COMMENT LES POPULATIONS INDIGÈNES ONT ÉTÉ TRAITÉES DEPUIS LA CONQUÊTE
Nous avons esquissé la chute de l'empire aztèque et l'établissement, sur ses ruines, de l'autorité des rois d'Espagne. Voilà donc les Aztèques et les peuples indigènes qui s'étaient plus ou moins fondus avec eux, passés à l'état de races conquises. Comment ont-ils été traités, et quel a été le sort de la contrée dans la suite des temps?
Le Mexique, devenu une dépendance de la couronne d'Espagne, ne fut pas gouverné d'une manière pire que les autres possessions espagnoles du continent américain. Il le fut même moins mal. Il offrait une population indigène plus nombreuse, plus avancée au moment de la conquête, et d'une plus grande aptitude pour les arls utiles. Égal pour le moins aux contrées du nouveau monde les plus favorisées par la nature, et mieux partagé même que le Pérou sous le rapport de la richesse minérale, il arriva à être plus productif que tout le
reste ensemble pour le trésor de la mère patrie, où il finit par verser tous les ans une somme considérable. La navigation pour s'y rendre était facile et n'était pas des plus longues. Le Mexique devait donc être et fut, en effet, de la part du conseil des Indes et du cabinet espagnol, l'objet de plus de sollicitude que le reste des colonies. Les abus y étaient réprimés d'une main moins indolente. Choisis avec plus de discernement, les fonctionnaires chargés de le gouverner, sous le titre imposant de vice-rois, étaient moins absorbés dans le souci de se créer une fortune personnelle, en négligeant les intérêts du royaume1 confié à leur patriotisme. Plusieurs furent des hommes éminents par leur intelligence et pleins de sentiments généreux qu'ils surent mettre en œuvre. Le comte de Revilla Gigedo et plusieurs autres auraient été cités partout comme d'habiles administrateurs, des amis de l'humanité, des promoteurs de la civilisation.
Les Indiens, c'est le nom sous lequel on désigne la population indigène, par suite de l'erreur de Christophe Colomb, qui croyait avoir abordé dans l'Inde2, et non pas avoir découvert un nouveau continent, les Indiens ont été protégés au Mexique
1. C'était le titre donné à la colonie dans tous les actes officiels. D'autres colonies et entre autres le Pérou étaient qualifiées de même. Les autres étaient des capitaineries générales.
2. On sait qu'à proprement parler , c'était la Chine et le Japon qu'il croyait avoir trouvés par la route de l'Ouest, supposée par lui plus courte que celle de l'Est. Tous ces pays s'indiquaient par la dénomination générale des Indes, qui, après la découverte de l'Amérique, resta à celle-ci.
avec plus de zèle et de suite que dans les autres colonies. La grande reine Isabelle, qui toute sa vie avait éprouvé une vive compassion pour eux , les avait fortement recommandés, de son lit de mort, au sentiment chrétien de ses successeurs, et c'est une justice à rendre à la cour d'Espagne , qu'en bien des circonstances elle fut loin de se montrer indigne de ce touchant héritage, particulièrement au Mexique. Si elle fut loin de comprendre toute l'étendue de ses devoirs envers les populations asservies, si elle s'inquiéta peu de les faire parvenir à une civilisation élevée, elle eut du moins le mérite de combattre les excès de leurs oppresseurs, autant que c'était possible de la part d'un gouvernement peu éclairé, obligé de s'en remettre à des agents placés à dix-huit cents lieues de là, et avec un système politique qui, excluant toute garantie représentative et toute publicité, par cela même ouvrait la porte à bien des abus. Dans ses efforts pour être humaine envers les Indiens, elle ne se conformait pas seulement au vœu de la reine Isabelle; elle suivait aussi les conseils de l'homme de génie qui avait renversé l'empire de Montézuma et de Guatimozin. Fernand Cortez avait témoigné dans les termes les plus positifs, par son testament, de la nécessité qu'il sentait de se montrer juste et bienveillant envers cette race subjuguée. La pensée royale trouva, pour cette œuvre d'humanité, de précieux auxiliaires dans les rangs du clergé qui, au Mexique, n'oublia jamais que le christianisme a reçu de son divin fondateur la haute et sainte mission de soutenir les
faibles. Elle obtint pareillement un concours utile des cours de justice ou audiencias, qui, si elles eurent souvent, ainsi qu'on le verra, le tort de représenter obstinément l'esprit de domination dont étaient animés les Espagnols accourus pour faire fortune, eurent aussi le mérite de rester inébranlables dans leur fidélité à la couronne et dans le désir d'en faire triompher les desseins. Dans sa sollicitude plus sincère qu'intelligente pour le sort des Indiens, la cour de Madrid trouva des instruments plus efficaces que les audiencias, qui étaient peu multipliées, et qu'absorbaient leurs devoirs judiciaires, dans des fonctionnaires civils qu'elle institua plus tard, les intendants. Chacun d'eux était préposé à une province et y était chargé de l'administration proprement dite, à peu près comme nos préfets dans les départements, mais avec plus de pouvoirs. Malheureusement les intendances ne furent organisées que vers la fin du dix-huitième siècle, et le mal qui avait été fait alors était incalculable. La population indienne du Mexique, si intéressante par la soumission résignée qu'elle montra après la conquête , et par l'aptitude au travail qui la distinguait de beaucoup d'autres races américaines, avait eu grandement à souffrir de la cupidité et de la brutalité des conquérants, ou des colons leurs imitateurs. Elle avait été comprimée et avilie; la relever était une tâche presque impossible.
Les hommes qui, une fois la conquête consommée, s'étaient précipités de la Péninsule sur le
Mexique, comme, au surplus, sur les îles par où avait commencé la colonisation du nouveau monde, étaient, en général, d'un naturel avide et audacieux, ne reculant pas devant l'emploi de la violence, quand il s'agissait de se satisfaire. A cause du paganisme dans lequel vivaient les naturels quand les Européens les avaient découverts, ils les considéraient coriurie des êtres en dehors de la loi, et les traitaient sans ménagement ni pitié, prenant en cela modèle des conquistadores , pour lesquels les naturels n'étaient que des vaincus soumis à tous les droits rigoureux de la guerre. Les Indiens furent donc écrasés de travail. On les arrachait de leurs villages pour les transporter dans les montagnes où l'on recherchait l'or et l'argent. On les enterrait dans les mines. L'idée que ces infortunés fussent des hommes, leurs semblables, n'entrait pas dans l'esprit de ce premier flot des colons. Dans les îles, et particulièrement à Hispaniola (Saint-Domingue) et à Cuba, où la population indigène était nombreuse, on avait appliqué le fatal système des repartimientos ; des îles il passa au Mexique. Il consistait à répartir les Indiens entre les Espagnols, comme on eût fait d'une troupe de bœufs ou de chevaux. C'était l'esclavage pur et simple, l'esclavage sans garantie aucune. Les cruautés et les excès de tout genre, qui se commirent sous ce régime, détruisirent rapidement la race indienne dans les deux grandes îles que je viens de nommer, et la décimèrent au Mexique.
Le spectacle de cette extermination de la race
indigène par l'avarice impitoyable des colons , excita l'indignation d'un prêtre éminemment chrétien par sa charité et son désintéressement. Barthélémy Las-Casas fit retentir l'Amérique et l'Espagne de ses réclamations énergiques et infatigables. Il obtint l'envoi de commissaires capables et pieux, afin de constater le mal et de le réparer, s'il était possible. Dans les îles, il était sans remède ; sur le continent américain , où l'arrivée des Européens était de plus fraîche date et où la race indigène, plus robuste et disséminée sur un plus grand espace dont la configuration fournissait plus de moyens de se cacher, avait mieux résisté aux mauvais traitements, que pourtant on lui avait prodigués, il fut possible de la sauver de la destruction.
Le système des repartimientos fut aboli au Mexique et remplacé d'abord par celui des encomiendas, qui plaçait les Indiens dans une situation analogue à celle des paysans de l'Europe, alors qu'ils étaient attachés à la glèbe : ils avaient un maître auquel l'autorité de la métropole les avait attribués, par groupes de centaines de familles, sous la condition de les consacrer à un objet déterminé, comme l'exploitation d'un domaine territorial. C'est ainsi que se répétait dans le nouveau monde la marche des institutions sociales de l'ancien continent, le servage après l'esclavage. L'amélioration était réelle, quoiqu'on fût encore bien loin de la liberté civile qui est l'accompagnement nécessaire du christianisme, si bien que, en l'absence de cette liberté, on est fondé à dire que la religion chrétienne est détour-
née de ses voies et faussée. Sous ce régime, le curé, dont les Indiens souvent composaient tout le troupeau, put mieux faire entendre sa voix en leur faveur.
Les maîtres entre lesquels les Indiens furent partagés ainsi, sauf la noblesse qui resta libre, étaient des militaires qui s'étaient fait remarquer dans la conquête même , ou des hommes de loi qu'on envoyait de la Péninsule prendre part au gouvernement des provinces, afin qu'ils fissent contre-poids aux conquérants dont les prétentions ne connaissaient pas de bornes, ou enfin des colons de quelque importance. Il n'était pas facile au clergé de ramener à la raison ces différentes classes. Ce fut bien plus difficile quand le clergé eut été placé dans une situation de complicité avec les maîtres des Indiens. Afin de doter les ordres religieux, on eut la malheureuse idée de donner aux couvents un certain nombre d'encomiendas, qui n'étaient pas les moindres. De cette manière, la religion, dont l'essence est de favoriser l'affranchissement des populations, se trouva profiter directement de leur asservissement. Cette mesure adoptée dans l'intérêt temporel du clergé était fort regrettable.
Le système des encomiendas, ainsi combiné, ne pouvait manquer de donner lieu à de grands abus, et il fut renversé à son tour par l'initiative même de la cour d'Espagne, et le mérite de cette réforme bienfaisante revient au roi Charles III.
Ce prince vraiment éclairé, qui fit de grands efforts pour relever l'Espagne affaissée sous le poids
d'institutions rétrogrades et qui n'y réussit pas, tant était brisé alors le ressort de cette grande nation, appliqua aussi sa pensée de régénération et de progrès à la Nouvelle-Espagne, et, sur ce terrain plus dégagé, il eut un peu plus de succès. Une de ses mesures fut d'abolir les encomiendas, dont une partie avait déjà cessé d'exister, parce que les feudataires, qui en avaient été investis, étaient morts sans laisser la descendance voulue par la loi. Une autre fut l'établissement des intendances. Il les institua atin que les Indiens, distribués dans les différentes provinces, eussent des protecteurs haut placés et indépendants des influences locales qui s'exerçaient à rencontre de l'intérêt et des droits de ces pauvres gens. Les intendants, au nombre de douze, furent choisis avec intelligence. Leur vigilance ne pouvait changer le fond du système supposé paternel , mais effectivement oppressif1, qui avait été adopté envers les Indiens; mais du moins, par la création des intendances, il y eut, plus à la portée de chaque localité, une surveillance active, s'inspirant de l'amour de la justice.
Cependant cette organisation nouvelle ne profita que peu aux races conquises. Si elle restreignit les actes de violence patents jusqu'au scandale, elle fut impuissante à prévenir les petites vexations toujours renaissantes et les exactions, enveloppées de subterfuges, dont on accablait les Indiens. En créant les intendances, on avait aboli les alcaldes