, au milieu de For et de l'argent, et je ne cesse pas d'être un pauvre pèlerin : j'ai l'air du pauvre à la porte du riche Epulon, avec la différence que je ne demande rien, satisfait de cette aurea mediocritas, qui nous garantit des vices de la richesse et des dangers de la pauvreté, et que le ciel veuille bien me conserver. Mais, allons voir le chemin que j'ai fait pour venir ici. lleprenons de Guadalaxara , d'où je partis le 20 octobre.

Les lois de Lycurgue défendaient aux Lacédémoniens de voyager, de peur de les voir dégénérer de la sévérité de leurs mœurs. Ces lois étaient si rigoureusement exécutées , qu'un jeune homme subit un grave châtiment pour avoir seulement demandé quel chemin conduisait à Pilea. La même raison avait introduit, contrôles étrangers, la prohibition de demeurer long-temps à Sparte , à moins que, pour l'utilité de la Répviblique, ils n'eussent été adoptés comme citoyens.

Là, où la fraternité sociale était encore dans un état patriarcal , ces lois étaient sages; maintenant elles seraient la mesure lapins impolitique : l'homme de nos jours a besoin de bien étudier, de connaître son voisin , pour se garantir des pièges qui lui sont tendus sans cesse; il faut qu'il raffine son esprit , s'il veut que son ignorance ne le rende pas victime de la finesse , de la malice , des connaissances de son rival ; « ruse contre ruse et malheur aux sots 1 » Yoilà sur quelle corde est monté le monde. Et aussi ces lois n'eurent pas longue durée chez les Spartiates ; et quand on voulut avoir l'air de les singer dans d'autres pays de la Grèce et à E.ome, on se moqua des Spartiates, des lois et du législateur. Les Anglais doivent leur supériorité morale sur toutes les nations, principalement au mépris de cette institution absurde et sauvage, qui ne peut avoir été conservée que par un docteur Fi^ancia , au Paraguay, et par le Lycurgue de l'Autriche.

Les Espagnols déployèrent contre les Mexicains et les Etrangers la rigueur des mêmes lois; et, comme ils ont toujours eu l'ambition de surpasser , en barbarie et cruauté , tous les peuples cruels et barbares du monde , peut-être pour se distinguer de quelque manière , comme Erostraste , ils enchérirent encore sur la loi Lacédémonienne , en décrétant la peine de mort contre tout Etranger qui oserait franchir le seuil de ce Sancta Sanctorwn, contre

( 534 ) les Mexicains qui oseraient en sortir sans en être dûment autorisés.

Mais le but de la loi Spartiate était de préserver ces peuples de Mute corruption de ces sentimens républicains efgénéreux qu'ils sviçaient avec le lait ; la loi Espagnole , au contraire , ne tendait qu'à consommer l'abrutissement des Mexicains; à compléter leur esclavage , et à les séquestrer à jamais de toute Ivimière étrangère qui pût les éclairer sur leurs droits, svir la dignité de l'espèce humaine, sur l'injustice et l'oppression de leurs tyrans. C'est ce qu'ont toujours fait les Jésuites au Paraguay el partout où ils tentaient de fixer leur empire : car la même, dans tous les siècles et dans tous les lieux , il est de l'essence de la tyrannie de vouloir être seule pour tout asservir, sans obstacle , à ses caprices. Le docteur Francia ne fait qu'exécuter une loi émanée des Jésuites.

Vous pressentez. Comtesse, les conséqviences de ce système monstrueux : un des premiers sentimens barbares qui berçaient l'enfance des Mexicains, était une haine mortelle contre les étrangers ; on les leur peignait comme des Hérétiques anthropophages. L'hospitalité que je vous ai montrée jusqu'à cette heure dans les Mexicains doit être considérée comme une preuve de plus de la bonté naturelle de leur cœur, qui a su triompher des préceptes, des lois de l'Espagne. Là où l'on rencontre moins d'Es-

( -35 ) pagnols, où les Créoles sont moins en contact avec leurs maîtres, l'hospitalité est plus fréc{uente, plus Î3elle, plus spontanée : c'est vous dire assez que dorénavant elle sera rare , car plus on avance vers la capitale, plus le pays est Espagnol ou soumis à l'influence Espagnole. Poursuivons.

Ma première journée de Guadalaxara ne fut pas longue; je m'arrêtai, al Puent e ^ au pont du Rio- Grande , à ^ ingt milles. Ce pont est sur le chemin qui conduit à Léon. Le pont de Calderon, où le pauvre Hidalgo fut défait par Calléja, et qui conduit à San- Juan del Rio, esta douze milles au Nord de celui-ci, vers las Barancas que nous sommes allés voir de Guadalaxara.

En approchant du pont, j'entendais à droite et à gauche des bruits lointains plus étonnans encore que ceux qui nous frappaient à l'approche de las Barancas. En arrivant, j'en demande la cause; le maître de la barrière du pont me répond froidement que c'est algunos saltos (quelques chutes du fleuve). Je m'arrête un instant pour me restaurer; je loue un cheval pour laisser reposer le mien, et remonte à la légère, à travers les broussailles, les torrens et les fossés, la rive droite du fleuve, accompagné d'un bon guide que m'avait donné le maître du Mason : je lui avais été recommandé de Guadalaxara.

A cinq milles au Sud-Sud-Est du pont, je vois, dans une perspective lointaine, variée de mille objets pittoresques, couverte d'un brouillard transpa-

rciit, dorée par les rayons du Soleil, je vois, dis-je, la chute la plus imposante* qui jamais ait frappé mes yeux et mon étonnement. Le fleuve se précipite d'un rocher presque perpendiculaire , de la hauteur d'environ quatre-vingts pieds ; trois rochers presque pyramidaux , dispersés transversalement près des lèvres du précipice, font digue contre cette énorme masse, qui , les heurtant de son poids, fait jaillir ses eaux dans les Cieux, à vme élévation surprenante ; le Soleil darde les vapeurs qui se répandent autour de ces trois fontaines aériennes, et y trace toutes les couleurs de l'Iris. Mon œil , embarrassé sur le choix, ne savait où se reposer; tantôt il montait avec le fleuve dans les airs, tantôt il descendait avec lui dans les abîmes, s'arrêtait svnun gouffre profond d'où ses eaux se dégorgent plus horriblement que le Teverone dans la grotte de Neptune à Tivoli. C'est un grand fleuve qui tombe, un grand fleuve qui s'élève : contraste admirable des plus beaux mouvemens de la Nature.

L'endroit est tout sauvage, la scène romantique : l'humanité ne s'y montre que dans une chaumière qui occupe le fond d'un vallon, sur la droite de la chute ; épisode charmant de ce majestueux tableau . L'endroit s'appelle le S alto de Guanacualtan.

De retour au pont, je suivis à pied le bruit qui venait d'en bas. A un mille et demi, le fleuve fait

* Alors je n'avais pas encore vu les Chutes tle Niagata.

( "^^7 1 une descente beaucoup plus considérable que celle de la chute de Guanacualtan; je dis descente, car la chute se divise en six sections ou six cataractes , qui se succèdent et embrassent l'espace d'environ un quart de mille. Le spectacle est moins imposant, mais certainement beaucoup plus vaste et plus extraordinaire.

D'abord, le fleuve force son passage à travers un séminaire de rochers épars çà et là sur un plan incliné; ensuite, se penchant sans résistance sur une lèvre renversée, il offre une nappe d'eau cristalline qui glisse sans bruit. Là, il rencontre mille sinviosités, s'y verse fougueux, et en regorge en mille petites cascades séparées; ici, réuni comme dans un berceau étroit, il se précipite de toute sa masse énorme, avec un fracas épouvantable, d'une sommité élevée ; ailleurs, il serpente entre de petites îles, ou il arrose des arbres majestueux dont l'ombre répand mille nuances sur ses ondes ; plus loin, on l'entend mugir, mais on ne le voit plus, jusqu'à ce qu'il reparaisse dans le fond d'un abhne , échappant, en bouillonnant de rage et de fureur, au gouffre qui voudrait l'enchaîner. Il me plairait de vous peindre ce spectacle étonnant, prodigieux ; cela m'est impossible. Je doute que le peintre et le poète les plus habiles puissent le rendre comme la Nature la formé ; on y épuiserait en vain tout ce que l'horreur et la beauté ont d'idéal, et je doute qu'on puisse

( 558 ) rencontrer son second.* Je vis la nuit baisser la toile sur cette scène de merveilles. Allons la rêver.

C'est au pied de cette cataracte que commencent ces grandes Barancas que nous avons déjà vues, et qui ne présentent pas moins ici les traits les plus extraordinaires. On m'a dit que quelque part les lèvres de las Barancas se réunissent et forment un pont naturel sur le fleuve ; qu'on entend vm mugissement souterrain ; qu'on sent la terre trembler sous ses pieds sans en savoir la cause ; mais en la concevant, on en est plus frappé encore que si on l'apercevait, car n'est-il pas merveilleux que la nature ou le fleuve ait pu préparer un tel passage dans les entrailles de la terre.

A mon retour au pont, ces gens s'étonnaient de mon étonnement; ils se moquaient de Textase où tant de prodiges avaient jeté mon âme, et, le croiriez-vous. Comtesse, à Guadalaxara, pas une seule personne ne m'en avait parlé, je n'excepte pas même celle qui m'avait donné la lettre pour le maître du pont, personne des plus distinguées, sous tous les rapports, de la ville et de la province. Nouvel effet de cette stupidité, de cette indifférence asiatique: la tyrannie a toujours tenu ou élevé l'âme de ces peuples , et ab hoc omnia nosce.

Du pont, je pris le chemin qui longe le revers

* L'aspecl des Chutes de iMagara, que j'ai vues après, n'a du qur lue confirmer dans cette opinion.

( 339 ) septentrionnal du Cerro-Gordo , ce même Cerro- Gordo^ dont nous avons vu de loin le revers méridional sur le chemin i^ Avança à Toiiilsco. C'est une grande montagne isolée au milieu d'un océan de plaines immenses , un de ces phénomènes qu'on ne rencontre, je crois, que sur les hautes terres du Mexique. Sa figure est parfaitement conique , oblongue de l'Est à l'Ouest ; ses revers penchent doucement de tous côtés; la belle nature, touchée cà et là par la main de l'Agricultvu^e, ne perd rien de la majesté dont la revêtent des bois de la plus riche végétation ; au contraire, elle s'y ménage des nuances qui relèvent ses beautés ; et des clairières , où les bergers, les vaches et les brebis jouent des épisodes charmans , sont autant de tableaux parfaits qui la parent. Cette galerie a, ai*a-t-on dit, plus de trente milles de tour , et elle appartient tout entière à la famille Castagnedos, de Guadalaxara.

De la pointe orientale du Cerro-Gordo^ qui est à soixante milles environ de Guadalaxara, une plaine, qui ne présente devant vous que le cercle et le brouillard bleuâtre de l'horizon, entrecoupée seulement par des vallons, des barajicas et de petites collines, vous conduit, à travers d'haciendas qui sont toutes de petits empires, à Fhacienda de Xalpa, où l'on a ménagé des réservoirs merveilleux dont les eaux vont arroser la culture du ris et du froment , qui quelque part donnent soixante pour un. Plusieurs de ces haciendas appartiennent à des

( 540 ) Créoles, mais l'Espagnolisme s'y montre partout, et Ton voit fort peu d'Aborigènes. Pendant la Révolution, elles ont presque toutes tenu pour les Royalistes, et l'on s'en aperçoit aux manières des habitans.

De Xalpa à Léon, il n'y a qu'une petite journée, sur un chemin raboteux. Je pourrais vous arrêter un peu au Pueblo del Rlncon pour vous montrer deux moines, qui, après s'être battus au jeu, comme deux vaiilans fdous , se secouèrent à coups de bâton la sainte livrée de Notre -Dame-de- lu- Merced et les vénérables calottes ; mais détournons , avitant que possible, les yeux des faits honteux dont le Sacerdoce Mexicain vous révolte à chaque pas ; je me bornerai à vous dire que, sans moi, un mevirtre allait s'en suivre. Des jalousies en amour redoublaient la rage que les différens du jeu avaient excitée; et quelles amours. Comtesse!...

Léon est une bien charmante petite ville, avec de belles rues , tirées au cordeau , dont les principales vont aboutir à une superbe place, parée de l'Église somptuevise paroissiale, de portiques splendides, du palais du Gouvernement, et de riches magasins , dont quelques-uns font parade de marchandises des quatre parties du monde. Le commerce y est très-actif et très-lucratif; c'est le rendez-vous d'une grande partie de la plus belle et la plus riche provmce du Mexique, le Bax'io. La ville est Espagnole, ses plus riches habitans étant ou

d'Espagne ou nouveaux issus d'Espagnols; et, d'ailleurs, on se ressent toujours du parti qu'on a défendu : elle s'est constamment soutenue contre les Indépendans. Elle a été un des grands théâtres des assassinats militaires commis par Iturbide et d'autres satellites de l'Espagne, pendant la Révolution , lorsque cette province était le foyer de la guerre entre les Espagnols et les Mexicains. Il paraît qu'elle ne les a pas vus avec horreur, pviisque une tour bâtie par Iturbide, comme un boulevard de la tyrannie, sur les ruines de laquelle des habitans à sentimens généreux auraient mille fois semé le sel , y consacre encore sa mémoire, que toute âme sensible devrait condamner à l'exécration. Cette ville est un point historique des plus importans pour l'expédition de Mina; ici je m'arrêterai pour reprendre le fil de ses aventures Mexicaines.

Mais avant d'aller le chercher à l'hacienda de las Gallinas, où novis l'avons laissé, et le conduire sur la scène du Baxio, il faut vous montrer d'abord la situation où se trouvait alors la cause de l'Indépendance.

Avec la mort d'Hidalgo, la Révolution reçut un grand choc; mais elle fut loin de s'éteindre : du Nord, sa flamme se répandit avec rapidité au Sud , et inonda tout le Mexique.

Les chefs qui lui succédèrent avaient encore tous les moyens d'en assurer l'irrévocable triomphe. Il suffisait d'exploiter l'enthousiasme qui animait alors

les Mexicains, la faiblesse et ravilissemeiit où se trouvaient les troupes des Royalistes , dispersées et sans un centre d'action. Mais, comme je l'ai déjà dit , ces Messieurs , sans Gouvernement qui animât leurs forces morales et distribuât convenablement leurs forces physiques ; sans plan combiné d'opérations; tous ignorans ou présomptueux, jaloux ou ambitieux , avares ou prodigues , machiavélistes ou trop simples , imprudens ou traîtres , laissèrent accès à l'anarchie et à la discorde favorisées par la ruse, l'intrigue, les talens militaires , et les foudres spirituelles et temporelles des Espagnols.

Cependant un simulacre de Congrès fut réuni sous les auspices de Morelos à Apatzingan^ dans le Miclioaacan. On y forma une constitution; mais à quoi bon? Ce n'était que pour la forme : avant les constitutions, il faut former les peuples à l'obéissance; elle demeura donc presque sans exécution, chaque chef n'ayant d'autre loi que sa volonté, d'autres guides que ses passions.

Le Congrès fit de nouvelles propositions de conciliation an Gouvernement Espagnol, qui les rejeta comme celles delà J;/?j?rt de Zultepcc. Alors la guerre étant devenue indispensable, il proposa les conditions sous lesquelles les principes de l'Human té et le droit des gens devaient être respectés; mais les Royalistes déclarèrent qu'// était dérogatoire à la dignité^ à i' orgueil Espagnols de traiter avec des vils insurgés; qu'ils regardaiesit les Patriotes Mexicains

( 545 ) comme des rebelles, indignes des droits de l'humanité, et qu'ils les vouaient à une extermination totale. Ils tinrent parole, car tous les insurgés qui tombèrent entre leurs mains , principalement sous le règne et l'administration de Calléja, furent autant de victimes de la cruauté Espagnole.

Pour vous donner une idée de la férocité de ces Cannibales , et des sentimens généreux des patriotes, je crois qu'il est bien de vous faire connaître l'esprit des conditions proposées par les uns et rejetées par les autres. Elles serviront encore à confirmer une assertion que j'ai déjà développée : c'est que les Mexicains , tout en se battant pour se soustraire à la dépendance de l'Espagne , se battaient pour Ferdinand, et que les Espagnols n'avaient d'autre but que leur propre domination.

«Article i". — Une guerre entre des frères et des concitoyens doit être moins cruelle qu'entre nations étrangères.

2. — Les deux parties belligérantes reconnaissent également Ferdinand YII : les Mexicains lui en ont donné de grandes preuves, lui jurant obéissance, le proclamant partout , portant son portrait sur leurs étendards, invoquant son nom auguste dans leurs actes et procédures, et le gravant sur leurs médailles et sur leurs monnaies. Tout leur enthousiasme se repose sur lui ; et ces principes seuls ont constanunent dirigé le parti insurrectionnel

3. — Les droits des gens et de la guerre , inviolables parmi les Nations les plus infidèles et les plus sauvages , devraient l'être plus encore parmi nous , qui professons la même croyance et sommes sujets du même souverain , des mêmes lois.

4. — Il est contraire à la morale chrétienne d agir par animosité , haine, vengeance personnelles.

5. — Puisque 1 epée doit décider de la lutte plutôt que les armes de la raison et de la prudence ; puisqu'on ne veut pas donner à une réconciliation ou à un accommodement les bases de l'équité naturelle , la lutte devrait au moins continuer d'une manière plus conforme au vœu de l'humanité , si profondément outragée. »

A ces principes généraux succédaient les conditions particulières qui devaient en régler l'exécution, et le manifeste finissait par l'adresse suivante, pleine de dignité, de justice, de générosité. « Yoilà, nos frères et amis, les propositions que nous vous présentons , fondées sur les principes d'équité naturelle. Nous vous offrons d'une main l'olive , l'épée de l'autre , sans jamais perdre de vu(î ces liens qui nous unissent; nous rappelant toujours que le sang européen circule également dans nos veines ; que le sang versé maintenant à flots est tout Espagnol , et qu'on le verse au grand détriment de la monarchie que nous voudrions conserver intègre dans l'absence du Monarque. Quelles objections élèvere^-vous ? Comment justifier l'aveugle obstinatiou

qui refuserait de nous entendre? Sommes -nous , par hasard, inférieurs à la populace de toute ville en Espagne? Êtes-vous, Messieurs, d'une hiérarchie plus élevée que celle des rois? Charles III daigna descendre de son trône pour entendre un plébéien qui parlait au nom du peuple de Madrid. Le tumulte d'Aranjuez ne coûta à Charles lY rien moins que l'abdication de la couronne. Est-ce donc aux seuls Américains parlant à leurs frères, qui leur sont entièrement égaux , et au moment où l'on ne peut s'adresser à un roi, qu'on doit répondre à coups de fusils?

«Nous vous parlons, pour la dernière fois, puisque trop souvent nous avons tenté en vain d'obtenir votre attention ; si vous n'agréez encore aucun de nos plans, il nous restera au moins la consolation de vous les avoir proposés , remplissant ainsi un devoir le plus sacré , que nul homme de bien ne verra avec indifférence. Aux yeux du monde et de la postérité , nul ne nous accusera d'avoir négligé les formes voulues par la justice et l'humanité ; mais rappelez - vous qu'il y a un juge suprême, inexorable ; que tôt ou tard vous devrez lui rendre compte de vos opérations , de leurs conséquences , de griefs énormes, dont nous vous rendons désormais responsables. Rappelez-vous que la destinée de l'Amérique n'est point encore décidée ; que le combat ne vous favorise pas toujours, et qu'en tout temps les représailles sont terribles. Frères ,

( 5-!6 ) amis, concitoyens, embrassons-nous, soyons tous îiciireux, plutôt que d'attirer mutuellement sur nos têtes des malheurs et des calamités. »

Le Néron Espagnol, Calléja, et ses satellites, pour mieux répondre à cet appel de l'humanité , proclamèrent que la clémence était un crime ; que tous ceux qui auraient épargné un seul prisonnier seraient sévèrement punis. Deux petits échantillons de la soif sanguinaire de ce monstre vous suffiront pour imaginer le reste.

Quarante pauvres malheureux, trois ou quatre jours après une bataille à laquelle ils avaient échappé, furent trouvés dans un bois, désarmés. Le commandant de l'endroit leur pardonna et les reçut tous dans ses rangs. Bientôt sept à huit désertèrent. Calléja ordonne que les trente-deux autres soient immédiatement fusillés. Le commandant refuse d'obéir à cet ordre barbare. Calléja insiste impérieusement. En attendant, vingt-huit ont le temps de se sauver. Los quatre qui restèrent furent fusillés , et le commandant suspendu de ses fonctions. Je suis fâché d'ignorer le nom de ce commandant. Un tel homme, au milieu de ces tigres, mériterait à jamais les actions de grâces de la postérité.

Après une affaire qui eut lieu près de Valladolid, IJano^ général Espagnol, fît fusiller tous ses prisonniers sur le bord du tombeau qu'il leur avait enjoint de creuser eux-mêmes et les y ensevelit morts et vivans. Iturbide était son émule dans toutes ces

( ^47 ) horreurs; on compte des milliers de victimes immolées non moins cruellement par ces deux bourreaux à la rage Espagnole. Pour vous raconter la centième partie des atrocités dont les Calléja , les LIano , les Iturbide, etc. , ont ensanglanté le Mexique, il faudriit des volumes , et leur aspect révoltant ôterait la force à moi de les écrire , à vous de 1( s lire.

Les Mexicains , voyant leurs prisonniers , leurs familles, leurs amis, leurs compagnons massacrés de sang-froid ; leurs maisons , leurs villages , leurs récoltes , leurs champs la proie de la flamme , s'abandonnaient parfois de leur côté auxmouvemens de la vengeance ; le feu et le fer ravageaient donc en tout sens un pays où les Espagnols ne se couvraient du manteau royal que pour faire régner leur avarice et leur despolime; où les Mexicains ne se battaient d'abord que pour repousser l'oppression des Certes , et se conserver à leur Roi.

Cependant les Mexicains ne devenaient pas plus sages ; et la cause de l'Indépendance empirait de jour en jour. Matamoroset Morelos avaient été faits prisonniers et fusillés; d'autres chefs ou trahissaient , ou , s'émancipant de toute subordination , étaient autant de petits despotes dans leurs comîimndatias , ou se faisaient la guerre entre eux. Téran chassait des Congrès, et l'intrigue Espagnole répandait partout ses émissaires pour allumer le feu

de la discorde dans les camps , comme dans les villes et les villages des Patriotes.

Apodaca succéda au Yice-Roi Calléja ; il fit plus avec la clémence, que Calléja avec la terreur. Un grand nombre de chefs et soldats révolutionnaires se mirent sous la protection de son amnistie ; et la pauvre Indépendance ne comptait plus d'autres champions supérieurs dans les régions du Sud que ïéran, Yittoria, Osourno, Rayon, et Guerrero.

Il était encore au pouvoir de ces cinq chefs de faire revivre et triompher sa cause; mais la jalousie animait aussi de discorde leur âme ambitieuse. Apodaca voit le beau moment, ne perd pas de temps, réunit ses forces et fait attaquer séparément ces chefs qui formaient autant de puissances distinctes. Téran et Rayon capitulent ; Osourno , trahi par son second, Yincente Gomez, tombe entre les mains de l'ennemi , et Vittoria et Guerrero se dérobent dans les montagnes , le premier vers l'Atlantique , le second vers la Pacifique.

Les seules régions du Nord continuaient de se montrer en état d'hostilité et de résistance ; le Baxio ét;ait le foyer principal de la guerre , comme le pays dont la richesse, surtout en denrées, offrait le plus de ressources aux deux parties belligérantes.

L'administration civile et militaire des Patriotes

( 349) du JNord n'était pas plus prospère que celle des Patriotes du Sud. La pauvre Indépendance y était à l'agonie, entre les mains d'un prêti^e; et quel prêtre !

Pour vous peindre ce Padre Torrès , il faudrait réunir dans vni seul tableau tous les traits des Calléja, des Llano, des Iturbide, des Bovilla, des Delverde , et des Pizarro; encore ne serait-ce qu'une petite ébauche de son portrait ; il en avait, sans leur vaillance, toute la scélératesse et l'iniquité. Il s'était fait bâtir une forteresse , comme le tyran d'Haïti , sur le sommet d'une montagne , où il se réfugiait quand il fuyait courageusement l'ennemi , et d'où il fulminait ses décrets de pillage , d'incendie, de proscription, de mort, sans acception d'opinion, d'âge et de sexe ; c'est là que , bercé et éventé des mouches par des belles, dans un lit de roses, il s'écriait, en exultant de sa grandeur et de sa gloire: « Yo soy Xefe de toto ehiiondo» (je suis le dominateur du monde entier). Et, comme le prêtrlsme est partout le même, c'est dans les ténèbres , dans l'ignorance, qu'il fondait principalement son règne : il ne voulait pour chefs subalternes que les hommes de la lie du peuple, les plus ignares et les plus grossiers, à tel point qu'ils étaient obligés de s'entendre lire les dépêches et de signer les réponses qu'ils faisaient rédiger, avec quelque sceau ou signe d'intelligence. Tout homme qui eut montré des connaissances, qui eut témoigné de la répugnance

à exécuter les ordres ou cruels ou imbéciles de ce Sultan , devenait un objet de jalousie , et sa perte était presque certaine. Il n'est pas jusqu'à l'assassinat qui ne fût vin des moyens expéditifs employés par ce Padre ; il ne tolérait que des Pacliasto\\\o\iY^ obéissans, les bras croisés sur la poitrine, à ses firmans et à sa voix. Je vous ai donné deux échantillons des atrocités des chefs Royalistes: en voici deux pareillement de ce monstre , soi-disant patriote.

Sous le seul prétexte que les villes du f^alle de Santiago , Penjamo et Puruandiro pourraient servir de refuge aux Royalistes , il ordonne qu'elles soient détruites de fond en comble; de plus, il n'accorde que six heures de temps à leurs habitans pour transporter leurs effets; après quoi ce seront eux-mêmes qui donneront le feu, chacun à sa propre maison. Ceux de Penjamo demandent qu'on leur accorde au moins un délai plus long, et nécessaire pour le transport total de leurs effets , et la recherche d'un abri. Quelle est sa réponse? Il envoie une troupe de ses bourreaux, qui, parcourant la ville comme des Furies, des torches allvimées à la main, ensevelissent sous les cendres une des plus belles et des plus riches villes du Baxio, Notez, Comtesse, que ces villes s'étaient toujours montrées les plus attachées à la cause patriotique, et que jamais l'ennemi n'avait pu y entrer. Or , l'ennemi y pénétra dès qu'il ne trouva plus d'habitans qui s'y opposaient. Yous sentez bien que le but de ce

monstre ne pouvait être que de jouir, du liaut de sa forteresse, du plaisir de la destruction, ou de quelque vengeance personnelle , comme Néron, du haut de sa tour , se plaisait à voir les flammes dévorer cette Rome qu'il haïssait. Autres villes et villages subirent le même sort.

Second échantillon de l'inhumanité du Révér<3nd Padre.

11 s'approchait avec sa troupe d'une hacienda : les habitans, du parti Patriote, les croient Royalistes et prennent la fuite. N'en fait-il pas fusiller sur-lechamp un grand nombre pour les punir d'une méprise qui méritait une récompense , comme preuve de leur attachement à la cause de l'Indépendance? Rien ne put le plier , ni les protestations d'innocence de ces malheureux, ni les prières et les larmes de leurs épouses, de leurs enfans, de leurs pères, de leurs mères.

C'est sous les auspices de cette anarchie et de ces atrocités que les Royalistes se préparaient un triomphe complet sur la Révolution. Telle était la situation de la cause de l'Indépendance, lorsque le malheureux Mina et sa petite troupe de héros vinrent l'aider de leurs efforts généreux. Allons maintenant les chercher à l'hacienda de las Gallinas, pour les conduire sur ce théâtre affreux de vicissitudes humaines. Je sens que ma plume s'y refuse ! elle voudrait les y laisser 1 elle pressent et prédit le sort funeste qui les y attend 1 mais la destinée l'appelle

à retracer ses décrets tels qu'il lui a plu de les fulminer.

Les Patriotes , que Mina rencontra près de las Callinas, se dirigèrent d'abord sur un de leurs Ran^ chos fortifiés, puis au iort de l Sombrero, c'est-à-dire du C lia peau, ainsi nommé de l'apparence du sommet de la montagne sur lequel il avait été bâti par les Patriotes. Les Royalistes l'appelaient la montagne et le fort de la Comanja, Elle est à vingt milles au Nord-Est de Léon, d'où l'on distingue parfaitement cette ville. Ce fort, boulevard autrefois de la Révolution, n'est plus à présent qu'un monceau de décombres.

Le cérémonial de mettre aux pieds du Gouvernement de l'Indépendance ses services et ceux de ses compagnons d'armes, fut le premier pas de Mina, arrivant au fort, devant Don Pedro Moreno, qui en était le commandant et digne subalterne du Padre Torrès. Moreno les accepta au nom de son chef.

Un manifeste annonça cet heureux événement, qui aurait pu relever le courage des Patriotes et réveiller les craintes des Royalistes, si Mina se fût adressé à des gens moins jaloux que les Mexicains, à des chefs moins stupides et ambitieux, plus généreux et plus patriotes. Il laissa reposer quelques jours sa troupe au fort del Sombrero; il demanda ensuite d'aller rencontrer quelque occasion d'éprouver de nouveau sa petite phalange.

Un certain colonel Don Felipe Castamn la ter-

reiir des Patriotes de ces provinces, les parcourait comme un bandito, le feu et le fer à la main, mettant à mort tous les prisonniers qu'il faisait, nonobstant la prohibition expresse du Yice-Roi Apodaca, massacrant même les femmes et les enfants ; car, disait-il, ils sentaient le patriotisme. C'est contre ce monstre que Mina commença à signaler sa vaillance. Il le rencontre près de l'hacienda de San- Juan de los Llanos, le combat, défait sa troupe, quoique supérieure en nombre et en armement, et délivre la terre de cette Furie infernale. Les trophées de la victoire furent cinq cents hommes environ morts et prisonniers, deux pièces de campagne, cinq cents fusils de manufacture anglaise, et une grande quantité de munitions, de bagages et d'équipages militaires. Sa perte principale fut le major Maylefer , Suisse , ancien officier de dragons sous Napoléon, qui avait servi plus tard les Cortès d'Espagne, et qui, aux talens militaires unissait, dit-on, les plus belles qualités de l'âme. Le merveilleux de cette affaire fut la mitraille de l'ennemi : des colonats.

Il fit ensuite une visite à Don Juan de Moncada, ce Comte del Jaral dont je vous ai parlé à l'hacienda de las Gallinas , et ce fut à l'hacienda même del Jaral, sa principale et souveraine résidence. Le Comte n'eut pas l'honnêteté de l'attendre : il s'enfuit avec les trois ou quatre cents Pvoyalistes qui défendaient sa Régla. Mina ne brûla rien, ne tua per-

( 354 ) sonne ; il ne fît que s'emparer de son argent, qu'il tenait enfoui dans ses caves. Si d'autres chefs que Mina avaient conquis le Jaral, le Jaral n'existerait peut-être plus que sous ses ruines ; d'ailleurs, cet argent était employé par le Comte (un Créole) à aider la tyrannie des Espagnols.

Multl milita diciint sur la somme d'argent enlevée ; mais il parait que, outre les doublons qui, comme la farine au moulin, se sont glissés spontanément dans quelque poche, on peut l'évaluer à deux cent quarante ou deux cent cinquante mille colonats. Cela vous donne un aperçu de la petite fortune que messieurs les Espagnols faisaient au Mexique, d'une génération à l'autre; car M. le Comte est fils d'un Espagnol qui arriva au Mexique à peu près, je crois, comme une tortue, ayant toute sa maison sur lui. Cette somme n'était qu'un petit échantillon de ses richesses; avissi prit-il la chose avec la plus grande indifférence; il fut même satisfait de ]\Iina, parce qu'il n'avait nullement endommagé l'hacienda.

Ce qui fait honneur au désintéressement de Mina, c'est que toute la somme qui ne ^'évapora pas , fut remise par lui au commandant du fort du Sombrero, comme vme dépouille opime , appartenant au Gouvernement imaginaire , sous lequel il s'était engagé à servir; et ce qui distingue la politesse du Padre Torrès, c'est qu'il se rendit promptement au fort del Sombrero pour donner la bien -venue au nouvel hôte, et toucher la main aux doublons

que celui-ci venait d'y apporter. Don Pedro Moreno y fît aussi sa noce ; car le patriotisme de cette sorte de chefs se reposait principalement sur les doublons. Pauvre Mina! Quels auxiliaires!

Cependant Mina s'occupait au fort du Sombrero de renforcer sa troupe , et d'ordonner les dispositions nécessaires pour assurer quelque triomphe à la cause qu'il était venu défendre. Mais les Patriotes concevaient déjà certaine jalousie, qui s'explique d'autant mieux, que le même sentiment, naissant entre eux, devait plus naturellement s'attacher à la qualité d'étranger; sentiment favorisé, d'ailleurs, par les soupçons inquiétans que des médians ou des émissaires royalistes avaient répandus contre sa loyauté. De là cette négligence à l'instruire au Sombrero de ce que les Royalistes faisaient dans la ville de Léon , qui était, en quelque sorte, sous ses murs; et c'est ce qui le fit échouer dans l'expédition qu'il entreprit contre cette ville.

La garnison était trois fois plus forte qu'il ne le croyait. Il ignorait qu'un des plus habiles généraux Espagnols était venu la commander, le général Negrettc. De plus , on le trompa apparemment sur la position de cette ville; car il fit la grande faute de l'attaquer du côté de la plaine, à l'Est; tandis qu'à l'Ouest une colline qui la surmonte et la longe tout entière du Nord au Sud offre la position la plus favorable pour la dominer et réussir dans l'attaque.

Au Mexique les grandes maisons , les couvens ,

( Ô56 ) les Eglises, sont tous surmontés par des terrasses, qui sont autant de forteresses, de boulevards, d'où les assaillis peuvent repousser les assaillans qui se présentent du côté d'une plaine; voilà ce qui fit de chaque hacienda une forteresse assez formidable , ou du moins tenable , dans une guerre de guérillas^ ou de partisans. La tour qu'lturbide a fait bâtir à Léon est précisément un avant-poste vers la colline pour repousser les approches de l'ennemi; mais l'obstacle est facile à franchir; c'est une fanfaronnade; il n'a voulu que transmettre son nom à la postérité , ne pouvant pas même rêver alors que le sort, qui tire l'homme de la fange pour l'élever au Ciel, lui ménagerait un jour leGrido d'Iguala; et encore moins que des circonstances fortuites et l'ambition du prêtrisme le porteraient au trône comique sur lequel il se remua en marionnette pendant quelques mois.

Mina perdit une centaine d'hommes dans cette affaire , et de plus une grande partie du charme que ses exploits avaient jeté en sens divers sur les différens partis; il apprit à l'ennemi et aux siens qu'il était plutôt Guérillero que militaire.

Negrette fit fusiller tous ses prisonniers; Mina traita les siens avec plus d'humanité. C'étaient deux Espagnols : ils prouvaient que ce ne sont pas les nations qui distinguent les hommes, mais les sentimens dont ils sont animés ; et l'on ne peut jamais en avoir de généreux quand on sert la tyran-

( 557 ) nie; voyez les Espagnols : pourquoi se sont-ils presque toujours montrés cruels et barbares? c'est que la tyrannie a été le plus souvent leur idole. ('e sont décidément les circonstances qui font les iionimes; les principes!... on les a vus trop souvent s'envoler avec le vent qui souffle, pour oser y baser la conduite delà créature humaine.

Cependant Apodaca se tenait en éveil : il sentait que l'arrivée et les victoires de Mina pouvaient rallumer le feu de la Révolution dans le Sud, et faire éclater de nouveau la voix de l'Indépendance dans tout le Mexique. Mais les héros du Sud se reposaient tranquillement à l'ombre de l'amnistie royale; et l'anarchie , la jalousie , le despotisme dvi Padre Torres paralysaient les affaires patriotiques du Nord.

Apodaca put donc ramasser à la hâte un corps de cinq à six mille hommes et les envoyer attaquer vigoureusement les opératious de Mina , avant qu'il n'eût accru sa puissance. Mina s'était concerté avec le Padre Torres; il comptait sur les huit mille hommes^ les armes ^ les munitions et les provisions , qu'il lui avait promis pour le fort del Sombrero. Bercé par ces vaines espérances , il vit inopinément arriver la troupe d' Apodaca devant le fort, plus garnisé par des femmes et des enfans que par des soldats, et manquant de vivres.

Mina fait une sortie , s'ouvre un chemin à travers ic camp ennemi, et prend la campagne pour aller

solliciter les secours du Padre Torres ; le Padre lui témoigne son impuissance : il avait autre chose à faire, dans son fort, avec ses belles. Le Sombrero^ ce fort de carton, après presqu'un mois de résistance , tomba entre les mains de l'ennemi.

Je dois épargner à votre âme sensible le récit des horreurs que les Espagnols commirent sur ces braves : tous ceux qui ne trouvèrent point leur salut hors des remparts , furent massacrés , sans distinction des blessés ou malades. La petite troupe de Mina y périt presque toute. Mina y perdit son second , le colonel Yung , américain , qui était le brave des braves : un officier distingué à tous égards , non moins vaillant dans le combat que généreux envers les vaincus. Pour don Pedro Moreno, vous devinez qu'il se sauva : les lâches savent toujours trouver le trou par où s'évader , pendant que les autres se battent ; et il n'oublia pas ses doublons.

Le Général Commandant des Royalistes était un certain Pasqual Linan. Simple soldat , quand Ferdinand entra en France sous la tutelle de Napoléon, je ne sache par quel incident il devint domestique de son Roi. A la Restauration , de la cuisine ou de l'antichambre , il passa d'un sa vit au généralat , et fut envoyé au Mexique avec le grade d'inspecteurgénéral, quoiqu'il ne sût, comme on l'a dit, ni lire ni écrire. On le représente l'homme le plvis grossier, le plus malhonnête, même envers les femmes; et Ton assure qu'il aime assez à rester sur les derrières

( 55o ) au moment du combat. Mais , cruel et barbare , il avait qualité pour entrer dans les grâces et la confiance de certaines i^^j^Mf^'s. Plusieurs officiers Espagnols , qui servaient sous ses ordres , étaient hautement indignés de la conduite atroce de ce Cannibale. Ils protestaient, faisaient mille efforts généreux pour sauver l'humanité de sa rage homicide, mais en vain. Sa cruauté, je le répète, était son seul mérite, et il devait la déployer entière pour se faire valoir auprès d'un Gouvernement sanguinaire. Peut-être déplaisait-il au Vice-Roi du Mexique, qui avait expressément défendu de massacrer les prisonniers , mais il savait qu'il se rendait agréable ailleurs, qvi'il rencontrait plus de sympathie dans ceux dont il tenait ses instructions , et il marchait son tram , se moquant de l'Humanité, de ses officiers et d'Apodaca.

Pour ménager quelque repos à votre sensibilité souffrante , détournons les yeux pour un moment des atrocités de ce monstre, et de la perfidie du Padre Torres. Laissons le pauvre Mina à son infatigable zèle pour ranimer l'Indépendance moribonde ; retournons à notre point de relai , à Léon , et aux affaires du jour.

C'est à Léon que j'appris la nomination de Yittoria à la présidence de la Fédération. Ce choix est parfait, et convient le mieux, je crois, à l'état présent du Mexique. Guerrero, comme je l'ai dit, est pareillement digne, sous tous les rapports, de la confiance , de l'estime et de la gratitude de ses

concitoyens ; mais il n'a pas encore peut-être toute l'urbanité et l'expérience nécessaires à de si hautes fonctions. Il aura acquis ce qui lui manque lors de la prochaine élection.

C'est un bien pour la République que Bravo ait perdu son procès. L'homme qui conspirait avec les Espagnols pour la Centralisation , et partant pour concentrer dans la sevile ville de Mexico, et dans les mains d'un Triumvirat (qui aurait eu la fin de tous les Triumvirats), le pouvoir qui est maintenant disséminé avec un juste équilibre dans dix-sept ou dixhuit mondes , c'est-à-dire , Etats et Territoires ; l'homme qui, pour monter à la présidence, a su transformer une Société, fondée dans un but tout philanthropique, en une tourbe scandaleuse d'intrigans , et où figuraient principalement ceux qui , à son exemple, n'avaient cessé de jeter les hauts cris de la haine et de la calomnie contre les Maçons , tandis que, d'unavitre côté, il sollicitait /iMm^/^m^?ides suffrages du prêtrisme et du monachisme; l'homme, qui, sous prétexte de modération, de prudence et d'autres noms semblables, a ménagé politiquement tous les partis et caressé les plus puissans , vm tel homme, je crois, sent trop l'ambition; et l'ambition est dangereuse dans le président d'un monde où le moins sot est un savant et peut être Roi. Par cette franche expression de mon opinion, je n'entends pas m'opposer aux panégyristes qui ont célébré ses sentimens généreux pendant la Révolution;

{ 36. ) au contraire, je conviens qu'il était tel alors qu'on le réprésente; mais je conteste qu'il soit ce qu'on le répute aujourd'hui. Qu'il se montre à l'avenir bon citoyen , je n'en doute pas , s'il borne là son ambition ; mais qvi'on le laisse pousser plus loin , lui ou l'État est perdu *.

J'ai participé avec plaisir aux fêtes qu'on a consacrées à cette nomination. Vittoria me paraît un homme de bien, un ferme patriote; mais, avec de médiocres moyens et un peu de faiblesse , il doit s'environner de Fabricius, et repousser les Antoine.

Léon a de belles églises et de beaux couvens. Les Jésuites y avaient une opulente et vaste domination ; ils y avaient formé vm couvent de Jésuitesses , sans égard aux bulles du Yaticanet aux décrets de différens princes, qui ont souvent prohibé cette sorte d'institutions : il est vrai que ces messieurs se sont toujours moqués des Papes, des Peuples etdesRois. Il* avaient nommé ce sérail le Beaterio de las Mugeres (un lieu de béatitude pour les femmes) , et on dit qu'il ne l'était pas moins pour les Révérends Pères. Les Franciscains , qui en sont maintenant les directeurs^ auraient pu m'en donner quelque notion sûre; mais ils tournaient les feuilles de leur bréviaire quand je leur en parlais.

* Les événemens m'ont rendu prophète ; mais on dira que je suis devenu prophète après les événemens. Ceux qui avaient ma confiance et qui m'accordaient la leur à Guanaxuato, à Mexico, et ailleurs, trouveront ces pages entièrement conformes à re que je leur disais alors.

Léon est à environ cent vingt milles de Guadalaxara, trois cents de Mexico, et cinquante de Giianaxuato, par la voie de Sillao.

De Léon, jepris le chemin de la haute Gordillière, la chaîne principale de la Sierra-Madre , qui le surmonte à l'Est : celle que Mina parcourait pendant le siège de Sombrero , où il attendait les secours que Torres lui promettait sans cesse et ne lui envoya jamais. De là , avec ces secours , il aurait attaqué l'ennemi sur ses derrières, et réussi peut-être à le chasser ou à retremper le covirage et les moyens de résistance de la garnison du Fort.

Je fis halte à l'hacienda de la T lacliiquera , située dans le sein d'une grande vallée qui s'ouvre presque sur le sommet de cette haute Gordillière , portant le nom de l'hacienda , ou l'hacienda le nom de la Gordillière. Les Pioyalistes l'ont brûlée et bouleversée de fond en comble : ce n'est plus qu'un tas de ruines. Quelques huttes de nouvelle construction y servent d'abris provisoires aux employés de l'agriculture^ qu'on y a reprise , et qu'on avait long-temps abandonnée pendant la Révolution. Elle appartient à un Patriote distingué, l'ami de Mina, peut-être le seul sincère qu'il ait rencontré parmi ces peuples jaloux. Et que cette jalousie ne vous étonne pas, Gomtesse ; c'est la conséquence de l'état d'abjection et de méfiance où les Espagnols les avaient perfidement réduits : tout étranger leur est encore ou suspect , ou antipathique. Ge patriote

( 363 ) Créole est Don Mariano Herrera , héros pur de la Révolution, héros d'amitié: ce dernier héroïsme le traîna jusque sur le bord du même tombeau que le sort a creusé au malheureux Mina dans cette province du Baxlo,

Ce fut à la Tlaclilquera que Mina rencontra les restes de la garnison qui avaient échappé au massacre du fort del Sombrero ; ils étaient dix-neuf, et sept à huit seulement de sa phalange Américo- Européenne. Où sont les autres? demanda Mina, à leur aspect. — Nous sommes les seuls qui leur survivent. Cette réponse lui fît verser des larmes.

Il faut ici que je vous donne un aperçu stratégique de la manière dont les Patriotes faisaient la guerre.

Dans chaque district, le peuple créait, comme les Tartares , ses officiers , et choisissait les plus intrépides, les plus courageux, sans distinction ni de caste, ni de talens. Le commandant seul était nommé par le général en chef, qui souvent devenait tel par soi-même. Quand on avait besoin de réunir un corps, le général en donnait avis aux commandans des divers districts, et les commandans à leurs officiers, qui envoyaient à leur tour des avis à leurs soldats. Un rendez-vous était indiqué comme point de réunion : tel était la Tlachiquera. Tous ces soldats vagabonds ou s'armaient d'eux-mêmes, ou portaient les armes qu'on leur distribuait quand le hasard en procurait; il en était de même de la munition ; on les payait lorsqu'il

restait de l'argent des dilapidations des chefs, autrement le pillage faisait les frais. Quant aux vivres, on n'a pas besoin de provianda pour les Mexicains; ils trouvent partout des tortillas, ce qui suffît à leur sobriété vraiment extraordinaire ; outre les tortillas, des fruits naturels du pays et du bétail font presque en tout lieu la fcte. Des équipemens , des casernes ne leur sont pas non plus nécessaires : une paire de caleçons et une chemise sont toute leur garde-robe, ils vont souvent même sans chemise; une mangas est leur manteau, leur couverture, leur lit ; un portique , un arbre , ou la belle étoile , est leur caserne.

Si dans un combat ils succombent , ils se dispersent pour se réunir à un endroit concerté d'avance, comme les Scythes , les Cosaques et les sauvages ; s'ils triomphent, ils demeurent rassemblés jusqu'à ce que le général juge à propos de les congédier; alors chacun se retire où bon lui semble; retourne ou ne retourne pas, selon sa fantaisie. Les Royalistes , bien armés , sagement organisés , assez disciplinés, avec les transports nécessaires pour l'artillerie, les munitions, etc., avaient naturellement un grand avantage sur ces hordes aventurières ; cependant. Comtesse, dans les derniers temps, à nombre égal , et à position égale , elles ont été presque toujours victorieuses. Leur cavalerie surtout est formidable. Les Mexicains sont, je crois, les plus beaux et les plus habiles cavaliers du monde : rien ne

les arrête ni ne les épouvante , s'ils sont sûrs que leur cheval est aussi souple aux mouvemens de leur main gauche, que leur bras droit est habile à férir de son sabre ou de sa lance Leur cavalerie a de plus une autre arme redoutable, le lazo^ le nœudcoulant de nos bergers. Les Mexicains le lancent sur l'ennemi avec une adresse surprenante, et a (les distances considérables; ils piquent des deux leur cheval , et entraînent leur prise avec le lazo^ dont le bout est recommmandé au pommeau de leur selle.

Nous avons vu que les Mexicains , s'ils étaient aidés dans leur talent naturel par des lumières bien adaptées , deviendraient un des premiers peuples du monde; ici j'ose affirmer que, bien disciplinés et bien commandés , on peut en faire les meilleurs soldats. Ils résistent à toute sorte d'intempéries , de privations, de fatigues, quand nous serions déjà tout épuisés et rendus. Les Escoltas, ou les gardes d'honneur^ dont chaque petit commandant se donnait les airs, étant un peu mieux dressés et disciplinés, ont fait souvent des prodiges de valeur. Quelquefois on comptait autant d'officiers que de soldats , ce qui serait déplacé dans une troupe régulière, où le commandement deviendrait une anarchie et une confusion; mais c'est un moyen nouveau d'émulation pour des gens résolus seulement à se battre, sans cérémonie ni distinction de grade. Qu'après le combat on les appelle capitaines

ou soldats, peu importe; mais pendant la mêlée, il en résulte quelques braves de plus, et quelque prétention de moins.

Avant de laisser la T lach'iqueim , je dois vous arrêter un instant sur la prise d'eau qui arrose le terrain destiné à la culture du froment. Les substr notions de la digue qui traverse et obstrue une petite vallée , renfermant au centre un grand bassin, sont presque cyclopéennes. Rappelez -vous, (^iOmtesse, celles que je vous ai montrées au bassin deSaint-FeréoI, du haut des Cévennes, qui alimente le grand canal du Languedoc *. Celles - ci , bien moins importantes , sont d'une très-grande dimension pour un simple particulier; leur solidité a résisté à tous les efforts vandales des Royalistes. C'est un ouvrage que, trouvé parmi les ruines du Latium , on croirait Romain. Il fut entrepris et fini par le père de Don Mariano.

De la T lackiquera je me rendis au Rancio du Vcnadito , à six milles au Sud , dépendance de la même hacienda; c'est là que demeure et que j'ai vu Don Mariano ; c'est là que le malheureux j\Iina a fini sa carrière militaire ; et sa carrière mortelle n'alla guère plus loin. C'est la dernière trace que nous rencontrons de son expédition transatlantique ; un voile funéraire va la couvrir à jamais.

* Voyez mon Pclcrinagc en Europe cl t:n Aincv'ujue , etc. , publié à Londres en 1828.

( ^^7 ) Mon cœur partage vos émotions. Je ne serai pas long.

Li.nan^ après la prise et le carnage du Sombrero, porta ses armes et sa cruauté contre le fort de los lîemedios, où le Padre Torres avait rassemblé toute sa puissance. Il n'y manquait rien; tout y était en abondance, mais Torres s'y trouvait; et partant, la mollesse, l'intrigue, la discorde et la lâcheté, devaient également y régner, bien que le colonel Naboa , et d'autres officiers , que Mina avait été assez bon de lui donner de sa petite phalange Américo- Européenne, eussent tout tenté pour y établir l'ordre , la discipline et tous les moyens de défense.

Ce fort est environ à cinquante milles au Sud- Ouest du Sombrero; à quarante milles du Yenadito; à trente-six milles de Guanaxuato, à l'Ouest; sur une montagne qui s'élève comme par enchantement au-dessus des belles et vastes plaines du Baxlo.

Mina , quoique trompé toujours , et trahi par la perfidie de Torres, ne cessait d'employer tous ses efforts pour la cause de l'Indépendance. Il concerta avec Torres , et les officiers qu'il lui avait laissés , que pendant qu'ils s'occuperaient de défendre le fort, lui parcourrait la campagne pour couper les vivres et les secours aux assiégeans, et les molester de toute façon. Il avait réussi à former un corps assez considérable de cavalerie, et rassemblé quelque peu d'infanterie ; il se mit en campagne avec cou-

rage et résolution. 11 attaque d'abord et emporte Biscocho et Saint-Louis de la Paz : deux places que les Royalistes avaient fortifiées. Pour mieux couper les communications entre Linan et la capitale (Mexico) , il tente de s'emparer de Saint-Michel-el- Grande , que vous trouverez sur la carte , mais il échoue. Même échec devant la Sanja , hacienda fortifiée par les Royalistes , près del F aile de Sanlago.

Presque tovis les commandans des districts patriotiques suivaient contre Mina le système de jalousie et d'ambition de leur chef, le Padre Torres ; ils le laissaient manquer de tout, après lui avoirtout promis, et l'abandonnaient seul à des entreprises qu'ils avaient ensemble combinées. Pour comble de malheur, une opposition ouverte se déclara entre lui et l'infâme Padre Torres.

Mina avait avisé de surprendre Guanaxuato , comme le foyer et l'entrepôt général de toutes les forces, de toutes les ressources des Royalistes dans le Baxio. Torres s'y oppose : il ordonne de sa Bastille, à tous les commandans de la province, de ne donner aucvm secours à Mina , à moins que ce ne soit pour attaquer de front les assiégeans , car le brave Révérend commençait à ne voir plus de toute la cause de l'Indépendance que lui, ses belles, son fort et les assiégeans qui le poursuivaient de près. Mina , contrarié de toutes parts , combat çà et là comme un vagabond avec différente fortune. 11 in-

( 36- ) quiète rennemi; mais, sans plans combinés, sans accord et sans forces, il ne peut tenter aucmi coup décisif; d'autant moins que lui-même se trouve constamment circonvenu, épié par le colonel Orrantia , qui le suit partout , à la tête d'un corps de cavalerie, et d'une manière qui semble concertée pour le surprendre ou le faire tomber dans quelque piège.

Mina, pour tromper l'ennemi, disperse sa troupe et se réfugie à Xaiixilla, un fort où siégeait vm autre simulacre de Congrès, que le Padre Torres n'avait créé que pour couvrir d'une égide de légalité son despotisme et ses atrocités. Là , il renouvelle au Congrès son projet de surprendre Guanaxuato. Après quelque opposition , il parvient à obtenir cinquante hommes pour l'aider dans cette entreprise ; il les envoie à un lieu de rendez-vous, donnant en même temps ses dispositions pour y réunir toute la force qu'il venait de disséminer ; mais l'entreprise échoua.

Il dispersa de nouveau ses troupes, et, suivi d'une faible escorte , il prit le chemin de la Cordillière de Santa-Rosa, au Nord de Guanaxuato. C'était un dimanche : il s'arrête pour ouïr la messe à une chapelle champêtre, qui était offîciée, les jours de fête seulement, par un prêtre de Sillao. Ce ministre de paix et de charité chrétienne sollicite son retour à Sillao, donne au colonel Orrautia la direction que Mina avait prise sur la Cordillière. 0/'mn/t« se doute T. I, ^4

aussitôt qu'il s'est retiré chez son ami Herrera , au Venadito ; sans perdre de temps , il combine ses mouvemens de telle sorte que nul n'en puisse prévenir Mina; il arrive de nuit, fait entourer de sa troupe tout le Rancio, à des distances bien calculées. Mina ne voit le danger que quand il n'est plus temps de le combattre ni de l'éviter. La maison qu'il occupait, et qui est maintenant toute détrvîite, a sur le derrière un grand ravin qui descend dans un torrent. A cette attaque imprévue, il demeure quelque temps comme étourdi; enfin, poussé par Herrera et sa sœur, il se précipite par ce ravin dans le torrent, espérant se sauver à travers les bois épais qui parent ses bords et la montagne. Mais la troupe d'Orrantia parcourait déjà tout le lit du torrent et s'étendait sur tous les derrières : un dragon court sur lui, le menace de son pistolet. Mina, en descendant le ravin, avait brisé son sabre, il ne lui restait plus aucun moyen de résistance; il lui dit tranquillement : Arrête! je suis Mina; conduis-moi devant ton commandant. Orrantia eut la lâcheté, et Mina la lui reprocha fièrement, de le maltraiter, et de le frapper du plat de son sabre. De toute l'escorte de Mina et de tous ses officiers, quelques-uns se sauvèrent à la montagne ; tous ceux qui tombèrent entre les mains de l'ennemi furent massacrés. Don Pedro Moreno, le commandant du Sombrero, qui s'y trouvait par hasard , eut la tête tranchée, qu'on exposa à mille insultes devant Mina lui-même.

Mina, depuis qu'il était au Mexique, ne s était jamais, pendant la nuit, abandonné à un repos imprudent ; c'était la première fois : il s'était même déshabillé. Don Mariano Herrera lui même, de son Rancho ou de son hacienda, allait toujours chercher son lit sur la montagne, dans les bois, et il avait la précaution de changer, non seulement déplace, m tis même de direction , et un seul fidèle domestique le suivait. Cette nuit-là, il s'était livré pareillement au charme d'une amitié attrayante et d'une sécurité trompeuse. Voyez, Comtesse, la fatalité ! On tente en vain d'échapper à sa destinée, et m qiiâ horâ non putatis mars veniet.

Don Mariano fut aussi arrêté, et il ne se déroba à la mort que par la conduite résolue et héroïque de sa sœur. On l'avait attaché avec des cordes en même temps que Mina : l'héroïne leur glissa furtivement un couteau pour les couper en route ; mais il paraît que Mina, résigné à son sort, et désespérant désormais du salut de l'Indépendance, en butte à des hommes comme Torres, dédaigna de s'en servir. Ils furent conduits à Sillao, ensuite à ïrapuato; de là, Mina seul fut transféré au quartier général de Linan , devant le fort de los Remedios. Apodaca aurait voulu le faire traduire à Mexico pour que sa mort fût d'une parade plus solennelle, ou pour lui arracher ses secrets ; mais, craignant les conséquences de l'intérêt que tout le monde témoigncut en faveur de ce jeune héros, il ordonna à Linan de

( 570 ) le faire périr sur le lieu. Il fut fusillé devant le Fort, au commencement de novembre 1 8 1 ;.

Il vous souvient qu'il était débarqvié sur cette terre fatale , le 1 5 mai. Sa carrière n'y fut pas longue 5 mais elle sera éternelle dans l'histoire ; il a rempli cette courte période d'événemens extraordinaires et d'exploits glorieux. Environné de toute sorte de contrariétés, d'obstacles, de fatigues, de dangers, en butte à la plus basse jalousie , à une perfidie la plus monstrueuse ; devant un ennemi beaucoup plus puissant en hommes , armes , intrigues et cruautés , sa conduite a été constamment généreuse, quel qu'ait été le but primitif de son expédition au Mexiqvie. C'est à ce but qu'on a essayé de rattacher son ardeur obstinée de s'emparer de la pépinière des mines, de Guanaxuato , malgré l'opposition de Torres , du Congrès et d'autres Chefs Mexicains. Mais il était conduit, je crois, par Y influence Américaine^ qui combattait même dans ses rangs , pour mieux poursuivre \ idole convoitée; c'est la même influence qvii brûla toutes les machines et les bâtimens de la célèbre mine de Yalenziana, par dépit d'avoir manqué l'affaire de Guanaxuato. Je sais , à n'en pas douter, que Mina en fut indigné.

Ainsi périt le héros de la Navarre, à l'âge seulement de 28 ou 29 ans; mais il mourut comme il avait vécu, en brave, et sans compromettre personne par de lâches confessions ; il périt des coups de cette tyrannie qu'il avait tenu à honneur de dé-

( 3-1 ) fendre lui-même contre un homme qu'on qualifiait Usurpateur y et que maintenant tout le monde admire, comme le Grand Génie des siècles. Ainsi, pour une Messe, Mina perdit la vie, comme Jacques second d'Angleterre perdit trois royaumes.

Le Gouvernement Espagnol voulut célébrer le lieu de l'arrestation de Mina : il nomma le Yice-Roi Apodaca Comte del Fenadito; accorda des décorations, qu'on appelle ô^ honneur, à Linan et à Orrantia, et donna un grade et une pension au dragon qui l'avait arrêté. Ce dragon , par un de ces caprices de la volubilité humaine, est aujourd'hui un des plus fidèles serviteurs du Venadito , une espèce de Majordomo qui surveille la campagne. Don Mariano en fait le plus grand cas. Il est vrai qu'à l'arrestation de Mina, il a été aussi noble et vaillant, que Orrantia a été lâche et méprisable.

Ici , je ne puis m'abs tenir de faire un grand reproche à mes favoris Vittoria et Guerrero. A l'arrivée de Mina dans le Baxio , que n'ont-ils su combiner leurs plans pour le rejoindre? C'en était fait dès lors des Royalistes et de la tyrannie européenne au Mexique. Mais, répétons-le, s'ils étaient si jaloux entre Mexicains , comment n'auraient-ils pas conçu le même sentiment emvers un étranger , et un Espagnol ? Je crois que l'histoire ne leur pardonnera pas cette faute, et c'en est une énorme.

Le fort de los Remedios , peu de temps après la mort de Mina , tomba entre les mains de l'ennemi.

( 3-. ) Les horreurs commises à la prise du Sombrero ne sont qu'une bien pâle image de celles qui signalèrent la chute de los Remedios. Les malheureux qui étaient dans l'hôpital furent brûlés \ifs , ou écrasés sous les ruines de l'incendie; ceux qui avaient assez de forces pour tenter de se sauver étaient bayonnettés, enfilés comme des grenouilles ; enfin, aux plus épouvantables cris succéda, en moins d'une heure, un silence de mort. La garnison avait essayé une sortie nocturne , en descendant une baranca qui enviromiait une partie du fort; ceux qui, cernés de tous côtés, ne purent échapper à travers les ténèbres furent tous massacrés. Les femmes qu'on épargna furent, les unes rasées et mises en liberté, les autres, conduites dans les prisons d'Irapuato , Sillao , etc. Yous sentez, Comtesse, que le Padre Torres chercha son salut dans la fuite : ces Messieurs , s'ils ne sont pas vaillans pour combattre, sont très-adroits pour s'évader. Mais ne croyez pas que le Fort se soit rendu sans résistance : il en opposa une , la plus obstinée, pendant quatre mois, contre un ennemi bien supérieur en forces, et non moins formidable dans ses moyens de siège que par sa fureur. Les compagnons de Mina y donnaient l'exemple de vigilance , de résolution et de courage; et, si l'on excepte Torres et ses mignons , les Mexicains y déployèrent également la plus noble intrépidité. Linan scella les horreurs de cette catastrophe par la destruction du fort, dont il chargea les prisonniers

mêmes ; et , le fort détruit , il les fît tous fusiller.

Pour écraser totalemen l la cause de llndépeudance dans le Nord, comme elle l'avait été dans le Sud, il ne manquait que la reddition du Fort de Xauxiila , où siégeait le Congrès , que le Padre Torres prétendait encore dominer des montagnes du Baxio , où depuis la prise de los Remedios il errait fugitif, et toujours en tyran affreux. L'entreprise fut confiée à Don Matlas Martin y AguiiTe. Cet Espagnol en signala le siège par sa bravoure , et la prise par sa générosité , à la honte de Linan et de tant d'autres monstres qui lui donnaient l'exemple des plus noires atrocités. Le lâche Commandant du fort, qui n'avait pu tenir pendant trois mois que par les dispositions sages, intelligentes et intrépides de deux officiers de Mina, Laurence Cliristie et James Devers, des États-Unis , offrit à don Mafias de lui délivrer le fort et les deux officiers, à condition qu'il épargnerait sa personne et ses richesses. Une telle proposition ne pouvait qu'être agrée; en acquiesçant, don ^latias traita avec les plus nobles égards ces deux officiers , et , sans manquer aux conditions convenues , il reprocha à cet infâme Commandant, Lapes de Lara, avec une vertueuse indignation , et sa lâcheté et sa perfidie. Yous voyez. Comtesse, que je m'empresse, quand le hasard me fait trouver un bon Espagnol, de le signaler à votre admiration.

La Révolution n'existait plus que dans le faible Congrès , qui, s'étant évadé de Xauxiila , avant le

siège , rôdait vagabond dans las Tierras Caltientes de Valladolid, et n'avait plus d'espoir de salut que dans l'activité et la valeur d'un certain el Guiro , Indien, qui , quoique sans connaissances acquises, et jeune de 2Q ans, s'était montré mille fois un des plus redoutables champions de l'Indépendance.

Torrès continuait , avec une fureur de plus en plus maniaque, son hideux despotisme. Le Congrès, d'accord avec el Guiro, commandant du peu de cavalerie patriote qui se distinguait encore dans le district du F aile de Santiago , décrète sa destitution , et nomme à sa place , commandant général de la province, le colonel AragOj, un des officiers de Mina qui avaient pu échapper à l'affaire du Venadito , frère du célèbre Astronome Français dont la renommée est Européenne. Torrès conspire, insurge ; mais el Guiro l'attaque , le bat et le met en fuite. Ce monstre , poursuivi par le mépris et l'indignation des Patriotes, non moins que par la haine et la vengeance des Royalistes , alla finir sa vie infâme sous le fer d'un Patriote qu'il avait trompé au jeu , et près de lendroit précisément 011 son horrible perfidie avait enfin conduit IMina entre les mains de l'ennemi.

Cependant, que pouvait le colonel Arago dans cette terrible anarchie , au sein de ces jalousies des Patriotes , et harcelé à chaque pas par l'ennemi? Que pouvait-il, pendant c\\iwn Liceaga, un des plus fermes défenseurs de l'Indépendance,

( ^7^ ) tombait sous le fer assassin des émissaires d'un Borja^ prétendu Patriote, qui, dit-on, ie payait ainsi de la somme dont il lui était débiteur, et se délivrait en même temps d'un censeur rigide de ses actes arbitraires? Son plus grand soutien, et Guiro, était pris et fusillé ; un Hiierta, jaloux de Guerrero et du colonel Bradburn, conspirait et les abandonnait à la rage et aux forces supérieures de l'ennemi? Que pouvait , je le répète , un commandant non moins étranger au Mexique qu'aux mœurs de ses habitans, isolé au milieu d'ennemis puissans et d'un peuple jaloux, soupçonneux et ignorant? Rien, Comtesse; aussi peut-on baisser ici la toile du quatrième acte de la grande tragédie de la Révolution Mexicaine. Le cinquième ne commença qu'au Grido d'Iguala, et se termina à la mort d'Iturbide. Il nous arrivera peut-être d'en parler ailleurs avec quelque détail.

Vous avez vu que Mina partit de Soto de la Marina avec trois cents hommes environ, officiers et soldats ; on m'assure qu'à peine une demi - douzaine a échappé à cette douloureuse catastrophe.

Je sens. Comtesse, que vous trouvez un grand vide dans ce petit récit historique, sur une circonstance dont le dénoùment intéresse plus votre cœur que votre curiosité; je vais le remplir.

Je vous ai dit qu'en arrivant au Venadito, j'ai trouvé le maître de l'hacienda de la Tlachiquera; votre agitation sur le sort de ce Patriote distingué,

( 37(3) de cet ami généreux, doit s'être déjà calmée; oui, Comtesse , Don Mariano Herrera est sain et sauf. Mais comment a-t-il pu échapper à la soif sanguinaire de ces Cannibales? Je me plais d'autant plus à vous le raconter que cette circonstance répand un nouveau lustre sur les sentimens magnanimes de ce sexe dont vous êtes un si noble ornement, et moi un des plus constans admirateurs.

C'est aux démarches, aux traits héroïques de sa sœur qu'il doit le retour de son existence ; je dis le retour, car cette existence était déjà sur le bord du tombeau. Elle monte à cheval , devance l'escorte meurtrière de son frère, se présente à Linan; elle lui parle ini langage romain , qui , en rehaussant sa dignité et son sexe, avilit le tyran : il ne peut s'empêcher de lui accorder de suspendre pour quelques jours sa fureur homicide. Aussi riche de sagacité et de prévoyance, qu'elle l'était de sentimens sublimes , elle vole d'abord aux prisons d'Irapuato, console, ranime son frère, et lui suggère de jouer le rôle de fou. Les circonstances ajoutaient à la vraisemblance du rôle : il y réussit à merveille; et, peut-être, l'était-il vraiment, tout en croyant le feindre. Transportée à Mexico sur les ailes du plus afi'ectueux dévoûment , elle se présente au Vice-Roi. Cet homme, avec les aimables dispositions de son âme, a rait été bon, s'il n'eût pas été le ministre d'une nation tyrannique : ému à l'aspect de cette héroïne , il ordonne que, si Don

( 3-7 ) Mariano est vraimeiii dérangé, on suspende la sentence de mort. Néanmoins ses bourreaux voulurent jouir de l'apparence du spectacle homicide, et, à l'exception de la formalité fatale, toutes les autres furent pleinement exécutées. Le croirez-vous , Comtesse, c'est à un raffinement de cruauté plus qu'à la clémence, qu'il doit la vie! savez-vous pourquoi Linan a obtempéré à l'ordre du Yice-Roi , qu'il n'eût pas respecté en tout autre cas? Il a dit luimême « qu'îV n'y avait pas de satisfaction , de plaisir^ à faire mourir un homme qui, dans l'état où il était, ne souffrait pas de perdre la vie; et qui ne pouvait pas même laisser de grands regrets aux amis , aux parens qui lui survivraient, » Jugez par ce seul raisonnement quel âme se cachait dans ce monstre.

Don Mariano fut retenu long-temps encore dans les prisons, où sa sœur ne l'abandonna jamais; elle obtint à la fin son élargissement, sous prétexte que sa tête n'y pouvait qu'empirer; mais il ne lui fut permis de le conduire à la Tlachiquera, qu'en donnant toutes les sûretés qu'ils demandèrent. Elle devait rendre son frère au Gouvernement, si sa folie venait à cesser. Cette condition est une nouvelle preuve de la sagacité féroce de Linan.

Don Mariano demeura toujours fou^ comme vous pouvez le croire, jusqu'à ce que el Grido de Iguala vînt lui apporter un Lucido intervallo, qui, grâce au Ciel, dure encore avec l'hidépendance ,. et ne cessera jamais, j'espère, avec elle.

Un peu de badinage sert parfois à nous soulager des gémissemens que d'horribles souvenirs réveillent; je me permis donc, tout facétieusement , d'observer à Don Mariano, que j'hésitais à croire qu'il n'eût pas été vraiment fou , et qu'il eût eu besoin de recourir à la feinte. Il fut tenté lui-même de le croire, quand je récapitulai ses malheurs : Yliaclenda et tous les ranc/ws brûlés et dévastés, trente ou quarante mille têtes de bétail tué ou enlevé, les champs et les prises d'eau bouleversés, des parens , des amis massacrés , plusieurs années de dangers et de vexations de toute espèce, la retraite forcée dans les bois , l'âme toujours agitée, le cœur affligé de mille blessures, vme arrestation et des mesures qui mettent notre existence à deux doigts de l'Éternité, un ami sacrifié!... quoi de plus propre que ces calamités, à déranger réellement la tête la mieux organisée?

Il me fit l'homieur de me donner une lettre de recommandation pour Mexico , où sa sœur réside maintenant. Je passai un jour bien agréable avec ce digne galant homme; nous liâmes une amitié sincère, et, pour mieux la reserrer, nous échangeâmes nos chevaux : je lui donnai le mien, qui était blessé sur le dos, pour le sien, qui était boiteux. C'étaient deux infortunés qui échangeaient leurs misères. C'étaient deux bons cœurs, représentés par deux carognes.

Son hacienda commence à se relever un peu ,

( ^79 ) par le concours de Rancheros qui l'aiment et l'estiment , et viennent y fonder ou reprendre leur établissement : d'une des plus florissantes et des plus riches de cette fertile province , elle était devenue un désert de plus de cent milles de périmètre. Ses ruines indiquent encore que ses bâtimens égalaient, par la beauté de leur structure, la prise d'eau que je vous ai montrée. Elle embrasse le sommet de la Sierra-Madre , qui longe ici le milieu du continent Mexicain, et le sépare, presqu'à égale distance, de l'Atlantique et de la Pacifique.

De là , je descendis dans la plaine de Sillao , à l'Ouest de l'hacienda : le chemin du Sud, sur la montagne, étant de la plvis grande difficulté, toujours à travers des ravins et des abîmes. Le jour d'après, j'arrivai dans cette ville, de haute et riche renommée.

Après quelque petit repos physique et moral , nous irons grimper un peu sur ces montagnes , descendre dans leurs mines, et les examiner avec leurs mineurs anciens et modernes : les Espagnols et les Anglais ; les examiner sous les rapports commercial et politique.

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