DS LA RICHESSE MINERALE DU MEXIQUE. — LE PASSE ET L'AVENIR
Si la surface du Mexique est fertile, si elle ouvre à l'agriculture une carrière bien plus variée que celle qui s'offre partout ailleurs à peu près, ce que, dans le langage, juridique, on nomme le tréfonds , en d'autres termes les entrailles de la terre ne laissent pas que de receler aussi de riches trésors. Les mines d'argent y abondent, et le pays fournit une certaine quantité d'or qui provient presque en totalité des mines d'argent; on le retire des lingots mêmes de ce dernier métal, par l'opération connue sous le nom de départ. Depuis quelques années, le Mexique a été dépassé dans la production des métaux précieux par deux contrées, la Californie et l'Australie. La première, qui est un démembrement du Mexique même, s'est mise, à partir de 1848, à rendre, en or, une somme fort i supérieure à l'extraction combinée de l'or et de l'argent dans la république mexicaine, et tout nou-
vellement on a commencé à y exploiter des mines d'argent qui promettent. L'Australie ne produit encore, en fait de métaux précieux, que de l'or; et de même que la Californie, elle en donne pour une somme qui excède la production de l'argent, nonseulement dans le Mexique, mais même dans l'Amérique entière. Cependant jusqu'à 1848 le Mexique était le premier pays de la terre pour la production des métaux précieux. Ce qu'il donnait des deux réunis surpassait en valeur le produit de tout le reste du nouveau continent. Si le Mexique s'est ainsi laissé ravir le premier rang, ce n'est pas la faute de la nature, c'est celle des hommes. On retrouve ici la funeste influence de la mauvaise organisation politique qui y arrête le progrès en tout genre.
Les filons d'argent du Mexique n'eurent pas, immédiatement après la conquête, la renommée de ceux du Pérou. C'est au Pérou que, peu d'années après l'audacieuse invasion des Espagnols sous la conduite des Pizarre et d'Almagro, fut découverte une mine d'argent prodigieusement riche, dont le nom est employé encore pour désigner une richesse sans limites. Cette mine merveilleuse est celle de la Montagne appelée le Hatun Potocchi dont par euphonie les Européens ont fait le Potosi. Il en est sorti près de 7 milliards de francs1. Sous Montézuma et ses prédécesseurs, les Aztèques exploitaient quelques mines d'argent, mais ils n'étaient point
1. On l'exploite encore aujourd'hui, mais les rainerais d'une grande richesse qu'elle fournissait autrefois sont] remplacés par d'autres d'une extrême pauvreté.
assez habiles en métallurgie pour s'adresser à d'autres qu'à celles qui renfermaient le métal à l'état natif. Or de telles mines se présentent assez rarement. Dans la plupart des minerais qui se traitent avec avantage, l'aspect de l'argent est entièrement voilé par son association intime avec le soufre, l'antimoine, l'arsenic, si bien que l'œil d'une personne qui n'est pas versée dans la science n'y reconnaît pas le métal, et, ce qui est plus grave, il n'est pas aisé, il est même fort difficile de le dégager en entier de ces diverses combinaisons. On sait qu'au contraire, dans les mines d'or, le métal est à l'état natif, et, disons-le en passant, cette différence explique ce phénomène constaté par l'histoire, que les Espagnols trouvèrent chez les peuples d'Amérique plus d'or que d'argent, quoique les mines d'argent soient plus abondantes et plus considérables que les mines d'or, dans les contrées du nouveau monde où les Européens établirent et développèrent d'abord leur domination. Même dans l'empire aztèque, qui était plus avancé que tout le reste, la production de l'argent était très-bornée, quoique ce fût le pays le plus riche en mines de ce métal.
Au commencement du dix-huitième siècle, les mines du Mexique ne donnaient encore, en or et en argent, que 27 millions de nos francs d'aujourd'hui, presque tout en argent. Cinquante ans après, elles étaient montées à 65. A la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix - neuvième , c'était moyennement de 125 à 130 millions, dont les neuf dixièmes en argent. C'est à peine si aujourd'hui le
Mexique est revenu à ce niveau, qu'il avait perdu pendant l'agitation et les désordres dont furent accompagnées les guerres de l'indépendance. Il n'en reste pas moins le principal producteur d'argent dans le monde entier. Si on laisse la Californie à part, on trouve qu'il produit à peu près les trois cinquièmes du rendement de l'Amérique entière pour les deux métaux réunis ; par rapport à l'argent envisagé isolément, sa quote-part est un peu plus forte.
Le nombre des filons argentifères que présente le Mexique est à peu près illimité. Au nord de Mexico, et particulièrement dans la partie occidentale du pays, ces filons se multiplient. Quand on approche du golfe de Californie, toute la pente de la Cordillère est composée de roches dans la masse desquelles un peu d'argent est disséminé, et qui sont traversées par des bancs de cette autre roche dure, ordinairement d'un blanc laiteux, que les minéralogistes appellent le quartz. A cause de leur dureté, ces bancs de quartz ont résisté le plus souvent à l'action prolongée de l'air et des intempéries : c'est pourquoi ils font saillie au-dessus de la surface. Ce sont les filons argentifères, et ils contiennent l'argent de la manière suivante : ils sont parsemés de sulfures métalliques, dans le nombre desquels se trouve celui d'argent, accompagné de combinaisons caractérisées par la présence de l'antimoine et de l'arsenic en même temps que du soufre, et dont fait aussi partie le métal précieux. C'est à ces filons que s'attaquent les mineurs, en choisissant les endroits où ils présument qu'ils sont riches
Ce qui distingue les filons argentifères du Mexique, et au surplus ceux de la plupart des autres contrées de l'Amérique, c'est la grandeur de leurs dimensions beaucoup plus que la forte proportion du métal. Le filon de la Biscaïna, qu'on exploite à la mine mexicaine de Real -del -Monte, a plusieurs mètres d'épaisseur. Le filon nommé la Veta-Madre, à Guanaxuato, est ordinairement épais de 8 mètres ; quelquefois il l'est de 50, et on l'a exploité sur une longueur de 13 kilomètres. Plusieurs autres filons connus ont 5, 7, 10 mètres, et par places le double. Au Pérou, selon le témoignage d'un savant naturaliste allemand, M. de Tschudi, on trouve des filons plus puissants encore que celui de Guanaxuato lui-même, là où il l'est le plus. C'est ainsi qu'à Pasco on connaît et on exploite depuis longtemps deux filons, l'un de 114, l'autre de 123 mètres d'épaisseur. En général, et sauf des exceptions qui ne laissent pas que de se répéter, le minerai qu'on extrait de ces filons n'a pas, même après qu'on en a rejeté les matières stériles, une teneur utile de plus de deux à trois millièmes, c'est-à-dire qu'on extrait à peine 2 ou 3 kilogrammes d'argent de 1000 kilogrammes de minerai soumis au traitement; mais l'immense quantité de minerai que fournissent ces puissants filons permet d'arriver, même avec une aussi faible proportion, à un rendement considérable et assez fréquemment à de beaux bénéfices.
Ce qui distingue les mines du Mexique de celles du Pérou et de la -plupart des autres contrées
d'Amérique qui possèdent des filons d'argent, c'est le caractère des sites où on les rencontre. La plupart des mines mexicaines sont dans des contrées hospitalières pour le genre humain. Il est rare qu'elles soient situées à plus de 2000 ou 2200 mètres au-dessus du niveau des mers. Les célèbres mines de Yalenciana et de Rayas , près de Guanaxuato , qui , au commencement du siècle , rendaient annuellement plus que n'a jamais donné la montagne du Potosi, sont dans un climat charmant, à portée d'un pays qui produit en abondance tout ce qu'il faut pour bien nourrir les mineurs et pour la subsistance des mules que l'exploitation emploie en très-grand nombre. Les mines du Pérou au contraire sont dans des régions glacées, qui touchent aux neiges éternelles. C'est ainsi que les mines de Pasco se trouvent à plus de 4000 mètres d'altitude, dans les montagnes élevées où l'Amazone prend sa source. La mine de Gualgayoc est à 4080 mètres. La célèbre mine du Potosi a été exploitée jusqu'à la hauteur du sommet du Mont-Blanc. La montagne du Potosi, des flancs de laquelle on a tiré tant de trésors, a une élévation de 4865 mètres au-dessus de la mer, et 945 au-dessus de sa propre base, ce qui fait que la moindre altitude où l'on puisse l'aborder est encore de 3920 mètres. Le pays qui entoure le pic est aride, affreux, et, ce qui aggrave la situation des mineurs, inaccessible , fauie de chemins qui seraient très-dispendieux à établir. Cette seule circonstance, de se trouver dans un climat favorisé, assure aux min?s du Mexique de grandes
facilités d'exploitation, et par conséquent un grand développement. Toutes choses égales d'ailleurs, la main-d'œuvre est moins chère lorsque les vivres sont à meilleur marché, et lorsque les ouvriers sont attirés par les agréments du climat, on est bien plus assuré qu'ils abonderont.
Ce fut un mineur mexicain, Barthélémy Médina, à la mémoire duquel aucun monument n'a été consacré encore, qui imagina au seizième siècle, en 1557, la méthode suivant laquelle l'exploitation de la presque totalité du minerai a continué de se faire jusqu'à ce jour. Cette méthode est celle qui est dite par amalgation à froid; elle repose sur l'emploi du mercure et de quelques ingrédients beaucoup moins chers, tels que le sel et une substance appelée dans le pays le magistral '. Elle permet d'extraire le métal des minerais pauvres sans avoir à les fondre, par conséquent sans combustible, circonstance fort heureuse dans un pays où déjà les bois n'étaient pas communs à l'époque de la conquête, et où les Espagnols les ont détruits, comme dans tous les pays à peu près où ils se sont établis. Elle présente en outre l'avantage de se prêter à une exploitation fort en grand; mais si elle ne dévore pas de combustible, elle consomme du mercure, et en grande quantité. On calcule que, pour produire 1 kilogramme d'argent, on sacrifie 1 kilogramme 1/2 de cet autre métal. On voit par là que l'abondance et
1. C'est un minéral composé de sulfure de fer et de sulfure de cuivre , qu'on a préalablement calciné.
le bas prix du mercure sont les conditions d'une grande activité dans les mines et d'une grande production d'argent. C'est ce qui explique les réclamations incessantes que les mineurs mexicains autre fois adressaient à la cour d'Espagne, pour qu'elle leur vendît à un prix modéré le mercure dont elle avait le monopole : la majeure partie du mercure livré au marché général, et particulièrement tout celui qui allait à Mexico provenaient de la mine d'Almaden, en Espagne, qui appartenait à la couronne 2. Il avait été fait droit à ces réclamations. À partir de 1777, le mineur mexicain payait, à Mexico , le mercure sur le pied de 5 francs le kilogramme seulement. Après l'indépendance, le gouvernement espagnol ayant mis en ferme la mine d'Almaden, le fermier en a beaucoup augmenté le prix, et jusqu'à ces derniers temps, le mercure revenait au mineur mexicain de 15 fr. 50 cent, à 17 fr. 50 cent, le kilogramme, selon l'emplacement de la mine. Cette nécessité absolue d'avoir beaucoup de mercure pour retirer l'argent du minerai rend compte aussi des sollicitations des exploitants auprès des vice-rois, qui en étaient les distributeurs, et qui souvent, par une exigence criminelle, ne
1. Au commencement du siècle, les mines d'argent du nouveau monde absorbaient annuellement 1 350 OOU kilogrammes de mercure. Celles du Mexique à elles seules en consommaient 750000. Les m:nes d'Europe, dont la principale de beaucoup était celle d'Almaden, en rendaient 1 750 000 kilogrammes, dont 1 150 000 allaient en Amérique. La mine de Huanca-Velica, au Pérou, en fournissait une certaine quantité aux mines péruviennes.
craignaient pas de s'en faire payer cher à euxmêmes la répartition.
Dans les circonstances où était placée l'industrie des mines d'argent, par le fait du monopole des mines d'Almaden, ce fut pour elle un grand bienfait que la découverte faite en Californie , il y a quinze ou vingt ans, de mines nouvelles de mercure d'une grande richesse . Les Américains du Nord, une fois les maîtres du pays, en ont fait la reconnaissance et organisé l'exploitation avec cette incomparable activité qui les 'Caractérise. Ils ont été aidés, dans la création de vastes ateliers d'extraction, par la situation des mines nouvelles dans un des plus jolis et des plus fertiles vallons de toute la Californie, à proximité de la capitale, San-Francisco. Les mines de la Nouvelle-Almaden, c'est le nom qu'on a donné à ce gisement, sont aujourd'hui en plein rapport; elles rendent déjà autant de métal que toutes celles de Fhlurope ensemble, elles le produisent dans d'excellentes conditions, et on peut croire qu'il n'y aura d'autre limite à leur production que celle de la grandeur même des besoins des mines d'argent. Il résulte d'un excellent mémoire de M. Laur, ingénieur des mines, sur les richesses métallurgiques de la Californie, qu'on s'attend à voir bientôt le mercure offert à l'exportation, à San- Francisco, à un prix de peu supérieur à 3 francs le kilogramme. Il n'en faudrait pas davantage pour donner à l'exploitation des mines d'argent du Mexique, et du nouveau monde en général, une impulsion extraordinaire. Si le Mexique adoptait enfin
une organisation politique qui y rétablît l'ordre, la sécurité, le respect de la propriété; si de bonnes routes et quelques chemins de fer s'y construisaient, de manière à réduire les frais de transport, qui sont exorbitants ; si la législation des mines y recevait un certain nombre d'améliorations que les hommes compétents ont signalées, la production de l'argent y acquerrait bientôt les plus grandes proportions.
Au commencement du siècle , M. de Humboldt écrivait ces lignes r « En général, l'abondance de l'argent est telle dans la chaîne des Andes, qu'en réfléchissant sur le nombre des gîtes de minerais qui sont restés intacts, ou qui n'ont été que superficiellement exploités, on serait tenté de croire que les Européens ont à peine commencé à jouir de cet inépuisable fonds de richesses que renferme le nouveau monde.... » — « L'Europe serait inondée de métaux précieux, si l'on attaquait à la fois, avec tous les moyens qu'offre le perfectionnement de l'art du mineur, les gîtes de minerais de Bolanos, de Batopilas, de Sombrerete, du Rosario, de Pachuca, de Moran, de Zultepec, de Chihuahua, et tant d'autres qui ont joui d'une ancienne et juste célébrité. * Un autre observateur fort éclairé, venu quarante ans plus tard, M. Duport, disait : « Les gisements travaillés depuis trois siècles ne sont rien auprès de ceux qui restent à explorer..,. » — « Le temps viendra, un siècle plus tôt, un siècle plus tard, où la production de l'argent n'aura d'autres limites que celles qui lui seront imposées par la baisse toujours
croissante de la valeur. » Le moment paraît proche où ces prédictions doivent s'accomplir, soit parce que le Mexique se sera reconstitué lui-même, soit, s'il s'y refusait ou s'il y échouait, par la conquête qu'en feraient les Américains du Nord.
Il ne faut pas croire que le Mexique soit dépourvu de mines d'or proprement dites. Il en a même qui paraissent étendues et riches, mais dont l'exploitation n'a jamais été poussée avec vigueur; parce molif, elles n'ont jamais donné et ne donnent encore que des produits médiocres. Il y en a d'intéressantes dans la province d'Oaxaca, et on en a étiré une certaine quantité d'or; mais les plus remarquables en ce genre sont celles de la proince de la Sonora, que les Américains du Nord ont onvoitée et dont ils ont été au moment d'obtenir le roc contre une somme de onze millions de piastres environ 57 millions de francs) qu'ils auraient avanée au trésor mexicain dans l'embarras1.
La Sonora paraît être, sous ce rapport de l'or, le
1. Le ministre américain à Mexico, M. Corwin, a négocié, i 1862, avec le gouvernement mexicain, un traité en vertu uquel les États-Unis auraient avancé au Mexique cette somme i onze millions de piastres, dont partie aurait été affectée à iver les indemnités dues à des sujets anglais. En retour, le exique engageait aux États-Unis ce qui restait invendu des
ens du clergé, et toutes les terres inoccupées de la république. |;tte hypothèque indéfinie eût été appliquée, selon toute appaince, à la Sonora. Une première fois le sénat des États-Unis i fusa de sanctionner le traité. La, seconde fois ce fut le prési-
nt Lincoln qui le répudia de son propre mouvement, sans le
férer au sénat. De son côté, le gouvernement anglais avait (cliné ce mode d'indemniser les sujets britanniques.
prolongement de la Californie dont elle est limitro phe. Tous les voyageurs s'expriment avec admiration au sujet des beaux gisements d'alluvions aurifères qu'elle recèle. C'est M. de Humboldt qui, à la vérité, n'en parle que par ouï-dire, mais qui excellait à apprécier à leur juste valeur les renseignements qu'on lui apportait. C'est M. Duport, qui n'avait pas pénétré non plus dans la Sonora, maif qui avait recueilli avec une grande sagacité de* informations détaillées sur cette province. Ces' M. Duflot de Mofras qui a parcouru les pays du continent de l'Amérique du Nord baignés par l'océar Pacifique et la mer Vermeille, et y a tout observf avec soin. Le manque de bras, cause et effet tou à la fois de l'inculture à laquelle la Sonora es1 abandonnée, empêche ces beaux gîtes aurifère! d'être mis à profit. Mais c'est le cas de répètes ce que nous venons de dire pour les mines d'argent du Mexique : ou bien les Mexicains tireron meilleur parti de ces éléments de richesse publiqui et privée, ou bien ils perdront la province même comme ils ont perdu la Californie.
La province de Sinaloa, qui prolonge la Sonor; dans la direction du midi, sur l'océan Pacifique, d< même que la Sonora continue la Californie, offrirai aussi, selon des témoignages dignes de foi, des gi sements d'or d'un grand intérêt.
SITUATION GEOGRAPHIQUE. — POSITION AVANTAGEUSE ENTP.E LES DEUX REVERS DE L'ANCIEN CONTINENT, ET ENTRE LES DEUX GRANDS OCÉANS. .
Le Mexique a reçu de la nature d'autres privilèges encore que ce don précieux d'une grande variété dans son climat et dans ses productions, et que ces mines d'argent qui sont sans pareilles au monde. 11 a été doté d'un avantage qui peut aussi devenir une source de prospérité et de grandeur; c'est sa position à cheval sur les deux océans. Par son rivage oriental , il est vis-à-vis de l'Europe , et son rivage occidental est sur le grand Océan, justement nommé en ces parages, pour la majeure partie de l'année du moins, le Pacifique. Par ce dernier, il peut entretenir des relations faciles avec un grand nombre de contrées productives : ce sont les populeux empires de l'Asie, l'Inde, la Chine et le Japon ; ce sont pareillement les colonies prospères que, depuis un demi-siècle ou moins encore, le génie entreprenant de la race européenne a fondées
dans les archipels dont est semée l'immensité du grand Océan, ou sur les rivages naguère inhabités qu'il baigne. L'Australie et la Californie sont les deux plus éclatants produits de cette activité intelligente de la race de Japhet , et on peut prévoir la création prochaine de nouveaux établissements parmi ces îles innombrables. N'a-t-on pas vu depuis quelques années dans ces parages, les Marquises, les îles de la Société, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, s'ajouter au domaine de la civilisation occidentale? Parmi les anciennes colonies de l'Europe dans ces régions lointaines, la plupart ont grandi en puissance de production. Java en offre le plus bel exemple. Les Philippines, qui à elles seules pourraient constituer un empire, semblent sortir de leur immobilité séculaire. Ainsi une vie nouvelle, soufflée par le génie de l'Europe, pénètre de toutes parts dans le grand Océan. Un pays aussi bien situé que l'est le Mexique, par rapport à ce bassin si vaste et si varié, ne semble-t-il pas appelé à en retirer des bénéfices considérables ?
Le temps n'est plus où un philosophe éminent, d'ordinaire très-clairvoyant dans ses pronostics, pouvait écrire qu'il fallait considérer comme presque nulle l'influence que l'Asie exercerait jamais sur le nouveau continent, et réciproquement, parce que, dans un sens au moins, la a constance des vents alizés et le grand courant de rotation, qui est constant entre les tropiques, » rendraient ces relations éternellement difficiles. Depuis que M. de Humboldt s'exprima ainsi, le navire à vapeur est apparu; il
a successivement reçu des perfectionnements qui en ont fait un appareil merveilleux de rapidité et d'exactitude, et parfaitement satisfaisant sous le rapport de la sécurité. Grâce à cette invention, la communication accélérée entre l'Amérique occidentale et l'Asie, qui semblait impossible, est devenue d'une facilité extrême.
Pour se faire une idée de l'énergie avec laquelle aujourd'hui le courant de la civilisation européenne se précipite vers le champ que lui offraient, depuis quelques siècles, l'océan Pacifique et les terres qui le bordent, on n'a qu'à se rendre compte de ce qu'était, il y a soixante ans à peine, le commerce de l'Europe ou des États-Unis avec l'Inde, avec la Chine ou avec les colonies environnantes, et à en comparer les proportions avec celles qu'il a acquises de nos jours. Alors la compagnie anglaise des Indes accaparait les échanges, entre l'Europe, l'Inde et la Chine, et ces échanges monopolisés étaient bien médiocres. Les États-Unis, faibles encore et sans capitaux, y prenaient part au moyen d'un petit nombre de navires. Le Japon était fermé, Java languissait, Singapore n'existait pas. En Australie, quelques milliers de condamnés se façonnaient lentement et péniblement aux pratiques l'une vie honnête, en cultivant le sol. On n'y avait ; oas encore découvert le système d'exploitation territoriale qui a fait de cette colonie le principal centre le la production de la laine pour l'industrie européenne, encore moins les mines de cuivre et surout les mines d'or, qui aujourd'hui présentent une
carrière illimitée à l'industrie du mineur. La Californie alors n'était peuplée que de quelques couvents de missionnaires apprenant tant bien que mal les rudiments du christianisme à quelques peuplades de pauvres Indiens. On ne soupçonnait pas qu'elle recelât les mines d'or dont la présence, subitement révélée par le hasard au génie audacieux des Américains du Nord, y a, de toutes les parties du monde , fait accourir des colons intrépides et converti les vallées désertes du Sacramento et du •San Joaquin en un des foyers les plus intéressants de la civilisation occidentale.
Il résulte d'un relevé que je dois à l'obligeance d'un de nos plus habiles statisticiens, M. Chemin- Dupontès, qu'à l'origine du siècle le commerce que les peuples occidentaux, à savoir les nations européennes et les États-Unis, faisaient avec l'Inde, la Chine, le Japon et les colonies éparses dans les îles du grand Océan, exportation et importation réunies, était de 410 millions de francs, et qu'en 1860, il était monté à 2 milliards et demi (exactement 2 milliards 477 millions), sans compter l'importation que l'Angleterre effectue aujourd'hui en Chine, de l'opium de l'Inde, ce qui représente une valeur de 180 millions environ1.
1. Le relevé de M. Chemin-Dupontès montre, que depuis le commencement du siècle, le commerce des États-Unis avec le bassin du p;rand Océan, défini comme il vient d'être dit, a quadruplé ('239 millions contre 59). Celui de l'Angleterre a décuplé, si l'on compte les 180 millions de francs d'opium importé en Chine (1960 millions contre 195), tandis que celui de la France n'a que doublé (9'2 millions contre 50). Il est vrai qu'en outre, par l'in-
Mais ce n'est pas seulement le besoin de commercer ou l'appât du plus précieux des métaux, et le désir, si vif chez la plupart des peuples, d'en arracher des parcelles aux alluvions ou même aux entrailles de la terre, qui aujourd'hui attirent la race européenne dans les parages du grand Océan. A ces mobiles se joignent le sentiment que le globe terrestre est le patrimoine des fils de Japhet, et cette pensée, dont sont saisis les grands gouvernements de l'Europe, qu'il leur appartient de s'immiscer dans les affaires des peuples de la civilisation orientale et de renverser les barrières dont ils s'obstinaient à entourer leur routine vaniteuse. Le canon de l'Europe a forcé les portes du plus populeux empire de la terre, la Chine, qui renferme un nombre d'hommes double de l'Europe entière, de Cadix et de Lisbonne à Christiania, et de Dublin à Saint-Pétersbourg , 537 millions d'âmes contre 270 \ Les drapeaux de la France et de l'Angleterre ont flotté sur les murs de Pékin, et cette dernière campagne a laissé sur les imaginations chinoises de profonds souvenirs. On est enfin autorisé à croire que l'empereur Fils du ciel ne re-
termédiaire de l'Angleterre, la France a tiré des soies de la Chine pour une centaine de millions. Par le moyen des nouveaux paqueaots, ce commerce désormais doit se faire sous pavillon français. 1. La population de l'Europe tout entière, en y comprenant la Turquie dite d'Europe, s'élève à 270 millions; voy. la Géograohie de Malte-Brun, édition Cortambert, tome VI, p. 352. Le recensement de 1852 a constaté en Chine une population de 537 millions; voy. l'article Pë-king , par M. Natalis Rondot, ians le Dictionnaire du Commerce de M. Guillaumin.
prendra plus cette politique d'isolement i qui a conduit le Céleste Empire à tant d'affaiblissement et d'humiliation. Cette campagne, dont l'Europe aurait le droit d'être fière, si elle n'eût été marquée par des actes de vandalisme, a accompli un fait immense : c'est pour ne plus se relever que la muraille de la Chine est renversée. Le Japon, intimidé par le retentissement des campagnes de l'Angleterre et de la France en Chine, a de lui-même abaissé ses barrières, dès que l'invitation lui en a été adressée. Il y avait déjà des années que l'Inde et les royaumes limitrophes, jusques et y compris la vallée de l'Indus et l'empire des cinq vallées, ou Pendjab, avaient été conquis par les armes anglaises. Ainsi la civilisation occidentale, soit qu'elle réside au Mexique ou dans l'Union américaine, soit qu'elle ait son siège dans les États dont Londres, Paris, Berlin, Vienne et Saint-Pétersbourg sont les
1. Je ne voudrais pas que le lecteur supposât qu'en parlant de la profonde impression qu'ont reçue les imaginations chinoises pendant la dernière campagne, j'attribue un effet salutaire à l'acte d'intimidation qui a consisté à incendier les palais enfermés dans le parc impérial de Yuen-mien-yuen. Le sentiment de l'Europe éclairée a condamné cette violence calculée. Une déplorable circonstance a aggravé cet acte barbare : le pillage a accompagné l'incendie. Celui des deux gouvernements dont le plénipotentiaire a insisté pour l'accomplissement de ce méfait s'est donné le tort de paraître l'approuver, par cela même qu'il s'est abstenu d'en faire l'objet d'un blâme public. Plus les Etats européens affectent la supériorité envers les autres parties du monde, plus ils doivent être attentifs à se conduire honorablement envers elles. Dominer l'Asie par la force des armes, si l'on n'y joignait le respect des droits de l'humanité, serait se placer sur la même ligne qu'Attila et Gengis-Khan.
florissantes capitales, voit devant elle en Asie des espaces infinis, désormais ouverts, qui appellent son commerce et ses hommes entreprenants.
Le cours des événements semble être guidé par une force supérieure qui tend incessamment à multiplier les points de contact et à préparer la liaison, la solidarité même entre l'Europe, ou, pour mieux dire, la civilisation occidentale et les diverses branches de la civilisation asiatique. Les besoins de l'industrie déterminent, entre l'une et l'autre, des échanges toujours croissants. Les accidents du commerce et les perturbations de l'agriculture concourent avec les crises de la politique, ainsi qu'on va le voir, pour faire sentir à l'Occident, si orgueilleux de sa supériorité, qu'il ne peut se passer de cet Orient extrême qu'il serait porté à mépriser. Ainsi la production de la matière première d'une des plus belles industries de l'Occident, celle des soieries, a été tout d'un coup profondément atteinte en Europe par un fléau inouï dans les fastes de l'agriculture, la maladie du ver à soie, contre laquelle jusqu'à ce jour tous les efforts ont échoué. Dès lors les manufactures de l'Europe, pour se procurer ce que nos magnaneries avaient cessé de leur fournir en suffisante quantité, ont dû s'adresser à la Chine, où la soie abonde. De là une importation énorme en Europe des soies de l'empire chinois. Lyon, Elberfeld et Manchester ne pourraient plus vivre si la Chine ne leur venait en aide en leur livrant des soies. Mais voici un autre exemple plus saisissant encore : récemment, la guerre civile ayant
éclaté dans la confédération de l'Amérique du Nord, le coton, dont l'Union était le principal fournisseur, a cessé d'arriver sur les marchés de l'Europe. De là une émotion très-vive que les gouvernements eux-mêmes ont partagée, car lorsque la plus vaste des industries manufacturières, celle qui occupe la plus grande masse d'ouvriers, celle dont la production représente la plus forte somme d'argent, court le danger d'être paralysée , l'affaire est politique au premier chef. On a frappé à toutes les portes pour obtenir des approvisionnements de l'indispensable textile. Il a été constaté qu'à cet égard, dans l'état actuel des choses, l'Asie offrait déjà aux ateliers de nos contrées des ressources inespérées, qui deviendraient presque indéfinies, moyennant l'entreprise de divers travaux publics, lignes ferrées et ouvrages d'irrigation. Dans l'Inde et dans le sud de la Chine, une innombrable population s'habille de tissus de coton; donc, déjà la production du coton y est extrêmement grande. Les cotons de l'Asie, surtout ceux de l'Inde anglaise, sont entrés subitement dans la consommation des fabriques européennes, et même de celles du nord de l'Union américaine. Un ensemble de travaux publics, destinés soit à en faciliter le commerce, soit à en multiplier et perfectionner la culture dans l'Inde, est en cours d'exécution et se poursuit avec la vigueur persévérante qui est propre à la nation anglaise. Il n'y a pas de bonnes raisons pour penser que la Chine ne fournirait pas aussi d'importantes quantités de coton brutà l'industrie européenne, si elle en était sollicitée.
Ces exportations nouvelles et imprévues des soies et des cotons de l'Asie vers l'Europe appellent naturellement une contre-partie : on voit et on verra de plus en plus se développer l'importation en Asie , non-seulement des marchandises des États qui lui empruntent ses matières premières, mais même des autres parties de la civilisation occidentale. Voilà donc des liens puissants qui s'établissent entre l'Asie et les pays où nos races européennes sont fixées, et ce ne sont pas les seuls. Les relations entre les grands empires asiatiques, qui bordent le bassin du grand Océan, et les régions occupées dans les deux hémisphères par la civilisation énergique et active à laquelle nous appartenons, sont en voie de s'étendre par un autre côté, qui n'est pas le moins important ni le moins curieux.
Le manque de bras s'est fait sentir dans la plupart des colonies à sucre, à la suite de l'émancipation des noirs, parce que, dans la majeure partie de ces possessions, beaucoup d'esclaves émancipés avaient profité de leur liberté pour abandonner le travail des sucreries, Dans leur extrême embarras, les colons ont fixé leurs regards sur l'Asie méridionale et ont. remarqué que ces régions si populeuses offraient à des prix modiques une main-d'œuvre surabondante. On a d'abord puisé dans l'Inde, qui, sans la moindre gêne, a pu donner, sous le nom de coulis, les travailleurs nécessaires pour remplacer les noirs. De l'Inde, on est passé bientôt à la Chine, qui présente en cela des ressources bien plus vastes,
car la population de la Chine est triple de celle de l'Inde tout entière '. L'Asie se présente donc maintenant comme un inépuisable marché de maind'œuvre, et, il faut le dire à l'honneur de notre temps, de travail libre, car l'Asiatique hindou ou chinois, qui émigré à destination des colonies, le fait en vertu d'un marché librement débattu, limité à un nombre d'années qui n'a rien d'excessif, et la condition qui lui est faite n'est point celle de l'esclave. Une fois ce mouvement commencé à l'instigation des entrepreneurs d'émigration, les Chinois, qui sont les plus industrieux des Asiatiques, l'ont spontanément continué. Us sont venus d'eux-mêmes chercher du travail dans certaines contrées où l'absence de bras leur avait été signalée. Ils sont accourus en Californie, où ils sont maintenant au nombre de 35 000 2, presque tous adonnés au lavage des alluvions aurifères. En Australie, l'industrie de l'or a exercé sur eux la même puissance d'attraction. Dans ces deux pays, ils donnent l'exemple de l'amour du travail, de l'économie et de l'obéissance aux lois. Si les gouvernements et les populations des régions que dessert le grand Océan les accueillaient avec bienveillance, ce qui, disonsle avec regret, n'a pas été le cas en Californie ni
1. D'après la Géographie de Malte-Brun, édition Cortambert (tome III, page 487) , les pays de l'Inde possédés par l'Angleterre ou soumis à son patronage ont une population totale de 174 millions , celle de la Chine étant de 537 millions.
2. Le recensement des Etats-Unis de 1860 a constaté en Californie la présence de 34 91!) Chinois.
en Australie, il n'y aurait pas de limite à la multitude qui quitterait la Chine pour venir ainsi se mêler au courant de la civilisation occidentale dans tous ces parages. Aucun pays n'en pourrait profiter plus que le Mexique, s'il le voulait. C'est un sujet sur lequel nous reviendrons quand nous traiterons de la population l.
Enfin, au Mexique, par un autre privilège, les deux océans se trouvent fort rapprochés l'un de l'autre. La largeur du continent vers Tehuantepec, au midi de la Vera-Cruz, se réduit à 220 kilomètres. Si l'on veut passer par Mexico, après avoir débarqué à la Vera-Cruz, pour se diriger sur Acapulco, qui est au pied de l'autre versant, le trajet (toujours à vol d'oiseau) n'est encore que de 550 kilomètres, à peu près la distance de Paris à Bordeaux. Plus au nord , par Durango , l'intervalle devient de 1000 kilomètres. Parmi les directions nombreuses suivant lesquelles on a projeté de traverser la chaussée, longue de 2300 kilomètres, qui unit le massif de l'Amérique méridionale à celui de l'Amérique septentrionale, et qu'on appelle l'isthme de Panama, le passage par le Guazacoalco et Tehuantepec est le plus septentrional de tous, le plus à portée de l'Europe et des États-Unis. Pour les Européens qui n'auraient pas pris la route de Suez et pour les Américains du Nord, c'est celui qui abrégerait le plus le voyage ie la Californie, de la Chine, du Japon et des Grandes-Indes. Rien ne serait plus