GUERRE AVEC LES TLASCALTÈQUES TERMINEE PAR UNE ALLIANCE
D'après le conseil des gens de Cempoalla, on se dirige par le pays de Tlascala , peuplé d'une nation qui avait, dans ses montagnes , maintenu son indépendance contre le puissant Montézuma, de même que les Suisses, après avoir secoué le joug, avaient été, dans leurs défilés, au milieu de leurs rochers, invincibles pour l'empereur d'Allemagne, l'orgueilleux héritier des Césars, malgré toute sa puissance et la vaillance de ses hommes d'armes. Les Tlascaltèques étaient à peu près de la même origine que les Aztèques; ils parlaient un dialecte de la même langue et avaient les mêmes mœurs , les mêmes usages, avec moins de raffinement et de culture. Ils se livraient comme eux à l'horrible pratique des sacrifices humains. Malgré tous ces traits de ressemblance, ils détestaient les Aztèques d'une haine féroce. C'étaient les frères ennemis. Cortez, en marchant à eux, était guidé par l'es-
poir de s'en faire des auxiliaires contre l'empire mexicain, mais il n'avait pas songé à la fierté de ces montagnards. Ils refusaient de se soumettre à Montézuma, parce qu'ils voulaient être les maîtres chez eux. Quelle chance y avait-il qu'ils acceptassent une autorité inconnue?
Ici commence pour Cortez la guerre de la conquèle. Jusqu'alors il avait trouvé sur son chemin des obstacles à arrêter, l'un après l'autre, vingt hommes ordinaires. C'était le gouverneur Velasquez, malgré lequel il avait fallu audacieusement partir, après s'être approvisionné et recruté à son insu ou en dépit de lui; c'étaient, dans sa petite troupe, les partisans de Velasquez qu'il avait fallu intimider ou séduire, afin que leur glaive ne brisât pas le fil de la combinaison de la Yera-Cruz, grâce à laquelle il s'était dégagé de toute dépendance vis-à-vis du gouverneur de Cuba en suscitant un cabildo (conseil municipal) quelque peu imaginaire. Il avait eu à plier à l'obéissance des gens indisciplinés , ramassés de toutes parts , et à surveiller les complots qu'ils étaient enclins à former contre son autorité et même contre sa vie. Il avait fallu obtenir d'eux qu'ils abandonnassent au roi d'Espagne, sans se rien réserver, tous les présents de Montézuma qui étaient leur propriété. Enfin, il avait eu à contenir les murmures qui avaient fait explosion, à la nouvelle de l'incendie de la flotte, parmi ses soldats désormais séparés de leurs amis et entourés d'ennemis valeureux et innombrables. Je ne parle pas des batailles qu'on avait dû ga-
gner contre les habitants de Tabasco. Grâce à sa fécondité en expédients, à sa rare dextérité, à sa résolution , à sa circonspection dans l'audace, à son expérience précoce, à l'ascendant naturel qu'il exerçait autour de lui , à toutes les éminentes qualités qu'il réunissait , Cortez avait pu sortir de tous ces embarras et de toutes ces épreuves. C'était affaire de ressources intellectuelles et de force morale. Maintenant , pour soumettre les armes à la main ces vaillants Tlascaltèques qui refusent de l'accueillir ou de lui livrer passage, c'est de la force matérielle qu'il faut. Comment faire ? Rien n'est plus facile aux gens de Tlascala que de mettre en ligne cinquante mille guerriers ; ils les ont tout prêts; leurs défilés sont aisés à garder; leur sol montagneux est âpre et couvert de bois où l'on peut organiser des embuscades; Les lieux et le nombre sont pour eux.
Les Tlascaltèques sont commandés par le jeune Xicotencatl, non moins rusé qu'intrépide. On livre un premier combat où Cortez demeure vainqueur, mais avec la perte sensible de deux de ses quinze chevaux. Quelques jours après, c'est une lutte plus rude encore : on se bat toute la journée; l'artillerie, les chevaux, les lances et les épées de bon acier de Tolède font merveille; Xicotencatl est forcé d'abandonner le champ de bataille, mais il se retire en bon ordre. Cortez, dont la petite armée compte beaucoup de blessés , envoie proposer la paix. Xicotencatl, à la tête de ses troupes, répond que le chemin de Tlascala ne sera ouvert aux Espagnols que pour
qu'ils aillent à la pierre du sacrifice, et que s'ils restent dans leur camp, on ira les y prendre.
Après quelques jours, nouvelle bataille. Les Indiens sont nombreux, pleins de ressentiment. Cortez fait un appel à la foi de sa troupe. « Dieu est avec eux ; Dieu veut que la croix soit plantée dans ces belles régions; comment le serait-elle s'ils lâchaient pied? » Il leur a donné des instructions intelligentes pour tirer le meilleur parti de leurs armes européennes. Les deux armées s'ébranlent. La victoire était indécise, lorsqu'un des chefs de l'armée de Tlascala, qui avait eu une querelle avec Xicotencatl, s'éloigne avec ses soldats, entraînant un autre chef dans sa fuite préméditée. Xicotencatl tient bon quatre heures de plus et bat en retraite sans être poursuivi. Gortez alors renouvelle ses propositions de paix. Xicotencatl répond par une attaque de nuit. Heureusement Gortez a accoutumé ses hommes à être toujours prêts. Jamais leurs armes ne les quittent ; ils dorment en ordre de combat; des sentinelles vigilantes gardent le camp, et cette nuit, par bonheur, il faisait clair de lune. Les Tlascaltèques échouent donc encore une fois. Après cet engagement, Corlez, qui suit sa pensée imperturbablement, envoie des Indiens porteurs de paroles de paix, non plus au général ennemi, mais à la ville de Tlascala même. La proposition est favorablement écoutée. Une ambassade solennelle part pour aller trouver Cortez. L'obstiné Xicotencatl la retient dans son camp et se prépare à prendre sa revanche. Chez les Espagnols, pendant ce temps,
le découragement a pénétré; ils comptent leurs morts et leurs blessés; ils voient leur général rongé de la fièvre. Ils souffrent de la fraîcheur des nuits, dans cette partie élevée du pays où ils sont forcés de coucher à la belle étoile. On se dit de l'un à l'autre que l'idée d'aller jusqu'à Mexico est une folie. Le parti de Yelasquez se réveille, et une députation de mécontents va présenter au général les griefs de l'armée. « H se peut que la nature soit contre nous, mais Dieu est plus fort que la nature, » répond Cortez. Il leur cite un vers d'une vieille romance dont le sens est qu'il vaut mieux mourir avec gloire que de vivre avec déshonneur. Ces autres grognards se calment, et peu après des gens de Tlascala paraissent avec des enseignes blanches en signe de paix : ils apportent des provisions de la part de Xicotencatl. La joie se répand dans le camp. Cependant Marina, qui a observé de près cette prétendue ambassade de paix , avertit Cortez que c'est un stratagème et que ces soi-disant amis sont envoyés pour l'espionner. Cortez en acquiert la preuve et renvoie aussitôt à Xicotencatl ses émissaires après leur avoir fait couper le poing. C'est ce que César avait fait bien plus injustement, lors du siège d'Alesia, contre des gens qui n'étaient pas des espions. « Rapportez à votre général, leur dit Cortez quand on les jeta hors du camp, qu'il peut venir de jour et de nuit, quand il voudra et comme il le voudra, et il verra qui nous sommes. » A la vue de ses envoyés aussi tristement mutilés, Xicotencatl est déconcerté. Ces étrangers extraordinaires savent donc
lire dans sa pensée ! Il se met enfin à désespérer de triompher des Espagnols, soit par la force ouverte, soit par la ruse, et se convertit à la paix. Il vient lui-même en donner l'assurance. A peu de jours de là, on part en bonne harmonie, tous ensemble, pour Tlascala, où Cortez est reçu sous le toit du père de Xicotencatl , et au sein d'une hospitalité cordialement donnée et franchement acceptée, l'union achève de se cimenter.
Ce n'est pas précisément la bravoure virtuelle qui donna aux Espagnols la victoire sur les Tlascaltèques. L'un des compagnons de Cortez affirme que rien n'était plus brave que ces Indiens ; il en a vu qui seuls se défendaient contre plusieurs cavaliers. La supériorité des armures, la poudre à canon, une discipline admirable, une incomparable vigilance et surtout le génie de Cortez décidèrent le succès. Les chevaux , sorte de monstres ailés , dont la vue troublait les guerriers tlascaltèques les plus déterminés, plus encore que les éléphants de Pyrrhus les Romains, y furent pour une bonne part. Cortez avait admirablement façonné ses hommes. Il avait fait passer en eux son énergie et sa présence d'esprit, il avait trempé leur corps par toutes les épreuves. La volonté persévérante d'un bon général opère comme le bain du Styx. Par un effet de leur tempérament, les Espagnols , quand un grand sentiment les anime, se recommandent par des qualités militaires qu'on chercherait vainement ailleurs. L'Anglais est assurément très-brave, mais une armée anglaise qui n'a pas un certain bien-être, une
ration régulière de viande, de thé même, se démoralise rapidement. L'Espagnol, lorsqu'une grande passion s'est emparée de lui, peut se passer de tout, de boire, de manger, de dormir, supporter le froid et le chaud, et faire, l'estomac vide, des marches indéfinies. Les soldats de Cortez étaient des Espagnols de la plus forte trempe. On peut croire cependant que ce qui les soutint le plus et le mieux, ce fut la conviction où ils étaient que, par leurs mains, le triomphe de la croix était nécessaire et infaillible. Depuis l'expulsion des Maures, ils étaient persuadés que des infidèles ne pouvaient leur résister. C'est ce que répond Marina à un des chefs cempoallans qui, dans une des batailles contre les Tlascaltèques, dit que c'en est fait de lui et des siens, et Cortez, dans ses discours à ses compagnons, lorsqu'ils lui remontrent les difficultés dont ils sont entourés, revient toujours à cet argument qu'ils ont la bannière de la croix et que cette assistance doit leur suffire.
Mais cette foi robuste, indomptable, qui donne à Cortez tant de puissance et lui vaut de pareils succès, lui crée aussi des périls en le poussant vers des écueils. Une fois à Tlascala, il se demande s'il peut tolérer auprès de lui le culte des faux dieux. Ses nouveaux amis, ses alliés, dont il ne peut se passer pour son entreprise contre Montézuma, sont idolâtres; ils égorgent des victimes humaines et font de grands festins où ils s'en repaissent. Ces atrocités sacrilèges continueront-elles d'avoir leur cours, et la croix aura-t-elle traversé l'État de Tlascala sans le pu-
rilier de cette souillure? Le père Olmedo, heureusement, modère le héros. « Il faut faire chaque chose en son temps, lui dit-il ; attendons l'occasion. » Et, en effet, l'occasion se présente bientôt. Voici que les chefs tlascaltèques proposent à Cortez et à ses officiers leurs filles pour épouses. Cortez leur répond que c'est impraticable, à moins que Tlascala ne se convertisse. Jl essaye de leur faire comprendre la supériorité infinie de la foi chrétienne. Il leur remontre qu'ils sont voués à la perdition éternelle, s'ils ne secouent leur idolâtrie. Une controverse s'engage; les sénateurs tlascaltèques allèguent, suivant une formule qu'on retrouve souvent dans la bouche des Indiens , que chacun, étant content de ses dieux, doit les garder ; qu'eux, vieillards de la nation, ils n'abjureront jamais le culte des divinités qui ont protégé leurs jeunes ans; que cette abjuration attirerait sur le pays la colère du ciel et soulèverait les populations, car celles-ci sont aussi jalouses de leur croyance que de leur indépendance, et elles répandraient la dernière goutte de leur sang pour l'une comme pour l'autre.
Après la conférence, Cortez, dont l'ardeur s'accommode mal des obstacles, ressent des mouvements d'impatience et d'irritation ; il voudrait éclater. Le père Olmedo lui renouvelle ses recommandations pour qu'il temporise. «Patience; à quoi bon violenter la conscience de ces peuples? Les conversions forcées ne valent rien. Quand vous aurez renversé les autels, en supposant que vous le puissiez, les idoles resteront dans les cœurs. Agissons
par la persuasion ; l'œuvre, si elle est plus lente, sera plus sûre. » Alvarado et Velasquez de Léon joignent leurs instances à celles du moine charitable et avisé. Cortez condescend à la tolérance, prodige pour un Espagnol de ce temps-là, et vertu rare chez les hommes d'État de cette nation même à l'heure qu'il est, après la première moitié du dix-neuvième siècle. Il est convenu que les Espagnols pratiqueront leur religion publiquement, mais aucune contrainte ne sera exercée sur les habitants pour les y convertir. Une grande croix est plantée dans un des carrefours de Tlascala. Elle surmonte un autel, où chaque jour la messe est célébrée. Cinq ou six jeunes filles des premières familles de la république sont baptisées et se marient à des officiers espagnols. L'une d'elles était la fille du vieux Xicotencatl, la sœur du jeune général qui avait défendu le sol de la patrie avec tant de courage et de fermeté. Elle devint la femme d'Alvarado, pour qui les Tlascaltèques ressentaient une admiration profonde, et qui, à cause de ses manières démonstratives, de ses allures hardies, de ses grands cheveux blonds bouclés sur un teint clair, avait reçu le nom du Soleil (Tonatiuh). De ce mariage naquirent des enfants qui s'allièrent avec les plus nobles maisons de Castille.
Il fut heureux pour Cortez que l'ardeur de son prosélytisme trouvât pour la tempérer la prudence du père Olmedo, les vues probablement mondaines de quelques-uns de ses lieutenants, et que, par ces conseils, il se laissât ramener à la circonspection qui, en toute autre matière, lui était naturelle.
Il eût soulevé un orage où il eût disparu avec sa troupe, alors épuisée, et dont les rangs étaient éclaircis. Eût-il réduit les Tlascaltèques , ce qui n'est pas probable, ses violences contre le culte du pays lui eussent fermé le chemin de Mexico. L'entreprise eût été manquée. L'histoire mentionnerait son nom comme celui d'un condottiere qui aurait anéanti , par son fanatisme , les espérances qu'avaient fait naître de premiers succès. Ce que c'est pourtant qu'un instant dans la vie d'un grand homme ! Ce que vaut un bon avis quand on a la force de le suivre ! Une magnifique page, en impérissables caractères, dans l'histoire universelle, au lieu d'un de ces souvenirs obscurs et indifférents qui forment le lot des aventuriers abandonnés au courant de leurs passions.
Une fois rentré dans la bonne voie, Cortez dresse son plan de campagne. Il ira maintenant à Mexico; il a une puissante alliance garantie par l'antipathie invétérée des Tlascaltèques contre les Aztèques. Il a le secret de la faiblesse de l'empire mexicain. Il le signale à Charles-Quint dans une de ses lettres, en citant ces paroles de l'Évangile : Toute maison divisée doit périr. Ce qu'il a appris à Tlascala a confirmé le dire du cacique de Cempoalla sur la haine qu'une partie des populations tributaires de l'empire a vouée à ses oppresseurs. Montézuma est détesté dans les provinces conquises : un libérateur qui s'offrira pour délivrer les peuples de ce joug pesant, pourvu qu'il soit fort, trouvera de nombreux auxiliaires. Aux portes même de
Mexico, le Conquistador sait qu'il aura des amis. Le frère de Gacamatzin, roi de Tezcuco, fils comme lui de Nezahualpilli, le prince Ixtlilxochitl, écarté du trône par l'influence de Montézuma, et réduit à un apanage médiocre, brûle de se venger: il est renommé par son brillant courage, et il a fait offrir ses services à Cortez.