CHAPITRE SIXIÈME
(52 bis) La ville de Mexico renferme 5,000 maisons , lesquelles jointes aux temples et aux autres édifices publics sont évaluées à 80 millions de piastres environ. Plus de la moitié de ces propriétés appartiennent au clergé.
Le montant total des propriétés du clergé dans toute la république , d’après le calcul de M. Lerdo de Tejada, dépasse 250 millions de piastres. C’est à peu près le tiers des biens fonciers de la nation.
Si on ajoute à ces biens le produit des dîmes, des droits de paroisse, ceux qui sont perçus pour les mariages, les baptêmes, les naissances, les décès, etc., on arrivera à un revenu annuel de 20 millions de piastres suivant l’évaluation faite par l’auteur déjà cité.
Le personnel du clergé mexicain, tant séculier que régulier, se compose aujourd’hui (1855) de 4,615 individus.
NOTES
Le gouvernement est bien loin d’étre aussi riche que le clergé :
Les dépenses du budget sont de 24,819,203 piastres.
Les recettes de 15,000,000
Déficit annuel 9,819,203 piastres.
Ce déficit n’augmente que très-peu la dette extérieure du Mexique : es employés, les pensionnaires du gouvernement en supportent une partie ; le reste retombe sur les différentes branches du service public.
Il serait bien à désirer qu’une constitution définitive réglât la fortune de l’Etat et celle du clergé , en accordant au premier, sur les biens de mainmorte , de quoi parer à ses besoins. Cependant ce n’est pas aux libéraux du pays que je confierais le soin d’en faire la répartition. Je préfère les voir où ils sont qu’entre leurs mains1.
(53) Cinq cents nobles Mexicains, d’après la relation de Cortès, s’étaient fortifiés sur la plate forme du temple : il fallut bien un nombre d’Espagnols égal au moins pour les en déloger.
Les écrivains espagnols qui ont décrit ce temple ne se sont pas accordés sur ses dimensions. J’ai suivi les mesures adoptées par Clavigero, selon ce qui lui a paru le plus vraisemblable d’après la confrontation des écrits des quatre témoins oculaires, Cortès, Bernai Diaz, le Conquérant anonyme et Sahagun.
(54) Le micuahuitl tenait lieu d’épée. C’était un bâton garni de morceaux d’obsidienne, produit volcanique vitreux d’un noir enfumé que les Mexicains appelaient itzli. Les flèches étaient terminées par une lame d’obsidienne pointue et à deux tranchants. Les couteaux, faits de la même matière, avaient la dureté et le coupant de l’acier.
(55) Le Mexique a été le pays le moins maltraité des Espagnols. Cela vient de ce que les Mexicains, peuples guerriers, étaient assez
’ I.e gouvernement du président Comonfort vient de décréter (25 juin 1856) que le clergé mexicain ne possédera plus d’immeubles; il constitue propriétaires de ces biens les locataires actuels, à condition d’en payer le loyer à titre de cens aux communautés et aux corporations dont ils les tiennent.
Celle combinaison sauvegarde et protège tous les intérêts : ceux du clergé, des corporations , des locataires , du fisc , et de la société entière. En mobilisant la propriété foncière, elle aplanit le principal obstacle qui s’est opposé jusqu à ce jour à l’établissement d'un système d’impôts uniforme et équitable.
NOTES
redoutés des conquérants pour en être ménagés. Mais les malheureuses populations des Antilles, des bords du lac Nicaragua et du Pérou , dont le caractère simple et doux 11e leur inspirait aucune crainte, furent décimées chaque année, et de vastes solitudes se sont étendues sur les contrées les plus peuplées. Moins d’un siècle après l’arrivée de Colomb, il ne restait plus aucun indigène dans les Antilles.
(56) En 1843, M. 'I’ornel, nouvellement nommé directeur de l’école des mines, mit au concours la chaire de langue française, pour se conformer au règlement de l’établissement. Cependant il avait déjà fait son choix parmi les aspirants : le moins digne de tous était précisément celui qu’il voulait faire nommer, parce qu’il était Mexicain. Le résultat de l'examen 11e lui ayant pas été favorable, voici le moyen qu’il prit pour tourner la difficulté.
11 donna à son protégé la chaire d’allemand, sans examen préalable , bien entendu , car il n’en savait pas un mot ; puis il sollicita le titulaire de la chaire de français, qui possédait quelques notions de la langue de Schiller, de permuter avec lui. L’étranger n’osa pas lutter contre une volonté si tenace, et il accepta. De cette manière la chaire de français et celle d’allemand furent confiées à deux ignorants.
Si pareille chose arrivait dans une de nos écoles de premier ordre, que feraient les élèves? que diraient les journaux? quelle serait la conduite de l’autorité supérieure ? Il n’est pas douteux que les premiers se révolteraient, que les seconds crieraient au scandale, et que le gouvernement réformerait la décision du directeur. Mais que pense-t-on qu’il soit arrivé à Mexico? Les élèves, dont les intérêts se trouvaient lésés, ne proférèrent pas un murmure ; aucune gazette ne signala à la vindicte publique cette partialité fatale à leurs progrès; et nulle espèce d’intervention supérieure ne vint remédier à ce mal, qui passa d’ailleurs inaperçu. C’était un abus de pouvoir, comme on en voit tous les jours; il n’y avait rien là qui pût fixer sérieusement l’attention des Mexicains ; ils en rirent et se turent.
Tornel, quoique fils de Français, s’est toujours montré hostile aux Européens en général et aux compatriotes de son père en particulier Sans doute il a commencé par affecter une haine qui n’était pas dans son coeur pour faire oublier aux Mexicains son origine ; mais comme l’habitude se tourne en un penchant naturel, il a fini par nous haïr instinctivement. O11 déteste toujours ceux auxquels on a fait sciemment du mal.
NOTES
Son véritable nom était sans doute Tournelle. Avant 1826, il signait Tournel ; mais ce nom lui paraissait encore trop français, il en supprima la troisième lettre.
Tornel a toujours occupé le ministère de la guerre sous Santa- Anna. On venait encore de lui rendre son portefeuille en 1853 , lorsque la mort le surprit au milieu de ses premiers travaux.
(57) 11 existait jadis dans les lacs de Mexico quelques îlots flottants que les Indiens avaient convertis en jardins potagers. Mais je ne crois point du tout que les chinampas formées autour des habitations des Aztèques fussent flottantes aussi, comme quelques-uns l’assurent; parce qu’il est infiniment plus diflicile et plus incommode de les faire surnager que de les construire comme elles le sont à présent.
(58) L’ovation offerte chaque soir à l’Albini finit par être trou* blée par la discorde habituée des coulisses : elle se glissa parmi les acteurs, le parterre et toute la société mexicaine. Madame Césari joignait à un beau timbre de voix un physique agréable , et beaucoup de grâce et d aisance dans les rôles d’homme. Elle s’était fait une petite cour d’adorateurs, et ceux-ci voulurent lui faire partager les honneurs de la scène qui n’avaient encore été que pour l’Albini. Jusque-là, c’était fort bien ; mais les deux rivales ne se contentèrent pas d’être successivement applaudies : l’une prétendait faire cesser les applaudissements que l’autre recevait ; la cabale s’en mêla, et dégénéra souvent en désordre.
Alors Mexico fut divisé en Albinistes et en Césaristes , et chaque parti eut ses champions. Il y eut des soufflets donnés de part et d’autre, et M. de Lisle, secrétaire delà légation de France, eut en sortant du théâtre un duel aux flambeaux, sur la terrasse de l'hôtel de l’ambassade, avec un capitaine mexicain nommé Cabrera. Peu s’en fallut que cela n’allât plus loin; mais enfin tout se calma, et, comme après le délire d’un moment d’ivresse, on dut se trouver humilié d’avoir porté si loin l’oubli de soi-même.
Ce duel d’un Mexicain était un événement inouï jusqu’alors : il ne s’est pas renouvelé depuis. Heureusement il n’eut pas de suites fâcheuses. Cabrera tira le premier et manqua; M. de Lisle refusa de tirer à son tour ; puis les deux adversaires se donnèrent la main en signe de réconciliation. De la terrasse on passa dans la salle à manger, où l’on soupa gaiement, et Cabrera sortit de l’hôtel de la légation charmé de la courtoisie du diplomate. Le ministre de
NOTES
France, eu égard aux circonstances, n'avait pu refuser à M. de Liste d’accepter le défi de Cabrera. Il servit même de témoin à son secrétaire.
(59) J'ai dit que les théâtres de Paris sont les moins confortables du monde. En effet, voyez le grand Opéra, les Italiens, les Français : n’est-il pas vraiment honteux que, pour y placer cent ou deux cents personnes de plus, on sacrifie le spectateur et les convenances à la recette, et cela quand ces théâtres reçoivent du gouvernement une grasse subvention ?
Les Parisiens qui n’ont jamais perdu de vue les tours de Notre- Dame demeurent persuadés que leurs théâtres sont les plus beaux du monde, que tout y est au mieux , qu’on ne doit rien y changer. Mais que ces bons badauds voyagent pendant quelques années, et ils reviendront de leur erreur. Pour bien juger, il faut pouvoir comparer.
Alors quand ils s’asseyeront de nouveau au parterre de l’Opéra, ils s’étonneront, comme moi, qu’on n’y ait pas ménagé de couloirs pour se rendre à sa place ou pour en sortir, et qu’on soit obligé de passer par-dessus les stalles avec des bottes crottées, molestant ceux qu’on trouve sur son passage, à condition d’en être molesté à son tour un moment après. Ils murmureront sans doute lorsqu’ils se verront encaissés avec leurs familles dans une loge de côté, où l’on ne peut pas se remuer, où Ton étouffe, et d’où Ton n'aperçoit que la moitié de la scène. Et si pour éviter cet inconvénient, ils prennent place au balcon , ils ne tarderont pas à s’apercevoir que les banquettes et l’espace vide qui les sépare de la rampe n’ont pas été faits à la mesure de leurs corps et de leurs jambes. Malgré cela, ils se verront contraints de laisser passer les allants et venants.
Après avoir été mis à la torture toute une soirée au balcon du théâtre Français, je me demandais comment il était possible qu’on revînt encore s’y soumettre de soi-même. Tout le talent de mademoiselle Raehel n’aurait pu m’y décider. Il est vrai que ma taille dépasse de beaucoup la moyenne, et que mes jambes sont par conséquent plus longues que celles du commun des hommes ; mais n’est-ce pas une duperie de ne construire un théâtre que pour des nains ?
Je n’en finirais pas si je voulais énumérer toutes les choses qui m’ont choqué à mon retour à Paris en 1841, et que cependant les Parisiens regardaient comme bonnes ou tout au moins comme indifférentes. Je me bornerai à en signaler une qui a produit sur moi un effet pénible.
NOTES
Depuis quarante ans, des sommes immenses ont été dépensées pour embellir Paris : la Bourse a coûté vingt millions, la Madeleine n'a pas coûté moins ; pour le palais du ministère de l'intérieur on a dépassé cette somme ; l’arc de triomphe de l’Étoile a englouti trente millions; le Louvre, je ne sais combien. Le résultat obtenu ne répond certainement pas aux dépenses qu’on a faites ; cependant, puisque les Français aiment qu’on admire leur capitale et font volontiers des sacrifices pour cela, excusons -les, chaque fou a sa marotte.
Mais voici d’un autre côté qu’on a jeté sur la Seine les ponts des Arts et d’Austerlitz , ceux des Saints-Pères, de l’École militaire, et plusieurs autres. Ces constructions étaient indispensables ; l’intérêt de tous les réclamait. Eli bien, le gouvernement s’est refusé à les faire lui-méme. Prodigue de l’argent des contribuables pour des futilités, il s’est montré avare pour cet objet d’utilité publique. Il a abandonné l’entreprise à des spéculateurs, en leur accordant le privilège de rançonner les passants pendant quarante ou cinquante ans, même davantage, pour se couvrir de leurs avances.
Je ne blâme pas ici les entrepreneurs ; loin de là, j’applaudis à leur idée, et je serais charmé d’apprendre qu’elle les eût enrichis. Mais que dire des conseils municipaux de la bonne ville de Paris qui votent à chaque instant des sommes considérables pour des fêtes brillantes, des réjouissances publiques, et qui n’ont point eu l’esprit de racheter ces péages qui blessent le bon sens et les droits de l'humanité? Que dire de tous les gouvernements qui ont permis, pour économiser une somme comparativement minime , que le pauvre fût exclu de la voie publique, là où il pouvait trouver un allégement à ses fatigues ?
J’ai maudit bien des fois les uns et les autres pour mon propre compte, lorsque , lassé de ma promenade et voulant couper au plus court, je ne trouvais pas un sou dans ma poche. Mais pour les portefaix , les impotents qui débouchent par la rue de Seine , et sont obligés de passer par le pont Neuf ou par celui des Tuileries pour se rendre dans le quartier du Palais-Royal, n’est-ce pas une indignité que de leur enlever pendant un demi-siècle la jouissance des passages qui abrègent les distances ? Ces ponts se présentent à eux comme pour les narguer, pour leur rappeler à chaque pas qu’ils sont pauvres, et qu’on n’a guère pitié d’eux, quoiqu’ils portent sur le dos un fardeau pesant cent livres et plus, ou qu’ils se traînent avec peine sur des membres mutilés peut-être au service de l’Etat!
(60) J'ai en mon pouvoir une foule de documents qui m’autorisent à parler aussi sévèrement des juges mexicains; j’en citerai un, qui, quoique déjà ancien par sa date, parait avoir servi de texte aux plaintes que les particuliers adressent chaque jour à l’autorité supérieure. Je le choisis de préférence parce qu’il est court et concis.
« A Son Excellence le ministre de l’intérieur,
» Zacatccas, 3 août 1837.
» Nous soussignés, négociants nationaux et étrangers, représentons respectueusement à Votre Excellence que la décadence du commerce, qui augmente chaque jour, a pour cause, parmi plusieurs autres, le manque de sûreté des chemins. Tous les jours des vols se commettent presque aux barrières de cette ville , et bien plus fréquemment encore sur le chemin qui conduit à la ville du Fresnillo ; ils se commettent avec d’autant plus d'impunité qu’ils ne sont point poursuivis judiciairement, soit parce que les juges n’ont point à leur disposition les moyens de s’emparer des coupables , soit parce que la lenteur des formalités leur fait obstacle , soit parce qu’ils veulent que les procédures se suivent par les parties intéressées, ce qui augmente les pertes, puisque les effets ne se retrouvent pas et que les frais se multiplient ; soit qu’enfîn il y ait lacune dans les lois , manque d’énergie chez les personnes, ou tout ce que l’on voudra; mais le résultat est que les procès sont interminables, et que l’on voit très-rarement infliger des punitions. Les juges n’emploient pas la force armée à la poursuite des voleurs, tantôt sous le prétexte qu’il ne leur appartient pas de juger ceux-ci depuis qu’il a été dérogé à la loi du 29 octobre 1835; tantôt parce qu’ils attendent l’invitation des autorités civiles pour poursuivre , et que les autorités craignent , nous ne savons pourquoi , de n’être pas secondées. La force armée ne fait point de patrouilles ou n’en fait que trèsrarement, et seulement dans l’intérieur de la ville. La sûreté diminue chaque jour, et s’il en est ainsi dans la capitale du département , que sera-ce sur les routes? Là, il n’y en a pas la moindre... etc.
» Nous prions donc humblement Votre Excellence de vouloir bien faire présenter au congrès les propositions convenables pour éviter autant que possible les vols , et amener le châtiment de ceux qui les commettent, etc. »
On me montrait un jour, à Oaxaca, un ouvrier employé à une bâtisse, me le signalant comme ayant, de notoriété publique, commis deux meurtres et un grand nombre de vols. « Eh bien, dis-je,
NOTES
pourquoi la justice ne s’en cmpare-t-elle pas? Elle n’en est donc pas informée? — Si, me répondit-on, nous en avons averti nous-mêmes le préfet et le fiscal, et il nous a été répondu que, personne ne se portant partie civile, il n’y avait pas lieu à le mettre en jugement1; mais que si nous voulions le dénoncer formellement à l’autorité on lancerait un mandat d’arrêt contre lui. Or, vous devez penser que nous nous sommes bien gardés d’intervenir dans une affaire de ce genre , dont les conséquences n’auraient été funestes qu’à nous. » Ce préfet était cependant un des meilleurs officiers de police de la république. Qu’on juge donc des autres!
Deux Français2 furent volés et dépouillés de tout ce qu’ils portaient sur la route de Mexico à Toluca. En arrivant à Ferma, à pied et demi-nus, ils se présentèrent chez l'alcadc pour qu’on dressât procès-verbal du crime et qu’on fît quelques démarches pour en découvrir les auteurs. On leur demanda s’il leur restait de quoi payer le papier timbré, et, sur leur réponse négative, on leur dit qu’on ne pouvait pas procéder.
Un Français d’une force herculéenne, nommé Raillard , fut plus heureux : passant un jour, avec un sac de 500 piastres sous le bras, dans une rue déserte, il fut attaqué par un bandit qui lui mit la pointe de son couteau sur la poitrine en lui demandant son argent. La résistance était impossible; il fallut s’exécuter et présenter le sac au voleur; mais comme celui-ci dut employer ses deux mains pour le recevoir, il demeura un instant à la merci de Raillard, qui, sans perdre de temps, lui asséna un coup de poing dans l’épigastre et le culbuta : il était mort. Cette fois, le juge qui reçut sa déposition était un homme de bien, et le félicita d’avoir si bien réussi.
(61) Je n’ai jamais été insulté à Mexico par les leperos qu’une seule fois. C’était dans les premiers temps de mon arrivée, et le peuple n’était point encore accoutumé aux étrangers, qui s’y trouvaient en petit nombre.
En passant dans une rue voisine du marché, je fus atteint entre les deux épaules d’un projectile , pris dans la nature végétale et qui ne me fit que peu de mal. Il partait d’un groupe de portefaix assez éloigné de moi. Ne sachant précisément en qui punir l’insulte, je continuai mon chemin en leur envoyant quelques gros mots ; mais à peine eus-je détourné la tête, qu’un projectile de la même nature
' L'assertion du préfet et du fiscal était mensongère, car la loi qui régit les tribunaux criminels au Mexique ordonne de poursuivre d’office les coupables.
2 MM. Lance et Broqua.
X OTES.
fit tomber mon chapeau, Furieux d’être le jouet de cette canaille, je cours sur le groupe , les poings fermés , pensant fouler aux pieds le premier qui me tomberait sous la main ; mais, bail! je n'avais pas fait dix pas, qu’il n’y avait plus personne ; je n’eus que la satisfaction d’être maître du champ de bataille. C’était, au reste, ce qui pouvait m’arriver de plus heureux.
(62) Les Mexicains sont inclinés au bien, mais ils n’ont pas la force de le faire lorsqu’il doit leur coûter quelque peine, leur causer quelque dégoût. On en a eu un exemple frappant le jour du combat de Padierna. Quelques heures après la déroute de Valencia, on apporta une douzaine de blessés dans la cour d’un restaurateur, à Tacubaya : on les coucha sur le pavé et on les abandonna. Quelques-uns avaient des blessures fort graves, d’autres en avaient de plus légères ; mais tous réclamaient des soins immédiats. Ces malheureux, qui n’avaient pris aucun aliment depuis la veille, qui avaient perdu une partie de leur sang, et qui souffraient de cruelles douleurs, faisaient pitié à voir, et personne cependant ne se mettait en peine de soulager leurs maux. Un négociant français, M. Clément Perrissin , qui logeait dans la même maison, après avoir attendu vainement que l’ambulance s’occupât de ces blessés, ou que les gens du pays prissent soin d’eux, descend de son appartement avec sa jeune femme, met en pièces ses draps de lit, ses serviettes, et prépare des compresses et des bandages. Madame Perrissin , qui eût fait la plus jolie sœur de charité , étanchait le sang , lavait les blessures; son mari les pansait. Leurs domestiques apportaient aux uns du bouillon pour les soutenir, aux autres un peu de vin pour les ranimer. Enfin , ils improvisèrent des lits où les malades purent reposer commodément.
L’empressement que cette famille étrangère mettait à soigner les blessés toucha plusieurs habitants du village, qui, conduits aussi par la pensée du bien, apportèrent à l’envi leur tribut de services à leurs pauvres soldats. Quelques-uns même, pleurant d’attendrissement et la rougeur au front, dirent à M. Perrissin : « Les Européens ont bien raison de nous mépriser, nous ne sommes que des misérables auprès d’eux; vous avez de nobles cœurs, et nous, nous n’avons pas d’âme; vous savez vous dévouer pour l’humanité souffrante sans distinction de personnes, et nous, si vous ne nous eussiez stimulés par votre exemple, nous eussions laissé périr, par notre indifférence, ces pauvres gens qui sont nos frères et nos défenseurs. »
NOTES
M. Perrissin fut obligé de les consoler et de leur dire tout ce qui pouvait les réhabiliter dans leur propre estime.
(63) J’ai remarqué que dans tout l’État de Jalisco les vertus hospitalières qui honorent le caractère mexicain en général ne sont pas aussi développées qu’ailleurs. J’ai vu souvent avec peine des gens riches ou aisés recueillir un frère, une sœur, une nièce, pour leur imposer ensuite les fonctions de domestiques et leur refuser la jouissance des droits les moins contestables de la parenté.
(64) J’ai lu avec déplaisir ce que plusieurs voyageurs ont écrit sur le caractère des Mexicains. On s’est trop souvent appliqué à le présenter sous le plus vilain côté, et ce n’est pas ainsi qu’on peut en donner une idée exacte. Nos compatriotes MM. Michel Chevalier et Ampère en ont caricaturé le portrait; madame Calderon de la Barca, Anglaise de naissance et bas -bleu par les habitudes, ne s’occupe que de futilités : elle voit des détails, elle n’entend rien à la synthèse. Quant à M. Isidore Lowenstern, ses Mémoires sur Mexico sont ce qu’on peut voir de plus mal fait. Ce voyageur allemand paraît s’être proposé de dénigrer tout ce qu’il voit, et il accomplit sa tâche assez maladroitement pour qu’on ne puisse douter, après la lecture de quelques chapitres , que sa relation ne soit un tissu d’exagérations d’un bout à l’autre.
(65) Il me reste beaucoup de bien à dire des enfants mexicains, et puisque je ne l’ai pas fait en son temps, je veux réparer mon oubli dans cette note.
Ces enfants sont soumis, respectueux, et n’ont dans le cœur aucune de ces méchancetés dont on a tant à se plaindre de la part des jeunes Européens du même âge. Ils sont turbulents sans trop aimer le désordre, espiègles sans jamais songer à faire de mal à personne , nullement rancuneux , et exempts de ce vice honteux qui dégrade l’enfance parmi nous. Malheureusement les mauvais exemples qu’ils ont constamment sous les yeux , dans la compagnie des domestiques auxquels on les confie, détruisent souvent en eux le sentiment du bien. C’est ainsi qu’il en est beaucoup qui dérobent 1 sans scrupule à leurs camarades, à leurs parents, les objets qu’ils trouvent à leur convenance, et cette fatale inclination, par la faute de ceux-là mêmes qui les élèvent, ne disparaît pas toujours avec
1 Ce défaut a beaucoup diminué depuis l’établissement des écoles françaises à Mexico.
NOTES
l’àge : les pères de famille se mettent trop peu en peine de prêcher la morale à leurs enfants, et de les reprendre sévèrement quand ils se rendent coupables de semblables fautes.
Dès l’âge de dix ans, souvent même plus tôt, l'intelligence des enfants mexicains se trouve remarquablement développée. J’ai reconnu que le tiers des élèves de tout professeur un peu habile pouvait, après quatre années d’études, s’exprimer avec facilité en français, traduire nos ouvrages aussi vite que s’ils les lisaient en espagnol, mettre correctement l’orthographe des deux langues, analyser grammaticalement, expliquer en français les auteurs latins qu’on voit en cinquième, connaître à fond l’arithmétique pratique avec l’explication des règles générales, le premier degré d’algèbre, souvent les quatre premiers livres de géométrie, la géographie générale, la mythologie et l’histoire ancienne. Et ils apprennent tout cela sans se fatiguer; toutes les études se font à l’école; hors des classes, ils n’ouvrent jamais un livre.
J’ai vu plusieurs enfants de treize à quatorze ans saisir les explications mathématiques avec tant de facilité, qu’après une première démonstration donnée par leur professeur, ils renversaient les figures les plus compliquées du cinquième et du sixième livre de géométrie pour s’assurer qu’ils en avaient bien compris la construction , puis se tiraient parfaitement d’affaire dans la démonstration des théorèmes.
Si l’on ne recevait à l’école des mines que des jeunes gens qui eussent déjà fait de bonnes études préliminaires, je suis persuadé que, malgré leur âge tendre, la plupart seraient parfaitement capables des hautes spéculations du raisonnement auxquelles on les applique à présent, trop souvent infructueusement.
(66) En 1850, un Français, nommé Bablot, eut une querelle, dans la cour du théâtre, avec un Espagnol du nom de Patiiio. Bablot provoqua l’Espagnol en duel, et celui-ci répondit à son cartel en tirant sur lui deux coups de pistolet. Bien qu’à bout portant, il manqua Bablot; celui-ci s’était réfugié derrière une colonne, et tournant d’un côté tandis que son adversaire tournait de l’autre, il parvint à échapper à la mort.
Qu’arriva-t-il de ce guet-apens? C’est qu’on emmena en prison Bablot, et que Patiiio resta en liberté. L’Espagnol s’en retourna dans son pays sans être inquiété , et le Français, après avoir attendu six mois sa sentence, fut condamné à trois ans de prison par le juge criminel pour purger le délit de provocation en duel.
NOTES
Bablot interjeta appel, et la cour suprême l’acquitta à l’unanimité.
J’ai quelquefois vu des juges à Mexico mettre un voleur en liberté, et sévir très-durement contre le volé, tantôt pour avoir maltraité le voleur en l’arrêtant, la loi défendant de se faire justice par ses propres mains, quelquefois sous un prétexte plus frivole encore, ou dans l’espoir d’obtenir de l’innocent quelque argent qu’ils n’auraient pu espérer du coupable.
S’il était dans nos mœurs de tirer de ces juges iniques la vengeance que Cambyse tira de Sisamnis, le châtiment, quoique cruel, ne serait pas immérité.
(67) Il ne me paraît pas hors de propos de donner ici un échantillon de la statistique criminelle de Mexico : le moraliste et le législateur peuvent y trouver quelque enseignement utile.
Statistique criminelle des huit premiers mois de l’année 1836, donnée par M. le comte de la Cortina dans le premier bulletin de 1 Institut 1 géographique et statistique de la république mexicaine.
Du 1er janvier à la fin d’août, 144 hommes et 58 femmes furent écroués dans la prison publique , à savoir :
Individus des deax sexes.
Pour homicide et tentatives d’homicide. . 35
Pour vol et tentatives de vol 18
Pour soupçons de vol 30
Pour escroquerie 37
Pour outrage à la pudeur 2
Pour maquerellage 2
Pour fausse monnaie 15
Pour faux l
Pour ivrognerie 17
Pour disputes 41
Pour résistance à l’autorité 2
1 Deux ouvrages , que j’ai publiés à Mexico à diverses époques , m’ont valu l’honneur d’être nommé membre honoraire de cet Institut, sur la proposition spontanée de M. le comte de la Cortina. Un moment j’ai hésité à laisser passer la présente note. Je craignais de me montrer impoli en répondant par un article critique à un acte de bienveillance, auquel je suis d’autant plus sensible que je me trouve en excellente compagnie sur la liste des académiciens de la même classe ; cependant , comprenant qu'il est indispensable de relever des erreurs qui jettent un jour faux et défavorable sur le caractère français, je me suis déterminé à la laisser subsister, espérant que le sentiment patriotique qui a présidé à mes observations sera compris et apprécié à sa juste valeur par mon honorable confrère, M. le comte de la Cortina. (1856.)
NOTES
Statistique criminelle publiée par le journal le Siffla XIX.
Du 1er décembre 1850 au 30 novembre 1851 , il est entré dans les prisons de Mexico 18,389 hommes et 8,787 femmes. Il en est sorti 18,139 hommes et 8,004 femmes.
Les crimes et les délits sont classés de la manière suivante :
Hommes. Femmes.
Blessures 200 50
Tentatives d’homicide 19 I
Complicité d homicide 3 I
Vol 2,502 500
Tentatives de vol avec effraction. ... 10 «
Complicité de vol 30 10
Soupçons de vol 50 15
Rixes* 1,482 2,398
Port d’armes prohibées 412 58
Faux en signature 12 »
Faux monnayeurs 10 I
Contrebande 32 «
Jeux prohibés 90 »
Escroquerie 343 00
Excès (il n’est pas dit de quel genre) . 1,401 498
Rapt 132 42
Viol (estupro) 00 15
Incontinence 481 420
Adultère 57 47
Inceste 11 13
Sodomie 7 n
Maquerellage 18 10
Prostitution 80 »
Sévices 128 »
Ivrognerie 4,070 3,039
Vagabondage 490 «
Infractions de police 1,038 991
Délits non désignés 02 8
Fuite de prison 02 37
Morts en rixes, 24 hommes et 4 femmes.
L’autorité a recueilli 20 cadavres d’hommes et 20 de femmes.
Il résulte de cette seconde statistique1 que, sur 20,803 indivi-
1 Nous citerons une autre statistique que nous fournit le tribunal criminel de Guanaxuato, et que nous extrayons du journal l'Ordre du 2 septembre 1854 • Du 7 juillet au 1 ."> août, le substitut du tiscal et le juge d'instruction du tribunal de
NOTES
dus emprisonnés dans l’année, 353 seulement sont restés en prison, ce qui prouve de deux choses l’une, ou qu’on les a arrêtés trop légèrement, ou qu’on les a rendus trop tôt à la liberté. Il est d’autant plus surprenant de voir tant de détenus élargis si promptement, que parmi eux se trouvaient 3,592 individus coupables de vols, d’attentats à la vie, et d’autres crimes fort graves.
On ne saurait voir aussi sans surprise, dans la statistique précédente, 2,398 femmes incarcérées pour rixes, quand on ne compte que 1,482 hommes pour le même délit.
D’un autre côté, 420 femmes sont reprises de justice pour incontinence, 15 femmes pour viol! On a peine à comprendre de pareils écarts de la part de ce sexe.
Les deux statistiques citées diffèrent entre elles d’une manière notable. La seconde nous représente le peuple de Mexico comme singulièrement démoralisé , et la première tend à nous faire croire que cette grande ville de 165,000 âmes1 est un des centres de population les plus moraux du monde, surtout lorsqu’on lit les réflexions qui la suivent , où M. de la Cortina , après avoir présenté comme fort rare le crime d’empoisonnement, celui de l’incendiaire comme ignoré, l’assassinat payé comme presque inconnu, l’homicide prémédité et de sang-froid comme peu commun , et avoir dit qu’on n’a guère à constater que des meurtres commis dans des accès de colère, nous fait observer que jamais les fastes judiciaires n’ont à enregistrer de ces crimes atroces, dans le genre de l’assassinat de Fualdès et des tortures que les chauffeurs faisaient souffrir à leurs victimes, à la fin du sièle dernier, dans le nord de la France.
Ce rapprochement a pour but évidemment de faire considérer les Français comme plus cruels que les Mexicains, puisque nos criminels montrent une âme plus noire que les bandits du Mexique.
Eh bien, je trouve dans cette pensée de M. de la Cortina peu de philosophie : il s’occupe de détails et néglige l’ensemble; il signale des faits sans remonter aux causes. La statistique des crimes et délits, qu’il a présentée pour l’année 1836, comparée à celle de 1851, est d’ailleurs la preuve évidente ou de l’aveuglement de l’auteur du
justice de cetle ville (Guanaxuato) ont expédié 96 causes ; dix accusés furent convaincus d’inceste , un du crime de bestialité, huit de viol commis sur des enfants , deux d'infanticide. » — La population de la ville de Guanaxuato et du territoire soumis à sa juridiction ne dépasse pas 50,000 habitants.
' Les divers recensements qui ont été faits de la population de Mexico la font varier de 130 à 200 mille habitants. Je pense qu’on approcherait plus de la vérité en prenant le terme moyen, qui est 165 mille, La juridiction de Mexico peut contenir un nombre double d’habitants.
NOTES
bulletin, ou d'une partialité mal déguisée; car M. de la Cortina sait fort bien que les années de 1835 1 et 183G ont été précisément des époques critiques pour la sécurité publique à Mexico, et que si les guichets de la prison ne se sont ouverts que pour 43 voleurs ou assassins dans l’espace de huit mois , ce n’est certainement pas qu’il n’y ait eu plus de criminels à incarcérer, mais bien que les habitants des villes et des campagnes , lassés de livrer à la justice des coupables qui restaient impunis, et dont ils se faisaient des ennemis dangereux, les laissaient en pleine liberté; et si parfois ils en dénonçaient quelques-uns , la police mettait une telle négligence dans ses recherches, qu’on ne les trouvait jamais; il suffisait que le criminel passât dans un autre département pour qu’on perdit ses traces.
L’auteur de la statistique a encore tort lorsqu’il assure que les homicides non prémédités ne se commettent jamais de sang-froid : il sait comme moi, comme tout le monde, qu’il suffit du plus léger motif pour qu’un lepero plonge son couteau dans le sein d’un autre, et que loin qu’il soit besoin d’un accès de colère pour le porter à cet acte barbare , le meurtrier conserve le plus souvent son sangfroid, à tel point que feu le docteur Jecker, ami de M. de la Cor-
1 A la fin de 1835, on ne pouvait plus sortir autour de Mexico sans risquer d’être dévalisé ; on en était réduit à conquérir sa promenade le pistolet au poing. L impunité multipliait les vols et les mcurlres à toutes les heures du jour dans 1 intérieur de la ville, dans les rues les plus fréquentées. L’effronterie des brigands n’avait jamais eu d’égale, et la terreur des habitants était au comble, lorsque M. de la Cortiua, nommé gouverneur de Mexico, parvint à rétablir un peu d’ordre et de tranquillité par sa fermeté et sa constance à poursuivre le châtiment des coupables. C’est à lui qu’on doit la condamnation et l’exécution du colonel Yailez, aide de camp du général Santa-Anna , reconnu comme l’agent principal, quoique occulte, de l'assassinat du consul suisse et du vol commis chez lui, ainsi que celui d une diligence attaquée à quatre heures du matin dans l’enceinte même de Mexico.
M. de la Cortina n’avait obtenu qu’avec beaucoup de peine qu’on envoyât à 1 échafaud les assassins du consul suisse, frères servants de la compagnie aux ordres de Yanez ; mais, lorsqu’il s’agit de satisfaire aussi la vindicte publique à l’endroit du chef des bandits, il rencontra mille obstacles contre lesquels il faillit échouer. Yailez avait les poches trop bien garnies pour manquer de protecteurs. Un magistrat se respecta cependant assez pour faire son devoir en présence de la société mexicaine qui l’observait avec anxiété, ce fut le procureur général chargé de l’instruction du procès; mais Yafiez, considérant le désintéressement de cet homme comme une exception, s’en défit par le poison du fond de sa prison. La vie du gouverneur lui-méme fut menacée; cependant rien ne put l’ébranler, et il eut enfin la satisfaction de voir ses démarches couronnées de succès, et la justice des hommes frapper le principal coupable. Honneur donc à M. de la Cortina dans cette circonstance: il a bien mérité de l'humanité!
NOTES
tina et le mien , ayant plusieurs fois consulté le pouls des assassins, peu de minutes après la perpétration de leurs crimes , ne leur a pas trouvé un battement de plus que de coutume.
Venons maintenant au point capital, celui de la méchanceté comparée des deux peuples; et d’abord, posons-nous cette question : Dans quel pays du monde doit-on trouver les plus grands criminels? N’est-ce pas dans celui où l’on rencontre aussi de plus grandes vertus? Discutons.
Rien n’existe dans l’univers qui ne renferme en soi deux principes opposés, et une suite plus ou moins grande de moyens entre ces deux extrêmes. Dans les êtres animés , nous voyons figurer le corps et la pensée; dans la vie, nous remarquons la naissance et la mort; dans la sensation, la douleur et la jouissance; dans l'unité diurne , les ténèbres et la lumière ; dans l’année, la saison des frimas et celle de la chaleur, l’humidité et la sécheresse; enfin , dans les sociétés humaines, le travailleur et le paresseux, l’égoïste et l’ami dévoué, le citoyen vertueux et le criminel.
Plus ces extrêmes sont dissemblables , plus ils admettent de moyens.
Or, dans les sociétés primitives, comme celles de l’Indien cultivateur au Mexique, l’homme dont les mœurs s’éloignent peu encore de l’état sauvage dédaigne ce que nous estimons le plus dans la civilisation ; il n’a d’autre ambition qu’uoe petite provision de maïs, d’autres sentiments, d’autres instincts que ceux de la brute. Il n’est ni bon ni méchant, mais comme il est indifférent au bien et au mal, s’il se laisse aller à une boutade de mauvaise humeur, il peut commettre un grand crime sans en éprouver de remords. Il se venge d’un seul coup sans trouver de plaisir à torturer sa victime. 11 ne devient barbare que s’il se voit soumis à des vexations qui fassent naître en lui l’idée de la vengeance, ou si des hommes d’une classe plus civilisée que la sienne parviennent à développer dans son cœur de mauvaises passions pour s’en servir ensuite comme d’un instrument. Mais alors il n’est plus lui-même.
Ici les extrêmes se rapprochent; les moyens diffèrent peu entre eux : inclinations, besoins, aspirations, tout, jusqu'aux idées, paraît avoir été coulé dans le même moule.
Mais dans nos sociétés civilisées, où les besoins de l’homme augmentent en raison directe des progrès de son industrie, où ses passions prennent une fausse direction par la faute des institutions, et deviennent fougueuses, irrationnelles, indomptables sous la compression des usages et des lois qui nuisent à son bonheur; où la
MÛTES.
trop grande inégalité des conditions fait naître en lui l'envie et la haine; où son caractère se modifie à l’infini sous l’influence de sa position sociale , de ses qualités physiques et intellectuelles et du milieu où il vit, on voit nécessairement les termes extrêmes de la série des passions différer d'autant plus entre eux que les termes intermédiaires se ressemblent moins et sont plus nombreux.
Cette remarque nous explique pourquoi le lepero mexicain, c’està-dire l’Indien devenu citadin, représentant l’extrême méchanceté, n’égale pas en cruauté l’homme plus civilisé, qui occupe le même rang que lui dans la série à laquelle il appartient1.
La France doit donc produire des bandits plus cruels que le Mexique, parce que le degré de civilisation de ce dernier pays est loin d’atteindre celui auquel est parvenu l’antique monarchie des Francs. Mais aussi elle doit donner naissance à des hommes infiniment plus vertueux que ceux qu’on trouve dans cette république.
S’il n’y avait pas plus de police en France qu’au Mexique, on ne pourrait sortir de chez soi en plein jour qu’en caravane et bien armé ; il faudrait transformer sa maison en forteresse ; et les vengeances, la jalousie, l’envie, l’avarice, épouvanteraient le monde de scènes horribles à voir, horribles à raconter.
Mais à côté de cette plèbe aux instincts féroces , de ces misérables qui figurent dans les crimes obscurs, cités par M. de la Corlina, et dans les grands crimes politiques, comme Hébert, Marat, Carrier, Fouquier-Tainville, nous comptons par milliers et tous les jours des actions dignes du prix Montyon , des actes de charité évangélique et de dévouement sans bornes , dont le Mexique ne saurait donner de nos jours que de rares et pâles exemples.
Si l’administration judiciaire était aussi mal organisée chez nous que dans ce malheureux pays, je ne doute pas que nous n’eussions aussi un grand nombre de juges qui mettraient leurs sentences à
1 Les progrès de la civilisation nous annonceraienl-ils donc de plus grands criminels que ceux qui ont été et sont encore les fléaux de nos sociétés? Je ne le pense pas. Au contraire, à mesure que nos institutions se perfectionneront, l'homme deviendra plus heureux et perdra tout le fiel de son cœur. On n'aura plus que peu de crimes à déplorer, et jamais d'atrocités; mais, en revanche, les grandes vertus auront plus difficilement l’occasion de se faire jour.
Nos sociétés civilisées se trouvent actuellement dans la condition la plus misérable quelles aient à redouter pour l'avenir ; je suis même tenté de croire que l'état sauvage, malgré ses misères, est encore préférable au nôtre; car nous n’avons jamais vu un enfant du désert embrasser la vie civilisée , même après en avoir joui pendant plusieurs années ; et nous savons qu'un grand nombre d'Européens se sont faits sauvages, séduits par l'attrait de la liberté.
NOTES
l’enchère, et se comporteraient pire encore que leurs confrères du Mexique; mais on en compterait toujours un sur cinq, un sur dix, un sur quinze au moins, qui rejetterait avec dédain l’offre d’une fortune , s’il fallait l’acquérir par un jugement inique, et qui préférerait même les tortures et la mort à la perte de son honneur , tandis qu’au Mexique l’opinion publique considère comme infiniment petit le nombre des juges capables de refuser des trésors pour conserver l’éclat de leur nom et la paix de leur conscience.
M. de la Gortina n’a pas traité avec plus de philosophie la question de la prostitution comparée entre Paris et Mexico. Le rapport qu’il établit entre les deux populations et le nombre de leurs filles publiques est tout à fait à l’avantage de la capitale du Mexique. Mais ce résultat ne prouve rien du tout, isolé qu’il est de ses causes; et c’est ce que je vais démontrer à l’auteur de la statistique.
Oui , il y a relativement beaucoup moins de filles publiques à Mexico qu’à Paris, et que dans toutes les grandes villes d’Europe; mais cela vient de la facilité avec laquelle on obtient les faveurs des femmes et des filles du peuple au Mexique : tandis qu’il y a en France et dans d’autres pays du vieux continent des villages, des petites villes même, où un homme pourrait passer de longues années avant de pouvoir satisfaire sa passion, s’il n’avait à sa disposition les lieux de prostitution. Cette supériorité apparente d’immoralité qu’offre la ville de Paris est donc en réalité une preuve frappante de moralité relative.
Les seuls essais de statistique qui m’aient paru faits consciencieusement jusqu’à présent sont ceux de MM. Lerdo de Tejada et Munoz Ledo. Mais ce n’est point dans les bulletins de la Société savante que je les ai trouvés.
(68) Le duel est une coutume barbare , absurde , si on le considère d’une manière absolue; mais si on le juge par rapport à nos institutions, il devient, pour remplir les lacunes de la loi, une nécessité, et par cela même un acte moral.
Fonder un grand bien sur un petit mal, châtier un criminel pour protéger la société entière, tel est l’objet de la législation. Eh bien, celui qui se fait justice par ses mains, quand la loi ne peut lui venir en aide, accomplit un devoir, toutes les fois que l’impunité laisserait la société à la merci de la perversité d’un homme.
Si une bête féroce échappée d’une ménagerie menace l’existence d'une foule d’individus, n’est-ce pas une bonne action que d’exposer sa vie pour la tuer? Eh bien, si un homme, sans autre motif
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qu’un intérêt sordide, qu’une passion criminelle, répand à pleines mains le malheur sur son semblable, sur une famille entière, n’est-il donc pas louable aussi de chercher à débarrasser la société de cet être malfaisant?
Mais, dira-t-on, il y a absurdité à se battre en duel pour venger une injure qu’on a reçue, alors qu’on risque de manquer son but, et d’étre tué soi-même par son adversaire. Cela est vrai jusqu’à un certain point; nous sommes bien d’avis qu’il serait plus raisonnable de le tuer sans exposer sa vie; mais puisque la loi ne nous permet pas d’agir aussi logiquement dans toutes les circonstances où nous avons à nous venger, et qu’elle ne saurait non plus faire autrement, sans donner à la vengeance une latitude dangereuse , il faut bien se contenter d’un terme moyen, qui est le duel; et cet acte appelé barbare est aussi beau relativement que celui du noble citoyen qui s’expose à être dévoré par la bête féroce, pour chercher à en délivrer lui, les siens et tous ses concitoyens. Si on succombe, c’est un malheur individuel; un autre sera plus heureux. Si on triomphe, c’est une dette de reconnaissance qu’on impose à la société.
D’ailleurs, lorsque la hache de la loi décharge le coup mortel sur le condamné, est-on bien sûr qu’on n’immole point un innocent? L’homme ne se trompe-t-il jamais dans ses jugements? Et cependant ne serait-ce pas paradoxal d’avancer qu’on ne devrait jamais punir, dans la crainte de prendre un innocent pour le coupable?
La possibilité d’un duel est un frein puissant mis à la langue et aux actions de l’homme pervers; c’est une des sauvegardes de la société. Si ce frein est souvent inefficace parmi nous pour faire taire le méchant ou conjurer ses desseins, que n’arriverait-il pas si celui-ci n’avait rien à redouter ni des lois ni des hommes?
S’il y a abus dans le duel, que l’abus soit réprimé; mais s’il y a impossibilité d’atteindre le coupable d’une autre manière qu’en le combattant corps à corps, le duel devient indispensable, et par conséquent moral.
Qu’on venge une injure purement personnelle par une autre du même genre, qu’on réponde à un soufflet par des coups de canne, ou qu’on sacrifie au précepte de l’Evangile en pardonnant, rien de mieux; mais qu’on laisse impunie une faute qui cause l’infortune d’une famille et menace chacun en particulier, c’est un grand mal : tout homme qui prendra sur lui d’y porter remède méritera une couronne civique.
El comment une coutume barbare et absurde en elle-même
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peut-elle devenir morale par rapport à nos institutions? Ali! c’est que nos institutions sont mauvaises; et pour qu’un tout en désordre puisse être supportable, il faut que chacune des parties du tout soit en harmonie avec le désordre général; car autrement, si l’ordre était introduit partiellement au sein du désordre , il en résulterait quelque chose de plus choquant encore , qui ferait prendre le change et croire que le désordre se trouve là même oii régnerait l’ordre. Voilà pourquoi le duel en particulier, et toutes les guerres en général deviennent souvent indipensables dans notre état de civilisation encore si voisin de la barbarie, quoique ces moyens de vider un différend répugnent à la religion, à l’humanité, à la raison.
Mais les preuves de cette vérité se présentent à nous en abondance : prenons-en une au hasard.
Nous savons que la femme est montée graduellement de l’état de bête de somme, où elle était réduite au temps de la barbarie, à celui où nous la voyons de nos jours. Nous ne nions plus l’existence de son âme ; nous reconnaissons que son intelligence se développe à mesure qu’on la cultive; enfin que c’est un être égal à nous-mêmes, destiné par la nature à des fonctions aussi élevées que les nôtres : l’éducation de ses enfants, la première instruction qu’elle doit leur donner, exigent d’elle la plus haute philosophie.
Cependant la femme est encore loin de son affranchissement complet : nous la considérons encore comme un mineur, comme un être incapable de se conduire par lui-même, lorsqu’elle se trouve en pouvoir de mari. La loi veut que le mari, quel qu’il soit, inepte ou vicieux, serve de tuteur à sa femme , lors même qu’elle aurait le vaste esprit de Sévigné ou de Staël et le génie gouvernemental de Blanche de Castille. Cela est injuste, mais le temps y remédiera.
Or, l’esclavage, quel qu’il soit, fausse les idées, dénature les sentiments de l’esclave : il en résulte que la conduite de la femme se trouve fréquemment en opposition avec les intérêts de l’homme auquel sa destinée se trouve attachée ; celle qui a été mise au monde pour faire son bonheur se change souvent par sa faute à lui en un fléau domestique qui lui fait prendre en horreur et la femme et l’existence.
Cette partialité de l’homme à l’égard de la compagne que Dieu lui a confiée donne naissance à des contrastes frappants dans les devoirs assignés à chaque sexe, dans les vertus qui leur sont attribuées, au point qu’on réprouve dans l’un ce qu’on estime dans l’autre, et vice versa. Ainsi, la jeune fille qui succombe aux séductions d’un homme qui la trompe se voit abandonnée de tout le