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monde si sa faiblesse devient publique, et tombe dans l’abjection; tandis que le séducteur, qui mériterait seul le châtiment de la loi et le mépris des hommes, se voit au contraire d’autant plus envié et fêté dans les salons à la mode, qu’il parvient à inscrire sur ses tablettes galantes les noms d’un plus grand nombre de victimes.
Tout cela est encore inique, mais la société est ainsi faite pour le moment présent; nous n’y pouvons rien , ou bien peu de chose. Imposer une punition à l’homme serait souvent injuste, eu égard aux circonstances du délit, qui varient à l’infini; entourer la jeune fille de soins, lui prodiguer des paroles caressantes et consolatrices après son imprudence , serait en engager beaucoup d’autres à succomber aux mêmes tentations, puisqu’elles n’auraient plus à appréhender le délaissement et le déshonneur.
Aussi l’homme, qui a asservi la femme jusqu’à devenir pour elle un tyran cynique, ne saurait cependant remédier isolément au mal qu’il a fait; parce qu’ayant en même temps façonné les institutions à sa guise, dans le sens de son iniquité, il ne saurait ici remettre le bien à la place du mal sans nuire à l’ensemble de ces mêmes institutions.
C’est ici que nos mœurs conservent encore des traces déplorables de la barbarie de nos pères. Nous le reconnaissons tous, nous nous en affligeons, et nous ne saurions néanmoins les faire disparaître tout à fait sans renverser de fond en comble l’édifice social tel qu’il existe aujourd’hui.
(69) 9,864 individus seulement ont pris en 1854 1 des cartes de sûreté au Mexique, à savoir : 5,404 Espagnols, 2,125 Français, 649 Anglais, 1,015 citoyens des autres nations d’Europe, et 655 Américains ; 9 seulement appartiennent aux autres parties du monde. Mais je crois qu’on peut hardiment tripler ces chiffres à l’égard des Espagnols, et les doubler pour les autres nations; car, d’un coté, on sait que les hommes, les pères de famille prennent seuls leur carte de sûreté; de l’autre, il y en a beaucoup qui négligent de la demander exactement tous les ans; de sorte qu’on peut évaluer à 25 mille le chiffre de la population étrangère dans toute la république sans trop s’écarter de la vérité. La capitale en renferme à elle seule environ la moitié.
En 1851, le nombre des étrangers inscrits dans les bureaux du ministère avait été de 6,130; en 1852, de 7,048, et en 1853, de 7,988. Il ne faut pas croire cependant que l’émigration au Mexique
1 Anales Jet ministerio de Fomento,
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suive tout à fait la proportion indiquée par ces chiffres : comme le gouvernement devient de plus en plus exigeant sur la formalité des cartes de sûreté, il y a chaque année moins d’étrangers qui négligent de s’y conformer. Un oubli de leur part les rend passibles d’une amende de 20 piastres.
Cette même année 1854, balance faite entre les sorties et les entrées des passagers étrangers, il est resté dans la république 464 Espagnols et 511 Français; d’où il résulte que ceux-ci tiennent le premier rang sur l’échelle de l’immigration. Les nations principales viennent ensuite dans l’ordre suivant : Allemands, Américains du Nord, Anglais, Italiens, etc. Dans le même laps de temps, il est sorti de la république 914 Mexicains; ce qui prouve que le Mexicain voyage peu.
(70) Si les Anglais m’accusaient de nourrir des sentiments hostiles à leur égard , je répondrais que dans cet ouvrage j’ai donné à chacun la part d-e blâme et d’éloge qu’il mérite selon ma conviction, sans épargner mes compatriotes; et qu’en défendant les Français contre un préjugé qui les ravale au-dessous du peuple britannique, j’ai rempli ma tâche sans prévention ; je crois, de plus, l’avoir fait aussi sans rudesse.
(71) Malgré la beauté, la gentillesse, la douceur des dames mexicaines, les Français ne se marient guère avec elles que quand leur conscience les y pousse, c’est-à-dire après qu’ils en ont eu des enfants. Voici d’où vient cette singularité.
Ceux de nos compatriotes qui ne cultivent aucune relation intime avec les familles mexicaines ne sauraient conséquemment y chercher une épouse, et ceux qui visitent la classe aisée n’osent y contracter des alliances avec les jeunes personnes qui leur plaisent, à cause du genre d’éducation qu’elles reçoivent ordinairement et de leur goût pour la dépense : ils craignent de se donner une charge trop pesante pour leurs forces.
Qu’arrive-t-il alors? C’est qu’ils ont recours aux grisettes ou même aux chambrières; et quand plusieurs années après ils se voient entourés de petits enfants qu’ils aiment, et qu’ils réfléchissent que ces petits êtres n’ont droit ni à leur nom ni à leur fortune; que, d’un autre côté, ils reconnaissent dans leur mère d’excellentes qualités, ils se décident à l’épouser, amenés par leur bon cœur à cet acte de justice. Toutes ces femmes d’ailleurs, sorfies d’un rang si humble, lorsqu’elles se trouvent ainsi réhabilitées dans l’opinion publique,
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ne paraissent nullement déplacées dans les cercles où elles sont admises : elles ont une facilité étonnante à imiter le ton , les manières , le langage des personnes qu’elles fréquentent.
La conduite des Anglais dans leurs relations intimes avec les femmes de basse condition est toute différente : ils sont honteux de leurs faiblesses , et prennent les plus grands soins pour les cacher au public. Aussi, non-seulement ils ne consentiraient point à prendre leur maîtresse pour compagne légale, quoiqu’elle fût la meilleure femme du monde, mais ils se roidissent même contre les sentiments les plus naturels. J’en ai vu quelques-uns repousser dans la rue , avec un geste de colère , leurs petits enfants qui étaient accourus à eux en les appelant du doux nom que la nature leur a donné.
Cette austère manière de penser et d’agir du peuple britannique trouve des admirateurs : la conduite que tiennent les Français au Mexique ne manque pas non plus d’apologistes. De quel côté me rangerai-je? Il me semble que le mal étant fait, on devrait en subir les conséquences au lieu de l’aggraver. Cependant je ne combattrai pas l’opinion contraire, non que je ne puisse ou que je n’ ose le faire ; mais parce qu’en entrant en lice, je me verrais forcé tout d’abord de m’en prendre aux, institutions, ce qui me mènerait trop loin.
(72) J’ai entendu dire dans le Royaume-Uni : « Faux comme un Irlandais, orgueilleux comme un Ecossais, généreux comme un Anglais; » et comme je trouve ces épithètes fort bien appropriées aux caractères de ces peuples, il me faut dire comment on peut concilier le reproche d’égoïsme que j’adresse aux Anglais avec la générosité que je leur reconnais d’ailleurs.
L’Anglais est égoïste dans ses rapports avec les étrangers : il n’aime que ce qui est britannique, et voit avec dédain tout homme qui ne parle pas sa langue; mais je reconnais aussi qu’il est généreux avec les siens, qu’il veut le bien, l’avancement de ceux qui l’entourent. C’est ainsi que tous les commis qui ont aidé un négociant anglais à faire sa fortune deviennent toujours maîtres à leur tour, appuyés du crédit de leur patron.
Le contraire a malheureusement lieu chez nous. Le Français est plus libéral que l’Anglais, plus généreux que lui dans ses rapports avec tous les membres de la grande famille humaine; mais il est égoïste avec ses subalternes, il sacrifie à ses intérêts tous ceux qui l’ont servi. On voit bien rarement un commerçant enrichi songer au sort de ses commis, et les mettre promptement à même de s’élever aussi haut que lui Plus ceux-ci sont intelligents , plus ils nié-
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ritent d’être récompensés, et moins il songe à s’en priver. 11 faut des circonstances particulières, une chance tout à fait heureuse pour qu’un commis qui n’a pas d’argent puisse compter sur la bourse ou sur le crédit de son patron.
Ce défaut de générosité et de gratitude des négociants français envers leurs employés est vraiment digne de blâme; je le signale à la raison et aux bons sentiments du lecteur, dans l’espoir qu’il en ressortira quelque bien.
(“3) J’ai dit que le commerce ne se faisait pas toujours loyalement parmi les étrangers établis à Mexico , et mon impartialité m’oblige à ajouter que mes compatriotes surtout se sont fait distinguer jadis par les mauvais tours qu’ils ont joués aux pauvres pacotilleurs qui se mettaient entre leurs mains.
Donnons une idée de leur habileté à faire des dupes.
Un jeune homme qui veut faire une pacotille de 25,000 francs, je suppose, s’adresse en Europe à une maison de commission en relation avec le Mexique, et demande des renseignements sur le genre d’objets dont la vente est la plus facile et la plus avantageuse. Le commissionnaire le félicite de sa bonne idée, lui peint tout en beau, s’insinue par des paroles flatteuses dans sa confiance, et finit par lui faire les ouvertures les plus brillantes. Au lieu d’une pacotille de 25,000 francs, on lui en propose une de 50,000; on en fera les avances, pour lesquelles il ne payera qu’un intérêt peu onéreux comparativement aux grands bénéfices qu’il va réaliser. Le pauvre pacotilleur est ébloui ; il voit son capital triplé ou doublé tout au moins, et il se confond en remercîments. Le négociant lui fait donc sa pacotille , lui donne quelques dîners et lui souhaite un bon voyage.
A Vera-Cruz, il est consigné à un correspondant qui se charge de faire passer les marchandises en douanes, de payer les droits d’entrée, sur lesquels il fait des bénéfices dont le pacotilleur ne profite guère; puis il expédie les ballots à sa maison de Mexico. Là , après qu’on a payé les frais de transport, les droits d’introduction, ceux de commission, d’emmagasinage, etc., les marchandises ont déjà doublé de prix; de sorte que le commissionnaire du Mexique se trouve créancier du pacotilleur pour 50,000 francs en sus, et demeure par cela même maître absolu de tout ce qu'il a entre les mains. II vend donc sans consulter les intérêts de celui-ci ; si le moment n’est pas favorable, il allègue qu’il a besoin d’argent, et coupe court aux réclamations. Ce qu’il cherche seulement, c’est à
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faire rentrer les 75,000 francs avancés par les maisons de France et du Mexique, et les intérêts de cette somme. Qu’importe ensuite qu’un homme soit ruiné, pourvu qu’on prospère!
Notre pacotilleur voit donc tous les jours diminuer ses espérances, mais il ne se doute pas encore de ce qui l'attend : c’est le jour du règlement définitif des comptes qu’il connaît toute l’étendue de son malheur. Adieu les beaux projets qu’il avait formés, ce petit domaine qu’il devait acheter à son retour, ce bien-être qu’il avait rêvé; tout s’est évanoui, il est ruiné. Non-seulement il a perdu ses 25,000 francs, mais il reste souvent débiteur de la maison qui l’a trompé.
On a réduit un homme à la misère, c’est vrai; mais aussi on a vendu pour 25,000 francs de marchandises de plus qu’on n’aurait fait en agissant consciencieusement ; on a retiré de son argent un intérêt fort honnête; on a perçu des droits de commission en France et au Mexique, et on s’est débarrassé d’une foule d’objets passés de mode dont on se trouvait encombré. A tel prix on ne pouvait guère hésiter à polluer son honneur.
Je pourrais citer des faits encore plus révoltants : j’ai vu des commissionnaires recevoir une pacotille, la vendre fort avantageusement, et refuser ensuite d’en rendre compte. J’ai vu encore
mais j’en ai déjà dit assez pour que ceux de mes compatriotes qui me liront prennent leurs précautions, s’il leur vient l’envie de faire un voyage de spéculation au Mexique. Ils comprendront qu’ils ne doivent employer en marchandises que la moitié de leur capital et convertir en lettres de change sur Mexico l’autre moitié, pour laquelle ils recevront une prime selon le change du jour. Ils ont ainsi à leur arrivée de quoi payer tous les frais de leurs marchandises, et ils peuvent en être les vendeurs; ou s’ils ont recours à un commissionnaire, ils savent d’avance qu’ils ne lui doivent que le 2 1/2 pour cent, et quelques autres petits droits peu importants.
Néanmoins, dans ce cas-là, on a encore à essuyer bien des dégoûts avec ces messieurs; car s’ils ont des marchandises à eux, ils les vendent de préférence à celles du pacotilleur, et s’ils sont sur le point de recevoir des articles semblables à ceux qu’on leur a confiés et qui manquent sur le marché, ils évitent de vendre sous différents prétextes, pour profiter eux-mêmes de la hausse momentanée de leur prix , et lui font perdre une moitié de leur valeur de circonstance. Cependant, quand la pacotille est bien faite, on ne court guère le risque d’être ruiné, et on a la chance d’en retirer un assez bon profit.
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Je dois dire cependant que depuis plusieurs années j’ai beaucoup moins entendu parler des méfaits des commissionnaires que dans les premiers temps de mon arrivée au Mexique ; ces messieurs se seraient-ils amendés, ou bien les pacotilleurs , instruits par le passé , leur laisseraient-ils moins de prise sur leur fortune? Je veux croire l’un et l’autre.
A côté du tableau que je viens de tracer avec regret, j’en présenterai un autre qui servira de palliatif au mauvais effet produit sur l’esprit du lecteur.
Quand j’arrivai à Mexico , il me restait encore quelques débris de mon attirail de colon : un équipage de chasse des plus complets, des vêtements légers, des outils de différents genres, etc. J’avais plus besoin d’argent que de superfluités : je cherchai à m’en défaire. Ignorant la valeur de chaque chose , je demandais trois piastres de ce qui en valait dix, et encore je ne les obtenais jamais : on marchandait, et de cette manière on avait beau jeu avec moi. Mais un jour, un Français que je voyais pour la première fois ayant désiré voir mon équipage de chasse, mit quelques petits objets de côté, et m’en demanda le prix. «Ces objets, lui dis-je, m’ont coûté 35 francs à Paris ; mais comme je m’en suis servi quelquefois et qu’ils n’ont plus le lustre du neuf, je vous les donnerai pour cinq piastres. — Vous ne connaissez pas, me répondit-il, le prix des choses ici : vous vous trompez beaucoup sur leur valeur ; ce que vous me donnez pour cinq piastres en vaut douze, et je ne puis pas vous le payer moins que la valeur courante. »
Cet homme si délicat était M. Louis Deschamps, du Havre.
Le lendemain, son frère, M. Benjamin Deschamps, vint aussi m’acheter quelque chose, et me parlant de la vente de la veille, il me dit avec une bonhomie parfaite : Vous auriez dû demander vingt piastres des objets que vous avez vendus à Louis, il vous les aurait données, car il en a besoin, et il n’y en a pas à Mexico. Puis il régla son compte aussi grandement que l’avait fait son frère.
Cette probité, cette bienveillance si touchante envers un inconnu qui n’avait d’autre titre pour la mériter que celui de colon ruiné, m’ont rempli d'estime pour ces deux frères.
(74) Il me paraît important de signaler, dans la rédaction du journal français le Trait-d’ Union , un défaut qui existait également dans celle de X Universel , du Courrier des deux inondes , et en général dans tous les journaux français qui se publient à l’étranger : c’est qu’on s’y étend fort au long sur la chronique des grands
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crimes, et qu’on y tait celle de la vertu. Or, il est bien peu convenable , bien peu politique de scandaliser les peuples auxquels on se propose pour modèle, et qu’on pourrait édifier. Pourquoi les rédacteurs ne se mettent-ils pas de préférence à la recherche des beaux traits en tous genres qui ennoblissent l’humanité? Chaque année on décerne à Paris le prix Montyon à l’auteur de l’action la plus méritoire que l’on connaisse ; n’est-il pas étrange et allligeant qu’ils ne nous donnent jamais la relation de ce qui a été dit et fait dans une séance aussi intéressante? Il y a tant d’actes de désintéressement, de probité et de dévouement qui, mieux que les crimes, sauraient donner un attrait puissant à leurs publications?