DEBARQUEMENT DES ESPAGNOLS. — ENTREVUES AVEC LES MEXICAINS
Par quels événements la civilisation européenne est-elle venue , au seizième siècle , se greffer sur celle de l'Anahuac? Quel a été le caractère de la conquête de Cortez? Quels en ont été les incidents les plus dignes d'être enregistrés par l'histoire ?
A un homme de ce dix-neuvième siècle qui est l'héritier du dix-huitième et par conséquent, quoi qu'il fasse, peu dévot, un effort est nécessaire pour comprendre l'esprit dont étaient animés les Espagnols, conquérants du nouveau monde. On juge la moralité des événements des temps passés avec les idées de son propre temps, et le plus souvent c'est pour le mieux ; car nous pouvons nous flatter d'être initiés à la notion de l'éternelle justice moins mal que les générations qui nous ont devancés de plusieurs siècles. Notre balance est plus exacte. Nous possédons des secrets qui manquaient aux contemporains ; venus après eux, nous apercevons des
effets qu'ils ne pouvaient distinguer; enfin nous ne sommes pas, ainsi qu'ils l'étaient, juges et parties. Cependant, quand il s'agit non plus d'apprécier la valeur morale des actes, mais simplement d'en reconnaître les traits les plus saillants , celui qui les regarde avec les yeux de son époque est exposé à l'erreur. Maintes fois, alors, c'est un panorama où les objets sont à faux jour, parce qu'on s'est placé hors du point de vue.
Ainsi, les idées religieuses n'étant plus aujourd'hui assez puissantes pour pousser les peuples aux conquêtes, nous sommes enclins à négliger leur influence dans les événements anciens , ou à l'amoindrir. Nous répétons envers les Espagnols un arrêt que le dix-huitième siècle, en cela inspiré par ses passions dont je ne méconnais pas la générosité et l'opportunité pour leur temps, a prononcé contre cette nation, sans que la cause fût suffisamment entendue. Nous acceptons pour établi que la soif de l'or fut l'unique mobile de leurs entreprises dans le nouveau monde. Je ne prétends pas que l'amour de la richesse et l'espoir de se créer de grandes fortunes et de grandes existences y aient été étrangers : il y a des motifs humains dans toutes les actions des hommes; mais, à la louange de notre espèce, on peut tenir pour certain que toutes les fois qu'il y a eu un déploiement de qualités héroïques bien soutenues, l'homme a obéi à de nobles inspirations. Il répugne de croire que la cupidité seule puisse engendrer des héros. Dans Cortez et dans ses compagnons, il y avait plus et mieux que le dé-
sir de s'enrichir ou de se faire une position princière dans les Indes. Dire le contraire, c'est comme si l'on prétendait que, lorsque la France, en 1789, se leva pour prendre en main la cause de la liberté, l'enthousiasme dont la nation était remplie, et quilui permit de fournir d'une haleine pendant vingtcinq ans une glorieuse carrière, était inspiré par tout autre chose qu'un sentiment profond des droits du genre humain; c'est comme si l'on soutenait que les prodiges dont notre patrie a étonné le monde durant un quart de siècle procédèrent simplement d'une sotte vanité de bourgeois envieux des préséances de la noblesse.
Les monuments de l'histoire , au sujet des conquêtes de l'Espagne sur le continent américain, sont assez nombreux et assez variés pour qu'on y trouve toutes les lumières désirables. Ils attestent que les expéditions des Espagnols dans le nouveau monde se firent surtout sous les auspices du sentiment religieux. Si à ce sentiment s'allièrent l'intérêt et l'ambition, ce n'est rien de plus que la dualité de la nature humaine, dualité en vertu de laquelle notre âme est unie à un corps. Je pourrais citer Colomb, qui part dans l'espoir de rencontrer le Grand-Kan et de le convertir, et qui, lorsqu'il a vu qu'il y avait de l'or dans le nouveau monde , n'en veut aller chercher qu'afin de subvenir aux frais d'une croisade en terre sainte, ce qui ne l'empêche point d'être infiniment jaloux de son titre d'amiral de Gastille et des avantages matériels qui y sont attachés. Cortez , comme Colomb , comme tous les Espagnols
d'alors , qui venaient d'achever de reprendre les Espagnes sur les Maures , avait dans l'âme une foi active et envahissante. Les imaginations étaient exaltées dans la Péninsule en faveur de la religion. C'était la foi qui avait donné à une troupe de cavaliers réfugiés dans les Asturies la force de résister aux armées des califes, et peu à peu de leur arracher le sol de la Péninsule entière. De quoi n'étaiton pas capable, quand on combattait pour la foi! L'ardeur religieuse naturelle à ce temps-là s'était accrue de tout ce qu'y pouvait ajouter le feu sacré du patriotisme. Pour la jeunesse, qui suivait avec transport les pas des vainqueurs de Cordoue et de Grenade, soumettre des infidèles, établir le culte de la croix dans des contrées où le signe de la rédemption n'avait pas brillé encore, c'était la gloire suprême, un bonheur sans pareil. Une expédition dans le nouveau monde devenait ainsi une croisade. La guerre contre les Indiens , par cela seul qu'ils étaient infidèles, était une guerre sainte. Leur faire confesser la foi était un mérite incomparable. A ce prix, qu'on eût donné carrière à ses passions, qu'on eût été licencieux, cupide, qu'on se fût baigné dans le sang, peu importait : tout péché était racheté par une aussi bonne œuvre, et on allait droit au ciel. Envers ces mécréants, tous les moyens étaient bons et tous les actes licites, pourvu qu'on leur fit accepter le baptême.
Cortez, de même que tous les hommes grands ou petits, était de son temps. Il en partageait, à des degrés divers, les illusions et les préjugés, comme
il en avait le courage et la foi. Son chapelain, Gomara, nous a conservé la harangue qu'il adressa à sa troupe, au moment de quitter définitivement l'île de Cuba, à la revue du cap Saint-Antoine. Il termine par ces paroles, que, si leur nombre est petit, ils ont avec eux le Tout-Puissant, qui n'a jamais abandonné les Espagnols dans leurs luttes contre les infidèles. Que fait la multitude des ennemis qu'on peut rencontrer, puisqu'on est sous la bannière de la croix ? Cette conviction ne le quitta jamais , et il la maintint chez ses compagnons. C'était une grande raison pour qu'ils triomphassent. Le meilleur moyen qu'un homme accomplisse une œuvre, quelque difficile qu'elle soit, c'est qu'il se soit persuadé qu'il ne la peut manquer. Cortez fut d'une sagacité extraordinaire, d'une politique habile, d'une intrépidité sans égale, d'une vigilance inouïe, d'une prudence consommée en même temps que d'une audace prodigieuse ; iL, possédait au plus haut degré l'empire de soi , gage et condition de l'empire sur autrui. A tous ces dons naturels se joignit, d'un bouta l'autre de la conquête, un incroyable bonheur ; les éléments et les événements semblèrent conspirer pour lui. Cependant la principale cause de son succès, ce fut sa foi.
Dans l'île de Cozumel, premier point de relâche, à peine a-t-il rassuré les habitants que son lieutenant Alvarado, débarqué avant lui, avait fait fuir par ses violences et son goût du pillage, qu'il s'occupe de les convertir. Sur leur refus de renoncer à leur idolâtrie, il ordonne aux siens de saisir les
statues des dieux et de les précipiter du haut en bas des temples, disposés, comme ceux des Mexicains, en pyramides. Un autel est mis à la place du sanctuaire païen ; le père Olmedo y dit la messe, et les Indiens, saisis de ce que les dieux n'ont pas aussitôt frappé de mort les étrangers qui les ont outragés dans leurs sanctuaires et leurs images, se laissent baptiser. De là on passe à la province de Tabasco, dans la péninsule du Yucatan , et on y trouve des populations plus nombreuses, plus guerrières, plus avancées dans les arts. Celles-là faisaient des sacrifices humains, selon l'exécrable coutume que les Aztèques avaient propagée. Les naturels refusent de communiquer avec l'expédition ; il faut se battre. Le combat fut opiniâtre et sanglant. On vit un saint, monté sur un cheval gris, descendre du ciel pour se mettre à la tête des cavaliers espagnols et leur donner l'exemple de charger. Personne n'en douta dans l'armée, et lorsque Cortez rendit«compte de l'affaire aux souverains de Castille, il leur dit : oc Vos Altesses Royales doivent tenir pour certain que cette victoire fut remportée moins par nos forces que par la volonté de Dieu, car qu'est-ce que nous aurions pu, quatre cents hommes que nous étions, contre quarante mille guerriers? » Terrifiés par l'artillerie et la cavalerie, stupéfaits de l'audace de cette poignée d'hommes qu'ils prennent pour des êtres surnaturels, les Indiens se convertissent. On célèbre leur conversion par une cérémonie pompeuse le dimanche suivant, c'était le dimanche des Rameaux, et on s'embarque pour gagner les terres mexicaines où
l'on sait qu'habite un grand souverain, chef d'un peuple très-nombreux qui possède beaucoup d'or. Des entrevues ont lieu entre Cortez et Teuhtlile, gouverneur, pour Montézuma, de la province à laquelle correspond aujourd'hui le voisinage de la Yera-Cruz, et puis avec Teuhtlile interviennent bientôt des envoyés directs de Montézuma. Il y a un va-et-vient de communications et de messages du camp des Espagnols à la cour de l'empereur aztèque. Entre Gortezet les personnages venus vers lui, tout se passe à grande étiquette, comme il convient aux représentants de deux potentats dont chacun se tient pour le premier monarque de l'univers. Dès le premier jour, Montézuma par ses représentants, prend l'attitude d'un souverain qui ne veut pas que ces étrangers pénètrent dans ses États. Cortez demande en ternies pressants qu'il lui soit permis d'aller dans la capitale saluer l'empereur de la part de son maître. La réponse qu'il reçoit est toujours la même , qu'il ne doit pas venir. L'explication des refus obstinés de Montézuma , c'est qu'à l'époque où Cortez débarqua, des rumeurs étranges circulaient dans l'empire aztèque. Les uns disaient que le moment assigné pour le retour du divin Quetzalcoatl était arrivé. Suivant d'autres, il fallait s'attendre à des désastres, l'empire était sous le coup de calamités imminentes. Le bruit de la venue des Espagnols dans le nouveau monde était parvenu dans le pays, et il n'y a pas lieu d'en être surpris : il y avait déjà des années que Christophe Colomb avait abordé la côte ferme. C'était bien
loin des rivages mexicains; mais les expéditions de Cordova et de Grijalva avaient montré les Européens en armes dans le Yucatan et dans le golfe même du Mexique. Par là on avait des nouvelles positives des Espagnols et presque le retentissement de leur artillerie, qui avait semé l'épouvante et la mort dans le Yucatan. On les considérait comme des êtres formidables dont le contact serait funeste. On connaissait leur hostilité contre le culte du pays, ce qui redoublait l'effroi qu'inspirait leur approche. Quand l'imagination des peuples est excitée, elle est prompte à voir des signes de la volonté céleste dans tout événement fortuit qui se présente ; elle aperçoit des pronostics sinistres dans les moindres incidents. La foudre qui tombe, un fleuve ou un lac qui déborde, un incendie, à plus forte raison une comète quelque peu flamboyante, un tremblement de terre, si peu qu'il agite le sol, passent pour des présages dont il y a lieu de s'émouvoir, car c'est l'annonce de quelque calamité. Les esprits en s'exaîtant donnent à tous les phénomènes de la nature des proportions inouïes; ils en inventent qui n'ont pas existé et qui n'en augmentent pas moins l'inquiétude et la terreur.
Telle était la situation à la cour de l'empereur aztèque et dans sa capilale. On citait des prodiges monstrueux, on voyait partout les indications d'un prochain cataclysme; mais personne n'était effrayé autant que Montézuma, probablement parce que les prêtres, pressentant que leur domination sanguinaire allait être renversée, soufflaient mille terreurs à son
âme superstitieuse. Si les Espagnols acquièrent de l'autorité dans le pays, c'en est fait d'eux, et ils ont persuadé àMontézuma qu'il serait perdu lui-même; en cela ils ne se trompaient pas et ils n'abusaient pas ce prince infortuné.
C'est ainsi que Montézuma, dès le commencement des négociations que Gortez a entamées, se montre obsédé du désir d'éloigner les Espagnols de la capitale. Par ses envoyés, il les détourne d'y venir, il leur fait dire, en homme qui est accoutumé à être obéi, que cela ne lui convient pas; mais aussi, en prince magnifique, il les comble de présents, sans réfléchir que, plus il leur prouvera qu'il a des trésors, plus il enracinera chez eux la volonté de rester. Ce sont des tissus de coton d'une grande beauté, des étoffes de plumes, article dans lequel, on l'a vu plus haut, les Mexicains excellaient, et qui leur était propre. Ce sont des bijoux et des articles d'orfèvrerie d'or et d'argent d'un grand poids et d'une façon égale à la matière. Parmi ces objets en métal précieux les Espagnols admirèrent surtout deux disques, l'un d'or, l'autre d'argent, grands, disent les chroniqueurs, comme les roues d'un carrosse. Le disque d'or était admirablement travaillé, et par le poids du métal , il laissait bien en arrière tout ce qu'on avait en Europe : Bernai Diaz l'évalue brut à plus de 20 000 pesos d'or, et, si le peso fait, comme le pense M. Prescott, 66 francs, on voit de quelle valeur était ce seul présent (l 320 000 fr.1). C'est encore
1. C'est la valeur d'après le poids. Le même poids d'or repré-
de la poudre d'or à pleins casques; Cortez avait dit àTeuhtlile que ses compagnons étaient sujets à une affection du cœur pour laquelle la poudre d'or était un spécifique souverain. Cortez répondit à ces dons comme il le pouvait, par une toque ornée d'une médaille en or représentant saint Georges et le dragon, par des chemises de Hollande, les plus fines qu'il possédât (les Mexicains ne connaissaient pas le lin) , et par des articles de verroterie qui pouvaient paraître d'un grand prix chez ces peuples où l'art du verrier était ignoré. Moyennant ces échanges de cadeaux, on pouvait se croire en bons rapports ; les Indiens du voisinage apportaient des vivres en abondance aux Espagnols et se mettaient à leurs ordres pour tous leurs besoins. Cortez continuait de négocier pour qu'on le laissât aller à la capitale de Montézuma, Tenochtitlan, et Montézuma continuait ses refus , dont il s'efforçait d'adoucir la rigueur par de nouveaux présents où l'or figurait toujours.
Cortez profitait de ses conférences avec les officiers de Montézuma pour faire montre des moyens dont il disposait. Il exerçait devant eux ses soldats, faisait galoper et manœuvrer les cavaliers, résonner les trompettes guerrières et retentir les décharges des armes à feu. L'artillerie frappait de stupeur les Mexicains. Le feu et la fumée que projetaient les pièces avec grand fracas, les boulets qui brisaient
sentait alors une valeur au moins quadruple de ce que ce serait aujourd'hui.
ou renversaient des arbres éloignés, laissaient sur leur esprit l'impression de la terreur.
Au milieu d'une de ces entrevues, qui ne résolvaient rien, l'heure des vêpres sonne, etCortez, que fatiguent les lenteurs des Aztèques, imagine à cette occasion de faire une sorte d'éclat. Par son ordre, le père Olmedo commence une prédication où il expose les mystères du christianisme , et annonce que les Espagnols sont venus dans le pays pour extirper l'idolâtrie et établir le culte du vrai Dieu. Il termine en distribuant de petites images de la Vierge avec le Christ dans ses bras. Les deux interprètes dont nous avons parlé, l'Espagnol Aguilar, qui a été captif dans le Yucatan, et la jeune fille indienne Marina, livrée à Cortez par le principal cacique de Tabasco, transmettent tant bien que mal la parole du bon père aux Aztèques étonnés. Cette tentative de conversion, au lieu de toucher les gens dont on voulait faire des néophytes, leur inspire de la répulsion ou de l'effroi. De ce moment, toute relation est rompue. Pas un des naturels ne se présente au camp, il ne vient plus de provisions, et, parmi les Espagnols, les mécontents commencent à dire qu'il faut s'en retourner à Cuba avec les présents somptueux de l'empereur mexicain.
FONDATION DE LA VERA-CRUZ. — PARTI QUE CORTEZ EN TIRE. IL DÉTRUIT LA FLOTTE.
Au milieu de ces incidents, Gortez réfléchit sur sa situation et songe aux moyens d'affermir le sol sous ses pas. La tâche qu'il a assumée se montre à lui ce qu'elle est réellement, hérissée de difficultés. Des périls se dressent de tous les côtés. Péril qui gronde au sein du pays même où il est venu : il peut à chaque instant être écrasé par les forces de Montézuma dont le mécontentement est visible. Péril du côté de Yelasquez qui, dans son courroux, peut se laisser aller à tous les emportements, à toutes les perfidies, et qui compte parmi les chefs même de l'expédition des amis prêts à se rallier à sa cause, si quelque émissaire de Cuba apparaît sur le rivage. Péril parmi la masse des soldats qui souffrent cruellement : le soleil les dévore, ils sont livrés à des myriades d'insectes dangereux ou incommodes, et la maladie les décime; déjà une tren-
taine sont morts; le désœuvrement et la souffrance leur font prêter l'oreille à toutes les insinuations et à tous les complots. Péril majeur du côté de Madrid, ou il est dénoncé , lui Cortez, comme un rebelle, à un roi ombrageux et au président du conseil des Indes, homme d'humeur malveillante, Fonseca , l'évêque de Burgos. Il faut sortir d'une inaction où le moral des soldats se pervertit , et qui ouvre toute chance aux tentatives de Velasquez comme à celles de Montézuma. Il faut par des actes décisifs se créer, sans plus de délai, des titres à la sympathie ou du moins à l'indulgence de la cour. Cortez se décide donc à se porter dans l'intérieur du pays , en affrontant les armes de Montézuma. Mais auparavant il juge à propos de fonder une ville sur la plage, au meilleur mouillage qu'il se pourra. Ce sera une place fortifiée, qui offrira un abri contre les coups de main de l'empereur aztèque et de ses satrapes. Avec un commandant sûr, ce sera le moyen de surveiller les expéditions que probablement enverra Velasquez. En cas de revers dans l'entreprise sur l'intérieur, on y trouvera un refuge. La fondation de cette ville sera à d'autres fins en même temps : elle fournira à Cortez , on verra bientôt comment, un expédient légal pour se couvrir vis-à-vis de Charles-Quint contre les dénonciations de Velasquez, et pour enlever tout prétexte aux partisans que celui-ci compte dans l'armée. Ce projet est mis à exécution. Le nom que donne Cortez à la ville nouvelle mérite d'être remarqué : il porte l'indication des deux passions qu'on est
étonné de trouver accolées l'une à Vautre dans l'âme des Espagnols; l'ardeur du prosélytisme religieux et la soif de l'or. C'est la Ville Riche de la Vraie Croix, Villa Rica de la Vera Cruz. Le site choisi après une exploration faite par un officier intelligent , Montejo, envoyé avec deux navires à la découverte, était à quelques lieues au nord du point où l'on avait débarqué. Sous Philippe III, la Vera -Cruz, déjà transportée à la Antigua , fut établie sur l'emplacement actuel .
Cependant Cortez avait reçu un message du chef des Totonaques, établis autour de Cempoalla, ville voisine du campement des Espagnols. Las des exigences des Aztèques qui l'avaient récemment soumis , et qui réclamaient non-seulement de lourds impôts, mais des troupeaux de jeunes hommes et de jeunes filles pour être immolés dans la capitale, ce cacique demande la visite et l'assistance de ces merveilleux étrangers qui lancent le tonnerre et ont avec eux des animaux à l'élan irrésistible. Il dévoile franchement les motifs qu'il a de désirer l'intervention des Espagnols. Il se vante d'avoir cent mille combattants, hyperbole extrême, quoique sa capitale Cempoalla eût réellement une trentaine de mille âmes. Ce fut pour Cortez une révélation. Ce grand empire mexicain n'était donc pas uni et compacte; il recelait des germes de division. Une politique habile pouvait s'y ménager des auxiliaires pour s'y faire jour et le dominer. L'ouverture du cacique est donc accueillie avec amitié et on s'apprête à marcher sur Cempoalla.
Avant de se mettre en route, Cortez achève d'assurer, autant qu'il le peut, sa position personnelle. A la faveur d'une organisation nouvelle, fondée sur l'espèce d'autonomie qui de temps immémorial avait appartenu aux communes en Espagne, il rompt les liens de subordination apparente qui l'attachent encore au gouverneur de Cuba, Yelasquez. Cette révolution s'opère sans qu'il paraisse rien faire que de suivre le mouvement, au moyen de l'établissement d'une colonie qui, en vertu de son droit municipal, nomme ses officiers. Le conseil municipal de la Villa Rica de laVera Cruz, qu'on vient de fonder, en partie pour la circonstance, élit pour son chef Cortez, qui préalablement s'est démis de tous ses pouvoirs, et lui confère toute l'autorité que comporte la situation des Espagnols dans un pays étranger, au milieu d'ennemis prochains ou déjà déclarés. Il lui donne le titre et les attributions de capitaine-général et de grand juge.
Cette affaire pourtant ne fut pas consommée sans opposition. Les partisans de Velasquez se répandirent en discours violents et en menaces. Cortez répondit par une sévérité d'autant plus opportune qu'elle se fit moins attendre. Il ordonna de mettre aux fers et de transporter à bord des navires les principaux récalcitrants. Cette prompte répression calma l'orage, et peu de jours après Cortez put remettre en liberté les prisonniers. La création de cette colonie donnait à Cortez un titre qu'à la rigueur il pouvait opposer aux réclamations de Yelasquez. Celui-ci, en effet, n'avait qu'une autorité de seconde
main. Il était dans l'île de Cuba, non pas en vertu d'un titre émané du prince, mais seulement comme le délégué, le subalterne du chef espagnol qui résidait dans l'île de Hispaniola (depuis Saint-Domingue); c'était Diego Colomb, le frère du défunt amiral. Cependant, pour réussir à Madrid, dans cette cour qui espérait de l'or de ses acquisitions dans le nouveau monde et qui n'en voyait guère arriver, il fallait plus qu'une délibération du conseil municipal d'une ville qui restait encore à bâtir, et qui tout au plus était une sorte de camp retranché. Il fallait pouvoir montrer de l'or, il fallait en verser dans les coffres du roi. A ses compagnons émerveillés des présents envoyés par Montézuma et impatients d'en avoir chacun sa part, Cortez propose d'y renoncer au profit du roi, afin que ce soit tout entier et sans délai expédié à Madrid, où l'on verra ainsi sur quelle contrée l'expédition a mis la main et quelle reconnaissance méritent l'armée et son capitaine.
La proposition est acceptée à l'unanimité, non sans laisser quelque regret dans le for intérieur de ces soldats aussi avides qu'ils sont vaillants; mais tout le monde s'exécute noblement. Deux agents dont Cortez se croit sûr sont envoyés en Espagne ; c'est Montejo, ancien partisan de Velasquez, qui s'est rallié à la fortune du nouveau chef, et Puerto- Carrero, un ami de plus vieille date. Us sont chargés d'une lettre de Cortez et d'un exposé du conseil municipal pour le roi. Ce qui doit avoir plus de poids à Madrid, le même navire emporte les ouvrages en
or que Montézuma a donnés, et entre autres le fameux disque dont j'ai parlé et une tête de crocodile. L'ordre est donné de forcer de voiles pour atteindre au plus vite la Péninsule, car rien n'est plus pressé que de devancer l'effet des manœuvres de Velasquez. Pour que le navire aille plus vite, Cortez en confie la conduite à Alaminos, un des navigateurs les plus expérimentés de l'époque. C'est lui qui avait dirigé le vaisseau monté par Christophe Colomb, dans son dernier voyage, et qui avait guidé la navigation de Cordova et de Grijalva , dans les deux expéditions dont celle de Cortez était la suite1. Quelques jours après, on est entré à Cempoalla, aux acclamations des populations indiennes. Cortez compromet habilement le cacique vis-à-vis des Aztèques, par un affront qu'il le décide à faire, sans la participation ostensible des Espagnols, aux collecteurs venus pour recevoir le tribut au nom de l'empereur. Il le réconcilie ensuite avec une peuplade voisine qui l'inquiétait et lui garantit sa protection envers et contre tous. En même temps il entreprend de le convertir. Le cacique proposait le mariage de huit jeunes filles, prises dans les
1. Contrairement aux ordres formels de Cortez, Montejo crut devoir toucher à l'île de Cuba, sous prétexte de visiter une propriété qu'il y possédait, et peut-être en réalité pour y donner à Velasquez, son ancien patron, un avis dont il tirât parti, s'il le pouvait. Il y dévoila indiscrètement tout ce qui se passait au Mexique, ce qui eut pour effet de redoubler le dépit et la colère de Velasquez contre Cortez, et de le déterminer à envoyer une expédition formidable, afin d'écraser son ci-devant lieutenant et de se substituer à lui. Velasquez voulut appréhender le navire, mais l'ordre arriva trop tard.
familles les plus considérables de son district, avec des Espagnols. Cortez accepte, à la condition qu'elles seront baptisées, et intime au cacique qu'il faut que lui-même il devienne chrétien. L'Indien veut argumenter et déclare qu'il résistera à toute tentative contre les images de ses dieux : il ajoute que, s'il était réduit à l'impuissance, les dieux sauraient bien se venger eux-mêmes; mais les Espagnols sont révoltés de la sanguinaire idolâtrie qui s'offre à leurs regards et des festins de cannibales qui suivent les sacrifices humains. Ils poussent des cris d'enthousiasme quand 4eur général leur dit qu'il faut en finir, car, s'ils supportent plus longtemps le spectacle de ce culte diabolique, Dieu, qui seul peut les faire réussir, se retirera d'eux. Ils suivent Cortez, qui s'élance vers le temple l'épée à la main. Le cacique appelle ses guerriers aux armes et barre le chemin aux Espagnols avec ses prêtres aux cheveux épars et aux robes tachées de sang. Cortez fait saisir et entourer par ses soldats le cacique, les chefs des prêtres et les principaux guerriers des Totonaques. « Vous êtes des insensés, leur dit-il, vous n'avez de refuge qu'en moi; car, si je vous abandonnais, la main de Montézuma s'appesantirait aussitôt sur vous. Il faut donc que vous m'obéissiez, et je veux la destruction de vos idoles. » Le cacique à cette pensée s'incline, et, se cachant la figure dans les mains, il s'écrie que Cortez fasse ce qu'il voudra, mais que la colère des dieux va se manifester contre les étrangers profanateurs. Cinquante Caslillans montent au sommet de la pyra-
inide, arrachent les idoles de bois, les font rouler sur le parvis et en font un feu de joie. Devant ce spectacle, les éléments, au lieu de se déchaîner en courroux, demeurent impassibles. Le sol ne tremble pas; il ne s'entr'ouvre pas pour laisser passer des flammes dévorantes; le tonnerre s'abstient de gronder. Les naturels qui s'attendaient à une explosion de la fureur des dieux, ne sont pas seulement étonnés ; ils sont ébranlés dans leur foi . L'ascendant que Cortez exerce déjà sur leur esprit, et la conviction où ils sont que seul il peut les mettre à l'abri de la vengeance de Montézuma, achèvent leur conversion improvisée. Les Espagnols poursuivent leur œuvre de prosélytisme brusqué , nettoient et purifient le sanctuaire des faux dieux et y dressent un autel. On y apporte processionnellement une image de la Vierge, entourée de fleurs. Plusieurs prêtres des dieux sanguinaires du pays se joignent au cortège , en robe blanche. Le père Olmedo célèbre la messe et adresse à son auditoire une exhortation qu'on traduit à mesure et qui, suivant les chroniqueurs, arrache des pleurs à tous les assistants. Cortez a satisfait au cri de sa conscience et en même temps il s'est assuré la fidélité des gens de Cempoalla qui, bon gré, mal gré, auront désormais les plus puissantes raisons pour faire cause commune avec lui.
Sa confiance est doublée. Il part de Cempoalla pour s'avancer vers Mexico, malgré la défense de Montézuma. Il emmène avec lui 400 fantassins, 15 cavaliers, 7 pièces d'artillerie. Il laisse le reste
de la troupe, sous le commandement d'Escalante qui lui est dévoué, à la Vera-Cruz, comme dans un poste d'observation sur la mer. 1300 guerriers totonaques, que d'autres grossiront bientôt, et 1000 tamanes ou porteurs chargés du bagage se joignent aux Espagnols.
Le moment étant arrivé de se lancer définitivement dans son entreprise suprême, Cortez adopte et accomplit une vigoureuse résolution. Une conspiration avait été ourdie par ce qui restait du parti de Velasquez, et par les hommes turbulents qui ne pouvaient être rares dans une troupe comme la sienne. Il s'agissait de s'emparer du tout ou d'une partie de la flotte et de s'en retourner à Cuba. Circonstance qui montre à quel point s'étaient développés les germes d'insubordination, un des deux chapelains de l'expédition, le licencié Juan Diaz, prêtre de tout point inférieur à l'excellent et digne père Olmedo, était au nombre des conspirateurs. Cortez découvrit le complot et en punit la plupart des auteurs. Pour rendre impossible qu'on renouvelât derrière lui ces tentatives , il prit le parti de détruire la flotte. « A quoi bon, dit-il à ses confidents, ces navires dont la garde tiendra inoccupés des hommes d'élite, tels que les matelots, gens de ressource, dont le concours serait si utile pour tenir tête à l'armée de Montézuma? Anéantir la flotte , c'est donc renforcer l'expédition. Une fois qu'on aura conquis le royaume des Aztèques, il ne manquera pas de navires qui viendront rouvrir aux conquérants couverts de gloire et chargés d'or
le chemin de la patrie, s'ils y veulent retourner, v Pour avoir une réponse prête aux plaintes que vraisemblablement fera entendre le gros de l'armée, quand ce hardi dessein aura été mis à exécution , il fait dresser par des hommes experts un rapport d'où il résulte que la plupart des navires sont hors d'état désormais de tenir la mer. Muni de cette pièce, il donna l'ordre de couler à fond toutes les carcasses, après en avoir enlevé la voilure, le gréement et ce qu'on put de la ferrure ; on ne garda qu'un petit navire. L'armée murmura, mais on la calma au moyen de l'attestation que s'était ménagée Gortez, et par la promesse de grandes actions où chacun devait assurer son salut dans l'autre monde et sa fortune en celui-ri.