Le Mexique
On a déjà publié beaucoup de livres sur le Mexique : archéologie, histoire naturelle, politique, ethnographie, mœurs, usages, religions, commerce, industrie, ce beau, ce riche pays a été étudié sous toutes les faces, et cependant on peut dire que, à part le grand ouvrage de M. de Humboldt, un de ces monuments qui honorent un siècle, le Mexique n’a inspiré aucune œuvre, scientifique ou littéraire, vraiment digne de rester. Assurément le talent n’a pas toujours fait défaut aux voyageurs qui ont visité, pour la faire connaître, cette partie du continent américain, mais ils étaient placés a un faux point de vue pour bien juger, et dans des conditions défavorables pour peindre ce qu’ils avaient sous les yeux. Pour ne parler ici que de ceux qui ont décrit ce pays en voyageurs ou qui l’ont étudie en philosophes et en moralistes, la plupart ont écrit en courant et par conséquent sans exactitude, laissant dans l’ombre les faits les plus intéressants, et s’étendant longuement sur des détails d'un ordre secondaire et qui ne valaient pas la peine d’être recueillis. Quant aux études sur le caractère et les mœurs des Mexicains, la fantaisie y domine, et les Mexicains y sont présentés sous leur plus mauvais jour. Pour peindre avec vérité un pays nouveau, il ne suffit pas de s’y arrêter quelques semaines, il faut donner un long temps a cette œuvre. On l’accomplit avec d’autant plus de succès qu’on se dépouille plus complètement de ses préjugés de nationalité. Mais il semble, en vérité, que la plupart des voyageurs du vieux continent qui viennent
visiter le nouveau monde , prennent soin d'apporter avec eux, comme une partie essentielle de leur bagage, leurs préventions natives, leurs idées préconçues, leurs opinions toutes faites. Contempteurs nés et de parti pris de tout ce qu'ils voient pour la première fois, ils ne font grâce â rien de ce qui se présente à eux sous une forme qui ne leur est pas familière. Leurs habitudes, leur éducation européenne, font obstacle à l’indépendance de leur pensée, et ils ne peuvent arriver a juger sainement des hommes et des choses de la terre étrangère. Leur nationalité les fascine : c’est le plus souvent de très-bonne foi qu’ils sont injustes et dénigrants, ne sachant pas tenir compte des différences que mettent entre les peuples la diversité d’origine et de race, et surtout le climat, â qui Montesquieu accorde avec raison une si grande part d’influence sur les mœurs. En un mot, c’est à peine si ces observateurs légers ou prévenus veulent convenir qu’on peut rencontrer de l’esprit, de la raison, de l’héroïsme et des vertus chez un peuple qui ne parle pas leur langue et qui s’habille autrement qu’eux. Cela fait ressouvenir du mot si plaisant de Montaigne au sujet de ces trois sauvages qui furent présentés au roi Charles IX, â Rouen, lesquels parlèrent d’une manière si sage et si sensée : « Cela ne va pas trop mal : mais quoi! ils ne portent point de haut de chausses! » J’ai longtemps habité le Mexique 5 je l’ai parcouru plusieurs fois dans tous les sens. Mes projets, mes goûts ou les hasards de ma vie m’ont conduit tour à tour de la case du colon ou de la tente du voyageur dans les plus grands centres de la population. Sans aliéner mon indépendance, j’ai accepté dans ce pays des fonctions honorables; mes devoirs m’y ont créé de nombreuses relations ; mon cœur y a formé des amitiés qui me seront toujours chères et
qui m’ont consolé dans cet exil si long, mais après tout volontaire. Ainsi j’ai vu sous tous ses aspects, sous toutes ses latitudes, cette contrée si féconde, si richement colorée, et j'ai étudié, à tous les degrés de sa civilisation, depuis l’Indien perdu dans les plus lointaines solitudes, jusqu’au citadin de la métropole, cette société mexicaine encore mal connue ou du moins mal jugée. Ce que j’ai vu , ce que j’ai senti, je l’ai écrit : ainsi est né cet ouvrage. Je puis dire a mon tour, comme Montaigne que je citais tout h l’heure : Ceci est un livre de bonne foi.
Malgré mon désir de ne blesser personne, je ne me dissimule pas que quelques passages de ce livre froisseront les susceptibilités de beaucoup de Mexicains. Qu’y faire? Je n’ai pas eu dessein d’écrire seulement un panégyrique. Je place trop haut dans mon estime le rôle de l’écrivain pour le faire descendre a celui de louangeur quand même. J’ai dit la vérité parce que j'ai voulu être utile. C’est b mon sens la seule manière d’acquitter envers ce pays ma dette d’hospitalité. Mais en écrivant sur le Mexique, je ne pouvais, moi Français, oublier la France. Pour le voyageur lointain, la patrie absente est toujours la pensée secrète, caressée au fond du cœur et chère entre toutes. Ce livre intéresse donc aussi les Français. Et d’ailleurs, de quel pays peut-on aujourd’hui parler où la civilisation de la France n’ait rayonné et fait sentir son influence? Cette influence française est maintenant très -marquée dans la société mexicaine : aucune nation n’y a mis une part égale à la nôtre. J’ai tenu à le constater. Dans des questions d’un autre ordre, j'ai aussi essayé de démontrer, autant que cela se peut, que la domination française est la seule que pourraient supporter les Mexicains, s'ils invoquaient jamais une intervention étrangère , ou si les cabinets
d’Europe la leur imposaient comme indispensable à leur propre sécurité.
Ce livre aborde presque toutes les questions. L’homme politique et l’économiste ne le liront pas sans fruit; le commerçant y trouvera des avertissements utiles, le colon des renseignements importants, l’archéologue et le touriste des notions qui les guideront dans leurs voyages; enfin le naturaliste pourra y recueillir bien des faits non encore observés.
Je ne me suis pas assujetti dans cet ouvrage à une méthode bien rigoureuse. Je quitte un sujet pour passer à un autre; puis je reviens plus tard au sujet que j’avais abandonné. Les notions et les faits qui se tiennent par des rapports naturels se trouvent disséminés, entrecoupés de faits et de notions d’un ordre tout différent. Une distribution logique des matières semblerait plus commode pour le lecteur qui veut s’instruire ; elle faciliterait ses recherches. Cela est vrai, mais dans ce livre je m'adresse bien moins aux savants qu’a la partie la plus éclairée des gens du monde. Je voyage, et je dis ce que je vois sur ma route. En me suivant dans mes excursions, on peut goûter le plaisir de la variété, qui a pour tous un attrait si puissant. Ai-je atteint mon but en m’écartant ainsi des règles d’une méthode rigoureuse? C’est au lecteur qu’il appartient de décider la question.
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