Vues des Cordillères , etc., par M. de Humboldt, p
Colhuacan, de leur donner quelques objets de prix pour rendre le sacrifice plus solennel. Le roi leur envoya un oiseau mort, enveloppé dans une toile de tissu grossier. Pour ajouter la dérision à l'insulte, il leur proposa d'assister lui-même à la fête. Les Aztèques feignirent d'être contents de cette offre ; mais ils résolurent en même temps de faire un sacrifice qui inspirât de la terreur à leurs maîtres. Après une longue danse autour de l'idole, ils amenèrent quatre prisonniers xochimilques qu'ils avaient tenus cachés depuis longtemps. Ces malheureux furent immolés, avec les cérémonies observées encore lors de la conquête des Espagnols, sur la plate-forme de la grande pyramide de Tenochtitlan, qui était dédiée à ce même dieu de la guerre Huitzilopochtli. Les Colhues marquèrent une juste horreur pour ce sacrifice humain, le premier qui eût été fait dans leur pays : craignant la férocité de leurs esclaves, les voyant enorgueillis du succès obtenu dans la guerre contre les Xochimilques, ils rendirent la liberté aux Aztèques, en leur enjoignant de quitter le territoire de Colhuacan.
« Le premier sacrifice avait eu des suites heureuses pour le peuple opprimé; bientôt la vengeance donna lieu au second. Après la fondation de Tenochtitlan, yn Aztèque parcourt le rivage du lac pour tuer quelque animal qu'il puisse offrir au dieu Mexitli; il rencontre un habitant de Colhuacan appelé Xomimitl. Irrité contre ses anciens maîtres, l'Aztèque attaque le Colhue corps à corps :
Xomimitl vaincu est conduit à la nouvelle ville; il expire sur la pierre fatale placée aux pieds de l'idole.
« Les circonstances du troisième sacrifice sont plus tragiques encore. La paix s'est rétablie en apparence entre les Aztèques et les habitants de Golhuacan. Cependant les prêtres de Mexitli ne peuvent contenir leur haine contre un peuple voisin qui les a fait gémir dans l'esclavage ; ils méditent une vengeance atroce. Ils engagent le roi de Colhuacan à leur confier sa fille unique pour être élevée dans le temple de Mexitli , et pour y être , après sa mort , adorée comme la mère de ce dieu protecteur des Aztèques ; ils ajoutent que c'est l'idole même qui déclare sa volonté par leur bouche. Le roi crédule accompagne sa fille ; il l'introduit dans l'enceinte ténébreuse du temple ; là, les prêtres séparent la fille et le père. Un tumulte se fait entendre dans le sanctuaire; le malheureux roi ne distingue pas les gémissements de sa fille expirante : on met un encensoir dans sa main et, quelques moments après, on lui ordonne d'allumer le copal. A la pâle lueur de la flamme qui s'élève, il reconnaît son enfant attachera un poteau, la poitrine ensanglantée, sans mouvement et sans vie ; le désespoir le prive de l'usage de ses sens pour le reste de ses jours. Il ne peut se venger, et les Golhues n'osent pas se mesurer avec un peuple qui se fait craindre par de tels excès de barbarie. La fille immolée est placée parmi les divinités aztèques, sous le nom de Teteionan, mère des dieux, ou Tocitzin, notre grand 'mère, déesse
qu'il ne faut pas confondre avec Eve, ou la femme au serpent, appelée Tonantzin. »
Bientôt ils mangèrent solennellement les corps des victimes.
Quels que fussent les incidents à l'occasion desquels les sacrifices humains avaient commencé, il paraît que cet usage abominable se perpétuait chez les Aztèques , tels que les Espagnols les trouvèrent au commencement du seizième siècle, moins par l'effet d'une férocité bestiale que comme la manifestion d'une croyance religieuse. Les Mexicains regardaient le séjour de l'homme ici-bas comme une expiation et une épreuve; ils croyaient que, sur la terre, tous les êtres gémissent, pour me servir de l'expression de saint Paul , et ont besoin d'être rachetés. Ils s'étaient fait cette opinion théologique qu'on apaise la Divinité par le sang. Le sang, pensaientils, concilie les dieux ou détourne leur colère. C'est ainsi qu'ils arrivèrent à maintenir et à étendre, comme une cérémonie religieuse, ce qui d'abord n'avait été, selon toute apparence, qu'un sanguinaire avertissement ou une horrible vengeance contre le roi de Colhuacan. Solis, dans la Conquête du Mexique, place textuellement cette explication des sacrifices humains dans la bouche d'un cacique vénéré de Tlascala , Magiscatzin (le même que M. Prescott nomme Maxixca). Il raconte que, dans un entretien avec Cortez, ce chef lui dit que ses compatriotes ne pouvaient se former Vidée d'un véritable sacrifice, à moins quun homme ne mourût pour le salut des autres.
Cette idée religieuse des Mexicains, au sujet de la vertu du sang répandu sur les autels, leur était commune avec toute l'antique civilisation de notre continent. Tous les peuples sans exception, sauvages et civilisés, avant la venue du Christ, ont cherché la rédemption par le sang, parce que le sang, source de la vie, leur a paru l'offrande la plus agréable aux dieux courroucés. Partout et toujours , jusqu'au christianisme, le sang des hommes a coulé pour honorer les dieux, malgré les protestations de la raison et du sentiment humain; mais chez les Romains et les Grecs et chez d'autres peuples de l'antiquité, plus avancés que le reste, la force du sentiment humain et le progrès de la raison avaient fait remplacer, dans la plupart des circonstances, mais non pas dans toutes, le sang de nos semblables par celui des animaux. Pour Moïse, on a remarqué qu'il « n'y a pas une des cérémonies prescrites par ce législateur, pas une purification, même physique, qui n'exige du sang. » Mais ce n'est plus le sang des hommes. Le christianisme même, qui a mis fin à l'effusion du sang sur les autels, s'est conformé à ce que de Maistre appelle la doctrine de la substitution ou de la réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des coupables. Les péchés de nos pères et les nôtres y sont lavés par le sang. Pour être relevé de son antique chute , le monde a dû recevoir un bain de sang. Les plus savants docteurs de l'Église l'ont entendu ainsi : « Dans l'immolation du Calvaire, V autel était à Jérusalem, mais le sang de la victime
baigna l'univers, » a dit Origène, qui, en cela, n'a pas voulu faire une simple métaphore , mais a entendu énoncer un fait mystérieusement accompli. Cette fois , il est vrai , c'est le sang de Dieu lui-même qui dispense d'une autre hostie , et désormais les temples sont purifiés de tout sang terrestre. Il n'est pas superflu de remarquer même que le sacrifice rédempteur n'est pas fait une fois pour toutes, et qu'il se perpétue, car la messe n'est pas une simple commémoration, et le sang du Christ y est offert tous les jours1.
C'est dans ce sens seulement que de Maistre a pu dire que les sacrifices humains des Mexicains et des autres peuples anciens ou modernes, étrangers au christianisme, avaient leur origine dans la conscience universelle du genre humain, et provenaient d'une vérité tombée à l'état de putréfaction.
Il faudrait peut-être chercher là aussi l'explication de l'excessive rigueur du code pénal des Mexicains, car la pensée de retenir les hommes par la terreur n'en serait pas à elle seule une explication suffisante. On peut supposer que le législateur mexicain avait pensé, ainsi que les druides au rapport de César, que le supplice des coupables était fort agréable à la Divinité.
Il faut dire, à la décharge de ces populations, que les sacrifices humains ne furent pas adoptés parmi les différentes nations du Mexique sans beaucoup de résistance. Les autres peuplades eurent d'abord
1. Voir J. de Maistre , Éclaircissements sicr les sacrifices.
horreur des Aztèques à cause de cette effroyable effusion de sang humain. Plus tard, le grand roi Nezahualcoyotl combattit longtemps chez ses propres sujets le penchant qui leur avait fait adopter ces boucheries, à l'image et à l'instigation des gens de Tenochtitlan, et il espéra les ramener au culte pur des Toltèques. Cependant, comme il ne pouvait avoir d'enfants de l'épouse qu'il avait ravie au vieux seigneur de Tepechpan, les prêtres lui remontrèrent que c'était l'effet de la colère des dieux, indignés de ce que le sang ne fumait plus sur les autels, et à la fin il céda : de nouveau le sang des hommes fut offert aux dieux ; mais le fils qu'il attendait ne vint pas davantage, et il s'écria : « Les idoles de bois et de pierre sont incapables de rien entendre ni de rien sentir. Il n'est pas possible que ce soient là les auteurs du ciel et de la terre, et de l'homme roi de la création. Il y a un Dieu plus puissant, invisible, ignoré, qui est le créateur de toutes choses; lui seul peut me consoler dans mon affliction et me soutenir dans les cruelles angoisses que j'éprouve. » Il se retira dans ses jardins de Tezcotzingo, y passa quarante jours dans le jeûne et la prière, offrant aux dieux l'encens du copal et faisant brûler sur les autels des herbes aromatiques. Ses vœux furent exaucés. Alors, revenant ouvertement à son antipathie contre les sanglantes superstitions du pays, il érigea le temple dont nous avons parlé, qui était sous la consécration du Dieu inconnu, la cause des causes, et il interdit les sacrifices humains, défendant même de répandre dans le temple le sang des
animaux. Après sa mort, qui eut lieu vers 1470, un demi-siècle avant la conquête, les temples du royaume de Tezcuco s'ensanglantèrent de nouveau et, par les victimes qu'on y égorgea, rivalisèrent avec ceux des Aztèques.
M. Prescott, qui a peu de goût pour la théologie, a assigné aux sacrifices sanglants des Mexicains des motifs purement humains. On s'expose trop à se tromper quand on prétend assigner un mobile unique aux déterminations des sociétés ou des gouvernements, et même à celles des individus. Elles dérivent presque toujours de causes multiples et complexes. Très-vraisemblablement on serait dans l'erreur si l'on considérait ces boucheries, consacrées parla religion, comme l'effet pur et simple d'une appréciation des théologiens aztèques sur la destinée de l'homme et sur ses rapports avec la Divinité. Mais de même on s'abuserait si l'on n'y voulait reconnaître qu'une machination combinée par les chefs politiques et religieux de l'empire aztèque, afin de répandre la crainte au profit de leur autorité. Sans doute, la politique des empereurs et l'esprit de domination des prêtres s'accommodaient de ces fêtes horribles. Tous les pouvoirs de la terre aiment à inspirer !a crainte : la crainte crée l'obéissance, qui est dans les nécessités premières des gouvernements comme des sociétés ; ils tendent même à dépasser la proportion dans laquelle le jeu de ce ressort est avantageux, et c'est ainsi que souvent, en place de la crainte voisine du respectais vont aux confins de la terreur, s'ils ne les franchissent pas. C'est ce qu'on
voit presque partout en dehors de la civilisation européenne, et ce dont souvent cette civilisation ellemême a offert le spectacle dans son propre sein. Ces exécrables sacrifices, chez les Aztèques, n'étaient donc pas seulement conformes à une croyance religieuse sincère au surplus, tout le fait supposer, chez les princes et prêtres ; les uns et les autres en outre les jugeaient utiles au maintien ou à l'affermissement de leur pouvoir ; mais la foi religieuse y était pour sa part.
Est-ce l'ambition seulement ou seulement le fanatisme religieux qui inspira l'infâme guet-apens de la Saint-Barthélémy? Ce ne fut ni l'un ni l'autre isolément; ce fut l'un et l'autre. Catherine de Médicis et les personnes qui, sous elle et avec elle, conseillèrent le massacre des huguenots craignaient que ceux-ci, guidés par un chef aussi éminent et aussi respecté que l'amiral de Coligny, ne prissent l'ascendant à la cour du jeune roi. Voilà le motif humain; mais à côté il y avait un autre ressort tout aussi actif et énergique , le fanatisme religieux, le désir d'exterminer l'hérésie, désir qu'on sanctifiait du haut de la chaire et que la cour de Rome ne cessait de représenter comme éminemment agréable à Dieu. Dans l'âme de Catherine de Médicis, il pouvait y avoir plus de politique, de cette politique sans foi ni loi, et jouant avec le meurtre, qui distinguait alors l'école italienne. Chez tels de ses complices il y avait plus de fanatisme religieux. L'attentat fut le produit de ces deux forces, l'effet complexe de ces deux coupables pas-
sions. Une croyance aveugle et impitoyable et une ambition à outrance étaient de même simultanément les mobiles qui faisaient couler le sang* humain sur les autels des Aztèques.
' Un fait qui surprend au premier abord, c'est que, à mesure que l'empire aztèque s'agrandit et que sa civilisation parut se perfectionner , les sacrifices humains s'y multiplièrent. On pourrait remarquer chez les Romains et chez les chrétiens des contradictions du même genre. Les jeux sanglants du Cirque, les combats de gladiateurs acquirent leur plus grand développement sous les empereurs,'alors que les mœurs étaient fort adoucies en comparaison du temps de la république. Pareillement parmi les chrétiens, alors que les barbares étaient de nouveaux convertis, et pendant les siècles qui suivirent immédiatement, la mansuétude de la religion fut plus marquée en général qu'à une époque de civilisation et de raffinement, comme était le seizième siècle. Aux sixième et septième siècles, quoique la doctrine du Compclle intrare eût été mise en honneur par saint Augustin et fût devenue par lui une sorte de dogme, le souverain pontife, chef de la hiérarchie, eût réprouvé l'extermination systématique et générale que cependant la papauté recommanda de toutes ses forces et fit pratiquer autant qu'elle le put par les rois et par les parlements contre les vaudois, les albigeois, les luthériens et les calvinistes, six, huit et neuf cents ans plus tard. Et sans remonter aussi loin dans l'histoire, en restant dans l'enceinte étroite des événe-
ments presque contemporains, les exécutions de la Terreur, les boucheries du tribunal révolutionnaire, les horreurs accumulées sous les auspices de monstres tels que Carrier et acceptés par l'opinion publique du moment; Paris, la ville la plus policée du monde, courbée sous la dictature de Fouquier- Tainville; Marat, l'affreux Marat, devenant l'idole d'un public nombreux, et obtenant, après que justice eut été faite de ce monstre par le poignard de Charlotte Corday, les honneurs de l'apothéose, ne sont-ce pas des faits qui ont suivi immédiatement le règne de Louis XV où la société affectait de plus en plus les allures de la bienveillance universelle, et celui de Louis XVI où les idées humanitaires avaient fait explosion et semblaient à la veille d'obtenir un empire incontesté ?
Ainsi, en tous lieux et chez tous les peuples, les événements ont de ces affligeants retours et présentent de ces contradictions tristes et humiliantes qui, j'ai à cœur de le dire, ne renversent pas la théorie du progrès, mais qui portent en soi des avertissements solennels. Il y faut voir, en effet, le rappel de tout ce qu'il y a de faiblesse dans la nature humaine, à côté des magnifiques attributs dont nous aurions lieu de nous enorgueillir. Il faut y reconnaître de terribles leçons qui nous disent que toujours un faux pas peut suivre immédiatement nos démarches les plus heureuses et nos actes les plus beaux. Au lieu de nous livrer à l'ivresse du succès quand nous avons réussi, et à l'admiration de nousmêmes quand nous avons fait le bien, nous devons
ne jamais cesser de nous observer avec une attention sévère et nos regards doivent constamment être lixés sur la boussole qui montre la voie du devoir, celle du bon et du juste.
Quoi qu'il en soit, c'est un fait que jamais il n'y eut tant de sacrifices humains que sous le dernier des Montézuma. Ce prince superstitieux, dominé par les prêtres, ou tourmenté par de sinistres pressentiments dont il croyait conjurer la menace à force de sang répandu sur les autels, ne se lassait pas d'augmenter le nombre des victimes. Les compagnons de Cortez eurent la patience ou le courage de compter les crânes disposés en trophées dans les enceintes de quelques-uns des temples; ils en trouvèrent une fois 136 000. L'estimation la plus modérée est qu'à l'arrivée des Espagnols, tous les ans 20 000 personnes étaient immolées. Lors de l'inauguration du grand temple du dieu Huitzilopotchli, à Mexico, en 1486, trente-trois ans avant la conquête, 70 000 victimes, ramassées pendant plusieurs années dans toutes les parties de l'empire, furent égorgées une à une. La boucherie dura plusieurs jours sans relâche ; la procession de ces malheureux occupait quatre milles de long.
Les victimes étaient les criminels , les rebelles ; quand une ville avait manqué à sa fidélité envers le souverain, on la taxait à un certain nombre de personnes, hommes, femmes et enfants. Mais c'était la guerre qui contribuait le plus à alimenter les sacrifices. Dans un entretien avec Cortez, l'empereur, interrogé par le Conquistador sur le motif qu'il pouvait
avoir eu pour ne pas en finir avec les Tlascaltèques qui refusaient de reconnaître sa suzeraineté, répondit qu'en cessant la guerre avec eux, on eût été embarrassé pour se procurer des victimes en nombre suffisant pour honorer les dieux.
Provenant de nations dont les croyances étaient semblables, les victimes subissaient leur sort sans se plaindre. Les populations les regardaient comme des messagers députés vers la Divinité, qui les accueillait favorablement pour avoir souffert en son honneur. Elles les priaient de se charger de leurs réclamations près des dieux, de leur rappeler leurs affaires. Chacun leur confiait ses vœux en leur disant : « Puisque tu vas retrouver mon dieu, fais-lui savoir mes besoins afin qu'il y satisfasse. » On les parait, on leur faisait des présents avant l'immolation. Dans certains cas, 'il y avait au temple une fête mêlée de danses auxquelles le captif prenait part, et au moment suprême , on lui disait le message le plus important qu'il eût à remplir près des dieux.
Dans les conquêtes des Mexicains, on rencontre, même à côté des réserves faites pour les autels des dieux, de nombreux traits de clémence. Le récit des agrandissements successifs de l'empire aztèque, par Tezozomoc, que M. Ternaux a publié en français, montre que ce n'étaient point des vainqueurs impitoyables. Ils donnaient à leur générosité quelquefois des formes étrangement naïves , comme ont pu le faire souvent les barbares envahisseurs de l'empire romain ou les chefs de bandes du moyen âge. En voici un exemple : il s'agit de la conduite de l'em-
pereur Axayacatl, père de Montézuma, après l'assaut de la ville de Tlatelolco , envers les vieillards , les femmes et les enfants. Les guerriers de Tlatelolco avaient affecté, pendant le siège, beaucoup d'arrogance.
« Axayacatl et les principaux chefs mexicains, dit Tezozomoc, allèrent alors chercher les vieillards, les femmes et les enfants qui s'étaient cachés au milieu des roseaux, et dont une partie s'était enfoncés dans les marécages jusqu'à la ceinture, quelques-uns même jusqu'au menton, et leur dirent : « Femmes, avant de sortir de l'eau, il faut, pour « nous montrer votre respect, que vous imitiez le « cri des dindons et des autres oiseaux du lac. » Les vieilles femmes se mirent alors à crier comme des dindons, et les jeunes comme les oiseaux que l'on appelle cuachil ou yacatzintli, de sorte qu'elles firent un tel bruit que l'on eût dit que le marais était réellement rempli d'oiseaux. Axayacatl leur permit ensuite de sortir du lac, et les remit en liberté. »
Voici un autre exemple des ménagements qu'ils observaient envers les vaincus, et des chances de salut qu'ils offraient aux plus braves des prisonniers :
« Il existait au milieu de toutes les places de la ville des constructions circulaires en chaux et en pierres de taille, de la hauteur de huit pieds environ. On y montait par des gradins ; au sommet était une plate -forme ronde comme un disque, et au milieu une pierre ronde scellée, ayant un trou au
centre. Après certains cérémonies , le chef prisonnier montait sur cette plate-forme; on l'attachait par les pieds à la pierre du milieu, au moyen d'une petite corde ; on lui donnait une épée, une rondache, et celui qui l'avait pris venait le combattre; s'il était de nouveau vainqueur, on le regardait comme un homme d'une bravoure à toute épreuve, et il recevait un signe en témoignage de la vaillance qu'il avait montrée. Si le prisonnier remportait la victoire sur son adversaire et sur six autres combattants, de sorte qu'il restât vainqueur de sept en tout, il était délivré, et on lui rendait tout ce qu'il avait perdu pendant la guerre. Il arriva un jour que le souverain d'un État nommé Huccicingua (Huexotzingo), combattant avec celui d'une autre ville nommée Tula, le chef de Tula s'avança tellement au milieu des ennemis, que les siens ne purent le rejoindre. Il lit des prouesses admirables; mais les ennemis le chargèrent avec tant de vigueur, qu'ils le prirent et le conduisirent chez eux. Ils célébrèrent leur fête accoutumée, le placèrent sur la plate-forme, et sept hommes combattirent contre lui. Tous succombèrent l'un après l'autre, quoique le captif fût attaché suivant l'usage. Les habitants de Huexotzingo, ayant vu ce qui s'était passé, pensèrent que, s'ils le mettaient en liberté, cet homme, étant si brave, n'aurait point de repos jusqu'à ce qu'il les eût tous détruits. Ils prirent donc la résolution de le tuer. Cette action leur attira le mépris de toute la contrée ; ils furent regardés comme des gens sans loyauté et des traîtres pour avoir violé,
dans la personne de ce seigneur, l'usage établi en faveur de tous les chefs '. »
À côté de ces sacrifices atroces, on trouve, dans la religion même des Mexicains, des traits qui annoncent un sentiment profond d'humanité. Le lecteur peut se rappeler ce qui a été dit plus haut de leur conception de la vie future. Avec cette notion élevée, purifiée, de l'autre vie, ces immolations, exécutées sur la plus grande échelle au nom de la religion, font un contraste épouvantable. Le bûcher cache au moins la victime dans des flots de "umée. Ici l'offrande était une effusion de sang; le sang était répandu, étalé, on en faisait parade à la face du soleil, sous les regards attentifs d'une foule immense. Conduite par les prêtres processionnelement, à pas lents, au son de la musique et des :hants du rituel, la victime gravissait une pyramide jui formait la base du temple, et dont on faisait le tour à chacune des trois ou quatre terrasses qui la partageaient en étages. La pierre du sacrifice était tout en haut, en plein air, entre les deux autels où orûlait nuit et jour le feu sacré, devant le sanctuaire, in forme de tour élancée, qui recelait l'image du dieu. Le peuple, assemblé au loin, contemplait dans un profond silence, sans en perdre aucun détail, cette scène terrible. La victime enfin, après des prières, îtait étendue sur la pierre fatale. Le sacrificateur, quittant la robe noire flottante dont il était ordinai-
1. Collection Ternaux-Compans, Relation d'un gentilhomme i la suite de Cortes , p. Gt du volume intitulé : Recueil de pièces relatives à la'conquête du Mexique.
rement vêtu , pour un manteau rouge plus approprié à sa suprême fonction, s'approchait armé du couteau âUtzli, lui ouvrait la poitrine, en retirait le cœur fumant, barbouillait de sang les images des dieux, versait le sang autour de lui, ou en faisait, avec de la farine de maïs, une horrible pâtée. Voilà ce qui s'alliait pourtant avec la passion des fleurs et avec les idées les plus pures! voilà ce dont on venait repaître ses yeux cinquante fois par an, après s'être, la veille ou le matin, balancé dans une atmosphère embaumée, au milieu d'une végétation riante, sur les eaux du lac, à bord des chinampas! Diverses circonstances redoublent la stupeur que causent de telles pratiques de la part de ces peuples, et forcent à admettre qu'elles devaient procéder, sans préjudice d'autres mobiles, de la doctrine de l'expiation interprétée par l'effroi : la peur est féroce mille fois plus que le courage. A côté de ces cérémonies de sang, le culte des Aztèques en présentait d'autres d'une candide innocence ; on eût dit le doux et tendre Abel honorant le Très-Haut. C'étaient des processions entrecoupées de chants et de danses où les jeunes gens des deux sexes rivalisaient de parure et de beauté, et déployaient une agilité extraordinaire1. Des jeunes tilles et des enfants, la tête ceinte de guirlandes de fleurs, la joie et la reconnaissance sur le visage, portaient pieusement des offrandes de fruits, prémices de la saison, et d'énormes épis de
1. Les Aztèques avaient une grande dextérité pour toutes sortes de tours d'adresse. On en amena à la cour de Castille, où ils firent le ravissement des Espagnols.
maïs, qu'on déposait, en brûlant des parfums, devant les images des dieux. Si des victimes étaient immolées alors, c'étaient des oiseaux, particulièrement des cailles. Tel était le caractère du culte des Toltèques , sur la civilisation desquels les Aztèques étaient venus greffer la leur. Quelques cérémonies des Toltèques étaient ainsi demeurées intactes, sans que la main violente de leurs successeurs y mît son empreinte ; elles restaient comme une protestation des meilleurs instincts de la nature humaine contre celles qui étaient sorties de l'imagination des Aztèques.
Ces inventions d'un mysticisme affreux étaient arrangées avec beaucoup de pompe et d'art. Chacun de ces sacrifices sanglants formait un drame qui représentait quelqu'une des aventures du dieu auquel il était consacré, et d'où ressortait une moralité. Dans le nombre on pourrait signaler des solennités dont à coup sûr le spectacle révolterait les hommes de notre siècle, à cause de la tragédie qui les terminait, mais dont il est impossible de lire la description sans en admirer la majesté , le sens profond et, je ne puis trouver d'autre expression, l'élégance. Telle était celle du feu nouveau; telle, mieux encore, la fête du dieu Tezcaflipoca, générateur de l'univers, âme du monde.
D'après la cosmogonie des Aztèques, le monde avait éprouvé quatre catastrophes où tout avait péri. Ils en attendaient une cinquième au terme d'un de leurs cycles de cinquante-deux ans , où tout devait de même disparaître, jusqu'au soleil qui devait être
eiTacé des cieux. A l'achèvement du cycle qui, de même que la fin de l'année, concordait à peu près avec le solstice d'hiver, ils célébraient une fête commémorative de la fin et du renouvellement qu'avait quatre fois subis le monde, et destinée à conjurer le cinquième cataclysme dont le genre humain, la terre et les astres eux-mêmes, sans excepter celui qui sert de foyer à l'univers, étaient menacés par un cruel arrêt des dieux. A cette fin, les cinq jours par lesquels se fermait l'année étaient consacrés à des manifestations de désespoir. On détruisait les petites images des dieux, qui ornaient les maisons et les protégeaient, comme les dieux lares des anciens. On laissait mourir les feux sacrés qui brillaient sur la pyramide de chaque teocalli (temple); on cessait d'allumer le foyer domestique ; on brisait ses meubles, on déchirait ses vêtements. Tout prenait l'aspect de la désolation pour la venue des mauvais génies qui projetaient de descendre sur la terre.
Le soir du cinquième jour, les prêtres, emportant les ornements de leurs dieux, s'en allaient en procession jusqu'à une montagne éloignée de deux lieues, menant avec eux la plus noble victime qu'ils pussent trouver parmi les captifs. Sur le sommet, on attendait en silence le moment où la constellation des Pléiades, qui jouait un rôle dans la cosmogonie des Aztèques, s'approchait du zénith; c'est à cet instant qu'on sacrifiait la victime. On enflammait, par frottement, des bois placés sur sa poitrine béante; c'était le feu nouveau dont aussitôt on communiquait la flamme à un bûcher
funèbre sur lequel la victime était consumée. Dès que le bûcher embrasé flamboyait au loin, des cris d'allégresse s'élevaient vers le ciel, des collines du voisinage, des sommets des temples, des terrasses des maisons, où toute la nation réunie, debout, les regards tournés dans la direction de la montagne, attendait avec anxiété l'apparition de ce signal de salut. Du bûcher sacré, des courriers partaient à toute vitesse, tenant des torches ardentes pour distribuer le feu nouveau qui, sur leurs pas, aussitôt éclatait de toutes parts sur les autels et dans les maisons. Peu d'heures après, le soleil se levant sur l'horizon annonçait aux hommes que les dieux les prenaient en pitié, et que, pour la durée d'un cycle encore, le genre humain était à l'abri de la destruction ; mais, pour se racheter pendant le cycle d'après, il fallait que les peuples, durant les cinquante-deux ans qui leur étaient accordés, demeurassent fidèles à la loi venue des dieux. Les jours intercalaires qui suivaient, au nombre de douze ou treize, étaient consacrés à des fêtes. On réparait les maisons, on remontait les ménages en ustensiles, on se faisait de nouveaux vêtements, et on rendait grâces au ciel.
La fêle du dieu Tezcatlipoca était d'un différent caractère. La mythologie aztèque le figurait sous les traits d'un homme à l'éternelle jeunesse , d'une beauté accomplie. Une année d'avance, on choisissait parmi les captifs celui qui était le plus beau, en prenant garde qu'il n'eût aucune tache sur le corps. De ce jour, le dieu était personnifié en lui, et des
prêtres attachés à sa personne s'appliquaient à le façonner, afin qu'il eût une tenue pleine de dignité et de grâce. On l'habillait avec élégance et splendeur. Il vivait au milieu des fleurs, et les parfums les plus exquis brûlaient à son approche. Lorsqu'il sortait, il avait à son service des pages ornés avec une royale magnificence. Il allait et venait en toute liberté, s'arrêtant dans les rues ou sur les places publiques pour jouer, d'un instrument qu'il portait, quelque mélodie qui lui plaisait, et alors la foule se prosternait devant lui comme devant le Grand Esprit de qui tous les êtres tiennent le souffle vital. Il menait cette existence de faste et d'enivrement jusqu'à ce qu'on ne fût plus qu'à un mois du jour fatal. Ace moment, on lui amenait quatre vierges d'une rare beauté, qui, une fois à lui, n'étaient plus désignées que par les noms des quatre principales déesses. Il passait ainsi son dernier mois dans la volupté, menant avec lui ses célestes épouses dans de somptueux banquets chez les premiers personnages de l'Etat, qui se disputaient l'honneur de l'avoir et de lui rendre les hommages dus au dieu lui-même.
Cependant le jour du sacrifice arrivait; l'appareil des délices s'évanouissait subitement autour de lui. Il disait adieu à ses belles compagnes, et une des barques d'apparat de l'empereur le conduisait sur la rive du lac, à une lieue de la ville, au pied de la pyramide consacrée au dieu dont il avait été l'image. La population de la capitale et des environs était rangée tout autour. Il gravissait lentement en tournant, selon l'usage, les étages du teocalli, et faisait
des stations à chacune desquelles il se dépouillait de quelqu'un de ses brillants insignes, jetait quelques-unes des fleurs dont sa personne était ornée, ou brisait l'un des instruments sur lesquels il avait fait entendre ses accords. Au sommet de la pyramide, il était reçu par six prêtres, tous, un seul excepté, vêtus de noir, avec leurs longs cheveux épars. Le sacrifice se consommait, et le cœur de la victime, présenté d'abord au soleil, était mis aux pieds de la statue du dieu. Puis lesprêtres, s'adressant à la foule, tiraient de ce mythe ensanglanté de solennels enseignements, disant que c'était l'emblème de la destinée de l'homme, auquel tout semble sourire au début de la vie, et qui souvent termine sa carrière dans le deuil ou par un désastre, et répétant à leur auditoire cet adage consacré en tout lieu par la sagesse des nations, et cependant toujours prompt à s'effacer de la mémoire des hommes, que la prospérité la plus éclatante touche souvent à la plus sombre adversité.
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