‹ Le MexiqueChapitre 24 sur 96 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

CORTEZ ÉVACUE MEXICO. — SIÈGE DE MEXICO. — REVERS ET SUCCÈS. — L'EMPEREUR GUATIMOZIN.

Cette aventure montre à Cortez que les Aztèques ne se soumettront pas. D'un autre côté, ses vivres sont épuisés, et il n'y a plus qu'un parti à prendre : c'est de se frayer à tout prix un passage. Pour sortir de Mexico cependant, il faut passer au travers de longues rues dont les maisons sont converties en citadelles, avec leurs terrasses chargées de projectiles et de combattants. Après les rues sont les longues chaussées jetées dans le lac et bordées de guerriers, aux aguets dans leurs canots, parmi les roseaux. Pour saisir plus sûrement leur proie, les Mexicains ont dans les rues détruit les ponts, érigé des barricades; les chaussées de même ont été rompues. Pourtant Cortez, par une marche de nuit, regagne la terre ferme par la chaussée de Tlacopan, la plus courte des trois; mais quelle nuit ! Dans les récits des Conquistadores et dans les annales espagnoles, c'est la Nuit Fatale {Noche Triste). Cortez y

perdit la moitié de son armée ; tous ceux qui s'étaient embarrassés de butin périrent ou furent pris, ce qui était pire, car ils devaient être égorgés en sacrifice. Toute l'artillerie resta aux Aztèques, à qui heureusement on avait caché la manière de s'en servir et la composition de la poudre. Il fallut une grande bravoure à la petite troupe espagnole pour atteindre , même au prix de tant de pertes, la terre ferme. Les femmes elles-mêmes se distinguèrent les armes à la main. Deux héros principalement firent le salut de tous, le général d'abord, et Alvarado, qui se surpassa au point d'arracher des cris d'admiration aux Aztèques. Il arrive démonté en un endroit où la chaussée est coupée. Les cavaliers, serrés les uns contre les autres, ont pu passer en se jetant dans le lac , et , avec eux , ils ont conduit une partie de la troupe de l'autre côté de la brèche; mais il est seul, lui : il était demeuré en arrière pour contenir les assaillants. Il semble qu'il ne peut échapper, lorsque, s'appuyant sur sa longue lance et appelant à lui toute sa vigueur, il franchit d'un saut la largeur de la brèche; puis d'un regard il nargue les ennemis étonnés, qui s'écrient qu'il est véritablement le fils chéri du Soleil. Le saut d'Alvarado est demeuré célèbre. Le lieu de cette scène porte aujourd'hui le nom de Saut-d'Alvarado, et, de tous ses exploits, c'est celui qu'on a choisi pour lui faire son nom historique. Le premier lieutenant de Cortez, celui qui a été plus tard le conquérant du royaume de Quiche, est désigné dans les chroniques comme Alvarado du Saut.

Une fois sur la terre ferme , Cortez rencontre une armée qui l'attaque. Alors s'engage la bataille d'Otumba qu'il gagne après avoir cru, comme César à Munda, que c'en était fait, et qu'il ne lui restait plus qu'à mourir glorieusement. De là, il va se refaire parmi les Tlascaltèques et s'y apprête à revenir sur Tenochtit'an avec des ressources nouvelles. Je passe sur les démarches par lesquelles il s'assure de la fidélité des gens de Tlascala, sur les expéditions qui rétablissent parmi les populations son crédit ébranlé par les désastres de la Nochc Triste, sur les alliances qu'il forme, sur les mécontentements qu'il apaise, ainsi que sur les complots qu'il déjoue parmi les siens. C'est pourtant une série d'événements et d'incidents fort extraordinaires. Mentionnons au moins l'ambassade envoyée par les Aztèques à Tlascala, afin de supplier les Tlascaltèques de se concerter avec tout le pays d'Anahuac pour écarter ces cruels étrangers, ennemis des hommes et des dieux, et sur les débats qui s'engagent alors dans le sénat de Tlascala. On croit relire les grandes séances du sénat romain. Arrivons avec Cortez devant Mexico, où il se présente à la tête d'une armée fort nombreuse d'auxiliaires dont il a perfectionné l'armement, et qu'il a soumise, sous plusieurs rapports, à une lui sévère. Une flotte de treize brigantins portant de l'artillerie doit opérer sur le lac.

Le frère de Montézuma, qui avait succédé à l'empire, est mort, après un règne de quatre mois, de la petite vérole, importée par Narvaez. A sa place a

été choisi Guatimozin1, neveu et gendre de Montézuma, beau et élégant jeune homme de vingt-cinq ans, d'une bravoure à toute épreuve, d'une intelligence peu commune, qui avait voué aux Espagnols une haine implacable, pareille à celle que jura Annibal aux Romains entre les mains d'Hamilcar. Cortez, qui a mesuré les difficultés de son entreprise et qui ne veut rien négliger pour le succès, établit des règlements qu'il enjoint aux siens d'observer. Ce recueil d'ordonnances militaires nous a été conservé. Le but suprême qu'il indique à ses compagnons d'armes est la conversion des païens ; il leur démontre que leur foi et leur dévouement à la religion sont le secret de leur force et la condition de leur triomphe. Autrement, dit-il, cette guerre est souverainement injuste, et tout ce qu'elle nous procurerait serait un bien mal acquis. De là des dispositions qui interdisent, sous des peines sévères, le blasphème, le jeu, etc. On dirait d'une armée de croisés et de croisés disciplinés, et en effet Cortez se supposait le chef d'une croisade, tout autant qu'avait pu le faire Godefroi de Bouillon. Du côté opposé, les prêtres, qui ont une grande influence sur Guatimozin, prêchent aux Aztèques qu'il n'y a pas de compromis possible avec les Espagnols violateurs des temples, et qu'avec eux il faut vaincre ou périr. Comme dans la Jérusalem Délivrée, le ciel est en présence d'un Olympe païen ou d'anges déchus, com-

1. J'emploie ici le nom sous lequel ce jeune héros est connu en Europe. Son vrai nom est Quauteœo. qui avec ia désinence honorifique, tzin, fait Quautemotzin.

pagnons de Satan. Gomme dans Y Iliade, les hommes croient voir les habitants du céleste séjour prendre parti pour eux et descendre dans leurs rangs. C'est au moins ce qui advient aux Espagnols , qui , à mainte reprise, sont persuadés qu'ils ont distingué dans les airs la vierge Marie, ou à côté d'eux saint Jacques sur son cheval blanc, ou saint Pierre, patron de Cortez.

De part et d'autre, il y a une multitude innombrable de combattants, car Cortez a eu jusqu'à 150 000 auxiliaires; des deux côtés, un dévouement extraordinaire et une prodigieuse ardeur. Les Aztèques se défendent comme un peuple qui combat pour ses autels et pour ses foyers. Les Espagnols se conduisent à la fois comme des prédestinés qui ont à exécuter un arrêt du ciel, et comme des ambitieux qui ont à conquérir à la pointe de l'épée des richesses et des distinctions. Les Indiens auxiliaires cherchent à assouvir de longs ressentiments et à tirer des représailles; ils veulent exterminer d'anciens maîtres qui les anéantiraient eux-mêmes, s'ils n'étaient détruits. Plus d'une fois la victoire est indécise. Malgré le courage barbare des gens de Tlascala et la vaillance sanguinaire du prince de Tezcuco, Ixtlixochitl, c'est l'intrépidité de cette poignée d'Espagnols, et c'est souvent la bravoure personnelle de Cortez qui décide du succès , quand le drapeau chrétien a la victoire. On se bat par terre et par eau, à distance et corps à corps, de jour et de nuit, sur les plates-formes des pyramides, sur les terrasses des maisons , sur la plage boueuse du lac.

On emploie la ruse aussi bien que l'audace, et plus d'une fois Guatimozin réussit à mettre les Conquistadores en péril. Déjà, dans la Nuit Fatale, Cortez avait couru de grands dangers. A l'attaque de Xochimilco (le Champ des Fleurs), une des villes de la vallée, il est un instant prisonnier. C'en était fait de lui si les Aztèques n'eussent voulu le réserver pour un sacrifice solennel. Un Tlascaltèque et deux de ses propres serviteurs le dégagèrent. Le lendemain, on chercha le guerrier de Tlascala pour le récompenser ; mais ce fut en vain, et il demeura accrédité dans l'armée que c'était saint Pierre en personne qui était venu au secours du général sous ce déguisement. •

Cortez, à la sollicitation plus que pressante de ses compagnons, qui souffrent des pluies et du manque de vivres, se décide un jour à donner un assaut général. « On nous laisse, disaient les soldats, exposés à toutes les intempéries des saisons, livrés à la famine, pendant qu'un coup de main serait si facile contre ces païens. Est-ce que l'autre jour nous n'avons pas pénétré de vive force jusqu'au cœur de la ville, jusqu'au palais de l'empereur et au temple où Satan est adoré sous le nom de cette infâme idole Huitzilopotchli ? Est-ce que nous n'avons pas su mettre le feu à cet abominable sanctuaire et au palais, et précipiter du haut en bas de la pyramide les prêtres féroces dont ce repaire était peuplé ? Finissons-en par un assaut. — Vous aurez l'assaut, « dit le général, que les murmures ont ému.

En effet, on convient d'attaquer en deux colonnes,

distinctes. Alvarado commande l'une; Cortez s'est réservé l'autre. On s'ébranle après la célébration de la messe. Cortez partage son corps en trois divisions qu'il porte en avant, chacune par une rue, en recommandant la circonspection aux chefs des deux dont il se sépare. Les Aztèques battent en retraite; la division espagnole conduite par le trésorier Alderete (dans cette expédition les financiers euxmêmes étaient des héros), et celle à la tête de laquelle le général a placé Andrès de Tapia et le frère d'Alvarado, les pressent vivement. On touche' enfin au centre de la ville, au grand marché dans lequel on est désireux de s'établir, et on crie victoire. Tout à coup, du sommet d'un teocalli, se fait entendre le corde Guatimozin. A ce signal, les Indiens se retournent ; d'autres, qui occupent les maisons, se montrent sur les terrasses ; les rues latérales s'encombrent de guerriers, il en sort des roseaux du lac, à droite et à gauche de la chaussée. Ils se jettent avec furie sur les Espagnols et sur leurs auxiliaires. Le désordre se met dans les pangs, et l'artillerie ne peut plus rien; c'est une mêlée affreuse. Beaucoup d'Espagnols ont pris ou tués ; Cortez, luimême blessé, est saisi par six hommes aux formes athlétiques, qui, le voyant presque seul, sont accourus avec frénésie en criant : « A Malintzin l à Malintzin ! » Il est cependant encore une fois arraché des mains de l'ennemi ; mais le cor de Guatimozin, qui semble exercer une influence magique comme celui d'Astolphe, continue de sonner, et l'impétuosité des Aztèques va toujours croissant. Ils font rouler aux

pieds de Cortez plusieurs têtes espagnoles en s'écriant: « Voici Tonatiuh! (c'était, on l'a vu, le nom qu'ils avaient donné à Alvarado.) Voici Sandoval ! (c'était l'ami le plus cher de Cortez.) » Du côté de la colonne d' Alvarado, pour semer l'épouvante parmi les Espagnols, ils lançaient de même des têtes de simples soldats blancs, en faisant retentir le nom de Malintzin. Heureusement ni Alvarado, ni Sandoval n'avaient succombé, pas plus que le général. Cependant les Espagnols étaient en complète déroute; ils gagnèrent avec peine leurs retranchements, et le soir, au coucher du soleil, ils purent contempler avec effroi l'horrible cérémonie qui se passait au sommet du grand teocalli. Leurs frères d'armes prisonniers étaient égorgés devant la statue du dieu de la guerre, et leurs corps sanglants, précipités du haut de la pyramide, tombaient au milieu d'une foule qui s'en disputait les membres pour s'en repaître.

Cette victoire de Guatimozin répandit un grand enthousiasme parmi les Aztèques et ceux qui leur étaient restés unis. Les prêtres proclamèrent que les dieux, satisfaits du sacrifice des prisonniers espagnols, avaient promis de délivrer le pays des étrangers, et que, dans huit jours, cette promesse serait accomplie. A cette nouvelle, l'alarme se répand parmi les alliés des Espagnols. Ils désertent en grand nombre, non pour se rendre chez les Aztèques, dont ils redoutent le courroux, mais pour regagner leurs foyers. Cependant Cortez fait faire bonne garde dans le camp. Les sorties des assiégés

sont repoussées ; les huit jours se passent sans que les Espagnols aient perdu rien de plus que quelques maraudeurs. Les alliés, voyant que l'oracle est en défaut, reviennent aux Espagnols. L'ardeur agressive des assiégés se refroidit, et ils se retrouvent bientôt en face des fléaux qui sévissent ordinairement sur les troupes entassées dans une ville, non-seulement la famine, mais les maladies épidémiques, effet de la misère et de l'encombrement. De l'exaltation plusieurs passent à l'abattement ; ils voient avec désespoir leurs anciens vassaux démolir tous les quartiers de la ville que Gortez a envahis, et dont il fait raser les édifices, afin que les sorties des Aztèques restent pour eux sans avantage possible.

PRISE DE MEXICO. — GUATIMOZIN. — SUITE ET FIN DE LA CARRIÈRE DE CORTEZ.

Cortez, qui sait à quoi s'en tenir sur la position des Aztèques, dépêche à Guatimozin trois chefs qui étaient prisonniers. Il le fait conjurer de se soumettre, lui promettant qu'on lui laissera la couronne, que les Aztèques garderont leurs propriétés et leurs dignités, sous la suzeraineté du roi des Espagnes. Le jeune empereur reçut les envoyés avec distinction et écouta attentivement leur message. Probablement parce qu'il n'était pas assez le maître, il s'en remit à umconseil composé des principaux chefs de l'armée et des hommes les plus considérables. Quelques-uns furent d'avis d'accueillir les propositions de Cortez ; mais les prêtres, qui reconnaissaient qu'avec les chrétiens leur influence serait détruite, furent d'un avis opposé. « La paix est un grand bien, dirent-ils à l'empereur, pourvu que ce ne soit pas avec les hommes blancs. Il n'est pas de promesse qu'ils n'aient violée. Leur cupidité est sans

bornes, et qui pourrait dénombrer leurs outrages contre nos dieux? Fions-nous aux divinités qui ont été si long-temps les protectrices de notre nation. Ne vaut-il pas mieux mourir que de vivre sous l'esclavage de ces étrangers menteurs et impies? » Leur éloquence enflamme Guatimozin. « Eh bien ! dit-il, nous mourrons en combattant ; malheur à qui parlera de se rendre ! » En réponse aux offres de Cortez , deux jours après, Guatimozin ordonne une sortie générale ; elle est sans succès. Les Aztèques sont refoulés et tenus de plus en plus à l'étroit. Parmi eux la famine devient plus cruelle chaque jour. Ils se nourrissent des lézards et des rats qu'ils peuvent trouver ; ils recherchent les reptiles et les insectes, rongent l'écorce des arbres, et s'en vont la nuit arracher des racines. Pendant ce temps, Cortez, voyant qu'il n'y avait pas d'autre moyen de les soumettre, poursuit l'œuvre de destruction à laquelle il s'était déterminé avec beaucoup de regret : les pyramides des dieux et les palais des grands sont rasés, tout comme les huttes en joncs qu'habitait la populace. La démolition s'accomplit par les mains des alliés, auxquels les Aztèques disent : « Malheureux ! plus vous démolissez et plus vous aurez à reconstruire, car, si nous sommes les vainqueurs, nous voudrons avoir une capitale aussi magnifique qu'autrefois, et si les hommes blancs l'emportent, ils seront plus exigeants que nous-mêmes. » Malgré l'àpreté de leurs maux, ces vaillants Aztèques faisaient bonne contenance : ils répondaient avec hauteur et dédain quand on leur

disait qu'ils n'avaient plus de vivres, et l'un des chefs indiens attachés à Cortez leur ayant représenté, dans un de ces entretiens qui se reproduisaient assez fréquemment entre les sorties et les assauts, qu'ils étaient à la dernière extrémité, ils lui jetèrent des crêpes de maïs à la figure, disant qu'ils avaient des subsistances pour eux et pour les autres.

Cependant la faim et la maladie les décimaient. On les voyait amaigris sur leurs terrasses ou derrière les barricades. Quand on gagnait sur eux une rue de plus, on y trouvait les cadavres entassés : eux si soigneux de la sépulture , ils avaient cessé de la donner aux morts. Dans les maisons, on rencontrait des femmes et des enfants décharnés, ne pouvant plus se traîner, car tout ce qui avait la force de se tenir debout se concentrait dans les quartiers qui résistaient encore. Dans cette triste situation, on les entendit plus d'une fois reprocher aux Espagnols de ne pas en finir. * Vous n'êtes pas les fils du Soleil, car il est, lui, rapide en sa course, et vous, que vous êtes lents dans votre destruction ! Achevez - nous donc, afin que nous allions enfin près de notre dieu Huitzilopotchli, qui nous tiendra compte de tout ce que nous souffrons pour lui ! » D'autres fois ils les bravaient , leur disant qu'ils chercheraient en vain les trésors; qu'on avait tout enseveli dans des cachettes dont ils n'auraient pas le secret. El il ne fallait pas leur parler de se rendre : Cortez ayant adressé à Guatimozin un prisonnier d'un haut rang pour le presser de traiter, on assure que Guatimozin envoya ce parlementaire à la pierre du sacrifice.

Bientôt il ne resta plus aux assiégés qu'un quartier, le plus incommode de tous, faisant à peine le huitième de la cité, et où il n'y avait pas assez de maisons pour leur donner asile. Plusieurs demeuraient, la nuit comme le jour, en plein air dans les bateaux , parmi les roseaux du lac. Chaque jour, Cortez acquérait des preuves nouvelles de l'extrémité à laquelle ils étaient réduits. Pendant quelque temps, ils avaient pu se soutenir en dévorant les prisonniers qu'ils faisaient dans les sorties. Cette ressource même leur était ravie. On en surprenait la nuit qui rôdaient pour ramasser des débris que les animaux immondes eussent dédaignés, ou pour arracher quelques poignées d'herbe, et on raconte qu'on vit des mères égorger leurs enfants pour les manger. Des maladies causées par les miasmes dont Tair était empesté enlevaient ceux qui échappaient au glaive et à la famine. Cortez fut saisi* de pitié; il donna les ordres les plus formels pour qu'on épargnât tout ce qui ne commettait aucune agression. Mais quel moyen de se faire obéir de ses alliés, les implacables Tlascatèques et des ci-devant vassaux des empereurs aztèques, qui avaient à exercer des vengeances? En même temps il renouvelait ses efforts pour obtenir de Guatimozin qu'il se soumît. Sur les instances des chefs qui l'entouraient, le jeune monarque, qui ne pouvait plus se faire aucune illusion sur les chances qui lui restaient, consentit enfin à une entrevue. On se donna rendez-vous à la vaste place du marché, sur une grande plate-foi me, qui autrefois servait à des représentations popu-

laires. Cortez y fit étendre des tapis et dresser un banquet où il comptait prier son vaillant ennemi d'assouvir sa faim. À l'heure indiquée, Guatimozin ne parut pas, soit qu'il craignît qu'on ne s'emparât de sa personne et que le sort de Montézuma, réduit à n'être plus que l'instrument passif des étrangers, lui semblât la plus grande des infortunes, soit que les prêtres, usant jusqu'au bout de leur ascendant, l'eussent déterminé à résister encore. Le Conquistador retint à dîner les pauvres affamés qui lui apportèrent le refus de Guatimozin, et les renvoya avec ses compliments pour leur maître, et avec des provisions, en réitérant sa demande d'une conférence. Le fier Guatimozin retourna présent pour présent; les mêmes personnes revinrent au camp espagnol chargées des plus beaux tissus de coton, mais seules, sans l'empereur. Cortez leur renouvela "ses instances les plus vives, si bien que, le lendemain matin, on lui apporta la promesse de la visite de Guatimozin pour midi. Ce fut encore en vain, et l'on, s'aperçut que les assiégés, dans leur réduit comblé de morts et de mourants, se préparaient silencieusement à un dernier effort. Il y eut donc, le jour suivant, une bataille; ce fut une boucherie. Les auxiliaires de Cortez, pénétrant dans le quartier occupé par les assiégés, égorgèrent des milliers d'Aztèques, sans distinction d'âge ni de sexe. Leur furie sanguinaire excita l'indignation de ce grand homme , qui , rendant compte de cette scène à son maître, lui dit : « Les cris des enfants et des femmes qu'on égorgeait les uns sur les autres étaient si la-

mentables, qu'il n'y avait personne parmi nous qui n'en eût le cœur déchiré.... Jamais on ne vit cruauté pareille (à celle des alliés); jamais des êtres sous forme humaine ne se montrèrent plus étrangers à l'humanité. » Et cependant le lendemain matin, après une nuit passée dans ce lieu de désastres, Guatimozin refusa encore de se rendre ou de venir traiter avec le capitaine espagnol.

On était au 13 août 1521. Ce devait être le dernier jour de cet empire naguère florissant. Avant de donner un dernier assaut, Cortez fit une dernière fois inviter l'empereur à se présenter. Ses envoyés revinrent avec le cihuacoatl, magistrat du premier rang, qui déclara, avec l'air de la consternation, que Guatimozin saurait mourir, mais qu'il ne viendrait pas traiter. Puis, se tournant vers Cortez : « Faites maintenant ce qu'il vous plaira. — Soit, répondit Cortez. Allez dire à vos amis qu'ils se préparent; ils vont mourir.» — En effet, les troupes s'avancèrent: il y eut une dernière mêlée, un dernier carnage, sur terre et sur le lac. Les Mexicains épuisés trouvèrent dans leur désespoir, leur patriotisme, leur attachement à leurs dieux, la force de lutter encore avec héroïsme. Guatimozin, acculé au rivage, se jeta dans un canot avec quelques guerriers, et essaya de s'échapper à force de rames ; mais un brigantin de la flottille espagnole le poursuivit : il fut pris et mené à Cortez, qui le reçut avec les égards dus à une tête couronnée. Lui, s'avançant avec dignité sur la terrasse préparée pour cette triste entrevue d'un prince captif avec son vainqueur : « J'ai

fait, dit-il, tout ce que j'ai pu, Malintzin, pour sauver ma couronne et mon peuple. Vous voyez où je suis tombé maintenant; faites de moi ce que vous voudrez. » Et indiquant du doigt un poignard placé dans la ceinture du général, il ajouta avec véhémence : « Tirez cette arme, et finissez-en avec moi. — Non, répondit Cortez, vous serez traité avec un profond respect. Vous avez défendu votre capitale comme le plus brave des princes; les Espagnols savent honorer la valeur jusque dans leurs ennemis. » Il s'informa ensuite de l'impératrice, qui était fille de Montézuma, l'envoya chercher avec une escorte, et fit servir un repas à ses deux augustes prisonniers. L'empire aztèque avait cessé d'exister; la domination espagnole était établie au Mexique. La croix triomphait dans ce beau pays, et son règne était sans partage.

On estime diversement le nombre des personnes qui périrent dans le siège. Du côté des Aztèques, le calcul le plus modéré le porte à 120 000. Du côté des assiégeants, il succomba beaucoup d'Indiens. L'historien Ixtlixochitl dit que parmi les seuls guerriers de Tezcuco, il y eut 30 000 morts. A la demande de Guatimozin, le lendemain de la prise delà ville, tout ce qui y restait d'Aztèques debout put sortir en liberté. Il n'y eut jamais de plus triste spectacle que cette évacuation. Les guerriers survivants étaient encore au nombre de 30 000 , selon les uns , de 70 000, selon les autres. Ils partirent avec des troupes de femmes et d'enfants , tous exténués et désolés. Ils mirent trois jours à défiler par les dif-

férentes chaussées. Ils s'arrêtèrent plusieurs fois après avoir quitté la ville, avant de s'éloigner définitivement, soit que leurs forces épuisées leur commandassent de prendre quelque repos, soit qu'ils voulussent jeter un dernier regard sur les ruines de cette magnifique cité qui avait été le siège de leur domination. Quand ils eurent dit un dernier adieu aux débris de leur capitale, ils se dispersèrent dans toutes les directions, répandant partout l'effroi des Espagnols et le sentiment que leur résister était impossible. Il faut que cette conviction se fût vite et fermement établie, car il n'y eut plus de tentative de résistance, si ce n'est sur un seul point, dans le territoire de Panuco, près de l'océan Atlantique. Les indigènes s'y soulevèrent et massacrèrent une troupe espagnole que Gortez venait d'envoyer par là ; mais ils furent punis si promptement et avec tant de rigueur, que personne n'osa recommencer. Dès qu'il fut le maître de Tenochtitlan, Cortez vit paraître des émissaires des différentes provinces qui venaient constater de leurs yeux la catastrophe des Aztèques, et lui apporter des assurances de soumission. De ces diverses ambassades, la plus importante fut celle du roi de Michoacan, qui commandait à un grand territoire où il était resté indépendant de Montézuma. Le roi arriva ensuite en personne, pour contempler les ruines de Tenochtitlan, et solliciter la protection des invincibles conquérants. Le Michoacan était situé entre Mexico et l'océan Pacifique, par le nord-ouest; la soumission du roi de Michoacan fut pour Cortez l'occasion de s'informer

de ce qu'il pourrait faire du côté de cette mer; quelques années plus tard, ce fut l'objet d'une expédition qu'il conduisit en personne , et qu'il poussa jusqu'en Californie.

Cortez mérite qu'on lui rende la justice de reconnaître que, la ville une fois conquise, il renouvela ses ordres pour qu'on épargnât les vaincus. Lors de leur départ, ils ne furent point molestés. Mais vers le même moment , la cupidité des Espagnols éprouva un amer désappointement qui les poussa à des excès déplorables. L'or qu'on ramassa dans Tenochtitian fut presque insignifiant en comparaison de ce qu'on avait espéré et de ce qu'il semblait devoir être. 11 est vraisemblable que les Aztèques avaient exécuté la menace qu'ils avaient faite plusieurs fois pendant le siège, de cacher leur or si bien que leurs vainqueurs ne pourraient plus le retrouver. On a lieu de croire qu'ils en avaient jeté une partie dans le lac , et qu'ils avaient enfoui le reste. Les soldats irrités se répandirent en discours violents. Ils accusaient leur général d'avoir détourné à son profit une bonne partie du butin. Us couvraient les murs de leurs quartiers d'inscriptions où ces accusations étaient répétées. Guatimozin, que Cortez avait retenu près de lui, répondait aux questions qu'on lui adressait, qu'il n'existait aucune cachette où l'or des Aztèques eût été enterré de manière à pouvoir être retrouvé. On prétendit alors que Cortez s'entendait avec lui pour lui faire tenir ce langage. Le trésorier Alderete, par avidité ou par un zèle intempérant pour les intérêts du roi, auquel

revenait le quint ou cinquième du butin, excita les soldats à demander qu'on mît Guatimozin à la torture, afin qu'il déclarât où il avait mis ses trésors. Cortez, qui admirait Guatimozin, et qui lui avait promis sa protection, résista d'abord ; mais à la fin il eut le tort de céder et de condescendre aux indignes violences que voulait la soldatesque. Le prince infortuné fut abandonné à ces hommes grossiers, voulant de l'or à tout prix , même au prix de leur honneur. Il en fut de même du roi de Tacuba. L'un et l'autre furent livrés à des tourments cruels, afin qu'ils parlassent. On leur mettait les pieds sur le feu, après les avoir frottés d'huile. La réponse que fit le généreux et vaillant Guatimozin à son compagnon d'infortune qui se lamentait, pendant qu'ils étaient l'un et l'autre entre les mains de leurs bourreaux, est restée classique comme un trait d'héroïsme l.

Cortez , honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, mit fin à ce lâche acharnement contre un souverain renversé : la torture cessa, mais il est fâcheux pour sa renommée qu'elle eût commencé. Ces indignités envers Guatimozin et le ci-devant roi de Tacuba furent sans résultat. Le jeune empereur avait dit probablement tout ce qu'il savait en faisant connaître ce que tout le monde soupçonnait déjà avant la torture,

1. La version qui s'est le plus répandue, d'après laquelle il aurait dit : « Et moi suis-je sur des roses? » ne paraît pas exacte. Selon les meilleurs témoignages, il aurait dit : « Et moi suis-je à me délecter au bain? » Les mots ne sont pas les mêmes, mais c'est le même sens.

que beaucoup d'or avait été précipité dans le lac. On y fît des recherches, mais elles furent infructueuses. Dans une pièce d'eau des jardins de Guatimozin, on découvrit un soleil en or d'un grand poids. Mais qu'était-ce en proportion de tout ce qu'on attendait ! Le cacique de Tacuba avait déclaré, dans l'angoisse de la torture , qu'il y avait de l'or enterré dans une de ses maisons de campagne. On l'y conduisit, mais quand on fut là; il dit qu'il n'avait fait cette déclaration que pour être traîné jusqu'à son ancienne demeure , croyant mourir en chemin (sans doute de la main des Espagnols , au retour).

L'infatigable Cortez s'occupa sans délai d'organiser sa conquête. Il expédia des détachements dans les principalesdirections.il fit rebâtir Tenochtitlau, appelée désormais Mexico , sur l'emplacement de l'ancienne ville et dans un grand style. Il envoya à Charles-Quint deux de ses officiers de confiance, Quignones, qui lui avait sauvé la vie dans une bataille, et Avila, avec de l'or et beaucoup d'objets curieux '.

Cortez finit par l'emporter à la cour de Madrid sur les intrigues de Velasquez. Mais ce ne fut pas sans beaucoup de difficulté. Il y eut même un moment où il fut condamné. L'indigne Fonseca, en-

1. Ils touchèrent aux Açores, où Quignones périt dans une rixe. Avila s'étant rembarqué, fut pris en mer par les Français avec tout ce qu'il portait. François Ier, à qui tous ces objets lurent envoyés, fut saisi d'admiration. Avila sut conserver les dépêches qui lui avaient été confiées et les faire tenir à Charles- Quint.

nemi naturel de tous les hommes supérieurs, acharné à la perte de Gortez comme il l'avait été à celle de Colomb et de Balboa, avait fait signer, le

, il avril 1521, au cardinal Adrien, ancien précepteur de Charles-Quint, qui remplaçait ce prince en Espagne sous le titre de régent, une ordonnance qui récapitulait les torts, réels ou supposés, de Gortez, et prescrivait l'envoi au Mexique d'un com-

* missaire chargé de faire un rapport sur la conduite du Conquistador, avec mission de le suspendre de ses fonctions, et même de s'emparer de sa personne et de ses biens. Le commissaire choisi fut un inspecteur des mines d'or de Saint-Domingue, nommé Christoval de Tapia, homme d'une position subalterne, faible de caractère et d'intelligence, que Cortez avait connu jadis. Cet envoyé débarqua à la Villa- Rica de laVera-Cruz en décembre 1521, quelques mois après que la conquête eût été un fait accompli. Ceux qui commandaient à la Villa Rica étaient des hommes dévoués à Cortez, qui chicanèrent sur les termes de la commission de Christoval de Tapia. De son côté, Cortez lui écrivit une lettre fort polie, où il se félicitait de revoir « un ancien ami » ; mais il s'arrangea de telle façon que le commissaire, malgré tous les pouvoirs dont Fonseca l'avait revêtu, ne put pénétrer dans le pays, ni faire reconnaître son autorité par personne.

Lorsque Cortez le vit embarrassé et dégoûté , il lui fit offrir un gros prix de tout ce qu'il avait amené avec lui, chevaux, équipages, esclaves. Le commissaire se résigna à échanger le pouvoir qu'il ïui était

220 LE MEXIQUJE

interdit d'exercer contre l'or qu'il était sûr d'acquérir, et il retourna à Cuba les mains pleines. Pendant ce temps, les amis que la famille de Cortez comptait à la cour s'efforçaient de faire reveni r le cardinal régent des injustes préventions que Fonseca lui avait inspirées contre le Conquistador . Le duc de Bejar, homme considérable qui admirait Cortez , remplit en cette circonstance un rôle qui lui fait le plus grand honneur. Le père de Cortez lui-même , homme fort estimé, don Martin, ne fut pas étranger à la réhabilitation de son fils à la cour. Fonseca reçut l'ordre de s'abstenir de tout ce qui touchait aux intérêts du héros auquel l'Espagne devait une si importante conquête. La décision du 11 avril 1521 fut ainsi révoquée. Sur ces entrefaites, Charles-Quint rentra en Espagne; c'était en juillet. Il composa aussitôt une commission qui dut lui rendre un compte détaillé de l'affaire, et lui proposer une solution définitive. Avec ce prince et sous son inspiration, la chance était meilleure pour un grand homme, et en effet, le 15 octobre 1522, il signa à Valladolid une pièce qui donnait pleine raison à Cortez. Celui-ci était inslitué gouverneur , capitaine général et grand juge de la colonie. Il réunissait ainsi les pouvoirs civil, militaire et judiciaire. Des largesses étaient faites aux officiers et à l'armée, et une lettre autographe de l'empereur reconnaissait et exaltait leurs services. Il était défendu à Fonseca de se mêler des affaires de la Nouvelle-Espagne1.

Page 1