SIXIÈME LETTRE
SOMMAIRE
Guadalaxara ; son origine. — Cortès et Nuno de Gusman. — Las Audiencias dans le Mexique. — Mexico, Guatimala et Guadalaxara ; leurs prétentions rivales , leurs révolutions , leur situation géographique et politique. — Avantages des deux premières sur la dernière, pour exister comme République indépendante. — Temples et Couvens. — Moines et Clergé ; leurs richesses et leur influence politique. — Les Augustins. — Les Religieuses ; leurs Confesseurs ; l'auteur tenté de le devenir. — Places, rues et maisons. — Aqueducs. — Le Congrès, l'Évêque et Iturbide. — Mines. — Hôtel- Monnaie. — Le Lycurgue du Mexique. — Un Suisse. — Une petite F/ora Mexicana. — Réflexions sur les trois règnes de la Nature." — Erreur géographique. — Les Cataractes étonnantes duiî/o-Granc^g. — Théâtres et autres spectacles de Guadalaxara.— Le Jeu. — Les femmes. — Athènes et Corinthe.
Guadalaxara , 18 octobre 1824.
On dit que l'homme n'agit, quoi qu'il fasse, que relativement à lui-même, et que, jusqu'aux actes de vertu les plus sublimes, jusqu'aux œuvres de charité les plus pures , chacun rapporte tout à soi. Je suis assez de cet avis; car, lorsque je vous écris, je sens que je n'agis vraiment que pour le plaisir de
( 296 ) VOUS écrire, oubliant souvent de me demander si vous en trouverez vous-même dans mes lettres. Telle est cependant lopinion que j'ai de votre amitié, de votre bonté pour moi, que je me hasarde à croire que vous n'êtes pas indifférente à une correspondance qui vous répète ou vous renouvelle le dévouement le plus sincère et le respect le plus profond d'un homme honoré de votre estime; une correspondance qui vous montre, sinon des talens, au moins le vif désir de satisfaire de mon mieux votre curiosité sur des pays lointains. — Retournons donc à nos promenades, et voyons un peu Gviadalaxara; mais jetons d'abord sur elle un coup d'œil historique.
Cor tes s'approchait de Mexico ; Montézuma envoie une ambassade au Pioi de Michouacan, pour l'invitera oublier les anciennes jalousies, l'inimitié constante qui avait toujours tenu allumée entre eux une guerre obstinée et atroce ; il lui fait sentir la nécessité de se confédérer pour sauver leurs royaumes respectifs du joug du Conquérant. Le Koi de Michouacan méprise, trahit ces propositions sincères, et à peine Cortès est-il assis sur la puissance des malheureux Rois de Mexico, qu'il s'y rend faire hommage au Souverain de Castilla, et lui offrir son amitié; mais il est bientôt puni de sa perfidie et de sa lâcheté. Cortès entre dans son royaume, et Caizolotzin n'est plus Roi ; tous ses trésors sont volés, et Nuno de Gusman finit par le faire brûler vif, lui
( 297 ) et ses courtisans. Telle est la courtoisie qui s'est à peu près montrée partout où les Espagnols ont porté la Croix, ce symbole de paix et de charité chrétienne, et la Civilisation Européenne. Mais Cortès subit à son tour la peine de sa mauvaise foi et de sa cruauté : ce même Nuno de Gusman, d'abord le plus docile et le plus barbare de ses satellites, se soulève contre sa tyrannie ; il voulait être librement tyran luimême : il l'accuse de despotisme , d'ambition ; il poursuit ses découvertes et ses expéditions, rebelle à ses ordres, et porte le fer et le feu à l'Ouest et au Nord du Michouacan.
Il pénètre d'abord jusqu'à la rivière Culiacan; mais , molesté et souvent battu par les Indiens, il repasse cette branche de la Sierra-Madre que je vous ai montrée comme les confins des deux Provinces réunies, la Sinaloa et la Sonora. Il s'arrête à Xalisco , grand village ou grand camp d'Indiens ; rebaptise ce village sous le nom de Compostella, et tout le pays sous celui de Nouvelle Galicia. Mais, comme ses terres répondaient parfaitement au nom de Xalisco, qui veut dire pays stérile, il le déserta pour Tonala, qu'il rebâtit à l'Européenne et appela Gtiadalaxara, du nom de son pays natal, en Espagne. Elle devint la capitale de ses conquêtes, et c'est la ville d'où j'ai le plaisir de vous écrire une seconde lettre.
Tous les pays découverts et conquis depuis son expédition du Michouacan, il les appela May or Es-
pana, jaloux de ce que Gortès avait appelé la Conquête du Mexique la Nouvelle-Espagne^ se glorifiant ainsi d'avoir donné plus d'étendue que lui à ses victoires. Il repassa dans le Nord , où il fit de nouvelles conquêtes; et de nouveaux établissemens fondés par lui furent l'origine des provinces de Sinaloa et de Sonora.
Pendant que de Mexico les uns se répandaient au Nord, d'autres au Sud, les vastes régions de Hecatematlan^ a^Dpelées plus tard de Guatemala, devinrent aussi la proie des Espagnols, Le Yucatan avait été découvert, et l'on commençait à s'étendre vers les régions qu'on appela le Nouveau-Mexique , le Nouveau-Léon, la Nouvelle-Biscaye, etc.
Pour coordonner et surveiller le gouvernement d'un si vaste Empire, les seules autorités de Mexico ne suffisaient plus ; on créa donc deux nouvelles Audiencias: une fut installée à Guadalaxara pour les régions du Nord, l'autre à Guatimala pour les régions du Sud. Celle de Mexico avait sous sa surveillance le gouvernement des provinces du milieu, c'est-à-dire le gouvernement du Vice-Roi, qui était le dominateur de tous ces mondes réunis sous son autorité et sa férule.
Guadalaxara , ainsi dotée , acquit une haute importance politique ; ce fut la ville dominante du Nord, comme Guatimala l'était du Sud, toutes les deux les rivales de Mexico. Survient la Révolution ; Guatimala et Guadalaxara pensent à la faire res-
( 299 ) pectivement pour elles-mêmes, et non pour le seul Mexico. Guatimala d'abord déclara que , comme AuDiENCiA Souveraine, elle se croyait indépendante de Mexico : elle s'érige en République indépendante; et vraiment, comme il s'agissait de se soustraire au joug du tyran commun, Mexico n'avait pas plus droit d'empire sur Guatimala que Guatimala sur Mexico. Après quelque résistance, Mexico dut céder. Guatimala s'appelle maintenant la République du Centre, comme placée entre celles de Colombia, du Pérou, etc., et celles du Mexique et des États- Unis du Nord.
Guadalaxara avait les mêmes droits, les mêmes prétentions. Non moins rivale et jalouse de Mexico que l'était Guatimala , elle a essayé, le printemps dernier, son coup d'indépendance, pour devenir peut-être la République de l'Ouest; mais le général Bravo est venu la remettre dans l'ordre, et sous les étendards de Mexico. Elle fait partie de la Confédération générale, comme capitale de l'État de Xalisco.
Les détails ne sont jamais de la compétence d'une lettre, et ils ne vous offriraient pas ici un grand intérêt, rien dans cette lutte n'ayant fait honneur ni aux conquis, ni au conquérant. Quelques victimes de plus ont été consacrées , comme nouveaux trophées de la Révolution ; puissent-elles être les dernières ! On dit qu'elles conspiraient en faveur d'Iturbide, qu'elles-mêmes l'avaient rai)pelé sur le sol Mexi-
( 5oo ) cain. SU est vrai, l'humanité seule doit gémir du sang répandu ; Guadalaxara et les Guadalaxariens mériteraient de souffrir, au moins pour un temps expiatoire, sous le joug de la tyrannie qu'ils ramenaient dans leur sein. Comment , après tant de généreux efforts pour secouer le joug Espagnol, se fussent-ils livrés à un scélérat comme Iturbide, aussi inepte que cruel, un scélérat qui retournait peut-être nouveau satellite d'une ambition Européenne? Tirons un voile sur tout ce qui nous pousserait à le croire, pour éviter à Guadalaxara la honte d'un soupçon si affligeant, et à nous, des conjectures qui porteraient trop loin ma plume.
Mais, à part ces imputations, et dans l'hypothèse où les Guadalaxariens insurgeaient, pour s'ériger en République indépendante ; cette situation politique pouvait -elle leur convenir? Je ne suis pas fort avancé en politique , vous en avez , à chaque instant, de grandes preuves dans ma franchise montagnarde , dans ma sincérité imbécile ; mais pour ce qui est d'une politique matérielle et de mon entendement, je me hasarderai à signaler en quoi cette séparation ne me semble pas devoir leur convenir.
Guadalaxara est à huit cents milles environ des ports de la mer Atlantique; aucun de ces ports ne lui appartiendrait. Elle n'a que celui de Saint-Blas sur la Pacifique, et ce port ne lui permet de communiquer avec l'Europe que par le détroit de Ma-
( -^o- ) g€;llan, ou par les Indes Orientales; or, sa marine et ee qu elle peut fournir au commerce, n'ont pas assez d'importance pour entreprendre de si longs et si difficiles passages.
Mais allons jusqu'à supposer que la Sonora tombât en leur pouvoir. Au INord elle aurait la fin du monde civilisé: des Barbares, dont elle n'attendrait que mésaventures, d'autant plus que les compagnies des Américains des États-Unis du Nord, et celles des Anglais de la baye d'Hudson, ont poussé jusque-là leurs spéculations sur le commerce de pelleterie. Ces deux nations embrassent aussi toute la pêche des baleines sur toutes les côtes Septentrionales de la Pacifique , et les Russes eux-mêmes ont commencé à y former des établissemens. Yoilà donc que cette République serait enclavée entre un pays seulement dangereux et passif, au Nord, et une mer inutile, à l'Ouest ; une puissante Confédération, à l'Est et au Sud, chez laquelle elle serait obligée d'aller acheter tout ce dont elle aurait besoin, et que son pays ne saurait point lui fournir. Elle serait la plus précaire, et conséquemment la plus misérable de toutes les Républiques Américaines, tandis qu'elle forme maintenant un des plus puissans États, et peut-être le plus puissant de la Confédération.
La position physique et géographique de Guatimala est tout-à-fait différente : elle est là précisément pour être République indépendante. Elle do-
niiae également TAtlantique et la Pacifique ; les rochers des isthmes de Mcaragua et de Panœma sont de doubles remparts qui la défendent au Sud ; les montagnes de las Chiapas la défendent au Nord ; et elle peut avoir un commerce libre, ouvert, avec toutes les Nations des deux Mondes. Ce sera sa faute si elle ne sait pas prospérer avec les grands avantages que la nature lui a prodigués.
Guadalaxara, avec cinquante mille habitans environ, est vraiment une jolie ville. Ses rues sont tirées au cordeau et spacieuses; ses places, nombreuses, grandes et symétriques; ses fontaines, brillantes de jets qui dardent les airs d'une eau pure et cristalline, puisée au moyen d'un aqueduc que les Anciens envieraient. L'aquéduc est à quatorze milles de la ville, au pied d'une montagne, qui est ellemême un des plus beaux ouvrages de la nature : pyramide isolée au milieu d'une vaste plaine riante ol; d'un sol varié, sous un ciel du plus bel azur et du climat le plus doux et le plus sain. Un petit torrent, qu'on appelle de l'ancien nom du pays, la Tonala, la baigne au Sud; une machine pompe ses (aux et les fournit aux faubourgs de la partie basse de la ville, par l'entremise aussi d'aquéducs qui partent du torrent, et se ramifient partout où l'on réclame le secours de ses eaux. Des maisons, belles, vastes et commodes, et des palais qui ne manquent pas d'un aspect imposant, offrent d'agréables intervalles dans les rues, et sur les places. Le
palais du Gouverneur, sur une jolie place carrée, rangée d'arbres et d allées, est magnifique, et les Églises et les couvens le sont encore davantage.
Une marche majestueuse de plusieurs rangées de degrés conduit aux trois grandes portes de la Cathédrale; celle du milieu est aussi riche en ornemens que belle en architecture. Cette architecture est bizarre, mais légère et d'un caprice qui laisse oublier le manque des règles de l'art. L'intérieur de ce temple auguste ne serait pas moins imposant que son entrée, s'il n'était encombré, dans presque toute sa nef du milieu, par le chœur qu'on a mis devant le grand autel; mais ce défaut, si c'en est un, en vous retraçant ces temps vénérables de l'Église primitive , compense grandement, par ce qu'il ajoute à l'imagination, ce qu'il ôte à l'œil, souvent plus difficile et profane que pieux et bon critique : les hymnes chantés au milieu des croyans pénètrent plus de dévotion que quand on les chante caché dans un chœur derrière l'autel. On y voit de superbes peintures des meilleurs pinceaux de l'Espagne; des ornemens magnifiques, des lampes, des vases en argent en profusion, un grand nombre en or et garnis en pierreries. Il y a un riche chapitre et un évêque avec plus de quatrevingt mille piastres par an. La façade répond à la magnificence du temple; les deux clochers qui la parent des deux côtés répondent à la façade, et les cloches aux clochers.
Les Chanoines sont presque tous Espagnols , et ils l'étaient tous autrefois. De trente évêques qui y ont siégé depuis la Conquête, il n'y en a eu que six de Créoles ; encore ces six Créoles ou étaient allés en Espagne, ou y avaient de grands moyens d'y intriguer un si beau partage. Le dernier évêque est le sixième des évêques Créoles.
Il devait bénir le Congrès de l'État à son installation ; il se mit en route sous prétexte , dit-on , de visiter le Diocèse , et échappa ainsi à une cérémonie qui n'était pas dans sa conscience, quoiqu'il en eût eu assez pour bénir et oindre Empereur un Iturbide. On bénit une vache , un bœuf, un cheval ; on bénit un tyran usurpateur des droits de la Légitimité et de son pays , un monstre fumant encore du sang de ses concitoyens ; et l'on se refuse à bénir un Corps Législatif créé par les vœux les plus sacrés , par un peuple déjà constitué légalement électeur, le seul souverain légitime que reconnaissent l'Evangile et son Divin Auteur ; le seul que reconnaissait aussi le Vieux Testament; à tel point que le prophète Samuel prédit mille malheurs au peuple Hébreu quand il demanda un Roi.
Je consens qu'on soit fidèle à un souverain , sans distinguer s'il est bon ou mauvais ; car, quand on est ébloui par la splendeur de sept à huit siècles de Dynastie, le prestige ne va pas chercher ni les vertus ni les crimes de l'individu qui règne ou qui est ap-
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pelé à régner , il s'arrête phitôl aux droits de la race à qui il appartient; j'aurais donc passé à Mgr. l'évêque de Guadalaxar i d'avoir évité d'enfreindre cette fidélité, si elle eût été le vrai obstacle à sa conscience. Mais , à quoi bon maintenant ces scrupules , ces pantomimes vis-à-vis du Congrès , après avoir célébré , même avec des démonstrations basses et indécentes , une inauguration néfande , à laquelle l'Archevêque de Mexico lui-même s'était fortement refusé? C'est là de ladévotion pour la tyrannie, plutôt que pour la légitimité. C'est caresser celui qui promet de partager son despotisme et l'empire avec le Clergé ; un Évêque caméléon est un homme bien dangereux; le Ciel en a délivré la Terre: il est mort dans sa tournée. Il n'est regretté que par les Espagnols et quelque pénitente.
On dit que sa tournée était plutôt politique que religieuse. Hélas ! combien la Religion n'a-t-elle pas servi de masque à la politique ? Que de prêtres connaissent mieux Machiavel que leur bréviaire ! Demandez aux Jésuites. —Mais continuons notre promenade.
L'église de Saint - François est peut-être aussi magnifique que la cathédrale ; elle est plus imposante dans son architecture d'ordre composito. L'enceinte du couvent, qui est spacieux, est une pépinière d'églises, où l'on fait un commerce de la crédulité et de la dévotion. Outre la grande église, il y en a quatre autres assez étendues toutes sous
( 5o6 ) la direction et du ressort du couvent. Les moines, au moyen de ces nombreuses églises , attirent la multitude dans leurs murs, réveillent, agacent diverses factions religieuses, excitent leur émulation par des jalousies qu'ils sèment et cultivent avec une étonnante adresse. On voit tantôt l'église des Stiiii' mata en concurrence avec celle de la Conception , pour se disputer la dévotion du public ; tantôt celle de Saint-François avec celle de Saint-Anîoine , et sic de cœteris. Cette lutte augmente l'ambition de se surpasser , d'exceller en dévotion , en fêtes et en magnificence ; les dévots dépensent des sommes immenses, et les moines les ramassent. La Divinité ne devient qu'un instrument de leur avarice; aussi sont-ils tous bien riches, vivant dans le luxe et l'abondance , et au couvent , et chez leurs sobrinas en ville, où souvent ils leur entretiennent de superbes maisons et un ménage paternel.
Mais le but de toutes ces églises rivales , de toutes ces factions mouvantes n'est pas moins profond en politiqvie qu'il n'est mercenaire. Quand les moines ont l'âme et la bourse des peuples dans leur manche , ils peuvent aller aussi loin que Mahomet avec la lune dans la sienne. Heureusement pour les Mexicains , la formidable milice des Franciscains , comme les autres phalanges religieuses, a dans son sein un grand nombre de Créoles qui sont pour leur pays , et paralysent les manœu\res du parti Espagnol. Sans cela, l'indépendance, avec ses héros.
( 5o7 ) dont les uns ne sont pas moins ambitieux qu'ineptes, et d'autres ont déjà en secret des brevets de Ferdinand , n'aurait pas une longue durée, ou peut-être n'aurait jamais existé. J'en sais assez, Comtesse, pour affirmer ce que j'ai l'honneur de vous dire , et pour vous assurer qu'Iturbide ne venait pas sans l'appui et des instructions d'Europe.
L'église et le couvent des Augustins marchent, en magnificence , après les églises et le couvent des Franciscains. Il n'y a qu'une seule église, et elle n'est que fas/iionable , pour la messe du midi , destinée aux gens du bon ton ; mais on n'y fait pas de grandes affaires, ni commerciales, ni politiques.
Cet ordre religieux était autrefois très -puissant au Mexique. Quoique arrivés seulement en 1 533 , plusieurs années après les Franciscains, ils avaient acquis une grande influence auprès du gouvernement et des Aborigènes. Ils marchaient à pied , et avaient déclaré qu'ils ne posséderaient jamais rien. Avec ce dévoùment et des connaissances supérieures à celles des Franciscains, ils purent d'abord prendre le devant; mais, estimant ensuite que de bons chevaux et de bonnes haciendas étaient assez commodes , ils abandonnèrent volontiers la primatie apostolique à leurs rivaux, pour s'en tenir aux bienfaits des richesses ; ils s'y tiennent encore sans faire beaucoup de bruit, ni dans le monde religieux , ni dans le monde politique. Tout au plus, ils aspirent à être confesseurs des religieuses, qui sont très-riches
à Guadalaxara. et, de plus, très-jolies et très-aimables : elles le sont à vous entraîner à une conversion. Une d'elles ayant appris que je savais le latin , m'engageait gracieusement à me faire moine ; oui, E.évérende , lui répondis-jc , à condition que je serai votre confesseur. Elle se tut, en baissant les yeux avec une douce expression, une modestie angélique, qui la rendaient plus belle encore. Si elle m'avait pris ouvertement au mot , je vous écrirais pevit-être cette lettre dans un état de combat entre le mo)ide et le cloître. Confesseur ! et de telles créatures ! c'est une place qui peut tenter qui que ce soit; c'est un poste qui excite la convoitise et la jalousie de tous ces messieurs de la calotte. Les Franciscains , les Augustins , les Dominicains , les chanoines , etc. , jaloux les uns des autres , se le disputent jusqu'au scandale : il n'y pas long-temps que le sang a coulé à coups de poing. A celui qui l'obtient, que de jolis cadeaux! que de chocolat, de bonbons et d'autres douceurs ! Cependant j'ai eu aussi mon présent, et je le garderai toujours avec la plus grande dévotion. Vous voudriez savoir quoi ? j'aime à vous laisser dans les champs fertiles de la curiosité; mais je vous promets de vous le faire voir à mon retour : toujours, si koc erit in fatis.
Il y a aussi le sanctuaire de IN otre-Dame-de-Loreto, dans l'Église de Saint-Jean, qui était celle des Jésuites. Du Couvent, qui est vaste, on a fait une Université. Il faut espérer que le nouveau Gouver-
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nenieut la fera fleurir mieux qu'elle n'a été jusqu'à présent. Il y a un séminaire , dont le bâtiment est siiacieux et bien partagé, qui a également besoin de bonne discipline et de savans. Tout viendra si l'on s'accorde à combattre V hydre , à faire de bonnes lois, et, qui plus est, à les exécuter. Cependant, il faut dire vi^ai , dans un état si enfantiîe de rédemption, ils ont déjà fait beaucoup. Le Congrès siège maintenant avec assiduité et avec avantage , je crois, pour la formation de la constitution particulière de l'État, et pour l'élection du président de la Confédération : je crois que Yittoria l'emportera sur Bravo ; il le mérite. Les électeurs des districts sont réunis à Saint-Jean pour la nomination des représentans de l'État au Congrès-Général, et au Sénat de la Confédération ; il paraît que les élections seront patriotiques. Je les félicite, et je souhaite qu'ils se reconnaissent à la fin , et se fixent sur des bases solides , sur une union cordiale , sur l'emploi d'hommes éprouvés , sur la nécessité d'introduire et répandre les lumières, et de bannir les ténèbres^ principalement du sanctuaire des lois et de la Religion.
L'Hôtel-Monnaie est partout un établissement de haute importance : c'est là que vont couler les richesses brutes et mortes pour en sortir toutes pleines de vie , pour représenter le bel-idéal de la richesse réelle , agissant magiquement par une simple métamorphose sur l'imagination, animant toutes
les choses inanimées , et mettant dans un mouvement général et en conjmerce les parties les plus dérobées de la société ; c'est ainsi que je me hasarde à définir les métaux précieux , convertis eu monnaie. Mais un tel établissement est plus prodigieux encore par ses effets , dans un endroit rencogné vers la fin du monde civilisé , comme Guadalaxara , et dont le pays est tout parsemé de mines. L'or et l'argent, sortis des mines que nous avons vues ou nommées dans notre dernière promenade, et, en plus grande quantité encore, l'or et l'argent de Bolanos^ un Real de mines , à quatre-vingt milles d'ici au INord, qui a produit des trésors considérables, l'or et l'argent de tant d'autres minesà l'Est et l'Ouest, toutes ces grandes masses de métaux précieux venaient tomber autrefois à Guadalaxara. Sans un Hotel-Monnaie , ces métaux auraient subi proportionnellement le même sort que ceux de la Sonora dont je vous ai déjà parlé. C'est, je crois, au système monétaire que Guadalaxara doit principalement son état florissant et sa grandeur ; car , si on excepte les denrées céréales, il faut qu'elle tire tout de l'étranger , et elle ne peut lui donner que ses monnaies. Cet hôtel est vaste, et bien entendu , autant qu'il peut l'être dans des régions aussi ignares et éloignées , et autant que je suis capable moi-même de jiigerdepareilsétablissemens; mais leslingotsn'y sont pas maintenaîit si amoncelés que jadis, depuis que las Estancias , Palmareco et Bolarws, sont fermés. Il
( 5.. ) paraît qu'une Compagnie anglaise va rouvrir ineessamment ce dernier, qui a donné de grandes richesses. On dit qu'il y en a beaucovip encore noyées dans les eaux , qui ont submergé ses mines.
Guadalaxara a aussi son grand législateur, son législateur à grandes vues; mais quand il forma son corps de lois , apparemment il n'avait pas sous les yeux la diversité des mœurs et les besoins de difFérens peuples du Mexique. Sparte et Athènes étaient renfermées dans de petits cercles territoriaux; il était donc facile, pour Lycurgueet Solon, defairedes lois communes à toute la république; mais cela est impossible pour des peuples si éparpillés, sur un si vaste empire , vivant sous difTérens climats , étant encore au berceau de la civilisation , en des temps toujours difficiles et orageux. Son code ne saurait mériter le nom si expressivement technique de Digeste ; cependant il peut jeter de grandes lumières sur les nouvelles institutions, et aider au grand édifice de la régénération sociale et politique de son pays. Il y a de la République de Platon avec beaucoup depositif et de praticable; il y a de la probabilité, mais aussi de faux calculs : se berçant dans ses propres sentimens , vraiment généreux , il a cru que des Mexicains on pouvait en faire incontinent des Grecs et des Romains. Un législateur, dans ses créations, doit toujours s'oublier et s'investir seulement de ce qvie les autres sont et peuvent devenir ; quand on adapte à ses inclinations personnelles ce qui doit
( 3.. ) servir à créer et régler celies des autres , on se trompe toujours.
Ge Pentateuqiie est une masse de matières brutes et hétérogènes qui contient beaucoup de marguerites ; il l'a intitulé : Contrato de Association para la RepubUca de los EUados unldosde Analiuac, Sa dispositive pourra vous donner une idée de ses pensées libérales, ainsi que de Toriginalité de cette conception législative. « Nos los habitantes delà Republica de » los Estados Unidos de Anahuac, a saber los Estados de » Mexico, etc. , etc. , à todoslos que la présente vieren » y entendieren sabed : que para poner nos a cu- » bierto de todo los ataques de la tirania , asegurar » el goce de los naturales é imprescriptibiles dere- » chos que todos recibimos , al nacer , de la bondad «delser Supremo, y conseguie todos los fines de » nuestra associacion politica , hemos estipulado , y «estipulanios, observar, guardar y cuniplir como » las bases sagradas y solemncs de nuestro futuro » pacto social , todos y cada uno de los articulos con- «tenidosenlos titulosseguientes. » Notez, Comtesse, que, non content du petit empire du Mexique, il comprend aussi, dans la juridiction de son code, Fempire de Guatimala, Nicaragua , Honduras , etc. , ce qui rendrait plus difficile encore l'exécution d un acte qu'on devrait en quelque sorte appeler de famille.
L'auteur lui-même m'a fait l'honneur de m'en
donner une copie. c[ue je conserverai fidèlement, et
que vous examiuerez un jour avec loisir. Vous trouverez cette production d'autant plus intéressante, qvie c'est un prêtre qui a su préférer si saintement les intérêts de Dieu et du peuple à ceux des despotes et du clergé. Une autre circonstance en rehausse le prix : c'est que son auteur est absolument aveugle, et qu'il n'a pu, en conséquence, dicter que ce qui venait entièrement de son cœur. Yovis savez, Comtesse, que la plume n'est pas toujours une fidèle interprète de nos sentimens. Quand du cœur ils passent à la plume, ce petit passage souvent suffît à les gâter. Alors , ils acquièrent avec la lumière , comme les hommes, le péché originel; et il faut bien autre chose que l'eau pour les en purger. Le nom de ce vénérable ministre de la religion et de l'humanité est D. Francisco Scvcro Maldonado, docteur en théologie.
Avant-hier, un bon Suisse vint me faire une visite. Il est parti de son pays, comme tous les Suisses, pour faire de l'argent; et il a cru prendre le chemin le plus sûr, en venant dans un pays où on lui avait dit que l'or et l'argent naissaient partout comme les champignons. Il se rendit à Mexico, où il s'offrit comme maître, d'abord de langue française , ensuite de botanique. Mais les Mexicains croient encore que la Lengua de los Dloses suffit pour tout; et le professeur de botanique de cette capitale, ou convient seul, ou n'aime pas la concurrence. Mon Suisse obtint quelques belles pa-
rôles, car le phrasaire cérémonial Espagnol abonde de mots flatteurs ; mais ils s'évaporent aussi facilement que l'haleine qui les produit , et rarement ils atteignent jusqu'à la réalité. Mon pauvre homme, d'espérance en espérance , de village en village , vint chercher un morceau de pain jusqu'ici, où j'ai été assez heureux pour lui trouver trois ou quatre élèves.
En route, pour se distraire de penser, de peur de penser à ses malheurs, il s'occupa à herboriser; ne pouvant empailler son ventre, il empaillait des cartons , et il a collecté une petite Flore Mexicaine, qu'il dit très-rare , principalement parce qu'il ne sait pas la connaître lui-même. Cette raison , quoique singulière, me parut convaincante : les choses qui sont incompréhensibles aux savans eux-mêmes, portent aussi la foi de mon ignorance à les croire sublimes , ou , du moins , extraordinaires ; comme un collecteur de curiosité, j'ai accepté l'offre qu'il m'en a faite. J'avais vu, d'ailleurs, que le petit retour qu'il en attendait lui était plus homogène que des herbes.
Ami d'un Monsieur qui jouit de la confiance d'un auguste personnage, grand amateur en botanique (vous les connaissez tous les deux), j'ai pensé que je pourrais lui ménager, au moyen de cette Flore, le plaisir et l'honneur de faire une agréable surprise à son prince, et de lui présenter en même temps vm témoignage de sa dévotion. Je sens moi-
( 5.5 ) même la plus grande satisfaction toutes les fois qu'il est en mon pouvoir d'offrir , quoique indirectement , une pensée ou un soin d'hommage à un souverain *, que la philanthropie, sa justice et ses sentimens généreux, distinguent si éminemment de tant d'autres , qui oppriment notre pauvre Italie. Me voilà donc chargé de minéraux et de végétaux, malgré mon ignorance en botanique et en minéralogie. Si j'arrive à Mexico, je m'empresserai de faire reconnaître ces plantes par le professeur, qu'on me dit célèbre ; je chercherai aussi à l'augmenter ; alors , je pourrai, au moins, vous dire leur nom de baptême.
Je me persuade toujours plus, Comtesse, que c'est une grande faute de ne pas connaître un peu la botanique , quand on pousse ses promenades dans des pays si lointains. C'est une perte et pour nous et pour les autres, (^ette étude de la nature repousse bien des eimuis, remplit bien des vides, porte à l'âme une nourriture de ce qu'on voit de plus charmant et de plus varié dans les créatures inanimées; notre ignorance tient cachées pour la société de grandes sources d'instruction, de grandes vertus, peut-être, que sa santé et son industrie sauraient utiliser. Je vois bien souvent le terrain fleurir
' Ferdinand, Grand-Duc de Toscane, dont j'appiis la niorl en partant du Mexique. Cette Flore ne sera pas perdue, si elle peut être de quelque utilité aux savans. Cervantes Ta jugée, en grande partie, nouvelle au Mexique même. A Londres, des professeurs l'ont jugée encore plus nouvelle à l'Europe.
sous mes pas , et telle fleur, telle plante, que je foule d'un pied profane, m'apparaîtrait, si j'étais éclaire par la science , comme une merveille du plus vif intérêt. Des sentimens de plaisir et d'orgueil remplaceraient la mortification et la honte , que l'absence du savoir nous fait sentir à chaque pas , quand on voyage. Il n'y a pas de doute, je crois, que la botanique est la science la plus aimable qu'il soit possible de cultiver : celle qui , dans le silence, les extases et les inspirations de son séjour ravissant et pathétique , peut offrir le plus de soulagement à une âme affligée, ranimer un esprit fatigué, et nourrir cette douce mélancolie, où un cœur agité se flatte ou se repose. Aussi , son Empire fut-il le premier et le seul où le Créateur plaça d'abord toute l'existence de la créature. Mais j'emprunterai les pensées sublimes d'un philosophe célèbre , y adaptant les observations locales et incidentes que j'ai pu faire, pour retracer les comparaisons profondes qui font triompher incontestablement le règne végétal sur le minéral et l'animal; j'excepte l'homme, le point principal où va aboutir le résultat de toutes recherches et l'usage de tout ce qui est créé. Fuyant les hommes , cherchant la solitude , n'imaginant plus, pensant moins encore, et cependant doués d'un tempérament vif, qui nous éloigne de l'apathie languissante, on commence à s'occuper de tout ce qui nous entoure ; et, par un instinct fort naturel , on donne la préférence aux objets qui se
( -^'7 ) montrent les plus agréables. Le règne minéral n'a rien en soi d'aimable et d'attrayant : ses richesses, renfermées dans le sein de la terre, semblent avoir été éloignées des regards des hommes pour ménager un frein à leur cupidité ; mais elles sont là comme en réserve, pour servir un jour de supplément factice aux véritables richesses, qui sont plus à notre portée, et dont nous perdons le goût à mesure qvie la corruption vient nous gâter. Alors il l'aut que nous appellions l'industrie , la peine et le travail au secours de nos misères. Nous fouillons les entrailles de la terre ; nous allons chercher dans son centre, au risque de notre vie et aux dépens de notre santé , des biens imaginaires , à la place des biens réels qu'elle nous offrait d'elle - même quand nout savions en jouir. Nous fuyons le soleil^ que nous ne sommes plus dignes devoir; nous nous enterrons tout vivans , et c'est juste , ne méritant plus de vivre à la lumière du jour. Là , des carrières , des gouffres , des forges , des fourneaux , un appareil d'enclumes, de marteaux, de fumée et de feu , succèdent aux douces images de travaux champêtres. Des visages hâves, des malheureux qui languissent dans les infectes vapeurs des entrailles de la terre ; de noirs forgerons , de hideux Cyclopes sont le spectacle que l'appareil des mines substitue à celui du riant aspect d'une nature humame, à celui de la verdure et des fleurs, d'un ciel azuré , de bergers amoureux , de laboureurs
( 3.8 ) robustes , d'animaux bienfaisans qui embellissent , animent et cultivent son sein.
11 est aisé, je l'avoue, d'aller ramassant du sable et des pierres , d'en remplir ses poches et son cabinet, et de se donner avec cela des airs de naturaliste ; à peu près comme moi , Comtesse , avec mes caisses remplies de toutes sortes de pierres que je recueille sans les connaître. Ceux qui s'attachent et se bornent à ces sortes de collections sont bien souvent de riches ignorans qui ne cherchent que le plaisir de l'étalage. Quant à moi , pauvre et simple pèlerin , je ne ramasse que pour me prêter, en quelque sorte, aux sa vans qui pourraient y découvrir des secrets que la nature cache peut-être encore à leurs yeux et à leurs connaissances dans le sein de ces pays éloignés et sous ces climats variés.
Pour profiter dans l'étude des minéraux , il faut être chimiste et physicien ; il faut faire des expériences pénibles et coûteuses, travailler dans des laboratoires , dépenser beaucoup d'argent et de temps parmi le charbon , les creusets , les fourneaux , les cornues , dans la fumée et les vapeurs étouffantes. De tout ce triste et fatigant travail résulte, pour l'ordinaire, beaucoup moins de savoir que d'orgueil; et en effet, où est le plus médiocre chimiste qui ne croie pas avoir pénétré toutes les grandes opérations de la Nature , pour avoir trouvé . et par hasard peut-être, quelques petites combinaisons de l'art.
( '"9 ) Le règne animal est plus à notre portée, et certainement mérite mieux d'être étudié ; mais enfin cette étude n'a-t-elle pas aussi ses difficultés , ses embarras , ses dégoûts et ses peines , surtout pour un solitaire qui n'aurait ni dans ses jeux, ni dans ses travaux, d'assistance à espérer de persomie? Comment observer, disséquer, étudier , connaître les oiseaux dans les airs, les poissons dans les eaux, les quadrupèdes plus légers que le vent , plus forts que l'homme, et qui ne sont pas plus disposés à venir s'offrir à nos recherches, que nous peut-être à courir après eux pour les y soumettre de force? JNous aurions donc pour ressource des escargots , des vers, des mouches, et nous passerions notre vie à nous mettre hors d'haleine pour courir après des papillons , à empaler de pauvres insectes , à disséquer des souris , quand nous en pourrions prendre, ou les charognes des bêtes que par hasard nous trouverions mortes. L'étude des animaux n'est rien sans l'anatomie; c'est par elle qu'on apprend à les classer, à distinguer les genres , les espèces, etc. Pour les étudier par leurs mœurs, par leurs caractères , il faudrait avoir des volières, des viviers, des ménageries: ce que tout le monde ne peut pas avoir; il faudrait les contraindre, en quelque manière que ce put être, à rester assemblés autour de nous; mais souvent on n'a ni le goût^ ni les moyens de les tenir en captivité , ni l'agilité nécessaire pour les suivre dans leurs allures, quand
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ils sont en liberté. Il faudra donc les étudier morts, les déchirer, les désosser, fouiller à loisir dans leurs entrailles palpitantes. Quel appareil allreux qu'un amphithéâtre anatomique l des cadavres puans , de baveuses et livides chairs, du sang, des intestins dégoiitans , des squelettes affreux , des exhalaisons méphitiques 1 Ce n'est pas là sans doute que l'homme ira chercher ses amusemens.
Brillantes fleurs, émail des prés, ombrages frais, ruisseaux, bosquets , verdure, venez purifier notre imagination salie par tous ces hideux objets. Une âme morte à tous les grands mouvemens ne peut plus s'affecter que par des objets sensibles; et svirtout quand on n'a plus que des sensations , et que ce n'est plus que par elles que la peine ou le plaisir peut nous atteindre ici-bas. Attirés par ces rians objets qui nous enlourent , on les considère avec plaisir , on les contemple avec méditation , et leur variété exerce à les comparer; on apprend enfui à les classer, et nous voilà aisément aussi botaniste qu'on a besoin de l'être , quand on ne veut étudier la Nature que pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer ; et cette charmante Nature , par la seule force de ses attraits, peut faire devenir botanistes un homme , une femme , les enfans des deux sexes , presque involontairement , ou sans qu'ils s'en doutent,
(^herche-t-on des amusemens doux et simples , qu'oii puiss(^ goûter sans peine, et qui nous distrai-
sent de nos malheurs? on les trouve dans le sein de la Botanique. Cherche-t-on des plaisirs économiques , on les trouve encore dans la botanique. On n'a ni dépenses à faire ni peine à prendre pour errer d'herbe en herbe, de plante en plante, pour les examiner, pour comparer leurs divers caractères , pour marquer leurs rapports et leurs différences ; et on trouve le plus grand plaisir à observer l'organisation végétale , à suivre la marche et le jeu de ces machines vivantes d'une existence la plus prodigieuse, à chercher leurs lois générales, la raison et la fin de leur structure diverse. On y puise les charmes d'une admiration reconnaissante pour la main qui nous fait jouir de tous ces touchans spectacles , et nous nous formons ainsi insensiblement , et sans efforts extraordinaires ou métaphysiques , l'esprit à l'étude de la Nature, et le coeur à la vénération du Créateur. D'après tout ceci, Comtesse, il est difficile que dans la concurrence , et aux prétentions de trois règnes , on ne jette pas la pomme à la Botanique; et si l'on excepte la Théologie , qui nous apprend à connaître la Divinité, elle est peutêtre supérieure à toutes les autres sciences , ou du moins elle est plus positive; je n'excepte pas même l'Astronomie, dont elle représente en quelque sorte l'image, les plantes étant semées sur la terre comme les étoiles sont dispersées dans les cieux. Et, en effet, les astres sont placés loin de nous et du commun entendement; il faut des connaissances préîi-
minaires , des iiistrumens , des machines , de bien longues échelles pour les atteindre et les approcher à notre portée , tandis que les plantes y sont naturellement. Elles naissent sous nos pieds , même dans nos mains, si nous le voulons : dans le Mediève les ducs de Milan voyageaient avec des jardins de fruits ambulans. Si la petitesse de leurs parties essentielles les dérobe quelquefois à la simple vue , les instrumens qui les y rendent sont d'un beaucoup plus facile usage que ceux de l'Astronomie ; et il est plus aisé de juger de ce qui est en contact avec tous nos sens que de ce qui en est à des millions de milles de distance.
Telle est, je crois. Comtesse, îa Botanique vue dans sa simplicité et dans sa solitude. Mais, sitôt qu'on y mêle un motif d'intérêt ou de vanité, soit pour remplir des places ou pour faire des livres ; sitôt qu'on ne veut apprendre que pour enseigner , qu'on n'herborise que pour devenir auteur et professeur , alors les plantes deviennent des instrumens de nos passions; ce n'est plus simplement pour savoir qu'on s'adonne à cette étude , mais pour montrer qu'on sait; dans les bois on n'est plus que sur le théâtre du monde, occupé du soin de s'y faire admirer ; alors les systèmes et les méthodes , matière éternelle de dispute, viennent embrouiller la science au lieu de l'éclairer ; alors la concurrence de célébrité excite des haines, des jalousies chez les botanistes auteurs , et dénature cette aimable étude ;
alors la démangeaison de proclamer des découvertes, donne inconsidérément à des plantes des vertus quelles n'ont pas, et la Botanique peut devenir une science plus charlatane que toutes les autres ; même plus que l'Astronomie et la Théologie. Après tant de plaisirs, de soulagemens, de ressources, etc. , que la Botanique olFre aux savans et aux non-savans , ne doit-on pas regretter profondément de ne pas l'avoir apprise , on de l'avoir négligée? Je m'y suis livré deux fois dans ma jeunesse, et deux fois cet Océan épouvantable de termes inextricables a épouvanté ma mémoire , qui croyait y voir toujours des gouffres, un naufrage inévitable. J'ai essayé parfois d'y comprendre quelque chose par moi-même, mais je me suis aperçu que c'est une science qui ne s'acquiert que par tradition ; il faut absolument qu'on nous montre la plante, qu'on la nomme , et que sa figure et son nom se gravent ensemble dans notre mémoire; et quand je lisais ou j'entendais lire ou prononcer cette nomenclature enflée, éternelle, grecque et latine, le dépit me ^irenait, et je jetais de côté les livres et la volonté d'apprendre la Botanique, quoique je me connusse un peu dans ces deux langues. Je consens qu'il doit y avoir une langue conventionnelle entre les savans pour qu'ils puissent communiquer et s'entendre d'un bout du monde à l'autre; mais il doit y en avoir une aussi pour ceux qui ne sont pas savans, et un jeune homme, surtout s'il est d'un
( 3^4 ) caractère aussi impatient que le mien, s'effarouche et s'épouvante de devoir apprendre, avant la science, une terminologie qu'il ne peut pas inâcher, et qui demande encore des sciences pour en connaître l'étymologie. Pour l'instruction de la science la plus douce, et qui pourrait être aussi celle des dames en général ( il est si intéressant de voir une jolie main disséquer une plante , une fleur ! ) , on ne devrait pas prétendre que la personne qui désire l'apprendre fût un profond grammairien. Cependant, si je retourne en Europe, et à Paris, je crois que je me laisserai mettre encore une fois aux attaches, et conduire à l'école à ce célèbre Jardin des Plantes , le répertoire universel de toutes les merveilles des trois règnes, le séjour auguste de toutes les sciences. Rien n'est plus nécessaire qu'un peu de botanique pour un homme qui, désormais, ne trouve plus de plaisirs réels qu'au sein de la solitude. Mais le plus difficile est de commencer par le commencement, pour un homme vif, intolérant du lendemain , et toujours avide de commencer par la fin. Je distinguerais encore bien quelques familles, comme les liliacées, les crucifères, les papillonacées , les ombellifères , etc. ; mais cela ne conduit pas loin, et il pourrait m'arriver, comme à d'autres , de faire manger , au lieu d'une omelette au persil, une omelette à la ciguë.
Voilà bien du bavardage , Comtesse : ce n'est qu'un témoignage de plus de dévotion pour la Bo-
( 325 ) taniquc, et du désir que je sens que tout le monde puisse trouver une instruction facile pour l'apprendre.
Nous avons fait une bien longue digression, au milieu des délices de la Botanique et de plaisirs imaginaires; rentrons maintenant sur notre chemin, et allons faire une visite au Rio-Grande , que nous n'avons plus vu depuis Zapotlan.
C'est par erreur que des géographes l'ont placé près de Guadalaxara; il en est à seize milles au Nord-Ouest. On y va à travers une plaine ondulée.
A quatre ou cinq milles de distance de son cours, on entend un bruit sourd lointain mugir dans cette vaste solitude , lequel tantôt s'approche , tantôt s'éloigne et change de direction , à mesure que le vent le transporte çà et là sur ses ailes, et inonde de son écho ces régions du silence. En approchant, il devient presque terrible; on se sent frissonner, et l'âme saisie comme d'une vénérable et sympathique épouvante qui invite au lieu de repousser. Quand on est à cent pas , où le fleuve se forme comme en demi-lune, vous vous trouvez environné , étourdi, ébranlé par le retentissement de mille brviissemens confus ; et vous ne voyez pas encore d'où ils viennent. Ils semblent tantôt surgir du profond des entrailles de la terre , tantôt repoussés par la pression de l'atmosphère , descendre du Ciel , comme des tonnerres répandus dans les airs. Un plan, incliné vers vous, qui conduit en montant à la solution
de ce grand phénomène, vous en cache encore à quatre pas la grande cause. Vous arrivez : — 01 spectacle, Comtesse! un abîme, dont la profondeur se perd dans des abîmes [abyssus abyssum invocat), se présente soudain sous vos pieds , et les arrête immobiles. Pour un moment, la surprise passe tout entière des oreilles aux yeux : vous n'entendez rien. L'étonnement ne vous laisse que voir; et vous voyez un vallon étroit descendre perpendiculairement de précipice en précipice, jusque-là où le Kio-Grande, tombant ou marchant de rocher en rocher, se brisant contre mille obstacles qui transforment ses eaux en masses écumantes , se force un passage dans le sein de la terre, bravant tout ce qui s'y oppose.
Je me suis trouvé sur les lèvres du cratère du Yésvive , voyant bouillonner sous mes pieds vm abîme de feu; sur les cratères de l'Ischia et de l'Etna; j'ai vu bien des précipices horribles, dont mon imagination est encore pleine, mes rêves souvent terribles; mais rien ne me retrace ce que j'ai vu et senti à las B avanças del Rio-Grande : Tlbl saxa lof/utintur
Je les ai suivies, ces B avança s, pendant deux milles, marchant toujours d'horreur en horreur, de merveille en merveille, d'étonnement en étonnement et presque d'extase en extase. Vous devinez sans doute que j'am^ais voulu descendre et contempler un peu en détail cette coupe étonnante , mais il est impos-
( -^27 ) sible : la main de la nature Ta taillée presque à pic partout.
On ma dit que ce grand spectacle continvie presque toujours de la même manière jusqu'à vingt milles de la mer. Ceux qui ont compté , parmi les resources que le Mexique pourrait se ménager avec le temps , la probabilité de faire , du Piio-Grande , une rivière navigable jusqu'à la mer, ou d'en tirer un canal, ne l'ont jamais vu, je crois, et sont encore moins informés de la configuration de la terre de ces contrées. On aura peut-être parlé avec la même légèreté de la possibilité de pratiquer une communication navigable des lacs de la vallée de Mexico avec la rivière Panuco.
Yous devinez, sans doute, combien j'ai regretté de ne pas être en mesure de le suivre jusque-là où il va finir sa carrière dans la mer Pacifique. C'est une des circonstances où je voudrais être riche. Je pourrais attendre la saison favorable , et me pourvoir de tout le nécessaire pour cette promenade, et d'autres plus intéressantes encore. Le bon Suisse , qui connaît aussi un peu le dessin , me suivrait avec la meilleure volonté. Les Romains n'avaient pas tort de placer la déesse Pauvreté avec la Fièvre^ dans leur calendrier.
Que, plus heureux que moi, d'autres fassent ce que je n'ai pu que désirer! Ils devront prendre le fleuve à compter des sources que j'ai indiquées. L'entreprise serait , je crois , du plus haut intérêt,
si elle était accomplie par une personne qui réunît à des talens géologiques et statistiques l'art de peindre de son crayon et de sa plume les divers incidens extraordinaires qu'on y rencontre. On rectifierait mes fautes géographiques et les rêves de mes conjectures.
Cette coupe, à travers laquelle le Rio passe, partage une plaine qui, autrefois, a dû être réunie , car les lèvres du bord droit de l'abîme sont au même niveau que celles du côté gauche; ce serait donc le Rio qui aurait formé cet abîme, en y forçant un passage. Mais ses eaux n'ont jamais pu atteindre l'élévation des lèvres de l'abîme ; ce serait donc à travers les entrailles de la terre qu'il aurait pratiqué ce passage qui continue de la sorte à des centaines de milles. De quelque manière qu'on envisage la chose, que le fleuve ait percé ce massif profond et immense, ou que la INature lui ait préparé ce passage, on ne peut s'empêcher de demeurer frappé de mille sentimens de surprise inexplicables , à l'aspect ou de cet effort étonnant du fleuve, ou de cette configuration extraordinaire de la terre. On prétend que cet abîme a plus de deux cents toises de profondeur. Je me sens frissonner toutes les fois que je le rappelle à mon imagination. Retournons à Guadalaxara,
Guadalaxara a aussi son théâtre, il est tout Espagnol ; il répond aux mœurs qu'on est venu enseigner à ces peuples. Ce n'est pas dans ce théâtre
( ^^"^9 ) qu'il faut venir apprendre la morale et la décence. Certes, ce ne sont pas là ces poésies d'Homère récitées solennellement dans des assemblées publiques, ces tragédies d'Eschyle, de Sophocle, et d'Euripide, qui, en embrasant continuellement les Grecs d'émulation et de gloire , portèrent leur courage et leurs yertus à ce degré d'énergie , à des prodiges qvi'on serait encore tenté de révoquer en doute si tant de preuves historiques ne l'attestaient de mille manières incontestables.
Mais on y voit encore d'autres spectacles ; par exemple , la bataille des coqs , non moins barbare qu'insignifiante : il n'y a pas là de quoi amuser et inspirer des sentimens généreux. En cela toutefois les Mexicains sont moins barbares que les Romains, qui jouissaient de voir vui homme se faire déchirer , dévorer , par un tigre , par un lion. On y rencontre souvent pour choriphées dans ce noble carrousel les prêtres et les moines : les Ministres du sanctuaire aux prises les plus indécentes avec la plus vile canaille l
Dans leur chasse, ou lutte, aux taureaux, on ne voit pas ces jeux qui tenaient les anciens rassemblés pour des exercices qui augmentaient , avec leur viguevir et leurs forces , leur fierté et l'estime d'euxmêmes ; ni ces spectacles qui , en leur rappelant l'histoire de leurs ancêtres , leurs malheurs , leurs vertus , leurs victoires , intéressaient leurs cœurs , les enflammaient d'une noble ambition , et les at-
tachaient à la patrie par l'éclat de ce qui lavait ennoblie et rendue célèbre ; on n'y voit encore que de la canaille servir d'amusement, souvent affreux , à un peuple à qui on n'a pas appris à apprécier quelque chose de mieux. Mais au moins y remarque-ton vm certain élan vers le courage et la bravoure ! et comme on ne peut pas détruire à la fois tous les goûts nationaux, je leur passe volontiers celui-ci, comme le moins blâmable de tous ceux qui les déshonorent.
Ce qui est vraiment révoltant , Comtesse , c'est le jeu de hasard, qui au Mexique répand la plus grande corruption dans toutes les classes de la société. Yous trouvez ce vice sous son aspect le plus hideux , dans la maison du citoyen honnête et dans les cohues licencieuses; mais plus encore, le diraije?. ... dans les couvens, dans les maisons des Curés. Et les femmes ! elles aussi s'y adonnent et avec une avidité , un désordre , une passion , qui éclipsent leurs belles qualités, et prostituent cette amabilité, le premier ornement du Beau Sexe. Ce n'est pas là que je les aime; et je baisse ici la toile, pour ne pas cesser de les estimer.
Guadalaxara a tout pour devenir l'Athènes du IMexique ; mais , avant tout , il f^ut qu'elle cesse d'en être le Corinthe.
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