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DES RESSOURCES ET DE L'AVENIR DU PAYS

LE CLIMAT DU MEXIQUE ET LES CULTURES QIj'lL COMPORTE.

Le Mexique est aujourd'hui parmi les peuples civilisés ce qu'on appelle une non-valeur. Excepté par la production des mines d'argent, qui fournissent à l'orfèvrerie une matière première qu'autrement elle payerait plus cher, c'est une nation inutile au reste du genre humain. Un si complet effacement n'a sa raison d'être que dans des circonstances passagères. Il serait dans la nature des choses que le Mexique jouât un rôle sur la scène du monde; il suffirait que ses habitants en eussent la volonté et qu'ils fussent organisés de manière à faire valoir les dons que leur a prodigués la Providence. C'est ce que je vais essayer d'établir par un examen rapide des avantages qui lui ont été départis : je signalerai ainsi son climat, en nommant les principales cultures qui s'y sont adaptées, sa richesse minérale et sa situation géographique .

La majeure partie du territoire qui reste au Mexique, depuis qu'il a été tant diminué par les

Américains du Nord, est comprise dans cette région distribuée également à la droite et à la gauche de la ligne de l'équateur, limitée au nord et au midi par les tropiques, à laquelle jadis on avait donné le nom de zone torride, parce qu'on supposait que, par l'ardeur de sa température, elle était à peu près inhabitable pour l'homme. Cette zone, en effet, lorsque les terres y sont peu élevées au-dessus du niveau de l'Océan, présente, à côté d'une végétation luxuriante, une telle chaleur que l'homme de la race blanche n'y résiste pas à un labeur pénible, et que pour y vivre il est dans l'obligation de s'enfermer dans l'inaction, de s'abriter presque constamment entre d'épaisses murailles et de faire exécuter tout travail de force, particulièrement celui qui se doit accomplir à la face du soleil , par une race mieux constituée pour en affronter les rayons dévorants. Encore dans les îles, le voisinage de la mer tempère de diverses façons l'influence brûlante du roi des astres. Lorsqu'au contraire la superficie des terres se présente sur la vaste dimension des continents, la chaleur sévit dans la plénitude de sa redoutable puissance, à moins d'une configuration particulière que la Providence s'est plu à accorder au territoire mexicain dans une mesure qui semblerait indiquer une prédilection : je veux dire à moins d'une grande altitude1. Plus est prononcée l'altitude d'un pays, plus

I. C'est le mot par lequel s'indique l'élévation du sol au-dessus du niveau delà mer. idéalement prolongée sur toute l'étendue du glohe terrestre.

sa température moyenne s'abaisse, comme s'il s'éloignait de l'équateur pour se rapprocher du pôle, à ce point que, si l'altitude devient extrêmement considérable, on rencontre sous la ligne même les glaces éternelles et une température moyenne à peu près pareille à celle de l'Islande ou du Groenland.

La grande masse du territoire mexicain, au lieu de ne présenter qu'un petit relief par rapport au niveau de la mer, comme les rives du Niger ou du Sénégal en Afrique, ou comme celles de l'Amazone dans l'Amérique du Sud , constitue un plateau exhaussé, que sur chacun de ses flancs un plan incliné à pente rapide rattache au rivage de l'Océan, ici l'Atlantique, là le Pacifique. Ce n'est pas le moindre privilège du plateau mexicain que de se tenir dans les hauteurs qui sont le plus favorables pour que la race européenne y prospère, s'y entoure des cultures qu'elle aime et des industries où elle excelle, et y vive dans des conditions propices pour sa santé et pour l'exercice de ses facultés en tout genre. C'est pour cela que, même avant l'arrivée des Espagnols, ce beau plateau était le siège d'une civilisation remarquable, sous l'autorité du prince et de l'aristocratie militaire et religieuse des Aztèques. Le plateau mexicain est l'épanouissement de la Cordillère centrale de la chaîne des Andes. Cette Cordillère , qui sert pour ainsi dire d'épine dorsale au nouveau continent sur la prodigieuse longueur de 14 000 kilomètres, presque en ligne droite, se présente diversement dans les di-

verses régions. Après avoir atteint sa plus grande hauteur et sa masse la plus épaisse dans l'Amérique méridionale , elle constitue entre les deux Amériques la surprenante chaussée de 2300 kilomètres de long qu'on désigne sous l'appellation assez modeste d'isthme de Panama, non sans y offrir plusieurs dépressions fortement accusées qui semblent inviter l'industrie humaine à entreprendre, en profitant de ces facilités, la jonction si désirable des deux océans. Une fois au Mexique, la grande Cordillère s'étale de manière à occuper la majeure partie de l'espace entre les deux mers, quoique cet espace aille sans cesse en s'étendant à mesure qu'on s'avance vers le nord. De là une région suspendue au-dessus de l'Océan, à une hauteur qui est, au midi des villes de la Puebla et de Mexico, dans le Mixteca, de 1500 mètres, — c'est-à-dire la même que celle du Ballon d'Alsace, la cime culminante des Vosges, — à la Puebla de 2196 mètres et à Mexico de 22741. Au nord de Mexico, la belle ville de Guanaxuato , célèbre par les mines d'argent qu'on exploite dans son voisinage, est à l'altitude de 2084 mètres , c'est-à-dire sensiblement en contrebas de la capitale ; au delà de Guanaxuato, le terrain se relève de nouveau.

De la surface du plateau s'élancent quelques montagnes dont plusieurs dressent leur sommet jusque dans la région inhospitalière des neiges éternelles. Telles les deux au pied desquelles sont bâties, du

1. Les altitudes données ici pour la Puebla, Mexico et Guanaxuato sont celles du sol de la Plaza Mayor.

^ôté du midi, la belle ville de la Puebla, du côté du nord la capitale, Mexico, et qui ont conservé leurs noms aztèques, l'Istaccihuatl (la femme blanche) et le Popocatepetl (montagne fumante)1; elles s'élèvent à 4786 et 5400 mètres. Tel, à une petite distance de Mexico, le Nevado de Toluca : il monte à 4621 mètres; mais, quelque colossales qu'elles soient, ces saillies du terrain ne sont que des accidents sur la grande étendue que présente le plateau, elles sont même réunies dans une zone fort resserrée. Les six grandes montagnes du Mexique, à savoir les trois qui viennent d'être nommées et trois autres qui n'attirent pas moins les regards, le pic d'Orizaba, le Coffre de Perote et le volcan de Colima, sont rassemblées sur une même ligne parallèle à l'équateur, suivant le cercle de 19 degrés de latitude. Sauf la bande étroite que marquent ces cimes majestueuses, le Mexique offre un plateau se prolongeant au loin vers le nord, avec des ondulations qui n'en changent notablement l'altitude que sur de longues distances. D'immenses plaines, qui paraissent être les bassins desséchés d'anciens lacs, se suivent les unes les autres ; elles ne sont séparées que par des collines qui ont à peine 200 ou 250 mètres au-dessus de la surface aplanie du fond. On chemine ainsi indéfiniment à la hauteur des passages du Mont-Cenis, ou du Saint-Gothard , ou du grand Saint-Bernard dans les Alpes; mais, transportées près de l'équateur,

i. Je rappelle que c'est un volcan qui brûle encore.

ces fortes altitudes, au lieu d'être ce qu'elles sont dans les Alpes, âpres et rigoureuses à l'homme, lui deviennent bienfaisantes au contraire. Le plateau mexicain conserve sa grande élévation dans la direction du nord jusqu'au delà du cercle du tropique du Cancer. Il avait commencé par la latitude de 18 degrés; il finit par celle de 40 degrés : total de son développement, 22 degrés, qui, à raison de 111 kilomètres l'un, font 2440 kilomètres. C'est une distance égale à celle qu'il faudrait parcourir pour aller de Lyon au cercle du même tropique, en traversant toute la Méditerranée et le grand désert africain. On voit que c'est une conslitution géographique établie sur les plus vastes proportions.

Sur les deux flancs de ce long plateau, le plan incliné, qui descend jusqu'au rivage de l'un ou de l'autre Océan, offre, à mesure que l'on se rapproche du niveau de la mer, des températures de plus en plus élevées. La pente, est rapide, et détermine par cela même une variation très-accélérée dans le climat et dans tous les phénomènes qui dépendent de la chaleur, particulièrement dans la végétation. Le voyageur qui descend le plan incliné, ou qui le gravit, assiste à des contrastes pittoresques et même merveilleux ; il passe en revue presque toutes les cultures et contemple , presque l'une à côté de l'autre, les productions qui ailleurs se répartissent sur des distances sans fin. S'il part du plateau, par exemple, il commence par traverser soit des forêts de pinsqui lui rappellent celles de l'Europe, soit des

champs d'oliviers, de vigne, de blé ou de maïs encore plus semblables aux nôtres, entrecoupés cependant d'espaces couverts de grands cactus, végétation à l'aspect triste, que le territoire le plus aride ne rebute pas, et de beaux aloès tantôt sauvages et tantôt cultivés. En continuant sa marche, il arrive successivement à l'oranger, que les Espagnols ont multiplié extrêmement, et dont on trouve, même à Mexico, le fruit exposé en véritables montagnes sur le marché; au coton, qui y est indigène, et dont, avant les Espagnols, les Indiens tissaient leurs vêtements et faisaient même des cuirasses résistant à la flèche; à la variété du cactus, sur laquelle s'élève l'insecte de la cochenille, production qui date aussi des Aztèques; à la soie, dont il y a des qualités particulières au pays, produites par un insecte différent de notre bombyx; à la banane, au café, à la canne à sucre, à l'indigo, qui sont des cultures importées, mais toutes réussissant admirablement; à la liane sur laquelle on récolte la vanille, et au cacaoyer, tous deux essentiellement d'origine mexicaine, car le chocolat parfumé de vanille est un mets mexicain que Montézuma fit servir à Cortez; enfin, à toute cette réunion de fruits à forte saveur et de plantes embaumées ou de couleur éclatante qui réclament un soleil ardent, et dont la présence est considérée justement comme le signe d'une grande richesse agricole déjà tout acquise ou aisée à acquérir.

Sous le rapport du climat et des cultures, le Mexique offre trois grandes divisions que les Espa-

gnols avaient depuis longtemps désignées par des noms caractéristiques, et qui pourraient se sousdiviser elles-mêmes presque à l'infini, soit en raison des altitudes successives, soit par l'effet de plusieurs circonstances, notamment la diversité des expositions. La première de ces trois zones, appelée la Terre-Chaude (Tierra Caliente), part du littoral et s'étend jusqu'à une certaine hauteur sur le plan incliné par lequel on monte au plateau. La nature végétale y est d'une puissance exubérante, par l'excès même de la température et par la présence des eaux courantes, qui s'y montrent plus qu'ailleurs. Cette zone a une végétation particulièrement active sur le versant oriental du Mexique, parce que les vents dominants , les vents alizés , arrivent de ce côté chargés de l'humidité qu'ils ont recueillie dans leur longue course sur la surlace de l'Océan. Elle se distingue par les cultures connues sous le nom de tropicales. Malheureusement, sur plusieurs points, surtout dans le voisinage des ports que baigne l'océan Atlantique, elle est désolée par la fièvre jaune, dont le foyer pestilentiel est dans des marécages que l'industrie humaine réussira quelque jour à dessécher, quand elle voudra y appliquer les puissants moyens dont elle dispose aujourd'hui. Au-dessus, à mi-hauteur sur le plan incliné, s'étend la zone appelée la Terre-Tempérée (Tierra Templada), qui présente une température moyenne annuelle de 18 à 20 degrés, et où le thermomètre n'éprouve que très-peu de variation d'une époque à l'autre de l'année, de sorte qu'on y jouit d'un printemps perpé-

tuel. C'est une région délicieuse, dont le type le plus parfait s'offre aux environs de la ville de Xalapa, et qu'on retrouve avec ses charmes autour de la ville de Chilpancingo, où s'était réuni le premier Congrès dans la guerre de l'indépendance. Elle possède une végétation à peu près aussi active et aussi vigoureuse que celle du littoral, sans avoir l'atmosphère embrasée et les miasmes empestés de la plage et de la contrée qui l'avoisine. Elle est exempte de ces myriades d'insectes incommodes ou venimeux qui pullulent dans la région basse de la Terre-Chaude et y font le tourment de l'homme. On y respire l'atmosphère pure du plateau sans en subir les passagères fraîcheurs et l'air vif, dangereux aux poitrines délicates. La zone tempérée est un paradis terrestre, quand l'eau y abonde, comme à Xalapa et dans quelques autres districts, où les glaciers éternels de quelques monlagnes, telles que le pic d'Orizaba et le Coffre de Perote, se chargent d'en fournir aux sources toute l'année.

Au-dessus de la zone tempérée se déploie la Terre-Froide (Tierra Fria), ainsi nommée en raison de l'analogie que des colons venus de l'Andalousie durent lui trouver, sur une partie de son développement, avec le climat assez cru des Castilles; mais les Français, les Anglais et les Allemands transportés au Mexique dans la Terre-Froide s'y jugent à peu près partout en un climat fort doux. La température moyenne de Mexico et d'une bonne portion du plateau est de 17 degrés ; c'est seulement un peu moins que celle de Naples et de la Sicile, et c'est celle des

trois mois de l'été à Paris. D'une saison à l'autre, les variations, comme partout entre les tropiques, y sont bien moindres que dans les parties les plus tempérées et les plus belles de l'Europe. Pendant la saison qu'on n'y saurait appeler l'hiver que par une extension excessive des termes du dictionnaire, la chaleur moyenne du jour à Mexico est encore de 13 à 14 degrés, et en été le thermomètre, à l'ombre, ne dépasse pas 26 degrés.

A la faveur d'une pareille constitution physique, les cultures les plus variées peuvent être et sont en effet réunies, je ne dirai pas seulement dans les diverses provinces d'un même pays, mais dans les environs d'une même ville. Quatre bassins, échelonnés à des altitudes fort inégales, environnent la capitale du Mexique. Le premier, qui comprend la vallée de Toluca, a 2600 mètres d'élévation au-dessus de la mer; le second, ou la vallée de Tenochtitlan (Mexico), 2274 mètres; le troisième, ou la vallée d'Actopan, 1966 mètres, et le quatrième, la vallée d'Jstla, 981 mètres de hauteur. Ces quatre bassins diffèrent au moins autant par le climat et les productions du sol que par leur élévation au-dessus de l'Océan. Le quatrième, qui est le moins élevé, est propre à la culture de la canne à sucre, le troisième à celle du coton, le second à la culture du blé d'Europe, et le premier, celui de Toluca, se distingue par des plantations d'agave ou aloès mexicain, qui étaient les vignobles des Indiens Aztèques, et qui fournissent la boisson fermentée dont s'abreuvent encore la plupart des Mexicains. Si donc le Mexique

avait ce qu'il est bien loin de posséder aujourd'hui, mais ce qu'il aura nécessairement un jour, en fait de communications intérieures, quelque chose de semblable à ce qu'on rencontre dans les moindres États de la fédération américaine du Nord, il y suffirait d'un petit nombre d'heures pour voir défiler sous ses yeux toutes les cultures comme les climats les plus divers. Sur une distance comme celle de Paris à Orléans et même de moitié, on passerait du blé à la canne à sucre, du peuplier et du frêne au palmier, de cyprès gigantesques1 à cette multitude d'arbres à feuillage toujours vert qui sont propres aux pays les plus chauds de la terre. Supposez au Mexique un seul chemin de fer, un chemin qui sera construit dès que l'ordre y renaîtra, celui de la Vera-Cruz à Acapulco par Mexico, en un trajet d'une heure ou deux, en se dirigeant de Mexico sur Acapulco, d'une végétation assez analogue à celle des environs de Paris, on sera arrivé aux plantes qui frappent les regards dans l'île de Cuba ou à Saint-Domingue, car de Mexico à Cuernavaca, où les sucreries prospèrent, il n'y a guère plus loin que de Paris à Fontainebleau. Indépendamment des phénomènes que déterminent çà et là des expositions exceptionnellement favorables , l'extrême variété du tableau que le règne végétal déploie sous les yeux du voyageur est accrue encore par l'élasticité particulière que paraît avoir au Mexique, au milieu des circonstances propres au pays, le tempérament

(1) De l'espèce cupresstis disticha.

des plantes, de celles même qui, comme la canne à sucre, sont supposées très-délicates. Cette riche culture, qui y est assez développée, et qui pourrait l'être bien davantage, s'y rencontre par des altitudes très-diflérentes. Elle commence dans la plaine même du littoral, et elle continue avec toute sa fécondité jusqu'à la hauteur de 1000 mètres; elle réussit même dans les vallées qu'une exposition favorable abrite contre les vents du nord, à 1500 mètres et plus haut encore. C'est ainsi que dans le Michoacan on trouve des sucreries florissantes aux environs de Yalladolid, par une altitude de plus de 1800 mètres, et les plantations de sucre de Rio Verde, situées au nord de Guanaxuato, sont à plus de 2000 mètres; mais le vallon qu'elles occupent est étroit et creux, les montagnes, dressées comme des murailles à pic, y réverbèrent les rayons du soleil à ce point que la chaleur y est insupportable. Enfin, il est prouvé par le testament de Fernand Cortez que de son temps il y avait des sucreries dans la vallée même de Mexico. Rien que par cet article, l'agriculture mexicaine, bien dirigée et bien desservie, aurait un brillant avenir.

Il n'existe probablement pas sur la terre entière un autre pays dont la configuration soit aussi particulière et aussi avantageuse. En Europe, les terrains élevés qui se présentent sous la forme de grandes plaines sont à peu près constamment entre 400 et 800 mètres d'altitude. Le plateau des Castilles est à 700 mètres environ. En France, le plateau des départements du centre, d'où surgissent

le mont Dore , le Puy-de-Dôme et le Cantal, a la même élévation à peu près. Le plateau de la Bavière est à 500 mètres. Les plateaux des Castilles ou du centre de la France, et à plus forte raison celui de la Bavière, n'ont pas ce qu'a le plateau mexicain, la mer presque immédiatement à leur pied, que dis-je, la mer? les deux grands océans. Et puis ce n'est pas en Europe qu'en descendant des plateaux vers la mer l'on peut rencontrer cette succession admirable de tous les climats et de toutes les merveilles du règne végétal. Dans l'Amérique méridionale, le vaste territoire de l'ancienne république de Colombie, aujourd'hui fractionnée en trois, dont le contour, du côté de la mer, se présente sous la forme générale d'un grand demi-cercle, sur lequel vient se souder l'isthme de Panama, offre, comme le Mexique, ce caractère d'un territoire compris entre les tropiques et descendant par gradins d'une grande altitude jusqu'à la mer, qui là aussi est l'un et l'autre Océan; mais l'élévation des plaines y est plus grande que sur la majeure partie du plateau mexicain, et elle y est trop grande. La ville de Santa-Féde-Bogota est assise sur un plateau à 2625 mètres de hauteur. Caxamarca , l'ancienne résidence des Incas, qu'ont rendue célèbre les trésors attribués à Atahuallpa et la catastrophe de ce prince, est à 2860 mètres. Les grandes plaines d'Antisana sont plus exhaussées encore : elles se tiennent à 4100 mètres, dépassant ainsi de 389 mètres la cime du pic de Ténériffe. Portée à la hauteur de Santa-Fé seulement, l'altitude devient un désavantage, elle dé-

termine un abaissement marqué de la température ; paralysant ainsi la puissance de la végétation, elle empêche l'établissement d'une agriculture qui soit bien féconde, et par là même elle devient un obstacle à la marche ascendante de la richesse publique et privée et au progrès de la civilisation. Sur le plateau mexicain, on observe que, passé 2500 ou 2600 mètres, le sol cesse de recevoir, pendant l'été, la quantité de chaleur qui est nécessaire pour amener à maturité beaucoup de productions que l'homme civilisé recherche pour sa subsistance ou pour son agrément. La température moyenne de l'année reste encore supérieure à celle des pays de l'Europe où l'agriculture et le jardinage sont le plus florissants; mais en fait de calorique la température moyenne n'est pas la seule circonstance qui détermine la réussite ou l'insuccès des cultures et fixe le système agricole convenable à une contrée. Il faut aussi tenir en grande considération la température estivale, car c'est celle qui provoque le développement de la floraison, celle qui mûrit les moissons et les fruits, celle, par conséquent, qui fait la fortune du cultivateur. Lorsqu'on a dépassé une certaine altitude, un pays situé dans la zone comprise entre les deux tropiques, a, par rapport à la production de la plupart des plantes les plus utiles, une infériorité marquée relativement aux régions plus éloignées de l'équateur qui auraient la même température moyenne annuelle. Entre les tropiques, sur le plateau de Bogota ou sur celui d'Anahuac, l'hiver est plus doux qu'en Europe ou que dans les contrées dites à climat

tempéré de l'Amérique, de Boston ou de Chicago à la Nouvelle-Orléans; mais aussi, à une certaine altitude, les rayons du soleil de l'été ne sont plus de force à donner le coup de feu qu'exigent au moment décisif tant de graines et de fruits précieux pour l'alimentation de l'homme et pour les arts de la civilisation.

Entre le plateau mexicain et les contrées élevées de l'Amérique méridionale, il y a cette autre différence, à l'avantage de celui-là, que les plaines de l'hémisphère austral sont plutôt des vallées longitudinales enfermées entre deux branches de la Cordillère, tandis qu'au Mexique c'est le groupe même de la chaîne qui forme le plateau : d'où suit que dans le sens de la largeur, c'est-à-dire perpendiculairement à l'équateur, les plaines de l'Amérique du Sud sont bornées en étendue. Elles le sont dans l'autre sens par une autre cause : le pays est déchiré par des crevasses transversales dont la profondeur va jusqu'à 1400 mètres, et qui opposent aux communications des obstacles presque insurmontables. Ainsi l'Amérique du Sud, au lieu d'un immense plateau comme celui du Mexique, présente un éc'iiquier de petits plateaux séparés par des précipices énormes. Selon M. de Humboldt , ils n'auraient en moyenne que quarante lieues carrées (75 000 hectares), c'est-à-dire la moitié de l'étendue moyenne d'un arrondissement en France. Ils forment comme des îluts isolés au milieu de l'océan aérien. L'existence de ces fentes profondes qui sillonnent le continent dans les régions élevées de

l'Amérique méridionale empêche les marchandises de se déplacer et interdit aux hommes de voyager autrement qu'à cheval, ou à pied, ou sur le dos d'Indiens, pour lesquels ce labeur de bête de somme est, de nos jours encore, une profession. Dans le Mexique, au contraire, quoiqu'on y ait fort peu fait pour les routes, les voitures roulent sur un sol nivelé à grands traits par la nature, depuis Mexico jusqu'à la ville de Santa-Fé, dans la province appelée le Nouveau-Mexique, qui aujourd'hui, absorbée par les États-Unis, forme le territoire du même nom*. C'est une longueur de plus de 2200 kilomètres.

Une autre supériorité du Mexique sur une partie des autres régions équinoxiales de l'Amérique, c'est le petit nombre de ses volcans et l'absence de ces violents tremblements de terre qui ailleurs viennent de temps en temps détruire les villes. Dans toute l'étendue du Mexique, on ne comptait, il y a cent ans environ, que quatre volcans encore en feu : le pic d'Orizaba, qui n'a pas fait d'éruption notable depuis trois cents ans; le Popocatepetl, qui constamment jette de la fumée, en très-petite quantité depuis une suite d'années1, et qui ne dévaste pas ses alentours; la montagne de Tustla et le volcan de Colima, qui ne paraissent pas avoir jamais causé de désastres. En septembre 1759, un phénomène sans exemple fit sortir de terre, au milieu des circon-

1. Il paraît qu'à l'époque de la conquête il en jetait beaucoup plus.

stances les plus effrayantes , un volcan nouveau , celui de Jorullo, aujourd'hui encore enflammé, autour duquel apparurent en même temps une infinité de petits cônes qui n'ont pas cessé de fumer1. Aucune des cités du Mexique n'a éprouvé de ces tremblements de terre, terribles, qui ont désolé et quelquefois renversé Guatimala, Lima, Caracas et d'autres centres de population de l'Amérique centrale ou de l'Amérique du Sud. Sous quelques-unes d'entre elles, assez fréquemment le sol remue. Mexico même est dans ce cas, mais ce sont des tremblements si faibles qu'ils n'inquiètent pas les habitants. Ils n'empêchent pas de bâtir des maisons à plusieurs étages; ils obligent seulement de donner aux murs une solide assiette et de s'abstenir de l'architecture élancée. Le bel édifice de la Mineria de Mexico, qu'on avait cherché à rendre élégant en y introduisant des colonnes légères, a bientôt menacé ruine Les encoignures des maisons de Mexico ne sent pas toujours parfaitement d'aplomb, et une petite inclinaison, par rapport à la verticale, dans les arêtes des édifices frappe quelquefois le regard au croisement des rues ; mais c'est à ces perturbations inoffensives que s'arrêtent les effets des agitations du sol. On ne saurait s'en tirer à meilleur marché.

1. Dans la province de ValladoliJ, à côté de belles plantations de sucre et de coton, auprès de nombreux villages pe'iplés d'Indiens. On aura une idée des proportions que prit l'éruption et des caractères qu'elle présenta par ce simple détail, que les toits de la ville de Queretaro, éloign'ée de plus de 200 kilomètres, furent couverts de cendres.

Le côté faible du Mexique, ce sont les cours d'eau. Il en est fort mal pourvu. Ceux qu'on y voit sont des torrents qui, pendant la belle saison, répondant, de même que dans les Antilles, à notre hiver, sont presque tous à sec. Le Rio-Bravo-del-Norte, autrefois en plein dans le pays, est à la frontière depuis que les États-Unis se sont emparés du Texas. Au midi, le Guasacoalco, fleuve navigable, dont l'embouchure pourrait devenir un bon port, n'est pas davantage à la portée des provinces populeuses. Il paraît certain néanmoins que dans les temps primitifs, je veux dire à l'époque de la conquête, ses bords étaient couverts d'habitants. Le Santiago ou Tololotlan , qui débouche dans l'océan Pacifique près du port de San-Blas, rencontre des villes et baigne de grands espaces cultivés ; mais il est presque une exception solitaire dans la région peuplée, au moins par l'étendue de son cours. Heureusement, pendant la saison des pluies, qui dure quatre mois de notre été, chaque jour la terre mexicaine est abondamment arrosée dans l'après-midi, et alors s'emplissent non-seulement les réservoirs naturels qui alimentent les sources, mais aussi les bassins disposés par la prévoyance des hommes pour assurer des approvisionnements à l'agriculture. Sur le plateau, les ruisseaux et même les sources sont assez rares. C'est le même phénomène qui se rencontre dans un certain nombre de pays calcaires. La cause en est dans la constitution du terrain. Non qu'il soit calcaire comme certains plateaux du midi de la France, désignés communément

sous le nom de causses, et où se montrent fort peu de sources; mais il est de même fissuré. Les eaux pluviales, absorbées par le sol, descendent par d'innombrables fentes imperceptibles, de manière à aller former les cours d'eau petits ou moyens qui sourdent sur la pente des deux plans inclinés conduisant à la mer. En somme, le Mexique est un pays sec, assez souvent aride. Quelques lacs cependant y sont épars. Le plus grand est celui de Chapala, dont la surface est de plus de 300 000 hectares. C'est le double du lac de Constance, dont l'étendue est déjà peu commune. Il est situé dans la partie peuplée du plateau, non loin de l'importante ville de Guadalaxara. Il faut aussi signaler les lacs qui forment un réseau à côté de la ville de Mexico; ils sont au nombre de cinq et portent les noms de Tezcuco, Xochimilco, Chalco, San-Cristoval et Zumpango ; ils occupent ensemble une superficie de 44 000 hectares. On en compte neuf autres au nord de la ville de Zacatecas et cinq autour de Chihuahua. Malheureusement, l'eau de la plupart de ces lacs contient une proportion très-sensible de carbonate de soude, à ce point qu'on a pu y établir l'exploitation de ce sel; mais cet avantage manufacturier est acheté par un grave inconvénient : l'eau des lacs est impropre à l'irrigation , qui partout est une si précieuse ressource pour l'agriculture. Elle ne vaut rien non plus pour les usages domestiques.

Le même sel dont nous venons de parler imprègne une partie du sol du Mexique. Il monte à la surface, attiré qu'il est par la sécheresse de l'at-

mosphère. Il apparaît en efflorescences qui sont très-visibles à cause de leur couleur blanche. On le remarque, par exemple, dans la vallée de Mexico, sur les bords des lacs de Tezcuco, de Zumpango et de San-Cristoval, et dans une partie des plaines qui entourent la ville de la Puebla. La présence de ce sel est certainement un obstacle à la culture. Nulle part ce phénomène n'est plus prononcé que dans la Californie orientale, dans la vallée comprise entre la Sierra-Nevada et les montagnes Rocheuses. C'est un espace fort vaste, où récemment on a signalé et commencé à exploiter de riches mines d'argent, parmi lesquelles celles de Washoë ont eu, dès le premier moment, une célébrité prématurée et probablement excessive, en comparaison de ce qu'elles valent. La salure du sol est très-marquée, dans cette vallée, au point d'y rendre la végétation presque impossible. Mais cette contrée a cessé de faire partie du Mexique : elle est incorporée dans l'Union de l'Amérique du Nord. Dans l'état actuel du Mexique, il n'y a pas lieu de beaucoup se préoccuper de la présence de ces sels toujours efflorescents , quoiqu'elle condamne une partie du territoire à une dénudation dont le regard est affligé; mais il reste bien d'autres terres, et d'excellentes, pour exercer l'industrie du cultivateur et pour produire des récoltes riches et variées dont profiteraient le travail intérieur et le commerce d'exportation.

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