Cinquième partie, chapitre I
respectable évêque du diocèse de Michoacan, abolir la minorité perpétuelle qu'on avait imaginé de leur imposer pour leur bien, les laisser résider où ils voudraient, leur partager les indivis des villages et une portion des terres de la couronne qui restaient incultes1. Il fallait en outre les instruire sérieusement et, en un mot, employer les procédés bien connus pour avoir la vertu de susciter le travail et par le travail la prospérité des peuples.
Encore un exemple propre à montrer dans quelles contradictions et dans quels embarras on tombe, et combien de mal on traîne après soi , quand on s'abandonne tout entier au système réglementaire et à une centralisation absolue. Dans l'intérêt supposé des Indiens, on les retenait, avons-nous dit, dans des villages fermés aux Européens. Resserrés dans un espace étroit (environ un demi-kilomètre de rayon), les indigènes n'avaient pour ainsi dire pas de propriété individuelle ; ils étaient tenus de cultiver les biens de la communauté. Le produit de ces biens communaux avait été mis en ferme par les intendants , qui en cela croyaient bien faire. Le revenu ainsi obtenu était versé dans les caisses royales,* au compte, disait-on, de chaque village; mais quand il fallait disposer de ces fonds, on trou-
1. L'évêque de Michoacan allait même plus loin : il demandait en outre « une loi agraire semblable à celle des Asturies et de la Galice, où il est permis au pauvre cultivateur de défricher, sous certaines conditions, les terres que les grands propriétaires ont laissées incultes depuis des siècles, au détriment de l'industrie nationale. »
vait, comme une barrière infranchissable , des formalités sans fin et de la mauvaise volonté. Il y avait d'abord un règlement qui interdisait aux intendants de disposer, de leur propre autorité, en faveur des villages dont ils provenaient, de ces fonds une fois versés dans les caisses royales; il leur fallait, au préalable, solliciter et obtenir une permission particulière du conseil supérieur des finances du Mexique. Ce conseil demandait des mémoires à divers fonctionnaires, qui ne se pressaient pas de les faire; des années se passaient à entasser des pièces et à former des dossiers , et les Indiens lassés renonçaient à suivre leur réclamation. On s'était tellement habitué à regarder cet argent des villages indiens comme une somme sans destination, qu'à l'époque du voyage de M. de flumboldt, l'intendant de Valladolid en envoya à Madrid près d'un million de francs, qui s'étaient accumulés depuis deux ans. On dit au roi que c'était un don gratuit et patriotique que les Indiens du Michoacan étaient trop heureux d'offrir ;i Sa Majesté pour l'aider à continuer la guerre contre l'Angleterre.
Je ne prétends pas cependant qu'il n'y ait que du mal dans les mesures économiques ou administratives qui étaient prises par l'Espagne ou qu'elle autorisait. Le mal absolu n'est pas plus de ce monde que le bien absolu. Le bien a toujours une place, petite ou grande, dans le cœur de l'homme et dans ses actes; il n'est même pas très-rare que, en vertu d'une loi supérieure, les combinaisons de la politique, alors même qu'elles découlent d'un mauvais
principe, déterminent quelques bons effets. Il serait injuste de ne pas rendre hommage à ce qu'il y eut de généreux et d'éclairé dans les visées de Charles III, à l'égard du gouvernement des possessions de l'Espagne dans le nouveau monde. La direction qu'il y voulait imprimer était salutaire. S'il n'y changea pas suffisamment à fond l'esprit des institutions, il fit des efforts assez habituellement heureux pour prévenir les abus du régime existant et pour introduire des améliorations sérieuses. Après qu'il eut été remplacé sur le trône par un prince honnête et bon, mais d'une incapacité radicale, sa pensée lui survécut dans le nouveau continent par une sorte de force des choses, ou, pour mieux parler, parce que le génie du progrès politique et social, ayant pris son essor en Europe, s'efforçait de faire sentir son influence dans toutes les parties du monde où l'esprit de la civilisation européenne avait pénétré, et y réussissait plus ou moins, excepté là où le système du retardement n'avait pas tendu tous ses ressorts de manière à paralyser complètement l'intelligence et l'activité des peuples. Dans les deux principaux centres commerciaux du Mexique, la capitale Mexico et la Vera-Cruz, le goût des améliorations publiques était, à la fin du dix-huitième siècle et à l'origine du dix-neuvième, plus vivace que dans la Péninsule elle-même. Tandis que la détestable administration du favori Godoy, impuissante à répudier les traditions rétrogrades et inhabile à favoriser les innovations qui sont justement chères à la civilisation moderne, laissait tout dépérir
en Espagne, les Espagnols établis dans les principales villes du Mexique, et surtout dans les deux que je viens de nommer, faisaient des efforts heureux pour féconder les germes de prospérité dont la nature avait doté le pays. Chacune de ces cités, et avec elles une troisième, celle de Guadalaxara, avaient un consulado, corps analogue à nos Chambres et à nos tribunaux de commerce, en supposant celles-là réunies à ceux-ci, mais possédant, sous le contrôle du vice-roi, des attributions plus étendues que celles qui pourraient résulter chez nous de la concentration de ces deux assemblées en une seule. Les consulados percevaient des impôts pour le compte du roi ou pour le leur propre; ils dressaient des plans de chemins et d'autres travaux publics, et les mettaient à exécution. Les commerçants qui composaient le consulado de Mexico et celui de Vera-Cruz, à peu près tous natifs de la Péninsule, déployaient en faveur du bien public une intelligente activité qui eût été comprimée dans la mère patrie. On devait déjà à celui de Mexico l'achèvement1 d'une des entreprises les plus hardies qui aient été faites dans le nouveau monde pendant le dix-huitième siècle, le Desagu'é, ou canal d'écoulement, de Huehuetoca, destiné à dégorger le trop-plein des lacs, afin de
1. Les travaux du Desagu'é avaient commencé à peu près avec le xvii0 siècle, en 1607. L'entreprise, supposée terminée, laissait encore beaucoup à désirer en 1767. lorsque le co7isidado de Mexico s'en chargea. Il l'acheva en 1789. Il avait promis de le faire en cinq ans ; mais les difficultés furent plus grandes qu'on ne l'avait pensé, et on était fort peu expert alors au Mexique, en fait de canaux.
préserver Mexico des inondations qui l'envahissaient périodiquement. On y admire une tranchée qui n'avait pas d'égale en Europe1 jusqu'à ce dernier 1iers de siècle, où , pour la construction des chemins de fer, il a fallu déployer des moyens jusqu'alors inconnus dans l'histoire des voies de communication. Dans les dernières années du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, le consulado de Mexico redoubla de zèle pour les entreprises utiles. Il construisit dans la capitale de beaux édifices publics, entre autres la douane, et entreprit une route d'une importance vitale pour le pays , celle de Mexico à la Vera-Cruz par Orizaba, avec embranchement sur Oaxaca, et par conséquent vers l'océan Pacifique. Le consulado de la Vera-Cruz, rivalisant avec celui de Mexico, s'était chargé, à la même époque, de joindre Mexico à la Vera-Cruz par Xalapa, et il établit, avec une solidité romaine, une magnifique chaussée s'élevant du niveau de la mer jusques à l'altitude de 2353 mètres , à Perote. Il avait élevé un phare perfectionné pour l'époque, dans le château de Saint-Jean-d'Ulua; il avait fait construire dans le port de la Vera-Cruz un môle capable de résister à la violence extrême des vents de nord-ouest. Il avait amélioré les hôpitaux; il s'occupait d'approvisionner la ville en eaux potables dont l'absence ne contribuait pas peu à y donner une grande intensité à la fièvre jaune.
1. Sur plus de 3500 mètres elle avait une profondeur de 30 mètres
A côté de ces travaux dus à des corps composés de natifs d'Espagne, une classe où les créoles étaient en très-grande majorité, celle des exploitants des mines d'argent, avait été autorisée en 1774 à former une association, sous le nom de la Mineria. Une petite retenue sur l'argent extrait de chaque mine lui fut affectée, et, grâce au développement de l'exploitation, lui fournit d'abondantes ressources.
La Mineria se proposa divers objets d'utilité publique et d'abord de poursuivre l'amélioration de la législature relative aux mines, ce qu'elle obtint en 1783. Elle s'efforça de répandre dans le pays les connaissances spéciales que réclame l'exploitation des mines et le traitement des minerais. Elle fonda, à cet effet, à Mexico un collège des mines qui fut organisé avec soin. Il devait y avoir vingt-cinq bourses pour des jeunes gens de la race blanche ou de la noblesse indienne, et un nombre indéfini d'élèves payants. Elle érigea à Mexico un édifice élégant dont malheureusement les dispositions n'étaient pas les meilleures pour la solidité, eu égard aux tremblements de terre peu violents, mais répétés, qui y éprouvent les grandes constructions. Elle se mit à faire des avances aux mineurs et n'apporta pas à la distribution de ses prêts le discernement et l'esprit d'ordre qu'il y aurait fallu. Elle se constitua ainsi témérairement en avances, et aboutit à une banqueroute de 4 millions de piastres (plus de 21 millions de francs). Le public fit un parallèle entre la gestion de la Mineria et celle des consulaclos de Mexico et de la Vera-Cruz, et les Es-
pagnols purent en conclure qu'ils s'entendaient autrement que les créoles à conduire les affaires publiques.
Le gouvernement de Charles III s'était montré favorable aux sciences; on commençait à les cultiver avec succès à Mexico, dans les branches les plus relevées, comme l'astronomie. Humboldt cite en ce genre les noms d'Alzate et de Gama , et surtout celui de Velasquez, qui fut un homme de génie. Né d'une famille pauvre , et orphelin dès l'âge de quatre ans, il s'était formé lui-même par des prodiges de volonté, et rendit à son pays des services éminents dans des genres très-divers1.
A Guanajuato, l'intendant Riagno avait accompli des améliorations sérieuses. Même dans les villes secondaires l'esprit de perfectionnement se mani-
L « Lorsque l'abbé Chappe, plus célèbre par son courage et son. dévouement pour les sciences que par l'exactitude de son travail, arriva en Californie, il y trouva déjà établi l'astronome mexicain. Velasquez s'était construit, en planches de mimosa, un observatoire à Sainte-Anne. Ayant déjà déterminé la position de ce village indien , il apprit à l'abbé Chappe que l'éclipsé de lune du 18 juin 1769 serait visible en Californie. Le géomètre français douta de cette assertion jusqu'à ce que l'éclipsé annoncée eut lieu. Velasquez, lui seul, fit une très-bonne observation du passage de Vénus sur le disque du soleil, le 3 juin 1769. Il en communiqua le résultat, le lendemain même du passage, à l'abbé Chappe et aux astronomes espagnols, don Vincente Doz et don Salvador»de Médina. Le voyageur français fut surpris de l'harmonie que présenta l'observation de Velasquez avec la sienne. Il s'étonna sans doute de rencontrer en Californie un Mexicain qui, sans appartenir à aucune académie, et sans être jamais sorti de la Nouvelle-Espagne, faisait autant que les académiciens. » Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne, t. I, p. 432, édition de 1824.
festait par des fondations utiles. C'est ainsi qu'à Xalapa, par exemple, une bonne école de dessin, entretenue par les habitants les plus aisés, répandait des éléments d'instruction parmi les artisans. Une école de peinture et de sculpture, créée à Mexico, donna les résultats les plus satisfaisants. Le statuaire Toisa y fit et y coula en bronze une statue équestre du roi Charles IV qu'admirent encore aujourd'hui les étrangers connaisseurs, dans le local où elle a été séquestrée depuis la chute de la domination espagnole. Malgré les vices nombreux et profonds du système qui prévalait dans le gouvernement, la population était en croissance, le bienêtre y faisait des pas rapides dans un grand nombre de localités, les lumières même commençaient à se propager. Mais le progrès n'était pas en proportion de l'impatience des esprits les plus distingués, et la permanence d'institutions réprouvées par la raison heurtait le sentiment intime de ceux des habitants qui savaient quelque chose de l'Europe et des données sur lesquelles la civilisation moderne aime à se fonder.