PREMIERE ENTREE DANS MEXICO
Je ne m'arrête pas aux détails du voyage de Choîolan à Tenochtitlan, quoique ce soit sacrifier la description de villes populeuses et bien bâties, de jardins plus fastueux que ceux de l'orgueilleuse Sémiramis, et de montagnes dont les défilés rappellent les pays enchantés des romans de chevalerie. Abordons la capitale avec Cortez.
Le jour où Cortez, à la tête de sa troupe, fit son entrée à Mexico, Montézuma vint au-devant de lui, entouré de son faste et de son étiquette presque aussi minutieuse que celle de Louis XIV ou du Grand- Mogol. Montézuma avait alors quarante ans environ. Sa taille était haute et élancée, sa physionomie sérieuse, sa démarche remplie d'une noblesse que tempérait un air de bonté. Il plut à ses nouveaux hôtes, et du reste ne négligea rien pour les captiver Quand on se retrouva le même jour, tous ensemble, au palais que les Espagnols devaient occuper, l'empereur tira d'un vase de fleurs porté par un esclave
un grand collier, presque tout en or fort artistement travaillé, et, le passant au cou de Cortez, lui dit : « Ce palais vous appartient ainsi qu'à vos frères ; reposez-vous de vos fatigues, je reviendrai bientôt vous voir. i> Dans la même journée Montézuma revint en effet , toujours avec un cortège formé de quelques-uns des principaux nobles.
Le capitaine espagnol et l'empereur aztèque s'assirent et commencèrent, par l'intermédiaire de Marina, la jeune et belle interprète indienne, un grave entretien , tandis que les Espagnols et les nobles Mexicains se tenaient debout dans un respectueux silence. Montézuma adressa à son interlocuteur ce qui était pour lui la grande question : d'où arrivaitil ? quel était son souverain, et surtout pour quel motif venait-il dans l'Anahuac? Le Conquistador motiva son expédition sur le désir de voir un monarque aussi distingué et de lui faire connaître la religion chrétienne, la seule vraie qu'il y eût dans le monde. Montézuma fit ensuite diverses autres questions de détail et termina la conférence en faisant apporter de riches présents.
Voilà donc Cortez dans cette belle cité qu'entoure, à distance respectueuse, un rideau de montagnes. Il habite le palais bâti par l'empereur Axayacatl, père de Montézuma, au pied de la pyramide du I principal teocalli. Cette vaste demeure, comprenant plusieurs bâtiments clos dans une même enceinte, suffit à loger les Espagnols et les Tlascaltèquesqui les ont suivis, avec les nombreux serviteurs que leur a donnés le prince mexicain. Rien ne leur
manque. Les habitants de la ville leur témoignent le plus grand respect, car décidément ce ne peuvent être des hommes qui ont résisté à tant d'efforts, surmonté tant de périls, traversé, sans en recevoir d'atteinte, tant d'embûches et accompli tant de prouesses : ce doivent être des dieux, et on les appelle les dieux blancs. Leur chef Gortez est admiré et craint de tous, sous le nom de Malintzin qu'ils lui ont donné.
Mais Gortez n'est pas homme à s'enivrer de ces hommages et à se contenter de ce genre éphémère de succès. Il a son but toujours devant lui, ce qui lui donne un immense avantage sur Montézuma, qui est torturé par l'hésitation. Ge que Cortez veut, de la forte volonté d'un grand homme, c'est que le Mexique devienne, tout au moins, un pays vassal de son souverain le roi d'Espagne ; c'est que la religion catholique y remplace le culte d'idoles sanguinaires. Il a constaté que le pouvoir de l'empereur aztèque est ébranlé : la terreur qui en était le fondement s'est affaiblie en proportion des triomphes des Espagnols. Cortez a recueilli, même entre Cholula et la capitale, beaucoup de murmures contre la tyrannie à laquelle les peuples sont soumis. L'empereur conserve encore pourtant une grande autorité. Telle est l'opinion qu'on a encore de sa puissance, qu'aux portes de Mexico, les Gempoallans, qui jusqu'alors ont suivi fidèlement Gorlez , viennent lui dire qu'il ne leur est pas possible d'en franchir l'enceinte et de s'exposer au courroux du grand Montézuma.
Le lendemain, Gortez fit demander à l'empereur
la permission de lui rendre sa visite, ce qui fut aussitôt accordé, et paré de ses plus beaux habits, il se transporta au palais, entouré de ses principaux lieutenants et de quelques soldats en manière d'escorte. L'audience commença par un long discours de Cortez, dont l'objet était de convertir l'empereur en lui faisant un exposé de la religion chrétienne, exposé que Marina traduisit de son mieux. Il traça les mystères de la Trinité, de l'Incarnation et de la Rédemption. Remontant ensuite à l'origine des choses, il entretint l'empereur de la création du monde, d'Adam et Eve, du paradis et de la chute de l'homme. Il affirma que les idoles adorées par les Mexicains n'étaient que différentes formes de Satan, ce qui était bien démontré, dit-il, par les sacrifices humains dont on souillait leurs temples, et qui contrastaient tant avec la cérémonie si pure de la messe. Le culte des idoles devait plonger Montézuma dans la perdition. C'était pour sauver son âme et les âmes de ses sujets des flammes éternelles, en leur révélant la vraie foi, que les Espagnols étaient venus dans son empire. Il supplia l'empereur de ne pas manquer une telle occasion d'assurer son salut et celui de son peuple et le conjura d'embrasser la croix, signe sacré de la rédemption du genre humain.
Montézuma avait écouté jusqu'au bout, avec attention et sans interrompre, la prédication du chef espagnol. Il répondit brièvement qu'il ne doutait point que le Dieu des Espagnols ne fût un Dieu bon, mais que ses dieux aussi avaient été bons envers lui.
Il avoua qu'il trouvait une ressemblance frappante entre ce que Cortez lui avait développé touchant la création et ce que, dès son enfance, on lui avait enseigné à lui-même. Puis changeant de sujet il fit à son tour un exposé dont la substance était que, à tant de hauts faits accomplis par les Espagnols, non moins qu'à la direction suivant laquelle ils étaient venus dans ses États, il lui était impossible de ne pas les reconnaître pour les envoyés du divin Quetzalcoatl ; le souverain au nom duquel s'annonçait Cortez ne pouvait être que Quetzalcoatl lui-même. Quant à lui , il possède un grand empire qui lui est venu de ses pères , avec beaucoup de terres , beaucoup d'or et beaucoup d'argent; mais, ajoute-t-il, je reconnais que votre souverain, qui réside au delà des eaux, est le légitime maître de tout ce que je détiens. Je gouverne en son nom. Puisque vous êtes son envoyé, je partagerai tous ces biens avec vous et avec vos frères. Le palais où vous êtes vous appartient. Vous aurez tout ce qui sera nécessaire à vos besoins, j'aurai soin que vos désirs soient obéis de la même manière que les miens.
En terminant, les yeux de Montézuma se remplirent de larmes, comme s'il eût éprouvé une vive peine de consentir même nominalement à un aussi grand sacrifice. Cortez répliqua en le remerciant de ce qu'il reconnaissait que son souverain était l'être divin qu'il avait nommé, et pour lui rendre de l'assurance, protesta que son maître n'entendait pas intervenir dans le gouvernement de l'empire mexicain, que seulement, par intérêt pour. lui, il
désirait le voir converti avec ses sujets à la religion chrétienne. Ce jour-là et les jours suivants, Montézuma combla de présents tous les Espagnols ; il n'était simple soldat qui n'eût deux colliers massifs en or. Aussi dans la troupe de Gortez, du premier de ses lieutenants au plus humble fantassin, chacun s'exprimait sur le compte du monarque aztèque dans les termes du respect et de la reconnaissance. Tout le camp était dans l'allégresse.
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MONTEZUMA PRISONNIER DANS LE QUARTIER DES ESPAGNOLS, IL SE RECONNAIT VASSAL DU ROI D'ESPAGNE.
L'esprit supérieur de Gortez était occupé d'autres pensées. La puissance de la nation aztèque se montrait à lui bien plus grande qu'il ne l'avait présumé. Elle pouvait fournir en quantité innombrable des soldats vaillants; elle était fière et on l'avait passionnée contre les Espagnols. Le tempérament violent de ses compagnons d'armes, exalté par tant de victoires, échauffé par la vue de tant de richesses, pouvait à chaque instant déterminer une collision qui serait terrible. L'âpre caractère de ses auxiliaires de Tlascala ne lui inspirait pas moins d'inquiétude ; ceux-ci, en effet, sont détestés des Aztèques et le leur rendent bien. Ils ne savent contenir l'arrogance dont le succès les a gonflés, et dans leur humeur sauvage ils peuvent se porter à des excès qui mettront les armes à la main des Aztèques. Sans doute, il paraît être l'hôte respecté de Montézuma, mais au fond il est bien plutôt son
prisonnier, enfermé qu'il est dans cette ville immense dont la sortie est si difficile, car les rues et les chaussées sont coupées de canaux qui barreront le passage quand on le voudra, puisqu'il n'y a qu'à détruire ou à enlever les ponts-levis dont les rues et les chaussées sont parsemées. Et puis, pendant qu'il reste les bras croisés dans Tenochtitlan, à la merci d'un soulèvement populaire que les prêtres mexicains peuvent fomenter , il peut arriver d'Espagne une réponse négative à ses dépêches , une condamnation ignominieuse même par l'effet des accusations et des intrigues de Velasquez , ou de la misérable envie qu'a vouée à tout homme qui se distingue le directeur des affaires des Indes, Fonseca. Le gouverneur de Cuba, lui-même, ne peut-il à tout instant envoyer une nouvelle expédition, qui profiterait de son inaction forcée dans la capitale pour se rendre maîtresse du pays et le renverser, lui, de son piédestal?
Il n'y a donc pas de temps à perdre. Montézuma est sous le charme, il faut en profiter. Telles étaient les réflexions dont était agité Cortez, après qu'il eut apprécié d'un coup d'œil sûr sa véritable situation dans la cité impériale de Tenochtitlan, au milieu des éclatants hommages dont il était l'objet. Il est nécessaire de frapper un grand coup : hôte de Montézuma, il faut devenir son maître. Cortez se fie à sa fortune. Montézuma sera aux yeux de tous le vassal du roi d'Espagne , dans toutes les conditions d'un assujettissement affiché à la face du ciel, et lui Cortez, il aura un gage certain de la subor-
dination et de l'obéissance des peuples : ce sera la personne de l'empereur.
Même après tant de hardiesses heureuses, celle-ci était une suprême témérité. Sous prétexte de la conduite perfide d'un gouverneur mexicain, Quauhpopoca, qui, quelque temps auparavant, avait fait égorger deux soldats espagnols, Cortez se rend au palais impérial suivi de cinq ou six de ses plus intrépides lieutenants, et termine un entretien avec le prince en lui disant de le suivre dans ses propres quartiers. Montézuma refuse; on lui réplique qu'il le faut. Il offre en otages ses enfants ; on lui signifie qu'on le veut lui-même, et les Espagnols mettent la main sur la garde de leurépée. Entreprise insensée, dira-t-on; le palais est rempli de gardes, la ville regorge de soldats mexicains prêts à prendre les armes, Montézuma est tout-puissant : ainsi qu'il l'avait dit à Cortez, il n'a qu'à lever le doigt pour que des myriades de guerriers se ruent sur la petite troupe des Castillans et de leurs suivants les Tlascaltèques. Mais Cortez , avec le coup d'œil de l'homme de génie, a vu que son ascendant personnel sur Montézuma est plus grand encore que le pouvoir de ce prince sur ses sujets. Cette autorité absolue de l'empereur, puisqu'il tient l'empereur lui-même dans sa main, lui servira d'instrument pour son dessein. Montézuma cédera et se laissera emmener dans le casernement du Conquistador, parce qu'il est fasciné : la superstition, qui lui montre dans Cortez le représentant de Quetzalcoatl, a détruit en lui l'idée de lutter contre ces envahis-
seurs. 11 est vain au plus haut degré, donc il fera comme s'il allait par l'unique impulsion de son bon plaisir. A sa cour, parmi ses gardes, et dans sa capitale , on est dressé à lui obéir ponctuellement, avec la soumission la plus aveugle; donc, quand il aura exprimé sa volonté, on n'y résistera pas , on le conduira respectueusement dans cette demeure, qu'il paraîtra s'être choisie. Cependant, quand il demande sa litière, pour aller s'établir dans le quartier des Espagnols, les nobles, chefs de sa garde et de sa maison, semblent stupéfaits; ils n'en croient pas leurs oreilles ni leurs yeux. Dans les rues, la foule le regarde passer, comme terrifiée d'un sacrilège ; cependant personne ne bouge : Montézuma répète qu'il lui plaît d'aller vivre parmi ses amis les Espagnols. Il est reçu d'ailleurs dans le quartier de ceux-ci avec un respect affecté. Sa maison avec tout son luxe le suit dans cette captivité.
Une fois Montézuma entre ses mains, Cortez lui fait apercevoir que, s'il est souverain à Tenochtitlan, il n'en est pas moins le subordonné du roi d'Espagne. L'infortuné Quauhpopoca est jugé, condamné, brûlé vif, et, pendant la durée de l'exécution, Montézuma, comme un vassal félon, est mis aux fers, de la main même de Cortez. De ce jour, Montézuma dut être déshonorée ses propres yeux. Vainement, après le supplice de Quauhpopoca, Cortez recommence à le traiter avec tous les signes extérieurs du respect; Montézuma, au fond de l'âme, se sent déchu, et son influence parmi les populations est plus qu'ébranlée. Le jeune roi de
Tezcuco , Cacamatzin , qui lui doit la couronne et qui est son neveu, exprime hautement son indignation, et organise la résistance. Montézuma lui enjoint de venir auprès de lui; Cacamatzin répond qu'il compte bien, en effet, paraître dans Tenohtitlan, mais que ce sera pour restaurer la religion dégradée, rendre à l'empire son renom et sa liberté; qu'il ira, non la main sur la poitrine, dans l'attitude d'un suppliant, mais armé de toutes pièces, pour exterminer ces Espagnols qui ont infligé tant d'ignominie aux nations d'Anahuac. Cacamatzin poursuivait son dessein, lorsque Montézuma, joignant la perfidie à la bassesse, le fait saisir dans un palais où il l'avait convié à une conférence, et le livre à Cortez. Un prince plus souple est placé sur le trône de Tezcuco. Délivré de tout embarras de ce côté, le Conquistador , pour qui une concession obtenue de Montézuma n'est qu'un moyen d'en arracher une autre plus grande, exige du malheureux empereur un dernier sacrifice, la reconnaissance formelle de la souveraineté de Charles-Quint, et celle de sa propre personne comme lieutenant de son maître. Une circonstance l'encourageait fort à tenter cette démarche : dès leur premier entretien, Montézuma lui avait déclaré que pour lui le roi d'Espagne" était Quetzalcoalt, et à ce titre le maître du pays.
Tous les chefs de l'empire sont donc convoqués en une espèce de parlement. Du haut de son trône, Montézuma leur rappelle la tradition de Ouetzalcoatl. « Vous vous souvenez , leur dit-il , que ce
dieu, en partant, annonça qu'il reviendrait reprendre parmi nous l'autorité royale. Le temps prédit est arrivé : ces hommes blancs viennent des régions situées au delà des mers, du côté où le soleil se lève, et ils revendiquent pour leur roi le pouvoir suprême en notre pays. Je suis prêt à le leur abandonner. Vous qui avez été mes fidèles vassaux pendant le long espace de temps que j'ai passé sur le trône, j'attends de vous que vous me donniez cette dernière preuve de soumission. Vous reconnaîtrez pour votre maître le grand prince qui règne de l'autre côté de l'Océan ; en son absence , vous obéirez au capitaine qu'il a envoyé parmi nous. Les tributs que vous m'apportiez , vous les lui payerez ; les services que vous me rendiez, c'est à lui maintenant d'en disposer. » Après ces mots, l'émotion et les sanglots étouffent sa voix , et l'illustre assistance, à son exemple, ne peut retenir ses larmes. Chacun lui répond que, puisque tels sont ses ordres, il sera obéi. Immédiatement après, le serment de fidélité est prêté. Acte en est dressé par un notaire attaché à l'expédition, le même qui déjà avait reçu et constaté par un acte authentique le serment du cacique de Cempoalla.
Des Espagnols partent afin de recueillir le tribut des différentes provinces de l'empire. Déjà Cortez s'était occupé de fonder quelques établissements importants. Il avait détaché cent cinquante hommes sous le commandement de Velasquez de Léon, pour faire le noyau d'une colonie loin de la capitale, mais à une médiocre distance de laVera-Cruz, à
l'embouchure du Guazacoalco ; c'est là que se trouve le meilleur port de tout le Mexique, sur le golfe auquel il donne son nom. Cortez espérait découvrir, en remontant le Guazacoalco, ce qu'il nommait le secret du détroit, c'est-à-dire un passage naturel de l'océan Atlantique à l'océan Pacifique.
L'HOSTILITÉ DES MEXICAINS GRANDIT. — UNE EXPÉDITION RI- VALE, CELLE DE NARVAEZ, FOURNIT A CORTEZ DES SECOURS INESPÉRÉS. — LES MEXICAINS ATTAQUENT LES ESPAGNOLS. — MORT DE MONTÉZUMA.
Tout semblait fini. En six mois le rêve de Cortez paraissait être devenu une réalité : il n'en était rien.
L'ardeur religieuse de Cortez, longtemps contenue, va faire explosion et provoquera des tourmentes auprès desquelles les luttes contre les Tlascaltèques et leur général Xicotencatl seront presque des jeux. Dès le premier jour où il a vu Montézuma, Cortez, on s'en souvient, lui a parlé de se convertir et à cet effet lui a déployé, mais sans succès, toutes ses connaissances théologiques. Peu de jours après, visitant, en compagnie de l'empereur, le grand temple où étaient réunis les sanctuaires de tous les dieux, Cortez, à la vue du sang humain qui les souillait, avait apostrophé son impérial interlocuteur en ces termes : « Comment un prince aussi glorieux et aussi sage que vous l'êtes peut-il adorer ces idoles , représentation de Satan ? Ah ! si vous
nous permettiez d'ériger ici la croix, d'y placer les images de la Vierge et de son divin Fils, vous verriez ce que deviendraient ces dieux abominables. » — « Ces dieux, avait dit Montézuma, sont ceux qui ont conduit les Aztèques à la victoire depuis le berceau de la nation ; ils nous envoient le temps des semailles et celui de la moisson , et si j'avais pu m'attendre à ce que vous leur manquiez ainsi de respect, je ne vous aurais point admis en leur présence. » Cette scène se passait avant la captivité de Montézuma. Le père Olmedo, intervenant aussitôt, avait calmé Cortez, et bientôt des soucis temporels avaient distrait l'attention du grand capitaine ; mais lorsque Montézuma a fait solennellement sa soumission à Charles-Quint, le zèle religieux de Cortez se réveille plus impétueux. S'il a travaillé pour la couronne de Castille, qu'a-t-il fait pour la foi? Sera-t-il dit que maintenant, dans cette capitale qui reconnaît pour maître Sa Majesté Catholique, les sacrifices humains peuvent poursuivre impunément leur cours?
Suivi de ses principaux officiers, Cortez entre dans l'appartement de Montézuma et lui demande de faire remettre aux Espagnols, pour l'exercice de leur culte, la vaste enceinte du grand temple, afin qu'on puisse inviter le peuple entier à participer aux bienfaits de la religion du Christ. « Mais, Malintzin, répond l'empereur consterné, vos exigences sont poussées si loin que le courroux de nos dieux va éclater, et mes peuples vont se soulever plutôt que de souffrir la profanation de leur temple. » En effet,
la religion d'une nation est, de tous ses biens, eelui dont le sacrifice lui est le plus douloureux; tant qu'un peuple a de la foi, la ruine de sa religion lui est plus sensible encore que ne le serait celle de sa nationalité même. A la suite d'une conférence avec les prêtres, Montézuma cependant annonce à Cortez qu'un des deux sanctuaires de la grande pyramide lui est abandonné. On y érige un autel sur lequel la croix s'élève; la messe y est célébrée avec un grand appareil; le sanctuaire attenant demeure consacré au culte -affreux du dieu de la guerre, et retentit au même instant des chants des Aztèques indignés.
De ce moment, tout a changé d'aspect à Mexico. Jusqu'alors , Montézuma était d'une extrême affabilité envers les Espagnols; il se plaisait dans la société de quelques-uns d'entre eux, et jouait avec eux en leur laissant toujours des gages de sa munificence. Il devient sombre, il les évite, et passe son temps à s'entretenir avec les principaux des guerriers et des prêtres aztèques. La population dissimule mal son animosité. L'empereur envoie chercher Cortez et lui déclare que les dieux ont fait connaître aux prêtres qu'ils étaient courroucés et demandaient, sous peine des plus grands malheurs pour la ville et l'empire, que les étrangers profanateurs fussent sacrifiés sur leurs autels. « Vous n'avez, dit-il, de chance de salut que dans la retraite; partez, allez d'où vous êtes venus, vous ne serez saufs qu'à ce prix. » Cortez, dont le sangfroid ne se trouble pas, répond qu'il ne se refuse
pas à quitter le pays, mais qu'auparavant il faut qu'il ait des vaisseaux. On se met donc, à la Vera- Cruz, à construire une flotte sous les ordres de Martin Lopez ; mais, sous main, Cortez a soin que la construction aille lentement. En attendant, tout dans la capitale prend un air de plus en plus lugubre et menaçant. On se prépare, du côté des Mexicains, à attaquer, du côté des Espagnols, à se défendre. A la première occasion, les glaives vont être tirés.
Tout à coup on apprend qu'une flotte a paru à la Yera-Cruz. Elle est nombreuse, elle est montée par des soldats espagnols. Ils sont neuf cents, dont quatre-vingts cavaliers, autant d'arquebusiers, cent cinquante arbalétriers, avec beaucoup d'artillerie. C'est plus de quatre fois la force de la troupe castillane qui environne Cortez à Mexico. A cette nouvelle, les Espagnols poussent des cris de joie , ils sont sauvés. Illusion ! c'est le dernier coup qui est porté à Cortez. Cette expédition vient de Cuba, où Velasquez l'a organisée pour qu'elle aille renverser Cortez et s'emparer de sa personne. Depuis la station que Montejo avait faite dans l'île de Cuba, malgré la défense de Cortez, les merveilles qu'il a ébruitées au sujet du Mexique sont venues aux oreilles de Velasquez, et la fureur de celui-ci n'a plus eu de bornes. Il a épuisé toutes ses ressources, afin de composer une armée à laquelle Cortez ne puisse résister, et qui conquière pour lui-même le riche empire mexicain. Telle est l'expédition qui vient de débarquer à la Vera-Cruz, sous les ordres de Narvaez, officier d'une bravoure éprouvée.
Gortez a bientôt pris son parti. Avec soixante-dix Espagnols, il sort de Mexico, laissant le commandement au vaillant Alvarado, auquel il recommande ce que celui-ci est en effet trop prompt à oublier, la prudence et la modération. En route, il rallie les cent cinquante hommes qu'il avait confiés à l'un de ses lieutenants, Velasquez de Léon, pour qu'il allât fonder une colonie sur les bords du Guazacoalco, et il marche droit sur Narvaez, qui se garde assez mal. Cortez, après avoir envoyé à ce compétiteur le père Olmedo, qui lui est dévoué, trouve le moyen de semer un peu d'or et beaucoup de bonnes paroles dans l'armée dirigée contre lui, et, par un prodigieux coup de fortune, il fait Narvaez lui-même prisonnier après un combat de nuit où, à la faveur de l'obscurité, il a pu faire accroire qu'il avait de grandes forces. Toute la troupe de Narvaez, émue de ses hauts faits, séduite par son éloquence, enflammée par les dépouilles que promet, sous un tel chef, l'empire mexicain, passe sous ses drapeaux, et Cortez rentre fièrement à Mexico. C'était le 24 juin 1520.
Cette fois, on dirait que la populeuse cité est déserte. Pas un Aztèque ne se montre pour voir passer le héros triomphant. Sur le lac, le long des chaussées, pas une pirogue. C'est qu'aux griefs religieux des Aztèques Alvarado en a ajouté un autre : par une infâme perfidie,' cet homme, aussi avide et aussi cruel qu'il était courageux sur le champ de bataille, a égorgé la fleur de la jeune noblesse, pendant qu'elle célébrait la fête du dieu de la guerre, Huitzilopotchli, sous le prétexte qu'elle se livrait à
des pratiques païennes, mais en réalité afin de s'emparer des ornements d'or dont s'étaient couverts pourla solennité ces six cents infortunés jeunes gens. Portez, une fois dans ses quartiers, y est bientôt cerné. Il avait eu la précaution de faire construire deux brigantins sur lesquels il aurait pu s'échapper à travers le lac; les Aztèques les ont brûlés.
Un siège furieux commence contre les Espagnols. Une grêle de flèches et de pierres tombe sur tous les points du palais d'Axayacatl, qui leur sert de forteresse. Us répondent par l'artillerie et la mousqueterie , qui font d'horribles brèches dans les rangs serrés des Mexicains; mais qu'importe? les assaillants sont innombrables, et ils ne demandent qu'à mourir, pourvu que dix des leurs soient échangés contre la vie d'un des fils du Soleil. Cortez fait des sorties où il a l'avantage; cependant il n'en demeure pas moins bloqué. Les terrasses des maisons sont garnies de guerriers, les ponts des canaux qui coupent les rues sont levés. « Vous êtes à nous, crient les Aztèques; la pierre du sacrifice est prête, le couteau du sacrificateur est aiguisé. Notre dieu Huitzilopotchli va enfin voir couler devant lui votre sang qu'il attendait. Les bêtes fauves de la ménagerie du palais rugissent de plaisir, parce qu'elles sentent qu'elles vont dévorer votre chair. Nous avons des cages où nous enfermerons pour les engraisser, afin qu'ils soient dignes d'être sacrifiés, les enfants félons de l'Anahuac qui sont dans vos rangs (les Tlascaltèques). » En parlant ainsi, ils combattaient avec tant de bravoure, dit Bernai Diaz, que
« plusieurs de nous, qui avaient servi en Italie dans les combats de géants contre les Français, ou dans le Levant contre les Turcs, déclaraient n'avoir jamais rien vu de pareil. » C'est le frère même de Montézuma qui commande le siège, et il est de tous le plus intrépide. Cortez, heureusement, n'est pas homme à se rebuter ni à perdre courage. Il a un corps de fer et une âme de bronze. Il espère qu'à force de carnage il obligera les Indiens à se soumettre. Il essaye de les effrayer par des machines de guerre, des tours qui marchent chargées de guerriers à couvert. Il tente aussi la voie des négociations, et fait intervenir Montézuma lui-même comme médiateur. Le malheureux empereur paraît avec son cortège, sur une terrasse du quartier des Espagnols. A sa vue, la foule, accoutumée à lui obéir, par un premier mouvement s'incline. « Venez-vous pour me délivrer? dit-il du ton calme d'un homme accoutumé à commander; mais je ne suis point prisonnier : je reste ici de mon plein gré, parmi les hommes blancs qui sont mes hôtes. Venez-vous pour les forcer à se retirer? mais ils se préparent eux-mêmes à partir. ■» Les termes d'amitié dont Montézuma se sert envers les Espagnols rallument la rage des Aztèques ; du moment qu'il se dit l'ami de ces étrangers profanateurs, il n'est plus qu'un traître à la patrie et aux dieux. Une décharge de pierres et de flèches est dirigée sur lui. Il est blessé et meurt peu de jours après.