CONGRÈS DES MEXICAINS INDEPENDANTS
Une révolution déterminée par les causes que nous avons signalées avait nécessairement pour objet de secouer le joug d'une métropole égoïste et oppressive. L'indépendance était l'idée fixe des insurgés, la haine de la domination des Gachupines était la passion qui enflammait leurs cœurs et soutenait leurs bras. Quant à savoir quelle serait la forme du gouvernement, une fois l'indépendance constituée, c'est une question qui demeurait dans l'ombre ou sur le second plan. La majeure partie des insurgés ne songeait guère à s'écarter du système monarchique, auquel on était habitué; mais on n'avait pas le moyen de l'organiser. Il fallait cependant un gouvernement dans lequel l'élément civil eût au moins sa part, et qui, au lieu de suivre l'armée comme une portion des bagages, fût à résidence fixe dans une ville. Les chefs militaires le, sentirent bientôt. Dès 1811 une junte de gouvernement (junta de gobierno) fut installée dans la ville de
Zitacuaro, province de Valladolid, par les soins du •général Rayon, qui commandait une des principales bandes après le désastre de Hidalgo. Elle fut composée d'abord de trois et puis de cinq membres, qui s'étaient à peu près élus eux-mêmes ; mais il était entendu qu'elle devrait aussitôt que possible céder la place à une assemblée choisie par le pays, autant que ce serait praticable. Le général Rayon s'était placé à la tête de la junte.
L'attitude de ce fantôme de gouvernement fut aussi modérée qu'elle pouvait l'être. La junte déclara brisés les liens du Mexique avec la Péninsule; mais elle offrit à Ferdinand YII le trône mexicain, sous la condition qu'il viendrait résider dans le pays. Ainsi c'était une royauté que Ton voulait. La junte exprima même le désir de conserver de bons rapports avec la Péninsule, et elle fit des démarches auprès du vice-roi pour entamer une négociation sur la base de l'indépendance. Pour toute réponse, le vice-roi, c'était alors Venegas, le premier qu'eût envoyé la régence de Cadix, fit brûler la dépêche de la junte par la main du bourreau sur la grande place de Mexico.
Cette apparition d'un gouvernement insurrectionnel, qui publiait des décrets et des proclamations, et affectait d'exercer tous les attributs de l'autorité politique, excita au plus haut point la colère des Espagnols, et pour étouffer le monstre dans son berceau, le fléau des indépendants, le général Calleja, fut envoyé contre Zitacuaro. Il prit la ville de vive force, après une résistance moins acharnée
cependant qu'on n'aurait pu le supposer, eu égard aux préparatifs qu'on avait faits et aux ouvrages qu'on avait amoncelés autour de la ville. Il fit fusiller plusieurs des notables, qui n'avaient pas eu la prudence de s'enfuir avec la junte. Il enjoignit à tous les habitants sans exception de vider les lieux immédiatement, avec ce qu'ils pourraient emporter de leurs meubles et effets, déclarant tout le reste confisqué, ainsi que les terres. Les ecclésiastiques furent traînés à Valladolid pour y être mis à la disposition de l'évêque, auquel tous les vases sacrés et les ornements d'église furent pareillement délivrés. Les Indiens du voisinage n'eurent grâce de la vie qu'à la condition devenir détruire les fortifications érigées par les insurgés autour de Zitacuaro. La ville fut condamnée à être brûlée au départ de l'armée, et le fut en effet ; il fut défendu de la rebâtir. La même proclamation portait que toute ville ou village qui recevrait les membres de la junte ou quelqu'un de ses agents, ou qui résisterait aux troupes royales, éprouverait le même châtiment. On livra aux flammes ceux des villages indiens des environs qui s'étaient fait remarquer par leur zèle en faveur de l'insurrection. Zitacuaro, qu'on traita comme une autre Carthage, était une des plus florissantes villes de l'intendance de Valladolid ; elle s'est relevée de ses ruines.
Ces actes cruels n'empêchèrent pas la junte de subsister, mais elle ne donna plus de signes de vie que par ses discordes intestines, jusqu'au moment où elle fut remplacée par une réunion du même
genre, plus nombreuse, et à la formation de laquelle l'élection était moins étrangère. Celle-ci prit, à l'imitation des États-Unis probablement, le nom de Congrès, et se tint dans la ville de Chilpancingo. Le Congrès nomma Morelos généralissime, nonobstant les prétentions de Rayon, et lui conféra le titre d'altesse, qu'il déclina; il le remplaça par celui de Serviteur de la Nation (Siervo de la Nation). La première manifestation politique du Congrès fut une déclaration de l'indépendance du Mexique, acte qui fut concerté avec Morelos, et dont il avait même fourni les principales données dans une note qu'il avait intitulée : Sentiments de la Nation. La Déclaration d'indépendance fut ce qu'elle devait être après les -violences de Calleja sur Zitacuaro. Le Mexique rompait absolument avec Ferdinand VII. En cela, Morelos, se montrait plus sincère que Hidalgo, qui détestait trop cordialement les Espagnols pour vouloir réellement du gouvernement de ce prince, et qui sans doute n'en avait proclamé le nom que pour grossir le nombre de ses partisans et les rangs de son armée. La Déclaration ne s'expliquait qu'incomplètement sur la forme qu'aurait le gouvernement, une fois le Mexique affranchi. Les termes de cette pièce, combinés avec la note émanée de Morelos et avec une proclamation qu'il publia un peu plus tard, en janvier 1813, à Oaxaca, sembleraient indiquer que les opinions politiques de ce chef étaient un mélange des idées qui avaient été proclamées par la révolution française, et ensuite par les cortès de Cadix, avec celles que les jésuites
avaient mises en pratique dans les missions du Paraguay. On aperçoit en effet dans ces trois documents mexicains les germes d'une théocratie qui eût passé le niveau sur toutes les têtes. Il y était dit que la nation mexicaine reprenait sa souveraineté et l'exerçait par ses représentants, que l'esclavage des noirs était aboli, que les privilèges de la naissance ou de la couleur disparaissaient, que la justice criminelle n'emploierait plus la torture; mais en même temps la religion catholique était déclarée la seule qui fût reconnue et pût être pratiquée, même en secret. La liberté de la presse était instituée, mais seulement pour les sciences et la politique, ce qui voulait dire à l'exclusion des matières religieuses. Le commerce extérieur était permis sous des droits modérés, mais les étrangers n'étaient reçus qu'autant que ce seraient des ouvriers ou artisans pouvant enseigner leur profession, et ils devaient séjourner dans des ports désignés à cet effet, sans qu'il leur fût loisible de pénétrer dans l'intérieur, quand bien même ils auraient appartenu à la nation la plus amie. La propriété devait être respectée : le congrès devait faire des lois qui obligeassent les hommes à la constance et au patriotisme, modérassent également l'opulence et l'indigence, et eussent peur effet d'élever le salaire du pauvre, d'améliorer ses mœurs, de dissiper son ignorance et de l'éloigner du vice et du crime. Il était défendu déjouer autrement que pour se distraire ou s'amuser; la fabrication et l'usage des cartes étaient interdits. Les dettes contractées jusqu'alors envers les
Européens, c'est-à-dire les Espagnols, étaient annulées, par application de la règle que tous les biens des Espagnols étaient confisqués. La protection ou l'assistance donnée aux Espagnols, par action, par parole ou par écrit, était érigée en crime de haute trahison, de même que le refus de contribuer aux frais de la guerre de l'indépendance. A ces dispositions politiques étaient venues se mêler des prescriptions assez difficiles à faire passer dans la pratique, telles que de fuir les vices qui découlent de l'oisiveté, et en conséquence de se livrer au travail, chacun dans sa profession, les femmes se consacrant aux occupations domestiques, les prêtres au salut des âmes, les laboureurs au soin de leurs champs, les ouvriers au maniement de leurs outils. Un des premiers actes du Congrès fut de rétablir l'ordre des Jésuites, aboli dans les domaines de l'Espagne depuis Charles III. C'était, disait-on, afin d'assurer à la jeunesse le bienfait de l'instruction chrétienne dont elle manquait, et d'avoir des missionnaires zélés pour la Californie et les provinces frontières du nord.
C'est lorsqu'il escortait le Congrès traqué par les commandants espagnols, que Morelos fut fait prisonnier à Temescala. Pour mieux protéger cette assemblée , il s'était placé à l'arrière-garde , où 1 faisait bravement face aux Espagnols, tout près le l'enlever. L'officier espagnol entre les mains luquel il tomba, don Manuel Concha, lui témoigna de grands égards; quant à lui, il montra une ésignation courageuse. « Ma vie n'est rien, dit-
il, si le Congrès est sauvé. Ma tâche était finie du moment qu'un gouvernement indépendant était établi. » Le Congrès en effet fut sauvé par Nicolas Bravo, que Morelos avait chargé de sa sûreté, et il arriva à Tehuacan, où Teran lui fit d'abord bon accueil. Mais au milieu de l'adversité commune l'harmonie ne fut que de courte durée. La discorde se glissa bientôt entre ce chef militaire et ce gouvernement civil qui voulait prendre la direction des affaires, devenues si difficiles. Le 15 décembre, Teran dispersa le Congrès par la force. Morelos, au fond de sa prison de Mexico, eut la douleur d'apprendre que cette création, à laquelle il attachait un si grand prix, .ne lui survivrait pas. Le Congrès n'avait jamais possédé une autorité bien effective. Il n'en était pas moins une utile machine de gouvernement; il formait un point de ralliement, il était l'unité de l'insurrection. Sa destruction fut un malheur et un symptôme aggravant de la mauvaise fortune des indépendants.
C'est un fait digne d'être signalé, que le Congrès n'avait pas perdu courage dans l'adversité. Après les malheurs qui accablèrent l'armée principale des insurgés à partir de la fin de 1813, il fut presque toujours fugitif. Deux corps espagnols, commandés l'un par le brigadier Negrete , l'autre par le capitaine don Miguel Béistéguy, étaient à sa poursuite. Il n'en continuait pas moins ses travaux. Il acheva ainsi la discussion d'une constitution politique. Cette œuvre, qui était destinée à rester sur le papier, fut proclamée en octobre 1814. On célébra
à cette occasion des fêles aussi solennelles qu'on le put, dans la petite ville d'Apatzingan, où siégeait alors le Congrès. Une médaille fut frappée en commémoration de l'événement. Morelos y assistait, comme l'un des trois membres du pouvoir exécutif que créait la constitution. C'était une compilation des idées de l'assemblée constituante française de 1789 et des formules consacrées par les cortès espagnoles en 1812. Le seul incident digne d'être relevé par l'histoire, auquel ait donné lieu cette constitution d'Apatzingan, est l'explosion de colère qu'elle provoqua de la part des autorités espagnoles. Le vice-roi Calleja déféra la constitution au Conseil Royal {Real Acuerdo), qui la condamna avec appareil, le 14 mai 1815. A la suite de cet arrêt, le vice-roi la fit brûler par la main du bourreau sur la grande place de Mexico et ordonna que la cérémonie se répétât dans toutes les capitales de province. En même temps il publia une proclamation portant que tous les détenteurs d'exemplaires de la constitution ou de papiers de même nature étaient tenus de les délivrer à l'autorité dans les trois jours, sous peine de la mort et de la confiscation de leurs biens. Les mêmes peines devaient être appliquées à quiconque défendrait ou appuierait la révolution ou en « parlerait favorablement. » Quiconque, ayant entendu une pareille conversation, se serait abstenu de la dénoncer au gouvernement ou aux tribunaux, devait être déporté, avec confiscation de ses biens. Il était défendu de se servir, par parole ou par écrit, des ter- 1 mes d'insurrection et d'insurgés pour désigner la
révolution et ses partisans. On devait dire la rébellion ou la trahison, les rebelles ouïes traîtres. Toutes les localités étaient tenues de déclarer par acte authentique qu'elles n'avaient pris aucune part à la nomination des membres du Congrès.