L'ÉTBNDARD DE L'INDÉPENDANCE EST LEVÉ. — CAMPAGNE DE HIDALGO
De ce moment, une rupture était inévitable entre les Mexicains, opprimés et insultés, et les natifs d'Espagne, qui s'érigeaient si audacieusement en dominateurs absolus. L'indépendance du Mexique devenait nécessairement l'objet même du conflit. Deux partis se dessinèrent d'une manière tranchée : celui des Espagnols, pour lesquels nous avons dit qu'on avait depuis quelque temps fabriqué le nom de Gachupines, et celui des Mexicains indépendants, appelés le plus souvent Américains et quelquefois Guadalupes , d'après un magnifique couvent des environs de Mexico qui est dédié à la Vierge. Notre-Dame de Guadalupe était réputée la protectrice spéciale du Mexique l . De plusieurs côtés, dans les provinces, on se prépara à la lutte à main armée contre les Espagnols, et elle éclata enfin dans l'intendance
- 1. Il se forma à Mexico même une société secrète sous le nom de Guadalupes.
de Guanaxuato. Là se trouvait, dans la petite ville de Dolorès, à peu près uniquement peuplée d'Indiens, comme la plupart des villes subalternes, un curé d'un certain savoir et d'un tempérament énergique et actif, qui aimait son pays. Il était édifié sur les mérites du gouvernement espagnol par la lecture qu'il avait pu faire de quelques livres d'Europe. Il avait manifesté ses sentiments, et des poursuites avaient été commencées contre lui pardevant l'inquisition. L'activité de son esprit et l'ardeur de son caractère s'étaient alors tournées d'un autre côté : il avait voulu améliorer par la pratique intelligente des arts utiles l'existence de ses paroissiens. Ce prêtre, destiné à acquérir dans le nouveau monde une grande célébrité, sur laquelle il y a malheureusement de larges taches de sang, s'appelait don Miguel Hidalgo y Costilla. Il avait introduit dans sa paroisse l'éducation du ver à soie et la culture de la vigne; mais comme, en vertu du régime protectionniste, que l'Espagne pratiquait plus encore que les autres nations de l'Europe vis-à-vis de ses colonies, il fallait que tout le vin bu au Mexique vînt de la mère-patrie, l'ordre était arrivé de Mexico d'arracher les vignes dont le pampre ornait les coteaux des environs de la ville de Dolorès, et il avait été mis à exécution l. Cet acte de tyrannie avait redoublé dans l'âme de Hidalgo le ressentiment qu'il nourrissait déjà contre la domination de l'Espagne.
1. M. Alaman conteste le fait, et il en donne pour preuve qu'il a vu de ses yeux des vignes sur les coteaux qui entourent la ville de Dolorès. La preuve n'est pas péremptoire. Il est très-
Après les événements de 1808 à Mexico, il fit ses préparatifs d'insurrection contre la Péninsule avec une ardeur surprenante chez un homme de cet âge. L'historien de l'indépendance, M. Lucas x\laman, qui l'avait beaucoup vu chez son père à Guanaxuato, dit qu'il était de 1747. Il avait donc plus de soixante ans dès 1808. Hidalgo entra d'abord dans une conspiration qui se forma à Queretaro, ville située à une assez grande distance au nord de Mexico. Le corrégidor même de la ville, don Miguel Dominguez, et avec lui sa femme, qui montra un grand caractère, étaient au nombre des conjurés. Par ce moyen, Hidalgo se trouva en relation intime avec plusieurs jeunes officiers créoles des régiments de milice qui tenaient garnison à Guanaxuato, et entre autres avec les trois capitaines Allende, Abasolo et Aldama, destinés à figurer avec éclat autour de lui, Allende principalement. La conspiration fut dénoncée aux autorités de Mexico, et plusieurs des conjurés furent arrêtés, entre autres Dominguez. Cet incident, qui aurait découragé une âme d'une faible trempe, n'eut d'autr. effet sur Hidalgo que de lui faire hâter l'exécution de ses desseins. Le 16 septembre 1810, tout juste deux ans après l'arrestation d'Iturrigaray, il leva l'étendard de l'indépendance. Les populations étaient si bien préparées, par l'attitude arrogante des Espagnols, à répondre à ce signal, que dès le lendemain il put prendre posses-
possible que . par l'effet d'une faveur faite à quelques personnes privilégiées, une partie des vignes eût été épargnée, et n'eût pas subi l'arrêt fatai.
sion de deux villes, chacune de seize mille âmes. Un de ses premiers actes fut d'y confisquer les biens des Espagnols et de les distribuer à sa troupe. Quelques jours après, il entrait avec une armée nombreuse, mais sans discipline et presque sans armes, dans la belle cité de Guanaxuato, qui ne comptait pas moins de 75 000 habitants, et qui était citée pour sa richesse. Elle était le centre d'un district renommé pour ses mines d'argent. C'est près de Guanaxuato que se trouve le fameux filon exploité avec un si grand succès alors, à Valenciana et ailleurs, dont M. de Humboldt a dit qu'à lui seul il donnait le quart de l'argent que produisait le Mexique et le sixième de celui que fournissait l'Amérique. 11 y avait toujours dans Guanaxuato une grande quantité de lingots du précieux métal.
La victoire de Hidalgo fut souillée par un acte d'affreuse barbarie. L'intendant de la province, Riagno, homme éclairé et bienveillant, s'était enfermé avec les Espagnols et avec les créoles les plus riches dans l'Alhondiga, vaste bâtiment qui servait de magasin public pour les grains. Il y avait reçu, sans se soumettre, la sommation de Hidalgo, que lui avait apportée Abasolo en costume de colonel, et s'était mis à se défendre aussi vaillamment que le permettaient les moyens dont il disposait, pris comme il l'était à l'improviste. Les feux de mousqueterie et d'une espèce d'artillerie qu'il avait imaginée '
1. Les projectiles étaient des pots en fer fondu dans lesquels on transportait le mercure dont on employait une grande quantité autour de Guanaxuato pour l'extraction de l'argent. Les as-
avaient fait des ravages parmi les assaillants, dont la plupart combattaient avec des frondes, ce qui les obligeait de se tenir tout près de Fédifice assiégé; mais Riagno fut tué dans une sortie dès le début du siège. Sa mort mit le désordre dans la défense. Bientôt une des portes de l'édifice, contre laquelle les assiégeants avaient amoncelé des fagots, fut réduite en cendres, et la foule des Indiens put se précipiter dans l'Alhondiga. Exaspérés parles décharges qui les avaient accueillis quand ils se ruaient dans l'édifice, ils égo'rgèrent tout ce qui s'y trouva et recherchèrent dans la ville, avec la fureur de la bête fauve, ce qui pouvait y rester d'Espagnols pour assouvir leur vengeance dans le sang. Il ne paraît pas que Hidalgo ait rien fait pour arrêter ce massacre, commis sur de malheureux vaincus, auxquels individuellement il n'y avait rien à reprocher. Chez la multitude des Indiens qui marchaient avec Hidalgo, le ressentiment des souffrances que leur race avait éprouvées pendant une longue suite de générations, semblait s'être subitement réveillé. La nation des Aztèques s'était fait remarquer jadis par ses goûts sanguinaires; nulle part l'histoire ne mentionne autant de sacrifices humains exécutés solennellement sur les autels. Leur ancien naturel, peut-être dissimulé plutôt que déraciné par les pratiques du culte chrétien, sembla reparaître à Guanaxuato, excité par les passions qu'allume la guerre. Hidalgo, s'il eût essayé de retenir cette multitude, ivre de colère
sièges de l'Alhondiga remplissaient ces pots de poudre et de halles : c'étaient de grossiers obus.
et altérée de sang , aurait probablement échoué ; mais son devoir était de le tenter en y appliquant toute son énergie, qui était grande, et on ne voit pas qu'il l'ait fait. Plus tard, à Valladolid et à Guadalaxara, il ordonna de sang-froid sur la population espagnole des massacres, qui furent exécutés sous le voile de la nuit, loin de la ville, dans des gorges isolées, sans que le déchaînement des Indiens pût être allégué, je ne dirai pas comme une excuse, en pareille matière il n'y en a pas, mais comme une aveugle fatalité contre laquelle la lutte était matériellement impossible. On est autorisé à supposer que, par un de ces épouvantables calculs politiques qu'on retrouve dans le paroxysme d'autres révolutions, et, avouons-le, de la révolution française elle-même, Hidalgo jugeait ces assassinats en masse comme un moyen de réussir. Il se flattait de glacer ainsi les Espagnols d'effroi et de les faire fuir du pays, ou encore il regardait leur extermination systématique comme une des conditions de l'affranchissement du peuple mexicain; mais, envisagé même comme un calcul, le système de sang pratiqué par Hidalgo se trouva faux et tourna contre luimême. Un sentiment d'indignation et d'horreur se répandit parmi les créoles, dont beaucoup avaient été égorgés en même temps que les Espagnols dans le sac de Guanaxuato. Ce fut le point de départ d'une division parmi les forces qui aspiraient à l'établissement de l'indépendance. Une partie des créoles, les plus riches et les plus influents, firent dès lors cause commune avec les Espagnols, et contribuèrent
de leur épée aux désastres qu'après quelque temps éprouva la cause de l'indépendance.
A plus forte raison, après que le bâtiment de l'Àlhondiga eut été emporté, tout ce qu'on put atteindre des richesses de la population espagnole de Guanaxuato fut confisqué au profit de l'insurrection ; mais ce ne fut pas une ressource pour la caisse de l'armée de Hidalgo. Presque tout ce butin fut la proie du pillage. Dans l'intérieur de l'Alhondiga seulement, les pillards avaient trouvé, en métaux précieux et en bijoux, une valeur de seize millions de francs.
L'enlèvement d'une cité aussi importante démontra à tous les yeux que l'insurrection était puissante et formidable. Après s'être emparé de Valladolid, autre grande ville dont la conquête suivit immédiatement celle de Guanaxuato, Hidalgo marcha fièrement sur la capitale , où il était notoire que l'indépendance avait beaucoup de partisans. Le 28 octobre 1810 il était à Toluca, à douze lieues de Mexico. Il remporta sur les troupes qui combattaient, pour la métropole une victoire très-chèrement achetée, à Las Gruces, et s'avança jusqu'en vue de la capitale ; mais il ne jugea pas qu'avec ses troupes indisciplinées il fût possible de s'en emparer. Ce n'était plus comme Guanaxuato ou Valladolid , qu'il avait surprises sans qu'elles eussent des forces militaires pour se défendre. Il reconnut qu'il n'y avait pas lieu d'espérer qu'une révolution accomplie par les habitants le rendît maître de Mexico, à cause des troupes accumulées dans la capitale, qui restaient fermes et
qui contenaient la population. Il se résigna donc à se retirer vers l'intérieur. Dans ce mouvement de retraite , il fut battu à Aculco, où les régiments créoles de l'armée espagnole montrèrent de la résolution en faveur de leur drapeau. Des plaines d'Aculco, Hidalgo, vaincu, mais non abattu, se retira vers le nord, fit une entrée triomphale à Guadalaxara- où il devait souiller son nom par de nouveaux massacres. Il se fortifia ensuite au pont de Galderon avec les canons que ses lieutenants avaient pris dans les ports du littoral du Pacifique, particulièrement dans l'arsenal de San-Blas, et il y attendit l'armée qui tenait la campagne pour la métropole. La victoire se déclara pour les Espagnols, que commandait Galleja, le même qui avait gagné la bataille d'Aculco. Cette fois la défaite fut une déroute. Les chefs des insurgés, avec les débris de leur armée, se dirigèrent à marches forcées vers la frontière des États-Unis pour y acheter des armes et se réorganiser; mais sur la route, le 21 mars 1811, un officier de l'indépendance, Elisondo, les trahit et les livra pour gagner son pardon. Hidalgo et ses compagnons furent fusillés quelque temps après, et on publia d'eux des confessions où ils s'accusaient de leur entreprise, en demandant pardon à Dieu et aux hommes. Selon toute probabilité, c'étaient des pièces fabriquées, caries autorités espagnoles, non contentes d'ôter la vie à leurs adversaires, voulaient leur ravir même l'honneur. Le fait est que Hidalgo mourut avec le plus grand calme. La veille de sa mort, au milieu des préparatifs qu'on faisait pour
l'exécution, il composa deux pièces de vers pour remercier ses geôliers des attentions qu'ils lui avaient montrées. M. Alaman les rapporte.
Un fait digne de remarque, c'est que Hidalgo, en se séparant de la Péninsule, s'exprimait dans ses documents officiels comme s'il fût resté fidèle à la maison de Bourbon. Il se donnait comme dévoué à Ferdinand VII. Il se faisait accompagner du portrait de ce prince. Il en avait mis les initiales sur la coiffure de ses soldats. On a même dit qu'il avait cherché à faire accroire aux Indiens que Ferdinand VII suivait l'armée, sous ces déguisements.
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