‹ Le MexiqueChapitre 51 sur 96 · Pages 41 et suiv · texte numérisé non relu

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l'existence de belles villes; aujourd'hui l'on n'en aperçoit plus que les ruines, à peine distinctes sous la végétation luxuriante qui a poussé parmi les constructions et s'est implantée dans les murs avec une bien autre vigueur que le figuier destructeur (mala ficus) d'Horace. Dans les champs autour de ces villes, comme dans leur intérieur, la population était abondante. Postérieurement à la conquête, la culture de la canne à sucre et le travail des sucreries, qui dans les Antilles sont considérés comme les labeurs les plus pénibles, se sont toujours faits principalement par la main des Indiens, et accessoirement par les bras des nègres, introduits comme esclaves.

Les blancs ne font guère que le sixième ou le septième de la population, et encore parmi les personnes qui se donnent et sont acceptées comme appartenant à la race blanche sans mélange, un bon nombre ont dans les veines une -certaine portion de sang indien, ne fût-ce que parce qu'après la conquête les veuves et les tilles des nobles aztèques devinrent les épouses légitimes des compagnons de Cortez ou des Espagnols qui arrivèrent immédiatement après. Elles leur apportaient la richesse et trouvaient en eux des protecteurs.

On a lieu d'être surpris de ce que, après une possession trois fois séculaire, l'Espagne n'ait pas été représentée au Mexique par un plus grand nombre de rejetons. Un million ou même douze cent mille âmes, après trois siècles, attesteraient une faible puissance de peuplement, et démentiraient l'opinion, qui a été souvent émise, que les colonies de

l'Espagne avaient dépeuplé la métropole. En bien moins de temps une population blanche, de beaucoup supérieure, a été suscitée aux États-Unis sans que la densité de la population de l'Angleterre en fût affectée. Quand ils eurent acquis leur indépendance, les États-Unis offraient quatre millions d'habitants, dont 3 172 000 de race européenne, le reste en noirs ou en mulâtres. C'était le fruit d'un siècle et demi seulement d'occupation, et par conséquent d'émigration en même temps que de multiplication sur place. De nos jours la Grande-Bretagne proprement dite, ou réunion des deux royaumes d'Angleterre et d'Ecosse, envoie des essaims nombreux au Canada, en Australie et dans d'autres colonies, ce qui ne l'empêche pas d'être un des pays de l'Europe où la population augmente le plus.

Il ne faudrait pas dire que le territoire sur lequel se développent ainsi les États-Unis étant un pays très-vaste, par cela même répondait bien mieux que le Mexique à la variété des besoins ou des goûts des émigrants. L'objection serait sans fondement. Sous la domination espagnole, le Mexique avait une superficie huit fois grande comme la Krance, ce qui suppose un champ indéfini ouvert à l'activité des colons. La diversité extrême que la configuration toute particulière du sol mexicain donne au climat des différentes provinces, alors même qu'elles sont séparées par de très-courtes distances, et celle qui s'ensuit pour les productions que l'homme y peut demander à la terre, investit le Mexique d'une puissance d'attraction qui

s'adresse à tous les penchants et à toutes les aptitudes des colons industrieux, et leur offre une perspective propre aies captiver. La présence des filons argentifères y joignit dès l'origine une séduction à laquelle les caractères entreprenants sont sensibles et qui manquait dans les pays septentrionaux colonisés parles Anglais. Toutes choses égales d'ailleurs, le Mexique aurait donc dû être, plus que les colonies continentales de l'Angleterre en Amérique, qui sont devenues les États-Unis, le point de mire de cette partie de la population que l'émigration ou le désir de faire fortune portait à traverser l'Océan. Ce ne serait pas faire une comparaison équitable que de mettre en parallèle les faits de peuplement auxquels notre époque assiste, ou, pour mieux dire, qu'elle accomplit, avec ceux des temps antérieurs. Depuis un demi-siècle environ, c'est-àdire depuis le retour de la paix générale, le génie des améliorations a acquis des forces inespérées, dont rien dans le passé ne pourrait donner l'idée. Les hommes sont devenus plus entreprenants, et des institutions plus libérales ont favorisé en eux l'esprit d'initiative et d'audace. Dans le perfectionnement des arts utiles en général, les moyens de communication, qui répondent à l'un des plus énergiques instincts des générations actuelles, ont fait de rapides progrès, et les États, de môme que l'industrie libre, se sont empressés de les multiplier. De l'ensemble de ces circonstances est résultée une activité prodigieuse dans le peuplement de certaines contrées éloignées de l'Europe, soit que les familles, tran-

quillisées sur l'avenir par le règne de la paix, y aient pullulé davantage, soit que l'émigration d'autres pays leur ait amené des flots d'habitants. C'est seulement sous certaines réserves bien expresses qu'il est permis de comparer ce phénomène des temps présents avec le peuplement du Mexique, en race blanche, sous la domination espagnole ; mais ce» réserves faites, la comparaison ne laisse pas que d'être instructive.

Parmi ces contrées, je prendrai les exemples les plus frappants, celui des États-Unis envisagés successivement dans leur ensemble et dans quelquesunes de leurs parties, parmi lesquelles la Californie s'indique d'elle-même , et celui de l'Australie , et spécialement de la région la plus aurifère, la province de Victoria.

D'après le recensement de 1860, la population blanche des États-Unis monte à vingt-sept millions. L'espace de temps qui, en 1860, s'était écoulé depuis le moment où le courant d'émigration de l'Angleterre vers l'Amérique continentale avait pris de l'activité est bien moindre que l'intervalle de la prise de Tenochtitlan ou Mexico à l'année 1810, date à partir de laquelle les agitations de la guerre civile ont empêché l'immigration de continuer et la population blanche de se développer au Mexique. On peut d'ailleurs considérer 1810 comme la fin de la domination espagnole dans la Nouvelle-Espagne.

Jusqu'à la découverte des mines d'or en 1848, la Californie était un désert. Humboldt y dénombrait

en 1802 une poignée d'Espagnols avec de rares tribus d'Indiens à demi convertis au christianisme, en tout 15 562 habitants épars sur une superficie immense. Le recensement de 1860 y a constaté 326 000 blancs, tous nouveaux venus, sans compter 35 000 Chinois et quelques milliers de noirs et de mulâtres libres, indépendamment des Indiens. Tel est le résultat de onze années seulement d'immigration. Un phénomène semblable s'est manifesté en Australie, à partir de 1851, date de la découverte des mines d'or. La province de Victoria, où ces mines se sont le plus montrées abondantes et riches, avait alors 77 000 âmes de population. En 1861, elle en comptait 540 000. C'est un accroissement de 463 000 en dix ans. La population nouvelle de l'Australie est presque toute native de l'Europe : celle de la Californie n'est venue de la même source qu'en partie, les États-Unis en ont fourni la majeure part. Or, cependant le voyage de l'Europe à l'Australie ou à la Californie est d'une longueur extrême. Celui des États-Unis à la Californie est moindre ; mais il reste plus difficile que celui de la Péninsule au Mexique, car il se compose de deux longues traversées maritimes coupées par le passage à travers l'isthme de Panama.

En fait de peuplement, je ne sais rien de plus remarquable que ce qui s'est passé dans l'État d'Illinois, de 1850 à 1860. Pendant cette période décennale, cet État est passé d'une population de 851 000 à celle de 1 712 000. C'est un gain de 861 000 âmes, c'est-à-dire de plus de cent pour cent. Il est à remar-

quer que cet accroissement prodigieux est à peu près tout entier de la race blanche, car les noirs et le£ mulâtres ne sont qu'en nombre insignifiant dans ce bel État d'Illinois, et d'un recensement à l'autre ils n'ont augmenté que de 2 136. L'Illinois ne présentait pas cette attraction puissante des mines d'or, qui a appelé en Californie et en Australie tant d'hommes entreprenants, ou celle des mines d'argent qui a été pour une bonne part dans le peuplement, si faible en comparaison cependant, des provinces mexicaines. L'industrie de l'Illinois, c'est la culture du sol, culture dont les produits sont analogues à ceux de la France, la vigne exceptée. L'attrait principal de ce pays, c'est la facilité de s'y faire, sous des lois libérales, un patrimoine territorial.

En résumé, on a le droit de dire que le médiocre développement de la population blanche au Mexique est un témoignage contre les institutions que l'Espagne avait chez elle et dont elle se faisait suivre dans ses colonies. C'était en effet la compression organisée et la négation de la liberté.

11 m'est impossible de ne pas ajouter que la lenteur des progrès de la population européenne en Algérie, en présence des exemples que je viens de citer, de l'Australie, de la Californie, de l'État d'Illinois et des États-Unis en général, ne tend pas à donner une opinion favorable de l'administration française dans ses rapports avec la colonisation.

Au sujet de la puissance et de la grandeur qui sont acquises à l'émigration, de nos jours, on trouve

des renseignements curieux dans l'excellent commentaire que M. Kennedy a publié sur le recensement de 1860 aux États-Unis, recensement dont la direction était confiée à ses soins éclairés1. C'est un grand spectacle que l'accroissement successif de l'émigration européenne à destination des États-Unis sous l'influence de plusieurs causes, parmi lesquelles il, faut ranger le perfectionnement des moyens de communication, soit entre l'Europe et l'Amérique, soit du littoral américain à l'intérieur. Pendant les dix années de 1790 à 1800, l'Union américaine avait reçu un total de 20000 émigrants; pendant les dix années qui suivirent, ce fut, 70000 ; de 1810 à 1820 on alla à 114000, et dans la période décennale qui succéda, ce fut à peu près de même. Et encore il faudrait retrancher les simples voyageurs qui retournèrent chez eux, ce qui ferait, selon M. Kennedy, une défalcation de 14 ou 15 pour 100. Mais à partir de 1838, le mouvement d'émigration de l'Europe vers les États-Unis devient plus animé. Le nombre non plus décennal, mais annuel des émigrants débarqués dans les ports des États-Unis, sans compter les arrivages par la voie du Canada, atteint 100000 en 1842, dépasse 200000 en 1847, et monte exceptionnellement à 427000 en 1854 2. Il décroii, les années suivantes et

1. La publication de M. Kennedy a pour titre Preliminary Report ou the eighth Census. Un volume in-8, Washington, lin de 1862.

2. Ce sont principalement des Irlandais et des Allemands qui émigreul aux États-Unis.

tombe au-dessous .de 200000; il se rapproche même de 150000; mais 150000 émigrants par an, constituent encore une acquisition importante. Que ne donnerions-nous pas pour en avoir le quart en Algérie !

Au sujet de la capacité d'émigration qui de nos jours est révélée par la civilisation européenne, nous avons un document précis, pour le royaume-uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. C'est le Statistical Abstract 1. Il en résulte que le nombre des émigrants a atteint 299000 en 1849 et 368 000 en 1852. De 1851 à 1854 il a été notablement supérieur h 300 000. Pendant les trois années suivantes, il a été au-dessus de 176 000 ; jusqu'en 1860 inclusivement, il a été de plus de 114000. En 1861 il est tombé à 92 000 sous l'influence de la lutte engagée au sein des États-Unis.

Mais revenons à rénumération des éléments dont se compose la population du Mexique. Il y avait depuis longtemps, dans les environs du port d'Acapulco, où arrivait et d'où partait le galion des Philippines et de la Chine, quelques sang-mêlés provenant du croisement des races asiatiques avec la population du pays. C'est une catégorie d'habitants qui pourrait se multiplier indéfiniment par l'immigration des Chinois, car ceux-ci, de nos jours,

1. Ce document, qui se publie tous les ans, résume, sous un très-petit volume, tous les faits principaux du commerce et de l'administration, pour les quinze dernières années. Le gouvernement français vient de l'imiter, mais avec moins d'étendue. Les renseignements relatifs aux finances manquent dans le document français; je ne saurais dire pourquoi.

s'échappent dans toutes les directions qu'ils voient ouvertes, poussés qu'ils sont par le désir d'échapper au régime arbitraire et tyrannique sous lequel ils gémissent dans leur patrie, et attirés dans les contrées où domine la civilisation occidentale ou chrétienne, par la douceur relative des lois et par la protection dont y jouissent à peu près partout la personne et la propriété de l'homme industrieux.

Un gouvernement civilisateur qui voudrait attirer au Mexique une grande quantité de cette population laborieuse, y réussirait avec très-peu d'effort. Il suffirait, en effet, de se montrer équitable envers elle et de la garantir des avanies et des sévices que les colons anglo-saxons de la Californie et de l'Australie ont eu le tort de lui prodiguer. Dans ces deux contrées, les Chinois ont été l'objet d'exactions et d'autres mauvais traitements; des menaces d'expulsion sont continuellement suspendues sur leur tête. Et pourtant ils y restent assez nombreux. Si les Chinois savaient une région où. ils fussent assurés d'être protégés à l'égal des blancs, on n'aurait pas besoin de se mettre en frais pour les aller chercher; ils accourraient d'eux-mêmes en foule. Peu de pays sont placés aussi bien que le Mexique pour devenir le point de mire de l'émigration chinoise. Par leur application au travail et par leur intelligence des affaires commerciales, ce serait une acquisition précieuse pour la nation mexicaine.

La Chine n'a pas été suffisamment considérée, jusqu'à ce jour, ainsi qu'elle devrait l'être, comme un inépuisable réservoir de population, d'où l'on

pourrait tirer, non- seulement des travailleurs adroits, sobres, économes, infatigables, mais encore des commerçants d'une rare habileté. Il a été de mode, à une certaine époque, de qualifier les déserts inhospitaliers de la Scandinavie du titre pompeux d'officine des nations. Ce nom pourrait appartenir quelque prochain jour à la Chine, en ce sens qu'il est permis de croire que le cours des événements en fera sortir des essaims nombreux et indéfinis, qui se porteraient vers des contrées même éloignées.

A la faveur des moyens de communication si prompts et si économiques qu'offre la civilisation moderne, les grandes migrations deviennent faciles. On vient de voir que des centaines de mille personnes se transportaient tous les ans aux États- Unis, avant qu'ils ne fussent désolés par la guerre civile. Il ne serait pas plus difficile de peupler le Mexique^avec des émigrants Chinois que la vallée duMississipi ou le bassin supérieur du Saint-Laurent avec des enfants de l'Irlande ou des cultivateurs des bords du Rhin ou de l'Oder.

On reconnaît de toute part que la première des richesses est une population industrieuse. Il n'en faut pas davantage pour que, dans les États où il serait aisé de faire arriver des Chinois, les gouvernements donnent leurs soins à cette immigration et se plaisent à l'encourager. La raison alléguée, dans la Californie et l'Australie, par les fauteurs de proscription contre les Chinois, c'est que ceux-ci sont de trop habiles ouvriers, qu'ils travaillent trop obsti-

nément, qu'ils sont trop enclins à vivre de peu, et que par là ils font aux blancs une concurrence préjudiciable. Mais ces défauts reprochés aux Chinois sont des qualités au gré des hommes impartiaux. C'est ce qui doit les faire rechercher dans des pays tels que le Mexique, où la population offre trop souvent les dispositions contraires.

Quant à la population que le pays pourrait porter, elle serait extrêmement considérable, puisque la superficie du Mexique, après tout ce qu'en ont ravi les Américains du Nord, reste encore plus que triple de celle de la France, et, à superficie égale, c'est un pays qui, même avec une culture grossière, nourrirait plus d'habitants que nos contrées. Dans la Terre-Chaude et une bonne partie de la Terre-Tempérée, le bananier prospère, sans qu'on ait, comme dans les Antilles, la crainte de le voir arracher par les ouragans. C'est pour l'alimentation publique un bienfait sans égal, car aucune plante ne rend avec aussi peu de travail une aussi grande quantité de subsistance. Une bananerie se perpétue sans que l'homme ait rien à faire que de couper les tiges dont le fruit a mûri et de donner à la terre, une ou deux fois par an, une légère façon en piochant autour des racines. Humboldt calculait, il y a cinquante ans, qu'un hectare planté en bananes suffisait à nourrir cent personnes, tandis qu'avec le blé, en Europe, en supposant un rendement supérieur à la moyenne de cette époque, c'est-à-dire de huit grains pour un, c'était à peine de quatre. Avec un bon système de communications, la banane, cultivée sur

les deux plans inclinés qui relient le plateau mexicain à l'une et à l'autre mer, viendrait s'offrir aux habitants du plateau lui-même. A côté de la banane, le Mexique a le manioc ; il peut y joindre tout ce qui vient aux Antilles ou dans les régions chaudes de l'Asie. A ces ressources s'ajoute le maïs, dont la consommation était déjà grande du temps de Montézuma, et qui entre dans le régime alimentaire de toutes les parties du pays sous la même forme et avec les mêmes apprêts qu'alors. Il forme la principale nourriture des classes pauvres ou peu aisées. Cette culture est originaire du nouveau continent, et elle réussit au Mexique d'une façon dont on se ferait difficilement une idée dans nos campagnes. La plante, là où elle est favorisée par de fortes chaleurs et par l'humidité, acquiert une hauteur de deux à trois mètres, et elle donne du grain en proportion. Les meilleures terres, là où la température est assez élevée, rendent dans les années propices jusqu'à huit cents grains pour un, et dans les mauvaises environ cent cinquante. Pour cette classe de terrains, trois à quatre cents peuvent être regardés comme la moyenne, et pour l'ensemble de la région en deçà du tropique, la moyenne est de cent cinquante. L'espace qu'une famille a besoin de mettre en culture pour subsister est donc infiniment exigu, dans la région chaude, et peu étendu dans la région froide telle qu'elle se présente communément. Le blé même réussit, au Mexique, d'une manière admirable. Le voyageur en est frappé dans les plaines de Toluca et plus encore dans celles

qu'on rencontre aux environs de la Puebla, surtout entre cette ville et le village de Saint-Martin.

Au commencement du siècle, pendant que le blé cultivé en France rendait cinq à six grains pour un, la culture mexicaine, qui n'était pas meilleure, qui certainement était pire, présentait un produit moyen d'au moins vingt-deux à vingt-cinq fois la semence. Humboldt, lorsqu'on le lui rapporta, en fut fort surpris parce qu'il était d'un pays où la terre ne donnait alors que le quatrième grain ou le cinquième. Il prit beaucoup de peine pour vérifier le fait et le trouva exact. C'est une preuve éclatante de la fertilité naturelle des terres mexicaines. Aussi à cette époque le Mexique produisait-il assez de blé pour en exporter à l'état de farine. Il en fournissait au marché de la Havane une quantité importante.

Nous avons indiqué ailleurs quelques autres plantes alimentaires dont la culture a réussi dans l'Anahuac ou sur les deux plans inclinés qui rattachent ce plateau à la mer. La vigne et l'olivier, par exemple, prospèrent au Mexique. Le pays présentant la réunion de tous les climats, il n'est pas de denrée qu'on ne puisse y récolter. En supposant qu'il y ait au monde une contrée qui ait été douée par la nature au point qu'elle pût se suffire à ellemême, ce serait celle-ci. Une des cultures les plus recherchées, parce qu'elle répond à un besoin toujours croissant parmi les peuples civilisés et parce qu'elle est fort lucrative, celle de la canne à sucre, y fut pratiquée avec succès et prédilection,

aussitôt après la conquête. Cortez avait des plantations de canne à peu de distance de Mexico, sur le plateau même, à Cuyoacan. Trente ans après la prise de cette capitale sur les Aztèques, le Mexique exportait du sucre en Espagne et ailleurs. Au commencement du siècle il en livrait au commerce général, outre sa consommation propre, six ou sept millions de kilogrammes 4, quantité énorme eu égard à l'état détestable des communications.

Le pays offre aussi une grande quantité de nourriture animale. Le bétail importé par les Espagnols après la conquête s'y est multiplié. Il pullule en plein air, sans qu'on ait à prendre grand souci pour le nourrir. Il y formera des troupeaux indéfinis, lorsqu'on voudra à cet effet se donner quelque peine.

Mais la capacité d'un Etat pour la population ne se mesure pas seulement à la quantité des denrées d'un usage général qu'on peut lui faire rendre. Elle s'apprécie plus justement par l'étendue de la production en tout genre à laquelle peut s'élever l'industrie des habitants, parce que, les produits s'échangeant avec les produits, les articles obtenus dans les ateliers, quels qu'ils soient, sont transmutés, par le commerce avec l'étranger, en denrées alimen-

1. Les anciens Mexicains faisaient un sirop sucré avec le miel ; ils en avaient un autre que leur fournissait l'agave ou maguey; ils retiraient aussi du sucre de la tige du maïs, qui est beaucoup plus sucrée dans les régions équinoxiales que chez nous. On n'a pas cessé de faire du sucre par ce procédé. La canne à sucre ne se trouvait ni chez les Aztèques ni dans aucune autre partie continentale ou insulaire de l'Amérique.

taires. C'est ainsi que pour la nation anglaise les filés et les tissus de coton de Glasgow et de Manchester ou la quincaillerie de Birmingham se convertissent en blé, en viande sur pied ou salée, en sucre, en thé, en café, 'en boissons de toute sorte. On sait quelle prodigieuse quantité l'Angleterre reçoit de ces divers articles, de ceux mêmes que donne son agriculture ; son importation en grains de toute sorte est montée à 46 680 000 hectolitres en 1861 J. Par le même procédé de l'échange, fondé sur la pratique intelligente d'un travail varié, dans l'Union américaine, l'État de Massachusetts, qui a le sol le moins fertile de tous, est parvenu à nourrir et à entretenir dans un degré supérieur de bien-être une population relativement plus nombreuse que celle des autres États et déjà presque aussi dense que celle de la France. C'est que ses habitants créent de la richesse sous toutes les formes, produits des manufactures, produits de la navigation, bénéfices du commerce. Ils sont même arrivés à faire rendre de belles moissons à un terroir de la plus médiocre qualité2.

Le Mexique pourrait se livrer à plusieurs des cultures auxquelles on a réservé le nom de commerciales, parce que l'Europe ne se les procure

1. Il y a eu une certaine réexportation, et puis l'importation de 1861 a été au delà de la moyenne.

2. La population du Massachusetts, par mille carré, est de lô8 personnes. L'État de Rhode-Island qui vient après est à 134 : leConnecticut, qui estau troisième rang, tombe à98; New-York, qui occupe le quatrième, esta 84 seulement, quoiqu'il compte une ville de plus d'un million. Par kilomètre carré le Massachusetts

guère que par le moyen des échanges et qu'elles donnent lieu à des transports lointains. Le sucre est déjà dans cette catégorie, à plus forte raison le cacao et le café, qui réusissent bien au Mexique. La cochenille et surtout l'indigo, qui donnent de beaux résultats au cultivateur mexicain, pourront un jour alimenter un riche commerce avec l'étranger. Le coton sur lequel l'attention est fixée de toute part, depuis qu'a éclaté la guerre civile des États-Unis, pourrait être fourni en grande quantité par le Mexique aux manufactures de l'Europe. Ce ne serait même pas une nouveauté. Le Mexique n'a pas cessé de produire du coton pour ses propres besoins et d'en expédier plus ou moins au marché européen. Une partie considérable de sa superficie est admirablement appropriée à cette culture. Les côtes occidentales donnent du coton de la plus belle qualité, et les côtes du golfe Mexicain en fournissent. qui ne laisse pas que d'être remarquable. Il fut un temps où l'exportation du coton du Mexique excédait celle des États-Unis. C'était peu d'années avant la clôture du dix-huitième siècle; mais, depuis, cette culture et ce commerce ont acquis aux États- Unis les plus vastes proportions, et au Mexique tout a langui, tout s'est affaibli au lieu de se fortifier et

a ainsi Gl habitants. La moyenne de la France est de 67. Mais la population du Massachusetts se développe avec bien plus de rapidité que la nôtre. Dans la période décennale de 1850 à 1860, elle a augmenté de 11 et deux tiers par kilomètre carré, tandis que celle de la France est restée à peu près stationnaire. A ce compte, en 1870 la densité de la population du Massachusetts aura dépassé celle de la France.

de grandir. Il n'en est pas moins vrai que le Mexique, bien gouverné, offrirait à nos manufactures européennes des ressources illimitées pour s'approvisionner de ce précieux textile. Il lui serait possible aussi d'expédier à l'Europe de la laine, de la soie, du lin, du chanvre, car toutes ces productions y seraient faciles, et quelques-unes même y sont en activité. Ainsi le Mexique, déjà sous la domination espagnole, exportait un peu de laine. Qu'on y joigne l'exploitation des mines d'argent qui ne demande qu'à croître, on verra que le Mexique offre un champ indéfini à l'activité de l'homme, et par conséquent qu'il peut nourrir une très-grande population, en se renfermant dans la production des matières premières. Ce n'est pas tout cependant. Si l'on prend en considération que, dans plusieurs parties du pays, la population est assez condensée pour qu'on puisse y trouver à un prix modéré la main-d'œuvre nécessaire aux fabriques, et que déjà quelques-unes subsistent et ne réclament que de la sécurité pour se développer, on arrive à cette conclusion que la population actuelle du Mexique est bien petite en comparaison de celle qu'il lui serait possible de soutenir.

A la fin du siècle dernier et tout au commencement de celui-ci, lorsque la crise de l'indépendance ne s'était pas déclarée encore, la population, mexicaine suivait une progression au moins égale à celle par laquelle se signalaient les États-Unis eux-mêmes. En procédant d'après les relevés des naissances et > des décès dressés par les curés, on a constaté que

la moyenne était de 170 naissances pour 100 décès, proportion extrêmement favorable. Eux-mêmes, les États-Unis à ce moment-là n'avaient pas tout à fait aussi bien. La population était à peu près la même alors dans la vice-royauté de la Nouvelle-Espagne et dans la république américaine, environ sept millions d'âmes. Combien c'est changé aujourd'hui! Et les progrès de la richesse, des lumières, de la puissance, ont été aux États-Unis plus marqués encore que ceux de la population, tandis que le Mexique offrait l'affligeant spectacle d'une décadence continue.

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