‹ Le MexiqueChapitre 34 sur 96 · LE CLERGE MEXICAIN · texte numérisé non relu

LE CLERGE MEXICAIN

Nous devons nous arrêter sur la situation qu'avait le clergé dans la colonie de la Nouvelle-Espagne. Dans tout pays civilisé, le clergé est une puissance du premier ordre, et dans la plupart des pays catholiques, jusqu'à ces derniers temps du moins, on peut dire à nulle autre pareille.

En un pays qui avait été organisé par les Espagnols, on s'attend instinctivement à ce que le clergé jouit d'amples pouvoirs et possédât une très-grande influence. Il en était ainsi en effet, pas autant cependant qu'on pourrait le croire. Les rois d'Espagne, ou les conseils administratifs qui gouvernaient sous eux, avaient compris quel avertissement ressortait de l'état des choses qu'offrait la Péninsule, où ils n'étaient plus les maîtres. En conséquence, dans l'intérêt de leur propre puissance, ils s'étaient montrés plus circonspects pour les possessions d'outre-mer. Ils avaient fait à l'autorité

religieuse une part qui était large encore, mais qui n'était plus l'abandon des rênes de l'État.

Dès l'origine, avant que le Mexique fût conquis, et même avant qu'on en soupçonnât l'existence, l'époux de la grande Isabelle, Ferdinand, prince plus prévoyant et plus véritablement habile que ne devait l'être après lui Philippe II, se mit en garde contre les empiétements de l'autorité religieuse sur l'autorité royale, dans les dépendances de la couronne situées au delà des mers, apparemment pour compenser les sacrifices qui avaient été faits à la papauté dans la Péninsule même. Le gouvernement de l'Église dans les Indes fut rendu entièrement indépendant, non-seulement de l'Église d'Espagne, mais du tribunal de rote et de toute nonciature, c'est-à-dire de la cour de Rome. Il fut expressément délégué aux rois catholiques par un acte du pape Jules II, de 1508. Les appels qui, dans la Péninsule, s'adressaient au saint-siége apostolique durent, dans les colonies, se faire d'un siège épiscopal à un autre. Le roi nommait les évêques, et ceux-ci, par le fait seul de cette nomination, étaient investis du gouvernement des diocèses. Le conseil des Indes résidant à Madrid avait le pouvoir d'autoriser ou de refuser la publication des bulles et des brefs pontificaux, dans les possessions d'outre-mer. C'est par son intermédiaire que devaient passer toutes demandes expédiées de là à la cour de Rome, et il pouvait les arrêter au passage. Les actes des conciles provinciaux ne pouvaient avoir d'effet qu'après avoir obtenu la sanction du même conseil, et ne re-

cevaient de publicité que moyennant son autorisation. La cour d'Espagne, pour rendre plus complète l'indépendance des Églises des Indes par rapport au saint-siége, aurait voulu les placer sous la direction d'un patriarche qu'elle aurait choisi. La cour de Rome, qui n'aimait à voir nulle part de ces dignitaires, dont les attributions lui portaient ombrage, ne se prêta pas à la création de ce haut emploi ; la cour de Madrid insistant, il y eut une transaction qui consista à conférer à une seule et même personne les fonctions de grand aumônier de la couronne à Madrid, et celles de vicaire général d'Espagne et des Indes, avec le titre et les honneurs du cardinalat, sans que ce fût un patriarche.

Immédiatement après la conquête, il fallut une grande quantité de prêtres et de religieux dans la Nouvelle-Espagne, puisqu'on eut à catéchiser tout I un peuple épars sur une superficie immense, et à le maintenir dans les pratiques delà religion, après ! qu'on l'eut converti. Il se fonda donc beaucoup de houvents; il y en eut des deux sexes, et surabonï lamment de l'un et de l'autre. Vayuntamiento (conseil municipal) de Mexico, corps qui conserva I oujours une vie propre, en fit l'objet d'une récla- I nation adressée au roi Philippe IV, en 1644. Il | uppliait le roi de s'opposer à cette multiplication H ndéfinie des communautés de frères et de nonnes, j n faisant remarquer que le nombre des couvents H e femmes surtout était excessif et celui des reli- I ieusesplus exorbitant encore. Il demandait qu'une ■I imite fût assignée à l'importance des propriétés que

pourraient posséder les couvents, et même qu'on les empêchât d'en acquérir davantage. Il se plaignait de ce que la majeure partie des domaines territoriaux fût devenue, par la voie des donations ou par achat, la propriété des ordres religieux, et assurait que, si l'on n'y mettait obstacle, tout le sol du Mexique serait à eux bientôt. Il recommandait qu'on suspendît l'envoi des prêtres de la Péninsule et qu'il fût prescrit aux évêques mexicains d'ajourner les ordinations nouvelles. Il faisait remarquer qu'on en comptait dans le pays plus de six mille déjà, qui n'avaient rien à faire, et qu'on avait ordonnés sous prétexte de desservir des chapelles insignifiantes. Enfin il demandait qu'on diminuât le nombre des fêtes chômées, qui était excessif et qui fournissait un prétexte à la fainéantise et à tous les vices qu'entraîne l'oisiveté.

Une sorte d'assemblée des cortès, accidentellement réunie à Mexico vers le même temps, émit un vœu semblable, et la même opinion aurait été exprimée, selon M. Alaman, par le conseil de Castille, qui était le conseil supérieur du gouvernement à Madrid, mais qui ne statuait pas sur les affaires d'Amérique, celles-ci étant dévolues au conseil des Indes. M. Alaman dit que le gouvernement espagnol ne tint aucun compte de ces observations. Ce serait donc le cours naturel des choses et le changement spontané des vocations qui aurait déterminé la diminution, constatée au commencement du dix-neuvième siècle, du nombre des personnes engagées dans les ordre?.

Lorsque M. de Humboldt explora le pays, le clergé n'était plus composé que de 10 000 personnes, religieux et religieuses ; en y ajoutant les frères lais ou servants et les sœurs converses , c'est-à-dire les simples gens de service, qui ne sont point dans les ordres, c'était un total de 13 à 14 000 individus, soit moins que ce* qu'il y avait alors en Espagne de moines franciscains seuls. Le clergé espagnol montait, à la même époque, à 177 000 personnes, soit 16 par 1000 habitants, tandis que dans la Nouvelle-Espagne c'était moins de 2.

La richesse du clergé était considérable. Sur ce point cependant , les meilleures autorités ne sont pas d'accord. Humboldt, s'appuyant d'un document émané, en 1805, des habitants de Yalladolid, dit que les biens-fonds du clergé ne s'élevaient alors qu'à 12 ou 15 millions de francs, tandis que les capitaux mobiliers constituant les dotations, et les fonds des œuvres pies, s'élevaient à 234 millions. La somme est grosse assurément; elle paraît cependant fort inférieure à la réalité. M. Alaman, qui écrivait longtemps après Humboldt , et qui avait 3ntre les mains tous les renseignements qu'une longue participation au gouvernement lui avait burnis, affirme que les biens, tant immeubles que neubles, du clergé mexicain ne pouvaient, lors du

oyage de Humboldt, s'estimer à moins de la moi-

ié de la valeur de toutes les propriétés foncières

lu pays.

Le clergé percevait en outre la dîme, qui montait

nnuellement à 10 millions de francs environ.

La richesse du clergé se répartissait fort inégalement entre ses membres. Il y avait quelques prélats fastueusement rétribués et beaucoup de curés réduits à une modeste prébende. L'archevêque de Mexico avait un revenu de 700 000 francs; l'évêque de Valladolid un de 550 000; des curés de villages indiens recevaient cinq ou six cents francs.

Les capitaux proprement dits du clergé, son avoir mobilier, distincts des fonds de terre et des propriétés urbaines, s'administraient suivant un mode remarquable. Le clergé mexicain, sans s'arrêter à des prescriptions surannées relativement à la perception d'un intérêt, prêtait ses capitaux à des propriétaires fonciers principalement, sous la garantie d'une hypothèque, et à un taux modéré. C'était communément six pour cent, quotité qu'il faut juger, non d'après les usages de la place de Paris et de celle de Londres, mais par rapport à ce qui se paye habituellement dans les colonies. Le clergé mexicain se trouvait ainsi avoir la gestion d'une sorte de caisse hypothécaire ou de crédit foncier, dont le capital lui appartenait. Le cours des événements l'avait conduit naturellement par la main, pour ainsi dire, à assumer ce rôle financier, et il le remplissait avec un louable esprit de ménagement envers le public emprunteur. Ces prêts hypothécaires, qui, en génréal , lui présentaient une garantie suffisante, se renouvelaient ordinairement à l'échéance : il y avait une convention tacite en vertu de laquelle tout propriétaire qui désirait le renouvellement l'obtenait sans contestation.

Les mœurs d'une partie du clergé mexicain étaient peu exemplaires. Il paraît qu'elles l'étaient d'autant moins qu'on s'éloignait davantage de la capitale. Un grand nombre des curés se soustrayaient à la loi du célibat, et souvent dans les villages ils ne prenaient pas la peine de dissimuler les relations qu'ils entretenaient, contrairement aux règles de la discipline ecclésiastique. Quant au public, ainsi qu'on l'a remarqué pour d'autres pays catholiques, il se conformait antérieurement à la lettre, sans se soucier de l'esprit. On affectait de sauver les apparences, sauf à donner par derrière un libre cours à ses passions. C'est pourtant un témoignage qu'on peut rendre aux femmes de la race blanche, qu'elles étaient en général de bonnes mères de famille et de chastes épouses, attentives à l'éducation de leurs enfants, non cependant sans une extrême faiblesse pour les garçons, dont on ne faisait pas toujours, à beaucoup près, des sujets économes et laborieux. Les fêtes religieuses étaient , pour la classe inférieure, une occasion de dévorer en un jour le fruit du travail de mois entiers ; pour la classe supérieure, c'était de même le prétexte d'un débordement de luxe et de dépense. On organisait des réunions fastueuses, où l'on savourait les émotions des combats de taureaux et de coqs, et où l'on jouait aux cartes avec frénésie. On s'imaginait honorer ainsi Dieu et les saints. Le vice-roi duc de Linares, dans un mémoire qu'il laissa pour l'instruction de son successeur, disait justement : « En ce pays, on se croit catholique parce qu'on porte un rosaire et

qu'on a baisé la main d'un prêtre, et l'observation des dix Commandements s'est changée en cérémonies extérieures. »

La division intestine qui partageait la population blanche en deux groupes, portés à devenir des factions, et près de former deux partis belligérants, celui des créoles et celui des Européens, se retrouvait dans le clergé. Les dignitaires de l'Église étaient choisis par la couronne parmi les natifs d'Es pagne. Des neuf sièges épiscopaux qui existaient dans le pays, huit, au commencement du siècle, étaient occupés par des prêtres nés dans la Péninsule; un seul, celui de la Puebla, était rempli par un créole. Les curés de village étaient tous des Mexicains, principalement des créoles, assez souvent cependant des Indiens. Ils regardaient leurs supérieurs d'un œil de jalousie. On verra la part qu'ils prirent à l'insurrection et au mouvement de l'indépendance.

L'opposition entre les créoles et les Espagnols ou Gachupincs se manifestait d'une autre manière dans les rangs du clergé. Tel ordre, ou tel couvent en particulier, était sous la bannière des Gachupines, tel autre sous celle des créoles. Ces divisions n'étaient pas de nature à ajouter au respect que la religion inspirait aux peuples.

Un des événements qui marquèrent au Mexique dans l'histoire du clergé, et même dans celle du pays, fut l'abolition de l'ordre des Jésuites, en 1767. Cet ordre fameux était au premier rang dans la Nouvelle-Espagne, comme dans toutes les colonies

espagnoles. Il y possédait de grandes richesses et une influence plus grande encore. Il se distinguait des autres ordres religieux en ce qu'il était plus instruit et d'une conduite plus régulière, sous le rapport des mœurs, et aussi par l'union et l'ordre parfait dont il donnait l'exemple. Il n'était point divisé en Gachupines et créoles, il était uniquement apostolique et romain; il ne jugeait pas qu'en cette qualité il eût à demander à l'autorité politique, en faveur de l'autorité religieuse, rien au delà de ce qu'elle faisait au Mexique. Il n'avait pas d'élections agitées ni d'assemblées bruyantes : le système électif et délibérant n'était pas dans l'esprit de son institution. Il jouissait d'un grand crédit auprès de toutes les classes de la population et prenait une très-utile part à l'enseignement, non-seulement de la religion, mais aussi des lettres et des sciences. Lorsqu'il disparut de la scène du monde, ce fut certainement un malheur pour l'Amérique espagnole, où il était, par rapport au temps, le promoteur de la civilisation.

Il n'est pas vraisemblable que l'histoire blâme les gouvernements des grands États de l'Europe d'avoir provoqué, imposé à la cour de Rome la fermeture des établissements des jésuites dans cette partie du globe qui était la plus civilisée. L'influence des jésuites contrariait alors le mouvement qui emportait le monde dans le sens du progrès. Les jésuites avaient été étroitement associés aux mesures violentes, antichrétiennes, par lesquelles le saint-siége, en cela d'accord avec une partie des

rois, était parvenu à rétablir, dans une partie de l'Europe, son autorité ébranlée ou renversée par la Réforme. Cet ordre, dont, individuellement, les membres étaient bienveillants et doux, avait été le complice de toutes les horreurs commises par l'inquisition, de toutes les persécutions dirigées contre les protestants, et des attentats sanglants contre la civilisation, dont la Saint-Barthélémy est le plus éclatant exemple. Il était une réunion d'esprits cultivés, et il faisait des efforts systématiques pour réveiller des superstitions grossières, et pour accréditer des miracles manifestement fabriqués, et par là il semblait avoir à cœur de dégrader l'intelligence publique et de la flétrir. Les jésuites ont eu un autre tort, celui d'être en Europe les instruments infatigables de l'espérance impossible que la papauté ne cessait de nourrir, et à laquelle elle n'a pas renoncé encore, de reprendre à l'égard des rois et des peuples la domination politique qu'elle avait exercée dans le moyen âge; ils ont justifié ainsi bien des antipathies, entre autres celle des parlements, qui leur ont porté des coups terribles, et celle des philosophes du dix-huitième siècle, aux yeux desquels la prétention du saint-siége à la suprématie dans le monde politique était plus coupable encore que chimérique.

Après la première moitié du dix-huitième siècle, quand l'esprit libéral eut repris l'ascendant sur les intelligences, l'ordre des Jésuites avait ainsi de redoutables comptes à régler avec l'opinion publique et avec la civilisation européenne. Le fond

même des doctrines de l'ordre répugnait plus que celles de tout autre au sentiment d'indépendance qui était en honneur enfin parmi les hommes, car il était en opposition directe avec le généreux essor qui portait dès lors les peuples à conquérir ou à recouvrer, pour la société , des institutions représentatives et, pour l'individu, des garanties. Organisé au seizième siècle dans le but d'extirper l'esprit du libre examen , l'ordre était l'antagoniste déclaré et irréconciliable ennemi des idées libérales. Lors donc que, il y a un siècle, le moment fut venu où le génie de la liberté dut déployer ses ailes en Europe, l'ordre des Jésuites, pesé dans la balance du destin, y fut trouvé trop léger. Mais dans les autres parties du monde, il pouvait rendre encore d'éclatants services. En Amérique, il est vraisemblable qu'il eût retiré de la barbarie les populations indigènes , si nombreuses encore , quoiqu'elles eussent été décimées par les conquérants. )ans les grandes monarchies de l'Asie orientale, il l'était conduit avec une habileté et une raison qui •ussent fini par porter les fruits les plus heureux lans ces populeux empires et eussent épargné peuttre aux générations présentes de l'Europe la peine u'elles semblent aujourd'hui devoir être obligées e prendre pour les sauver de la destruction, et our les placer dans les conditions d'un contact ^gulier et harmonique avec la civilisation de notre ccident. Restreints au rôle de missionnaires en hors de l'Europe, les jésuites auraient donc pu re, pour l'avancement du genre humain, d'utiles

auxiliaires. Quand ils disparurent du Mexique, ils n'y furent pas remplacés dans les établissements d'éducation ; ils ne le furent qu'imparfaitement pour les rapports avec les Indiens; de même pour l'exemple qu'ils donnaient au clergé d'une tenue digne et respectable.

Le clergé avait reçu, à l'origine, des droits particuliers de juridiction. Il avait en outre son fuero ou privilège légal, en vertu duquel c'était un tribunal ecclésiastique qui statuait dans les causes où un de ses membres était partie ou accusé. Mais avec le temps, ces prérogatives furent amoindries. L'autorité politique revendiqua les attributions qui lui appartiennent d'après le nouveau droit politique institué par les souverains à partir du moyen âge. Elle établit dans beaucoup de cas, et particulièrement à l'égard des poursuites criminelles, la compétence des tribunaux ordinaires. Le vice-roi fut investi de la puissance de statuer, dans chaque cas particulier, sur la compétence respective de la juridiction ecclésiastique et de la juridiction civile. Ce fut sur l'initiative du comte de Revilla Gigedo que ce pouvoir fut dévolu aux vice-rois. L'intervention de l'autorité ecclésiastique ne fut cependant pas supprimée, même dans le cas des crimes les plus étrangers à la religion, et le fuero, c'est-à-dire le droit propre au clergé, resta tel, qu'il n'eût pas été impossible à un évêque de suspendre le cours de la justice, s'il l'avait bien voulu. L'aulorité politique eût été désarmée, si elle n'eût possédé la ressource, toujours regrettable, de trancher les dif- -

Acuités à la façon d'Alexandre, par la force matérielle. Quand un ecclésiastique était poursuivi pour un crime, il fallait qu'avant toute sentence et à plus forte raison avant toute exécution , il eût été condamné et dégradé par ses supérieurs, et livré par eux au bras séculier.

Lorsque le curé Hidalgo, le premier organisateur de la lutte de l'indépendance, eût été fait prisonnier, avec la majeure partie de l'état-major de l'armée des insurgés, on mit à part les ecclésiastiques assez nombreux parmi les captifs, pour instruire séparément leur procès. La capture avait eu lieu le 21 mars 1811; quelques-uns des prisonniers, qui, avant l'insurrection, servaient dans l'armée régulière, et qui, par conséquent, appelaient davantage la rigueur des lois* militaires , furent sommairement jugés sur place et fusillés. Cette première exécution accomplie, tous ceux qui n'étaient pas dans les ordres furent traînés à Ghihuahua, où l'on arriva le 23 avril. Le 6 mai fut nommée la commission militaire chargée de prononcer sur le sort de cette première catégorie de prisonniers ; la condamnation fut immédiate, et on fusilla successivement les condamnés à partir du 10 mai. Pour Hidalgo, on procéda différemment : l'évêque du diocèse où il avait été arrêté, celui de Durango, nomma un commis- I saire ecclésiastique le 14 mai. Celui-ci ne se crut pas I autorisé à prononcer la dégradation du prisonnier, I et pour l'y décider, il fallut un mandement particulier de l'évêque. La dégradation, prononcée le 27 juillet, se fit solennellement le 29 en présence

du peuple, dans l'église du couvent de Saint-François, de Chihuahua. Ainsi dépouillé du caractère ecclésiastique , Hidalgo fut immédiatement livré au bras séculier, avec une recommandation de clémence qui n'était qu'une vaine formalité. Trois jours après, il passait par les armes.

Restaient les autres ecclésiastiques au nombre de cinq. Pris comme Hidalgo, presque tous aux puits de Bujan, ils furent jugés par le conseil de guerre, sans que la dégradation eût été prononcée, et condamnés à mort. Mais avant de leur faire subir leur peine, il fallait obtenir de l'autorité ecclésiastique qu'elle les dégradât. L'évêque s'y refusa. L'autorité militaire tint bon ; on s'envoya réciproquement des dépêches, et à la fin, le général qui commandait dans le pays prit sur lui de faire exécuter la sentence, nonobstant toute opposition : ce qui eut lieu le 17 juillet 1812. La pièce par laquelle il en donna l'ordre à des chefs du corps, était ainsi conçue : « Le greffier ira donner lecture de leur sentence aux condamnés ecclésiastiques qui sont sous votre garde. Dans les vingt-quatre heures, vous mettrez cette sentence à exécution, en les faisant fusiller par derrière, en ayant soin de ne pas tirer à la tête, et après leur avoir enlevé leurs vêtements ecclésiastiques, qui leur seront remis ensuite. En cet état, vous conduirez les corps escortés de toute votre troupe, au sanctuaire de Guadalupe, où vous les livrerez au curé, afin qu'il les ensevelisse, et vous m'informerez de la cérémonie. » « Cet ordre fut accompli de point en point, dit M. Alaman ;

la tonsure et les habits de ces religieux furent respectés, mais on se défit de leurs personnes. »

L'inquisition, sans laquelle il semblait à la cour d'Espagne que le genre humain ne pût vivre, fut importée dans les possessions d'outre-mer, et le Mexique, par conséquent, la vit peser sur lui. L'inquisition mexicaine avait dans sa circonscription la capitainerie générale de Guatimala, les Antilles et même les Philippines. Elle relevait du tribunal suprême de l'inquisition à Madrid. Elle exerça ses fonctions avec l'esprit ombrageux qui était de son essence. Cependant, sur ce point encore, l'autorité royale, représentée par les vice-rois, avait trouvé le moyen de faire ses réserves et de cantonner la puissance dressée à côté d'elle. Le comte de Revilla Gigedo obtint que l'inquisition mexicaine, avant de publier aucun édit ou ordre, serait tenue d'en donner communication au vice-roi. C'était subordonner complètement à la puissance du vice-roi celle de l'inquisition, et ce fut compris ainsi. L'inquisition dut se soumettre, mais on peut croire qu'elle n'attendait que l'occasion pour reconquérir ses attributions primitives. Aussi l'on verra qu'elle se fit la geôlière du vice-roi Iturrigaray, au début de la crise de l'indépendance.

Dans les premiers temps et jusque vers la fin du dix-huitième siècle, l'inquisition n'eut pas lieu de déployer, au Mexique, une grande activité; elle traquaitquelques juifs portugais qui s'étaient introduits dans le pays et tâchaient d'y faire leurs affaires ; elle poursuivait quelques religieux qui avaient jeté le

froc aux orties; elle recherchait et découvrait quelques cas de bigamie; elle inspectait les imprimés que le commerce apportait, et examinait les trèsrares manuscrits que les Mexicains essayaient de faire imprimer chez eux. Elle commença à avoir beaucoup plus à faire lorsque les États-Unis eurent conquis leur indépendance. Le mouvement alors se déclara dans les esprits, et comme l'objet principal de l'inquisition est de pétrifier l'intelligence publique , le métier d'inquisiteur devint dès lors assez laborieux; il y eut des suspects d'incrédulité qui donnèrent prise ; il y eut à contrôler une bien plus grande quantité de livres, parce que les Mexicains s'en firent envoyer d'Europe beaucoup plus, et surtout des livres français. Le tribunal de l'inquisition se trouva avoir à certains moments plus de mille causes à instruire et à juger. L'inquisition demanda en conséquence qu'on lui augmentât son budget. M. Alaman mentionne la dépêche du vice-roi qui transmettait cette demande à la cour d'Espagne. Parmi les personnes qui furent dénoncées au saint-office et contre lesquelles celuici instruisit, on peut citer un prêtre d'une grande instruction, qui a laissé au Mexique les souvenirs les plus honorables, l'abbé AbadyQueipo. Il trouva grâce devant le soupçonneux tribunal; il était tellement orthodoxe, que depuis il fut promu à un siège épiscopal. Un professeur de mathématiques renommé , qui rendait de grands services dans l'enseignement, à Guanaxuato, M. Rojas, fut moins heureux que l'abbé Abad y Queipo. Il fut con-

damné et enfermé dans une prison , mais il eut le bonheur de s'échapper, et se réfugia à la Nouvelle- Orléans, d'où il causa du souci aux inquisiteurs par les écrits énergiques qu'il trouva moyen de faire passer dans la Nouvelle-Espagne, afin de recommander à ses compatriotes d'imiter les ci-devant colonies continentales de l'Angleterre en Amérique.

Qj^jL^>

Page 1