CHAPITRE NEUVIÈME
(77) Avant d’arriver à Cuicatlan , on trouve, près du village de Quiolepec, une colline assez élevée et coupée presque à pic dans la plus grande étendue de son pourtour : les Zapotèques en avaient fortifié le sommet pour se défendre contre les incursions des Mexicains. Ce ne fut qu’après 1840 que les archéologues du pays eurent connaissance de ces retranchements militaires. Ils ont cru y reconnaître les restes d’une ville; mais leur opinion ne se fonde sur rien de solide, car on n’y trouve que les ruines d’un petit bâtiment carré qui ne contenait qu’une seule pièce, et dont la position sur un rempart extérieur ne peut guère indiquer qu’un donjon d’observation. On voit plus loin une vaste place d’armes qui, vraisemblablement, servait au campement des réfugiés. Ceux-ci s’abritaient sans doute sous des tentes, car on ne trouve nulle part aucune trace d’habitations.
Parvenus au point culminant, un tableau original et sauvage s’offrit à nos yeux. Du côté opposé à celui par où nous étions montés, la colline forme un demi-cône dont les côtés paraissent inclinés d’une soixantaine de degrés sur la base. I,e cône domine les montagnes voisines, et à son pied coulent, dans un étroit vallon, d’un côté, la rivière Salée, dont les eaux jaunâtres recèlent des truites exquises; de l’autre, celle de Quiotepec, qui nourrit des bobos non moins estimés. Là se réunissent ces deux rivières qui courent de gorge en gorge, de rapide en rapide, se joindre aux affluents du Papaloapan.
La plate-forme du point culminant est couverte d’un sable fin que le vent creuse ou nivelle à sa guise. Ce jour-là l’air était très-vif; il bruissait dans les broussailles, et couvrait nos paroles de sa voix stridente. Voici qu’en nous retournant, notre guide fait un geste de surprise et nous montre, à quatre pas de nous, sur le sable, les empreintes des pattes d’un lion. A peine les avions-nous examinées quelques secondes, que le vent les effaça. Le lion, passant précipitamment derrière nous, s’était enfoncé dans les halliers auxquels nous étions adossés, au moment même où nous nous retournions.
Les Mexicains appellent lion le couguardau à pelage gris-foncé et uni. Il est plus timide avec l’homme que le jaguar, et quoiqu’il soit à peu près de la même taille que lui , il est certainement moins fort.
Cette soirée-là fut pour moi féconde en émotions diverses. Nous
gravissions un mamelon en suivant un petit sentier d’un pied de large qui courait en biais sur un talus abrupt, quand un serpent à sonnettes, traversant le chemin, effraya mon cheval, qui se cabra en se jetant de côté. Il ne pouvait plus se remettre sur ses pieds dans cette position, sans rouler au fond du ravin, qui était profond ; mais heureusement un rude coup de bride le rejeta tout à fait en arrière, et je fus sauvé.
Une heure après, j’entrai à Quiotepec. On y fêtait je ne sais quel saint au son des tambourins et au bruit des pétards. Une fusée passant sous le nez démon cheval l’effraya, et il s’emporta. A quelques pas de là se trouvait un groupe d’enfants qu'il me fut impossible d’éviter : je sautai par-dessus. Une fois maître de mon cheval, je revins sur la place, le cœur navré de douleur pour le mal que je croyais avoir fait. Par bonheur tous les enfants s’étaient jetés à plat ventre, moins un qui voulut fuir, et qui, enlevé par son vêtement, retomba sans se faire de mal. Toutefois l’enfant avait eu peur et criait de toutes ses forces; la mère était éperdue et ne reprit un peu de calme qu’à la vue des piastres que je lui offris.
Toutes les fois que je suis passé dans cet endroit, il m’est arrivé quelque chose de fâcheux. Uors de mon premier voyage, le cheval d’une servante, faisant un saut de mouton, renversa la femme, et heurtant violemment le cheval de madame de Fossey, la lança hors de la selle; elle ne put se relever : elle s’était foulée un pied.
Plus loin, près de la descente deCuicatlan, nous nous aperçûmes que les deux Indiens qui portaient nos enfants sur leur dos dans de petits fauteuils recouverts nous avaient quittés pour prendre des chemins de traverse. Du haut de la montagne nous les’apercevions quelquefois courant le long de la côte dans un sentier coupé de ravins , et sautant de rocher en rocher au risque de se tuer avec nos enfants, si le pied leur manquait. Nous passâmes ainsi une heure dans des angoisses impossibles à décrire.
Enfin, trois ans après, madame de Fossey et scs enfants montaient en litière la côte de Cuicatlan. Au point le plus dangereux, la mule de derrière s’abattit et la litière fut renversée au bord d’un précipice : le tiers de la caisse se trouvait hors du chemin et dans le vide! Ma femme et mes enfants n’évitèrent la chute dans l’abîme qu’en se cramponnant aux montants du baldaquin.
(78) Le malheureux jeune homme mis à mort à Ella par Canalizo s’appelait Lapuillade. 11 avait été blâmé par tous ses compatriotes pour avoir pris part au mouvement révolutionnaire d’Oaxaea,
NOTES
et personne ne réclama contre la cruauté partiale dont il avait été victime; d’ailleurs son sort était décidé. Moi seul je protesterai donc; je m’y sens d’autant plus porté, que Lapuillade était un jeune homme rempli de talents et aimé de tout le monde; qu’incapable de commettre une bassesse, il vit avec désespoir ses compagnons d’armes devenir des voleurs, des assassins, et qu’il fit pour les retenir des efforts qui ne furent pas toujours inutiles.
Mais, au reste, les cendres de Lapuillade ont été déjà vengées par le ridicule et l’opprobre dont la lâcheté de Canalizo a entaché sa mémoire. Tous les Mexicains qui liront ces lignes ne pourront sans rire se rappeler la terreur panique de ce général à la vue de quelques soldats américains, et sa fuite précipitée de San-Martin de Tezmelucan à Mexico. Canalizo mourut peu de temps après l’évacuation du Mexique par les Américains.