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mayores qui existaient jusque-là dans toutes les localités, et qui opprimaient les naturels. Mais que mit-on à la place? des agents appelés les subdélégués, auxquels on interdisait de faire aucun commerce, parce que leur négoce leur eût fourni le moyen de pressurer les Indiens. Il semble qu'à la suite de cette interdiction il eût été naturel de leur accorder un salaire un peu élevé; on ne leur en donna aucun. Ce qui s'ensuivit est facile à deviner : les subdélégués démontrèrent une fois de plus qu'en général, il n'y a rien de plus onéreux pour les peuples que des fonctionnaires non rétribués. Un vénérable prélat, Antonio de San Miguel, évêque du vaste diocèse de Michoacan, dans un mémoire qu'il adressa au roi d'Espagne, de concert avec son chapitre, en 1799, qualifiait ainsi la conduite de ces agents :
« Les alcaldes mayores administraient du moins la justice avec impartialité, quand il ne s'agissait pas de leurs propres intérêts. Les subdélégués, n'ayant de revenu que le casuel, se croient autorisés à recourir à des moyens illicites pour se procurer quelque aisance ; de là des vexations perpétuelles, des abus d'autorité envers les pauvres, la connivence avec les riches et un trafic honteux de la justice. »
Ce fut encore Charles III qui défendit aux corrégidors une pratique au moyen de laquelle ces fonctionnaires, de même que les alcades mayores, se faisaient des troupeaux d'esclaves. Ces fonctionnaires se constituaient arbitrairement les créanciers des
Indiens en leur vendant, à des prix déraisonnables, des chevaux, des mulets et des vêtements. Les Indiens, ne pouvant s'acquitter, étaient forcés de travailler pour eux, et cette obligation de travail, ou, pour parler clairement, cette servitude, une fois contractée, était aisée à perpétuer par le moyen de nouvelles fournitures ou à l'aide d'artifices que la cupidité de personnages influents, tels que les corrégidors, excellait à imaginer. Malheureusement, à ces fraudes les hommes avides n'eurent pas de peine à en substituer d'autres. Il n'y a aucune sécurité contre les exactions et contre la tyrannie des hommes puissants dans les pays où il n'existe ni institutions représentatives, ni publicité.
DE LA CONDITION DES INDIENS AU COMMENCEMENT DU DIX- NEUVIÈME SIÈCLE, ET DE CELLE DES METIS.
Au commencement du dix-neuvième siècle, lorsque Humboldt visita le Mexique, il y trouva les Indiens dans une condition au-dessus du servage féodal. Les rcpartimientos et les encomiendas avaient disparu. Cependant, en cessant d'être esclave ou serf, l'Indien n'était pas devenu libre ; il portait les chaînes d'une minorité légale qui l'accompagnait jusqu'au tombeau. Dans la pensée de le soustraire à des actes où la violence se mêlait à la fraude, on avait déclaré les indigènes inhabiles à contracter pour toute somme au delà de 5 piastres (25 francs) ; remède pire que le mal, car sous le prétexte de les garantir de transactions où ils eussent pu être dépouillés, on les mettait dans l'impossibilité d'acquérir. On en tenait la majeure partie parquée dans des villages où il était interdit aux blancs de s'établir, mais où eux-mêmes étaient forcés de résider. L'Indien était ainsi obligé de passer sa vie con-
Une dans un petit cercle tracé autour de son village où, le plus communément, il était sans moyens d'existence, manquant même de terres en un pays où les neuf dixièmes du sol restaient sans culture. Il payait un tribut annuel, ainsi dénommé, qui par cela même était pour lui une humiliation. En retour, il était exempt de l'impôt indirect de Yalcavala; mais il eût mieux aimé subir Yalcavala et ne pas être tributaire.
Une amélioration précieuse apportée à l'existence des Indiens mexicains consistait en ce qu'ils n'étaient plus astreints à la mita ou travail forcé dans les mines; cette charge, à laquelle l'indépendance seule a mis fin au Pérou, avait cessé au Mexique depuis assez longtemps. Sans doute les Indiens mexicains travaillaient dans ces filons métalliques, au sein de la terre ; mais c'était librement, et ils en retiraient de bons salaires.
Un certain nombre d'Indiens étaient dans l'aisance. Il y avait d'abord la catégorie des caciques ou nobles indiens, qui étaient affranchis du tribut et placés dans des conditions particulières, dont il sera dit un mot tout à l'heure. En dehors de cette classe , des circonstances diverses avaient procuré la richesse à quelques indigènes , qui avaient su la conserver et dans les familles desquels elle se maintenait. Humboldt cite une vieille femme qui, mourut à Cholula, pendant qu'il était allé y recueillir des souvenirs. Elle laissa à ses enfants des champs cultivés en maguey, ou aloès mexicain, d'une valeur de plus de 300 000 francs. D'autres familles
indiennes avaient des fortunes de 800 000 francs et d'un million; mais l'Indien riche ou même aisé était une exception très-peu commune.
Les classes de sang mêlé, provenant principalement du croisement des Indiens avec les blancs, et, pour une faible partie, du mélange des nègres avec les deux autres races, n'étaient guère mieux loties que les Indiens de race pure. Tous ces métis, fort nombreux, rangés sous la dénomination de castes, étaient avilis légalement et de fait (infâmes de derecho y hecho), selon l'expression de l'évêque du diocèse de Michoacan, dans le mémoire que nous avons mentionné. Ils payaient le tribut, de même que les Indiens; ils n'étaient pas tenus, comme eux, dans cette perpétuelle minorité qu'on avait inventée à Madrid, afin de protéger ceux-ci, mais ils subissaient beaucoup d'avanies, que l'on commettait au mépris de la loi, en la tournant ou en l'interprétant d'une manière frauduleuse.
Cette classe qui, plus que les Indiens, était mêlée avec les blancs , avait moins de raisons pour les craindre et les respecter. Elle était aussi plus démoralisée que l'Indien pur, et supportait plus impatiemment l'abjection où elle était réduite.
Il y avait en usage au Mexique une dénomination qui n'y est pas abandonnée encore, et qui dépeignait bien la condition des Indiens. Par rapport à eux, on appelait les blancs la génie de razon, l'espèce douée déraison. Les Indiens étaient supposés ne pas en avoir et étaient, dans l'opinion générale, en dehors de la gente de razon. C'était une explication et une
justification de l'abaissement où on les tenait. Les métis, au contraire, étaient expressément compris dans la gent raisonnable.
Faute de pouvoir bien employer leur raison et leur liberté, cette classe, dont il eût été facile aux Européens de tirer un excellent parti, s'en servait quelquefois assez mal. Les attentats contre la propriété, les vois sur les grands chemins, par exemple, étaient le plus souvent du fait des métis. On pouvait être assuré, quand une caravane ou une diligence avait été arrêtée, que les auteurs du méfait n'étaient pas des Indiens. Ceux-ci ne se portaient jamais à rien de pareil. Les soupçons ne pouvaient planer que sur les blancs ou les métis, mais la probabilité était pour, ou plutôt contre ces derniers. A ce sujet, je rapporterai ici une anecdote que je tiens du baron Deffandis,qui, lorsque je passai par Mexico, y représentait la France avec dignité. Il avait fait avec sa famille une excursion dans le Nord et n'était plus qu'à quelques lieues du lac de Chapala. En se préparant à s'y rendre, il s'informa d'un sujet qui, alors comme aujourd'hui, préoccupait quiconque voyageait dans le Mexique; je veux parler des voleurs : depuis l'indépendance , ils exploitent les routes avec une impudence inouïe. « Y a-t-il des voleurs sur la route, demanda donc le baron Deffandis. —Oh non! lui fut-il répondu, vous n'avez rien à craindre; il n'y a pas, dans ce pays-ci, de gente de razon. »
Je n'affirmerais pas qu'aujourd'hui la raison ne soit venue aux Indiens, et qu'ils ne se soient mis
à prendre part à l'arrestation des diligences et des voyageurs isolés.
En somme, malgré la bienveillance qu'on professait en leur laveur, à la cour de Madrid , le sort de la plupart des Indiens, qui formaient la majeure partie de la population du Mexique, restait misérable au moral comme au physique.
La cause principale de leur misère c'était l'erreur dans laquelle on était tombé à Madrid, au sujet des moyens de les gouverner conformément à leur intérêt. On croyait sincèrement, dans les conseils du Roi, que les restrictions étroites au libre arbitre des Indiens, qu'on avait érigées en système, leur donnaient des garanties et les protégeaient, comme s'il y avait une protection qui valût la liberté! Comment l'homme dépouillé de sa liberté pourraitil se défendre? Celui qui a les mains liées n'est-il pas à la merci de qui veut l'attaquer? Les mesures adoptées par la cour de Madrid en faveur des Indiens tournaient contre ces infortunés, en vertu des lois de la nature humaine elle-même. L'évêque du Michoacan jugeait ce régime avec sagacité et profondeur quand il disait au roi, dans l'excellent mémoire cité plus haut : « Solorzano, Fraso, et d'autres auteurs espagnols, ont recherché en vain la cause secrète par laquelle les privilèges accordés aux Indiens produisent des effets constamment défavorables à cette caste. Je m'étonne que ces jurisconsultes célèbres n'aient pas conçu que ce qu'ils appellent une cause secrète est fondé dans la nature de ces privilèges mêmes. Ce sont des armes qui n'ont jamais
servi à la protection de ceux qu'elles sont destinées à défendre, et que les autres castes emploient adroitement contre la race des indigènes. Une réunion de circonstances aussi déplorables a produit dans la dernière une paresse d'esprit, un état d'indifférence et d'apathie dans lequel l'homme n'est affecté ni de l'espoir ni de la crainte. »
Les indigènes qu'on avait si malencontreusement placés hors de toutes les conditions de légitime défense, sous prétexte de les protéger, étaient maltraités et rançonnés même par les leurs. Dans chacun des villages qui étaient uniquement peuplés de cette race, on trouvait, jusqu'à la fin de la domination espagnole, huit ou dix vieux Indiens exerçant le monopole de la magistrature locale, et vivant aux dépens des autres, dans l'oisiveté. Leur autorité se fondait ou sur une illustration de famille souvent imaginaire, ou sur une politique adroite, pratiquée de père en fils. Ces chefs étaient habituellement les seuls habitants du village qui parlassent l'espagnol. Us s'étaient créé un grand intérêt à maintenir leurs frères dans l'ignorance la plus profonde. Ils contribuaient, autant qu'ils le pouvaient, à perpétuer parmi eux les préjugés et la barbarie.
Il y avait lieu de présumer que, s'il venait à souffler quelque vent nouveau, favorable aux idées d'indépendance, la race indigène, chez laquelle n'était pas éteint le souvenir du temps où elle avait été la maîtresse du pays, pourrait bien se soulever, et alors ne devait-elle pas se porter à tous les excès qu'un ressentiment longtemps comprimé peut in-
spirer à un peuple tenu à l'écart des lumières et de la civilisation? Il était urgent, depuis quelque temps déjà, de pourvoir à l'amélioration du sort des Indiens par des actes qui fussent plus efficaces et plus caractérisés que tout ce qu'on avait fait jusque-là et qui fussent dans un esprit différent. Il fallait, en un mot, se décider à des mesures du genre de celles que peut suggérer le sentiment de la liberté. Pareillement pour les métis. A la fin du dix-huitième siècle, le gouvernement de la métropole avait reçu sur ce point des avertissements qu'il eut le tort de négliger. Le plus remarquable est ce même mémoire de l'évêque du diocèse de Michoacan, dont je me suis servi déjà. Les abus dont les Indiens et les castes étaient les victimes, et l'abaissement moral que l'oppression déterminait chez eux y étaient dépeints d'une main ferme. Les malheurs de l'avenir y étaient prédits avec une sinistre clarté, que la bienveillance et l'esprit de charité du pieux évêque ne parvenaient pas à voiler. « Quel attachement, disait-il, peut avoir pour le gouvernement l'Indien méprisé, avili, presque sans propriété et sans espoir d'améliorer son existence? Il est attaché à la vie sociale par un lien qui ne lui offre aucun avantage. Qu'on ne dise point à Votre Majesté que la crainte seule du châtiment doit suffire pour conserver la tranquillité dans ces pays; il faut d'autres motifs, il en faut de plus puissants. Si la nouvelle législation que l'Espagne attend avec impatience ne s'occupe pas du sort des Indiens et des gens de couleur, l'influence du clergé, quelque grande qu'elle soit sur
le cœur de ces malheureux, ne le sera pas assez pour les tenir dans la soumission et dans le respect dus à leur souverain. »
« La nouvelle législation que l'Espagne attendait avec impatience, » pour me servir des expressions de l'évêque de Michoacan, ne vint pas, et les conséquences que ce prélat vénérable avait prévues ne tardèrent pas à se révéler.
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LES CACIQUES OU INDIENS NOBLES SYSTÉMATIQUEMENT PLONGÉS DANS LA DÉGRADATION.
Les conquérants, nous l'avons indiqué déjà, avaient reconnu et consacré l'inégalité qui existait parmi les naturels, en ce sens que les caciques ou Indiens nobles furent rangés à part de la classe commune des indigènes. Ils furent même admis nominalement à participer aux privilèges de la noblesse de Castille ; mais ils n'en profitèrent pas, ou furent empêchés d'en profiter. Fidèles en cela à l'exemple qu'a offert presque partout l'aristocratie des pays conquis, ils avaient peu de goût à s'associer aux Espagnols et s'allier à leurs familles. Ils allaient i jusqu'à mieux aimer labourer de leurs mains les champs que sous l'ancien régime ils faisaient cultiver par leurs vassaux. Leur fierté naturelle et le ressentiment de leur défaite les portaient à rester plutôt mêlés au peuple indien et à vivre comme lui, affectant la même simplicité dans la nourriture et le vêtement. Cette humble existence fut peut-être,
à l'origine, un expédient adopté par les Indiens nobles pour se dissimuler aux regards des Espagnols qu'ils avaient combattus avec la rage du désespoir. Peut-être aussi l'adoptèrent-ils parce qu'elle leur offrait la satisfaction de retrouver, en s'isolant ainsi de leurs conquérants et en vivant confondus au milieu de leurs anciens vassaux, quelque chose de la patrie abattue et de la nationalité détruite. Cette illusion était favorisée par le respect que leur témoignaient les Indiens, restés imbus des notions de la hiérarchie sociale de l'empire aztèque. L'éducation , avec un peu de temps , aurait triomphé de cet esprit d'isolement et de ces répugnances patriotiques. L'autorité espagnole eut un moment l'idée de recourir à ce puissant moyen. Rien ne pouvait au même degré cimenter la fusion entre les vainqueurs et les vaincus et accélérer le mouvement de la civilisation dans le pays. On se proposa d'attirer dans des établissements fondés à cet effet les jeunes générations de la noblesse indigène. C'était ce qu'on appelait les collèges des Indiens nobles. Ce projet généreux devait s'étendre à toute l'Amérique espagnole. Mais une pareille pensée, politique autant qu'humaine, ne cadrait pas avec la méfiance systématique qui animait l'Espagne envers ses colonies. Les mauvais gouvernements craignent tout, et, au fait, ils n'ont pas tort, car leur autorité n'est jamais assise et reste toujours à la merci des accidents. On se mit à supposer que si les descendants de la noblesse indienne étaient initiés aux connaissances de l'Europe, ils s'en serviraient comme d'un
levier pour agiter le pays et reconquérir leur indépendance. On ne donna donc aucune suite sérieuse au sage dessein de répandre l'instruction parmi les Indiens , en commençant par les débris de leur aristocratie.
M. Alaman rapporte qu'au Mexique, avant qu'on eût établi rien de semblable pour la jeunesse espagnole, un collège fut fondé pour les Indiens nobles, dans le couvent de Santiago de Tlatelolco appartenant à l'ordre des Franciscains. Le premier vice-roi qu'eut le Mexique, après l'apparition éphémère de Cortez au gouvernement, don Antonio de Mendoza, vint de sa personne en faire solennellement l'inauguration. Mais à peine ce collège était-il ouvert que, la politique d'abaissement prenant son cours, on s'arrangea de telle façon qu'il se désorganisât, et on empêcha qu'il ne s'en instituât d'autres. Vers la fin du siècle dernier, un riche cacique qui habitait la Puebla, don Juan de Castilla, fit le voyage de Madrid pour solliciter l'autorisation de créer un collège destiné aux Indiens, dans sa ville natale. Il se morfondit pendant des années dans les antichambres, sans rien obtenir. Le vice-roi d'alors, marquis de Branciforte, avait coutume de dire qu'en Amérique l'instruction devait se borner au catéchisme. Conformément à ces maximes , la masse des Indiens restait sans rien apprendre, si ce n'est ce qu'ils pouvaient saisir dans les instructions religieuses que leur faisait le curé, pendant leur enfance ; et encore , dit M. Alaman , ce qu'on y enseignait était, par rapport à son objet même, bien
incomplet et bien court. Soumis au même régime, réduits à la même pitance intellectuelle, les nobles indiens n'en savaient pas plus long que le vulgaire. Avec le genre de vie qu'ils menaient et la torpeur où l'on prenait soin de tenir leur esprit plongé, les nobles Indiens ne pouvaient que tomber dans la dégradation. C'est ce que voulait le gouvernement Espagnol , et l'effet répondit pleinement à son attente. Au commencement du siècle et sans doute bien auparavant déjà, on observait en eux la même absence de culture, la même grossièreté de mœurs que chez le bas peuple indien. Ils ne participaient à aucune des fonctions recherchées des classes civilisées. Quel qu'eût pu être le rang de leurs ancêtres dans la hiérarchie aztèque, on ne les trouvait ni dans la carrière des armes, ni dans celle de la justice. Et comment, après avoir croupi dans la profonde ignorance que nous venons de dire, auraient-ils pu y être admis ? La seule magistrature qu'ils exerçassent était celle des villages indiens, et là, au lieu de songer au bien-être de leurs compatriotes, le plus souvent ils semblaient prendre plaisir à les opprimer. Chargés de lever l'impôt de la capitalion, ils profitaient de l'occasion pour extorquer de petites sommes. Ils se faisaient les instruments des Espagnols pour tourmenter leurs frères, pourvu qu'ils en retirassent quelque profit. Ils offraient ainsi le triste spectacle d'une complète et humiliante déchéance.