‹ Le MexiqueChapitre 52 sur 96 · DU CARACTÈRE ET DU BUT DE L'EXPÉDITION ACTUELLE · texte numérisé non relu

DU CARACTÈRE ET DU BUT DE L'EXPÉDITION ACTUELLE

L'expédition qui a été dirigée vers le Mexique par trois puissances d'abord, et qui reste aujourd'hui à la charge de la France seule, n'est pas sans soulever plusieurs questions, disons mieux, plusieurs objections qui se formulent avec beaucoup plus de vivacité en France qu'ailleurs ; on le conçoit aisément, puisque c'est la France seule qui en supporte le fardeau. Elle n'est pas populaire, il s'en faut. Vingt circonstances lui ont attiré cette impopularité. Dès le début elle a été entravée par des accidents militaires qu'il faut franchement qualifier d'échecs, alors qu'on s'était bercé de l'espoir que a marche de nos soldats de la Vera-Cruz à Mexico erait une promenade triomphale accompagnée par es acclamations des habitants. Depuis lors on en a tperçu toutes les difficultés, qu'on n'avait pas sufisamment mesurées avant de l'entreprendre, et on . reconnu qu'elles étaient non pas insurmontables, ssurément , mais fort sérieuses. Elle a entraîné es dépenses auxquelles on était loin de s'attendre

et qui sont venues fort désagréablement déranger les plans financiers, adoptés par l'Empereur, sur la proposition d'un ministre éclairé et courageux, et sanctionnés avec un chaleureux empressement par les chambres et par le public. Ces plans devaient assurer au pays un grand résultat, le rétablissement de l'équilibre du budget, fâcheusement troublé depuis longtemps : or voilà l'équilibre détruit de nouveau. Enfin, l'expédition a dévoré beaucoup de braves gens, soldats et marins, qui n'ont pas eu la consolation de mourir sur le champ de bataille en face de l'ennemi, au milieu d'une lutte glorieuse ; ils ont été emportés par une épidémie qui les attendait à la Vera-Cruz, comme dans une embuscade, et contre laquelle le courage des hommes et l'habileté des chefs sont impuissants.

On se demande dans toute l'Europe, on se demande surtout en France, pourquoi les États européens , ensemble ou isolément , s'ingéreraient dans les affaires intérieures du Mexique, car l'expédition suppose non pas seulement la volonté d'obtenir le redressement, dans l'intérêt d'un certain nombre de Français, de quelques griefs définis, mais bien la pensée arrêtée d'exercer une influence décisive sur le système politique du pays. L'expédition a un but avoué : elle prétend à être le point de départ de la régénération politique du Mexique.

Or, on fait remarquer qu'un programme pareil exige des efforts militaires grands et prolongés, car, pour atteindre un tel objet, il faut non pas seu-

lement faire une. rapide apparition à Mexico, mais dominer le pays tout entier, entretenir des garnisons dans un certain nombre de villes , et même former des camps retranchés dans quelques positions stratégiques. Le maintien de ces forces ne laisserait pas que de faire peser de lourds sacrifices sur les contribuables.

Personne ne saurait contester que le gouvernement français soit fondé à demander et même à imposer une satisfaction éclatante au gouvernement du Mexique. Des actes de spoliation ont été commis envers des Français. Des violences que s'étaient permises des chefs militaires sont restées impunies, sinon récompensées comme des actions d'éclat. Quelques-uns de nos compatriotes ont été assassinés sans que les meurtriers, qui étaient connus, aient été poursuivis, même pour la forme. Luimême , le gouvernement de l'Empereur peut se considérer comme offensé par les procédés sommaires qui ont répondu à ses réclamations, et par la conduite qu'on a tenue envers son représentant officiel. Tous ces griefs sont parfaitement avérés. Mais on représente que les insultes venant des autorités mexicaines ne sauraient atteindre l'honneur de la France, qui est au-dessus de la portée d'un gouvernement aux abois. On ajoute que si la France voulait obliger le Mexique à indemniser nos nationaux des dommages et des méfaits qu'ils ont subis, et forcer les autorités mexicaines à une réparation, le moyen le plus efficace eût été de s'emparer des ports, en très-petit nombre, par

lesquels le Mexique commerce avec l'Europe et avec les États-Unis. On s'y serait approprié les recettes de la douane, et on eût privé le gouvernement du Mexique d'un revenu qui forme le plus clair de ses ressources, ce qui l'eût amené à composition.

L'expédient ainsi recommandé au gouvernement n'est peut-être pas aussi simple et aussi pratique qu'il en a l'air : cantonner l'occupation française à la Vera-Cruz, à Alvarado et à Tampico aurait eu le grave inconvénient de vouer le corps expéditionnaire au fléau de la fièvre jaune, qui est exceptionnellement cruelle en ces parages, et qui à la Vera- Cruz, où aurait dû se tenir la plus grande force, est plus formidable que partout ailleurs dans le monde. On cite un détachement de trois cents jeunes soldats mexicains , descendus du plateau à la Vera-Cruz , qui en trois mois s'était fondu sous la fatale influence de la fièvre jaune , à ce point qu'il n'en restait plus que vingt-huit de vivants. C'est un cas extraordinaire, extrême; mais, il est de règle que l'entassement des soldats ou des matelots européens à la Vera-Cruz, pendant les mois les plus chauds de l'année, y détermine un redoublement du mal et fasse de la ville un charnier. Tenir nos soldats sur le littoral, afin de monter la garde autour des bureaux de perception de la douane, était donc un plan impraticable. Ainsi, du moment qu'on recourait à l'emploi des moyens militaires pour obtenir du Mexique la réparation à laquelle on avait droit, il fallait s'avancer dans

l'intérieur, et une fois cette détermination prise, il est facile de voir qu'on devait pousser jusqu'à Mexico.

La critique dirigée contre l'expédition française, en tant que, au lieu de se borner à l'occupation d'un petit nombre de points sur le littoral , elle est devenue une entreprise sur la capitale même du pays, est donc aisée à réfuter. Il reste à l'examiner au point de vue du caractère politique qu'on lui donne, par rapport aux institutions du Mexique et à son système de gouvernement. La France ne dissimule pas qu'elle se propose de provoquer l'organisation , au Mexique , d'un gouvernement qui soit stable et sur un plan conforme aux idées de la civilisation moderne, ce qui , selon les assertions du gouvernement français , ou pour mieux dire selon l'opinion de tous ceux qui s'intéressent au sort du Mexique, est la condition sine qua non du salut de l'État mexicain. En un mot, le gouvernement français intervient ouvertement dans les affaires intérieures du Mexique; mais il fait cette déclaration , dont personne n'a le droit de mettre en doute la sincérité , qu'il n'a aucun projet d'agrandissement ni de conquête. Au lieu de songer à affaiblir le Mexique ou à le démembrer, ainsi que l'avaient fait les États-Unis à chacune de leurs guerres, il n'a qu'un but, d'arracher ces belles contrées à une ruine imminente, d'y relever la civilisation d'une déchéance à peu près complète, et de fonder au Mexique, avec le libre concours des Mexicains, un État florissant

qui se gouvernerait lui-même en pleine indépendance.

C'est ainsi que la question est posée, et c'est en ces termes qu'elle doit être discutée. Il faut se demander si, ainsi entendue, cette entreprise de la France est ou non opportune , si elle concorde avec les maximes d'une politique éclairée, ferme et prévoyante, ou si ce ne serait par hasard qu'une fantaisie , à laquelle on aurait étourdiment sacrifié les trésors de la France et le sang généreux de ses enfants. Les esprits calmes ne doivent pas se laisser influencer plus que de raison par les accidents du climat qui ont pu se présenter, quelque douloureux qu'ils aient été, ni se laisser détourner d'une juste appréciation par les fautes qui auraient été commises dans l'exécution, au début. Il ne faut pas demander aux gouvernements, plus qu'à un individu, de réussir d'emblée et de se montrer infaillibles, car ce serait exiger qu'ils "soient supérieurs à la nature humaine. La seule chose qu'on ait le droit de réclamer d'eux, c'est qu'ils mettent l'expérience à profit, et que les fautes passées servent à n'en pas commettre de nouvelles.

Deux motifs de politique générale peuvent être assignés à l'expédition, envisagée comme ayant pour objet de constituer au Mexique, aussi solidement que possible, l'État et le gouvernement. L'un est d'intérêt européen, universel. Ce serait d'opposer une barrière à l'invasion imminente de la totalité du continent américain par les États-Unis. L'autre, tiré de la politique française, serait de garantir et

de sauver d'une ruine irréparable non-seulement le Mexique, mais bien le rameau espagnol tout entier de la civilisation latine dans le nouveau monde. Nous allons examiner chacun de ces motifs séparément en peu de mots.

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motif d'intérêt européen qui a pu déterminer l'entreprise.

C'est un motif qui est commun à toutes les puissances de l'Europe, quoiqu'elles puissent l'apprécier à des degrés divers, que la nécessité d'opposer enfin, dans l'intérêt de la balance politique du monde, une barrière à l'esprit d'envaliissement dont, pendant une suite d'années, se sont montrés possédés les Anglo-Américains du Sud , propriétaires d'esclaves, et qu'ils soufflaient à toute leur nation, alors qu'elle était unie. C'était un plan arrêté, parmi les meneurs du Sud, de reculer indéfiniment les limites de la fédération aux dépens du Mexique, de l'Espagne, propriétaire de Cuba, et des républiques de l'Amérique centrale. Ces projets d'agrandissement manquaient de toute justification tirée de l'utilité nationale , car à quoi bon de nouveaux espaces à un peuple dont déjà le drapeau flottait sur une immense superficie où la population pouvait croître et se multiplier pendant des siècles en-

core , sans craindre d'être foulée ? La surface de l'Union américaine, si l'on peut encore se servir d'un terme pareil, est de quinze à seize fois celle de la France. Et comment qualifier ce programme de spoliation au point de vue de la justice? Comment concilier cet insatiable appétit de territoire avec le respect que se doivent les uns aux autres les États civilisés, surtout lorsqu'ils sont si bien délimités par la différence des origines et par la configuration du sol? Mais le Sud voulait étendre l'esclavage, introduire dans l'Union des États nouveaux qui fussent caractérisés par cette institution particulière, afin de faire contre-poids aux progrès plus rapides en population et en richesse par lesquels se distinguait le Nord, où le travail est libre, progrès qui donnaient au Nord la majorité et l'ascendant au sein des deux chambres du Congrès. Ainsi l'île de Cuba, conquise ou annexée, aurait pu être découpée en deux États. Déjà l'esclavage, spontanément aboli par les Mexicains, avait été restauré dans l'ancienne province du Texas, qui est plusétendue que la France, et qui est appelée à former un jour quatre Etats grands, chacun, comme vingtcinq de nos départements, sept ou huit fois plus vastes que le Massachusetts, et plus étendus même que le puissant État de New-York, justement surnommé l'État-Empire'1. On eût de même rétabli

1. La superficie du Texas est de 61 460 000 hectares, celle des 89 départements de la France est de 54 300 000 hectares: l'Ëtat de Massachusetts a 2 020 000 hectares, et l'État de New-York 11 900 000. Vingt-cinq départements représentent 15250000 hectares, et le quart du Texas en ferait 15 360 000.

la servitude des noirs dans les autres parties du Mexique, aussitôt après se les être appropriées. A plus forte raison ce système rétrogade eût été imposé aux États de l'Amérique centrale. Plus tard, on aurait vu ce qu'il convenait de faire de l'Amérique méridionale. Provisoirement, on voulait bien la laisser en paix.

L'exécution de ce plan audacieux se poursuivait imperturbablement. On avait déchaîné sur l'île de Cuba, sous la conduite d'un réfugié espagnol nommé Lopez, des expéditions de prétendus libérateurs qui avaient échoué misérablement. On s'était alors retourné vers un procédé plus acceptable au point de vue du droit des gens : on avait proposé à l'Espagne de céder cette importante colonie à prix d'argent. L'Europe avait vu trois des diplomates américains envoyés près de ses cours se réunir à Ostende, tracer la marche à suivre pour l'incorporation de Cuba dans l'Union, moitié de gré, moitié de force. Un spectacle d'un autre genre, mais qui n'était pas moins propre à exciter l'étonnement universel , avait été offert au monde par les tentatives réitérées de Walker sur l'Amérique centrale. Ce condottiere sans frein, après avoir organisé ses bandes à la Nouvelle-Orléans, au su de tout le monde, allait promener sur les rives du lac de Nicaragua la rébellion, le meurtre et l'incendie. Il était l'effroi et le fléau de peuples inoffensifs, et le gouvernement fédéral n'essayait rien de sérieux pour entraver ces entreprises de flibustier, quoiqu'elles fussent dirigées très-ostensiblement contre des États amis. Les

hommes éclairés du Nord réprouvaient cette politique agressive , qui violait toutes les lois observées entre États civilisés ; mais l'influence, du Sud intimidait le gouvernement fédéral, et celui-ci se laissait lier les mains.

En même temps que le Sud de l'Union américaine agissait ainsi en conquérant vis-à-vis de l'Amérique espagnole, il tentait de comprimer la réprobation que ses plans et ses actes soulevaient en Europe, en affichant une doctrine suivant laquelle il aurait été interdit aux puissances européennes d'intervenir dans les affaires du nouveau monde. C'était la célèbre doctrine dite de Monroë, parce qu'elle avait été consignée, mais au milieu des circonstances bien différentes , dans un des messages annuels de l'illustre président de ce nom. On se souvient delà recrudescence des idées légitimistes, féodales et absolutistes dans les conseils des monarchies européennes, qui se manifesta en 182.0 et dans les années qui suivirent. Elle fut la cause de grands et déplorables événements dans les deux péninsules, l'italienne et l'ibérique; les institutions libérales y furent renversées par des baïonnettes étrangères et l'asservissement des peuples y fut ainsi rétabli par une alliance qui se qualifiait de sainte. La France se chargea de l'exécution en Espagne, et fit la campagne de 1823, qui abattit la constitution des cortès et releva le pouvoir absolu de Ferdinand VII. L'Autriche avait déjà accepté et rempli avec le même succès la même mission à Naples et dans le Piémont. On put croire que, dans leur emportement

en faveur des principes de la légitimité et des droits absolus des têtes couronnées, les gouvernements qui s'étaient coalisés dans la sainte-alliance, et au gré desquels les mots de république et de souveraineté nationale impliquaient le germe de tous les désordres, de toutes les usurpations et de tous les crimes , voudraient relever l'autorité de l'Espagne dans les ci-devant colonies du continent américain. Les États-Unis s'émurent profondément de la passion réactionnaire que les cabinets de l'ancien continent manifestaient par le langage le plus violent et par des actes sommaires, tels que l'envahissement des deux grandes péninsules de l'Europe. Ils résolurent noblement de faire cause commune avec les républiques qui s'étaient érigées sur les ruines de la domination espagnole dans le nouveau monde. Le président Monroë se fit le digne interprète de cette courageuse et prévoyante détermination de ses concitoyens, et le message qu'il adressa au Congrès, à l'ouverture de la session, au mois de décembre 1823, portait la déclaration que les États- Unis se considéreraient comme solidaires des républiques qui seraient attaquées. On a tant parlé de la doctrine Monroë, qu'il n'est pas inopportun de transcrire ici le passage où elle est formulée :

a Je vous avais dit, au commencement de la dernière session, qu'un grand effort se faisait en Espagne et en Portugal pour améliorer la condition de l'une et de l'autre nation, et que la tentative paraissait conduite avec une modération extraordinaire. Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer à quel point le résultat a été différent de nos

prévisions. C'est toujours avec anxiété et sympathie que nous avons assisté au spectacle des événements qui s'accomplissaient dans cette partie du monde d'où nous avons tiré notre origine. Les citoyens des États-Unis nourrissent les sentiments les meilleurs pour la liberté et le bonheur de leurs semblables de l'autre côté de l'Atlantique. Tant que la guerre a subsisté entre les puissances européennes, nous nous sommes abstenus d'y prendre part, de même qu'à toutes les affaires qui ne regardaient qu'elles : notre politique nous le commandait. C'est seulement lorsque nos droits sont attaqués ou sérieusement menacés que nous nous sentons blessés et que nous nous préparons à nous défendre. Les événements qui se passent dans notre hémisphère nous touchent plus immédiatement, par des raisons qui se présentent d'elles-mêmes à tout observateur éclairé et impartial. Le système de politique générale des États de la sainte-alliance diffère essentiellement sous ce rapport de celui de l'Amérique. Cette différence procède de celle qui existe dans les institutions respectives. Notre nation est tout entière dévouée au maintien des institutions qui ont été acquises au prix de tant d'argent et de sang, mûries par la sagesse de nos concitoyens les plus éclairés, et à l'ombre desquelles nous avons joui d'une prospérité sans exemple. En conséquence, c'est un hommage que nous devons à la vérité et à notre désir de continuer nos relations amicales avec les puissances alliées, de déclarer que nous considérerions comme dangereux pour notre repos et pour notre sûreté toute tentative qu'elles feraient pour étendre leur système à une portion quelconque de cet hémisphère. Nous nous sommes abstenus d'intervenir dans les colonies ou dépendances réelles des différents États européens, et nous ferons de même à l'avenir; mais pour ce qui est des États qui ont proclamé et fait prévaloir leur existence indépendante, et dont après pleine considération, et conformément à de justes principes, nous avons reconnu l'indépendance, nous ne pourrions regarder que comme une

manifestation de sentiments hostiles aux États-Unis toute intervention qui aurait pour objet de les opprimer ou d'en contrôler, de quelque manière que ce fût, les destinées. Pendant la lutte qui a eu lieu entre ces nouveaux gouvernements et l'Espagne, nous nous sommes déclarés neutres; au moment même où nous les reconnaissions, nous avons observé la neutralité, et nous y persisterons, pourvu qu'il ne se produise aucun changement qui, dans l'opinion des pouvoirs constituant notre gouvernement, soit de nature à rendre indispensable à la sécurité des États-Unis un changement correspondant de notre part. »

Tels sont les termes dans lesquels s'est produite cette doctrine dite de Monroë. A la rigueur, on peut lui donner plusieurs interprétations différentes. Ce que l'Amérique du Nord déclarait à l'Europe par l'organe de son Président, qu'elle considérerait comme une agression personnelle le fait de tenter d'étendre à une partie quelconque de l'Amérique émancipée le système de l'Europe, et d'en contrôler, de quelque ma^ nière que ce fût, les destinées, peut s'entendre de deux manières. On peut soutenir qu'il s'agit de la tentative de restaurer, dans quelqu'une des parties de l'Amérique espagnole ou portugaise, l'autorité de la Péninsule. On peut prétendre aussi qu'on a voulu prévoir le cas où se produirait le projet d'y fonder des monarchies, même parfaitement indépendantes, même dotées d'institutions représentatives. De ces deux versions, que la grammaire autorise, laquelle est la vraie? Nous croyons qu'un esprit sage, tel qu'était M. Monroë, qui connaissait l'Europe et qui savait respecter la liberté d'autrui, ne songeait pas

à la seconde. Au surplus, le cours des événements fournit un commentaire suffisamment clair des paroles de M. Monroë et du sens qu'on y attachait à Washington- On a la preuve que ce que" voulait M. Monroë, ce qu'on voulait en 1823 dans les conseils de la grande république américaine, c'était assurer et garantir de toute atteinte l'indépendance conquise par l'Amérique continentale espagnole et portugaise, et qu'on ne se proposait aucunement d'y empêcher la formation d'établissements monarchiques. Cette preuve, c'est que déjà l'on avait accepté l'éphémère gouvernement impérial d'Iturbide au Mexique, parce que c'était un gouvernement indépendant. De même pour- le Brésil, où s'est élevée une monarchie plus stable. Enfin, à cette même époque, le cabinet de Washington n'avait aucunement la pensée d'insurger le Canada et d'absorber Cuba sous prétexte que. c'étaient des pays soumis à l'autorité d'une monarchie.

Quelques années après, lorsque fut entièrement passé le danger qu'on avait prévu en 1823, pour l'Amérique espagnole ou portugaise, la noble déclaration du président Monroë, a été, aux États- Unis, travestie et faussée dans sa signification et dans son objet. On l'a transformée en une défense signifiée à l'Europe de s'occuper des affaires de l'Amérique. Au gré de quelques hommes politiques, qui n'étaient pas les moins écoutés de la masse de leurs concitoyens, on l'a même interprétée ainsi, que l'Europe devait renoncer à rien posséder en Amérique, sur le continent du moins; on voulait

bien lui permettre les îles, et encore n'était-ce pas sans exception, l'affaire de l'île de Roatan l'a montré. Ce paradoxe était érigé en une espèce de dogme par les flatteurs de la multitude, qui, en tous pays, dans sa vanité, qu'elle' confond avec la dignité nationale, aime qu'on humilie l'étranger. Il couvrait les desseins des esclavagistes, qui, l'Europe exclue de toute influence en Amérique, entendaient s'approprier, soit par un envahissement à main armée, soit sous le voile d'une vente imposée par la menace, tout ce qui, dans leurs alentours, serait à leur convenance. Une alliance intime s'était formée, au sein de l'Union, entre les choryphées du Sud et les chefs du parti qui portait le nom de démocratique, et cette alliance, qui viciait la politique intérieure des États-Unis non moins que leur politique étrangère, a pendant une suite d'années dominé le pays. C'est elle qui surtout dictait les choix dans les élections à la présidence. Mais il était infaillible que le sentiment public se réveillât dans la grande république américaine, de manière à rendre l'ascendant aux principes de progrès et de liberté. C'est ce qui s'est accompli à l'élection de 1860. Le candidat des démocrates coalisés avec le Sud y a été vaincu.

Alors que subsistait triomphante aux États-Unis l'alliance entre le parti démocratique et le parti esclavagiste, la doctrine dite de Monroë, arrangée par d'audacieux commentateurs, avait déterminé des actes assez nombreux qui avaient blessé profondément l'Europe. C'est ainsi que le commandant Hollins, de la marine fédérale, qu'en cela on a dû croire au-

torisé par son gouvernement, puisqu'il n'a pas été désavoué, était venu bombarder et puis incendier le port principal sur l'Atlantique de l'Amérique centrale, San-Juan-del-Norte (ou Greytown), sans que cette violence inouïe eût été provoquée par rien, si ce n'est la résistance des autorités de la ville aux prétentions despotiques d'une Compagnie américaine et leur disposition à demander assistance à la marine anglaise. D'autres actes plus significatifs encore avaient atteint directement celle des puissances de l'Europe qui montrait le plus de répulsion pour la propagation de l'esclavage. La fière Angleterre, qu'on avait déjà obligée de reculer dans l'affaire des frontières de l'État du Maine , s'était vue forcée d'accepter des arangements pénibles pour, son amour-propre au sujet de la délimitation, sur terre et sur mer, de sa colonie de Balise, dans l'Amérique centrale. On ne laissait échapper aucune occasion de l'insulter.

L'Europe avait pu tolérer un moment ces écarts de la démocratie des États-Unis, inspirés et excités par les esclavagistes du Sud; mais il devait lui tarder de raffermir sa position ébranlée et de reprendre l'exercice des facultés qu'elle est fondée à revendiquer, dans l'intérêt de la civilisation générale..L'affaire du Mexique lui fournit une occasion favorable; en la saisissant, elle se conduit conformément à ce que conseille une sage politique.

Ce que les circonstances actuelles présentent d'avantageux pour le réveil de la politique européenne envers l'Amérique, ce n'est pas le fait que, divisés

en deux camps profondément ennemis l'un de l'autre, les États-Unis sont devenus moins redoutables, et que, au milieu de la guerre acharnée à laquelle ils s'abandonnent, on doit risquer moins en passant outre à leur réclamation, s'ils en articulaient quelqu'une; c'est ce fait, bien différent, que le Nord a ici le même intérêt que l'Europe. L'objet du Nord, qui a répudié l'esclavage et veut l'empêcher de s'étendre, sera atteint, si, sous le patronage temporaire de plusieurs puissances européennes alliées à cet effet, ou sous celui de la France seule, le Mexique parvient à résoudre le difficile problème de se constituer d'une manière stable; car les meneurs du Sud, sachant quel accueil serait fait désormais à leurs agressions par le Mexique régénéré, renonceraient à leur projet de le démembrer pour faire de ses lambeaux de nouveaux États à esclaves incorporés à leur groupe. Qu'importe au Nord de reculer les limites de la république? Le territoire qu'elle possède est tellement vaste, que, quelque ambitieux qu'on soit, on se contenterait, à moins. Ce qui lui importe, c'est qu'une limite soit prescrite à l'esclavage et qu'on intime à l'institution particulière cette sentence : « Tu n'iras pas plus loin. » L'expédition du Mexique ne saurait donc contrarier le Nord ; elle répond à ses idées, elle rentre dans sa politique. La seule condition dont le Nord puisse et doive demander l'observation rigoureuse, c'est que l'indépendance du Mexique soit pleinement respectée, qu'il ne soit pas question d'en refaire directement ou indirectement

une colonie, au profit réel ou supposé d'une puissance européenne quelconque. Voilà la doctrine Monroë, telle que l'entendait son auteur. Sur ce terrain, la France serait en parfait accord avec le gouvernement de Washington.

C'est une règle fondamentale aujourd'hui de la politique anglaise de s'opposer à l'agrandissement du domaine de l'esclavage. L'opinion anglaise est très-ferme sur ce point. En suivant le courant de l'opinion, qu'est-ce que le cabinet anglais pourrait craindre? Mais surtout on peut penser qu'il attache un grand prix à reprendre, dans les affaires du nouveau monde, la situation de légitime influence dont les prétentions exagérées du cabinet de Washington et ses procédés sommaires l'avaient fait descendre.

A ce point de vue, l'expédition française au Mexique, loin de porter ombrage à l'Angleterre, semble ne pouvoir qu'obtenir de sa part une approbation très-marquée; on est même fondé à s'étonner de ce qu'elle n'ait pas eu de cette puissance un concours plus direct et plus efficace.

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MOTIF TIRÉ DE LA POLITIQUE GÉNÉRALE DE LA FRANCE EN FAVEUR DE L'ENTREPRISE.

La France n'est point indifférente relativement à l'esclavage. Elle y est fort opposée. Cependant elle n'apporte pas à l'abolition de cette institution des sociétés primitives la même ardeur, la même passion religieuse que l'Angleterre. Mais elle a pu raisonnablement trouver dans les principes de sa politique générale un motif d'aller au Mexique, motif qui lui est propre et qui n'existe pas pour le cabinet de Londres. Parmi les rameaux qui composent la civilisation occidentale ou chrétienne il y a une branche bien distincte, qu'on définit par la dénomination des races latines. Elle a son siège en France, en Italie, dans la péninsule hispanoportugaise et dans les contrées que les nations française, italienne, espagnole, portugaise, ont peuplées de leurs rejetons. Elle est caractérisée par la prépondérance numérique, ou même par la domination exclusive du culte catholique. Elle n'est

pas tout le catholicisme, mais elle lui fournit plus particulièrement sa sève et son éclat. Sans rabaisser personne, on peut dire que la France est l'âme de ce groupe , non-seulement l'âme , mais le bras. Sans elle, sans son énergique initiative, et sans le respect que commandent ses lumières, ses sentiments élevés et sa puissance militaire, le groupe des nations latines serait réduit à ne plus faire qu'une humble figure dans le monde, et même depuis longtemps il serait complètement éclipsé. Elle est pour ces nations, une sœur aînée dont l'autorité fait leur sauvegarde. Elle ne forme pas seulement la sommité du groupe latin, elle en est la protectrice unique , depuis que l'Espagne s'est tant laissé déchoir.

Parmi les intérêts divers de la politique française, comme aussi parmi ses devoirs, il n'en est aucun qui soit plus direct et plus grand que de maintenir le groupe latin, boulevard du faisceau des nations catholiques. Il est tout aussi indispensable à la France de soutenir autant que possible dans leur existence et leur force les diverses unités qui le composent, qu'il peut l'être aux nations dont il est formé que la France soit forte et investie d'une grande influence. Dans la communauté d'idées et le sentiments qui se fait de plus en plus remarquer ;hez les nations de l'Europe, il est aujourd'hui 3xact de dire ce que Napoléon Ier avançait un peu Drématurément peut- être, il y a soixante ans , dans jn de ces beaux documents où il plaidait en termes idmirables la cause de la paix, tout en faisant la

guerre, que toute guerre européenne est une guerre civile; mais c'est bien plus vrai encore quand il s'agit de conflits entre les nations latines ou entre l'Une d'elles et la France. C'est par les soins de la France surtout que le faisceau des nations latines peut demeurer solidement lié, dans l'intérêt de chacune d'elles. Aussi bien, en vertu de la loi de réciprocité, qui s'observe presque toujours dans les affaires humaines, la consolidation et le développement du groupe des nations latines est la condition même de l'autorité de la France.

Notre patrie possède de grandes ressources. Elle a un génie puissant. De généreux principes sont inscrits sur son drapeau. Elle a de nobles traditions auxquelles elle aime à rester fidèle, et qui sont pour elle une force en même temps qu'une obligation. Elle excelle dans les lettres , dans les sciences et dans les arts. Son industrie est de plus en plus féconde, et son agriculture est appelée à une richesse inépuisable. Ses armes sont, formidables et redoutées au loin. Mais si les nations latines étaient effacées de la scène du monde, la France se trouverait dans l'irrémédiable faiblesse que détermine l'isolement. Elle serait comme un général sans armée, presque comme une tête sans corps.

Ainsi il importe à la France, il est de son intérêt étroit que l'Espagne soit une nation vivace, solidement constituée, abondamment pourvue de ressources, douée d'initiative, et en un mot en état de peser dans la balance du monde ; qu'il en soit de même

de l'Italie ; que le Portugal renaisse, autant que le lui permet l'exiguïté de son territoire, à d'importantes destinées; que la Belgique, si industrieuse, si libérale et si sage, excepté quand elle dépense son argent à fortifier Anvers, demeure florissante, et que les États fondés avec des matériaux espagnols et portugais dans le nouveau monde grandissent en culture intellectuelle et morale, en richesse et en population, au lieu d'être dévorés par l'anarchie qui les consume presque tous depuis qu'ils ont consommé leur indépendance. A ce point de vue, l'empereur Napoléon III a fait de l'excellente politique lorsque, venant en aide à l'Espagne, il a demandé qu'elle fût classée parmi les grandes puissances de l'Europe. Ce n'est pas seulement le souvenir de sa splendeur passée qui autorise l'Espagne à aspirer à ce rang : elle est fondée à le réclamer par les progrès qu'elle a su accomplir depuis qu'elle s'est soustraite à la malfaisante étreinte du pouvoir absolu. Henri IV et Richelieu ont été de grands politiques quand ils ont ébranlé et diminué la puissance espagnole qui avait trop menacé la France ; c'était la lonnée qui convenait à leur siècle. S'ils revenaient iu monde aujourd'hui, leur génie procéderait dif- 'éremment, et s'appliquerait à relever l'Espagne. )u même point de vue, il est impossible de ne pas •econnaître que l'assistance donnée à l'Italie avec ant de résolution et d' à-propos en 1859 , pour [u'elle s'affranchît du joug de l'Autriche , et l'immlsion à la faveur de laquelle cette belle contrée i déjà presque accompli son unité, émanent d'une

politique pleine de grandeur, et d'une haute prévoyance. La France, appuyée sur les deux péninsules ainsi fortifiées et unie à elles par les liens d'une sympathie réciproque et par mille tendances communes, parles rapprochements du langage, des habitudes, des idées, et avant tout par la communauté de religion, conservera pour leur bien comme pour le sien, et pour celui du monde entier, une influence du premier ordre.

En signalant ainsi la nécessité, pour la politique française, de relever les États peuplés par les races latines, je suis bien loin d'exclure l'alliance anglaise : celle-ci doit être considérée au contraire comme désormais essentielle pour la France. Le bon accord des deux nations les plus puissantes du globe est aujourd'hui la condition même de la paix générale et du progrès de la civilisation. Pour chacune des deux, c'est le gage d'une sécurité parfaite, la solide garantie du maintien de sa propre autorité. La concorde effective des deux cabinets de Paris et de Londres, la communauté de leurs vues sur les événements principaux et sur la marche générale des affaires, leur détermination, plus manifeste qu'il n'a plu à lord Palmerston qu'elle fût depuis quelques années, d'exercer une action commune dans les circonstances les plus importantes , seraient d'inappréciables bienfaits pour le genre humain. Il peut cependant exister quelque chose de plus intime dans les relations politiques de la France avec les deux. péninsules, et l'alliance ici devrait avoir le caractère

d'un pacte de famille. C'est que l'une et l'autre, l'Angleterre et la France ont une personnalité à la fois trop énergique et trop distincte pour qu'il leur soit possible de s'engager et de se lier au même degré qui convient entre l'Espagne et la France ou entre la France et l'Italie. Enfin nous nous présentons avec plus d'avantage pour l'alliance anglaise elle-même, si nous sommes étroitement unis à l'Espagne et à l'Italie fortement constituées l'une et l'autre, si nous sommes fondés à nous dire les organes des races latines de l'Europe et du monde entier, et si les États de cette origine sont euxmêmes bien organisés et marchent d'un pas ferme dans la voie du progrès.

Or, lorsqu'on regarde la mappemonde, et qu'on y compare, à deux siècles environ d'intervalle, l'espace occupé par les nations catholiques et surtout par les latines, à celui sur lequel se sont assises et fortement retranchées, avec les grands attributs de la puissance et de la civilisation, les nations chrétiennes dissidentes, protestants des diverses communions et grecs , on est frappé de tout ce que les premières ont perdu, et de ce que les autres ont gagné et gagnent chaque jour. On a lieu d'être consterné lorsqu'on se place au point de vue des intérêts des races latines et de leur part relative dans la possession de la planète, domaine commun du genre humain. On est confirmé dans ce pénible sentiment lorsqu'on interroge la statistique sur les progrès de la population et de la richesse dans les différents États. Les nations catholiques , les

latines encore plus que les autres, semblent menacées d'être submergées par une mer qui monte toujours.

Il y a deux cents ans, la Russie était une contrée barbare que l'on ne comptait pas dans les calculs sur la balance politique du monde; aujourd'hui c'est un empire peuplé de soixante-quatorze millions d'habitants1 , parmi lesquels l'esprit de la civilisation circule et sème ses bienfaits. Le souverain qui y règne aujourd'hui a abjuré la politique d'un despotisme brutal avec laquelle son père s'était tant déçu lui-même et avait, pendant une suite d'années, fait illusion à toute l'Europe. A ce système de rigueurs, qui. n'avait produit qu'un colosse aux pieds d'argile, l'empereur Alexandre II, mieux inspiré, a substitué une politique bienveillante, éclairée, libérale, qui changera la Russie en un des empires les plus réellement puissants qui aient jamais existé. Il aura développé ou suscité la véritable civilisation, des bords du Niémen à l'embouchure du fleuve Amour. 'Il n'y a pas en Europe un pays où la population croisse plus rapidement, et les autres éléments de la prospérité des États y marchent d'un pas accéléré.

Il y a deux cents ans l'Espagne, quoique sur le déclin , était encore une des grandes puissances de l'Europe, tandis que la Prusse, non encore érigée en royaume, était au rang des subalternes.

1. Le royaume de Pologne, conquis mais non assimilé par la Russie, a 4 800000 habitants. Sans lui la Russie a donc 70 millions d'âmes environ.

Aujourd'hui l'Espagne en est à briguer sa réadmission parmi l'aristocratie des États, et la Prusse est universellement reconnue comme un des membres de la pentarchie européenne. Elle surpasse l'Espagne en population1; elle la surpasse bien davantage en industrie, en connaissances de tout genre. Les Principautés ecclésiastiques, et par conséquent catholiques, des bords du 1min, ont été renversées, et c'est le drapeau de la Prusse protestante qui flotte à la place de celui des anciens princes-évêques.

L'Empire turc est au moment de crouler. Il déjoue les efforts de la diplomatie qui voudrait le perpétuer. C'est comme la lampe où il n'y a plus d'huile ; la population ottomane s'éteint. Plusieurs États chrétiens remplaceront l'empire du Croissant; mais les catholiques ne sont qu'en minorité dans ces contrées; les États chrétiens qui s'y constitueront sont voués d'avance à la religion grecque.

Mais c'est en dehors de l'Europe que le progrès des puissances non-catholiques et l'abaissement relatif des- États appartenant à la catholicité sont le plus manifestes. Et d'abord en Amérique est apparue, dirigée par le génie du protestantisme, une grande nation qui, il y a deux cents ans, partagée en plusieurs colonies, n'était qu'une modeste dépendance de l'Angleterre. Sa population alors n'atteignait pas un million. Cette nation est celle des

1. La population de la Prusse s'accroît rapidement. Elle est aujourd'hui de près de 19 millions; celle de l'Espagne n'est que de 16.

États-Unis, pour laquelle la crise qu'elle traverse actuellement, quelque douloureuse qu'elle soit, ne doit être pourtant que le point de départ de progrès nouveaux. La population des États-Unis se développe sans relâche depuis trois quarts de siècle, avec une force extraordinaire. La superficie sur laquelle s'y étend la civilisation s'accroît dans une proportion non moins remarquable, et ainsi se forme une agglomération d'hommes civilisés qui par son nombre, ses qualités viriles et ses immenses ressources, ne peut manquer de peser d'un poids très-grand dans la balance du monde. Le total de la population des États-Unis était, en 1790, d'un peu moins de quatre millions, dont sept cent mille esclaves; en 1860, il était monté à trente et un millions et demi, dont environ quatre millions d'esclaves1. L'immigration a contribué pour une part à cette augmentation énorme, mais la cause dominante, c'est la propagation naturelle de l'espèce, au milieu des circonstances favorables où elle est placée, et dont, pour une grande partie, elle n'est redevable qu'à elle-même. Aussitôt que sera terminée la guerre, dont la furie, éclatant à l'improviste comme un ouragan, a interrompu le cours de la prospérité de ce grand pays, l'espèce humaine s'y remettra à multiplier comme auparavant, et dès lors la population semble devoir y atteindre, dans une période assez limitée, un nombre auprès duquel celle des grands États européens

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